pop-rock - dub et chansons alentours

Publié le 13 Mars 2008

Mygük / Altaï : la musique des images...
Mygük / Altaï : la musique des images...
   Deuxième volet d'une proposition du 2 mars consacrée à  la musique et au cinéma. Deux groupes français proposent, dans des perspectives certes différentes, des musiques "imagées". Mygük, groupe originaire de Pau formé en 1999 par quatre musiciens, sonorise un film allemand muet de 1924, Le Dernier homme, de Murnau. C'est leur deuxième tentative de ce genre, puisqu'ils ont déjà écrit en 2004 une musique pour Nosferatu le Vampire, film de 1922 du même réalisateur. Ne connaissant pas leurs œuvres antérieures -il y a deux autres albums encore, je ne rends compte que de ce dernier opus, à mon sens tout à fait abouti dans un certain genre, celui d'une musique illustrative, en prise directe avec les images, quand bien même l'auditeur moyen, qui n'a pas assisté aux ciné-concerts donnés par le groupe, se contente de la musique, sans souvent connaître le film. Voilà un post-rock très orchestral, composé avec soin, chargé d'émotions et d'atmosphères délicatement oniriques, aux envolées électriques qui n'ont rien à envier à leurs homologues américains  Filmschool  (dont je n'ai pas chroniqué le dernier disque, qui m'a semblé décevant) ou Explosions in the sky. Superbes parties de guitare de Ghislain Jantroy (pas étonnant qu'Olivier Mellano, extraordinaire sur Acte, fasse partie de leurs amis) attaques dramatiques à souhait des claviers ou lyrisme intime du piano de Michaël Bentz, batterie puissante ou attentive de Mathieu St Picq, la musique est constamment inventive, mélodieuse, se déploie dans une évidence qui vous emporte. Fermez les yeux, les images sont là, si fortes, si simplement humaines...
Mygük / Altaï : la musique des images...

Altaï, duo électro formé par Cédric Stoqueret et Johann Usureau, tous les deux aux échantillonneurs, synthétiseurs et autres machines, accompagnés sur scène par la batterie de Gatien Butstraen, propose une musique difficile à classer, qui recycle toutes sortes de sons, y compris les siens, pour créer un monde hybride en perpétuel mutation. Leur dernier disque, Videosphere, se veut un voyage sur lequel chacun mettra ses images, créera sa vidéosphère justement : passages puissants proches du post-rock, moments improvisés jazzy, couches stratifiées jouant sur les textures granuleuses, brisures, collages improbables à la Third Eye Foundation, l'ensemble a vraiment de l'allure et montre encore une fois la vitalité, la créativité de la scène française.
- le site d'Altaï.

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 9 août 2020)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Pop-rock - dub et chansons alentours

Publié le 23 Novembre 2007

Dominique A / Gravenhurst / Fink : La chanson sans fard, probablement.
   Pour une fois, la chanson. Plaisir des  voix, des mots, des mélodies simples et belles. Trois disques récents raviront les amateurs. D'abord le disque en public de Dominique A, que je découvre (je l'avoue). Si l'on excepte le premier titre, L'Amour, qui ressasse un peu trop les mêmes paroles, et le dernier, Empty white blues, à mon sens inutilement en anglais, restent  treize titres magnifiques d'émotion, de pudeur, d'énergie aussi. Car les guitares électriques se déchaînent parfois, zébrées d'éclats cuivrés, succédant à des moments intériorisés, où la voix murmure presque, fragile. Ecoutez le poignant Pour la peau (en écoute ici), qui évoque l'amour comme une cérémonie religieuse qui "l'a rendue toute chose" avant de célébrer jusqu'à la frénésie l'embrasement du désir. Ou encore Marina Tsvétaïéva, hommage à la poétesse russe scandé sur une rythmique obsédante à la Léonard Cohen dans Songs of Love and Hate : "Marina, Marina, tu le sais ici tout / brûle", avec cette façon si particulière qu'a Dominique de segmenter l'énoncé  en en détachant la fin et en l'accentuant, ou, ailleurs, de désarticuler la phrase en faisant attendre la suite. L'alliance réussie de textes, de vrais textes quoi, littéraires (pour le meilleur !), et d'un accompagnement rock intelligent, à la Sonic Youth qui sert à merveille cette voix délicate et vibrante, limpide comme une source surgie de très loin. Tout est déjà dans la pochette, sublime : l'homme de Music Hall, "qui avance parmi les dunes" et "chemine en se balançant", est un Stalker sorti du film d'Andréi Tarkovski, l'homme qui se détourne pour se fondre dans le sépia, c'est lui qui suit sa route, les yeux fixés sur l'intérieur du coeur et les échappées de l'âme.
 
