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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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6 décembre 2016 2 06 /12 /décembre /2016 16:03
Krotz Struder - 15 Dickinson songs

   Y a-t-il ce qu'on appelle un « Jour » ?

   Julien Grandjean met en musique les poètes qu'il aime : Henri Michaux, Robert Walser, Fernando Pessoa, Heinrich von Kleist, Hölderlin, etc. Depuis quatorze ans ! Et je n'en savais rien ! Jamais entendu parler. Ainsi va la poésie aujourd'hui, souterraine. Souveraine pourtant lorsqu'on la débusque, qu'on la sort de la mine, soudain les diamants dans leur gangue commencent à briller, attendent d'être polis, sertis.

    Sous le pseudonyme rocailleux de Krotz Struder, il travaille comme un orfèvre la poésie brute d'Emily Dickinson (1830 - 1886), la recluse d'Amherst (Massachusetts), poétesse à peu près ignorée de son vivant, dont on découvrit l'essentiel des quelques mille huit-cent poèmes après sa mort dans un coffre fermé à clé. Chacun des quinze poèmes choisis devient une chanson, dont la durée assez brève varie entre une minute vingt et trois minute quarante-six, juste le temps de sertir le poème - rarement plus de quelques strophes - entre une courte introduction instrumentale et une répétition ou une coda. Voix, guitare acoustique ou électrique, clavier, chœurs : rien de plus, la simplicité au service de la poésie. S'agit-il de folk, de pop ? Question oiseuse ! Chaque chanson est un modeste combat pour mettre en valeur les textes d'Emily. Krotz Struder se situe dans la lignée d'un Georges Brassens, d'un Guy Béart, de ces artisans qui font vibrer les mots avec leur seule voix accompagnée de très peu. Ce dépouillement n'est pas pauvreté, il est hommage rendu à une poésie qui, surtout chez Emily Dickinson, est d'autant plus intense qu'elle est allusive, abrupte, découpée par ces tirets longs qu'on trouve partout comme des trouées par où descend l'inspiration fugace et fulgurante dans son mystère.

   Que l'album s'ouvre par le poème titré "The Foreigner" (les titres ne sont pas de la poétesse) n'est évidemment pas un hasard de la part d'un artiste qui se sent sans doute aussi étranger dans son siècle que la poétesse d'Amherst dans le sien.

Where every bird is bold to go
And bees abashless play,

The foreigner before he knocks
Must thrust the tears away.

Où chaque oiseau est fier d'aller
Où les abeilles jouent sans contrainte,
L'étranger avant de frapper
Doit réprimer ses larmes

   J'imagine qu'il adhère sans réserve aux mots de "Beauty" :

Beauty crowds me till I die
Beauty mercy have on me
But if I expire today
Let it be in sight of thee —

La Beauté m'assiège jusqu'à la mort
Beauté aies pitié de moi
Mais si j'expire aujourd'hui
Que ce soit sous tes yeux –

   On n'oubliera pas le magnifique "The Spot", avec son envoûtante introduction à deux guitares (?), qui a un petit côté Leonard Cohen, jusque dans la voix d'ailleurs : 

I never saw a Moor —
I never saw the Sea —
Yet know I how the Heather looks
And what a Wave must be.

I never spoke with God
Nor visited in Heaven —
Yet certain am I of the spot
As if the Charts were given —

Je n'ai jamais vu de Lande –
Je n'ai jamais vu la Mer –
Pourtant je sais à quoi ressemble la Bruyère
Et ce qu'est une Vague.

Je n'ai jamais parlé à Dieu
Ni visité le Ciel –
Pourtant je suis aussi sûre du lieu
Que si j'en avais la Carte –

   Krotz Struder réussit le tour de force d'illuminer par un accompagnement "hawaïen" ou hyper mélodieux des textes d'inspiration apocalyptique comme "The Ruin" ou "The Cap of Lead", ou à traiter de manière presque légère - j'ai pensé à "Avalanche" de Leonard Cohen, encore lui, en beaucoup moins dramatique, plus anecdotique, le mot n'étant pas ici péjoratif -  " The Thought before", pourtant marqué du spectre de la folie qui guette :

I felt a Cleavage in my Mind —
As if my Brain had split —
I tried to match it— Seam by Seam —
But could not make them fit.

The thought behind, I strove to join
Unto the thought before —
But Sequence ravelled out of reach
Like Balls — upon a Floor.

J'ai senti un accroc dans mon esprit -
Comme si mon cerveau s'était déchiré -
J'ai tenté de faire - Reprise sur Reprise -
Mais les pièces ne s'ajustaient pas.

J'ai lutté pour enchaîner une pensée
À la pensée suivante -
Mais j'ai perdu le Fil qui s'est emmêlé
Comme des Pelotes - Sur le sol.

"Red cravat" est traité comme un blues désabusé, prononcé du bout « de mes lèvres de granit ». "The Western Mystery" a la grâce alanguie d'une ballade chantée par un admirateur à demi ailleurs, qui n'en revient pas de ce qu'il voit. Car le disque est pris entre une noirceur et un émerveillement, les deux pôles de la poésie d'Emily, éternelle chercheuse d'un paradis improbable, à portée de regard qui sait, mais dont l'image est toujours concurrencée par des visions d'effroi. D'où l'incrédulité peut-être faussement détachée de "The little Pilgrim" :

Will there really be a “Morning”?
Is there such a thing as “Day”?
Could I see it from the mountains
If I were as tall as they?

Has it feet like Water lilies?
Has it feathers like a Bird?
Is it brought from famous countries
Of which I have never heard?

Oh some Scholar! Oh some Sailor!
Oh some Wise Men from the skies!
Please to tell a little Pilgrim
Where the place called “Morning” lies!

 

Y aura-t-i pour de vrai un « matin » ?
Y a-t-il ce qu'on appelle un « Jour » ?
Pourrais-je le voir des montagnes
Si j'étais aussi haute qu'elles ?

A-t-il des pieds comme les Nénuphars ?
Des plumes comme un Oiseau ?
Nous vient-il de pays fabuleux
Dont je n'ai jamais entendu parlé ?

Oh, un Savant ! Oh, un Marin !
Oh, un Sage venu des cieux !
Qu'il dise à une petite Pèlerine
Où se trouve le lieu nommé « matin » !

   Les choses ne sont pas comme elles devraient être : « Le ciel est bas, les nuages maigres », ce serait du Baudelaire, un coup de spleen, mais Emily ne désespère pas. En dépit des mauvais signes, elle ne cesse de célébrer la nature, son message, avec une candeur que rend fort bien Krotz Struder par son phrasé à peine mélancolique, sa distanciation, comme si tout cela nous parvenait de très loin, d'un autre monde, en témoigne le poème "The Letter" :

This is my letter to the world,
That never wrote to me, —
The simple news that Nature told,
With tender majesty.
Her message is committed
To hands I cannot see ;
For love of her, sweet countrymen,
Judge tenderly of me !

Voici ma lettre au Monde
Qui ne M'a jamais écrit -
Les simples Nouvelles que la Nature disait -
Avec une tendre Majesté
Son Message est confié
À des Mains que je ne vois pas -
Pour l'amour d'Elle - Doux - compatriotes
Jugez-Moi avec - tendresse

   Un disque qui fait du bien, qui réchauffe, parce qu'il nous parle, de nous, du monde, je veux dire du fond du monde, de ce monde lavé par les crépuscules, de ce monde à la beauté étrange, irréelle, « Nuit après Nuit son trafic pourpre / Jonche le débarcadère de ballots d'Opale » ("The Westerne Mystery"),  ce monde que le monde qui se prétend monde, le monde médiatique, ne voit plus jamais, dirait-on.

