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Musiques Singulières

    Au fil du temps, une encyclopédie visuelle et sonore des musiques différentes (plus ou moins). Pour les amateurs de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique ! Utilisez le module "Recherche" pour trouver musiciens ou disques. Créé le 20 février 2007.
N.B. Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

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14 avril 2021 3 14 /04 /avril /2021 18:00
Kazuya Nagaya - Microscope of Heraclitus Reworks

   Le compositeur japonais Kazuya Nagaya crée des compositions immersives en utilisant des cloches de bronze, des gongs et des bols chantants. Depuis son premier disque Utsuho en 1999, il a collaboré avec des moines bouddhistes  pour des remixes avec le DJ Plastikman. Je le découvre indirectement à l'occasion de la sortie de cet album de remixes tirés de Microscope of Heraclitus, paru en 2018 chez le même label Indigo Raw.

   Six remixes : six collaborations avec des artistes de la scène électronique. Il en résulte un disque un peu inégal, mais qui ne manque pas d'attrait. Le remix du titre éponyme par Murcof est un bijou ciselé qui développe une atmosphère mystérieuse de ferveur sombre. Transparences, résonances, grondements lointains : l'Orient transcendé par une électronique fine.

     "Gravity", remixé par Coco Francavilla, joue plus sur une séduction facile, frôlant la mièvrerie avec une mélodie emphatiquement ralentie, mais en cours de route, on lui pardonne à moitié, il parvient à une certaine grandeur à coups de claviers déchaînés. Sans doute le point faible du disque, quand même. "Crossing Water", retravaillé par Michael Gary Dean, est plus réussi, parvenant à placer un piano assourdi dont on entend les marteaux, comme chez Nils Frahm et quelques autres. Le titre dégage une vraie mélancolie, une langueur veloutée. Ezekiel Hagar propose un "Rabbit Whispers Buddha" plus proche de l'original en gardant des cloches, des gongs, qu'il sertit dans des textures ambiantes raffinées, des nuages particulaires de drones. Musique austère, qu'on imagine bien sonoriser des temples inconnus à l'abandon dans des jungles inextricables, qui aurait pu servir de bande sonore à la dernière partie Apocalypse Now. Un grand moment ! Eviltapes nous donne un "The Buddha and the Rabbit" surgissant de bruits de forêts, avec un mystérieux diseur murmurant. La musique est d'une luxuriance trouble, discrètement hantée. Partout des bols chantants (ou des cloches) résonnent, sur un fond de broderies électroniques énigmatiques, troué de silences que vient rompre la voix comme une incantation. Les quatre dernières minutes se muent en quasi techno ouatée, frangée de claviers miroitants. Assez envoûtant ! Le disque se termine avec "Heretic Bibliography" par Mirus : superbe atmosphère sépulcrale et lumineuse à la fois, au rythme tribal et délicat, pour nous perdre à jamais !

Mes titres préférés : 1) Murcof, Ezekiel Hagar et Mirus. 2) Eviltapes et Michae Gary Dean

Paru en avril 2021 chez Indigo Raw / 6 plages / 45 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 14:21
Francesco Tristano, pour le meilleur !

   Francesco Tristano est un pianiste atypique. De formation classique, il interprète les grands musiciens du répertoire. Mais il ne déteste pas la techno, se produit dans les clubs, participe au trio Aufgang, entre musiques contemporaine et électronique, parfois assaisonnées d'un zeste de jazz fou. 

Meph. - Tu as longtemps hésité, pourtant ? Pourquoi donc ?

Dio. - J'ai connu Francesco Tristano par l'album du trio Aufgang, album que j'ai chroniqué à sa sortie. Depuis, il se trouve que je suis tombé sur ses disques personnels par hasard, à chaque fois lors de soldes.

Meph. - Excuse-moi, je ne vois pas le rapport...

Dio. - Tu as raison. Toujours est-il que j'ai donc engrangé not for piano, idiosynkrasia, Auricle / BIo / On, et enfin bachCage. 

Meph. Et, à chaque fois, l'écoute te laissait partiellement insatisfait. Je te connais : la virtuosité démonstrative  ne te plaît guère.

