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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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27 janvier 2015 2 27 /01 /janvier /2015 16:42
Steve Reich - radio rewrite

   Hommage à Radiohead

   Le dernier disque de Steve Reich est placé sous le signe de son admiration pour le groupe Radiohead. Enthousiasmé par l'interprétation que donna Jonny Greenwood de son Electric counterpoint, enregistré à l'origine par Pat Metheny sur le même label Nonesuch, il est logique qu'on retrouve enfin cette version majeure sur un disque dont le titre réfère directement au célèbre groupe, on le verra.

 Cette nouvelle version d'Electric counterpoint, pour guitares multiples - jusqu'à dix, plus deux basses électriques - est moins alanguie, nonchalante, que celle de Pat. Nerveuse, incisive, elle met en valeur des sonorités un peu épaisses, nettement plus rock. Ce n'est donc pas un doublon, mais une autre version, qui confirme l'intérêt de Steve pour les instruments de la scène pop-rock, sensible depuis au moins 2x5 (2008), écrit pour Bang On A Can All Stars avec deux guitares électriques, une basse électrique, percussions et piano. Rappelons que le soliste joue "contre" une bande préenregistrée des autres guitares également jouées par lui. Le premier mouvement se rapproche des grands opus des années ECM New Series, particulièrement du grandiose Music for 18 musicians, avec un pulse plus marqué que sur le premier enregistrement d'Electric counterpoint. Le second mouvement, "Slow", est étincelant et trouble à la fois. Le dernier est le plus virtuose, plus loin encore de la version Metheny, rajeur et comme pris dans une belle spirale d'ivresse. Grand moment !!

   Le disque propose ensuite une version arrangée en 2011de Six pianos, une pièce encore plus ancienne de Steve puisqu'elle date de 1973. Titrée Piano counterpoint, elle s'inscrit dans la même série qu'Electric counterpoint. Voici ce que Steve dit à son sujet : « C'est un arrangement de Six pianos dans lequel quatre des six parties de piano sont préeneregistées et les deux dernières sont combinées dans une partie jouée en direct plus virtuose. pour ces deux parties destinées à être jouées par un seul pianiste, il a été nécessaire de remonter d'un octave certains motifs mélodiques, ce qui donne à la pièce un éclat et une intensité accrus. L'amplification du joueur en direct, ajoutée à la partie préenregistrée, lui confère une plus grande électricité. Combinée au côté pratique de la nécessité d'un seul pianiste, cet arrangement peut être considéré comme une amélioration par rapport à l'original. » Je n'ai pas réécouté Six Pianos, mais cette version, sous les doigts du pianiste canadien Vicky Chow, membre du Bang On A Can All Stars, est diaboliquement tonique. L'intrication des motifs est magnifique. La musique virevolte, rebondit, quasi funambulesque. Une musique qui donne envie de vivre TOUJOURS, inépuisable d'être sans cesse revivifiée par l'intrusion de nouveaux motifs, qui donne raison à Steve réécrivant ses pièces, les révisant pour en tirer encore mieux. 