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Paru en septembre 2016 sur le label Wild Silence / 3 titres / 64 minutes environ

Pour aller plus loin :

- l'album en écoute (et à acheter, édition limitée) sur la page bandcamp :

- les traductions ci-dessus sont dues à Patrick Reumaux. On les trouvera dans :

Emily Dickinson, Le Paradis est au choix (Paradise is of the option), Librairie Élisabeth Brunet - Rouen, 1998 (repris aux Éditions Points, 2007, sous le titre "Emily Dickinson, Lieu-dit l'éternité, poèmes choisis, traduits et présentés par Patrick Reumaux). On trouve une autre traduction dans la collection Poésie / Gallimard, sous un autre très beau titre "Car l'adieu, c'est la nuit..."

 

Programme de l'émission du lundi 28 novembre 2016

Illuha : The Relationship of Gravity to the persistance of Sound (p. 3, 12'45), extrait de Akari (12k, 2014)

Grande forme :

* David Colohan / Richard Moult : A moorland shrine (p. 1, 21'34), extrait de Branded by Constellations (Fluid audio, 2015)

Michel Banabila / Rutger Zuydervelt : Macrocosms / Prey  (p. 5 - 6, 8'45), extraits de Macrocosms (Tapu Records, 2016)

Chris Brown : 13-11-8-6 (p.5, 9'20), extrait de Six Primes (New World Music, 2016)

Programme de l'émission du lundi 5 décembre 2016

Krotz Struder : The Spot / Beauty / The Western Mystery (p. 6 - 4 -11, 8'), extraits de 15 Dickinson Songs (Wild Silence, 2016)

Alexander Kandov : Olivine (Pisces) / Interlude II / Amethyst (Aries) / Chrysophas (Taurus) (p. 4 à 7, 14'), extraits de Crystals of the Zodiac (Etcetera, 1991)

Chris Brown : 13-6-5-4 / 7-6-5-4 (p.3 - 4, 16'), extrait de Six Primes (New World Music, 2016)

Anne-James Chaton / Thurston Moore / Andy Moor : Tout ce que je sais / Clair Obscur (p. 1 - 2, 12'), extraits de Heretics (Unsounds, 2016)

4 juin 2016 6 04 /06 /juin /2016 14:58
Pascal Bouaziz - Haïkus

« Les choses les plus belles qu'on dit, on les dit en chuchotant »

   Pascal Bouaziz ne cesse de renaître, de se multiplier aussi dirait-on. L'auteur-interprète de Mendelson venait de réduire la voilure pour se glisser dans le duo de choc de Bruit Noir. Il affiche maintenant son seul nom sur la couverture, même s'il a finalement fait appel à quelques musiciens pour l'accompagner. Finies les longues plages de Mendelson, les plongées dépressives et ténébreuses de Bruit Noir ? Bien sûr, le titre Haïkus annonce des formats courts, une dimension poétique. Mais la vision du monde est une. Il n'y a pas rupture, comme l'affirment certains critiques et journalistes. Il s'agit de variations sur des thèmes bouaziziens. Des variations d'une suprême élégance, concentrées, rechantées jusqu'à ce qu'elles nous atteignent enfin. Il faut ici que j'évoque ma première écoute. J'étais perplexe, déçu, irrité même par les répétitions insistantes que j'associais trop vite avec l'idée d'une pauvreté d'inspiration. Je me disais aussi que je ne voyais guère le rapport avec le titre. Lors de la deuxième écoute, tout a changé. Dans la société japonaise, le haïkaï ou haïku, dans sa forme très ramassée, célèbre l'évanescence des choses, saisit l'instant pour en extraire l'éternel. C'est un trait qui fuse, se détache sur le silence. Dans notre société bruyante et pressée, saturée, comment pourrait-il encore nous atteindre, surtout dans une mise en forme musicale ? Il ne reste que la répétition, le ressassement (un terme présent dans la chanson "L'Usine" de Bruit Noir). La répétition, c'est la vrille, l'insistance qui pousse le trait vers nous, jusqu'à ce qu'on percute, comme on dit. Elle n'est donc ni maladresse, ni pauvreté : elle est la penne de la flèche, qui la dirige et lui fait nous toucher. Sinon ? « De toutes ces voix / Ne m'arrive que du bruit » Ce bruit du premier titre, "Que du bruit", ne devient signe de vie qu'après avoir été répété, devenant « du bruit que tu fais dans la pièce à côté / du bruit que tu fais j'entends ta voix ». Il faut un temps pour débrouiller le bruit informe et collectif, entendre enfin le bruit qui a du sens parce qu'il y a quelqu'un derrière. Ce n'est qu'alors que surgit le mot "musique", après ce trajet de l'insignifiant au signifiant, de "toutes ces voix" à "ta voix". La musique naît de l'intime, elle peut alors être dite « nouveau pays natal / ma nouvelle langue maternelle » et pourra parler "plus que toi" parce que "j'entends ta voix"...Ne peut bien chanter que celui qui sait bien écouter la voix qui l'inspire, celle de sa muse ? Mine de rien, ce premier titre est l'art poétique de l'album.

   Un album qui traque, trappe les traces avec tour à tour une infinie douceur, une férocité tranquille et assumée, ailleurs un zeste d'amertume, et toujours comme une distance, une retenue, une pudeur bouleversante. Si Pascal chante vraiment ici, il reste à la limite du chuchotement et, ce qui m'agaçait au début, je le comprends maintenant comme une invite pressante à vraiment l'écouter, pas de manière distraite, comme on fait trop de choses aujourd'hui : c'est sa manière de forcer l'attention, à rebours justement de cette société du bruit. Les accompagnements bruitistes, presque expressionnistes de Mendelson et de Bruit Noir laissent la place à une ligne mélodique claire. Autour de la guitare de Pascal, celle d'Éric Jamier, la batterie de Pierre-Yves Louis (de Mendelson), de temps à autre le piano de Stan Cuesta et la voix de Lou sertissent sa voix dans une sorte de cocon de lumière qui illumine l'album. Certaines attaques de titres évoquent l'atmosphère frémissante des premiers albums de Leonard Cohen, surtout Songs of Love and hate : écoutez la guitare au début de "Miracle", comme un souvenir de cette extraordinaire chanson du canadien, "Avalanche".

Prendre du large, partir...loin dans les racines de l'émotion !

