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Musiques Singulières

    Au fil du temps, une encyclopédie visuelle et sonore des musiques différentes (plus ou moins). Pour les amateurs de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique ! Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom. Créé le 20 février 2007.
N.B. Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

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8 novembre 2020 7 08 /11 /novembre /2020 18:04
Kaboom Karavan - The Log and the Leeway

   Un curieux sorcier sonore, ce musicien belge Bram Bosteels, alias Kaboom Karavan, dont le label berlinois Miasmah a sorti en juillet 2020 le quatrième album, The Log and the Leeway. Il utilise tantôt des instruments qu'il a fabriqués, tantôt de vieux instruments acoustiques à cordes, ou encore de l'électronique pour créer un univers personnel unique. À chaque fois, nous partons avec sa caravane pour d'étranges voyages : de la musique folk venue d'autres dimensions, comme il aime lui-même à dire de son inspiration.

Bram Bosteels en nouvel Orphée !

Bram Bosteels en nouvel Orphée !

Un violon se dédouble, se multiplie, chante un air un peu venu de l'Est de L'Europe, une flûte nous transporte en Turquie peut-être, une rythmique un rien balkanique nous entraîne irrésistiblement dans des boucles ensorceleuses : c'est " A Foregones Affair". Une voix grave articule une bribe d'incantation, une autre voix aigüe lui répond dans les tréfonds, tout un chœur souterrain, qu'on croirait surgi du film de Kusturica Underground, nous embarque sur "The Karavel", bateau fantôme envahi de bruits et de voix, traversé de giclées de saxophone, perdu, englué dans des brumes oniriques. "Bots" frétille, à mi-chemin entre l'Afrique des griots et une ode électronique minimale. "Silk Skin Armor" ? Un parfum soufi aux percussions étouffées, un lyrisme délicat comme de la peau en soie... Une guitare évoque l'Espagne, des grands drapés flamenco dans une ambiance passionnée, sombre et d'une incroyable élégance orchestrale : "Mindus" danse un menuet mystérieux de toute beauté ! Voici d'autres cordes, un chœur grave, pour "Void Boi", musique cérémoniale pour secte bogomile dans une crypte. Envoûtement garanti ! Des instruments grincent au début de "Kaban", on ouvre une trappe, un caveau peut-être, mais une musique enjôleuse cherche à en sortir, enfermée là depuis des siècles. La musique de Bram Bosteels joue avec notre imaginaire, séductrice qui prend le temps de déployer ses artifices mélodieux, si bien qu'on est ravi, de connivence avec l'artiste qui s'amuse à nous promener dans les allées tordues de ses prairies sonores. Un bon vieil harmonium sera idéal pour évoquer tous les esprits dans "Silent Barter", excellente bande-son pour film spirite, surtout si vous lui superposez un chœur éthéré, oscillant, toujours sur le point de disparaître entre les lattes du plancher. Les machines repartent ? "Patrulha" halète comme un train poussif, halluciné, tel ce transsibérien que prit peut-être Blaise Cendrars pour aller en Russie, passant dans des campagnes blafardes zébrées de rayures inquiétantes. Le périple se termine avec "Rebus Ndeg5", saturé de glissendos, de couinements, sur fond lourd de drone.

   Moi je suis embarqué d'un bout à l'autre par ce disque étonnant, merveilleux, à la fois grave et drôle, toujours sur la corde tendue du rêve !

En couverture une peinture de John Lurie, le saxophoniste fondateur des Lounge Lizards, groupe formidable.

Paru en juillet 2020 chez Miasmah Recordings / 10 plages / 42 minutes environ

Pour aller plus loin :

- le site de Kaboom Karavan

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

3 novembre 2020 2 03 /11 /novembre /2020 14:30
Rafael Toral & João Pais Filipe - Jupiter and Beyond

   Jupiter and Beyond se présente de prime abord comme la suite de Jupiter (2018), la précédente collaboration entre Rafael Toral et João Pais Filipe. Mais l'album est aussi le fruit d'une plaisanterie tandis qu'ils s'amusaient avec des gongs joués avec des archets, les effets de retour. Décision est alors prise de faire un disque à partir de cette session improvisée, en enregistrant dans l'atelier de João Pais Filipe à Porto, atelier dans lequel il a fabriqué le gong étonnant qui figure sur la pochette. À cette matière première Rafael Toral a ajouté plusieurs couches sonores par endroits, utilisant même une guitare électrique à laquelle il n'avait pas touché depuis 2003. João est à la grosse caisse, aux gongs et aux cloches, Rafael aux retours (amplificateur modifié MS-2) et à la guitare.