   Après ces deux classiques reichiens transfigurés, voici la nouvelle pièce éponyme, inspirée de deux titres de Radiohead, que Steve présente ainsi : « Au fil du temps les compositeurs ont utilisé des musiques pré-existantes (populaires ou classiques) comme matériaux pour leurs propres pièces. Radio rewrite, ainsi que Proverb (inspirée de Pérotin) et Finishing the Hat -two pianos (inspirée de Sondheim), représente ma modeste contribution à cette lignée. (...) Maintenant, en ce début de vingt-et-unième siècle, nous vivons dans l'âge des remixes où les musiciens prennent des échantillons d'autres musiques et les remixent pour les faire leurs. Étant un musicien qui travaille à partir de notation musicale, j'ai choisi comme référence deux chansons du groupe rock Radiohead pour un ensemble jouant des instruments non-rocks : "Everything in Its Right Place" et "Jigsaw Falling into Place". » Il précise aussi : « Ce n'était pas mon intention de faire comme des "variations" sur ces titres, mais plutôt de partir de leurs harmonies et quelquefois de fragments mélodiques et de les retravailler pour les incorporer dans ma propre pièce. Quant à vraiment entendre les chansons originales, la vérité est que parfois vous les entendez, et parfois non. » Interprétée par l'ensemble Alarm will sound sous la direction d'Alan Pierson, un ensemble qui joue Reich très souvent, la pièce, écrite en 2012, sonne évidemment très familièrement aux oreilles des reichiens dont je suis. Certains ne manqueront pas de dire « Bon, Steve fait du Reich, comme d'hab' ! » À quoi il ne m'est pas difficile de rétorquer que la plupart des grands artistes ne font guère qu'approfondir leur propre voie : Bach, Mahler, Balzac, Hugo, Fellini...C'est ce qu'on appelle le style, s'ils l'ont oublié...Aussi ne reviendrai-je pas sur les aspects ouvertement reichiens de cette œuvre en cinq parties. Ce qui est assez inédit, c'est l'apparition de courts fragments presque mélancoliques, pas seulement lents, vite contrebalancés par la puissance dynamique de la composition. La palette de timbre, déjà large mais reichienne avec les deux vibraphones, pianos et violons, le violoncelle et la basse électrique, s'élargit aussi : la flûte introduit une gracilité étonnante à certains moments. La dernière partie danse avec une joie superbe, chante presque ouvertement avant le retour des impressionnantes ponctuations pianistiques finales. Au passage, on aura reconnu des souvenirs de bien d'autres compositions reichiennes, pour notre plus grand plaisir. 

  Un disque pour les inconditionnels...et pour les autres. Steve Reich reste le meilleur antidote à toutes les morosités !!

Paru en 2014 chez Nonesuch / 9 titres / 46 minutes  

Pour aller plus loin :

- une bonne revue en anglais, sur Pitchfork

- des extraits de radio rewrite mis en ligne et interprétés par Alarm Will Sound :

 

- Ambiance électrique avec une interpétation publique d'Electric counterpoint par Jonny Greenwood :

Programme de l'émission du lundi 12 janvier 2015

Oiseaux-Tempête : Nuage noir (Piste 5, 4'19), extrait de l'album sans titre (Sub Rosa, 2014)

Machinefabriek & Dead Neanderthals  (DNMF): The Thing on the Doorstep (p. 1, 19'12), extrait de l'album sans titre (Moving Furniture Records, 2014)

Erstlaub : Marconi's shipwreck (part 1, 31'31), extrait de Marconi's shipwreck (Broken 20, 2012)

Programme de l'émission du lundi 19 janvier 2015

Steve Reich : radio rewrite (Pistes 5 à 9, 17'28), extrait de radio rewrite (Nonesuch, 2014)

Erstlaub : Marconi's shipwreck (part 2, 40'28), extrait de Marconi's shipwreck (Broken 20, 2012)

Published by Dionys - dans Steve Reich
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23 avril 2012 1 23 /04 /avril /2012 17:20

Steve-Reich-par-Kuniko-Kato.jpg   Kuniko Kato est une jeune percussionniste japonaise bourrée d'énergie. Aussi a-t-elle décidé d'arranger trois œuvres majeures de Steve Reich des années quatre-vingt, un bel hommage pour les 75 ans du compositeur. Elle a réinventé "Electric counterpoint"(1987), à l'origine pour guitare, "Six marimbas counterpoint"(1986), et "Vermont counterpoint"(1982), pour solo percussion et bande magnétique préenregistrée, de manière à pouvoir les interpréter seule en concert. Elle a pour cela travaillé en étroite concertation avec Steve, qui n'a pas manqué de saluer le résultat.

   Ce disque est en effet un régal : dynamique, lumineux...exaltant ! La musique de Steve Reich est une source vive : plongeons-y sans modération.

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Paru en 2011 chez Linn Records / 5 pistes / 41 minutes

Pour aller plus loin :

- le site de Linn Records, avec une présentation détaillée du travail avec Steve, de la conception technique... d'où ma grande sobriété !

