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Musiques Singulières

    Au fil du temps, une encyclopédie visuelle et sonore des musiques différentes (plus ou moins). Pour les amateurs de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique ! Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom. Créé le 20 février 2007.
N.B. Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

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5 mai 2021 3 05 /05 /mai /2021 15:30
Fuji Yuki & Valéry Poulet - Neshama

   En hébreu, "Neshama", c'est le souffle, mais aussi l'âme. Ce beau mot réunit Fuji Yuki, une chanteuse japonaise connue par sa participation au duo Sarry, étonnant mélange de musique expérimentale, de drone et de vocaux éthérés, qui a sorti en 2018 son premier disque solo, Orient, et Valéry Poulet, un bassiste qui vient du punk rock, de la musique industrielle et du Krautrock, et qui, après avoir arrêté la musique, s'est replongé dans des études musicales au Conservatoire, en Électroacoustique. Deux parcours singuliers, que je résume trop vite, car il faudrait ajouter que Fuji Yuki se rattache aussi à des traditions extrême-orientales, puisant dans le Bouddhisme japonais et le Shintoïsme ! Si l'on ajoute que cette collaboration est restée virtuelle, consistant en échange de fichiers par l'intermédiaire d'un label slovène, Ratordog Records, vous saisirez mieux en quoi le projet déjoue dès le départ toutes les frontières et s'inscrit dans une dimension universelle !

   En attendant une éventuelle sortie physique, l'album consiste en trois parties, les deux premières d'une dizaine de minutes chacune, la troisième, remix des deux premières, de presque vingt minutes.

    Sur "Neshama 1", la voix se lance presque a capella, soutenue par une brève et discrète frappe percussive très sourde, comme d'un gong. Puis une grappe de coups secs fait surgir tout un environnement sonore de drone qui semble s'enrouler autour de la voix partie dans les hauteurs pour de lentes vocalises. À l'arrière-plan, une musique industrielle incantatoire s'efface devant des textures plus électroacoustiques qui laissent revenir la frappe initiale. L'espace s'embrase doucement, parcouru de tourbillons, un orgue pose sa toile, on entend quelques secondes une flûte orientale, un tambour, la voix se déchire : serait-ce une cérémonie soufie ? La voix anime la transe qui monte...Les portes de l'étrange s'ouvrent à des battements, des frôlements, tout un monde d'infimes sonores comme autant d'esprits apparus grâce au pouvoir de la voix. On croit entendre du shō, sorte d'orgue à bouche japonais d'origine chinoise avant de retrouver une ponctuation électronique à la Alva Noto. Dès ce premier titre, j'étais conquis, ravi par ce travail très précis de composition, la rigueur des traits, cette manière très zen de sculpter les sons pour que la voix de Fuji ne soit pas écrasée, poursuive ses évolutions sur une dentelle délicate et mystérieuse.

Fuji Yuki & Valéry Poulet - Neshama

   "Neshama 2" fait sonner la voix de Fuji comme une trompe tibétaine. Nous voici dans un temple bouddhiste : tout résonne, bourdonne, ondule. Puis la voix s'échappe comme un oiseau, un météore, devient chant de gorge. Les textures électroniques la sertissent d'un réseau miroitant de drones, d'orages, mais le chant continue dans un vertige intérieur une mélopée murmurante, une prière peut-être, litanique, démultipliée. Que peut-il lui arriver, elle est hors d'atteinte, elle chante hors du temps la folie des devenirs et des métamorphoses, le sacre des fantômes. Musique extatique, vibrante de mondes frémissants, émanation de mondes souterrains.

Fuji Yuki & Valéry Poulet - Neshama

   Le troisième "Neshama", c'est le triomphe du plein sur le vide, l'opposé du 1. Vêture somptueuse de l'électronique habitée, surgissements puissants. Tout frémit, vit d'une vie inconnue, magnifique, de laquelle surgit la voie, moqueuse dirait-on, qui plane sur le mystère, se drape dans des vents électroniques épais. Valéry Poulet n'hésite plus à serrer la voix, à l'inclure, la parer d'une aura extrêmement dense, au point de la faire disparaître... Mais non, la voix renaît, seule, part dans des volutes, s'arrête, repart... Et les forces obscures se déchaînent, des mouvements immenses balayent l'espace sonore, que la voix apprivoise, dirait-on, par ses arabesques. Elle est inaccessible, inassimilable, transcendant ces tremblements, ces séismes grondants. Majestueuse, elle domine et organise le chaos par sa lumière fulgurante, ses en allées imprévues. Quand les longs soubresauts se sont calmés, ne reste qu'une pulsation et des drones lointains, une poussière électronique, la trace persistante du Souffle...