Deux longs titres de près de vingt-et-une minutes chacun constituent cet album sidérant, c'est le cas de le dire... Deux longs envols dans les espaces infinis tapissés de drones sourds, traversés d'objets sonores étranges. Froissements mystérieux de cymbales, couinements tordus de guitare, palpitations, battements, irisations, comme un voyage dans un trou noir. Le vaisseau avance irrésistiblement, happé par les espaces en constante métamorphose, et je pensais aux grands opéras de l'espace de Nathalie Henneberg. Au centre du premier titre, "Jupiter", on tombe dans un archipel contemplatif hanté par les gongs - comment alors ne pas songer à Alain Kremski, ce Maître des Gongs -, on entend des oiseaux interstellaires, toute la matière noire fermente en arrière-plan, c'est absolument splendide, on croit entendre un saxo perdu (gong frotté à l'archet ?). Des vagues de plus en plus denses de retours déferlent, lâchant un drone massif que viennent éclairer des cloches, d'autres gongs plus profonds, un véritable feuilletage des couches qui se frottent l'une contre l'autre. L'atmosphère est extatique, cérémonielle, tellement les sons sont vrillés, donnant presque l'impression d'entendre un thérémine au cœur d'un creuset gigantesque.  

João Pais Filipe

João Pais Filipe

"Beyond" s'ouvre sur des vents noirs, des mouvements dans l'ombre. La guitare frémit, se torsade, tandis que d'étranges plaintes étouffées envahissent l'espace. Des choses respirent avec difficulté, d'autres éclosent. Cet au-delà est plus inquiétant, trouble, palpitant de vies monstrueuses. Des cloches toutefois illuminent brièvement cet antre goyesque, ce foisonnement louche d'embryons effrayants. Puis gongs et cloches se répondent, l'épaisseur des graves contre la transparence gracile des aigus. Des chauves-souris se déplacent. La tension monte insidieusement, gongs et cloches aux frappes plus rythmiques, comme une invitation à la prière. Le crescendo se stratifie, s'accélère, une matière noire finement striée de lumières diffuses ; la grosse caisse fouette le cauchemar en pleine gestation. Au-delà de Jupiter, c'est Saturne dévorant ses enfants, la libre circulation des créatures difformes avant le rappel à la raison, les coups de gong et la cloche qui sonnent la fin des visions.

Magistral, fascinant.

À paraître le 6 novembre 2020 chez three : four records / 2 plages / 41 minutes environ

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

30 octobre 2020 5 30 /10 /octobre /2020 17:00
Joana Guerra - Chão Vermelho

   La chanteuse et violoncelliste portugaise Joana Guerra s'inquiète pour sa terre natale du centre du Portugal, habituellement plutôt boueuse, mais dorénavant toujours plus sèche, craquelée, d'où le titre de son disque Chão Vermelho (Sol rouge). Accompagnée par la violoniste Maria do Mar, par Carlos Godinho aux percussions et objets, avec des contributions de Sofia Queiróz Orê-Ibir à la basse et de Bernardo Barata au chant, elle-même joue aussi de la guitare portugaise, d'une guitare électrique préparée et des claviers. Chão Vermelho est au moins son septième album, en solo ou en collaboration. Je découvre qu'elle a d'ailleurs participé à l'un des albums du Alvaret Ensemble constitué autour de Greg Haines (piano) et des frères Jan et Romke Kleefstra.