Dio. - C'est un euphémisme de le dire ! Je le trouvais éblouissant, bien sûr, doué, mais j'étais agacé parfois, l'impression d'une course de vitesse stérile, et d'un autre côté j'aimais bien son ouverture sur la techno, les musiques électroniques.

Meph. - Auricle / Bio / On, c'est quelque chose, quand même, de vraiment courageux, une pure folie "enchantée" (c'est sur la pochette) déjà par Moritz von Oswald.

Dio. - Oui, il m'a tenu par là. C'est un disque qui ne ressemble à rien, un ovni discographique qu'on peut écouter cent fois, une sorte de techno bruitiste ambiante, hallucinée et minimale.

Meph. - Alors ?

Dio. - Il m'arrive ainsi de laisser des disques hors-jeu, comme s'ils m'intimidaient. Il me fallait un autre déclic.

Meph. - Et c'est venu lundi dernier ?

Dio. - Sans prévenir ! J'avais une quantité d'autres nouveautés sous le coude lorsque, dans l'après-midi, je me suis dit, il faut que je rende hommage à Francesco.

Meph. - Que s'est-il donc passé ?

Francesco Tristano, pour le meilleur !

Dio. - J'ai réécouté bachCage dans des conditions optimales, pas en voiture ou en faisant la cuisine. Tu connais ma prédilection pour "In a landscape" de John Cage, une pièce dont je ne me lasse pas. Et là, concentré, détendu, face à ma chaîne, j'ai pris une grosse claque comme on dit, mais alors énorme. La version qu'il en propose avec l'aide de Moritz von Oswald, encore lui, est prodigieuse : jusqu'à quinze pistes, peu importe à vrai dire le détail technique, ce qui compte c'est de réintroduire pour cette pièce l'idée d'un piano non normalisé, donc préparé si l'on veut, mais qui a existé avant le piano préparé façon Cage, qui consonne avec des cloches, des percussions étouffées : chaque note déclenche un paysage, c'est exactement ça, ce que cherchent d'ailleurs d'autres pianistes en ce moment, comme Anna Rose Carter de Moon Ate the Dark (voir article précédent). C'est somptueux, et le reste de l'album est à l'avenant.

Meph. - On se prend à rêver à une relecture de l'œuvre de Cage pour piano préparé ou non...

Dio. - À partir de là, j'ai réécouté le reste pour extraire les pépites sous la gangue ébouriffante, étourdissante de ce pianiste bondissant.

Francesco Tristano, pour le meilleur !

Meph. - Et d'idiosynkrasia, que reste-t-il ?

Dio. - C'est un album assez proche de l'esprit d'Aufgang, mais à mon goût un peu trop envahi par des machines aveugles, sauf pour le miraculeux deuxième titre, "Nach wasser noch Erde", où le piano revient au premier plan pour un fascinant nocturne minimaliste.

Meph. - Une pure incantation : ce garçon nous met à genoux, il faut le dire, si bien qu'on lui passe les errements, les tâtonnements, les concessions à la mode.

Dio. - L'étoffe d'un vrai compositeur, en effet. Je ne parlerai guère des autres titres...

Meph. - Calamiteux ? Disons inutilement bruyants, clinquants ? Tu es bien dur, non ? "Mambo" a une belle pêche !

Dio. - Trop de programmation lourdaude. "Eastern Market", par exemple, est à hurler. Je préfère encore "Fragrance de Fraga", nettement jazz pourtant, mais plus fin. J'excepte "Last days" à la délicate mélancolie, le piano serti par une électronique ciselée, aussi le long dernier titre, "Hello - Inner space Dub", qui finit par nous prendre, sur la longueur de ses dix-sept minutes, par sa rage de s'envoler dans une immense cadence environnée de tourbillons sonores incessants, recouverte par des vents électroniques intergalactiques, puis trois minutes de silence suivies d'une réapparition du piano, tout en éclaboussures cristallines, en notes longuement résonnantes, le Francesco que j'adore, musicien et non plus icône glamour, Narcisse prodige.

Francesco Tristano, pour le meilleur !

Meph. - Reste not for piano, notamment avec le pianiste Rami Khalifé. Le caracolant "hello" ouvre l'album...

