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Musiques Singulières

    Au fil du temps, une encyclopédie visuelle et sonore des musiques différentes (plus ou moins). Pour les amateurs de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique ! Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom. Créé le 20 février 2007.
N.B. Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

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5 avril 2020 7 05 /04 /avril /2020 15:30
Dans le bain des mots...

Dans le bain des mots...

« Je ne connais rien de plus touchant

Que le chant des oiseaux

À la levée du jour

À chaque fois que je les entends

J'ai du mal à croire

Que l'on puisse mourir un jour »

   Peut-être que ça a commencé ainsi, avec Sylvain, je veux dire c'est là que ça a pris. En plein confinement, entendre de tels mots, alors justement qu'avant on ne les entendait plus, les oiseaux, morts ou exilés, recouverts par le tumulte humain. Tant qu'on entendra des oiseaux, il y aura de l'espoir, de la beauté. Mais il faut aussi les écouter, les oiseaux, et qui les écoute ? Olivier Messiaen les écoutait, saint François aussi. Sylvain Fesson également, et c'est un signe qui ne trompe pas. Sa musique se contente d'une guitare, d'une basse, d'un piano, d'un saxophone, les instruments comme des oiseaux délicats qui se posent tendrement sur ses mots murmurés, ses mots doux de poète qui marche seul dans les rues, qui a presque honte d'avoir des sentiments, qui dit sa vie, ses bribes, dans des balades mentales si loin de tous les mots convenus, de toutes les diatribes et invectives qui assaillent nos oreilles dès qu'on regarde un écran ou écoute des chansons faisant beaucoup de bruit pour nous abrutir et rien pour nous faire ressentir. D'un morceau à l'autre, on se promène de "Sacher Masoch" à "Casanova" dans un univers onirique et intime, à coup de "rimes désinvoltes", "ce mystère qui nous enveloppe". Son premier disque, Sonique-moi, est encore marqué dans son titre éponyme par le RAP, attention, un rap lyrique pas si loin que ça de celui d'Arm de Psyckick Lyrikah, qui aime les jeux de mots, comme ce "cadavre-esquive", "je ne peux que Poe-être" (je l'ai entendu comme ça...), mais il se laisse ensuite aller à une douceur étrangère à ce mouvement de révolte, à des moments élégiaques aux cordes suaves et guitares caressantes, comme dans ce bouleversant "Le Cœur du monde". Avec lui en, effet "quelque chose prend", on marche en sa compagnie, on croise une passante échappée de chez Baudelaire sans le dire, des ombres légères à fleur de nuit, "toute cette magie en l'air", guitare irradiée de lumières délicates. C'est une merveille, ce premier disque ! Et les clips !

Celui de "Aux étoiles",  du basket comme je pourrais l'aimer, sur une courte méditation qui va des étoiles aux « secrets de ton âme // à ta peau, à ton ventre »... et puis les gestes du quotidien magnifiés par la musique sur celui de "La Vie m'allait bien". Aux côtés de Sylvain, il faudrait mentionner Arthur Debreux, qui signe nombre de ses musiques et la réalisation, et d'autres, selon les compositions.


 

 

   J'ai fini par trouver quel était l'art poétique de Sylvain. C'est dans un très court titre, "Sogni doro" :

« À chaque fois j'y laisse des plumes / Et ça finit en poème pour chacune ».

   Il y a du pauvre pêcheur solitaire en Sylvain Fesson, une manière de se laisser aller à la perte, aux amours déambulatoires, de laisser traîner ses filets et d'en ramener des images inédites, « sa chevelure tapis de prière »,  alors on s'agenouille, on sombre dans des rêves érotiques avec des « prêtresses folles », on dérive tout au long de "Jo Lee", le premier long titre de Amy (I) - dont la fin en anglais (je sais, apportée par le titre...) n'apporte rien, concession heureusement passagère à l'abandon trop fréquent de notre si belle langue quand elle est maniée poétiquement comme Sylvain sait fort bien le faire.

   L'écoutant titre après titre, je pense au Nanni Moretti de Journal intime, à Serge Gainsbourg par le phrasé de ces mots dits murmurés comme des confidences au débusquer de l'inquiétude, de l'humour au ras des trouvailles à la limite du bon goût mais qui portent, comme ce « Elle avait la tignasse châtaigne / De celle qui en a longtemps pris ».

