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Musiques Singulières

    Au fil du temps, une encyclopédie visuelle et sonore des musiques différentes (plus ou moins). Pour les amateurs de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique ! Utilisez le module "Recherche" pour trouver musiciens ou disques. Créé le 20 février 2007.
N.B. Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

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13 octobre 2021 3 13 /10 /octobre /2021 16:00
Bernard Parmegiani - Stries

Épiphanies fulgurantes, ou les Merveilles du Son

Bernard Parmegiani (1927 - 2013)... Faut-il encore le présenter ? Un des pionniers de la musique électroacoustique, membre du GRM (Groupe de Recherches musicales), compositeur prolifique d'œuvres très diverses, parfois de véritables fresques sonores... Mais j'étais resté jusqu'à ce disque assez peu sensible à sa musique, que je ne connaissais d'ailleurs, je le reconnais, que très partiellement, et mal. On ne peut tout écouter !

   Le disque que nous offre cette très belle maison de disque américaine qu'est Mode Records nous propose de redécouvrir une composition de 1980, Stries, pièce en trois parties inspirée par les bandes magnétiques d'une œuvre plus ancienne de 1963, Violostries, pour violon et bande magnétique, cette dernière entièrement dérivée d'enregistrements du violon modifiés par Parmegiani. Stries avait été écrite pour les trois joueurs de synthétiseurs du Trio TM+, qui utilisaient toute une panoplie de synthétiseurs analogiques de la fin des années 1970 et les premiers synthétiseurs numériques du milieu des années 1980. La restauration de Stries a exigé beaucoup de recherches du côté des instruments originaux, des partitions pour tenter de rester dans l'esprit sonore de la composition originale : il s'agit dans les faits nécessairement d'une recréation. Il s'agissait de rendre l'œuvre aux interprètes d'aujourd'hui. Bien sûr, pour cela, il a fallu numériser aussi les bandes originales, tâche attribuée à Jonathan Fitoussi, excellent connaisseur des synthétiseurs, dont j'ai chroniqué le beau disque en collaboration avec Clemens Hourrière, Espaces timbrés. Colette Brœckaert, Sebastian Berweck et Martin Lorenz sont aux synthétiseurs.

   La première partie, "Strilento" - dont le titre est peut-être le condensé de "stri(es) + lento", est la plus difficile à première écoute : coupante, abrupte par ses surgissements sonores cristallins, métalliques, et en même temps feutrée de légers ronflements, piquetée de petites frappes sourdes. Un curieux alliage de rapidité et de lenteur. Un caprice sonore, en quelque sorte, qui prend sans cesse l'auditeur au dépourvu. C'est tout un monde lointain dont nous écoutons avec stupéfaction l'avènement brut. De la musique industrielle en morceaux, à travers laquelle se fraie pourtant à certains moments une très étrange mélodie. Des stries glissantes accompagnent tout un cliquetis d'éructations à partir du milieu de la pièce, qui se vaporise ensuite en chuintements et virgules sur un fond de brume sonore. Les dernières minutes de cette pièce d'un peu plus de dix-sept minutes nous plongent dans les rouages d'un monde énigmatique, comme si Parmegiani se faisait l'explorateur du fond de l'inconnu pour en ramener du nouveau, tel Baudelaire en son temps. La fin sur des zébrures nerveuses rompt le fil de cet étonnant voyage.

   "Strio" est d'un accès plus aisé, déjà parce qu'il joue sur une continuité sonore que "Strilento" n'avait pas cessé de disloquer. Les synthétiseurs tissent une toile somptueuse et sinueuse. C'est ce titre qui, dès ma première écoute, m'avait décidé à écrire cet article. Les trois instruments donnent leur pleine mesure et confirment qu'ils ne sont absolument pas les instruments froids d'une technologie aride. Ils ont un velouté, un déroulé ondulatoire d'une confondante beauté. Ils suggèrent à merveille un univers en relief, en léger tournoiement. Ô le foisonnement oscillatoire, les amples spirales miroitantes ! Un chef d'œuvre !!
  

