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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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11 août 2017 5 11 /08 /août /2017 10:56

Dans le livre Cosmos de Michel Onfray, un chapitre s'intitule "Faire pleurer les pierres". En voici le début :

« Caillois faisait parler les pierres : la vitrification des forces qui furent inspire assez peu en dehors des géologues. Pourtant, il y a des millions d'années, des liquides en fusion, refroidis, ont donné l'obsidienne et le diamant, le quartz et le jaspe, la calcédoine et l'agate, l'onyx et la variscite, le lapis-lazuli et la paesina, l'améthyste et la fluorine. une fois ouvertes en deux et polies, on découvre que les pierres contiennent des simulacres, écrit le poète. Dans ce que cette ouverture au monde montre, on peut voir des monstres et des visages, des paysages et des personnages, des silhouettes et des  arbres, des oiseaux et des dragons, des écrevisses et des cours d'eau, des chiens et des t^tes de mort tout autant que des rêves et des présages.

   Ce qui caractérise les pierres ? Leur silence, malgré leur longue mémoire, leur immobilité figée dans une forme, la radicalité de l'invariabilité de leur structure, leur vie loin du vivant, leur force tranquille, la cristallisation du temps. Mais aussi le relatif mépris dans lequel les tiennent les poètes et les artistes, les écrivains et les musiciens, les gens de l'art que ce temps pétrifié n'intéresse que de façon très exceptionnelle.

   Qu'Orphée ait pu faire pleurer les pierres, voilà qui renseigne sur le pouvoir de la musique (qui est temps culturel versifié) sur les pierres (qui sont temps naturels cristallisés). »

   L'extrait m'intéresse d'abord parce qu'il renvoie à Roger Caillois, écrivain, poète, critique, homme libre, introducteur de la littérature fantastique latino-américaine en France, vraiment un des grands esprits du XXe siècle, trop peu lu aujourd'hui. Michel Onfray fait allusion sans doute au livre La Lecture des pierres, qui, outre les photographies de la très belle collection personnelle de Caillois, contient les textes-poèmes s'y rapportant. Ne l'ayant pas encore lu, je l'inscris sur mes tablettes.

 

La musique des pierres : de Michel Onfray à Roger Caillois, Orphée et Stephan Micus

   Ensuite, que la musique puisse émouvoir les pierres, certains musiciens le savent, s'y essaient. Stephan Micus (né en 1953), musicien allemand passionné par les instruments traditionnels de tous les pays, avait sorti en 1989, sur le label ECM, un album intitulé The Music of Stones, inspiré par les pierres résonnantes du sculpteur Elmar Daucher. Quatre musiciens, dont lui-même et son épouse japonaise, font chanter les pierres. Stephan Micus y ajoute shakuhachi (longue flûte japonaise en bambou), autres flûtes et voix.

   J'en profite par conséquent pour rendre hommage à ce musicien discret, compositeur d'une œuvre prolifique entièrement publiée chez ECM.

Une très belle pierre d'Elmar Daucher

Une très belle pierre d'Elmar Daucher

29 juillet 2014 2 29 /07 /juillet /2014 13:00

D'étrangeté et de splendeur

   Ne me demandez pas pourquoi l'idée m'est venue d'associer la musique de Christina Vantzou et la prose de Nathalie C. Henneberg (1910 ? - 1977).

    Lisant La Plaie, le flamboyant opéra de l'espace de Nathalie, cette française d'origine russe auteur d'une science-fiction à nulle autre pareille, j'entendais la musique de Christina, plus exactement je m'imaginais entendre la musique qu'il fallait comme accompagnement à l'imagination fastueuse de la première. Toutes les deux cultivent un goût de la beauté inactuelle, mélange de faste hiératique et de sensibilité distanciée. Amour de la langue, amour du son : même recherche d'une pureté un peu hautaine, gangue pour un lyrisme frémissant. Chez Nathalie Henneberg, la description prend des allures flaubertiennes, du Flaubert de Salammbô, avec un souvenir de Rimbaud et de Baudelaire : pierres précieuses et fleurs, parfums envoûtants. C'est une civilisation au sommet de son raffinement, consciente de son déclin inéluctable, qui rejoue les fêtes de l'Italie de la Renaissance tandis que la plaie ravage le cosmos, cette plaie qui est comme une condensation métaphorique de toutes les horreurs du vingtième siècle. Il y a donc aussi en filigrane un écho de la Décadence à la manière de Huysmans, mais une décadence décantée, filtrée, tendue vers les hauteurs : aucune complaisance pour le morbide. Voici l'une de ses descriptions, au chapitre XVI qui porte en exergue, très significativement :