   Une très belle rencontre entre l'extrême-orient et l'extrême occident, entre des traditions séculaires et les tendances les plus contemporaines, expérimentales. N'en déduisez pas trop vite que Fuji Yuki ne serait que d'un côté, oriental et traditionnel : son chant très libre rejoint aussi les expérimentations d'aujourd'hui.  Du dépouillement austère de "Neshama 1" à l'opéra électroacoustique impétueux de "Neshama 3" en passant par la transe envoûtante de "Neshama 2", un parcours singulier, superbe.

Paru en février - mars 2021 chez Snow in Water / 3 plages / 40 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp (N.B. : il y a trois pages bandcamp, une par composition.)

12 mars 2021 5 12 /03 /mars /2021 19:30
Stéphane Mauchand - Oxymel

   C'est en septembre 2007 que je découvrais la musique de Stéphane Mauchand, un des deux membres de Naïal, dont le disque Lucioles noires était sorti peu avant. Depuis, ce musicien amoureux des cornemuses - du Centre de la France mais aussi par exemple d'une cornemuse médiévale allemande, la Hümmelschen, et d'autres encore, a voulu confronter les timbres de ses cornemuses... à sa guitare électrique, mais aussi acoustique, et à des clarinettes diatoniques. Il s'inscrivait dans la lignée des années soixante-dix, où cornemuses et guitares électriques se côtoyaient dans les formations, établissant un pont entre la musique folk et le rock. Dans les années 2000, il s'est agi surtout d'établir une fusion, ce qu'il nomme une alchimie sonore, qu'il a choisi de baptiser Oxymel : « On est allé jusqu'à mêler le miel au vinaigre : que n'a pas essayé l'homme ? On a donné à cette liqueur le nom d'oxymel. » écrivait Pline dans ses Histoires naturelles. C'est bien d'une histoire naturelle qu'il s'agit, de la rencontre entre des sonorités qu'on n'associe pas forcément, pour nous propulser dans un monde intemporel. Les titres renvoient aussi bien au Moyen-Âge qu'à des pratiques poétiques ou quasi magiques. On y trouve Le Cabinet des Chimères, une Danse méphitique, une Suite orphique, Fantasmagoria, des Contrées éthériques, une Gyromancie de Nuit... Vous imaginez déjà ma joie première, des titres en français, des mots étranges et beaux, qui ouvrent des univers, ceux de Lovecraft, de Rimbaud, de Lautréamont ou de Jim Morrison. Précisons tout de suite que tout le livret, tous les renseignements sont livrés dans notre langue, enfin, ce qui devrait être la règle naturelle, me semble-t-il..., et bien sûr bilingue pour l'extrait de Strange Days.

  Je ne reviens pas sur les détails techniques et les indications fournies par le compositeur, très utiles (et terriblement absentes de tant de pochettes !). Il faut se laisser aller au plaisir de ce foisonnement mélodique, de ces lentes dérives sonnantes. Si le premier titre, "Le Murmure de l'Oublieur", sonne plus traditionnel, on est emmené par les compositions originales de Stéphane Mauchand en pays fascinants, où la guitare brûle entre les voix envoûtantes des cornemuses. "Le Cabinet des Chimères" associe la cornemuse allemande citée plus haut à la guitare basse et aux sonorités boisées de la clarinette : double tapis d'ombres insistantes et lumières pointues et troubles de la cornemuse. Comment ne pas être happé dans ces incantations, ces litanies ? Pas étonnant que vous voilà emporté dans une "Danse méphitique", écho des danses macabres et résonances vampiriques de l'autre partie, "Le Goéland des Carpates" : guitare rageuse, très rock, en ouverture, et cornemuses trépidantes. Le hard rock n'est pas loin, épais, méphitique en effet. La fusion est toxique, et de ce maelstrom sonore surgit une cornemuse enivrée, qui chante à perdre souffle, seule avec son bourdon, avant d'être rejointe par la guitare et de finir sur une rythmique appuyée. L'ombre de Lautréamont plane sur "Je te salue Vieil Océan", nonchalante mazurka à l'allure de houle profonde qui superpose dans son cours deux cornemuses à la guitare. La "Suite orphique", très marquée par les musiques répétitives - mais toute la musique de cornemuse n'appartient-elle pas depuis toujours à cette nébuleuse ?, est une émulsion en boucle, trépidante, qui renaît en échappées hallucinées, éraillées, puis dominées par une cornemuse qui joue en notes longuement tenues, en petites arabesques frissonnantes, soutenue par une guitare épaisse. À nouveau, le hard rock profile son museau. Le premier cd se termine avec "Fantasmagoria", titre splendide aux cornemuses dans les hauteurs, en plusieurs nappes chatoyantes, majestueuses.

