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Publié le 2 Février 2023

Yannis Kyriakides (6) - Amiandos

    Un des fondateurs de l'excellent label de musique expérimentale et électronique Unsounds, le chypriote Yannis Kyriakides, installé à Amsterdam, construit de disque en disque une des œuvres majeures de la musique contemporaine. En alchimiste virtuose, il mêle les sources sonores, acoustiques ou électroniques, anciennes et populaires ou abstraites, concrètes. Avec son nouveau disque Amiandos, il poursuit une quête en partie autobiographique, marquée notamment par le très beau Resorts and Ruins sorti en 2013, autour de la partie perdue de Chypre, aujourd'hui occupée par la Turquie, tandis que sa ville natale, Limassol est située dans la partie de l'île restée grecque. Cette fois, c'est une mine d'amiante à ciel ouvert dans les montagnes de Troodos, exploitée par un consortium international pendant la domination coloniale britannique sur l'île, qui est au cœur de la musique de Kyriakides. Le grand-père du compositeur jouait au backgammon dans une cafétéria proche du quai de Limassol où l'on embarquait le minerai. La mine, abandonnée depuis 1988, fait l'objet aujourd'hui de tentatives de réhabilitation.

   Comment une musique peut-elle évoquer l'amiante, me demanderez-vous ? L'amiante est une roche, certes, mais fibreuse, duveteuse, veloutée, aux formes très diverses. Aussi la musique électronique, par ses textures, sa plasticité, peut elle être son analogue musical, d'une certaine manière, et se prêter en même temps, comme toute musique, aux différentes tonalités du synopsis du disque présenté par Kyriakides dans les notes d'accompagnement.

   La légende musicale d'une mine d'amiante, des débuts de l'extraction à aujourd'hui

   Le premier titre, "Side of the Mountain", essaie de rendre l'atmosphère surnaturelle qui a frappé l'écrivain Lawrence Durrell. Celui-ci raconte sa visite à la mine dans Citrons amers (1957). C'est un début solennel. Une voix déformée dit les mots de Durrell, lentement, sur un fond amorti aux contours flous, équivalent de la poussière envahissante, que l'on retrouve dans le second titre, "Thin Dust". qui évoquerait les premiers jours de la mine, lorsque femmes et enfants ramassaient les roches à ciel ouvert. Un disque gratte, on entend quelques accords de piano : tout de suite, le crachotement accompagne une autre veine plus contemporaine. Micro crépitements, petites vagues de synthétiseur modulaire, frottements, cloches aplaties, l'art du collage sonore de Yannis Kyriakides fait des merveilles. Un piano pleut, la musique se fait horloge, le passé revient. Pièce envoûtante, du très grand Kyriakides ! La musique prolifère, se stratifie, se fait grandiose, énigmatique, nostalgique...

   "Cottonstone" (traduction du grec ancien "vamvakopetra" désignant l'amiante) contraste avec le titre précédent par ses glissements brutaux, ses chevauchements abrupts évoquant la pratique minière. Kyriakides utilise des boîtes à rythmes traitées pour suggérer un paysage sonore agressif. Musique concrète, bruitiste, qui serait désagréable si le compositeur ne faisait preuve, là aussi, d'une créativité étonnante. Avec " A Ghost of Spring", Yannis plonge dans les souvenirs : ceux d'une fête printanière dans les montagnes de Troodos juste avant la seconde guerre mondiale, mixant des enregistrements d'archive de musique folklorique chypriote de cette période, échantillonnés et repris par des synthétiseurs modulaires. L'aspect nostalgique est transcendé par le traitement mystérieux des matériaux. La fête est devenue intemporelle, à la fois archaïque et post-moderne, véritable incantation électronique tribale, minimale, nouveau sacre du printemps parcouru de bondissements sourds et de courbures nerveuses. Les enregistrements désossés ont libéré des fantômes larvaires des mélodies anciennes.