Dio. - Pourquoi pas...

Meph. - "Barcelona trist", du très bon piano jazz, tu ne me contrediras pas. "Strings", début éthéré, notes filées, puis une chevauchée...

Dio. - Intéressante, cette réécriture de "Strings of Life" de Derrick May, surtout lorsqu'elle se brise, une minute avant la fin. Suit le splendide "andover" basé sur "overand" d'Autechre : à lui seul, le titre justifie l'achat de l'album. Reprise hypnotique d'une courte phrase, prolongée par un savant jeu d'échos, de prolongements électroniques. Un troisième hommage, "ap*", est dédié à Pascal Dusapin : la pièce s'inscrit dans la lignée des études pour piano, d'une écriture à la fois étincelante et fracassée. Là aussi, je tombe à genoux...

Meph. - Et ça continue avec "the melody", joli duo avec Rami, une gaieté dûe à l'évident plaisir de jouer à deux. C'est mieux encore avec un deuxième titre cosigné, "jeita", une ligne d'aigus très dynamique sur des graves percussifs, syncopés, les deux se rapprochant pour une longue échappée brumeuse.

Dio. - Mes pauvres genoux !! C'est en effet magnifique d'émotion. Un disque qui mérite mieux qu'on pourrait le penser, d'autant que "the bells" est impressionnant par ses syncopes en cascade, sa puissance crescendo, que "hymn", à nouveau avec Rami, offre une bousculade rythmique d'une formidable tonicité débouchant sur une coda plus calme, pour finir sur un duo réjouissant avec Raimundo Penaforte, ce dernier superposant de micros halètements à la rythmique pianistique effrénée, puis des sons de gorge étirés, sortes d'appels surgis du tréfonds, un violon frémissant : une vraie folie, du plaisir...

Meph. - Un disque pour décoincer tous les rigides, larguer les amarres et boire la mer entière sans s'en apercevoir !

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- Auricle / Bio / On paru chez InFiné en 2008 / 2 titres / 50 minutes

- bachCage paru chez Deutsche Grammophon en 2011 / 25 titres / 59 minutes

- idiosynkrasia paru chez InFiné en 2010 / 9 titres / 66 minutes

- not for piano paru chez InFiné en 2007 / 10 titres / 51 minutes

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 24 mai 2021)

10 novembre 2012 6 10 /11 /novembre /2012 17:15
De la recomposition

Où il sera question de Vivaldi, Max Richter, Baudelaire, Nicolas Bréhal, Carl Craig, Moritz von Oswald, Michael Gordon

et de quelques autres. 

   Cherchant une vidéo pour l'article précédent consacré au travail de recomposition effectué par Max Richter sur les Quatre saisons d'Antonio Vivaldi, j'ai été surpris par certains commentaires, qui reprochaient tout bonnement au compositeur allemand d'avoir osé toucher à un monument intangible. À leurs oreilles, tout avait été dit, rien ne devait jamais altérer, modifier l'œuvre sacralisée par le temps. Pour d'autres, le travail de Richter était passé sous silence, comme si l'ancêtre écrasait de sa célébrité ce jeune bricoleur qui jouait à coller un peu d'électronique sur les sonorités acoustiques. Étonnante surdité des seconds, confondante ignorance ou naïveté des premiers ! Je renvoie les sourds à mon article et les invite à une véritable écoute du disque, sachant bien que je demande là quelque chose qui ne se pratique peut-être plus si souvent, alors qu'on écoute en se baladant ou en se livrant à d'autres activités en occidentaux hyperactifs.