   Vous avez eu raison de vous accrocher, confortés par le diamant précédent. La troisième partie éponyme, c'est un peu comme la résultante des deux premières. De multiples événements perturbent une toile soutenue sans jamais la déchiqueter comme dans le premier titre, en dépit de moments d'accalmie qui structurent la composition. Les synthétiseurs jouent avec la bande magnétique une éblouissante féérie sonore, qui atteint des sommets grandioses, fabuleux. Un bruissement d'aigus délicats, diaphanes, autour de sept minutes, montre les capacités de finesse de cette musique, capable également de brasser en très peu de temps des horizons d'une diversité vertigineuse, car nous voici à nouveau emportés dans un flux formidable, magnifique, d'une puissance émotive stupéfiante. J'ai mis le casque presque à plein volume : incomparable musique d'apocalypse, non ténébreuse, mais vraiment terminale, un immense soulèvement de l'énergie exultante, une marée irrésistible, scandée par de lourdes ponctuations majestueuses, puis un transport énorme, rayonnant, tombant dans un vide abyssal parcouru d'ondes glissantes. Autre chef d'œuvre fulgurant !

   Un hommage à l'un des compositeurs les plus importants de la fin du vingtième siècle et du début de celui-ci, créateur de mondes sonores inouïs. Une des grandes pages de l'histoire de la musique, tout simplement. Une expérience d'écoute unique, exaltante.

Paru en juillet 2021 chez Mode Records / 3 plages / 45 minutes environ

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

4 mai 2016 3 04 /05 /mai /2016 14:00
Duane Pitre - Bayou Electric

   Après avoir rendu compte du magnifique Bridges (2013), il était inévitable que je m'intéresse à nouveau à Duane Pitre, ce compositeur américain enraciné dans sa Louisiane natale. Il rend hommage au domaine familial, le "Four Mile Bayou" dans un disque sorti en 2015, constitué d'une seule pièce éponyme de près de quarante minutes (pas de quoi effrayer INACTUELLES !), Bayou electric. Présenté comme la troisième partie d'une trilogie comprenant Feel Free et Bridges, Bayou electric fusionne en une tapisserie sonore intense sons de terrains enregistrés en fin de nuit d'août 2010 sur le domaine, synthétiseurs, sons sinusoïdaux, cordes amplifiées (violon, alto, violoncelle).

   Début très lent : alternance de silences et de drones en voyage. Patience ! Quelque chose se trame. Vague d'orgue loin en arrière-plan, violoncelle en avant, deux lignes onduleuses traversées par les drones. Plus de quatre minutes de prologue. Le chant se lève, au violoncelle très grave, parsemé d'une ligne discontinue de clavier. Puis revient, s'amplifie peu à peu, s'étoffe dans une large circularité. La musique de Duane Pitre est pour ceux qui prennent le temps, tout le temps. Il suffit d'attendre la splendeur en train de se former sous nos oreilles. Des insectes aux stridulations métalliques (criquets, cigales ?) se fondent à la trame, animée d'un doux mouvement respiratoire. Nous sommes dans le bayou des sons, ce kaléidoscope de lumières et d'ombres toujours changeantes que rend assez bien la photographie de couverture, prise sur les lieux. Il n'y a qu'un monde, qu'il faut apprendre à entendre, qu'il faut laisser venir, toujours le même et toujours différent, au lisible désappointement d'un critique visiblement agacé par ce qu'il feint de prendre pour des efforts vains en vue de monter une côte. Ce qui lui manque, à ce monsieur, c'est le sommet. Or, dans cette musique, ce qui compte, c'est la côte, justement. Seule la côte existe, seule la côte est belle, et plus on la remonte, plus elle devient somptueuse, luxuriante, voluptueuse. Il n'y a pas de sommet parce que l'accomplissement n'est pas au bout, mais pendant la montée. Autrement dit, tout auditeur qui ne s'intéresse qu'au but sera nécessairement déçu. Il faut écouter autrement, ne rien attendre pour saisir au fur et à mesure l'épiphanie mouvante de l'inaudible, de l'ineffable beauté du monde. Le mouvement musical n'a pas forcément pour but de mimer la montée orgasmique et la décharge consécutive de l'orgasme. Les préliminaires, le mouvement même des sons entraînés plus irrésistiblement qu'il ne semble, sont déjà le sommet du plaisir, un sommet continu et non plus momentané, bref et final comme dans le schéma d'une certaine conception de la jouissance. C'est en quoi cette musique est délectable, constamment sublime, jusque dans son abandon aux seules stridulations à onze minutes de la fin. Cette suspension du mouvement, cette stase, relance la dynamique pulsante du morceau, tout en torsades sonores, en vrilles parfois hachées, comme tremblantes ; se déploient alors des corolles géantes, plus belles d'avoir été si longtemps fondues dans l'émouvant tout. Musique exubérante, proliférante, que j'imagine en accord avec la riche flore des bayous.