   L'art du haïku, chez Bouaziz, c'est de saisir la beauté où l'on ne sait pas ou plus la voir, pour la sertir dans une forme et, d'une certaine manière, en faire son viatique, une raison de vivre encore, malgré toute la laideur du monde, l'horreur suscitée par l'espèce humaine et ce qu'on appelle "civilisation". Dans "La trace", c'est « au supermarché la trace de ton dos » qui, disparaissant, laisse le "je" désemparé, désorienté. En creux, une critique de la déshumanisation de ces lieux marchands sinistres... Dans "Cessez d'écrire", c'est une plainte pitoyable contre le déferlement des confessions impudiques qui souille le monde. Le « Je ne suis pas curieux de vous connaître » n'est absolument pas à comprendre comme un signe de misanthropie, mais comme une protestation contre la disparition de la pudeur. Sans pudeur, plus de beauté possible. Le haïku représenterait alors le compromis entre le trop de mots et le silence, une tentative pour tout « nettoyer de l'intérieur ». Le titre suivant, "L'Être humain", est une magnifique illustration de cette pureté retrouvée. Une minute vingt-neuf d'émotion, guitares, duo de voix de Pascal et Lou, et quelques mots pour dire l'essentiel : « Parfois je me laisse aller avec toi / Je me laisse aller / Parfois je me laisse aller avec toi / Je baisse la garde / Tu me ferais presque croire (...) / En l'être humain. » Magnifique, et ce n'est pas fini. "Ta main", la plus longue, presque six minutes. Une danse un peu trop longue, « ta main je m'en souviens dans mon dos », des accents à la Gérard Manset, des souvenirs de tendresse, une guitare qui flamboie doucement. Cela pourrait durer toujours, le monde tourne autour de ta main, « d'autres corps me réchaufferont peut-être », mais le souvenir restera, illuminant. Chanson SUBLIME, d'une absolue pureté de ligne, à pulvériser toutes les niaiseries... "Miracle", c'est celui de la vie civilisée qui cache les instincts agressifs sous un vernis sentimental hypocrite : petite merveille d'humour acerbe, gravement délicieuse. Un petit côté blues pour "L'ombre", une invitation à regarder « sur le trottoir de ta vie (...) l'ombre que tu quittes / qui revient vers toi ». "Encore envie" est une belle célébration de la vie, guitares chantantes, rythme prenant : qui a dit que Pascal Bouaziz noircissait tout ? "Avec la peur" joue habilement de l'accompagnement haletant à la batterie, mais oppose là encore la peur au ventre, affolante, et une émouvante demande de lumière. La chanson suivante, "Toutes ces guerres" prend une certaine distance avec tous les ennemis de toutes les guerres, victorieuses ou non, pour demander avant tout la paix. N'est-ce pas un chemin d'espoir que le nouveau Pascal Bouaziz trace, chanson après chanson ? Dans "Loin", la double affirmation « Nous partirons toujours / Nous ne sommes jamais arrivés » sert de refrain à une balade fragile ponctuée de deux moments graves, instrumentaux : encore un superbe titre pour ce qui prend l'allure de l'annonce d'un départ décisif, rimbaldien qui sait. Une composition creusée par le désir d'un ailleurs..."S'il ne fallait que ça" poursuit de manière énigmatique le titre précédent. Du courage, de la patience ne suffisent pas...parce qu'il faudrait aussi ce qui est formulé en dernier, de l'amour. Pour quoi faire ? Mourir, ou continuer à vivre, encore et malgré tout ? Je penche pour la seconde voie, me fiant à ceux qui ont rencontré Pascal, qui l'ont vu en concert (je l'ai hélas manqué de peu récemment...), qui disent ses sourires, son humour, quand bien même ce pourrait être évidemment celui du désespoir, je sais. La dernière chanson, à laquelle j'ai emprunté le titre de cet article,  me paraît aller dans ce sens.

Pudeur et chuchotements : écoutez la voix très douce d'un homme d'aujourd'hui. Quel bonheur ! Quel baume sur les braillements médiatiques, ce monde imbu de son importance !

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Paru en 2016 chez Ici d'ailleurs / 13 titres / 41'.

Pour aller plus loin :

- pour acheter l'album, la page d'Ici d'ailleurs

- l'album est en écoute sur soundcloud

Programme de l'émission du lundi 23 mai 2016

Douwe Eisenga : Simon songs 15 - 16 (Pistes 15 - 16, 11'), extraits de Simon songs (édition numérique, 2015)

Grande forme :

*Arvo Pärt : Adam's Lament (p. 1, 24'09), extrait de Adam's Lament (ECM New series, 2012)

Maninkari : Orgue et alto (p. 1 à 3, 18'), extraits de Oroganolaficalogramme (ferme-l'œil, 2016)

Programme de l'émission du lundi 30 mai 2016

Pascal Bouaziz : Que du bruit / La trace / L'être humain / Ta main (p. 1 - 2 - 4 - 5, 13'30), extraits de Haïkus (Ici d'ailleurs, 2016)

Aidan Baker : Element #1 / K (p. 1 - 2, 8'40), extraits de I wish too to be absorbed (Important Records, 2008)

Max Richter : Path 5 (delta) / Space 11 (invisible pages over) (p. 2 - 3, 16'30), extraits de from SLEEP (Deutsche Grammophon, 2015)

Maninkari : Orgue et percussions / Orgue et alto (p. 4 - 5, 10'32), extraits de Oroganolaficalogramme (ferme-l'œil, 2016)

Tim Hecker : Collapse sonata (p. 10, 4'13), extrait de Love streams (4AD, 2016)

9 février 2016 2 09 /02 /février /2016 09:57
Institut  - Spécialiste mondial du retour d'affection

Bienvenue dans l'ère du vide post-moderne

   Après Ils étaient tombés amoureux instantanément publié en 2011, le groupe Institut, fondé par Arnaud Dumatin et Emmanuel Mario, récidive : il tente à nouveau d'envahir le marché avec Spécialiste mondial du retour d'affection, un album de onze chansons bien enlevées : rythmes vifs, arrangements soignés où claviers et programmation sont relevés de touches de cuivres, de guitare, tandis que la voix douce, tendre et un brin ironique d'Arnaud Dumatin se cale régulièrement sur de séduisantes voix féminines.

   Il faut se méfier des chansons d'Arnaud, harmonieuses, insidieuses. Elles vous prennent au fil de paroles qui n'ont l'air de rien, de venir de la publicité, des informations, des propos anodins de chacun dans des situations de travail, d'observations de la vie quotidienne. Vous sortez de chez le médecin , vous circulez dans la ville, « Il y a des parts d'ambiance / Ici aussi des prises de conscience / Il y a des parcours de santé / Il y a des portiques de sécurité ». Cet enregistrement apparemment neutre du monde d'aujourd'hui en dévoile l'envers. Sourd alors une secrète mélancolie à entendre l'insignifiance d'un univers sans transcendance, « à regarder un homme qui se noie / Ici je n'ai pas assez de voix ». On n'est plus que spectateur indifférent, machine enregistreuse, on glisse dans la médicalisation, la professionnalisation, la consommation, dans un monde de rêves fabriqués par la publicité comme dans " La majestueuse baie de Wellington". Comme sur l'album précédent, cet univers est celui des listes obsédantes : chacun est pressé de faire des choix, d'afficher des préférences : « Tu préfères être urologue ou vendeur chez Castorama ? / Tu préfères un plancher flottant ou un crédit revolving ? » "Tu préfères courir dans le désert" décline ainsi une série d'alternatives résumant la condition de l'homme unidimensionnalisé dans un univers où tout s'équivaut. La malice des paroles d'Arnaud est de dynamiter en douce ces faux choix en pointant leur point commun sous-jacent, une égale déculturation : « Tu préfères être islamiste radical ou t'appeler Kévin ? /(...)/ Tu préfères oublier l'essentiel ou vivre à Disneyland ? ». "Aujourd'hui" égrène une série de regrets suivis de désirs, "Parler de moi" est une satire délicieuse qui met à jour le lien troublant entre les petites annonces des sites de rencontre et les entretiens d'embauche. "À un autre moment" dit le rêve « de se laisser porter par un courant doux et chaud » dans l'oubli du passé, de tout ce qui n'est pas le confort, sans « aucun souvenir de ce qui ressemble à un événement » : l'utopie terrible d'un monde aplati, aseptisé, sécurisé, soigné physiquement et mentalement. Dans ce monde, la demande en soins est exponentielle, d'où le succès d'un Spécialiste mondial en retour d'affection qui donne son titre à la septième chanson et à l'album. Les nouveaux marabouts extirpent toutes les causes d'échec pour vous réinsérer dans le grand marché. "Dis-moi ce que tu penses" parodie tous les sondages qui demandent votre avis sur tout, ne vous laissant jamais le temps de vraiment penser, bien sûr.