   « Le passé n'est plus transmissible, il ne peut être que cité. » Hannah Arendt, Journal de pensée, Cahier XXVI, 3

   Le cinquième morceau doit son titre, "Empire within an Empire", au fait que la mine appartenait à deux empires, l'empire colonial britannique d'abord, et l'empire industriel international privé exploitant la concession ensuite. Une séquence d'actualités de Pathé News faisant référence au premier soulèvement contre les Britanniques ouvre la pièce, magnifique poème électronique qui nous fait oublier tout ce contexte socio-politique. Car il ne faut heureusement pas réduire la musique de Kyriakides à son programme : elle vaut par elle-même pour l'auditeur qui n'aurait pas lu les notes du compositeur ! Si l'on entend ou devine des échos du bombardement du commissariat d'Amiandos, pris pour cible par les insurgés, on est surtout sensible à l'extraordinaire collage sonore superposant soubresauts troubles et vagues translucides de synthétiseur, comme si justement luttait avec les événements eux-mêmes une vision illuminée, capable de les trans-former en beauté, malgré tout.

   Le processus de réenchantement du passé se poursuit avec "Enaerios", litanie dense et nostalgique, qui charrie échantillons de chants anciens et gestes électroniques dans un mouvement de prière extrêmement émouvant. J'écris réenchantement, j'aurais pu écrire recréation, puisque le passé, nous dit Hannah Arendt, n'est plus transmissible, et ne peut être que cité. La citation n'est pas le passé, mais une ruine du passé, toujours fantôme. Le travail musical de Yannis Kyriakides consiste à réinsérer la citation dans un courant présent pour lui redonner une autre vie, non pas celle d'avant, mais une autre absolument. D'où l'émotion si forte à l'écoute de cette musique résolument contemporaine, et résolument enracinée, si bien assise en somme à cheval sur le passé et le présent.

   L'aboutissement logique de cette esthétique recréatrice, c'est l'imagination du futur, le sublime septième titre, "A Secret Lake A Million Voices", le dernier de cette histoire fabuleuse : la régénération, la restauration du sol de la région, abîmé par l'exploitation minière. Le lac secret, c'est le lac artificiel occupant le plus grand cratère, que Yannis peuple d'un million de voix éthérées, frémissantes. Un immense surgissement, une abrasion à l'envers pour refermer la plaie béante affligée à la montagne. Les quatre dernières minutes constituent alors un baume musical bucolique...

   Le très grand disque d'un des compositeurs les plus inspirés de notre temps. Un oratorio foisonnant hanté par le passé, enté sur lui pour le diffuser dans le présent grâce à un savant tuilage des matériaux folkloriques retravaillés et des textures électroniques les plus élaborées.

Paru le 15 janvier 2023 chez Unsounds Label / 7 plages / 1h et 5 minutes environ

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Publié le 6 Janvier 2023

Simona Zamboli - A Laugh Will Bury You

   Musicienne électronique et chasseuse de sons : ainsi se définit Simona Zamboli, de Milan (Italie). Je me retrouve assez mal dans le dédale de ses nombreuses productions, et je ne sais si je pourrai vous trouver une illustration sonore, l'album n'étant ni sur bandcamp ni sur YouTube. Si le rire est fragile rébellion, comme elle le dit à propos de son album, il faut reconnaître que le disque dans son entier semble en rébellion contre tous les clichés, tous les attendus. Pas de son léché ou impeccable, oh non, un son agressif, brutal, bruitiste, qui congédie les notions d'harmonie, de fluidité, de clarté. Nous sommes dans un univers chargé, saturé, hoquetant, déchiré. Un titre comme "Corrosive Tears" dit bien cette anti-esthétique, ce refus du joli et des bons sentiments lénifiants. Cette musique détruit, attaque de toutes ses lames, elle laisse le monde dehors nous dit le titre 9 : "Leave the World Behind", que je lis comme un ordre, pour accéder à son monde souterrain (titre 2 : "Underworld"). Cela ne veut pas dire non plus que la beauté soit absente, à condition de la concevoir comme absolument obsédante, avec des boucles folles, des rythmes de plomb, un foisonnement chaotique, des sons déformés. Certains titres oscillent entre post-punk et musique industrielle, expérimentale : mais ravagée, comme le titre éponyme, hallucinant déferlement de déflagrations, tirs, cisaillements, mais monstrueuse, telle une hydre déchaînée n'en finissant pas de cracher son dégoût, son rejet absolu !