- le site personnel de Kuniko.

"Bourbakisme" (dans mes liens par ailleurs) y associe un poème de Guillevic...

- un extrait de "Electric counterpoint ", interprété en direct pour la première mondiale en juin 2011 :

 

 

  Programme de l'émission du lundi 16 avril 2012

Andy Stott : Bad wires (Piste 3, 7'15), extrait de We Stay together (Modern Love, 2011)

David Lang : Sunray (cd 1 / p.2, 10'15), extrait de Big Beautiful Dark and Scary (Cantaloupe Music, 2011) interprété par Bang On A Can All-Stars

Grande forme :

Nurse With Wound : The Six Buttons of Sex Appeal (p.2, 13'06), extrait de Chance Meeting On A Dissecting Table... (Jnanarecords, 2010)

Donnacha Dennehy : He wishes his beloved were dead / the White Birds (p. 2-4, 12'45), extraits de Grá agus Bás (Nonesuch, 2011)

James Sellars : Piano sonata 6 par Lisa Moore (p.6, 9'58), extrait de Piano Works (CRI, 2001)

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24 octobre 2011 1 24 /10 /octobre /2011 11:19

Steve-Reich-WTC-9_11-Mallet-Quartet.jpg   Je ne m'étendrai pas sur la polémique qui a conduit Nonesuch et le compositeur à renoncer à la couverture avec la photographie de Masatomo Kuriya. Je constate qu'on a hélas plus parlé d'elle que de la musique de Steve. 

   Je sais que, mis à part les détracteurs qui lui reprochent de créer une œuvre à partir d'un événement terrifiant, certains trouvent ce disque incohérent, voire anecdotique. Je voudrais ici répondre aux uns et aux autres.

   Concernant le reproche d'incohérence, d'abord. Les trois compositions de l'album, si différentes d'allure, s'inscrivent dans la cohérence  globale du parcours de Steve. WTC 9/11 appartient à une veine que je qualifierai d'impure - sans connotation péjorative - : confrontation d'un quatuor à cordes et d'une bande pré-enregistrée, dans la lignée de Different Trains en 1988, avec déjà le Kronos Quartet, ou encore de City Life (1995), même si les sons préenregistrés sont joués en principe en direct sur deux claviers à échantillons. La pureté acoustique se confronte au trouble des sonorités électroniques, des voix retraitées. Le Mallet Quartet représente la ligne pure, plus ancienne, pures percussions dans la lignée de Drumming (1970-1971) ou de Music for Mallet Instruments (1973). Quant à Dance patterns, je la rattacherai à un filon hybride, dont le caractère dansant  a été perçu par nombre de chorégraphes, et ce filon ne comprend pas que des pièces de commande de ces derniers, puisque j'y ferais figurer Music for 18 instruments  de 1978, une de mes préférées, magnifiquement chorégraphiée notamment par une troupe belge dont j'ai oublié le nom. Des percussions, plus deux pianos dans le cas présent, et parfois un véritable orchestre de chambre qui chante la vie. Aussi la réunion des trois ne me paraît-elle pas hétéroclite, dans la mesure où elle fait se côtoyer trois lignes compositionnelles de la galaxie reichienne, et pas non plus le fruit du hasard.