    Quant aux naïfs, aux ignorants, si soucieux de sauver les génies des expérimentations profanatrices, faut-il leur rappeler que les plus grands d'entre les compositeurs classiques ont pratiqué l'emprunt, la citation, le collage, la variation, comme des exercices d'admiration ? En peinture, les maîtres ont commencé par copier dans les musées, puis ils adaptent à leur tempérament. Picasso réinvente Rembrandt, Andy Warhol fait revivre La Joconde de Léonard. Chaque portrait de Giuseppe Archimboldo est une recomposition à partir de fruits, animaux, poissons, ces œuvres de la création divine : qui songerait à lui en faire grief ? En littérature, on a toujours pratiqué la réécriture, autre nom de la recomposition. La Fontaine faisait sienne les fables des grecs Ésope ou Phèdre sans aucunement cacher ses sources : on ne se piquait pas alors d'être original. On imitait les Anciens, on essayait de les égaler, persuadés comme La Bruyère que "Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes qui pensent." Belle modestie, foulée aux pieds par le culte de l'avant-gardisme et la prétention forcenée à la nouveauté. Pourtant, Blaise Cendrars lui-même, chantre d'une poésie nouvelle, a pratiqué le collage à grande échelle, taillant dans le roman-feuilleton Le Mystérieux Docteur Cornélius (1912-1913) de son ami Gustave Le Rouge pour écrire les poèmes de Kodak (1924). William Burroughs, après les cubistes et des surréalistes comme Max Ernst, invente avec Brion Gysin le cut up, qui est sur le plan littéraire l'ancêtre direct du mix et du remix, dans la mesure où il s'agit déjà de créer un texte à partir de fragments d'origines diverses, remontés selon une logique nouvelle.

   C'est qu'une œuvre, une fois éditée, publiée, appartient à tous. Elle devient un matériau au même titre que les autres composantes de ce que l'on appelle inspiration. À ce titre, se référer à elle, c'est non pas la profaner, à moins d'une intention polémique affichée, cas évidemment possible, mais la faire revivre, la rendre à nouveau contemporaine, vivante. Citée, coupée, collée, variée, prolongée, engrossée, elle revient hanter la scène, dire que le présent est tissu de passé comme d'imaginaires d'avenir. Toute recomposition est fascinante justement parce qu'elle vient critiquer notre croyance au présent en tant qu'entité séparée, autonome : elle exhibe son hétérogénéité constitutive, sa nature fictionnelle. Car le présent n'existe pas, il n'est que passage, transition, informé par les héritages superposés des strates du temps passé. Ou s'il existe, c'est comme somme de traces, de sillages, avec un peu d'écume à l'avant du navire temps. Si le passé existe, lui, il n'est pas immuable, sans cesse recomposé par la mémoire, l'imaginaire, les travaux des historiens et des artistes.

   Vivaldi, n'ayant pas disparu des mémoires, offre un support à des œuvres d'aujourd'hui : cela devrait réjouir ses aficionados au lieu de susciter des réprobations incompréhensibles. Grand baudelairien, j'ai lu avec passion le beau roman ténébreux de Nicolas Bréhal, Le Sens de la nuit (1998), dont le tueur en série est surnommé Gaspard de la Nuit, clin d'œil au recueil de poèmes en prose d'Aloysius Bertrand tant apprécié par Charles, le poète que lit justement le fonctionnaire de police baptisé Achille (!), ce qui nous vaut un maillage de citations tout au long des quatre nocturnes de cette enquête admirable, bouleversante. La preuve que Baudelaire est toujours vivant, elle est notamment dans ce roman testament d'un écrivain mort l'année suivante dans sa quarante-septième année.

   Pour finir, je renvoie à mon article consacré à un autre disque de la série "Recomposed" publiée chez Deutsche Grammophon, consacré au travail de Carl Craig et Moritz von Oswald à partir du Boléro et de  la Rapsodie espagnole de Maurice Ravel et des Tableaux d'une exposition de Modeste Moussorgski. J'aimerais aussi dire toute mon admiration pour l'un des chefs d'œuvre de Michael Gordon, Weather, sorti en 1999 : une longue pièce en quatre mouvements, véritable recréation hallucinée des Quatre saisons, sans qu'il soit nulle part d'ailleurs fait référence à Vivaldi, mais je ne peux m'empêcher de penser qu'il a écrit là une composition d'un esprit similaire à celui du maestro, adapté à notre société contemporaine.

Post scriptum métaphysique

   Le temps est perpétuelle recomposition. Rien de nouveau sous le soleil, comme le disait déjà L'Ecclésiaste, cela ne veut pas dire autre chose que le gigantesque et permanent brassage des particules élémentaires dont l'ensemble forme l'univers. Celui-ci ne disparaîtra qu'après avoir épuisé toutes les combinaisons possibles du vivant : or, leur somme doit tendre vers l'infini puisque chaque combinaison peut elle-même être recombinée. Donc l'univers ne saurait disparaître : il sera à jamais, et nous aussi, dont les cellules mutent, migrent vers d'autres formes vivantes. Alléluia ! Sic Manet Gloria Mundi !!