"Rajada", courte ouverture instrumentale, nous plonge d'emblée dans une atmosphère de fastueuse et lancinante mélancolie : sur fond de percussions  résonnantes, les cordes se lamentent suavement, soutenus par la basse. Avec "Equinopes", une introduction au violoncelle solo, rejoint par le violon, nous prépare à l'entrée en scène de la chanteuse à la voix veloutée, envoûtante, et c'est une mélopée mélodieuse, en douces volutes sur les griffures de violoncelle et de violon. On s'abandonne à cette voix doublée par des chœurs en bourdon discret. Superbe ! "Pedra Parideira" (Pierre de Parideira, ou pierre de reproduction, symbole de fertilité) est un interlude plus abrupt, sorte de rituel murmuré-chanté, chamanique. Cette dimension rituelle se prolonge dans "Onna Bugheisha", hypnotique pièce à l'allure de danse médiévale conformément au sens du titre, qui désigne une sorte de femme-samouraï dans le Japon médiéval. S'agit-il d'évoquer la nécessité d'un combat pour éviter la mort de la terre ? Premier titre en anglais, "White animal" est un chant poignant dramatisé par le violoncelle pizzicato dans les graves, sur une cellule mélodique répétée ad libitum, juste fracturé par une coupure un peu plus de deux minutes avant la fin. La voix se déploie jusqu'au cri, avant une coda magnifique à l'archet. "Oasis" nous ramène à la fraîcheur d'une naissance : atmosphère tranquille, cordes glissées, percussions mystérieuses, voix en libres pirouettes vocales, violon enjôleur un rien tzigane, tout respire une joie simple et belle. "Entropicar" lui succède, bref interlude de violoncelle grinçant, déchaîné avant "Lume" (Feu), autre chant incanté par la voix brûlante (bien sûr !) de Joana, dont les échappées montent au ciel avec les cordes envolées. C'est une jolie pyrotechnie mélodique que ce bijou serti entre les pétales du violon, rythmé comme une complainte intense. Autre interlude, "Redução" nous ramène aux éructations d'un violoncelle en folie, étrange coq sonore poussant son cocorico énergique. Le disque se termine avec "Micélio" (Mycellium), hymne déchirant de beauté à fleur de corde, discrètement et très ponctuellement hanté par la voix de Joana, hymne qui voudrait se terminer comme un chant de victoire sans y parvenir vraiment.

   Un disque habité qui défie les étiquettes.

   À paraître le 13 novembre 2020 chez Miasmah / 10 plages / 34 minutes 

Pour aller plus loin :

- "Micélio" en écoute sur soundcloud :

20 juillet 2020 1 20 /07 /juillet /2020 17:00
Machinefabriek with Anne Bakker - Oehoe

   Oehoe est la rencontre de l'expérimentation électronique de Rutger Zuydervelt, alias Machinefabriek, prolifique et bouillonnant compositeur néerlandais régulièrement présent sur ce blog, avec les improvisations vocales sans parole de sa compatriote Anne Bakker, altiste et violoniste. Les deux artistes ont déjà plusieurs collaborations à leur actif, par exemple Short Scenes sorti fin 2018. Rutger enveloppe les vocalises et les arrangements minimalistes de cordes d'Anne dans des paysages sonores sortis de son imagination, puisque nulle parole n'indique un sens prédéfini.

   Une courte introduction nous plonge dans un onirisme océanique mœlleux, sorte de chant de sirène qui appellerait l'auditeur à venir se noyer dans les volutes vocales. Le titre suivant contient d'ailleurs le mot "sirène". Laquelle semble rejointe par des miaulements, des ronronnements de synthétiseurs. On se laisse glisser dans une douce hypnose rythmée, agrémentée de friselis de cordes. Le troisième titre éponyme fait songer à la polyphonie de la Renaissance, le clavier se fait clavecin pour une extatique suavité. "Harrewar", d'abord plus dissonant, bruitiste, n'est pas dénué d'un lyrisme orchestral aux accents dramatiques, avant une splendide coda en apesanteur, la voix en échappée libre sur un battement obstiné. Tout semble se brouiller avec "Stuiver", les cordes enchevêtrées avec l'électronique, mais la voix se détache, à la fois presque médiévale et moderne par ses parasitages. L'atmosphère est étrange, hantée par des surgissements divers comme au ralenti. Pour la deuxième version de "Oehoe", le clavecin revient, ponctue la voix doublée par les cordes, l'ensemble est doucement solennel. "Schim" navigue en eau profonde, tout paraît nous parvenir par écho à travers une grande épaisseur liquide, avec des frottements caverneux. La sirène n'est plus qu'une ombre émettant des souvenirs de sons. Elle ressurgit au premier plan de "Stemmig", court interlude en forme d'incantation fantaisiste. Le titre suivant, "Voorwaarts" (Vers l'avant), le plus long de cette série de pièces assez courtes avec ses presque cinq minutes, pourrait être une gigue, mais enveloppée d'une gangue sourde, qui prend l'allure d'un morceau de techno minimale habité par des phrases élégiaques décalées de cordes et un intermittent habillage électronique tout en rondeur glauque. L'album se termine avec la troisième version du titre éponyme, à nouveau habile détournement de musique ancienne avec clavier/clavecin et polyphonie raffinée un peu explosée.