Dominique A / Gravenhurst / Fink : La chanson sans fard, probablement.

   Cinquième album de Gravenhurst, groupe de Bristol mené par Nick Talbot,  The Western Lands ne présente guère qu'un seul défaut, sa relative brièveté, à peine plus de quarante minutes. Entouré du batteur Dave Collingwood, du bassiste Robin Allender et du second guitariste Alex Wilkins, l'anglais chante avec bonheur entre folk et rock sur des mélodies à l'évidente beauté. Comment oublier Song among the pine, ballade folk à la mélancolie sereine, ou She dances, au début électrifié d'une grande élégance acérée, auquel succède un air léger et tournoyant peu à peu envahi par les guitares rageuses ? La voix aérienne de Nick baigne l'album d'une lumière discrètement psychédélique, tant on songerait parfois à Syd Barrett. Tout est juste, sans esbroufe, serti d'accompagnements délicats. Plaisir des guitares électriques jouées en finesse, de la batterie qui offre ses battements avec une retenue pas si fréquente, de la basse presque voluptueuse. Un petit bijou...
 

Dominique A / Gravenhurst / Fink : La chanson sans fard, probablement.

  Le DJ Finian Greenall, alias Fink, a abandonné ses platines au profit de la guitare. Après Biscuits for breakfast, première surprise folk, il récidive avec Distance and time. Avec un batteur, un bassiste, sa guitare et sa voix caressante et insinuante, il égrène des chansons simples, qui prennent leur temps. Et on revient l'écouter pour comprendre comment il a pu nous accrocher, l'air de rien. De quoi surprendre sur le label électro Ninja tune, non ?
L'émission du 18 novembre a inséré ces trois artistes entre Robert Wyatt et Slow six, déjà chroniqués ici.

Sur nos forces motrices de Dominique A est paru en 2007 chez Cinq 7 Wagram Music

The Western Lands de Gravenhurst  est paru en 2007 chez Warp Records

Distance and Time de Fink est paru en 2007 chez Ninja Tunes

 

(Nouvelle mise en page + illustrations sonores )