   À partir de "Cette arme et Ces menottes ne sont pas les miennes" la belle surface aseptisée de ce meilleur des mondes se craquèle : voici un homme accusé de meurtre « dont la culpabilité est criante », les preuves assenées par la police scientifique accablantes. Mais ne s'agit-il pas d'une machination policière ? La chanson laisse planer le mystère, on ne saura pas. "Cet homme-là est mort" explore une autre énigme, la mort d'un homme important « abattu par un intermittent / un technicien de cinéma / obsédé par les attentats », la mort d'autres hommes peut-être aussi, dont un qui aurait fui les réunions « et toute forme de concertation ». Après ces deux énigmes, le très beau et très court intermède intitulé "Fugue bergmanienne" amène le dernier éloge ironique d'un monde vide où il n'y a « pas d'autre politique », où il n'y a pas de temps pour une relation amoureuse, où le citoyen moyen qui n'est pas déviant et ne comprend pas la polémique aime le gratuit, les catalogues de mobilier urbain ou le logo de Monsanto, mais la voix féminine qui prend le relais avoue ne pas se sentir en sécurité même les volets fermés, se réveiller toujours la nuit, la voix d'Arnaud se joint à elle et les deux voix réunies terminent en martelant "Je n'ai pas besoin d'ennemi" comme pour éloigner les cauchemars, ce revers refoulé de leur égoïsme assumé.

  Il va sembler étrange à quelques lecteurs que je termine cette revue par un extrait de livre. Cet album donne à penser : c'est suffisamment rare pour ne pas être passé sous silence. Quant à moi, je m'en réjouis d'autant plus que les chansons sont agréables à écouter, prenantes, voire fascinantes. Alors, je n'hésite plus à mettre ce fragment en exergue :

   « Le néo-narcissisme se définit par la désunification, par l'éclatement de la personnalité, sa loi est la coexistence pacifique des contraires. À mesure que les objets et messages, prothèses psy et sportives envahissent l'existence, l'individu se désagrège en un patchwork hétéroclite, en une combiantoire polymorphe, image même du post-modernisme. Cool dans ses manières d'être et de faire, libéré de sa culpabilité morale, l'individu narcissique est cependant enclin à l'angoisse et à l'anxiété ; gestionnaire soucieux en permanence de sa santé et risquant sa vie sur les autoroutes ou en montagne; formé et informé dans un univers scientifique et perméable néanmoins, fût-ce épidermiquement, à tous les gadgets du sens, à l'ésotérisme, à la parapsychologie, aux médiums et aux gourous...» C'est extrait de l'essai L'Ère du vide de Gilles Lipovetsky, page 125 de l'édition parue dans la collection "Les Essais" sous le numéro CCXXV, chez Gallimard en ...1983 ! Cherchant un titre à mon article, j'ai pensé à "l'ère du vide". Retrouvant le livre dans ma bibliothèque, je l'ai refeuilleté et je viens de tomber sur ce passage qui me semble un excellent éclairage de la vision donnée Arnaud Dumatin.

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À paraître en février 2016 chez Quadrilab / 12 titres / 38 minutes.

Pour aller plus loin :

- une vidéo "glaçante" de Denis Côté et Nicolas Roy pour le premier titre : une manière de pointer la dimension chirurgicale des textes !

- Un autre titre est écoutable sur la page bandcamp consacrée à l'album.

- Un p'tit coup de chapeau à une chronique amusante écrite à la Arnaud Dumatin !

Programme de l'émission du lundi 25 janvier 2016

Michael Gordon : Gene takes a drink (Piste 3, 5'57)

David Lang : unused swan (p. 5, 5'20)

Jóhann Jòhannsson : Hz (p. 7, 6'55)   extraits de Field Recordings (Cantaloupe Music, 2015) par le Bang On A Can All-Stars  Trois morceaux écoutables dans ce disque qui est à mon sens le plus calamiteux produit par cet Ensemble. De la détestable influence du conceptuel en musique :  la présentation, prétentieuse et vide, vise à légitimer une musique sans véritable intérêt, sauf pour les trois extraits choisis.

Institut : Aujourd'hui / Parler de moi / À un autre moment (p. 4 à 6, 11'), extraits de Spécialiste mondial du retour d'affection (Quadrilab, 2016)

Machinefabriek & Anne Bakker : Deining (piste unique, 26'04), extrait de  Deining  (?, 2015) Des valeurs sûres, ces deux-là, mais on regrettera la brièveté du disque : à quoi bon éditer un cd ??? Et pourtant je ne suis pas pour la dématérialisation !

Programme de l'émission du lundi 1er février 2016

Institut : Spécialiste mondial du retour d'affection / dis-moi ce que tu penses / Cette arme et ces menottes ne sont pas les miennes (p. 7 à 9, 8'30), extraits de Spécialiste mondial du retour d'affection (Quadrilab, 2016)

Deux compositrices : un hommage à la Grèce

* Christina Vantzou : Valley drone / Laurie Spiegel (p. 1 & 2, 10'50), extraits de N°3 (Kranky, 2015)

* Eleni Karaindrou : Elegy for Rosa / Fairy tale / Return / Wandering in Alexandria / Rosa's song (p. 2 - 3 - 5 - 6 - 13, 11'30), extraits de Music for films (ECM, 1991)

Les Absolus du piano :

Alvin Curran : The Last Acts of Julian Beck (21'50), extrait de Schtetl Variations / For Cornelius / The Last Acts of Julian Beck (Mode, 1995) Piano : Yvar Mikhashoff

24 novembre 2015 2 24 /11 /novembre /2015 16:21
Bruit Noir - I / III

L'ère du désenchantement

   Bruit Noir est né d'une idée de l'un des deux batteurs de Mendelson, Jean-Michel Pires, qui a invité Pascal Bouaziz à venir sur scène dire un de ces textes sur une de ses compositions, puis à enregistrer un titre en studio en tant que contribution à l'un de ses albums. La proposition débouche...sur cet album de dix titres (15 seraient même enregistrés). Musiques signées Jean-Michel Pires, qui utilise percussions, cuivres et synthétiseurs / claviers. Les textes de Pascal Bouaziz sont des improvisations. Le titre I / III signale qu'il s'agit d'un début de série : le deuxième devrait mettre l'accent sur l'électronique, nous dit-on. Voilà pour l'histoire, la genèse du projet, bien présentée sur le site de la maison de disque par Stan Cuesta, longtemps journaliste de Rock & Folk, musicien et écrivain, qui signe un très bel article élogieux. Que me reste-t-il à ajouter ?