    Rien à dire : c'est du beau travail sonore, plaisant à écouter. Je regrette pour ma part que rien ne soit développé. Je comprends le projet, on a évidemment le droit d'écrire des pièces courtes, des esquisses qu'il appartient à l'auditeur de prolonger. Peut-être ai-je trop écouté les longues pièces antérieures de Machinefabriek...

Paru en juin 2020 chez Where to know ? Records / 10 plages / 27 minutes environ

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

1 juin 2020 1 01 /06 /juin /2020 16:00
Maninkari, musiques de transe et d'extase

   Maninkari ? Ce sont Frédéric et Olivier Charlot, deux frères, deux parisiens, les créateurs de cette musique "chamanique", comme ils aiment justement à dire. Expérimentale, onirique, extatique, combinant drones et une multitude d'instruments divers, selon les albums : santour, cymbalum, doudouk, alto, synthétiseurs, percussions, tambours de cadre, violoncelle, mélodica, guimbarde, voix, orgue, sons de terrain, bodhrán, zurna, marimba, etc. On le voit : ils manient aussi bien des instruments traditionnels, classiques, que résolument contemporains. Ce qui compte, c'est la création d'une ambiance, d'un climat de méditation, de fusion. Écouter Maninkari, c'est couper les ponts avec la réalité habituelle, rejoindre les grands courants telluriques, les vents dans les plaines de Mongolie, les tempêtes de sable dans les déserts. Leur musique rejoint les traditions ésotériques, soufies, mystiques. Le langage lui-même est emporté dans un continuum qui le fait dériver : là, l'océan rêve dans sa loisiveté, et peut-être rencontrerez-vous le vestige à demi-oublié d'un rêve (the half forgotten relic of a dream). Ils ne cessent de retravailler leurs sessions, comme si toute musique découlait d'une source commune qu'il ne s'agit plus que de remettre en forme, d'habiller d'autres instruments, de dilater, de réinventer de l'intérieur, par le souffle. Depuis 2007, ils n'ont cessé de traverser l'écho (Crossing the echo). Ils ont tiré le diable avec ses cheveux, inventé l'art des poussières. Leurs pochettes sont ornées des dessins étranges d'Olivier Charlot, qui publiera bientôt un livre illustré muet (voir ici) composé de six histoires alchimiques et poétiques dans une atmosphère lunaire en noir et blanc.

Dessin pour Oroganolaficalogramme

Dessin pour Oroganolaficalogramme

Le monde selon Maninkari (cliquez pour agrandir)Le monde selon Maninkari (cliquez pour agrandir)Le monde selon Maninkari (cliquez pour agrandir)
Le monde selon Maninkari (cliquez pour agrandir)Le monde selon Maninkari (cliquez pour agrandir)Le monde selon Maninkari (cliquez pour agrandir)

Le monde selon Maninkari (cliquez pour agrandir)

Discographie sélective :

- Art des poussières (Conspiracy records, 2008)

- Un souffle de voix (Neuropa records, 2009)

- The half forgotten relic of a dream (three:four records, 2011)

- L'Océan rêve dans sa loisiveté (three:four records, 2014)

- Continuum sonore (part 7 > 14) (Zoharum, 2014)

