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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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19 mai 2014 1 19 /05 /mai /2014 16:49

   Andy Moor, le guitariste du collectif punk néerlandais The Ex, et Yannis Kyriakides, né à Chypre puis émigré en Grande-Bretagne et qui enseigne maintenant la composition au Conservatoire royal de La Haye après avoir étudié sous la direction de Louis Andriessen, se retrouvent autour d'une des grandes aventures musicales du vingtième siècle, celle du rebetiko. Cette musique orientalisante est celle des rébètes, chanteurs et musiciens grecs réfugiés d'Asie mineure, chassés en 1922 par la rétrocession de Smyrne (qui est devenue l'Izmir turque) et de la côte méditerranéenne de l'Anatolie. Les émigrants arrivent au port du Pirée, iront s'entasser dans les banlieues d'Athènes et un peu partout en Grèce continentale, retrouvant d'autres émigrés, ceux des îles et des campagnes. Le rébétiko sera une sorte de blues urbain, entre hyper mélancolie et éloge de toutes les marginalités, qui connaît son âge d'or entre 1920 et 1950 et au-delà, marquant durablement la musique populaire grecque. Andy Moor et Yannis Kyriakides, à l'odianteur quant à lui, s'emparent de cet héritage pour lui insuffler une nouvelle vitalité. À noter que les deux musiciens comptent parmi les cofondateurs du label Unsounds, qui republie en 2010, en y ajoutant deux titres supplémentaires, un disque initialement sorti chez Seven Things Records, une session publique de 2006 enregistrée à Glasgow.

   Le premier titre, "Minores", est sans doute celui qui laisse le plus de place au rébétiko initial de Stratos Pajiomdis, que l'on peut trouver tout à la fin d'une anthologie en deux cds du rébétiko, parue sous le titre "Rembetiko : Songs of the greek Underground : 1925 -1947" . On entend d'abord le grésillement du microsillon, puis le bouzouki et la voix du chanteur. Il ne subsistera que quelques fragments de l'original, montés en boucle, auxquels viennent se superposer les interventions d'Andy Moor à la guitare. Amateur de rébétiko, j'étais un peu sceptique au départ. J'ai vite adhéré à cette réécriture, à cette recomposition inspirée. Andy Moor se glisse entre les bribes anciennes avec aisance, improvise dans l'esprit d'un Fred Frith. Guitare et bouzouki s'entendent fort bien, et l'esprit mélancolique, la langueur orientale se retrouvent dans leur hommage vraiment bienvenu. Avec "Katsaros", la guitare se substitue dès le départ au bouzouki pour une mélodie absolument envoûtante, qui tourne, se déchire, hoquète. Un grand moment, tout à fait magnifique, ponctué d'explosions rageuses, de dérapages agressifs, manière de rappeler le fond de rébellion de cette musique de marginaux. De très brefs échantillons de l'original sont ensuite réinsérés dans une échappée lyrique superbe où la guitare d'Andy sonne merveilleusement avant de s'éparpiller en gerbes dissonnantes. Un régal des oreilles ! D'autant qu'Andy laisse la guitare résonner, que le beau travail de Yannis à l'ordinateur vient l'habiter. "Vamvakaris" commence par un échantillon trituré, étiré, sur lequel vient se greffer la guitare survoltée d'Andy pour donner une sorte de poème électrique à la fois lumineux et épais, avec de brèves échappées élégiaques inattendues. "All is well" joue sur de micro fragments montés abruptement, et c'est tout simplement magique, d'une finesse délicate et tonique. Certains diront que nous voilà bien loin du rébétiko : non, c'est un retour à son essence, à cette ambiance des fumeries, des tavernes enfumées, des mauvais lieux. La musique s'abandonne à la griserie des sons, à une virtuosité rêveuse, se déchaîne en accès de frénésie, dans l'esprit des musiques de transe. Tout est bien, en effet, l'on se moque de toutes les orthodoxies, on joue de son instrument comme de son âme jusqu'à la pâmoison syncopée des échantillons de voix. Musique de jouissance pure, orgasmique jusqu'à l'obscénité assumée. "Haremi" laisse la part belle à une guitare installée dans les aigus et des sons brefs, tandis qu'un environnement électro-oriental (si j'ose dire !) nous plonge dans un monde d'échos, de glissendi transparents et profonds, avant que la guitare, dans les graves cette fois, ne vienne surplomber cette atmosphère devenue ensorcelante. Encore un titre excellent !

   La suite de l'album ne déçoit pas, parfois plus écorchée encore comme dans l'étonnant "Delias", frithien en diable, la guitare meuglant, s'engluant dans les drones, ciselant des dentelles sur un fond métronomique glauque, une sorte de musique industrielle rentrée, éructante. "A School burn Down" renoue avec une veine mélodique splendide, la guitare bouzoukiant  sur un tapis épais de sons électroniques pulsés qui l'absorbe dans son unisson puissant ponctué de sourds rugissements avant qu'elle ne réapparaisse plus acérée que jamais. "Sucker", totalement halluciné, disjoncté, malaxe des bribes méconnaissables pour en tirer une fanfare électronique débridée dans laquelle la guitare se coule, tour à tour chantante et dérapante. Pas étonnant qu'on termine avec "Five in hell", qui commence pourtant avec un échantillon langoureux, mais très vite subverti par des roulements graves, des sonorités courbes, et recouvert par un mur de claviers, de percussions lourdes, mur qui lui-même se lézarde pour laisser échapper des souvenirs de voix, se reconstitue plus impressionnant, incorporant  dans un magma sidérant sons anciens et nouvelles sonorités.

  Ces réinterprétations, loin de toute nostalgie passéiste, sont magistrales, passionnantes d'un bout à l'autre, entre Fred Frith pour le maniement de la guitare et le travail d'un Pierre-Yves Macé ( je pense à Passagenweg notamment), entre musiques expérimentales, improvisées et musiques électroniques les plus inventives, les plus belles aussi, il faut le souligner. À côté d'un tel bijou, bien des titres ( je n'ai pas dit "tous") du double cd Echai d'Autechre apparaissent archaïques, poussifs....tant pis, je n'ai pas pu m'empêcher  de lâcher ce petit coup de gueule, tellement je suis pour l'instant déçu par cet opus du duo de Sheffield.

   Andy Moor et Yannis Kyriakides, une collaboration étincelante !   (à suivre !)

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Paru chez Unsounds en 2010 / 9 titres / 53 minutes

Et la paire de chaussures luisantes ? Un clin d'œil vers la célèbre série des chaussettes de l'excellent Henry Cow ? Un hommage aux exilés, dont ils remettent à neuf les pompes usées ? Pour une musique qui traverse les âges, les mêle : aujourd'hui est tissé de la matière d'hier...

Pour aller plus loin

- le site de Yannis Kyriakides

- "Katsaros", le second titre, en direct :

Programme de l'émission du lundi 12 mai 2014

Le Ciel brûle :

* Oiseaux-Tempête : La Traversée / Nuage noir / Ourobouros (Pistes 4 - 5 - 8, 30'), extraits du disque sans titre (?) (Sub Rosa, 2013)

David Lynch & John Neff : Thank you, Judge / Blue Horse / Bad Night (p. 3 - 6 - 7, 18'30), extraits de Bluebob (Solitude Records, 2001)

Doctor Flake : Leitmotiv / Lonely Road (p. 1 & 2, 9'30), extraits de Acchordance (New deal, 2014)

Libre association d'atmosphères, de titres aussi ( de "La Traversée" à "Solitude Records" et "Lonely Road" : le leitmotiv d'un nuage noir pour un mauvaise nuit...), comme souvent.

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