   À sa manière, Bruit Noir renoue avec la chanson engagée, subversive et libertaire, qui ne cherche pas à plaire, mais à produire un choc. Bruit Noir est un antidote puissant à la société d'endormissement du divertissement, baptisée "entertainment" par les anglo-saxons. Bruit Noir déplaira donc à tous ceux qui veulent du beau bien lisse, consensuel. Bruit Noir déferle, dérange, dès l'étrange "Requiem"...« pour Pascal Bouaziz, (...) avec beaucoup de batterie et beaucoup de bruit (...) pour étouffer les cris (...) Personne ne comprend rien / Personne ne comprend son geste », comme un suicide inaugural, symbolique, qui libère la parole-cri, la parole-bruit-noir, ce qui devait sortir n'en déplaise aux survivants, un règlement de compte avec lui-même non dénué d'humour noir, une mise en perspective implacable de certains aspects (parfois oubliés, refoulés) de la réalité d'aujourd'hui. "Joe Dassin" examine ce qui reste d'une passion, à peine un nom associé au souvenir d'une chatte, pour constater « qu'il y avait plus de tendresse avec cet animal en une seule après-midi qu'entre toi et moi si on était resté collés ensemble toute une vie. » L'amertume décape, met à nu, ressasse le mensonge des illusions sentimentales. "L'Usine" dévoile l'horreur de l'exploitation dont "on n'a pas idée (...) quand on est comme moi parisien, protégé, chanceux de la vie », chaque mot (ou expression) séparé des suivants par un martèlement, un sectionnement dont on comprendra que c'est l'image sonore d'un sécateur ou de la scie électrique à découper les bœufs évoquée ensuite jusqu'à la nausée. Au passage, elle égratigne tous ceux qui se plaignent de leur sort (lui-même compris) alors qu'ils sont loin de vivre un enfer comparable. Pascal Bouaziz dérange les lignes d'une bien-pensance. Ses textes sont engagés, mais pas pour assener une pensée, pour forcer à penser le monde, soi-même et les autres, sans complaisance : à la manière d'un moraliste lucide et impitoyable, il traque les discours convenus, débusque les langues de bois, les impostures, sans oublier de faire rire.    

    Il se regarde se défaire devant le miroir, avec « les gencives qui disparaissent » et ses lambeaux de souvenirs, dans "Joy Division", hommage à l'enthousiasme qui a illuminé les « treize appartements où (il) a vécu », hommage au miracle d'un artiste qui résiste à la marée d'abrutis qui l'ont entouré. La chanson devient méditation sur « l'horreur de la vieillesse », avec des images-repoussoirs, sur les divisions de la joie et les camps. Passé et futur, souvenirs personnels et souvenirs collectifs se télescopent pour composer l'autoportrait désolé d'un homme sensible...qui sait se tourner en dérision dans "Je regarde les nuages", clin d'œil à Baudelaire. Cet homme qui « se sent bien....comme un con » en regardant les nuages se présente comme un perpétuel inquiet, vaguement paranoïaque comme la société d'aujourd'hui. La musique dépouillée, cliquetante, vibrante, entre rock minimal post punk et éclats de free jazz, souligne parfois presque comme un léger halètement, une respiration chronométrique, les mots émouvants de cet écorché à la voix paradoxalement si pleine de douceur.

   Les quatre titre suivants, "La Province", "Manifestation", "Low Cost" et "Sécurité sociale" mettent en scène un homme (Pascal Bouaziz, mais ne soyons pas réducteur...) confronté au rien social, au vide, à la déréliction. C'est le désert des villes de province, Chartres ou Le Mans dans le sillage de Jean-Luc Le Ténia, Charleville-Mézières. Quant aux manifestations, elles sont envahies par les cons, qui « s'arrêtent quand il n'y a plus personne à lyncher, plus de magasins à dévaster, plus personne à défoncer (..) y a rien qui fasse plus flipper qu'une manifestation, de toute façon je ne supporte plus les sauvages, leurs cris, on dirait de la connerie sur pied » : on ne saurait plus clairement dire sa méfiance, son dégoût pour des rituels détournés peut-être de leurs objectifs, pour les foules, pour l'humanité. La musique saturée de percussions sourdes, la voix déformée par un porte-voix rendent l'atmosphère étouffante, expriment la puissante vague de dégoût, le rejet d'une humanité qui ne manifeste jamais pour le droit de ne pas avoir de point de vue, pour le droit de ne pas aller au travail, de faire la sieste, pour le droit à l'hibernation, qui ne demande des droits que pour dépenser son argent dans les soldes. La veine satirique explose encore (si j'ose l'écrire) dans "Low Cost", qui s'indigne contre la manière dont « le miracle de voler dans les airs » peut déboucher sur une « expérience humiliante de l'humanité » : il fallait oser pour s'en prendre au leurre du "pas cher", au cœur de nos sociétés marchandes. "Sécurité sociale" prend pour refrain obsédant « Tous nos correspondants sont actuellement occupés / Veuillez renouveler votre appel », tourne autour de formules qui disent l'absurdité d'un monde faisant « exprès de faire attendre les gens ».  Le titre martèle alors un « C'est fait exprès » associé à des idées d'impasse, de complexité. Il n'y a pas d'issue, il n'y a plus rien, et l'emploi de cette dernière formule renvoie évidemment à ce texte majeur, flamboyant, de Léo Ferré, car l'album, s'il est traversé par des fantasmes de suicide, de disparition, d'élimination des abrutis, des mecs, exprime en creux une protestation, une révolte contre le désenchantement du monde, les humiliations qu'il multiplie.

    La dernière n'est pas la moins terrible. Le disque se termine par un bouleversant "Adieu" à l'enfance, « piège maudit », avec la figure du grand-père, dont on comprend qu'il est un rescapé d'une horreur plus ancienne, un adieu aux souvenirs chaleureux, mais aussi au traumatisme vécu entre la dixième année et ses quatorze ans avec l'ami de sa maman qui lui parlait d'amour et l'a détruit : confession autobiographique ou fiction, on ne sait plus, peu importe. Toutes les espérances sont déçues, trahies, empêchées...mais « je suis vivant, et vous êtes tous morts depuis très longtemps ».

   Un grand disque, inoubliable, dans la lignée du triple cd sorti par Mendelson. Une rencontre avec deux artistes qui nous convient à regarder le monde en face, et ce n'est pas très beau, l'actualité de ces derniers jours ne me fera pas écrire le contraire. Heureusement, il nous reste des bouffées d'émotion, et l'amitié pour Bertrand, qui lui a prêté un livre avec les paroles de Ian Curtis...Mis bout à bout les dix textes racontent une histoire, prennent la consistance d'une esquisse de roman vrai, qui fait paradoxalement du bien à entendre dans un monde saturé de communication mensongère, de discours creux et dangereux. Gardons l'espoir ! Comme je l'écrivais à propos du triple album de Mendelson, il y a encore quelqu'un, et en plus ils sont au moins deux !

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I / III, paru en octobre 2015 chez Ici d'Ailleurs / 10 pistes / 43 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- Une vidéo signée Emmanuel Bacquet pour "Requiem" :

- le quatrième titre, "Joy Division", en écoute :

Programme de l'émission du lundi 9 novembre 2015

Bruit Noir : L'Usine / Joy Division (Pistes 3 & 4, 10'30), extraits de I / III (Ici d'Ailleurs, 2015)

Aurélien Dumont : Échappées -pause pluitées (p. 3, 15'25), extrait de While (NoMadMusic, 2015)

Mathias Delplanque : Fell / V (p. 3 & 4, 18'05), extraits de Chutes (Baskaru Records, 2013)

James Mc Vinnie (/ Nico Muhly) : Hudson Preludes / Take care (p. 1 - 2, 8'), extraits de Cycles (Bedrrom Community, 2013)

Programme de l'émission du lundi 16 novembre 2015

Michael Gordon : Rewriting Beethoven's Seventh Symphony (p. 2 à 5, 21'45), extrait de Dystopia (Cantaloupe Music, 2015)

Mathias Delplanque : Bu /Flo (p. 5 & 6, 8'40), extraits de Chutes (Baskaru Records, 2013)

Bruit Noir : Je regarde les nuages / La Province (p. 5 & 6, 7'10), extraits de I / III (Ici d'Ailleurs, 2015)

King Midas Sound + Fennesz : On my mind / Waves (p. 2 - 3, 11'), extraits de Edition 1 (Ninja Tunes, 2015)

13 octobre 2015 2 13 /10 /octobre /2015 15:25
Mansfield TYA - Corpo Inferno

   D'où sortent-elles, ces deux-là ? Julia Lanoë et Carla Pallone, auteurs, compositeurs et interprètes de Mansfield TYA, font souffler sur la chanson française un vent de fraîcheur et de trouble folie. Après l'excellent NYX que j'ai acheté dans les minutes qui ont suivi ma première écoute de leur dernier opus, Corpo Inferno est un autre bijou atypique, acide et noir, série de préludes en états d'âme mineurs à la fin des temps. 