« Désormais les notions de l'espace et du temps en soi s'évanouissent totalement comme des ombres. » Minkowski (1907)

« Les invités commençaient à arriver de très loin, depuis les planètes fédérées ou alliées. Dans la salle en marbre d'Omicron, jaune veiné de vert, dans la salle d'Or incrustée de béryls et de pâles rubie des Hyades, et plus loin, dans la galerie de Chasse où brillaient dans des fresques des peintrs terriens des licornes et des porphyrions, des sirènes et des gryphes interplanétaires, se pressait une foule éclatante qui symbolisait la puissance et le rayonnement de Sigma. À cette cérémonie, le préfet faisait déployer tout le faste antique de la double étoile et les alliés exotiques débarquaient dans un grand bruit de losanges et de discoïdes volants. Les gardes astraux allaient les quérir sur les cosmodromes, debout dans leurs hélicos de parade, leur cimier ruisselant de lumières et leur grand manteau à écailles de gemmes irisées, flottant en forme d'ailes.

   Les invités rivalisaient d'étrangeté et de splendeur ; les dominations de Déneb s'environnaient de nuées d'encens où luisaient leurs chapes diamantées, les trônes de l'Éridan ressemblaient aux lys pourpres et présentaient, sous leurs tiares en cristal spatial, trois visages. Les plus singuliers étaient les chérubins d'Altaïr qui atterrissaient directement sur l'esplanade du palais : leurs flancs de taureaux dorés palpitaient, ils agitaient leurs crinières, et leurs figures roses et innocentes de vierges formaient un contraste plaisant avec leurs silhouettes de combat.

   Mais les plus beaux, les plus charmants étaient encore les Arcturiens eux-mêmes, qu'ils vinssent de Sigma, de Delta ou d'Epsion. Hommes et femmes, ils étaient grands, élancés et fragiles, ils paraissaient coulés dans une matière noble, opale, ivoire ou cristal mat ; ils passaient lentement, avec une grâce incomparable, et inclinaient parfois sur un cou pur et long, leur tête petite couronnée d'or et de soie.

   La mode étant à la Terre, aux fastes anciens de la Terre, ces Galactiques portaient sans déchoir des vêtements botticelliens, en brocart d'or, rebrodé d'or rubis ou céladon, et des armes qui n'étaient que des bijoux ciselés, des dagues ou des épées dont la poignée ou le fourreau s'ouvrant, livraient un éventail en plumes d'oiseau-lyre de Vendémiatrix, une minuscule cithare aux cordes d'argent ou une boîte de pastilles.

   Et les Arcturiennes étaient ravissantes : leurs coiffures inspirées de Pérugin ou de Luca Della Robbia leur donnaient un air équivoque de pages ; leurs couleurs étaient souci, aubépine ou gorge-de-pigeon et leurs parures mêlaient résilles de perles et feux de saphirs. Elles arrivaient par le grand escalier des Flammes, dans un sillage de parfums dont les moins rares étaient la fraxinelle, le liquidambar et le nard de la Terre, sans préjudice du jasmin incoercible de Kathiawar et du thymiam amer de Galilée qui avaient conquis toutes les planètes ; leurs dentelles et leurs moires qui ne devaient rien à la chimie, balayaient les degrés de jaspe ; comme les dogaresses de Véronèse, elles appuyaient leur coude à la paume ouverte du flûtiste ou du poète de service, el les salles se peuplaient de couples chatoyants tels des phalènes.

   C'était le même peuple, dont les effrayantes statistiques prédisaient la fin toute proche : sur la plupart des planètes d'Arcturus, la forme de la mort la plus honorable, considérée comme l'un des beaux-arts, était le suicide, et l'on se tuait principalement en ce mois de mai et aux sons de la musique de Debussy ou de Ravel, sèche et douce. »

(La Plaie, 1964 / p.158, début de la Deuxième partie "Le Combat", collection Science-Fiction, Albin Michel, 1974)

   À lire en écoutant par exemple "The Magic of the Autodidact", le dernier titre de N°2 :

Pour aller plus loin

- le Cafard cosmique, pour mieux connaître Nathalie Henneberg

- une page de Noosfere consacrée à La Plaie, avec présentation de l'œuvre et critiques.