   Si le premier cd offrait six titres entre cinq et onze minutes, le second comprend seulement trois titres, de huit à presque vingt-neuf minutes, ce qui ne doit pas étonner pour un instrument comme la cornemuse, fait pour sonner dans la durée, propice à l'installation d'une ambiance fervente se changeant volontiers en transe.

   Les "Contrées éthériques" du premier titre sont tenues par la grande cornemuse, dédoublée ( ou plus ?) parfois en des entrelacs virtuoses, dans un hymne puissant aux forces vitales, puis dans un passage plus lent, une mélopée prenante sous laquelle se love la guitare chantante en quasi sourdine, et un final sourdement allègre. La guitare se contorsionne au début de "Shapük Plinn", danse bretonne ensorcelante qui pourrait durer toute une nuit jusqu'à épuisement du sonneur et des danseurs et dont surgit un chant céleste, une envolée, "La Ballade d'Orthémius", que Stéphane Mauchand dit composée en l'honneur d'un facteur de cornemuse imaginaire, ballade irréelle dans des contrées enflammées. Sans doute un des grands moments de ce deuxième cd, qui justifie le passage de Strange days de Jim Morrison placé dans le livret. Apothéose avec "Gyromancie de nuit", cornemuses entrelacées aux guitares, avec l'appui rythmique de la batterie d'Éric Delbouys : des cercles, et encore des cercles jusqu'à tomber dans l'oubli de tout au centre du feu, au cœur des souffles.

   Une magnifique incandescence pour célébrer les cornemuses intemporelles ! Pochette et livret exemplaires : beaux et intéressants, impeccablement présentés !

Paru en février 2021, autoproduit / 2 cds / 9 plages / 94 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

   Le clip officiel pour Le Murmure de l'oublieur. Je suis heureux d'y avoir contribué en "provoquant" la rencontre entre Nicolas Lossec, l'un des réalisateurs du clip, et Stéphane Mauchand.

Stéphane Mauchand - Oxymel
1 février 2021 1 01 /02 /février /2021 18:00
Hauschka with Rob Petit & Robert Macfarlane - Upstream

   Upstream a été composé par le pianiste allemand Hauschka pour le film expérimental éponyme écrit par Robert Macfarlane, réalisé par Rob Petit, et tourné uniquement en vues aériennes. Le film suit le cours de la rivière Dee en Écosse en remontant vers sa source dans la chaîne des Cairngorms. Violoncelle, piano préparé, effets sonores et synthétiseurs occasionnels, voilà pour les deux premiers titres, purs instrumentaux. Le troisième, moins de la moitié de chacun des deux précédents avec à peine six minutes, est intitulé "Uisge Dhè" (Eau de Dieu) : il présente un poème en prose de l'écrivain Robert Macfarlane, dit en gaëlique par Nial Gordàn. Le bonus numérique, "Here the Heart Fills", est consacré à un autre poème du même écrivain dit en anglais par Julie Fowlis.

  "Movement 1" est une ample pièce d'un peu plus de treize minutes,  somptueusement incantatoire. Sur un fond lancinant de drones et de piano préparé aux grappes vives de notes réverbérées, de percussions frottées, le violoncelle semble lancer un appel répété nostalgique tel un cerf dans une haute futaie. Une ambiance à la Harold Budd, irréelle et vaporeuse, se dégage de la lente progression. Autour du violoncelle, les instruments construisent un ballet semi-liquide, parcouru de frémissements, troué d'aperçus mélancoliques, de soupirs, comme si le paysage survolé recelait une vie secrète aux manifestations discrètes, intrigantes. Le violoncelle se fait trompe, de plus en plus indolent, profond, presque haletant en sourdine, il envahit tout, brame et crie, comme traqué, se démultiplie entre graves tenus et torsades aiguës. Le mouvement se termine par un long glissé tumultueux de toute beauté.