   Dès "Bleu Lagon", on y est, lâchés dans cet univers déglingué où il est question de fuir, de retrouver un monde idyllique...mais le lagon est "rouge sang", ne ressemble pas à une publicité pour agence de voyage. Sur une musique bondissante se dit la déréliction de ceux qui n'ont plus "nulle part où (se) barrer" et dont la seule ressource est de "faire la fête à en crever". "BB" a des allures de ballade techno hypnotique, claviers glissants et percussions au premier plan, le texte martelant les indices d'une passion mystérieuse sur fond de renards qui "passent dans la brume". Le disque vire très loin avec le magnifique "Gilbert de Clerc", miniature bouleversante évoquant aussi une passion, sur fond de guerre et de courtoisie médiévale cette fois : « Vos mots me sont si chers que / Je vous préfère mystérieux // Écrivons-nous pendant la guerre / Des lettres, des lettres de feu / Et s'il n'y a pas la guerre / Je vous en prie Gilbert / Trouvez une bataille au mieux. » "Jamais Jamais" est une histoire de disparition en forme de conte servie par une musique entre classique de chambre et rock : « Je suis devenue l'eau du lac / Du lac à deux pas de chez toit / Plus près je suis moins tu me vois. » Et puis j'ai craqué, envoûté par "Sodome et Gomorrhe", texte magnifique qu'il faudrait citer en entier et musique élégiaque, violon et violoncelle suaves à souhait dans une atmosphère déliquescente à la Michael Nyman et à la Peter Greenaway. Un quatrain extrait des Contemplations de Victor Hugo trouve une incroyable résonance à être décliné à la fois par la voix frêle d'une des deux et par une sorte de vocodeur qui la double en grave déformé avant de laisser la place à une montée synthétique, au surgissement de voix éthérées lointaines : il s'agit toujours de disparition possible, de vie qui s'en va. Le texte est alors repris à une ou deux voix très claires, diaphanes, avec un doux battement percussif, l'ensemble prenant l'allure d'un air médiéval revisité. Un sommet ! Des percussions étouffées et sourdes, des cordes frémissantes, c'est l'entrée dans "La Fin des temps", chanson hallucinée : « Amis, nous repartons ce soir / Vers les demeures inexistantes / Nous irons panser nos blessures / Encore, auprès d'une innocente / Et ce sera toujours un matin ou / Un soir // C'est la fin du monde, on attend » Voix limpides, pâles, halètements, accompagnement feutré et intense à la fois, d'une mélancolie sublime, c'est la magie de Mansfield TYA. "Das Tod und das Mädchen" est un interlude instrumental et choral qui contribue à l'ambiance noire de l'ensemble, même si le seul titre chanté en anglais, au titre français de "Loup noir", pourrait sembler de prime abord apporter une lumière avec la voix presque enfantine du début, celle de Shannon Wright qui a aussi écrit le texte et la musique du titre. On s'aperçoit qu'il s'agit de temps qui s'estompe, passe, peut-être une évocation du petit chaperon rouge dans l'attente du loup noir qui viendra voler sa respiration. "Palais noir" évoque, lui, un loup blanc : ambiance frénético-synthétique, « effrayant brouillard » qui cerne les enfermés dans ce palais noir gardé par un inquiétant cerbère, nous sommes déjà en enfer, nul doute. Suit un instrumental très beau, "Fréquences", hanté par des boucles minimales, traversé de sons venus d'un monde englouti dirait-on. Que reste-t-il dans cette désolation ? "Le monde du silence",  batterie en avant, claviers et cordes sautillantes pour un texte rien moins que désespéré qui dit à nouveau la fuite et la déception à la clé, car « Seulement voilà je me fais chier / La vie est triste sans bourreau / Je n'ai personne sur qui cracher / Mes cris sont étouffés par l'eau // Dans le monde du silence, / Je m'emmerde ». Il existe pourtant un havre inattendu, "Le dictionnaire Larousse", étrange ballade dans les mots, dernière aventure où « Il y a de quoi passer une vie », oui, ... « Entre amour et zoophilie ». Le dictionnaire invite à la dérision, certes, mais il est le refuge du dérisoire, lui aussi, même s'il révèle que « « Ecce homo » / Ne veut pas dire « être pédé » ».

    "La nuit tombe", sur un court texte de Julie Redon, scandé par des percussions métalliques, termine de manière grandiose et belle cet album inspiré. C'est un chant hypnotique, un cri de révolte, un refus martelé par la reprise des négations qui terminent chacun des trois distiques. 

   Un disque extraordinaire à écouter de toute urgence. Et précipitez-vous sur NYX, sorti en 2011, qui atteint lui aussi des sommets avec des titres comme "La notte" ou "Animal", pour n'en citer que deux. Quant à moi, je vais à rebrousse-temps sans doute me procurer Seules au bout de 23 secondes (2009), dont le titre me plaît tant...

   J'allais oublier ! Je salue un livret exemplaire, qui comprend tous les textes, donne toutes les informations sans se croire obligé de les mettre en anglais, de surcroît magistralement illustré par une série alliant têtes et fragments de colonnes antiques, personnages enduits de blanc comme le reste, qui sont comme des pierrots sublimes, des bonzes engagés dans la voie négative.

 

Mansfield TYA - Corpo Inferno

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Corpo Inferno, paru en 2015 chez Vicious Circle / 14 pistes / 43 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- le site de Mansfield TYA

- le disque en écoute et en vente sur bandcamp :

Programme de l'émission du lundi 5 octobre 2015

Astrïd : Goulphar / Lanterna (Pistes 3 & 4, 19') , extraits de The West Lighthouse is not so far (Monotype Records, 2015)

Mansfield TYA : Gilbert de Clerc / Jamais Jamais / Sodome & Gomorrhe (p. 3 à 5, 6'), extraits de Corpo Inferno (Vicious Circle, 2015)

Aurélien Dumont : Eglog (p. 2, 12'29), extrait de While (NoMadMusic, 2015)

Jim Fox : Black water (titre unique, 18'05), extrait de Black water (Cold Blue Music, 2013)

Programme de l'émission du lundi 12 octobre 2015

Mansfield TYA : La notte / Animal (p. 2 - 3,  6'), extraits de NYX (Vicious Circle, 2015)

Astrïd : Grey nose / Peacock (p. 5 & 6, 12'30) , extraits de The West Lighthouse is not so far (Monotype Records, 2015)

Aurélien Dumont : Eglog (p. 2, 12'29), extrait de While (NoMadMusic, 2015) Rediffusion car je l'avais tronqué par manque de place !!!