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Pour aller plus loin

- Nicolas Bréhal : Le Sens de la nuit (Gallimard, 1998, repris en Folio) 

- Michael Gordon : Weather (Nonesuch, 1999) Couverture en début d'article

  

 

 

 

 

- Extraits de Weather, le début (au-dessus) et l'extraordinaire troisième partie, avec les sirènes, plus bas... (L'un de mes lecteurs au moins y verra une allusion à l'une de ses idées, que je n'oublie pas !!) : (Soyez patient, ou laissez charger pour écouter d'affilée...)

 - Giuseppe Arcimboldo, L'Eau (1566, Musée des Beaux-Arts de Vienne) : ci-dessous.

 

De la recomposition

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 24 mai 2021)

23 octobre 2012 2 23 /10 /octobre /2012 13:39
Recomposed by Max Richter

Les Quatre saisons de l'Éternité

   Je n'ai jamais été un enthousiaste d'Antonio Vivaldi. Pourtant, je ne nie pas les beautés des Quatre Saisons, cet ensemble de quatre concertos pour violon édité à Amsterdam en 1725. Un des points culminants de la musique baroque, dit-on. Curieusement, c'est en le réécoutant maintenant, après le disque de Max Richter, que cette grâce merveilleuse, cette alacrité m'émeuvent enfin, par ricochet. Il aura fallu la décantation opérée par le musicien allemand, pianiste co-fondateur de l'ensemble Piano Circus en 1989, auteur de musiques de films et de quelques disques en solo, à la tête de formations variables, et devenu au fil des ans une des références d'un post minimalisme à la fois accessible et personnel.

    Le miracle de cette recomposition des Quatre saisons, c'est d'avoir fait de Vivaldi un post minimaliste qui s'ignore. Max Richter a écarté autour des trois-quarts du matériau originel pour nous offrir la quintessence du sublime. Dès le début, il y a un frémissement inconnu à la musique de Vivaldi. De temps à autre, les cordes sont creusées par des sons électroniques. C'est cela que j'attendais. Que cette musique en trompe l'œil, en trompe l'oreille plutôt, cesse d'être simplement cette belle surface. En mettant en avant les motifs vivaldiens, en les prolongeant par des cadences outrageusement alanguies ou en les soumettant à une amplification inattendue, Max Richter transcende cette esthétique où la virtuosité tient lieu d'âme. Par un mouvement vers l'intérieur, d'abord, car il retourne l'œuvre pour nous montrer ses dessous, ses sous-bassements véritables ou potentiels. Ô combien plus beau le solo de violon de "Spring 2" après une ouverture en sourdine, retenue, d'une exquise pudeur et par-dessus un orchestre en apesanteur, structuré en grandes plaques monolithiques. Peu après, cela donne par exemple la longue coda brûlante de "Summer 1", ce suavissime "Summer 2", Vivaldi revu par Arvo Pärt, le temps retrouvé par delà l'ivresse factice. Même épaississement saisissant dans "Summer 3", graves plus profonds, arrière-plans fouillés qui rendent les évolutions du violon solo plus intenses, plus crues, moins vaines, tout est là : on sent des réserves, des échappées, le violon troue la trame et s'envole dans des aigus archangéliques, et puis soudain tout dérape, d'où sourdent ces nappes saccadées, ce soulèvement d'une ombre épandue sur la lumière...L'automne, la carte postale sonore vivaldienne, est elle aussi nettoyée de son côté chromo par une aération générale du tissu musical, une des opérations les plus intelligentes de Max Richter. Cette musique sentait le renfermé : il n'y avait aucune place pour le rêve, la coda lente de "Autumn 1" lui redonne sa place. "Autumn 2" est un autre sommet de cette recomposition exemplaire : le clavecin impérial, altier, égrène ses notes sur un fond bruissant de cordes sourdes. Sur quelle corde raide marchons-nous, au-dessus de quels noirs abimes ? Max Richter habite Vivaldi, cette exquise coquille vide, comme un bernard l'hermite fragile, sensible aux moindres variations météorologiques. L'hiver connaît enfin la neige, les étendues poignantes sur lesquelles gémit le violon des délaissés. C'est le surgissement de l'infini dans les forêts immenses, les vannes de l'émotion trop longtemps contenue qui s'ouvrent pour une cadence d'une incroyable douceur, d'une beauté blessée, farouche, se rebellant contre la monotonie du monde. Max Richter n'a jamais, décidément, été aussi proche d'Arvo Pärt, et ce n'est certes pas moi qui le lui reprocherai. J'aime à la folie Antonio Richter, Max Vivaldi, Arvo Richter, Max Pärt, Antonio Pärt, Arvo Vivaldi. Un chef d'œuvre, une transfiguration...une recomposition magistralement servie par le son admirable de l'orchestre, du violon d'époque prêté par une famille allemande ayant souhaité rester anonyme.