   "Movement 2" commence avec un grondement sourd, martèlement de piano rejoint par le piano préparé et des voiles de synthétiseur. Puissance tellurique, mystères : la musique sur le seuil, comme en apesanteur, s'irise, irriguée de courants liquides. Magie de la pierre et de l'eau, écritures anciennes sur les rocs. Le temple n'est pas loin, tout résonne et devient poudroiement sonore. Coups et craquements, étincelles, puis le violoncelle rejoint la célébration majestueuse, tranquillement extatique. Le mouvement ne nous mène-t-il pas vers le haut pays ou (et) dans les entrailles de la terre ? Paix intérieure, paix des profondeurs, des vallées étroites de montagne. La musique de Hauschka est une vibrante célébration de la beauté confondante, énigmatique, de la nature sauvage.

   "Uisge Dhè" (nom gaëlique de la rivière Dee qui signifie Eau de Dieu) présente un poème dit en gaëlique par Niall Gòrdan. L'auditeur non écossais en est d'abord réduit aux sonorités rocailleuses de cette belle langue, accompagnées par les poussées lyriques du violoncelle et des bruits enregistrés d'eaux, et par des effets sonores qui soulignent la dimension merveilleuse, au-delà du dicible, du surgissement et du parcours de cette eau. Je pensais en écoutant ce poème dit à ce que fait aux Pays-Bas depuis des années le poète frison Jan Kleefstra dans des ensembles comme Piiptsjilling ou The Alvaret Ensemble.

   Enfin "Here the Heart Fills" (Ici le cœur se remplit) nous propose le poème original en anglais écrit par l'écrivain britannique Robert Macfarlane, lu par la chanteuse écossaise Julie Fowlis. Hymne lent aux eaux vives qu'on entend courir sur les cailloux ! Chuintements doux de la langue... Mystères d'une terre âpre qui nous envahit... et nous remplit le cœur !

   La rencontre entre une terre, une rivière, et une musique. Magnifique !

Paraît début février chez sonic pieces / 4 plages / 40 minutes environ

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

Ci-dessous le poème en anglais, en gaëlique, puis en français (traduction sous réserve) :

Upstream, by Robert Macfarlane
Shallows. Islands. Lower Ground.
Slower currents. Wider water.

Earth is skin, veins and traces.

River's chambers. Dwelling places.

Here, where channels braid and part, heart is safe at journey's start.

Upstream, water deepens. Water darkens.
Green loops. Brown pools. White rapids. Black shivers.
Would you risk this rise? Open yourself to the river's eyes?
Shadow sites on bank on brink.
Water cuts. Water harrows.
Drowned at last where the rock narrows.
Wide land here watches.

Wild forces here grow.

White water here sings.
What does it mean to move against the flow? Up to the sources?
Dark weather gathers to the north.

A death in the storm far out of her path.
An aircraft down in mist and crag.

Sweep searches for lost souls.

Fire shows orange at the pass.
Snowdrift, heather, wreckage, loss.
A ptarmigan feather, a gap to cross.
Ice holder, snow keeper.

Winter's fastness, storm maker.

Drift above moss, drift over bolder.

Time here is older.

Garbh Choire, the rough corrie.

Here black rock looks into you.

Here your footsteps falter.

This is a place where the spirit cracks, this is a place to turn you back.
Snow falls on a distant planet.

Snow settles deep down into granite.

Here on the distant planet, river rises.
Water wells up below the snow and flows away.
Wells up, flows away.

Here is where the heart falls.
Here is where the heart fails.
Here is where the heart fills.

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1 Haugh / Innis

Tanalach. Eileanan. Cluaintean uisge.

Craiceann an talamh le lorg is fèith. Sruthan an leud.
Cuisle an abhainn, cuisle-chinn.

Talamh beò. Talamh ainmichte. Talamh ìseal.

Talamh an sreathan. Làraichean dubhach, air bruach.

Seo sàbhailteachd cridhe aig toiseach turais.

2 Linn / Linn
San t-sruth shuas, doimhneachd is dubhadh uisge.

Lùban uaine 's linntean donna.
Coilich geala. Crithean dubha.
Onfhaidh, sruthadh, tumadh, tionndadh.

Dealgan-giùthais a' snìomh 's a' critheadh.
An rachadh tu 'm baol na builge seo?
Thu fhèin fhosgladh ro shùilean na h-aibhne?