Michael Jon Fink : Invocation / Hieroglyph / Melos (p. 1 à 3, 6'50), extraits de From a folio (Cold Blue Music, 2014)

Alessandro Bosetti & Chris Abrahams : Greenhouses (p. 6, 11'58), extrait de A Heart that responds from schooling (Unsounds, 2015)

15 septembre 2015 2 15 /09 /septembre /2015 16:13
Hiroshima mon amour - L'homme intérieur

   Ils ont osé ! Ils ont eu raison. Le beau titre de Marguerite Duras leur va bien. Et puis ça tranche sur la laideur ou l'insignifiance de bien des noms de groupes français (étrangers aussi, d'ailleurs). Leur projet remonte à une dizaine d'années, mais L'Homme intérieur est leur premier véritable album. Fabrice Bonnaudin (Voix, guitare, programmation), Joël Lafargue (Batterie) et David Lansat Campa (Basse), épaulés par quelques musiciens, nous donnent une musique ambitieuse, sans jamais être prétentieuse. Entre électro et post-rock, ambiante, elle est au service des textes, parlés ou chantés, pratique le collage sonore sans sombrer dans la confusion.

   "Je suis désolé" commence avec une introduction élégiaque au violoncelle et au piano, puis le texte-titre arrive, la batterie, la basse, le clavier et les sons électro. Soudain, chœurs quasiment à la Arvo Pärt, cuivres. Atmosphère grandiose, une voix très haute, une autre voix qui parle dans une langue inconnue, le texte poursuit dans "L'homme intérieur", le second titre : « L'homme est à l'intérieur / Un barrage dans le cœur / Contre le Pacifique  / Ennemi, extatique / L'homme est à l'intérieur / Un mirage dans le cœur / Pénétrant, ambitieux / À s'envoler les yeux ». Je ne citerai pas plus longuement le texte qui, s'il joue des références, est un vrai texte clairement dit, AUDIBLE (je ne plaisante pas !). Le troisième titre, "Le film est terminé", raconte une histoire, celle d'un homme né à Villefranche-sur-Saône. Fragment d'autobiographie émouvant, témoignage sur les mutations d'une société agricole cédant la place aux hypermarchés et aux autoroutes. La musique est tranquillement lyrique, rythmée par les claviers, parsemée de scratches et d'échappées étranges. C'est très beau, dit par une autre voix un peu rauque, du "vrai direct" est-il dit sur la fin si bien qu'on se demande si ce n'est pas un vrai témoignage mis en musique. Avec un dernier tiers post-rock limpidement électrique. Nous arrivons "Au commencement", titre entre slam et mélopée lyrique. J'aime bien ce brouillage, « Je dois me forger le cœur à coup d'étincelles / (...) / Au printemps, je ne suis qu'un pantin qui cherche son salut / Des bras de mer et des îles en perspective insulaire ». C'est l'histoire d'une naissance, d'un homme qui cherche à se constituer. "La Branche et le territoire" commence de manière très exotique, développe comme un programme : « La branche est de bois et sera mélodie / Le territoire est de verre et saura retrouver deux éléments miscibles / Le désir, sa défiance ». Suit un moment rêveur, étrange, puis une voix féminine dit un autre texte, superbe. On n'entend pas si souvent de la poésie soulignée par une musique intelligente et forte. On se laisse porter, on écoute ces voix qui nous parlent vraiment du monde, de sa beauté oubliée. "Exercice d'équilibre" récupère une voix vrillée qui semble venir de très loin pour dire un texte sur la conciliation difficile entre la fougue et l'ennui,  soudain transpercé par un autre fragment (durassien ? Je n'ai pas vérifié.) dit par une voix très grave : « Seul l'amour ne finit jamais. », fragment qui ponctuera la seconde moitié du titre, encore une échappée rêveuse et limpide avec de belles guitares. 

   La suite est à mon sens plus inégale, convenue, moins inventive. "De la fuite au mensonge" vaut pour son texte sur la vie quotidienne, mais musicalement est très en retrait. "La façon dont il s'absente" ronronne sur un texte clinquant, dans la lignée de trop de textes de slam ou de rap, peu soucieux d'un sens quelconque. "Nous resterons" renoue d'abord avec le charme et le mystère de la première longue partie avant de s'abandonner à un pauvre rock qui n'a plus rien à dire. "Et puis..." ? Long instrumental de près de sept minutes, ballade un brin mélancolique, agréable, qui tire à la portée comme on dit, mais avec la surprise d'un texte émouvant dit par un vieil homme : « La fin de vie, je la vois un p'tit peu comme  la mer...comme quelque chose voilà, qui s'impose à vous, majuestueusement, avec sérénité et en même temps avec beaucoup de force, très grande beauté, et donc dans les moments qui peuvent être difficiles pour moi, tout a une fin, ainsi dans la vie, eh bien voilà je la vois comme... j'ai vu la mer pour la première fois. »

   Ne boudons pas notre plaisir ! Les six premiers titres composent un paysage sonore étonnant, original, proposent un voyage, en effet, vers l'homme intérieur du titre. C'est assez rare quand je pense à tous les disques qui me tombent des oreilles au bout de quelques minutes à peine. J'ai envie de dire aux trois sympathiques compères, pour leur second album : continuez à vous moquer des étiquettes, des genres, et restez humains, pour ne surtout pas nous servir la soupe lyophilisée assenée par la plupart des radios. Et continuez à chanter en français, à présenter une pochette en français. Le mauvais anglais désincarné, ça suffit ! (Ben oui, parfois il faut dire les choses, résister à la bêtise... au risque de paraître ronchon, de menacer le beau consensus tout guimauvieux - j'aime bien ce néologisme que je viens d'inventer ! - qui va bientôt transformer Internet en hospice pour consommateurs contents d'être globalisés. Il est temps de refermer cette parenthèse vipérine !)

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L'Homme intérieur, paru en mars 2015, autoproduit (?) / 10 pistes / 36 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- l'album en écoute et en vente sur bandcamp :

    

Programme de l'émission du lundi 14 septembre 2015

Philip Glass : Études 6 - 7 - 9 - 10  (Pistes 6 - 7 - 9 - 10, 15'), extraits de Glassworlds 2 (Grand Piano, 2015) 

                                                                                                      Piano : Nicolas Horvath

Hiroshima mon amour : Au commencement / La branche et le territoire / Exercice d'équilibre (p. 4 à 6, 9'10), extraits de L'Homme intérieur (2015)

Grande forme :

Caleb Burhans : Excelsior (p. 8, 30'57), extrait de Excelsior (Cedille Records, 2014)

                                                                                                     par  le Fifth House Ensemble

27 août 2015 4 27 /08 /août /2015 13:00
Oiseaux-Tempête - Ütopiya ?