    N'hésitez plus : plongez dans le Bayou electric pour une immersion émerveillée !

Paru en  2015 chez Important Records / 1 titre / 48'20.

Pour aller plus loin :

- le site de Duane Pitre

- la page du label consacrée au disque.

- Un extrait (7 minutes) en écoute sur soundcloud, puis le disque en entier :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 10 août 2021)

16 décembre 2015 3 16 /12 /décembre /2015 18:15
Mathias Delplanque - Drachen

   Passeports, Chutes, et maintenant Drachen : ce chemin discontinu marqué par mes articles montre une direction, celle d'une musique électro-acoustique et concrète ardente, visionnaire, très éloignée de la sacralisation sèche du son pratiquée trop souvent par des musiciens qui sentent le laboratoire et le logiciel. Mathias Delplanque déchaîne ses sons dès le premier de ses dragons, impressionnant de puissance. Froissements de cymbales, drones, lourde percussion qui ébranle les tripes, résonne longuement, reprise et amplifiée jusqu'à créer un magma épais saturant l'espace sonore, parsemé de fissures électroniques. Tout gronde, s'enfle, crépite dans une flamme grandiose, fracturée de zébrures, animée de réverbérations.

     Pas de doute, nous voilà bien dans l'antre du dragon, dans la fabrique tellurique d'où surgissent les dradrones (qu'on me pardonne ce néologisme !) et autres excroissances proliférantes. Le deuxième dragon pourrait sembler plus sage, ouvert par une guitare reconnaissable, mais vite saturée, aggravée, dégoulinant de baves luminescentes. Comme scandant une série de reptations, l'accord se répète, tandis que le monde se défait, occupé à enfanter des monstres sonores aussi pesants que des mastodontes antédiluviens. Ce Drachen 2 nous plonge dans une proto-histoire, tandis que Drachen 3 rejoue l'apparition merveilleuse du feu, le hurlement insensé de la joie tordue appuyée sur une basse abyssale. Le titre parcourt des landes sauvages, ravagées, absorbées par la langue de feu vivant de voix étranges. Drachen 4 est un court interlude halluciné tout en froissements subits et surgissements imprévus, préparation au cinquième dragon auréolé de lumière, hoquetant et brinquebalant, de plus en plus mécanique et se résorbant en quasi délicatesse. Drachen 6, hanté par des cloches mystérieuses et des bruissements émouvants, prend des allures plus solennelles, mystiques : c'est l'élévation au noir, l'eucharistie confondante dans l'ébranlement des grands gongs et les échappées sourdes de drones déchirés. Ce dragon-là avance en état de somnambulisme, à moins que ce ne soit l'auditeur qui contemple fasciné l'avance de l'ordalie sonore ! Drachen 7 est plus apocalyptique, foudroyant, maniant comme des glaives ardents qui découpent l'espace à grande vitesse. Quelle profondeur de champ ! Quelle force étincelante ! Mathias Delplanque joue au démiurge avec maestria, invente un univers prodigieux digne de la fantaisie héroïque (heroic fantasy) la plus flamboyante. La dernière piste est au début comme un retour à l'humanité avec ses échantillons de voix humaines, mais très vite le monde métallique, brutal, grondant, reprend le dessus, assène des coups qui lacèrent, segmentent, sur fond de sanglots rentrés dirait-on. Faut-il prendre le disque comme une parabole ? Ces dragons sont d'extraordinaires objets musicaux, et j'aime assez la phrase de Rainer-Maria Rilke placée en exergue : « Vielleicht sind alle Drachen unseres Lebens Prinzessinnen, die nur darauf warten uns einmal schön und mutig zu sehen. » (Tous les dragons de notre vie sont peut-être des princesses qui attendent de nous voir beaux et courageux. / Extrait des Lettres à un jeune poète).