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Publié le 9 Novembre 2007

Robert Wyatt : "comicopera", chansons de chambre d'un homme du Monde.
   Quatre ans après Cuckooland, voici  "comicopera"et le retour en très grande forme de ce jeune homme de 62 ans à la voix haut perchée, immédiatement reconnaissable, à la fois légère et vibrante, chargée d'émotions. La première écoute est surprenante, voire décevante pour celui qui, comme moi et bien d'autres, pense au sublime Rock bottom de 1974. L'album paraît d'abord disparate, inégal, une collection de chansons, dont certaines mièvres, inabouties. Et puis l'on réécoute, et le charme commence à opérer, la conception d'ensemble se dégage. Loin d'être un fourre-tout, un recueil de chansonnettes, l'album est une oeuvre accomplie, pensée comme un tout. Aussi est-il très injuste de le juger sur une quelconque de ses composantes. Il s'agit bien d'un opéra-comique, dans la mesure où le comique a son sens grec : est comique ce qui concerne les faiblesses humaines, comme le déclare le compositeur : " Je veux insister sur ce point, parce que je termine l'album en chantant une sorte d'hymne à Che Guevarra, mais je parle des travers humains, je ne cherche pas de nouveaux dieux." Pas question donc d'enfermer Robert dans son engagement militant. Les chansons parlent d'amour, de paix ou de guerre, avec des mots simples, parfois ceux de sa compagne Alfie, qui dessine aussi la pochette. Quand on connaît son histoire personnelle, évidemment marquée par la chute de quatre étages voici plus de trente ans et la paralysie des jambes qui en est résulté, plus aucune parole n'est anodine. Dès le premier titre, composé par Anja Garbarek :"In between, got no choice/ but to be there,/ somewhere, somewhere". L'amoureuse du second titre, chanté par Monica Vasconcelos se demande : "What should I Do ? / Try to love you / just as you are ?" et plus loin : "Should I leave ? Should I stay ?", ce à quoi Robert répond dans la deuxième partie de la chanson : " It's that look in your eyes, / I know you despise me, / for not being stronger". Aucun pathétique appuyé pourtant, tout est en filigrane dans cet opéra en trois actes. Acte I, lost in noise, est une traversée sentimentale illuminée par l'amour d'Alfie (auteur des paroles des titres 2 à 4), commencée avec le superbe et bouleversant Stay tuned (avec la collaboration de Brian Eno aux claviers et aux effets sonores), ponctuée in fine par un instrumental où dominent les cuivres, cornet de Robert, saxophone de Glad Atzmon et trombone d'Annie Whitehead, avec une belle coda de cymbales et batterie. L'acte II, the here and the now, est d'un humour grinçant et désabusé, opposant la grisaille d'une paix peu attirante, comme envahie par le hall d'une église méthodiste à faire fuir, dans A Beautiful Peace, aux attentes offertes par A Beautiful War. Ce diptyque est signé Eno côté musique, tandis que Robert signe toutes les autres compositions  et les paroles à l'exception de celles de Out of the blue (signées Alfie), chef d'oeuvre où sa voix dialogue avec celle d'Eno, traitée en "enotron",dans un choral magnifique avec accompagnement de claviers disloqués, de cuivres déchaînés. Cet acte dénonce l'implantation méthodique de la haine dans les coeurs : rien ne va plus, il faut fuir la langue infectée, l'anglais. L'acte III, away with the fairies, est donc en italien ou espagnol, l'acte de l'espoir un peu fou, qui reprend des titres  enregistrés déjà auparavant, mais retravaillés pour s'intégrer à l'ensemble. Il s'ouvre avec Del Mondo, arrangement de Wyatt d'une composition d'un groupe italien, autre chef d'oeuvre qui sonne comme un De profundis, avec voix sépulcrales en arrière-plan, violon basse de Yaron Stavi en pizzicati dramatiques, souffles d'orgue d'église. Suit la Cancion de Julieta, musique de Robert sur un texte de Garcia Lorca, encore un sommet, véritable petit concerto pour voix et orchestre de plus de sept minutes, avec cordes déchirées, trompette à vif, claviers frémissants : " Oh ruina! / Oh soledad sin arco / Mar de sueno! ". L'instrumental suivant, Pastafari de Orphy Robinson pratiquement seul au vibraphone, apparaît alors comme un îlot ravagé, aux mélodies déconstruites, quelque part entre une bribe d'orchestre gamelan balinais et un orgue de barbarie ou un "piano player" livré à lui-même. Le morceau 15, intitulé Fragment, a le même statut précaire, écho lointain du second titre, avec la voix de Monica Vasconcelos psalmodiant en arrière-plan tandis que Robert chante en courtes boucles incantatoires son effort pour l'aimer. L'album s'achève, après ces plages désolées,  par la reprise très wyattienne (voix très haute chutant dans des quasi-murmures, claviers et cuivres entrelacés, cymbales frémissantes) de Hasta siempre Comandante, hymne au Che aux rythmes latino transcendés par le "monicatron" et le "karenotron" (voix de Monica déjà citée et de Karen Mantler) en échos prolongés. L'album terminé, on se dit que c'est ça, un grand album. Robert Wyatt, fondateur jadis de Soft machine, de Matching mole, reste un immense chanteur, un compositeur et arrangeur inspiré, un multi-instrumentiste sidérant, qui a su effacer toutes les frontières entre rock, pop et jazz. "Chansons de chambre", comme on dit musique de chambre : chaque titre est bourré d'idées musicales à faire pâlir bien des artistes qui tirent à la portée et ne savent même pas finir... Aux collaborateurs déjà cités, il faudrait encore ajouter David Sinclair, pianiste qui fut membre de Matching mole et fondateur du groupe Caravane, ou Phil Manzanera, guitariste de Roxy Music. Manière de souligner que ce disque est l'aboutissement de tout ce que la musique pop(ulaire) peut offrir de meilleur : une chaleur, une intensité et, pour paraphraser Lorca, un océan de songes (mélodieux).
Bel entretien avec Robert Wyatt sur ce blog : il s'y explique notamment au sujet de la reprise de Hasta siempre Commandante.
(Nouvelle mise en page + illustrations sonores )

 

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Rédigé par dionys

Publié dans #Pop-rock - dub et chansons alentours

Publié le 7 Juin 2007

Psykick Lyrikah / Maya Beiser : "C'est vers là-bas qu'on vit d'éloquence"
(Nouvelle mise en page + illustration sonore / Proposition du 03/06/07)
   Arm, Maya, le rappeur inspiré et la violoncelliste prodige, nous ramènent à la poésie, pas la mièvre, la consensuelle qui englue, non, la forte qui emporte et ravit vers "un ciel étrange dont l'éclat sera triste et rare". Au cœur des villes se creuse comme le "pays lointain" dont Henri Michaux, ce mutiné intérieur, ramenait dans les années trente du siècle passé douze lettres à l'énigmatique beauté. Deux disques qui n'ont pas peur des textes, et qui les servent avec ferveur, dans un geste d'une évidence lyrique confondante.
Le groupe rennais, composé au départ du rappeur Arm, du compositeur Mr Teddybear et de DJ Remo, s'est d'abord fait connaître dans le milieu hip-hop par une cassette de 90 minutes très soignée avant  de s'affirmer par une réussite éclatante, l'album "Des lumières sous la pluie", sorti en octobre 2004, noire et hallucinée descente aux enfers urbains servie par des textes percutants, nourris (pour le meilleur !) de références littéraires, et par une musique qui mêle scratchs, électronique, guitare dans un contrepoint foisonnant d'une incroyable puisssance d'appel. Le nouvel album pourra surprendre, mais il est bien dans la continuité de l'univers d'Arm. A l'aspect torturé, visionnaire, du précédent, visible sur la pochette et sur les visuels, répond l'image frontale du duo : ils nous regardent, d'hommes à hommes. Le sépia antérieur cède la place au noir et blanc. Plus d'accompagnement flamboyant, mais une guitare, celle d'Olivier Mellano, pour l'essentiel, pour l'émotion. Le rap d'Ar
m est l'arme du spleen, du crime poétique, car "c'est vers là-bas qu'on voit graviter les ruines" et "qu'on perdra nos styles factices". C'est un acte de dépouillement, celui d'un  homme qui "a raté quelques trains et (qui) est resté là l'air de rien", et qui découvre l'amour, malgré la ville prédatrice. "C'est ta main que je cherche dans l'élan la foudre dans la course et n'aimant que cette voix qui s'est tue.." Bouleversant titre 4, "L'aurore", inspiré du film de Murnau. "Comment faire pour atteindre l'aurore" pourrait être la question qui traverse ces textes que la guitare d'Olivier Mellano prolonge d'accents blues (le titre 6, "Rétines larges"), de rock oppressant (le titre 8, "Patience"), souvent d'accords déchirants, ciselés dans une lumière électrique au ras des mots qui consument et conjurent le quotidien mortel. La poursuite (titre 3) s'interrompt parfois, bute sur des clairières, des aveux qui sonnent justes, loin des postures d'un certain rap tonitruant (surtout truand ?) : " j'ignorais tout des paysages au calme plat / des nuages scintillants sur un ciel aux couleurs de soie ". Ce disque est un acte de courage, un face à face sans fard avec la grâce, avec les grands vides. La place d'Arm, vulnérable...
 

  

Maya Beiser Almost Human

Interprète du Cello Counterpoint de son maître et mentor Steve Reich, morceau qui figure sur You are, sorti en 2005, Maya Beiser poursuit une carrière solo éclectique et toujours passionnante. L'essentiel de son nouvel album est consacré à "I am writing to you from a far off country" une oeuvre de Eve Beglarian, compositrice qui, d'habitude, aime associer voix, électronique, samples, sur les textes d'Henri Michaux, "Je vous écris d'un pays lointain". Mais ici, juste les voix d'Alexandra Montano pour un chant en arrière-plan, de Maya qui dit le texte de Michaux et de son violoncelle, bien sûr. Le résultat est envoûtant, décalé, comme la prose de Michaux : nous sommes au seuil de l'humain, en effet, quelque part ailleurs, au bout du monde, là où "l'éducation des frissons n'est pas bien faite", où il n'y a "qu'un soleil par mois, et pour peu de temps", entre Steve Reich et Ingram Marshall, sur les nouvelles terres du lyrisme sauvage.
Almost Human est paru fin 2006 chez Koch International classics

Pour terminer :
- un site consacré à
Henri Michaux, avec la fin de "Je vous écris d'un pays lointain".
- un extrait de "cette vie est la nôtre", rhapsodie de Benoît Conort, paru en 2001 chez Champ Vallon. Entre le rap d'Arm et lui, il y a des affinités...

Benoît Conort - Cette vie est la nôtre

 

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