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Paru en 2012 chez Universal - Deutsche Grammophon / 13 titres / 44' environ

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 23 mai 2021)

8 février 2012 3 08 /02 /février /2012 18:15
Jefferson Friedman - Quartets / Chiara String Quartet + Matmos

   Né en 1974 dans le Massachusetts, Jefferson Friedman appartient à cette génération de compositeurs contemporains évidemmment doués, couverts de prix, qui ne craignent pas de transporter la musique classique ailleurs, forts d'une implication dans des formations diverses, a priori éloignées du champ académique. C'est ainsi qu'il a travaillé avec des groupes de rock alternatif comme Shudder to think . New Amsterdam Records  a publié voici quelques mois deux de ses trois quatuors à cordes, interprétés par le Chiara String Quartet, accompagnés de deux remix par le duo de musique électronique Matmos, dont j'ai déjà signalé l'excellente collaboration avec So Percussion.

   L'album s'ouvre avec le quatuor n°2, de 1999. Le premier mouvement, d'une belle énergie,  emporte l'auditeur pour le déposer sur des plages de beauté irréelle, rêveuses, avant de le reprendre peu après dans son allegro puissant, tout en coups d'archet décidés. Le second montre d'emblée une richesse de coloris étonnante : lent et méditatif, il entrelace langoureusement les diverses voies des cordes, crée un climat de mystère avec ses brusques silences, ses reprises somptueuses soutenues par un violoncelle dans les graves. Le talent mélodique de Friedman éclate dans les thèmes envoûtants, déployés avec un sens rare des variations. Le dernier mouvement est éblouissant : pizzicati, cordes vibrantes dans les passages échevelés du début. Et puis un grand apaisement, un chant d'une incroyable pureté, le violon qui décolle dans des aigus fragiles, de belles virgules collectives, et une manière de nous reprendre dans un final endiablé. Le remix N°1 de Matmos offre un beau prolongement à ce quatuor, soulignant à plaisir son côté luxuriant, énigmatique, par des surgissements, des invasions intrigantes de percussions bondissantes, de stries sonores foisonnantes. Le titre "A Bruit secret Mix" témoigne d'une osmose intelligente avec la musique de Friedman, qui a travaillé avec le duo aussi sur un de leurs albums..

      Le quatuor n°3 présente une brève introduction tempétueuse, à la beauté rageuse, crissante, tout en enroulements virtuoses, prélude à un long second mouvement de plus de dix-sept minutes, extatique ou brillant. Un étonnant duo d'amour entre le violon et le violoncelle irradie au cœur de cet "Act" sa suavité langoureuse, le violon à nouveau envolé dans les aigus pour tisser une sorte de comète de cheveux d'ange qui se mettent à partir en vrilles acides, rejoints par l'autre violon, l'alto et le violoncelle dans un finale nerveux, farouche : pas question de tomber dans la mièvrerie avec Friedman ! L'oreille nettoyée par ce ballet, le troisième mouvement, "Epilogue / Lullaby", peut déployer sa merveilleuse berceuse. Sur un rembourrage de graves, l'équivalent de la tampura dans les ragas indiens, le violon évolue avec une indicible grâce pour une danse très lente, quasi immobile, sur le fil diaphane d'aigus prolongés. Matmos a échantillonné quelques passages de ce quatuor pour son deuxième remix, "Floor Plan Mix". Il met en valeur sa nervosité, mais aussi ses transparences, en ajoutant des sons de cloches, de gongs qui multiplient les plans. Des textures granuleuses, striées, en élargissent les fractures secrètes, si bien que leur travail nous entraîne de béance en béance, dans les sous-sols inquiétants des harmoniques refoulées. Belle recréation !