   Pour qui écoute vraiment ce disque, les dragons sont admirables, nous invitent à sortir de notre réserve. Un diamant noir !

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Drachen, paru en décembre 2015 chez Ici d'Ailleurs (une maison de disque inspirée !!) / 8 pistes / 40 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

  

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 10 août 2021)

3 novembre 2015 2 03 /11 /novembre /2015 15:47
Mathias Delplanque - Chutes

   Paru en février 2013, Chutes a failli m'échapper, au risque de chuter dans l'oubli interstellaire (je sais, j'exagère !). J'avais chroniqué le très bon Passeports,  sorti en 2010 et découvert par hasard grâce aux réseaux sociaux (comme quoi on n'y trouve pas que des niaiseries narcissiques). Entre temps et après le premier cité, Mathias Delplanque, artiste majeur de la scène électroacoustique française, compositeur, improvisateur et interprète, a sorti d'autres albums que je n'ai pas encore écoutés, laissés de côté par le flux intarissable des sorties qui risque de rendre fou l'auditeur le mieux disposé. En tout cas, Chutes vaut le détour...

   Dès le départ, l'osmose entre bruits divers et sons électroacoustiques est parfaite. "So" nous fait pénétrer dans un monde mystérieux, fascinant, d'une extraordinaire densité sonore. Les bruits se sont mis à vivre, sont réellement musiqués (je risque le néologisme !), intégrés dans une musique ambiante habitée, hantée par un orgue omniprésent et un léger battement percussif en arrière-plan. "Ru" prolonge cette splendeur tranquille faite de froissements secrets, de striures électroniques, d'étranges granulations et de surgissements improbables. La pièce se termine par une longue traînée somptueuse, telle une comète énigmatique qui viendrait de nous effleurer.

   "Fell" commence à la guitare, sèchement, pour se développer puissamment, agrémenté de cloches. Prairies électroniques, je vous salue, vous dites la vie minuscule, le chant des éléments inconnnus, l'état des choses que nous ne voyons ni n'entendons plus. À ce stade, on sait qu'on a affaire à un musicien au sommet de son art, capable de transcender tous les sons pour chanter le continuum de la vie concrète. La pièce devient un véritable art de l'illumination, un art sonore à la Rimbaud, fleur mystique hallucinée qui laisse l'auditeur émerveillé par la maîtrise consommée des matériaux sonores. "V" dérive de manière ondulatoire, très loin de toute prise en dépit des nombreux bruits qui s'invitent, quelque part entre Pantha Du Prince et James Murray. Cloches bruissantes, matières craquées, surgissements tumultueux, qui dira votre beauté souveraine ? La pièce travaille sur les limites, abolissant la distance entre guitare saturée (?) et sons d'ordinateurs. Chef d'œuvre, c'est indéniable ! "Bu" serait une cérémonie gagaku pour bruits raffinés, un orchestre du chaos. "Flo" rejoint "So", en plus chaotique. Il semble qu'au fur et à mesure les bruits se donnent davantage libre cours, réellement déchaînés, créateurs d'un univers totalement singulier, ayant rompu toutes les amarres mélodiques traditionnelles. "Alo" est l'aboutissement de cette conquête, âpre et mordant, d'une puissance sourde, vertigineuse, tel une série d'orages magnétiques rentrés. Cette musique est réellement impressionnante !

 

   Un très, très grand album, l'un des meilleurs de l'année 2013 et de ces dernières années !

Une couverture superbe de Dove Allouche, pour couronner le tout !!!

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Chutes, paru en février 2013 chez Baskaru Records / 7 pistes / 46 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- la page du label Baskaru consacrée à l'album.

- le site personnel de Mathias Delplanque.

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

 

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 10 août 2021)