Uisge a' gearradh, uisge a' cliathadh.
Bàit' mu dheireadh far 's cumhaing a' chreag...

3 Lairig / Làirig
Ciod is ciall bhith an aghaidh an t-srutha?

Talamh farsaing, seo, a' faire.
Geal-uisge, an seo, a' seinn.
Na h-uiread ga thoirt! Tìodhlacan airgid.
Ach duilich bhith 'm falach sa bheárn ro-mhór. sìde dhorch a' fàs mu thuath.
Bàs san t-sneachd, i fad o slighe.
Beart-adhair sìos sa cheò is sa chreig.
Ag iadhadh an tòir air anaman caillt'.
Teine òraiste sa bhealach.
Còinneach, mioca, mulad.
Sgrios is call.
Iteag tàrmachain.
Beàrn ri dol tarsainn.

4 Falls / Easan
Nì eòl do na h-aibhnichean ach far an tòisich iad fhèin.

An Garbh-choire, àite garbh:
Cumar deigh is cumar sneachd.
Daingean geamhraidh, fasgadh stoirme.
Cith thar liath-sgrath, cith thar ulpag.
Tìm an seo nas sine.
Uisge, an geal-stuth, tuitidh nas cruaidhe 's nas fhaide.

An seo a' chreag tha dubh le sùil ort.

An seo do cheuman dol nas maille.

Àit' e seo a sgàineas spiorad.
Àit' e seo a nì do thilleadh.

5 Wells / Tobraichean
An turas gu toiseach cha dèanar gun chùram.

Tuitidh uisg' air planaid fad-às.
Tàmhaidh uisg' gu domhainn san leacach.

Toiseachd tàthaidh geamhraidh a dheigh.

Geal is dall. Geamhradh fada.
Aiteal ainneamh geal na grèine.
An seo sa phlanaid fad-às, èiridh abhainn.

Èiridh uisge 's sruthaidh e.
Èiridh on chreig is sruthaidh e.
Cha dèan e dad, ach bidh mar tha...
An seo a thuiteas sìos an cridh'.
An seo a dh'fhàilnigeas an cridh'.
An seo a lìonas suas an cridh'.

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Hauts-fonds. Îles. Basse terre.

Courants plus lents. Eau plus vaste.

La terre est peau, veines et traces.

Les chambres de la rivière. Lieux d'habitation.

Ici, là où les canaux se tressent et se séparent, le cœur est en sécurité au début du voyage. En amont, l'eau s'approfondit. L'eau s'assombrit.

Méandres verts. Mares brunes. Rapides blancs. Éclats noirs.

Risqueriez-vous cette hausse ? Ouvrez-vous aux yeux de la rivière ?

Places d'ombre sur le bord de la rive.

Coupures d'eau. Herses à eau.

Noyé enfin là où la roche se reserre.

La vaste terre ici observe.

Les forces sauvages ici croissent .

L'eau blanche ici chante .

Que signifie bouger à contre-courant ? Jusqu'aux sources ?

Le temps sombre se rassemble au nord.

Une morte dans la tempête loin de son chemin.

Un avion plongé dans la brume et les rochers escarpés.

Recherches étendues pour âmes perdues.

Le feu est orange au col.

Congère, bruyère, épave, perte.

Une plume de lagopède, un fossé à franchir.

Porte-glace, garde-neige.

La stabilité de l'hiver, créateur de tempête.

Dérive au-dessus de la mousse, dérive plus audacieuce.

Le temps ici est plus ancien.

Garbh Choire, le cirque rude.

Ici, la roche noire vous scrute.

Ici vos pas hésitent.

C'est un endroit où l'esprit se fissure, c'est un endroit pour vous détourner.

La neige tombe sur une planète lointaine.

La neige s'installe profondément dans le granit.

Ici, sur la planète lointaine, la rivière monte.

L'eau jaillit sous la neige et s'écoule.

Jaillit, s'écoule.

Voici où le cœur chavire.

Voici où le cœur défaille.

Voici où le cœur se remplit.

8 novembre 2020 7 08 /11 /novembre /2020 18:04
Kaboom Karavan - The Log and the Leeway

   Un curieux sorcier sonore, ce musicien belge Bram Bosteels, alias Kaboom Karavan, dont le label berlinois Miasmah a sorti en juillet 2020 le quatrième album, The Log and the Leeway. Il utilise tantôt des instruments qu'il a fabriqués, tantôt de vieux instruments acoustiques à cordes, ou encore de l'électronique pour créer un univers personnel unique. À chaque fois, nous partons avec sa caravane pour d'étranges voyages : de la musique folk venue d'autres dimensions, comme il aime lui-même à dire de son inspiration.