  "Amy (I)" est exemplaire d'une symbiose admirable entre la musique réduite très vite au seul piano, acoustique ou électrique (?), qui avance en tanguant imperceptiblement, calmement, et les mots d'une tranche de vie presque banale, transcendée par des aperçus d'une tendresse et d'une émotion si nue, « sans maquillage » comme elle sans nom, portée à l'existence par les caresses verbales.

   Puis il y a la sublime vidéo de "Amy (II)", sur un texte écorché, à la guitare électrique cisaillante, aux synthétiseurs épais, aux violoncelles sombres. Chorégraphie magnifique et danse d'Anne Charrier dans un terrain vague de banlieue, en noir et blanc presque solarisé, exhortation à la résistance, à la vie...
 

   Sur le même disque,  "Anathème" est un hymne au désir, à la femme, magnifié par la guitare et le violoncelle élégiaques, une envolée flamboyante à la guitare électrique sur la fin. Je termine cette évocation avec "Waha", le dernier titre de ce même Amy (II), encore une longue échappée lyrique, c'est que je préfère en lui, une histoire d'amour sans fin au long de routes, de rails, de rêves, une enquête sur le mystère de l'autre, sur l'horizon, sur la naissance des sentiments, sur la galère d'aimer, pour finir devant l'embrasement de la mer. Splendide et bouleversant.

  Qu'il me pardonne ce jeu de mots : « Si, Levain fait Son ! » Le levain, c'est l'abandon à la pâte parfumée des mots, c'est l'esprit poétique d'embarquement avec « du sable dans la poche / Un goût de sarriette dans la gorge ».

    Vous en connaissez beaucoup, vous, des chanteurs qui savent encore ce qu'est la sarriette ?

Discographie :

- Sonique-moi, sorti le 1er novembre 2014

- Amy (I), sorti en octobre 2016

- Amy (II), en octobre 2016 également

- L'Amour plus fort, sorti en mai 2017, disponible aussi sur bandcamp

Et puis il y a Sylvain Fesson sur scène, son groupe KISTRAM, pour d'autres voyages...

Et son site personnel, avec les textes de ses poèmes, etc.

12 février 2020 3 12 /02 /février /2020 15:00
Garage Blonde - rage nue

   rage nue est le premier véritable album du duo Garage Blonde, composé par Mathilde Mérigot au chant et à divers instruments (guitare, cithare, clavier, harmonium), et par Nicolas Baillard à la basse, aux guitares, aux boîtes à rythme et par-ci par-là au chant. Leur musique met en valeur les mots de Jean Palomba. Car voilà, ce duo chante en français, on en vient presque à s'en étonner, c'est un comble, non ? En plus, tout est en français sur la pochette, jusqu'au nom du label qui fait entendre notre langue... avec comme unique exception l'anglicisme "music" qui le termine après ce très beau "La Discrète" ! Comme il est bon d'entendre une pop ciselée qui ne recouvre pas les mots, qui les sert avec intelligence, précision ! Les musiciens indiquent dans leur horizon musical PJ Harvey, Mansfield Tya, Sonic Youth ou encore Beth Gibbons : oui, la parenté est pertinente. Le poids des mots, la qualité des ambiances, feutrées ou électriques, tout contribue à nous donner un album de chansons poétiques d'aujourd'hui. Poétiques, le mot est important. Les textes de Jean Palomba, s'ils expriment bien en effet la rage nue du titre, savent la dire sans les pesantes charges (trop souvent) du rap, allusivement, au détour des mots qui jouent ensemble, font l'amour avec un évident plaisir. Quel bonheur de rencontrer cette langue vivante, riche, précise, précieuse ! Sur le site du duo, on a d'ailleurs les paroles complètes de cinq titres, un signe qui ne trompe pas : ils en sont fiers, et ils ont raison ! Voici les paroles du premier titre, "Sourd et absent" :

Garage Blonde - rage nue

   La jolie voix limpide de Mathilde se pose sur un accompagnement sobre, parfois réduit à la guitare ou la basse, sur des rythmes évidents, discrètement rock. La voix de son compère lui répond de temps en temps, variant les timbres. Les refrains ne pèsent pas, parce que les paroles des couplets sont variées jusqu'au bout. Il faut dire aussi le bonheur des mélodies, simples et accrocheuses. Par exemple celle de "Ce qu'il faut", superbe chanson intimiste, chant et guitare, puis accents de cithare qui viennent magnifiquement orner cette ballade ciselée, la guitare étincelante pendant un long moment sans parole. Je pensais à un groupe belge que j'aimais beaucoup, Half Asleep, mais qui, je l'ai toujours déploré, chante en anglais (ils sont francophones !). "La fièvre" vient en troisième position, une fièvre sourde scandée par une basse épaisse, la voix qui s'envole sur des fulgurances saturées de clavier.