   Un disque idéalement singulier pour réconcilier amateurs de quatuors et fanatiques de paysages électroniques élaborés. Puristes, laissez-vous envahir par l'impureté !

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Paru en 2011 chez New Amsterdam Records / 8 titres / 63 minutes

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 15 avril 2021)

3 octobre 2011 1 03 /10 /octobre /2011 16:10
The Salt Lake Electric Ensemble interprète "In C": une relecture inspirée.

1913 : Le Sacre du Printemps d'Igor Stravinski

1946-1948 : Les Sonates et Interludes pour piano préparé de John Cage

1964 : In C de Terry Riley

Meph. - Eh ! Je t'arrête !

Dio. - Quoi ?

Meph. - Que prétends-tu faire ?

Dio. - Tu n'as pas deviné ? Je fais une liste des grandes dates de l'histoire de la musique du vingtième siècle : les œuvres qui ont tout changé...

Meph. - Pour qui me prends-tu ? Mon pauvre, t'es devenu complètement maboul ! Ta liste, c'est pire qu'une passoire dont on ne voit plus les trous tellement les siècles en ont ajouté. Va au but !

Dio. - Je passerai donc sur les innombrables interprétations de ce morceau-phare du minimalisme. Tout le monde s'approprie In C, signe que la pièce fait partie du paysage musical. En 2010, Innova Recordings nous donnait la version du New Music Ensemble de Grand Valley State University, accompagnée de dix-huit remixes : un magnifique double album.

Meph. - D'accord, mais alors là !!!

Dio. - Une relecture radicale, audacieuse. Le Salt Lake Electric Ensemble est né pendant l'été 2009 du désir de son fondateur Matt Dixon d'interpréter ce classique du minimalisme en utilisant un ordinateur portable. Au fil des répétitions, le groupe s'est élargi de trois à huit membres : il comprend des artistes multimédia, des musiciens adeptes de l'électronique et des rockers.

Meph. - Un beau mixage. Le résultat : la musique réinventée à partir d'une batterie d'ordi et de percussions acoustiques.

Dio. - L'original sonnait très oriental, avec son instrumentation  - non spécifiée il faut le rappeler - colorée par les cuivres et les bois, marquée par des percussions qui n'étaient pas sans rappeler les orchestres balinais.  Une version chinoise, pour orchestre traditionnel, existe d'ailleurs aussi, tout naturellement.

Meph. - Le tempo était souvent nettement marqué par les percussions, ou un piano. D'où un aspect rutilant, claironnant des 53 motifs, une tenue du ton.

Dio. - Là, tout est intériorisé, fondu. Quelque chose d'organique, plus souple...

Meph. - Velouté, moelleux, avec des écarts de niveau sonore très sensibles.

Dio. - Des boucles qui nous enlacent...

Meph. - On va éviter une étude musicologique : ...et une fin totalement imprévue, énergie rock et magie électronique !

Dio. - Une musique d'aujourd'hui, fascinante, envoûtante.

Meph. - À voir avec le travail vidéo de Patrick Munger. Curieusement, je trouve cette version plus psychédélique encore que celle de 1964.

Paru en 2010 / Autoproduit par le SLEE / 65 minutes

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

- Une petite comparaison entre la version originale..

...et la première partie de la nouvelle version (il faudrait bien sûr aller jusqu'à la cinquième vidéo !) :

9 mai 2011 1 09 /05 /mai /2011 19:04
Carl Craig / Moritz Von Oswald : le mariage du classique et de l'électronique.

   Après les Sessions de Carl Craig, pas question d'en rester là. Une publication sur le label allemand Deutsche Grammophon, une référence pour la musique classique et celle du vingtième siècle, m'intrigue : que vient-il faire dans ce sanctuaire respecté ? Il n'y est pas seul...