- Oroganolaficalogramme (ferme-l'œil, 2016)

- L'Océan rêve dans sa loisiveté (deuxième session) (Zoharum, 2017)

- L'Océan rêve dans sa loisiveté (troisième session) (three:four records, 2019)

Autre dessin d'Olivier Charlot

Autre dessin d'Olivier Charlot

Publié par Dionys - dans Hybrides et Mélanges
28 avril 2020 2 28 /04 /avril /2020 17:00
Caleb Burhans - Past Lives

   Caleb Burhans, cofondateur du duo électroacoustique Itsnotyouitsme avec le guitariste et compositeur Greg Mcmurray, poursuit une carrière solo depuis 2013. Chanteur et multi-instrumentiste, il a sorti en 2019 son second disque personnel, Past lives, six ans après le beau Evensong - les deux étant parus chez Cantaloupe Music. Il ne renie pas son compagnonnage avec Greg Mcmurray, qui coproduit ce nouvel album. De la musique de cet album, il dit ceci :

« Ces vingt dernières années, ma musique s'est intéressée presque exclusivement au chagrin, à la peine. Past Lives recueille quatre de ces compositions, réfléchissant aux années perdues aux dépendances et aux amis disparus. » Aussi le disque est-il dédié à la mémoire de Douglas Lowry, Jóhann Jóhannsson et Matt Marks, trois musiciens avec lesquels il a collaboré avant leur décès.

   Le premier titre, "A Moment for Jason Molina", est à la mémoire d'un quatrième musicien, chanteur et compositeur mort à 39 ans à cause d'abus d'alcool. C'est le guitariste irlandais Simon Jermyn qui l'interprète à la guitare électrique. Après une courte introduction où la guitare tisse des traînées sonores mélancoliques, le morceau nous offre un "moment" de guitare fluide à base de boucles surmontées d'accords plus sourds, puis une toile de fond éthérée tout en glissements lumineux revient approfondir la trame doucement hypnotique. La musique se fait eau lustrale, inépuisable, dans laquelle on se laisse couler, emporté vers la fin par un ralenti langoureux aux savants entrelacs.
   

   Suit un quatuor titré "Contritus", interprété par le JACK Quartet. "Contritus" fait penser à "contrition", repentir sincère, donc évoque plus largement une émotion poignante. Des passages col legno donnent à cette composition d'une quinzaine de minutes une concentration, un décanté remarquables, faisant par contraste paraître plus déchirantes encore les interventions des cordes frottées qui, ou bien alternent ou bien se superposent à cette trame percussive très sèche. L'émotion grandit après huit minutes, comme si elle se libérait après ce long début introspectif de sévère macération. Mais après de fortes effusions, tout se calme à nouveau, drapé d'une sérénité mélancolique, d'un alanguissement miraculeux, avant que les cordes ne ronflent à l'unisson dans de majestueuses volutes pour un finale somptueux très baroque d'allure.

   Le disque séduit aussi pour la variété des instruments utilisés. Après la guitare électrique et un quatuor à cordes (deux violons, un alto et un violoncelle), "Once in a Blue Moon" fait appel à un duo de harpe et marimba : cordes pincées et frappes percussives...

    Le dialogue entre les deux instruments chante, non sans intensité, une sorte d'incantation répétitive qui va s'étoffant, nous enveloppant d'un rets de plus en plus serré constitué par les notes pointues de la harpe et la marche bondissante du marimba. La tension se relâche un peu trois minutes avant la fin, harpe et marimba se font plus graves, plus vibrants, pour entreprendre une marche mystérieuse dans des futaies profondes. Puis, c'est une échappée imprévue, une coda spiralée, orientalisante...

Caleb Burhans interprète seul le dernier titre, le plus court, "early music (for a saturday)", à la basse électrique, au violon électrique, à la chambre d'écho et aux sons décalés. Il donne en effet l'illusion d'une musique ancienne, tout en étant au plus proche de ce que produit le duo Itsnotyouitsme. La texture orchestrale des drones et glissendos qui s'entrecroisent, s'enchevêtrent, nous plonge dans une cathédrale sonore suave puis peu à peu saturée. Une fin magnifique pour cet excellent disque entre musique contemporaine et ambiante.

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Paru en mars 2019 chez Cantaloupe Music / 4 plages / 42 minutes environ

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

20 février 2020 4 20 /02 /février /2020 15:30
Clément Édouard - Dix Ailes

   Ce beau projet associe deux voix féminines, celles de Linda Olah et de Isabel Sorling, le percussionniste Julien Samla, un dispositif électronique conçu par le compositeur Clément Édouard, et... un lieu à grande réverbération. Il s'agit en effet « de rendre indistinguable l'origine du son (instrumentale, haut-parlante ou architecturale), à partir d'un travail sur les harmoniques, les vibrations fréquentielles, la résonance physique des lieux, la psycho-acoustique ». Si les voix sont centrales, elles sont immergées ou se fondent jusqu'à disparition, ou du moins indistinction dans les vagues harmoniques et résonantes.

 

    "Antic Spell" (Sortilège facétieux ? Le premier titre du disque ne correspond pas à la première partie vidéo, en tout cas, ni la troisième au titre trois...) plonge les voix dans un bain de sons tenus, de chuintements, de gargouillis, de clapotis, comme si nous étions près d'un chaudron de sorcières. C'est un avertissement : nous voici dans le mondes des légendes, quand bien même les techniques les plus modernes épaulent ces voix qui jettent des sorts ! "Wings & Stones" donne d'abord la priorité aux voix posant de simples mots, puis montant, s'éthérant sur un fond de drones qui vient occuper le premier plan sonore en vagues longues traversées de résonances, puis des voix si lointaines qu'elles paraissent dans un lointain firmament voler au-dessus de la houle harmonique. "Fall Out" déploie le mieux le potentiel envoûtant de ce projet : scandé par une percussion vibrante, le morceau avance hiératiquement, voix en surplomb, s'enfle en vent intermittent de particules, dans une belle ligne épurée, impressionnante de force rentrée, telle la trajectoire d'un mystérieux monolithe allant vers les outre-mondes. Splendide ! Une forêt, des oiseaux, des craquements, reviendrions-nous ici-bas  avec "Shock" ? Mais la forêt est magique, incantée d'appels de claviers, de voix, tapissée de mouvements sourds : on attend quelque chose qui est là, dans l'invisible, dans l'ombre, dans le bruit des villes là-bas et de cloches plus proches. Cette voix si haute est une vigie, elle fixe l'attention sur l'imperceptible, l'émouvante beauté des bruits simples de la nature oubliée. "The Présent" lie intimement voix et électronique en des poussées ponctuées de silences brefs. Le temps s'alentit, n'avance plus qu'en crescendos mesurés, en superpositions étagées, comme sur les ailes du silence. Les voix semblent se creuser, proches des voix de gorge du chant diphonique des vieilles traditions mongoles ou sardes. Surtout elles convergent ou se mêlent avec les sons qui les environnent dans de longues tangentes extatiques.

   Une musique hors du temps, qui nous invite à tendre l'oreille aux beautés sonores d'un monde loin des vacarmes profanes.

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Paraît le 21 février 2020 chez three : four records / 5 plages / 30 minutes environ

Disque un peu court sans doute, mais la qualité est là, et titres inutilement en anglais, comme trop souvent...

Pour aller plus loin :

- le site en français du compositeur Clément Édouard

- le disque en écoute et en vente sur bandcamp :

Programme de l'émission du lundi 17 février 2020

Maninkari : 1 à 3 (Pistes 1 à 3, 15'), extraits de L'Océan rêve dans sa loisiveté (Troisième session) (three : four records, 2019)

Garage Blonde : Sourd et absent / Ce qu'il faut / La Fièvre (p. 1 à  3, 11'15), extraits de rage nue (La Discrète Music, 2020)

Caleb Burhans : Contritus (p. 2, 14'53), extrait de Past Lives (Cantaloupe Music, 2019)

Julia Wolfe : Mountain / Caracteristics (p. 4 - 5, 15'), extraits de Steel Hammer (Cantaloupe Music, 2014)