17 août 2012 5 17 /08 /août /2012 09:14

   C'est l'été : profitez-en pour écouter l'une des émissions estivales les plus inactuelles de France Culture : La poésie n'est pas une solution par Frank Smith, qui, non content de nous promener sur les rivages poétiques du monde entier, propose assez régulièrement une association avec les musiques d'aujourd'hui les plus singulières. Au fil des jours, j'ai pu ainsi entendre Laurie Anderson, bien sûr, puisqu'elle fournit l'identité sonore de l'émission, mais aussi Alva Noto et Ryuichi Sakamoto, une superbe version du Cantique des Cantiques, poème sonore de Rodolphe Burger en hommage à Alain Bashung et Mahmoud Darwich, l'intégrale de  Drums between the Bells, musique de Brian Eno et textes de Rick Holland, traduits de plus. 

   Écran noir pour Alva Noto et Ryuichi Sakamoto :

 

 

 

 


28 juillet 2011 4 28 /07 /juillet /2011 18:44

    Dandy fortuné à la santé fragile, Valery Larbaud (1881-1957) fait paraître en 1913 un curieux ouvrage, A.O. Barnabooth, constitué des œuvres complètes d'un personnage imaginaire qui lui ressemble beaucoup. Déjà publiées en 1908 sous le titre Poèmes par un riche amateurLes Poésies de A.O. Barnabooth, incluses dans l'ouvrage, ont été sévèrement révisées. Elles sont aujourd'hui bien éclipsées par la parution en ces mêmes années 1912-1913 de recueils majeurs de la poésie du vingtième siècle, comme Les Pâques puis La Prose du Transsibérien de Cendrars et Alcools d'Apollinaire. Pourtant, à presque un siècle de distance, ces émouvants poèmes sonnent vrais, naturels. Il y a chez Larbaud un sens aigu du cliché, de l'instantané, donc de l'éphémère, d'où un lyrisme à la fois exalté et mélancolique qui en font l'ancêtre par anticipation bien involontaire et approximative d'un Grand corps malade - ce que Larbaud se sentit être par sa santé fragile, puis fut à partir de son hémiplégie -, même si tout oppose a priori le riche rentier et le fils de la banlieue. J'ose imaginer qu'il n'aurait pas détesté le rap - toute protestation politique mise à part cependant-, le slam. Ne rêve-t-il pas, comme ici, de libérer "la bête lyrique qui bondit dans (s)on sein", de trouver "'s)on chant à (lui)" ?

 

Musique après une lecture

 

Assez de mots, assez de phrases ! ô vie réelle,

Sans art et sans métaphore, sois à moi.

Viens dans mes bras, sur mes genoux,

Viens dans mon cœur, viens dans mes vers, ma vie.

Je te vois devant moi, ouverte, interminable,

Comme une rue du Sud béni, étroite et chaude,

Et tortueuse entre des maisons très hautes, dont les faîtes

Trempent dans le ciel du soir, heurtés

Par des chauves-souris mou-volantes ;

Rue, comme un grand corridor parfumé

D’un Barrio del Mar dont la mer est en effet voisine,

Et où, dans la nuit calme, tout à l’heure,

Les serenos psalmodieront les heures…

 

Mais, ma vie, c’est toujours cette rue à la veilleLarbaud Les poésies de A.O. Barnabooth

Du jour de Saint-Joseph, quand des musiciens,

Des guitares sous leurs capes, donnent des sérénades :

On entendra, jusqu’au sommeil très doux, le bruit

Plus doux encore que le sommeil des cordes et du bois,

Si tremblant, si joyeux, si attendrissant et si timide,

Que si seulement je chante

Toutes les Pepitas vont danser dans leurs lits.

 

Mais non !

Mon chant entrecoupé de cris ! mon chant à moi !

(Ce n’est pas toi, Amérique, tes cataractes, tes forêts

Où frémit la venue du printemps, ce n’est pas toi,

Grand silence des Andes prodigieux et solitaires,

Ce n’est pas vous, non, qui remplissez ce cœur

D’une harmonie indescriptible, où se mêlent

Une joie féroce et des sanglots d’orgueil !...)

Oh ! que j’aille dans les lieux inhabités, loin des livres,

Et que j’y laisse rire et hurler

La bête lyrique qui est en mon sein !