  Si on envisage les titres, un cheminement se dessine : le titre 1, "Haunting Ruined Landscapes", survole un monde détruit, quasi inaudible, réduit à des gargouillis, des squelettes mélodiques aplatis ;  on croit entendre pendant quelques secondes le travail de destruction qui a produit ces ruines. Le titre 2, "Underworld", c'est l'entrée dans un univers industriel marqué par un pilonnage rythmique puissant, épais, accompagné de rouages inhumains, grinçants. Suit un titre de techno minimale dans un premier temps, "I'm not there", la voix remplacée par un curieux coassement, puis véritable sous forme d'un halo lointain tandis que nous avons l'impression d'être dans l'antre de Vulcain : forgerie d'un monde inconnu ! Les trois titres suivants, "Dive", "Movement" et "Breathe", nous apprennent à vivre dans ce nouveau monde dans lequel nous sommes immergés, contraints par un balbutiement-pulsion et des coups de fouet électronique : la plongée, "Dive", est virtuellement infinie, nous laisse peu à peu cependant en étrange pays, et nous sommes accueillis par une vraie voix, un fragment en boucle bientôt mêlé à un second, et surtout à une turgescence sonore, un capharnaüm sidérant.  "Breathe" offre un bref exemple de mélodie à l'arrière-plan, recouvert par un picotement sonore : nouvel adieu au monde d'avant. "Giuditta & Oloferne", titre biblique s'il en est (la mise à mort du général Holopherne, envoyé par Nabuchodonosor, grâce à une ruse de la juive Judith, qui sauve ainsi son peuple), évoque une guerre sombre, interminable, tout en boucles ronflantes, encrassées de particules électroniques coagulées. La suite, vous la connaissez un peu déjà..

  Au total, un "Cruel World" (titre 11), évocation onirique (cauchemardesque !) d'un monde réduit à quelques mouvements répétés, déchiré par des forces obscures...

   Un disque visionnaire et décapant, évidemment pas pour les délicats.

Pas d'extrait du disque à vous proposer. Faute de mieux, une performance studio de Simona Zamboli, beaucoup moins sombre et plus sage que le disque, je trouve...

Paru fin décembre 2022 chez Mille Plateaux / 11 plages / 57 minutes environ

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Publié le 24 Octobre 2022

Dekatron - IV

   Après le piano dépouillé d' Anastassis Philippakopoulos, vous reprendrez bien un peu de musique électronique ? Dekatron est le nom d'un duo formé en 2013 par Iván Sentionaut, un des membres d'un groupe culte de musique électronique cosmique, We are the Hunters, et Miguel A. Ruiz, pionnier de la musique électronique underground espagnole. Je savoure au passage les noms ou pseudonymes de ces musiciens. À côté du très SF "Sentionaut", Miguel A. Ruiz se fait appeler tantôt Orfeón Gagarine, tantôt Michel des Airlines...