Garage Blonde - rage nue

   Le ton se fait plus rock pour "J'me souviens plus", un rock décanté, hanté, illuminé par des phases lyriques soulignées par les claviers, des touches d'harmonium : un régal, la musique titubant avec les mots. Introduction instrumentale ambiante pour "Vénus pain bis", que viennent hacher les riffs rageurs de guitare, des chœurs sans parole, un peu longs et appuyés à mon goût, personne n'est parfait, mais le morceau se transforme pour accueillir dans une gangue mystérieuse les mots à la fois les plus crus et les plus poétiques, si sensuellement dits : on est en apesanteur, c'est intense comme une cérémonie. "Jeu de fatigue" carbure et ronronne, frétillant de boîtes à rythme, chevauchant une basse profonde, émaillé de chœurs légers : ce qui frappe à chaque fois, c'est l'inventivité, la variété de ces chansons si bien composées. Du méchant rock soudain ? Oui, "Tsar", avec la guitare chauffée à blanc, les mots qui claquent comme des fouets à la suite anaphorique du mot titre, le rythme implacable tandis que la guitare cisaille le ciel de ses déchirures. Magnifique, les amis ! Retour au ton intimiste avec le troublant "Sue & Syd" au charme acide, juste adouci par un passage à l'harmonium. « Le jour où il ont coffré le Grateful Dead », ainsi commence a capella le plus rock des titres de l'album, "Étoile Poker", ronflant, sur un texte psychédélique dit au refrain choral exalté : « Étoile Poker, tous contemplés / par les machines d'amour et de grâce ». L'avant-dernier titre, "Ils arrivent (les Hommes Minutes)" associe un texte de science-fiction énigmatique à une rythmique lourde, haletante et aux guitares sourdes et saturées. Nous les quittons avec "Blanche", pièce délicate au symbolisme décadent sertie de guitares entrelacées.

    Un magnifique parcours pour cet album étonnant, qui marie si bien les mots et la musique. Il devrait inciter nombre de chanteurs français à revenir vers notre langue, si honteusement délaissée pour un anglais standardisé et fort mal chanté ou dit.

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Paru le 7 février 2020 chez La Discrète Music / 11 plages / 44 minutes environ

Pour aller plus loin :

- le disque en écoute et en vente sur bandcamp :

Programme de l'émission du lundi 3 février 2020

Julia Wolfe : The States / Destiny (p. 2 - 3, 21'), extraits de Steel Hammer (Cantaloupe Music, 2014)

Anne Chris Bakker : Traces / This Rhizome / I can not tell (p. 5 à 7, 15'), extraits de Stof & Geest (Unkown Tone Records, 2019)

Nico : Evening of Light / Roses in the snow (p. 8 - 9, 10') extraits de The Marble Index (Elektra, 1969)

Missy Mazzoli : Barrel At the Breast / You are the dust (p. 9 - 10, 5'10), extraits de Song fromthe Uproar / The Lives and Deaths of Isabel Eberhardht (New amsterdam records, 2012)

27 septembre 2018 4 27 /09 /septembre /2018 09:53
Nuit Erik Satie à la Philharmonie de Paris avec Nicolas Horvath
Nuit Erik Satie à la Philharmonie de Paris avec Nicolas Horvath

   À partir de 21 heures ce samedi 6 octobre 2018, dans la grande salle Pierre Boulez, le pianiste Nicolas Horvath (second portrait ci-dessus) se lance à nouveau dans un concert-fleuve d'environ 8h30 pour interpréter l'intégralité de l'œuvre pour piano d'Erik Satie (premier portrait). Il n'en est pas à son coup d'essai, ayant déjà été invité pour une « Nuit Blanche » consacrée à l'intégrale des œuvres pour piano de Philip Glass, qu'il enregistre par ailleurs sous le titre Glassworlds sur le label Grand piano de Naxos.

   Certains lecteurs se demanderont quel rapport il y a entre Erik Satie et les musiciens présents dans ces colonnes, sachant que ce blog se concentre sur les musiques contemporaines au sens étroit ou d'aujourd'hui au sens large, entre la fin du XXe siècle et maintenant. Nicolas Horvath y répond fort bien dans l'entretien ci-dessous, en même temps qu'il justifie ce concert hors norme : 

   Je ne saurais trop recommander à tous les amateurs de la musique de Satie et à ceux qui aimeraient la découvrir les trois disques enregistrés par Nicolas Horvath sur le même label Grand piano. Outre des interprétations étonnantes, ces disques ne proposent rien moins qu'une redécouverte du compositeur à partir d'une nouvelle édition Salabert réalisée par Robert Orledge, professeur de musicologie spécialiste de Satie, à l'issue de longues conversations avec le pianiste. Les livrets qui accompagnent ces disques sont des modèles du genre, complets et passionnants. On trouve notamment sur le premier, sous le titre « MOI, ERIK SATIE », une « (auto)biographie fictive avec quelques ajouts et découvertes » par ce même musicologue.

Nuit Erik Satie à la Philharmonie de Paris avec Nicolas Horvath

  La vie d'Erik Satie devient aisément légende. Voici quelques lignes que lui consacre Jean Cocteau dans La difficulté d'être (1947), chapitre « Du travail et de la légende » :

   « Erik Satie était un homme inénarrable. J'entends qu'on ne peut le narrer. Honfleur, l'Écosse furent ses origines paternelles et maternelles. De Honfleur, il tenait le style des histoires d'Alphonse Allais, histoires où la poésie se cache et qui ne ressemblent à aucune des stupides anecdotes en circulation.

   Il tenait de l'Écosse une excentricité grave.

   Au physique c'était un fonctionnaire à barbiche, à binocle, à parapluie, à chapeau melon.

   Égoïste, cruel, maniaque, il n'écoutait rien de ce qui ne relevait pas de son dogme et il se mettait dans d'affreuses colères contre ce qui l'en dérangeait. Égoïste, parce qu'il ne pensait qu'à sa musique. Cruel, parce qu'il défendait sa musique. Maniaque, parce qu'il polissait sa musique. Et sa musique était tendre. Il l'était donc, à sa façon.

   Pendant plusieurs années, Erik Satie vint le matin, 10 rue d'Anjou, s'asseoir dans ma chambre. Il conservait son manteau (où il n'eût toléré la moindre tache), ses gants, son chapeau, incliné jusqu'au binocle, son parapluie à la main. De sa main libre il abritait sa bouche, sinueuse quand il parlait ou riait. Il venait d'Arcueil à pied. Il y habitait une petite chambre où, après sa mort, sous une montagne de poussière, on retrouva toutes les lettres de ses amis. Il n'en avait ouvert aucune.

   Il se nettoyait à la pierre ponce. Jamais il n'employait l'eau.

   À l'époque où la musique se répandait en effluves, reconnaissant le génie de Debussy, craignant son despotisme (ils camaradèrent et se querellèrent jusqu'à la fin), il tourna le dos à son école et devint, à la Schola Cantorum, le drôle de Socrate que nous connûmes.

   Il s'y ponça, s'y contra, s'y lima, et se forgea le petit orifice par où sa force exquise n'avait plus qu'à couler de source.

   Une fois libre, il se moquait de lui-même, taquinait Ravel, donnait, par pudeur, aux belles musiques jouées par Ricardo Viñes, des titres cocasses, propres à s'aliéner immédiatement une foule d'esprits médiocres. »

Publié par Dionys - dans Le piano sans peur La Musique et les Mots
11 août 2017 5 11 /08 /août /2017 10:56

Dans le livre Cosmos de Michel Onfray, un chapitre s'intitule "Faire pleurer les pierres". En voici le début :

« Caillois faisait parler les pierres : la vitrification des forces qui furent inspire assez peu en dehors des géologues. Pourtant, il y a des millions d'années, des liquides en fusion, refroidis, ont donné l'obsidienne et le diamant, le quartz et le jaspe, la calcédoine et l'agate, l'onyx et la variscite, le lapis-lazuli et la paesina, l'améthyste et la fluorine. une fois ouvertes en deux et polies, on découvre que les pierres contiennent des simulacres, écrit le poète. Dans ce que cette ouverture au monde montre, on peut voir des monstres et des visages, des paysages et des personnages, des silhouettes et des  arbres, des oiseaux et des dragons, des écrevisses et des cours d'eau, des chiens et des t^tes de mort tout autant que des rêves et des présages.

   Ce qui caractérise les pierres ? Leur silence, malgré leur longue mémoire, leur immobilité figée dans une forme, la radicalité de l'invariabilité de leur structure, leur vie loin du vivant, leur force tranquille, la cristallisation du temps. Mais aussi le relatif mépris dans lequel les tiennent les poètes et les artistes, les écrivains et les musiciens, les gens de l'art que ce temps pétrifié n'intéresse que de façon très exceptionnelle.

   Qu'Orphée ait pu faire pleurer les pierres, voilà qui renseigne sur le pouvoir de la musique (qui est temps culturel versifié) sur les pierres (qui sont temps naturels cristallisés). »

   L'extrait m'intéresse d'abord parce qu'il renvoie à Roger Caillois, écrivain, poète, critique, homme libre, introducteur de la littérature fantastique latino-américaine en France, vraiment un des grands esprits du XXe siècle, trop peu lu aujourd'hui. Michel Onfray fait allusion sans doute au livre La Lecture des pierres, qui, outre les photographies de la très belle collection personnelle de Caillois, contient les textes-poèmes s'y rapportant. Ne l'ayant pas encore lu, je l'inscris sur mes tablettes.

 

La musique des pierres : de Michel Onfray à Roger Caillois, Orphée et Stephan Micus

   Ensuite, que la musique puisse émouvoir les pierres, certains musiciens le savent, s'y essaient. Stephan Micus (né en 1953), musicien allemand passionné par les instruments traditionnels de tous les pays, avait sorti en 1989, sur le label ECM, un album intitulé The Music of Stones, inspiré par les pierres résonnantes du sculpteur Elmar Daucher. Quatre musiciens, dont lui-même et son épouse japonaise, font chanter les pierres. Stephan Micus y ajoute shakuhachi (longue flûte japonaise en bambou), autres flûtes et voix.

   J'en profite par conséquent pour rendre hommage à ce musicien discret, compositeur d'une œuvre prolifique entièrement publiée chez ECM.

Une très belle pierre d'Elmar Daucher

Une très belle pierre d'Elmar Daucher

29 juillet 2014 2 29 /07 /juillet /2014 13:00

D'étrangeté et de splendeur

   Ne me demandez pas pourquoi l'idée m'est venue d'associer la musique de Christina Vantzou et la prose de Nathalie C. Henneberg (1910 ? - 1977).

    Lisant La Plaie, le flamboyant opéra de l'espace de Nathalie, cette française d'origine russe auteur d'une science-fiction à nulle autre pareille, j'entendais la musique de Christina, plus exactement je m'imaginais entendre la musique qu'il fallait comme accompagnement à l'imagination fastueuse de la première. Toutes les deux cultivent un goût de la beauté inactuelle, mélange de faste hiératique et de sensibilité distanciée. Amour de la langue, amour du son : même recherche d'une pureté un peu hautaine, gangue pour un lyrisme frémissant. Chez Nathalie Henneberg, la description prend des allures flaubertiennes, du Flaubert de Salammbô, avec un souvenir de Rimbaud et de Baudelaire : pierres précieuses et fleurs, parfums envoûtants. C'est une civilisation au sommet de son raffinement, consciente de son déclin inéluctable, qui rejoue les fêtes de l'Italie de la Renaissance tandis que la plaie ravage le cosmos, cette plaie qui est comme une condensation métaphorique de toutes les horreurs du vingtième siècle. Il y a donc aussi en filigrane un écho de la Décadence à la manière de Huysmans, mais une décadence décantée, filtrée, tendue vers les hauteurs : aucune complaisance pour le morbide. Voici l'une de ses descriptions, au chapitre XVI qui porte en exergue, très significativement :

« Désormais les notions de l'espace et du temps en soi s'évanouissent totalement comme des ombres. » Minkowski (1907)

« Les invités commençaient à arriver de très loin, depuis les planètes fédérées ou alliées. Dans la salle en marbre d'Omicron, jaune veiné de vert, dans la salle d'Or incrustée de béryls et de pâles rubie des Hyades, et plus loin, dans la galerie de Chasse où brillaient dans des fresques des peintrs terriens des licornes et des porphyrions, des sirènes et des gryphes interplanétaires, se pressait une foule éclatante qui symbolisait la puissance et le rayonnement de Sigma. À cette cérémonie, le préfet faisait déployer tout le faste antique de la double étoile et les alliés exotiques débarquaient dans un grand bruit de losanges et de discoïdes volants. Les gardes astraux allaient les quérir sur les cosmodromes, debout dans leurs hélicos de parade, leur cimier ruisselant de lumières et leur grand manteau à écailles de gemmes irisées, flottant en forme d'ailes.

   Les invités rivalisaient d'étrangeté et de splendeur ; les dominations de Déneb s'environnaient de nuées d'encens où luisaient leurs chapes diamantées, les trônes de l'Éridan ressemblaient aux lys pourpres et présentaient, sous leurs tiares en cristal spatial, trois visages. Les plus singuliers étaient les chérubins d'Altaïr qui atterrissaient directement sur l'esplanade du palais : leurs flancs de taureaux dorés palpitaient, ils agitaient leurs crinières, et leurs figures roses et innocentes de vierges formaient un contraste plaisant avec leurs silhouettes de combat.

   Mais les plus beaux, les plus charmants étaient encore les Arcturiens eux-mêmes, qu'ils vinssent de Sigma, de Delta ou d'Epsion. Hommes et femmes, ils étaient grands, élancés et fragiles, ils paraissaient coulés dans une matière noble, opale, ivoire ou cristal mat ; ils passaient lentement, avec une grâce incomparable, et inclinaient parfois sur un cou pur et long, leur tête petite couronnée d'or et de soie.

   La mode étant à la Terre, aux fastes anciens de la Terre, ces Galactiques portaient sans déchoir des vêtements botticelliens, en brocart d'or, rebrodé d'or rubis ou céladon, et des armes qui n'étaient que des bijoux ciselés, des dagues ou des épées dont la poignée ou le fourreau s'ouvrant, livraient un éventail en plumes d'oiseau-lyre de Vendémiatrix, une minuscule cithare aux cordes d'argent ou une boîte de pastilles.

   Et les Arcturiennes étaient ravissantes : leurs coiffures inspirées de Pérugin ou de Luca Della Robbia leur donnaient un air équivoque de pages ; leurs couleurs étaient souci, aubépine ou gorge-de-pigeon et leurs parures mêlaient résilles de perles et feux de saphirs. Elles arrivaient par le grand escalier des Flammes, dans un sillage de parfums dont les moins rares étaient la fraxinelle, le liquidambar et le nard de la Terre, sans préjudice du jasmin incoercible de Kathiawar et du thymiam amer de Galilée qui avaient conquis toutes les planètes ; leurs dentelles et leurs moires qui ne devaient rien à la chimie, balayaient les degrés de jaspe ; comme les dogaresses de Véronèse, elles appuyaient leur coude à la paume ouverte du flûtiste ou du poète de service, el les salles se peuplaient de couples chatoyants tels des phalènes.

   C'était le même peuple, dont les effrayantes statistiques prédisaient la fin toute proche : sur la plupart des planètes d'Arcturus, la forme de la mort la plus honorable, considérée comme l'un des beaux-arts, était le suicide, et l'on se tuait principalement en ce mois de mai et aux sons de la musique de Debussy ou de Ravel, sèche et douce. »

(La Plaie, 1964 / p.158, début de la Deuxième partie "Le Combat", collection Science-Fiction, Albin Michel, 1974)

   À lire en écoutant par exemple "The Magic of the Autodidact", le dernier titre de N°2 :

Pour aller plus loin

- le Cafard cosmique, pour mieux connaître Nathalie Henneberg

- une page de Noosfere consacrée à La Plaie, avec présentation de l'œuvre et critiques.