Bram Bosteels en nouvel Orphée !

Bram Bosteels en nouvel Orphée !

Un violon se dédouble, se multiplie, chante un air un peu venu de l'Est de L'Europe, une flûte nous transporte en Turquie peut-être, une rythmique un rien balkanique nous entraîne irrésistiblement dans des boucles ensorceleuses : c'est " A Foregones Affair". Une voix grave articule une bribe d'incantation, une autre voix aigüe lui répond dans les tréfonds, tout un chœur souterrain, qu'on croirait surgi du film de Kusturica Underground, nous embarque sur "The Karavel", bateau fantôme envahi de bruits et de voix, traversé de giclées de saxophone, perdu, englué dans des brumes oniriques. "Bots" frétille, à mi-chemin entre l'Afrique des griots et une ode électronique minimale. "Silk Skin Armor" ? Un parfum soufi aux percussions étouffées, un lyrisme délicat comme de la peau en soie... Une guitare évoque l'Espagne, des grands drapés flamenco dans une ambiance passionnée, sombre et d'une incroyable élégance orchestrale : "Mindus" danse un menuet mystérieux de toute beauté ! Voici d'autres cordes, un chœur grave, pour "Void Boi", musique cérémoniale pour secte bogomile dans une crypte. Envoûtement garanti ! Des instruments grincent au début de "Kaban", on ouvre une trappe, un caveau peut-être, mais une musique enjôleuse cherche à en sortir, enfermée là depuis des siècles. La musique de Bram Bosteels joue avec notre imaginaire, séductrice qui prend le temps de déployer ses artifices mélodieux, si bien qu'on est ravi, de connivence avec l'artiste qui s'amuse à nous promener dans les allées tordues de ses prairies sonores. Un bon vieil harmonium sera idéal pour évoquer tous les esprits dans "Silent Barter", excellente bande-son pour film spirite, surtout si vous lui superposez un chœur éthéré, oscillant, toujours sur le point de disparaître entre les lattes du plancher. Les machines repartent ? "Patrulha" halète comme un train poussif, halluciné, tel ce transsibérien que prit peut-être Blaise Cendrars pour aller en Russie, passant dans des campagnes blafardes zébrées de rayures inquiétantes. Le périple se termine avec "Rebus Ndeg5", saturé de glissendos, de couinements, sur fond lourd de drone.

   Moi je suis embarqué d'un bout à l'autre par ce disque étonnant, merveilleux, à la fois grave et drôle, toujours sur la corde tendue du rêve !

En couverture une peinture de John Lurie, le saxophoniste fondateur des Lounge Lizards, groupe formidable.

Paru en juillet 2020 chez Miasmah Recordings / 10 plages / 42 minutes environ

Pour aller plus loin :

- le site de Kaboom Karavan

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

3 novembre 2020 2 03 /11 /novembre /2020 14:30
Rafael Toral & João Pais Filipe - Jupiter and Beyond

   Jupiter and Beyond se présente de prime abord comme la suite de Jupiter (2018), la précédente collaboration entre Rafael Toral et João Pais Filipe. Mais l'album est aussi le fruit d'une plaisanterie tandis qu'ils s'amusaient avec des gongs joués avec des archets, les effets de retour. Décision est alors prise de faire un disque à partir de cette session improvisée, en enregistrant dans l'atelier de João Pais Filipe à Porto, atelier dans lequel il a fabriqué le gong étonnant qui figure sur la pochette. À cette matière première Rafael Toral a ajouté plusieurs couches sonores par endroits, utilisant même une guitare électrique à laquelle il n'avait pas touché depuis 2003. João est à la grosse caisse, aux gongs et aux cloches, Rafael aux retours (amplificateur modifié MS-2) et à la guitare.