   Steve précise avoir voulu que WTC 9/11 soit brève, ramassée : pièce "documentaire", dramatique, poignante sans commisération appuyée, remémoration et non monument aux morts, car ouverte sur le monde à venir, "World To Come", comme le lui suggérait la composition éponyme de son ami David Lang. L'ouverture, c'est le Mallet Quartet, dans sa pureté, sa transparence, son évidence lumineuse, et ce sont les Dance Patterns, n'en déplaise à ceux qui rêvent de transformer le 11 septembre en apocalypse noire, en événement interdit de représentation sous prétexte qu'il serait au-delà de toute possibilité de le dire, d'en rendre compte. Quelle naïveté de leur part, et quel orgueil ! L'artiste ne représente jamais le réel : il en propose une vision subjective pour donner à penser. De plus, la tragédie du 11 septembre, aussi épouvantable soit-elle, n'est hélas ni unique ni pire que bien d'autres : c'est pourquoi s'offusquer qu'un artiste s'en empare est à mon sens rien moins que ridicule. Reproche-t-on à Delacroix sa vision des Massacres de Chios ? à Francis Ford Coppola son Apocalypse now ? Le paradoxe du véritable artiste, c'est qu'il parvient à tirer de la beauté de l'horreur, et il n'y a pas à s'en scandaliser si l'on y réfléchit - à moins d'une volonté évidente d'exploitation commerciale dont on ne saurait soupçonner Steve - , car le tabou, le refoulement, produisent de facto une véritable putréfaction de leur contenu qui, faute d'être appréhendé, alimente toutes les phobies liées au sacré, à l'inhumain. La musique de WTC 9/11 ne fait rien d'autre que de s'approprier l'événement pour lui restituer sa dimension humaine : il va falloir que tous les Américains acceptent l'évidence et cessent d'être honteux de ce qui leur est arrivé. Les États-Unis ne sont pas intouchables, le rêve américain s'est écroulé avec les deux tours, c'est arrivé à bien d'autres dont on ne parle même pas.

   J'ai fait écouter à une jeune fille la composition de Reich, sans donner aucune information à son sujet. Elle était très impressionnée, mal à l'aise : "C'est une musique de meurtre, d'épouvante", m'a-t-elle dit. Steve ne triche pas, ne maquille pas : il donne à entendre avec une incroyable justesse, une puissance dramatique rarement atteinte. Il faut écouter WTC 9/11 à pleine puissance, comme du rock. L'impact est extraordinaire : le Kronos étincelant, en archange-keroubim flamboyant, démultiplié, comme des sirènes striées, bloquées, cerné de ces voix voilées, fantomatiques, de ces creux peuplés de nuages de particules, dans un climat de compte-à rebours. Une réalité irréelle à force d'intensité chaotique, cauchemardesque, un dies irae d'après la mort de dieu : une punition, un châtiment, d'une certaine manière la fin d'un monde, mais non pas la fin du monde ! Les deux mouvements suivants prennent en charge l'humain, avec ces témoignages de voisins, de pompiers. La musique des voix est bouleversante : la monstruosité ne parvient pas à bout de la beauté de l'homme, voilà ce que nous dit Steve. Dans cette procession de voix distordues, harmonisées, coulées dans la musique du quatuor à cordes se donne à entendre la dignité, l'éminente dignité de l'homme face au pire. Le 11.jpgsymbole orgueilleux est tombé, restent les hommes et les femmes qui témoignent, et c'est beau, je ne trouve pas cela choquant, car l'homme est musique lorsqu'il se contente de son humble dimension, qu'il exprime ses émotions vraies. À cet égard le dernier mouvement est le plus abouti : distorsion des voix filées, insertion de fragments psalmodiés de la Shmira, cette pratique juive qui consiste à s'asseoir près du mort et à réciter des psaumes ou des passages de la Bible jusqu'à l'enterrement : majesté de la douleur, et juste après la tête se relève, il y a un monde qui attend, le quatuor tranche en gestes clairs, à peine nuancés par le violoncelle élégiaque, « and there's the world right here ». On entend à nouveau les sirènes du début, mais le coup d'archet final y met un terme péremptoire : le temps des lamentations est fini, place à l'espérance, à la vie qui continue.

   Le Mallet Quartet rompt avec tout pathos. On y retrouve le pulse dionysiaque, la joie de la frappe sur les deux marimbas et les deux vibraphones, et même de véritables mélodies. Comme d'habitude, l'ensemble So Percussion y est extraordinaire, lumineux, précis. Le dvd qui accompagne l'album les montre dans leur studio garage, hyper concentrés et détendus à la fois. D'une durée très voisine de WTC 9/11, c'en est le contrepoint idéal. Après le concret éprouvant, l'épaisseur d'un réel inquiétant, voici l'abstrait translucide, la ferveur attentive à capter les harmoniques, la joie qui surgira plus belle encore après le second mouvement lent, intériorisé. De quoi dissiper les fumées noires, ne faut-il pas vivre quand même après ? La danse de la vie, syncopée, tout en déhanchements, on l'entend dans les Dance Patterns qui terminent cet album. Deux vibraphones et deux xylophones, plus deux pianos pour une pièce à la limite du facétieux, avec un moment miraculeux de retenue et de grâce très rare chez Steve - j'ai pensé à Peter Garland - avec cette formidable intrication rythmique, ce tricotage rigoureux qui font tout le charme de ce musicien au meilleur de sa forme.

   Un disque remarquable, l'un des grands chefs d'œuvre de Steve Reich, dont j'admire et salue l'intégrité rigoureuse, l'humanité simple. À écouter dans les meilleures conditions pour entendre le remarquable travail sur le son, d'une précision magnifique.

    On n'échappe pas à la polémique. La pochette écartée était évidemment meilleure...

Paru en 2011 chez Nonesuch / 7 titres / 37 minutes.

Pour aller plus loin

- le Kronos Quartet interprète "WTC 9/11" :

 
Published by Dionys - dans Steve Reich
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13 novembre 2010 6 13 /11 /novembre /2010 16:50

Steve Reich Double Sextet 2x5    Le Triomphe d'Éros

   Certains attendent de Steve Reich qu'il révolutionne le monde musical à chacune de ses œuvres. Ne nous a-t-il pas donné de mauvaises habitudes ? L'aventure commence dans les années 65-66, avec ses premières pièces pour bande magnétique, It's Gonna Rain et Come Out. Depuis, Steve n'a pas cessé de frapper fort : Drumming (1971), immense composition percussive influencée par ses études au Ghana ; l'étourdissant Six Pianos (1973), pour lequel Max Richter fonde l'ensemble du même nom ; Music for Eighteen Musicians (1976), monolithe de presqu'une heure et sommet de la transe reichienne ; Tehillim (1981), lié à ses études de la cantilation hébraïque, instruments et chant convergeant dans une psalmodie à nulle autre pareille ; Desert Music (1984), splendide rencontre avec la poésie de William Carlos Williams (1883-1963) ; Electric Counterpoint (1987), interprétée par le guitariste Pat Metheny ; Different Trains (1988), interprétée par le Kronos Quartet, dans laquelle pour la première fois des fragments d'entretiens (avec les témoins des voyages ferroviaires dans l'Amérique des années 40 -qui ne sont pas sans évoquer d'autres sinistres trains, européens ceux-là ) sont traités comme des parties instrumentales, un monument de cette fin de vingtième siècle ; City Life (1995), qui échantillonne les bruits de la ville moderne pour les intégrer aux sonorités acoustiques de l'ensemble instrumental ; Three Tales (2003), fulgurante traversée du vingtième siècle synthétisé pourrait-on dire en trois moments technologiques ("Hindenburg" / "Bikini" / "Dolly") ; 2005, c'est le magnifique Cello Counterpoint interprété par Maya Beiser ; 2008, les  Daniel Variations... et j'en oublie, en partie (in)volontairement !

   Les deux compositions réunies sur ce nouveau disque paru chez Nonesuch ont en commun d'utiliser une technique à laquelle Steve recourt régulièrement depuis Electric counterpoint : le ou les musiciens jouent contre une bande qu'ils ont préalablement enregistrée. Effet de miroir qui favorise les jeux de variations, au centre de sa musique de contrepoint. Steve précise toutefois que les œuvres peuvent être interprétées en concert par deux sextets et deux quintettes. Lorsqu'on lui a demandé d'écrire une pièce pour l'ensemble Eighth Blackbird, soit une flûte, une clarinette, un violon, un violoncelle, un vibraphone et un piano, Steve a d'abord refusé, arguant qu'il travaillait plutôt pour des paires ou des multiples d'instruments identiques, plus pratiques pour produire les canons à l'unisson. Par contre 2x5, interprété par Bang On A Can, s'inscrit dans la lignée des interprétations de ce groupe fondé par Julia Wolfe, David Lang et Michael Gordon pour interpréter la nouvelle musique américaine, hybride passionnant d'une écriture contemporaine rigoureuse -très marquée par les minimalistes bien sûr, et d'un esprit rock, énergique et ouvert à toutes les expérimentations. Bang On A Can n'a cessé de rendre hommage à Steve, qui inspire des musiciens très divers un peu partout, en saluant et servant l'énergie qui innerve sa musique. En retour, le compositeur signe une composition faite pour un groupe rock. Un percussionniste, David Cossin, qui joue notamment avec Glenn Kotche (tiens, je n'ai encore rien écrit sur ce musicien, déjà diffusé à plusieurs reprises...), Evan Ziporyn, polyinstrumentiste et compositeur au piano, Robert Black à la basse électrique, Mark Stewart et Bryce Dessner, - ce dernier noyau du groupe The National, aux guitares électriques : j'énumère les musiciens pour montrer que Steve est incontournable. Leur interprétation de 2x5 est radieuse : on entend chaque note avec une incroyable précision. La machine pulsante avance dans la double lumière des guitares, sous la houlette de la basse électrique et du piano, très percussif comme d'habitude, le percussionniste n'ayant pas le rôle moteur.. L'écriture est ramassée, d'une superbe densité, tranchante et légère. Ce qui me frappe toujours plus chez Steve, c'est son économie, rigoureuse, sa sérénité. Sa musique tourne le dos à la mélancolie, car elle est célébration continuée de l'instant propulsé vers l'avenir. Le pulse reichien est au fond la traduction musicale d'un culte de l'énergie d'essence érotique, ou religieuse comme je l'écrivais à propos des Daniel Variations, et il suffit de relire le Cantique des Cantiques pour comprendre que les deux sont loin de s'exclure. Toute composition chez lui vise l'orgasme : Fast / Slow / Fast, démarcation des indications pour les sonates bien sûr, mais aussi mouvement physiologique et schème mystique. Cette musique qui a horreur du vide, qui joue du contrepoint et de l'unisson, chante la Vie pleine, la vie des corps en fusion, la vie des esprits en quête d'Unité. Et ce n'est pas le magnifique Double Sextet qui ouvre le disque qui me fera dire le contraire. Écoutez-le à fort volume, intensément. Il est la foudre et le vent, la caresse et le discernement, le transport et la saisie très douce. Musique de rapt et d'envol, de ravissement et de si pure joie, miracle d'Eros juché sur les épaules d'Apollon. Je ne connais aucune musique plus solaire. Animée d'un irrésistible élan, elle semble répondre à un merveilleux appel, court vers l'Absolu sans réticence pour y jouir, infiniment plus encore qu'en chemin déjà où elle irradiait d'aise et d'émoi.

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Paru chez Nonesuch /Deux compositions / Six plages / 43 minutes

Pour aller plus loin

- une (fausse) vidéo permettant d'écouter le premier mouvement du Double Sextet :

 

 

Programme de l'émission du lundi 8 novembre 2010

Max Richter : Song / Flowers for Yulia (Pistes 1 et 2, 11'05), extraits de Songs from Before (FatCat, 2006)

                                  Infra 3 / Journey 2 / Journey 3 (p.4 à 6, 8'), extraits de Infra (FatCat, 2010)

Grande forme :

 Steve Reich : Double Sextet (p.1 à 3, 23'), extraits de Double Sextet / 2x5 (Nonesuch, 2010)

Psychoangelo : Pipe Dream in Silver (p.3, 7'56), extrait de Panauromni (Innova, 2010)