Publié par Dionys - dans La Musique et les Mots
17 août 2012 5 17 /08 /août /2012 09:14

   C'est l'été : profitez-en pour écouter l'une des émissions estivales les plus inactuelles de France Culture : La poésie n'est pas une solution par Frank Smith, qui, non content de nous promener sur les rivages poétiques du monde entier, propose assez régulièrement une association avec les musiques d'aujourd'hui les plus singulières. Au fil des jours, j'ai pu ainsi entendre Laurie Anderson, bien sûr, puisqu'elle fournit l'identité sonore de l'émission, mais aussi Alva Noto et Ryuichi Sakamoto, une superbe version du Cantique des Cantiques, poème sonore de Rodolphe Burger en hommage à Alain Bashung et Mahmoud Darwich, l'intégrale de  Drums between the Bells, musique de Brian Eno et textes de Rick Holland, traduits de plus. 

   Écran noir pour Alva Noto et Ryuichi Sakamoto :

 

 

 

 


Publié par Dionys - dans La Musique et les Mots
28 juillet 2011 4 28 /07 /juillet /2011 18:44

    Dandy fortuné à la santé fragile, Valery Larbaud (1881-1957) fait paraître en 1913 un curieux ouvrage, A.O. Barnabooth, constitué des œuvres complètes d'un personnage imaginaire qui lui ressemble beaucoup. Déjà publiées en 1908 sous le titre Poèmes par un riche amateurLes Poésies de A.O. Barnabooth, incluses dans l'ouvrage, ont été sévèrement révisées. Elles sont aujourd'hui bien éclipsées par la parution en ces mêmes années 1912-1913 de recueils majeurs de la poésie du vingtième siècle, comme Les Pâques puis La Prose du Transsibérien de Cendrars et Alcools d'Apollinaire. Pourtant, à presque un siècle de distance, ces émouvants poèmes sonnent vrais, naturels. Il y a chez Larbaud un sens aigu du cliché, de l'instantané, donc de l'éphémère, d'où un lyrisme à la fois exalté et mélancolique qui en font l'ancêtre par anticipation bien involontaire et approximative d'un Grand corps malade - ce que Larbaud se sentit être par sa santé fragile, puis fut à partir de son hémiplégie -, même si tout oppose a priori le riche rentier et le fils de la banlieue. J'ose imaginer qu'il n'aurait pas détesté le rap - toute protestation politique mise à part cependant-, le slam. Ne rêve-t-il pas, comme ici, de libérer "la bête lyrique qui bondit dans (s)on sein", de trouver "'s)on chant à (lui)" ?

 

Musique après une lecture

 

Assez de mots, assez de phrases ! ô vie réelle,

Sans art et sans métaphore, sois à moi.

Viens dans mes bras, sur mes genoux,

Viens dans mon cœur, viens dans mes vers, ma vie.

Je te vois devant moi, ouverte, interminable,

Comme une rue du Sud béni, étroite et chaude,

Et tortueuse entre des maisons très hautes, dont les faîtes

Trempent dans le ciel du soir, heurtés

Par des chauves-souris mou-volantes ;

Rue, comme un grand corridor parfumé

D’un Barrio del Mar dont la mer est en effet voisine,

Et où, dans la nuit calme, tout à l’heure,

Les serenos psalmodieront les heures…

 

Mais, ma vie, c’est toujours cette rue à la veilleLarbaud Les poésies de A.O. Barnabooth

Du jour de Saint-Joseph, quand des musiciens,

Des guitares sous leurs capes, donnent des sérénades :

On entendra, jusqu’au sommeil très doux, le bruit

Plus doux encore que le sommeil des cordes et du bois,

Si tremblant, si joyeux, si attendrissant et si timide,

Que si seulement je chante

Toutes les Pepitas vont danser dans leurs lits.

 

Mais non !

Mon chant entrecoupé de cris ! mon chant à moi !

(Ce n’est pas toi, Amérique, tes cataractes, tes forêts

Où frémit la venue du printemps, ce n’est pas toi,

Grand silence des Andes prodigieux et solitaires,

Ce n’est pas vous, non, qui remplissez ce cœur

D’une harmonie indescriptible, où se mêlent

Une joie féroce et des sanglots d’orgueil !...)

Oh ! que j’aille dans les lieux inhabités, loin des livres,

Et que j’y laisse rire et hurler

La bête lyrique qui est en mon sein !

Publié par Dionys - dans La Musique et les Mots