Deux longs titres de près de vingt-et-une minutes chacun constituent cet album sidérant, c'est le cas de le dire... Deux longs envols dans les espaces infinis tapissés de drones sourds, traversés d'objets sonores étranges. Froissements mystérieux de cymbales, couinements tordus de guitare, palpitations, battements, irisations, comme un voyage dans un trou noir. Le vaisseau avance irrésistiblement, happé par les espaces en constante métamorphose, et je pensais aux grands opéras de l'espace de Nathalie Henneberg. Au centre du premier titre, "Jupiter", on tombe dans un archipel contemplatif hanté par les gongs - comment alors ne pas songer à Alain Kremski, ce Maître des Gongs -, on entend des oiseaux interstellaires, toute la matière noire fermente en arrière-plan, c'est absolument splendide, on croit entendre un saxo perdu (gong frotté à l'archet ?). Des vagues de plus en plus denses de retours déferlent, lâchant un drone massif que viennent éclairer des cloches, d'autres gongs plus profonds, un véritable feuilletage des couches qui se frottent l'une contre l'autre. L'atmosphère est extatique, cérémonielle, tellement les sons sont vrillés, donnant presque l'impression d'entendre un thérémine au cœur d'un creuset gigantesque.  

João Pais Filipe

João Pais Filipe

"Beyond" s'ouvre sur des vents noirs, des mouvements dans l'ombre. La guitare frémit, se torsade, tandis que d'étranges plaintes étouffées envahissent l'espace. Des choses respirent avec difficulté, d'autres éclosent. Cet au-delà est plus inquiétant, trouble, palpitant de vies monstrueuses. Des cloches toutefois illuminent brièvement cet antre goyesque, ce foisonnement louche d'embryons effrayants. Puis gongs et cloches se répondent, l'épaisseur des graves contre la transparence gracile des aigus. Des chauves-souris se déplacent. La tension monte insidieusement, gongs et cloches aux frappes plus rythmiques, comme une invitation à la prière. Le crescendo se stratifie, s'accélère, une matière noire finement striée de lumières diffuses ; la grosse caisse fouette le cauchemar en pleine gestation. Au-delà de Jupiter, c'est Saturne dévorant ses enfants, la libre circulation des créatures difformes avant le rappel à la raison, les coups de gong et la cloche qui sonnent la fin des visions.

Magistral, fascinant.

À paraître le 6 novembre 2020 chez three : four records / 2 plages / 41 minutes environ

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

30 octobre 2020 5 30 /10 /octobre /2020 17:00
Joana Guerra - Chão Vermelho

   La chanteuse et violoncelliste portugaise Joana Guerra s'inquiète pour sa terre natale du centre du Portugal, habituellement plutôt boueuse, mais dorénavant toujours plus sèche, craquelée, d'où le titre de son disque Chão Vermelho (Sol rouge). Accompagnée par la violoniste Maria do Mar, par Carlos Godinho aux percussions et objets, avec des contributions de Sofia Queiróz Orê-Ibir à la basse et de Bernardo Barata au chant, elle-même joue aussi de la guitare portugaise, d'une guitare électrique préparée et des claviers. Chão Vermelho est au moins son septième album, en solo ou en collaboration. Je découvre qu'elle a d'ailleurs participé à l'un des albums du Alvaret Ensemble constitué autour de Greg Haines (piano) et des frères Jan et Romke Kleefstra.

"Rajada", courte ouverture instrumentale, nous plonge d'emblée dans une atmosphère de fastueuse et lancinante mélancolie : sur fond de percussions  résonnantes, les cordes se lamentent suavement, soutenus par la basse. Avec "Equinopes", une introduction au violoncelle solo, rejoint par le violon, nous prépare à l'entrée en scène de la chanteuse à la voix veloutée, envoûtante, et c'est une mélopée mélodieuse, en douces volutes sur les griffures de violoncelle et de violon. On s'abandonne à cette voix doublée par des chœurs en bourdon discret. Superbe ! "Pedra Parideira" (Pierre de Parideira, ou pierre de reproduction, symbole de fertilité) est un interlude plus abrupt, sorte de rituel murmuré-chanté, chamanique. Cette dimension rituelle se prolonge dans "Onna Bugheisha", hypnotique pièce à l'allure de danse médiévale conformément au sens du titre, qui désigne une sorte de femme-samouraï dans le Japon médiéval. S'agit-il d'évoquer la nécessité d'un combat pour éviter la mort de la terre ? Premier titre en anglais, "White animal" est un chant poignant dramatisé par le violoncelle pizzicato dans les graves, sur une cellule mélodique répétée ad libitum, juste fracturé par une coupure un peu plus de deux minutes avant la fin. La voix se déploie jusqu'au cri, avant une coda magnifique à l'archet. "Oasis" nous ramène à la fraîcheur d'une naissance : atmosphère tranquille, cordes glissées, percussions mystérieuses, voix en libres pirouettes vocales, violon enjôleur un rien tzigane, tout respire une joie simple et belle. "Entropicar" lui succède, bref interlude de violoncelle grinçant, déchaîné avant "Lume" (Feu), autre chant incanté par la voix brûlante (bien sûr !) de Joana, dont les échappées montent au ciel avec les cordes envolées. C'est une jolie pyrotechnie mélodique que ce bijou serti entre les pétales du violon, rythmé comme une complainte intense. Autre interlude, "Redução" nous ramène aux éructations d'un violoncelle en folie, étrange coq sonore poussant son cocorico énergique. Le disque se termine avec "Micélio" (Mycellium), hymne déchirant de beauté à fleur de corde, discrètement et très ponctuellement hanté par la voix de Joana, hymne qui voudrait se terminer comme un chant de victoire sans y parvenir vraiment.