Published by Dionys - dans Steve Reich
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23 juin 2008 1 23 /06 /juin /2008 22:37
   C'est toujours la même chose, diront les détracteurs. C'est indéniable, du Steve Reich pur jus. Et alors ? Faut-il reprocher à Bach d'être toujours Bach, à Proust d'écrire comme Proust, à Fellini de filmer comme Fellini ? Cela s'appelle le style, la signature, qui distingue l'artiste véritable des suiveurs, des faiseurs interchangeables. A plus de soixante-dix ans (il est né en 1936), Steve nous offre deux oeuvres fortes qui, si elle n'apportent rien de vraiment nouveau, puisent à la même source féconde qui traverse son oeuvre, la pulsation. Entrelacement de motifs répétés et variés, chaque composition est emportée par un dynamisme puissant, ce "pulse" qui saisit dès les premières secondes pour ne nous lâcher qu'à la fin. Marqué par les musiques africaines et le gamelan indonésien, Steve écrit ce qu'on peut considérer comme de la musique occidentale de transe. Il faut s'abandonner au flux, au martèlement percussif, pour goûter le vertige suave de cette musique sans cesse renaissante, virtuellement éternelle : le monde s'abolit pour devenir pur mouvement, transport subtil et ferveur. Car le fond reichien est religieux, il y a de la mélopée, de la ratiocination litanique, comme un enroulement de phylactères dans les cerveaux possédés. Les quatre mouvements des Daniel variations qui ouvrent ce nouvel opus sont fondés chacun sur une seule phrase chantée par la "Los Angeles Master Chorale", reprise et triturée, fondue dans l'accompagnement instrumental de cordes, de vibraphones et de pianos. Les phrases 1 et 3 sont extraites du livre biblique de Daniel, tandis que les 2 et 4 sont des propos liés au journaliste juif américain Daniel Pearl, enlevé puis assassiné par des extrémistes islamiques au Pakistan en 2002. Il suffit de répéter "My name is Daniel Pearl" pour que la psalmodie transcende l'horreur, nie la disparition en réintégrant son essence, c'est-à-dire son nom dans la pensée juive, dans le grand cycle vital. La répétition est pauvreté volontaire, et non manque d'inspiration, dépouillement et non sécheresse : elle imite la vie pour mieux l'épouser.
 
   Les Variations for vibes, pianos & strings qui complètent le programme sont un bel exemple de l'équilibre parfait auquel Steve parvient avec une souveraine maîtrise : simplicité évidente, "classicisme" minimaliste de la trame syncopée, comme déhanchée par les pianos traités comme des percussions qui aèrent la pâte tournoyante des quatuors à cordes. Ecoutez ça très fort, c'est prodigieux, l'énergie et la grâce, fast/slow/fast, du Bach sur la plage de l'au-delà. On ne dira jamais assez que chaque création de Steve est un nouvel hymne à la vie, un acte de foi fougueux. Je connais peu de musiques qui atteignent à cette sérénité lumineuse par delà toutes les interrogations posées.
Pas encore de videos de ces deux dernières compositions, mais je vous en propose une d'un Steve Reich de la première période, Piano phase(1967), interprété sur deux pianos par Peter Aidu : ce n'est qu'un extrait...

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Programme de l'émission du dimanche 8 juin 2008 (fin)
Plusieurs extraits de la compilation Toronto 2007, publiée par la Red Bull Music Academy. Je vous en reparlerai ultérieurement.
Programme de l'émission du dimanche 15 juin 2008
Imagho : Silves/ Circaetes/Love poem (pistes 3, 5 et 6, 10' 30), extraits de Inside looking out (We are unique records, 2008). N'oublions pas trop vite les bons disques !
Red Bull Music Academy : plusieurs extraits des compilations Toronto 2007 et Melbourne 2006
Steve Reich :
Daniel variations (p.1 à 4, environ 30' ), extraits de Daniel variations (Nonesuch, 2008)
Hans Otte : Pièces 3 à 9 (environ 8' 30), extraites du Stundenbuch, publié avec Das Buch des Klänge (Celestial Harmonies, 2006), un double album admirable interprété par le compositeur lui-même au piano.
Published by Dionys - dans Steve Reich
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