   Les mauvaises langues diront qu'il n'y a là rien de bien nouveau. Je le leur concède bien volontiers. Mais cette musique spatialo-cosmique a un charme indéniable. Dès  "Neptuniam Twilight", on est transporté loin. La musique a du souffle, une dimension épique qui la fait échapper au ridicule. Je pense à un groupe comme Hawkwind, et certes pas pour les écraser. Rock spatial pour voyage imaginaire intersidéral, avec guitare, basse et instruments électroniques. Quelques voix donnent l'illusion de cosmonautes conversant dans leur fusée. On est bien avec eux, ambiance psychédélique chaleureuse, boucles tranquillement hypnotiques... Pourquoi bouder son plaisir ? Laissez-vous porter, fermez les yeux et ouvrez les oreilles. "Blind Architects", au rythmes bondissants, c'est dans la lignée de deux français que j'aime bien, Jonathan Fitoussi et Clemens Hourrière pour leur beau Espaces timbrés. Un synthétiseur en boucle frénétique, d'autres qui vrombissent et surgissent dans un nuage de drones : l'odyssée fonctionne à merveille ! Les "Alienation Trips" ont un parfum oriental d'étrangeté : atmosphère chargée d'effluves troubles, de visions, au seuil d'une démence stupéfiante.

   Le voyage se poursuit avec "Ionizing Waves", littéralement balayé par des vagues surgies de partout. La pièce la plus convenue de l'album, à laquelle il manque toutefois le souffle, la folie dans son premier tiers, mais la trépidation rythmique s'enfle et s'accélère, les drones tournent dans la nuit sidérale, plongent l'auditeur dans une somnolence pas désagréable. "Van Allen Belt Drive" renoue avec "Blind architects", foisonnante et tournoyante ceinture de rayonnements électroniques. Après un intermède de voix vocodées, déformées, la composition prend un virage plus inquiétant, sur un rythme clinquant irrésistible pour nous entraîner plus loin encore.

    Des compositions solides avec un parfum des années soixante-dix : la musique électronique se plaît dans les espaces sidéraux.

Paru en septembre 2022 chez Verlag System /  5 plages / 44 minutes environ

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Publié le 22 Septembre 2022

Greg Davis - New Primes

   Imaginez une musique fondée sur les propriétés de composition des nombres premiers... Vous commencez à avoir mal à la tête ? Rassurez-vous, je ne rentrerai pas dans tous les détails. Rappelons que la musique a toujours été cousine des mathématiques, que cela plaise ou non. Le musicien électronique Greg Davis, originaire du Vermont, tire de ces séquences de nombres un réseau de tons sinusoïdaux purs. Le fondateur de la maison de disque Greyfade a découvert Greg Davis en 2016 dans la compilation The Harmonic Series (cf l'un des disques de cette compilation en plusieurs volumes, où il est question de Greg Davis et de la composition "Star Primes" qui l'a impressionné), consacrée par le label Important Records à l'intonation juste. L'utilisation d'ensembles de nombres premiers est apparue au musicien comme un moyen de développer des relations et des intervalles d'accord d'intonation juste et il travaille dans cette direction depuis 2008. Greg Davis précise : « Je commence par choisir une fréquence fondamentale pour chaque pièce et je multiplie cette fréquence par chacun des nombres premiers dans une séquence donnée pour déterminer les harmoniques au-dessus de la fréquence de base ». Les titres des pièces renvoient simplement au nom de l'ensemble des nombres premiers utilisé.

   Musique d'essence abstraite, et pourtant troublante. Des drones, des sons sinusoïdaux, c'est-à-dire pour notre oreille des sons en allée, qui planent et vrombissent doucement dans un halo d'harmoniques, traçant des courbes sonores très pures, presque suaves. Cette musique nous donne une idée de l'impalpable, de l'ineffable, tellement elle semble loin des contingences matérielles et humaines (ce qui n'est pas le cas : les ordinateurs travaillent, le compositeur est intervenu...). Chaque pièce a son atmosphère propre. Si "Sophie Germain" est à tous égards une épure, "Irregular" produit des tons plus troubles, donne une plus grande impression de profondeur, d'épaisseur, animé par des battements imperceptibles et des superpositions qui dramatisent le cours de la composition. "Proth" est plus grondant, plus nettement ondulatoire, parcouru par une pulsation vrillante.