   Un disque habité qui défie les étiquettes.

   À paraître le 13 novembre 2020 chez Miasmah / 10 plages / 34 minutes 

Pour aller plus loin :

- "Micélio" en écoute sur soundcloud :

20 juillet 2020 1 20 /07 /juillet /2020 17:00
Machinefabriek with Anne Bakker - Oehoe

   Oehoe est la rencontre de l'expérimentation électronique de Rutger Zuydervelt, alias Machinefabriek, prolifique et bouillonnant compositeur néerlandais régulièrement présent sur ce blog, avec les improvisations vocales sans parole de sa compatriote Anne Bakker, altiste et violoniste. Les deux artistes ont déjà plusieurs collaborations à leur actif, par exemple Short Scenes sorti fin 2018. Rutger enveloppe les vocalises et les arrangements minimalistes de cordes d'Anne dans des paysages sonores sortis de son imagination, puisque nulle parole n'indique un sens prédéfini.

   Une courte introduction nous plonge dans un onirisme océanique mœlleux, sorte de chant de sirène qui appellerait l'auditeur à venir se noyer dans les volutes vocales. Le titre suivant contient d'ailleurs le mot "sirène". Laquelle semble rejointe par des miaulements, des ronronnements de synthétiseurs. On se laisse glisser dans une douce hypnose rythmée, agrémentée de friselis de cordes. Le troisième titre éponyme fait songer à la polyphonie de la Renaissance, le clavier se fait clavecin pour une extatique suavité. "Harrewar", d'abord plus dissonant, bruitiste, n'est pas dénué d'un lyrisme orchestral aux accents dramatiques, avant une splendide coda en apesanteur, la voix en échappée libre sur un battement obstiné. Tout semble se brouiller avec "Stuiver", les cordes enchevêtrées avec l'électronique, mais la voix se détache, à la fois presque médiévale et moderne par ses parasitages. L'atmosphère est étrange, hantée par des surgissements divers comme au ralenti. Pour la deuxième version de "Oehoe", le clavecin revient, ponctue la voix doublée par les cordes, l'ensemble est doucement solennel. "Schim" navigue en eau profonde, tout paraît nous parvenir par écho à travers une grande épaisseur liquide, avec des frottements caverneux. La sirène n'est plus qu'une ombre émettant des souvenirs de sons. Elle ressurgit au premier plan de "Stemmig", court interlude en forme d'incantation fantaisiste. Le titre suivant, "Voorwaarts" (Vers l'avant), le plus long de cette série de pièces assez courtes avec ses presque cinq minutes, pourrait être une gigue, mais enveloppée d'une gangue sourde, qui prend l'allure d'un morceau de techno minimale habité par des phrases élégiaques décalées de cordes et un intermittent habillage électronique tout en rondeur glauque. L'album se termine avec la troisième version du titre éponyme, à nouveau habile détournement de musique ancienne avec clavier/clavecin et polyphonie raffinée un peu explosée.

    Rien à dire : c'est du beau travail sonore, plaisant à écouter. Je regrette pour ma part que rien ne soit développé. Je comprends le projet, on a évidemment le droit d'écrire des pièces courtes, des esquisses qu'il appartient à l'auditeur de prolonger. Peut-être ai-je trop écouté les longues pièces antérieures de Machinefabriek...

Paru en juin 2020 chez Where to know ? Records / 10 plages / 27 minutes environ

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :