musiques percussives

Publié le 4 Novembre 2025

Vanessa Tomlinson - The Edge is a Place

   Vanessa Tomlinson ? Mais oui ! On entendait cette percussionniste australienne, membre du duo Clocked Out avec le pianiste Erik Griswold sur l'étonnant Peak Plastique publié par Unsounds fin mars de cette année. Compositrice, elle se concentre sur des pratiques sonores exploratoires, invitant à écouter autrement, à laisser l'esprit vagabonder. Le bord, pour elle, n'est pas seulement ce qui donne sur le précipice, c'est une fin et un commencement, riches d'angles et de perspectives.

Vanessa Tomlinson par © Raphael Neal

Vanessa Tomlinson par © Raphael Neal

    Pour The Edge is a Place, elle mobilise un instrumentarium incroyable, composé d'instruments (probables ou non) et d'ustensiles : pour les premiers, un vibraphone, huit bols en céramique, un bol en verre rempli d'eau, trois planches de bois, des carillons en coquillage, deux cymbales, des maracas, des charlestons, trois cloches indienne sans gong et une grosse caisse ; quant aux seconds, on rencontre des aiguilles à tricoter, des balles rebondissantes, des chaînes, des baguettes de chef, des mailloches de vibraphone, archets de contrebasse, des baguettes de triangle.

    Les six compositions de l'album sont autant de promenades dans un monde de résonances, de vibrations. Les sons surgissent, se déploient dans un scintillement lumineux. Rien n'est prévisible, tout est miracle, rencontres, dès la première pièce "Outside Encounters". Frappes insistantes et mystérieuses, sons courbes, ralentis soudains et suspensions, captent l'attention de l'auditeur, fasciné par un monde peuplé de petites formes. On est un peu comme devant un tableau d'Yves Tanguy ou de Joan Miró, devant une levée phénoménale surréaliste. L'étrangeté sourd de partout, par exemple des frappes lourdes et totalement imprévues à la fin de "Shimmer Shake". "Speculative Ornithology" donne à entendre d'hypothétiques oiseaux picorant l'invisible. La musique de Vanessa Tomlinson est ainsi souvent empreinte d'un humour poétique délicieux : les sons donnent l'impression de jouer entre eux, de s'amuser follement. Et c'est complètement fascinant, d'une beauté radieuse. Le titre éponyme est une danse éblouie au bord du vide, les sons virevoltent, faisant surgir des frappes percussives sèches, comme si l'on atteignait un autre monde encore et que dans ce voisinage, tout prenait une autre allure, cette fois plus sérieuse. "Meanderer" (titre 5) déploie ses méandres de cliquetis ponctués de notes pointues d'un pseudo-piano, tandis que de curieux frottements animent l'arrière-plan de présences intrigantes, un rien inquiétantes. Car Vanessa Tomlinson n'est pas qu'une amuseuse, elle sait aussi prendre à bras-le-corps les alentours d'une mélancolie insolite, celle qui envahit le dernier titre, "To the Seafarer", le plus étonnant de l'album. Les résonances sont plus longues, prennent la tournure quasiment d'un orgue bourdonnant, dans les vagues desquelles on croit entendre des oiseaux lointains, les traces de présences. "To the Seafarer" nous plonge dans une atmosphère authentiquement fantastique, chargé d'échos de légendes. 

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Des percussions transcendées par l'aura poétique que leur confère Vanessa Tomlinson dans des compositions éblouissantes.

Paru en juin 2025 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 6 plages / 38 minutes

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Publié le 15 Septembre 2025

Spyros Polychronopoulos (+ Yorgos Dimitriadis) - Nearfield

   Je suis la carrière de Spyros Polychronopoulos depuis fort longtemps, depuis qu'il nous fascinait sous le nom de Spyweirdos. Avec les chocs de Ten Letters en 2008, puis de  Ten Numbers en 2009, deux albums accompagnés d'étranges et superbes vidéos. Scientifique chargé d'enseignement en acoustique, ce musicien grec n'a jamais cherché à séduire. Il écoute et travaille le son, le sculpte, obstinément. Au point que j'ai régulièrement décroché, découragé par l'aridité des résultats sonores, l'abstraction poussée pour moi au-delà de la musique. Je sais que pour lui comme pour d'autres, il n'y a sans doute pas d'au-delà de la musique. Pour moi, si. La musique ne doit pas se réduire à une étude sonore, même impeccablement menée, parce que la musique n'est pas la science. La musique appartient aussi au monde sensible, elle excède l'intervention de l'intelligence, elle déborde du contrôle rationnel que les hommes voudraient lui imposer. C'est pourquoi je le retrouve ici, avec Nearfield, mastérisé par Lawrence English, et donc sur le label de ce dernier, Room40. Non pas une électronique sèche et désincarnée, mais une électronique infiniment vivante.

   

Spyros Polychronopoulos (à gauche) / Yorgos Dimitriadis (à droite)

Spyros Polychronopoulos (à gauche) / Yorgos Dimitriadis (à droite)

    Ce n'est pas la première collaboration de Spyros avec d'autres musiciens. Cette fois, c'est avec le percussionniste Yorgos Dimitriadis, qu'il connaît depuis 20216, et avec lequel il a récemment joué lors d'une série de séances quasi rituelles, dit-il. Spyros a emporté les enregistrements tout au long de l'hiver et de ses voyages. C'est pendant cette période qu'il a composé le disque, toujours au casque, dans une proximité au son qui donne son nom à l'album, Nearfield (en décomposant : champ proche). Il avait la sensation que le son ne l'entourait pas, mais provenait de l'intérieur. Cette démarche m'a fait penser à celle de Pierre-Yves Macé, né d'ailleurs la même année que lui, en 1980 (je le découvre à l'instant !).

Caprices* sonores mythologiques...

   L'auditeur ne manquera pas d'être surpris, dérouté, à première écoute. Il aura d'abord l'impression d'un bricolage percussif vaguement sous-tendu par une électronique paresseuse. Ce n'est qu'un prologue, une mise en oreille. Il faut laisser le temps à cette musique exigeante, le temps qu'elle construise son univers en pleine effervescence. Très vite, le disque force l'écoute. En moins de cinq minutes, on est attiré au centre d'une toile finement structurée. Les gestes percussifs de Yorgos tissent des réseaux complexes que l'électronique de Spyros enveloppe et prolonge de touches grondantes ou résonnantes, de prolongements d'une délicatesse qu'on n'aurait pas soupçonné au début. Les deux musiciens explorent le cœur d'un espace mouvant, en perpétuelle métamorphose derrière le retour discret de certains motifs. Il y a parfois des fermentations de transe dans cette agitation, comme une danse d'atomes ou de particules, et ce dès la première et plus longue partie. C'est une musique très loin des champs attendus, qui se tient en attente de merveilles sonores saisies à la racine, au ras d'un battement de cymbales ou de grondements écourtés d'électronique comme des jappements enrayés.

   La deuxième partie, lourdement menée par la percussion quasi machinique de Yorgos, est enrobée par l'électronique minimale, mais complètement illuminée, de Spyros (je n'oublie pas que Yorgos est aussi à l'électronique, je dis Spyros par commodité...). Les deux musiciens sculptent les détails avec une netteté qui fait musique par son économie, sa rigueur. Ils laissent surgir, dirait-on, en vigiles du son, le mystère du dedans, sa beauté qu'on ne soupçonnait pas, qu'on n'attendait pas. En cela la troisième partie est absolument magnifique dans ses chiffonnements, ses résonances maintenues, son lyrisme des réverbérations. La quatrième partie descend encore dans l'intérieur. C'est un antre, avec les chiens de l'Enfer émus par la percussion frissonnante en longue nappe de lumière. Tout se met à vibrer, c'est une illumination sauvage zébrée de gestes rapides, une musique anti-ambiante, en un sens : une musique en incandescence, en voie d'incarnation, une musique d'apparitions sonores fantastiques. La dernière partie n'est pas en reste. L'étrangeté devient maximale dans cet univers proliférant de frappes lourdes et glacées, de bourdons menaçants. Des esprits fantômes sont aux commandes de cet orchestre du néant, d'une noirceur somptueuse.

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* caprices : au sens de Goya...

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Un chef d'œuvre de la musique électronique et expérimentale d'aujourd'hui : ciselé, puissant et fascinant.

(Pas d'extrait à vous faire écouter en dehors du Bandcamp ci-dessous.)

Paraît le 25 septembre 2025 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 5 plages, 43 minutes environ

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Publié le 11 Avril 2025

Glenn Kotche - Mobile [réécoute ]

[J'inaugure une série de très courts articles consacrés à des réécoutes consécutives à des plongées dans ma discothèque personnelle...]

   Paru en 2006 sur l'excellent label américain Nonesuch (la maison de Steve Reich !), Mobile est le premier album du percussionniste Glenn Kotche. D'ailleurs inspiré notamment par Steve Reich et la sculpture mobile, le musicien utilise vibraphone, kalimba (appelé aussi mbira, lamellophone d'origine subsaharienne), batterie...et même piano. Un disque bouillonnant, d'une fraîcheur incroyable, entre minimalisme, techno, musiques traditionnelles et rock expérimental !

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Publié le 10 Septembre 2024

Connor D'Netto & Yvette Ofa Agapow - Material

[À propos du disque et des compositeurs]

Connor D'Netto et Yvette Ofa Agapow sont deux musiciens australiens pouvant être présentés comme "post-genre", tant ils mêlent de tendances et d'influences. La musique de Connor D'Netto navigue entre post-minimalisme, néo-classique, pop, musique électronique ; celle de Yvette Ofa Agapow est entre bruitisme, ambiante, musique de bourdons, etc. Première collaboration entre les deux artistes, Material est l'instantané de deux tranches de vie, sorte de collage sonore marqué par des souvenirs et événements personnels, traumatiques ou non, et leur goût pour des matériaux sonores comme les bandes magnétiques, le métal, les fibres naturelles et divers objets. Élaboré sur une longue période, le disque comporte cinq parties titrées "Material" I à V, avec ajout de quelques mots en guise de programme : "chute rugueuse, bras écorchés" / "lin posé sur la pierre" / "ça vient par vagues" / "déficit en dopamine" / "à temps"

Connor D'Netto & Yvette Ofa Agapow par George Levi

Connor D'Netto & Yvette Ofa Agapow par George Levi

[L'impression des oreilles]

  Au début, l'impression d'une musique post-industrielle : machines errantes... Mais les bourdons opaques, les longues traînées spiralées créent un univers sonore énigmatique, celle d'une musique ambiante hantée en son cœur par des présences discrètes, dissimulées derrière des blocs se transformant soudain en sources de lumière, et c'est le très beau "Material II", lin posé sur la pierre, liquide et ouaté, flux minimaliste à la douce pulsation, très reichien jusque dans l'usage de marimbas ou instruments voisins : pluie micro-syncopée en gouttelettes micacées, sous-tendue de drones de velours !

   Entre de brèves ponctuations percussives, "Material III" alterne glissandos ténus comme sur le bord d'un verre et vagues surgissantes, violentes et râpeuses, tornades troubles au milieu desquelles s'entrechoquent des nuages de particules. Peu à peu, les glissandos s'étoffent de phrases mélodiques animées que les vagues détruisent rageusement sans parvenir à les faire disparaître : la fragilité renaît au cœur des tourmentes !

    "Material IV", déficit de dopamine, paraît désarticulé, percussions erratiques comme des bulles dans le vide, parfois troublées de déflagrations mourantes, puis cela se construit, se sédimente, coagule dirait-on autour de vagues électroniques, de grouillements, de déchirures, avec un crescendo crachotant, lacéré par les cymbales, orgasme douloureux avant l'apaisement.

   La voix humaine apparaît en "Material V", voix fragile dans un milieu quasi amniotique, caverne de bourdons continus et de clapotis. Une voix infra-humaine (masculine ?) semble répondre à la voix féminine en un étrange duo ralenti tandis que s'éteignent les dernières sombres couleurs musicales.

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Une fantaisie électronique en cinq mouvements nimbée d'une belle aura poétique.

 

Paru début août 2024 chez Room40  (Brisbane, Australie) / 5 plages / 38 minutes environ

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Publié le 26 Août 2024

Giraffe - ATOMS

[À propos du disque et des compositeurs]

Le trio GIRAFFE, de Hambourg, est composé de Sasha Demand à la guitare, de Jürgen Hall aux claviers et à l'électronique, et de Charly Schöppner aux percussions, ce dernier décédé avant la fin de l'enregistrement. Ce disque a été réalisé dans le garage de Schöppner, puis, posthume, terminé par les deux autres membres. Il comprend neuf compositions improvisées d'une durée de six à plus de neuf minutes chacune.

[L'impression des oreilles]

   On ne balance pas longtemps avec un tel disque. L'album forme manifestement un tout, d'où la numérotation de 1 à 9 (dans le désordre). Ces trois-là entraînent l'auditeur dans le creuset magnétique d'une électro-pop expérimentale hantée, celle de la giration des atomes, chargée de luminescences. C'est une musique intense, dense, solidement structurée par les percussions. On passe d'un post-rock sombre, incandescent, traversé de sirènes et de larges ondulations synthétiques striées de guitare ("ATOM IX"; titre 3), à une musique minimale déchirée, lancinante comme l'extraordinaire "ATOM VIII" (titre 4).

"ATOM VII" (titre 5) allie magistralement percussions variées, claquantes, modulations synthétiques, guitare préparée dans une pièce post-industrielle en fusion, lacérée. "ATOM VI" (titre 6) gronde et chuinte entre des frappes lourdes : musique noire, d'une énergie condensée, musique hallucinée d'un monde pilonné chantant sous les bombes !

Les trois bonus numériques (ATOM II, III, et IV) sont tout aussi impressionnants, plus hiératiques, arides. Le II et le III semblent l'émanation d'une créature fantomatique, enchaînée dans un monde glacial. Une musique idéale pour L'Enfer de Dante ! Au contraire, le IV s'envole, orgue grandiose et ténébreux charriant dans ses plis un capharnaüm percussif, comme une révolte de la matière rebelle à la transcendance. Quelle apothéose...pandémoniaque !

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Un des grands disques de cette année. Une écriture d'une puissante fermeté, à tel point qu'on en oublie la dimension improvisée, trop souvent synonyme de relâchement et de complaisance. Magnifique !

Paru en juin 2024 chez Stoffe (Hambourg, Allemagne) / 9 plages / 1 heure et 3 minutes environ

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Publié le 13 Décembre 2023

Eugene Carchesio + Adam Betts - Circle Drum Music

   Lawrence English, fondateur de Room40 et musicien éminent de la scène électronique et ambiante, a organisé la rencontre et conçu le disque de l'australien Eugene Carchesio et du britannique Adam Betts. Le premier s'est fait connaître dans le monde des musiques électroniques par une série baptisée "Circle Music", entre minimalisme et techno. Le second est un percussionniste qui a joué avec de nombreux groupes de rock, punk et métal, influencé par le jazz créatif et les sons électroniques qu'il retraite dans ce disque où l'on retrouve aussi son énergie.

   Le premier des vingt-et-un courts titres (de "A" à "U") ressemble furieusement à du Steve Reich passé à la moulinette techno-punk-industriel : puissant, brut, il nous attaque de front ! Passé cette entrée presque furieuse, on est surpris par l'inventivité de cette musique qui mêle étroitement frappes percussives énergiques et traitements électroniques extrêmement fins. Respirations rythmées sur fonds frottés, roulements qui emportent tout, impressions d'excavations dans un univers de particules clignotantes...Le disque exprime une joie pure, chaque pièce instaurant un monde sonore propre. "E" est une danse hypnotique jouant sur un beau contrepoint percussif, sous-tendu par une couche électronique vibrante. On est surpris de ne jamais s'ennuyer, ce qui advient pour nombre de disques de percussion ! Le dépouillement de l'écriture fait de chaque morceau une épure abstraite d'une grande efficacité, ce qui n'exclut pas un foisonnement bruitiste, post-industriel, comme sur "G".

   On est chaque fois emporté par une force, un déferlement, et comme obligé à l'attention par la richesse des agencements sonores, cette élégante concision du cercle de l'idée directrice de la composition. Prenez "O", ce pourrait être une banalité, ce rythme syncopé, mais il vire à l'incantation, me rappelant soudain la musique hallucinée d'Andy Stott, en plus magnifiquement sec ! "P" a tout d'un petit poème électronico-percussif facétieux, tout comme le suivant d'ailleurs, sur un flot roulant de sortes de crécelles. Après ces deux titres, les plus longs, au-dessus de deux minutes, on revient à des miniatures étincelantes, irrésistibles.

   Un disque lumineux et nerveux, étonnant, pour éventuellement se réconcilier avec les percussions.

Paru en novembre 2023 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 21 plages / 30 minutes environ

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