   Avec "Pierpont", le bourdonnement des graves s'intensifie, la musique plonge dans un abyssal inquiétant. Certains sons s'élèvent de ce fond pour pulser longuement en des dissonances radieuses. "Cullen" s'envole très vite en effritements battants, porté par un puissant courant de graves, puis envahi de résonances troubles en longues ondulations scintillantes. Le dernier titre, "Euclid", repose sur des superpositions, des différences rythmiques sensibles. La composition foisonne, vertigineuse, littéralement saturée par les harmoniques dans tous les sens, au point de provoquer une sensation d'arrachement.

   Cette musique, non seulement nous enveloppe, mais elle nous absorbe et nous nie, dépouillée d'affects, ce en quoi elle est paradoxalement reposante... et envoûtante ! On ne peut s'empêcher en l'écoutant de penser aux compositions d'Éliane Radigue, quoique cette dernière joue davantage sur la durée et sur l'attraction subtile exercée sur l'auditeur vraiment attentif, alors que la musique de Greg Davis nous envahit, s'impose par sa densité lancée dans la nuit infinie.

Paraît le 23 septembre 2022 chez Greyfade / 6 plages / 39 minutes environ

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- Rien sur les plates-formes, il faut vous contenter de bandcamp...

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Publié le 12 Août 2022

John Mcguire - Pulse Music

    Alors qu'on annonce pour fin septembre (en fait il est déjà disponible...) le dernier disque de Steve Reich, retour sur la notion de pulsation ou d'impulsion au cœur de sa musique et du minimalisme, avec la parution groupée pour la première fois des Pulse Music du compositeur américain John McGuire (né en 1942). Présenté comme cherchant une synthèse entre le sérialisme et le minimalisme et considéré par le critique et compositeur Kyle Gann comme postminimaliste, il a composé dans les années soixante-quinze quatre pièces intitulées Pulse, la dernière 108 Pulses inédite jusqu'à ce jour. Elles ont été réalisées électroniquement (sauf pour Pulse Music II) dans des studios allemands, John McGuire étant resté dans ce pays vingt-cinq ans avant de revenir aux États-Unis.

   Pulse Music I (1975-76) joint un dynamisme pendulaire marqué par l'orgue à un pointillisme électronique d'une grande vivacité. On dirait une musique scintillante, qui repart sans cesse de l'avant en chargeant au passage de nouvelles couleurs. L'impulsion informe le flux pluvial d'étoiles électroniques dans une sorte de mouvement perpétuel hypnotique. L'impression de papillotement n'est pas sans générer un indéniable effet psychédélique.

   Pulse Music II (1975-77) est le seul de la série à n'être pas électronique. Il fut écrit pour quatre pianos et petit Orchestre. Commandé rétrospectivement par le compositeur Hans Otte pour son festival Pro Musica Nova de Radio Brême, il compte Herbert Henck, dont j'ai suivi longtemps la discographie, parmi les quatre pianistes de l'unique concert conservé dans les archives et aujourd'hui enfin publié dans ce disque. Les rythmes sont ralentis pour les instrumentistes, ce qui donne une grande composition chatoyante aux clapotements océaniques, dont l'esprit n'est pas très éloigné des musiques pour grands ensembles de Steve Reich. Les glissades colorées des instruments de l'ensemble, soutenues par le massif harmonique et rythmique des pianos, donnent à cette avancée une allure orientale peut-être pas si imprévue dans l'œuvre du compositeur.

Le compositeur en 1978

Le compositeur en 1978

    Avec Pulse Music III (1978-79), nous revenons au pointillisme électronique et aux brusques changements de tempo. Sur un bourdon de drones, la musique caracole, miroite, clignote, se diffracte en micro-segments,. Parfois, l'ensemble se met à gronder, les sonorités se courbent, sortent pressées comme d'un tube, perles colorées collées l'une à l'autre. Musique jubilante que celle de John McGuire ! Joie pure et prolongée ! Vers dix minutes, la musique semble se disloquer, hésiter sur place dans une stase illuminée. Toujours l'impulsion la relance, le rythme s'accélère, tout se bouscule et fuit sous forme de traînées de grains sonores. Aussi euphorisant que Pulse Music I, avec un grain de folie et de démesure en plus, il évoque pour mes oreilles l'univers de Conlon Nancarrow, qui s'intéressa tant aux pianos mécaniques. Hallucinante coda accelerando...

