wandelweiser

Publié le 10 Novembre 2025

Jürg Frey - Composer, alone (Reinier van Houdt, piano)

Lieues d'ombresLes Signes Passagers, en 2022 et 2023 respectivement. Quels beaux titres !Troisième rencontre avec la musique de Jürg Frey (voir présentation biographique succincte dans mes deux articles). Ce nouveau triple cd donne à entendre des pièces "complémentaires" de celles de Lieues d'ombres. Sur ce dernier, on trouvait "Pianist, alone (2)" en vingtième et dernière position : lui répond en position centrale l'immense "Pianist, alone (1)", qui occupe tout le second cd de ce nouvel opus, et la complètent les pièces encadrantes [ début du disque 1 et fin du disque 3 ] "Composer, alone (1)" et "Composer, alone (2)", près d'une heure de musique. Quant à "Circular Music N°5", elle appartient au cycle dont "Extended Circular Music 9"  est un autre fragment sur Lieues d'ombres. Cette savante et mystérieuse intrication peut déconcerter : pourquoi ne pas livrer des cycles dans leur successivité et leur intégralité ? Je ne prétends pas avoir la réponse. Peut-être parce que le Temps, loin d'être pure successivité, linéarité, est d'essence labyrinthique, parce que le Temps est troué, et qu'on peut y encastrer ce qu'on voudra, en faire un gigantesque puzzle, ce à quoi aide la mémoire créatrice et falsificatrice de génie. En tout cas, pas question de me laisser aller cette fois à une approche pièce par pièce.

L'Amour du Temps déployé...

   Jürg Frey décompresse le temps, victime de notre précipitation. Ce temps découpé en tranches, minuté, chargé à bloc par peur panique du vide, ce temps étourdi, stupéfiant à force de compacité, ce temps brutalisé, quand la musique assenée par haut-parleurs vous laisse les oreilles douloureuses pendant deux jours suite à un concert sous haute électricité... Toute la démarche de Jürg Frey réside dans la libération du temps, dans son aération, car il étouffait, le pauvre, en fait il était mort, asphyxié, on avait tué le temps, comme le dit si magnifiquement et justement l'expression connue. La musique de Jürg Frey est un face à face avec le Temps, non plus le temps redouté, le temps de la flèche décochée pour nous entraîner vers la Mort, mais le Temps somptueux, impérialement calme, d'après l'anxiété. Un Temps reconquis, aimé, caressé, qui prend ses aises avec le Vide. Je parlais de face à face, non pas guerrier, mais plutôt amoureux. On s'allonge à ses côtés, on s'accouple à lui dans un acte d'amour qui n'a pas de fin assignable. On vibre avec lui, on résonne avec chaque note. Pourquoi se presser, pourquoi saluer une quelconque virtuosité qui ne nous séduit que par une fausse idée du talent du compositeur et de l'interprète ? Ce qui compte, c'est de faire entendre vraiment un autre monde, l'autre côté du déferlement anxiogène, la beauté confondante d'un Temps retrouvé, dans lequel la répétition obstinée d'une même note n'a plus rien de monotone ou ennuyeux, parce que le même n'est jamais tout à fait le même. Si la musique de Jürg Frey peut être qualifiée de minimaliste, on ne saurait la réduire à "moins, c'est plus". Il ne s'agit pas en effet de faire plus, aucune idée de gain de productivité, d'économie. D'ailleurs l'esthétique de Frey est très éloignée de celles de Steve Reich, Terry Riley ou Philip Glass, dont les pièces sont le plus souvent denses, pleines, pressées (qu'on pense par exemple à la pulsation reichienne). À une temporalité de l'empilage, Jürg Frey substitue une mise à plat radicale qui n'est qu'en apparence appauvrissement, dépouillement. L'air de rien, sa musique foisonne, ensemencée par le silence. Elle est la luxuriance même dans son ascèse. C'est ce qui la rend si bouleversante, cette attention à la plus infime variation : une délicatesse infinie à capter l'humble lumière de chaque instant, en oubliant totalement le temps mesuré. C'est le Temps enfin démesuré, dans sa splendeur inaugurale.

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La suite d'une anthologie exceptionnelle. Le pianiste Reinier van Houdt y est chez lui, admirable desservant sensible. 