16 décembre 2010 4 16 /12 /décembre /2010 12:03

   On célèbre le bicentenaire de la naissance du musicien d'origine polonaise Frédéric Chopin. Profitons-en pour redécouvrir la très sensible Anna Elisabeth de Brancovan, comtesse de Noailles (1876-1933). Née à Paris, mais d'origine gréco-roumaine, la poétesse qui éblouit tout le monde artistique de son époque est aujourd'hui assez oubliée. Elle a eu le tort de ne pas faire partie des avant-gardes, de rester fidèle à une forme plutôt classique. La relisant, on est pourtant frappé par la beauté souple de la langue, l'exaltation frémissante qui parcourt des pages au lyrisme très personnel. C'est en feuilletant Les Vivants et les Morts, recueil paru chez Arthème Fayard en 1913, que je suis tombé sur ce texte. Je me suis pris à rêver à la manière dont on concevait alors la critique musicale : quelle simplicité, quelle passion (le poème figure dans la première partie, justement titrée "Les Passions") ! Foin de jargon, d'étiquettes incompréhensibles, mais une langue, tenue, qui cherche à saisir l'essence de son objet par un réseau serré d'images sensibles, je reviens à cet adjectif injustement décrié. Stimulante leçon d'écriture pour tout blogueur...

   Vous pouvez lire ce poème en écoutant un prélude de Chopin (j'en ai placé un plus bas), ou avant, ou après, ou sans. Même chose pour la musique...


La Musique de Chopin

 

                                    Tandis que ma mère jouait un prélude de Chopin

 

Le vent d’automne, usant sa rude passion,

Élague le jardin et disperse les fleurs,

Et les arbres, emplis de force et de fureur,

Avec des mouvements de dénégation

Refusent d’écouter ce sombre séducteur…

 

Une humidité terne, éplorée, abattue,

Enveloppe l’étang, se suspend aux statues,

Rôde ainsi qu’une lente et romanesque amante.

La nue est alourdie et pourtant plus distante.

Le vent, comme un torrent déversé dans l’allée,

Roule avec une voix cristalline et fêlée

Des graviers reluisants et des pommes de pin…

Et, dans la maison froide où je rentre soudain,

Un prélude houleux et grave de Chopin,

Profond comme la mer immense et remuée,

Pousse en mon cœur ses sonores nuées !

— Ô sanglots de Chopin, ô brisements du cœur,

Pathétiques sommets saignant au crépuscule,

Cris humains des oiseaux traqués par les chasseurs

Dans les roseaux altiers de la froide Vistule !

Soupirs ! Gémissements ! Paysages du pôle

Qu’entrouvre le boulet d’un soleil rouge et rond,

Noir cachet de la foudre au cœur chenu des saules,

Tristesse de la plaine et des cris du héron !

Ô Chopin, votre voix, qui reproche et réclame,

Comme un peuple affamé se répand dans nos âmes ;

Vous êtes le martyr sur le gibet divin ;

Votre bouche a goûté le fiel au lieu du vin ;

Toute offense a meurtri votre cœur adorable ;

La mer se plaint en vous et arrache les sables,

Chopin ! Et nous pleurons les bonheurs refusés,

Tandis que votre sombre et musicale rage

S’étend, sur l’horizon chargé de lourds nuages,

Comme un grand crucifix de cris entre-croisés !

 

 

Pour aller plus loin

- un site très bien fait consacré à Anna de Noailles.

- un blog de passionné(e).

- Grygory Sokolov interprète le prélude opus 28 n°4

 

 

Programme de l'émission du lundi 6 décembre 2010

Hommage à deux musiciens américains contemporains :

  Michael Fiday : Dharma pops (pistes.11-21, 9'11), extrait de Same rivers different (Innova, 2009)

  David Mahler : An alder. A Catfish / Deep water / After Morton Feldman (p.1-3-2, 21'), extraits de Only Music Can Save Me Now  (New Worldn Records, 2010)

Univers électroniques :

  Ital Tek : Moon bow / Saterllite (p.3-5, 7'), extraits de Midnight colour (Planet Mu records, 2010)

  The Third Eye Foundation : Pareidolia (p.3, 7'30), extrait de The Dark (Ici d'ailleurs, 2010)

  Jon Hopkins : Vessel (p.2, 4'42), extrait de Insides (Domino Recordings, 2009)

 