    Pour la première fois, nous découvrons 108 Pulses, boucle répétitive unique de vingt minutes, pièce conceptuelle ou schéma abstrait si l'on veut. Pour les amateurs, dont je suis, c'est une expérience d'écoute formidable, la danse extatique de la boucle dans laquelle tous les sons se fondent en se succédant de manière très rapide. Ce précipité sonore absolument jubilatoire est une vraie musique de transe !

   Un album important pour mieux connaître le minimalisme et la musique électronique des années soixante-dix. Une musique d'une incroyable fraîcheur réjouissante !

 

Paru fin avril 2022 pour le cd, vinyl en octobre chez Unseen Worlds   /  4 plages / 1 heure 27 minutes environ

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Publié le 29 Juillet 2022

Lawson & Merrill - Signals

   David Margelin Lawson et David Merrill, ingénieurs du son et stylistes sonores, se sont rencontrés il y a longtemps déjà pendant des sessions d'enregistrement aux studios CityVox de New-York. Ils partageaient des goûts musicaux voisins : un intérêt passionné pour la musique électronique du milieu du vingtième siècle et des compositeurs comme Morton Subotnick, Éliane Radigue ou Steve Reich. Toutefois, ce n'est que récemment qu'ils ont commencé à partager des idées et à collaborer. Signals est le premier fruit de leur travail commun. Ils présentent l'album comme des "peintures soniques sculptées".

      Les instruments ? Toute une palette allant d'anciens synthétiseurs analogiques ou modulaires de collection à des ARPs et des Moogs modernes.

   L'album compte cinq titres assez longs, entre six et seize minutes. Une ample "Morning Meditation", le plus long titre, étire une toile ambiante chatoyante aux nuages de drones changeants, qui permet de déployer les couleurs et les timbres des différents synthétiseurs. Une manière de rompre avec le quotidien sous pression de nombre de nos contemporains, et par conséquent de se baigner dans ce flux magnifique et paisible.

   "A Day at the Beach" sculpte davantage les textures. Sur fond intermittent de vagues profondes surgissent des motifs mystérieux, les battements sourds d'oiseaux inconnus. Il y a un petit côté Tangerine Dream (celui des premiers disques) dans ce mini opéra au seuil de l'étrange, ces lentes volutes répétées dans un crescendo dramatique. On appréciera le contraste entre matières graves, épaisses, et surgissements striés d'aigus rayonnants. De toute beauté !

     L'eau, chuintante en pluie micro fine : c'est le début de "Rivière", pièce reichienne à la pulsation irrésistible. Les synthétiseurs combinent vives approches percussives et robes colorées, parfois froissées. Après un brève accalmie autour de dix minutes, la pulsation revient, enrichie d'un substrat de drones majestueux et de voix synthétiques - on les avait brièvement entendues au début, et en même temps plus alanguie, peuplée de petits événements sonores. Une autre grande réussite de l'album.

   Des vents se lèvent, une tourmente sombre, grandiose : "Dark Angel" est comme un puits de ténèbres bruissantes dans lequel chute une lumière étouffée, celle de Lucifer sans doute, au rayonnement trouble et inquiétant. Un ultime sursaut d'une splendeur explosive avant la disparition dans les vents du néant...

   La "Coda" finale, puissamment diaprée, est une sorte d'hymne énorme...aux charmes infinis des synthétiseurs rutilants !

   Après un premier titre ambiant que certains trouveront peut-être un peu convenu en dépit de ses indéniables attraits, un disque tout à fait réussi aux compositions colorées, sculptées en effet dans les moindres détails par deux amoureux (professionnels) du son.