   À partir d'enregistrements originaux sous la direction d'Herbert von Karajan chez Deutsche Grammophon du Boléro (1928) et de la Rapsodie espagnole (1907) de Maurice Ravel et des Tableaux d'une exposition (1874) de Modeste Moussorgski - ces derniers furent d'ailleurs orchestrés par le même Ravel,  Carl Craig et Moritz Von Oswald, deux icônes de la musique électronique, le premier aux États-Unis (voir l'article précédent), et le second en Allemagne, ont élaboré ce disque extraordinaire, et je pèse mes mots.

   Après les Sessions de Carl Craig, pas question d'en rester là. Une publication sur le label allemand Deutsche Grammophon, une référence pour la musique classique et celle du vingtième siècle, m'intrigue : que vient-il faire dans ce sanctuaire respecté ? Il n'y est pas seul...

   À partir d'enregistrements originaux sous la direction d'Herbert von Karajan chez Deutsche Grammophon du Boléro (1928) et de la Rapsodie espagnole (1907) de Maurice Ravel et des Tableaux d'une exposition (1874) de Modeste Moussorgski - ces derniers furent d'ailleurs orchestrés par le même Ravel,  Carl Craig et Moritz Von Oswald, deux icônes de la musique électronique, le premier aux États-Unis (voir l'article précédent), et le second en Allemagne, ont élaboré ce disque extraordinaire, et je pèse mes mots.  Je vous sens partagés sur le disque précédent, encore réticents à reconnaitre le talent de Carl Craig. Trop techno, ces sessions, élémentaires par leur minimalisme affiché, pensez-vous. Vous le soupçonnez de facilité, ne niez pas. Ce "Recomposed" écarte vigoureusement ces reproches infondés. Les deux hommes, à peu prés de la même génération, Carl est de 1969 et Moritz de 1962, plongent dans la matière sonore des deux chefs d'œuvre pour en tirer une véritable symphonie électronique d'une ampleur inédite, plus de soixante-quatre minutes qui dépaysent radicalement le substrat classique - lequel s'y prêtait évidemment si l'on pense particulièrement au Boléro languide et répétitif de Ravel, matière rêvée pour une transposition dans l'univers des boucles machiniques. Le résultat est une fresque synthétique ambiante qui commence dans d'amples drapés (l'introduction) pour s'étoffer progressivement de strates percussives entrelacées de plus en plus complexes, bondissantes (les mouvements 1 à 4). Suit un interlude à la Tim Hecker, splendide avec ses nappes ondulées, puis deux mouvements plus longs encore.

   Le mouvement 5 est dû à Carl Craig, qui prouve sa capacité à écrire une musique d'une beauté raffinée, plus ravélienne que nature, mystérieuse et puissante : il dégage du Boléro la quintessence du sortilège pour le décupler, tout en conservant la structure solide des Tableaux. Presque treize minutes de stupeur : l'auditeur terrassé est sous le charme, au sens étymologique, placé devant un véritable Graal musical. J'ai pensé au David Shea du Satyricon ou de Tryptich. C'est inoubliable, magnifique, majestueux, total, et le mouvement 6, un peu plus de quatorze minutes dues à Moritz von Oswald, donne à l'ensemble une imprévue dimension africaine avec l'adjonction de percussions boisées sur le fond des cordes. On s'enfonce dans une nuit tropicale touffue, traversée d'éclairs sourds et de fulgurances rampantes. Diantre, ces deux hommes sont des sorciers, des sourciers qui ont su choisir les sons les plus passionnants, sans ajouter qu'un piano sur une plage, une contrebasse sur trois pistes et les percussions sur le dernier mouvement. Pendant le long mouvement de Moritz carillonnent comme  les cloches extatiques d'un mariage qui suspend le temps, avant de laisser la place aux seules percussions pulsantes. Chapeau bas : la musique électronique confirme la stature de deux compositeurs qui n'ont rien à envier à leurs prédécesseurs classiques. 

Paru chez Deutsche Grammophon en 2008 / 8 titres / 64 minutes.

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 30 mars 2021)