24 août 2010 2 24 /08 /août /2010 12:39

  J.-H. Rosny Ainé n’est plus guère à la mode. Tout au plus se souvient-on, grâce au film de Jean-Jacques Annaud, que Joseph Henri Honoré Boex, de son vrai nom, est l’auteur avec son frère Séraphin Justin François (ils écrivent en collaboration jusqu'en 1909) de La Guerre du feu, roman préhistorique considéré avec une condescendance ironique dans le meilleur des cas. Ce qui est très injuste pour un roman splendidement écrit, au souffle épique, tout à fait au niveau des œuvres d’un Kipling ou d’un Rider Haggard. Mais le roman d’imagination ou d’aventures n’est pas encore reconnu dans la littérature française comme il l’est chez les Anglo-saxons.

   Rosny Aîné Amour étrusqueDe toute façon, ce n’est pas un roman de cette veine que je veux évoquer.  Les frères ont été des romanciers prolifiques, populaires dans le meilleur sens du terme. Je suis tombé  sur un roman d’amour et d’analyse psychologique, d’ailleurs bien mené, autour d’un personnage féminin charmeur et troublant heureusement surnommé Liane – la pauvre s’appelle Lucette dans cette histoire d’adultère où elle vient perturber le ménage harmonieux de sa cousine très aimée,  l’éblouissante Geneviève. L’Appel du bonheur parut en 1919 (faute d'image de couverture, j'ai trouvé celle d'un autre roman sentimental...) Vous allez me dire que vous ne voyez pas le rapport avec ce blog, et vous aurez raison. J’y viens. Lors d’une des conversations familiales qui émaillent le roman, l’un des personnages, Hippolyte, vieil homme amer en recherche d’absolu, oppose la musique au langage, entendez ici "les mots" :

« — Il me semble parfois, — dit Hippolyte, — que la musique est destinée à combattre les méfaits du langage. Elle ne saurait mentir. Chacun à la vérité peut lui prêter ses fables, mais d’elle-même, elle échappe à toute signification. Je trouve que par là, elle est l’art supérieur, le grand art moral. »

Ce à quoi un autre personnage, Frédéric, rétorque :

   «  C’est une esclave (…) Elle sert indifféremment nos vertus et nos vices. Je le lui reproche. J’aime mieux le langage qui peut mentir mais aussi conduire à la vérité. La musique ne nous y mène pas plus que l’alcool, le café ou la morphine… »

   À quoi sert la musique ? Vaut-elle mieux que nos mots si aisément menteurs, ou n'est-elle qu'une drogue parmi d'autres ? Partagez-vous l'idéalisme d'Hippolyte ou le scepticisme de Frédéric ? Faut-il d'ailleurs opposer la musique aux mots ? Ce qui me semble sûr, en ce qui concerne la musique instrumentale, c'est qu'elle repose des mots, qu'elle est d'abord au-delà d'eux, avant d'être annexée par nos réactions, critiques...

30 juillet 2010 5 30 /07 /juillet /2010 17:59

 

    La rubrique La Musique et les Mots me permet d’évoquer des musiques que j’ai choisi de ne pas chroniquer dans ce blog déjà très éclectique, mais qui comptent pour moi, ou qui interrogent mon oreille, ma sensibilité. Plongé dans l’excellent roman du cubain Guillermo Cabrera Infante, La Havane pour un Infante défunt, dont le titre est une transparente paronomase de la ravélienne Pavane pour une Infante défunte, je n’ai été qu’à demi-surpris par un chapitre intitulé « La plus que lente », qui établit un rapprochement inattendu, en tout cas pour moi (qui connais si peu la musique cubaine), entre Debussy et la musique populaire cubaine. Voici le début du chapitre qui prend justement pour titre celui de la valse du compositeur français :

Guillermo Cabrera Infante La Havane pour un Infante défunt   «  Notable fut l’influence de Claude Debussy sur la musique  populaire cubaine, ou plutôt un certain domaine de la musique populaire, d’où j’excepte le faux folklore et l’expression presque savante  illustrée par le meilleur d’Ernesto Lecuona ou le style typiquement havanais de Boule de Neige. Non que ces deux musiciens, ou d’autres plus modernes (je pense aux chansons et aux interprétations  de Franck Dominguez  ou aux beaux accompagnements pianistiques  d’un Mémé Solis) imitent consciemment l’auteur d’Images – hasard ou non, Images est aussi le titre d’un boléro de Dominguez, très populaire et apprécié d’un délicieux écrivain anglais qui a connu La Havane au temps de sa splendeur-, mais le clavier et les sonorités debussystes sont entré dans la musique  populaire pour piano, peut-être via les œuvres  contemporaines d’Albeniz, sous une forme inconsciente mais constante. S’il y manque les accords brisés, les harmonies moribondes, les arpèges liquides de Debussy, on y retrouve beaucoup de ses sonorités pianistiques, surtout dans les aigus et les forti, plus que dans les pianissimi, et l’on évoque aussitôt en l’écoutant les phrases hésitantes de « La Plus que lente », cette valse que Debussy avouait avoir composée « dans le genre brasserie ».

  La suite du chapitre développe le « rôle joué par Debussy dans (sa) vie amoureuse », puisque le roman se présente comme la chronique autobiographique d’un apprenti Don Juan dans La Havane des années quarante et cinquante. La confession lie intimement musique et érotisme :

« La première fois que j’ai fait l’amour – j’emploie ce gallicisme à dessein, et pour une double raison-, c’était, je m’en étonne encore aujourd’hui, avec la plus jolie fille jamais contemplée par mes yeux cubains ; et, pour la conserver, je dus m’évertuer à lui caresser les tympans avec du Debussy, les pénétrant de ce suave perforateur qui la faisait tomber  dans une extase que j’étais pour ma part bien incapable de lui procurer sans l’aide de vagues à douze heures et quart du matin (comme dit Satie). »

   Comme quoi la musique dite savante infuse souvent la meilleure musique populaire, et peut même s’intégrer à une stratégie de séduction. Alors, Debussy, le tube intemporel et irrésistible de l’été ?

Extraits p.200 et 201.

Roman paru en 1979 / Edité au Seuil, Collection Points n°P599 dans une magnifique traduction d'Anny Amberni, en février 1999.

   Quant à la valse de Debussy, en voici une version plus que lente de Samson François  (un peu lente à charger, cela va de soi...) :

 

8 février 2010 1 08 /02 /février /2010 19:38
Voici le texte de John Donne, "Air & Angels", dit (fort bien dit !) par Pc Muñoz sur l'album "Strange toys" de Joan Jeanrenaud (voir article précédent). En écoute ici (+ "Livre", avec le vibraphone de William Winant)

AIR AND ANGELS.
by John Donne


TWICE or thrice had I loved thee,
    Before I knew thy face or name ;
    So in a voice, so in a shapeless flame
Angels affect us oft, and worshipp'd be.
    Still when, to where thou wert, I came,
Some lovely glorious nothing did I see.
    But since my soul, whose child love is,
Takes limbs of flesh, and else could nothing do,
    More subtle than the parent is
Love must not be, but take a body too ;
    And therefore what thou wert, and who,
        I bid Love ask, and now
That it assume thy body, I allow,
And fix itself in thy lip, eye, and brow.

Whilst thus to ballast love I thought,
    And so more steadily to have gone,
    With wares which would sink admiration,
I saw I had love's pinnace overfraught ;
    Thy every hair for love to work upon
Is much too much ; some fitter must be sought ;
    For, nor in nothing, nor in things
Extreme, and scattering bright, can love inhere ;
    Then as an angel face and wings
Of air, not pure as it, yet pure doth wear,
    So thy love may be my love's sphere ;
        Just such disparity
As is 'twixt air's and angels' purity,
'Twixt women's love, and men's, will ever be.


Programme de l'émission du dimanche 31 janvier 2010 (reprise le 21 février)
Gina Biver Train / L'Infini (pistes 3 et 5, 13' 40), extraits de Big skate (2009)
The Unthanks : Here's the tender coming / Flowers of the town (p.12-9, 12' 50), extraits de Here's the tender coming (The Leaf Label, 2009)
Joan Jeanrenaud : Sling shot / Axis / Kaleidoscope / Transition (p.1 à 4n 22' ), extraits de Strange toys (Talking House Records, 2008)
Zoe Keating : Legions (rêverie) (p.6, 5' 06), extrait de One cello x 16 : natoma (2005)
Antye Greie-Fuchs
Words are useless / Letters make no meaning (p.1-2, 10' ), extraits de Words are missing (agf produktion, 2008)
Pantha du Prince : Welt am Draht / Im Bann (p.9-10, 11' ), extraits de Black Noise (Rough Trade, 2010)