Paru en juin 2022 chez Neuma Records / 5 plages / 57 minutes environ

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Publié le 21 Juillet 2022

T. Gowdy - Miracles

   Pour Miracles, son deuxième disque chez Constellation, le producteur montréalais/berlinois T. Gowdy, présent dans de nombreux festivals et galeries, s'appuie sur des sources créées à l'origine en 2018 pour un projet audiovisuel inédit basé sur des images de surveillance. Il couple ces matériaux avec différents procédés électroniques pour nous donner un album de Musique de Danse Intelligente (IDM en anglais : Intelligent Dance Music) qui mérite vraiment le détour.

   "350J"sert de brève préface : atmosphère lourde, épaisse, dont émerge des sons tourbillonnants chargés de scories, déchirés de stries granuleuses. Le titre éponyme nous emporte avec son rythme bondissant, sa mélodie en boucles lancinantes. Émaillé de pétillements percussifs, il mute en ronflements saturés et tressautements internes. La machine IDM est parfaite ! "Déneigeuse", dont le titre ne manque pas d'humour, peut en effet évoquer le démarrage pétaradant d'une déneigeuse, transformé en transe métallique hypnotique, puis en glissements ambiants.

   L'attrait de cette musique tient à sa dimension malgré tout vivante, les textures électroniques agitées de battements, gonflées de pulsations, de renflements. "Transcend I", "U4A" bouillonnent, le deuxième titre hanté par une strate assez proche de la voix humaine dans l'énorme montée orgasmique du plasma électronique. D'où des lignes incantatoires étonnantes. "Vidisions" est un bel échantillon de techno minimale agrémentée de glitches qui s'insère parfaitement dans cet album rigoureux, plus austère au fil des morceaux.

   "Clipse" effectue un virage encore plus net vers une musique électronique abstraite et impeccable, d'une sombre beauté. À mon sens, le chef d'œuvre de ce disque dont "Transcend II" est l'épilogue assez flamboyant.

   Laissez-vous envoûter par cet itinéraire fascinant !

Paru début juin 2022 chez Constellation Records / 8 plages / 38 minutes environ

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Publié le 23 Juin 2022

Mondkopf - Spring Stories

   Mondkopf, pseudonyme de Paul Regimbeau, développe sur Spring Stories d'étranges fleurs printanières électroniques nourries de guitares électriques saturées, de boursouflures de drones. "Elevation" ? Le chant lumineux d'une guitare sur des drones mouvants, des déflagrations sombres, comme des fleurs qui s'ouvrent en sortant d'épais cocons. Le disque est donc à sa manière un hymne à la vie, dans sa violence explosive, sourde. Post-psychédélique, post-rock, cette musique au tempo lent, sur des boucles obsédantes, est paradoxalement méditative, nimbée d'une mélancolie prenante. Le troisième titre, "Through the Strom, In Your Arms" (À travers le courant, dans tes bras) exprime bien cette sensibilité enfouie sous des couches troubles. La mélodie hypnotique débusque des orages noirs d'une mortelle tendresse : le monde finira là, dans une désintégration enflammée. Neuf minutes de beauté ravagée !

 

   "Transmission", le titre 4, est plus ambiant, mais l'orgue se contorsionne en longues fulgurations sur le vide spatial avant d'entrer dans une bouillonnante éruption. Frédéric D. Oberland intervient au duduk (hautbois arménien) et au saxophone alto sur deux titres, dont le cinq, "Phased Harmony II", introduisant un contrepoint fragile et brumeux à la guitare brûlante, orageuse, aux scansions puissantes. Le batteur de The Neck, Tony Buck, apporte son piment rythmique au dernier titre, "Continuation", d'un post-rock rageur totalement incendié.

   Musique torride, sans dentelles extérieures : du brut épais, mais sensible en profondeur, dans l'attente de l'apocalypse.

Belles photographies de Frédéric D. Oberland.

Paru en juin 2019 chez Miasmah Recordings / 6 plages / 35 minutes environ

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