Paru fin septembre 2025 chez elsewhere music (Jersey City, États-Unis) / 3 cds, 12 plages / 3 heures et douze minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

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Publié le 7 Novembre 2025

Kory Reeder - In Place

[À propos du compositeur et du disque]      

   Bassiste, parfois pianiste ou violoncelliste, voire faiseur de bruit, le compositeur américain Kory Reeder, installé au Texas, gravite autour de la constellation du Groupe Wandelweiser, collectif de compositeurs inspirés par la démarche de John Cage - et l'univers musical de Morton Feldman, dans lequel on retrouve Jürg Frey et Michael Pisaro, collectif dont la musique expérimentale se caractérise par la nature calme, méditative, raréfiée. L'œuvre de Kory Reeder ne compte pas moins de 150 pièces, interprétées par de nombreux orchestres ou ensembles. Influencée par les arts visuels et la théorie politique, elle touche aussi bien à l'opéra, au théâtre, à la danse, qu'au bruitisme ou à la libre improvisation. Lui-même enseigne la composition, la musique électronique et rock, les rapports entre musique et politique. In Place  est son dixième album. On y entend le compositeur au piano, accompagné par deux collaborateurs de longue date, les altistes Kathleen Crabtree et Michael Moore. C'est la première parution ne contenant que des pièces de la série intitulée "Grid Series", influencée par le travail de la peintre canado-américaine Agnès Martin (1912 - 2004), qui se considérait elle-même comme une expressionniste abstraite plutôt que comme une minimaliste, étiquette vite collée en raison de ses "grilles", toiles composées de traits géométriques verticaux et horizontaux destinés à capter émotions et sensations les plus profondes. En écho à sa méthode à l'intersection entre structure et spontanéité, Kory Reeder utilise des partitions à base de textes et de grilles de notations graphiques pour créer des environnements sonores intimistes et ouverts invitant l'auditeur à l'exploration, jouant du potentiel poétique d'une musique entre silence et son. Chacune des trois pièces offre un équilibre unique entre structures harmoniques fixes et liberté d'interprétation. L'expérience de l'interprète et le souvenir émotionnel persistant de l'auditeur y comptent pour beaucoup : plus que le détail, c'est l'impression produite, "l'aura" de la pièce qui permettra à l'auditeur d'y mettre la beauté qui est en lui, selon une conviction forte d'Agnès Martin. L'album comprend trois pièces, d'une durée chacune entre seize et vingt minutes.

[L'impression des oreilles]

   "Landscape Study" (Étude de terrain) joue de l'opposition entre les sons tenus des altos et les notes discontinues du piano, ces dernières répétées dans un halo réverbéré. Les altos tracent des horizontales, le piano indique les verticales potentielles ou bien, lorsqu'il répète inlassablement une ou deux notes en alternance, indique une centralité, une zone de concentration dans laquelle les trois instruments se fondent, en place. L'étude oscille entre des moments de forte matérialité et des périodes d'étirement, d'effilochement, de raréfaction, alors au bord du silence. Ce serait comme une élégie, parfois dramatique, vigoureusement ponctuée, parfois rêveuse, en partance vers une plainte infinie, d'où ces images tremblées d'arbres à l'automne. Le piano  devient une cloche battant une déréliction inconnue. Ce minimalisme-là, car minimalisme il y a bien, est en effet affectivement chargé, d'où une forme d'expressionnisme indéniable. La musique est sous-tendue par un déchirement qui cherche sa résolution dans des structures obsessionnelles, une abstraction lyrique bouleversante.

   "Field" se construit à partir d'enregistrements de terrain effectués au Nebraska, sol ou champ sonore dont émergent et se détachent parcimonieusement les trois instruments, laissant la part belle au bruit de fond, chants ou cris d'oiseaux - perruche(s) ou perroquet(s) peut-être, tourterelles, abois de chiens, bruits lointains de moteurs. Comme si la musique s'efforçait de ne pas détruire ce paysage mental, forcément reconstruit par l'auditeur, d'en prolonger la grâce fragile. Le contraire, en somme, des musiques ordinaires, qui accaparent l'oreille, voire l'assourdissent de leur plénitude arrogante. Ici, la musique n'est qu'un élément parmi d'autres, la consonance humble et poétique d'un monde rêvé, gorgé d'humanité comme une séquence de film d'Andréi Tarkovski, je pense en particulier au début de Nostalghia (1983).

   La troisième pièce, "Present Tense", suit un parcours ouvert où se retrouvent des motifs lancinants, tout en méandres, le tout troué de profonds silences. La musique, qui semble renaître quand elle veut, est à la fois granuleuse, scintillante, d'une matière mystérieuse aux lumières internes démultipliées. Seul le présent existe, tendu comme un arc, et sa réfraction dans la mémoire de l'auditeur qui se souvient des gestes antérieurs, les mêmes ou presque, ou pas du tout, car les surprises jaillissent dans une vigoureuse fraîcheur.

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In Place déploie trois espaces d'écoute profonde, entre minimalisme et expressionnisme concentré, vibrant d'une densité intérieure magnifique.

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Pas d'extrait sonore à vous proposer pour le moment, en dehors de Bandcamp.

Paru fin août 2025 chez Thanatosis (Stockholm, Suède) / 3 plages / 55 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

En complément

- Première partie du disque Snow, paru en janvier 2024. Pour violon, violoncelle, percussion et piano. Absolument superbe ! 

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