   Un an après leur premier album sans titre, les quatre musiciens d'Oiseaux-Tempête - petit rappel : Frédéric D. Oberland (guitare électrique, mellotron, piano, énergie noire etc.), Stéphane Pigneul (basse électrique, guitares, échantillonneur, synthétiseur analogique, machine percussive), Ben Mc Connell (batterie, percussion) et Gareth Davis (clarinette basse) -, nous plongent dans leur second rêve sombre, Ütopiya. Il est placé sous l'égide d'Andréi Tarkovski, avec une épigraphe extraite de Nostalghia, épigraphe placée au centre du livret entre deux photographies en noir et blanc, la supérieure représentant le décor néo-classique d'une villa greco-romaine, l'inférieure quelques derviches tournant lors d'une de leurs danses extatiques : « Il faut faire entrer le bourdonnement des insectes. Il faut emplir nos yeux et nos oreilles de choses qui soient le début d'un grand rêve. Quelqu'un doit crier : "Nous bâtirons des pyramides." Peu importe si nous ne les bâtissons pas. Il faut nourrir le désir et étirer notre âme dans tous les sens comme un drap infini. » C'est l'inspiré Erland Josephson qui profère ce discours vingt-deux minutes avant la fin du film. Leur musique ne se comprend pas sans cette référence, passée sous silence (ou réduite à la seule mention du nom du cinéaste) dans la plupart des compte-rendus, tant on est habitué à ce que la musique, après tout, ne soit que distraction, divertissement. Or, Ütopiya ?, dès la photographie de couverture de l'album, invite à une autre écoute, à une véritable attention. Impossible aussi de ne pas être frappé par la photographie de la pochette, ce navire gîtant sur bâbord, à demi immergé : image d'un naufrage, d'un échouement peut-être en résonance avec leur virée grecque de l'an dernier, d'où l'idée que l'utopie est à l'ordre du jour pour sauver le monde du chaos dans lequel le plonge la financiarisation outrancière orchestrée par les plus riches. Si vous regardez la fin de Nostalghia, c'est à peu près d'ailleurs la teneur de la harangue de Josephson, qui s'en prend aux "normaux" pour les inviter à accueillir les "anormaux", à enfin les entendre...Et la musique me direz-vous ?

Erland Josephson en prédicateur dans "Nostalghia".

Erland Josephson en prédicateur dans "Nostalghia".

   Tranquille, lourde, puissante, illuminée par la beauté des guitares électriques, elle est certes dans la mouvance post-rock, mais elle a quelque chose de méditatif, de recueilli, de poignant qui en fait un chant d'amour au monde. Dès "Omen : Divided we fall", la guitare plane magnifiquement sur la ligne percussive de roulements légers de caisse, épaulée çà et là par la clarinette basse et le saxophone qui lui donnent une chaleur bienveillante. La montée post-rock est très lente, peu sensible, redescend sur des sons de rue, probablement de manifestations, renvoyant au titre : « Prédiction : Divisés nous chutons. » "Ütopiya" poursuit ce chemin de lumière trouble, avec le texte prophétique du poète turc Nazin Hikmet que je traduis ici (merci de me signaler maladresses ou erreurs) :

« La terre se refroidira,

étoile parmi les étoiles,

et l'une des plus petites,

touche dorée sur velours bleu -

Je veux dire ceci, notre grande terre

Cette terre se refroidira un jour,

Pas comme un bloc de glace,

Ou même comme un nuage mort

Mais comme une noix vide elle suivra son cours

Dans l'espace d'un noir absolu

 

Vous devez en faire votre deuil dès maintenant

Vous devez éprouver ce chagrin maintenant

Car le monde doit être aimé à ce point

                   Si vous souhaitez pouvoir dire "J'ai vécu"...

 

Je me tiens dans la lumière qui avance,

Les mains affamées, le monde si beau...

Mes yeux ne peuvent se rassasier des arbres -

Ils sont si chargés d'espoir, si verts.

 

Une route ensoleillée court parmi les mûriers,

Je suis à la fenêtre de l'infirmerie de la prison.

Je ne sens pas les médicaments -

Des œillets doivent être en fleur non loin.

 

C'est le chemin :

être capturé n'est pas le problème,

Le problème est de ne pas capituler. »

   On rentre dans la tourmente, les claviers se déchaînent parfois, l'émotion brûle l'espace sonore. Oiseaux-Tempête donne sa pleine mesure ! "Someone must shout that we will build the pyramids", titre pris au discours d'Erland Josephson, est comme ces battements d'oiseaux lourds qui déchirent le ciel dans les lueurs annonciatrices du désastre. Basse obsédante, intrication guitare-saxo en boule mélodique ressérrée, brèves déflagrations fulgurantes, grondements contenus : une musique inspirée, laissant la rage monter, couver, venir enfin en vagues noires d'une incroyable puissance tourbillonnante, aspirante, vortex de feu se résorbant en traînées éraillées et en quelques doux accords de guitare.

   La suite ne déçoit pas. "Fortune Teller" est un chant grave incanté par le piano et le saxophone élégiaque notamment (difficile d'identifier les nombreux instruments de nos compères !!). "Yallah Karga", présenté comme un chant de danse, est un bref mixage énorme de sons divers amalgamant prière et rock épais. "Soudain le ciel" - enfin un titre en français, et si beau -, lentement scandé par la batterie, fait partie de ces hymnes déchirés que j'aime tant chez eux. Une matière vivante, levante, portée à l'incandescence ou presque prête à s'éteindre, d'une langueur soudain travaillée par des riffs magnifiques, assauts hallucinés, désespérés vers un ciel porteur de foudre anthracite. C'est évidemment à écouter très fort, comme une musique d'extase ravagée, superbe et bouleversante. "I terribli infanti" - inutile de souligner que je suis très sensible à la diversité linguistique des titres, pas bêtement uniformément anglais - est un intermède à la beauté désolée d'une humble douceur piquetée de paillettes électriques et de bruits domestiques. "Portals of tomorrow" commence plus sombrement, miné par des traînées descendantes qui recouvrent un discours en voix extérieure peu audible. Très vite, les guitares montent au créneau, la saxophone en sous-bassement. Matière en fusion, fracturée de vrilles, de pulsions sourdes, tandis que s'entendent des manifestants à l'arrière-plan. Et c'est reparti dans une transe électrisée brisée net pour une coda lointaine. "Requiem for Tony" s'ouvre sur des voix dans un environnement sonore à la Philip Glass dans Einstein on the beach avant l'irruption d'un rythme marqué, habillé d'un mellotron ample à la King Crimson : étonnante, cette pièce ! Puis les voilà qui boivent à notre santé avec "Aslan Sütü" : moment apaisé, crickets (?), plus rien n'importe que la beauté du soir sur les ruines du monde.

   Un peu plus de vingt-deux minutes pour le dernier titre, enregistré en concert à Saint-Merry. Ce "Palindrone series" faisait partie d'une bande-son originale accompagnant une performance cinématographique de l'artiste australien Karel Doing. La tempête peut, après un févreux échauffement, se déchaîner à loisir, gronder, mugir, zébrer l'espace de rafales, se ramasser en boules d'énergie noire, revendiquer sa liberté folle, sa déréliction magnifique et souveraine au long d'une dérive finale éblouissante. « Les plus beaux chants sont des chants de revendication. » disait Léo Ferré sur la fin de Préface. Phrase valable pour la musique en général, plus belle de vouloir étirer nos âmes dans tous les sens comme ici, avec cette générosité débridée, exaltante en dépit du fond sombre.

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Ütopiya, paru  en 2015 chez Sub Rosa / 11 pistes / 77 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- les deux premiers titres en écoute, sur le site de soundcloud :

- Un extrait du concert pendant la projection de Karel Doing :

2 juin 2015 2 02 /06 /juin /2015 10:16
Terminal Sound System - Dust songs

   Terminal Sound System, nom du projet de l'australien Skye Klein initié à la fin des années 90, a sorti son nouvel album, Dust Songs, en décembre 2014 sur le label allemand Denovali. Je ne connais pas les albums antérieurs, au nombre d'une dizaine.

   Je passe sur le premier titre, petite mise en oreille. Les choses sérieuses commencent avec "By the meadow", boucles de guitare et chant hanté, voix brumeuse réverbérée avec écho, drones sombres. On est happé dans un monde entre post-rock et folk noir. Chaque titre est profondément faillé en deux ou trois fragments par des silences, ce qui permet reprises et décrochages. Les mélodies sont hypnotiques, envahies de vagues bruitistes, de poussées inquiétantes. Après un silence, "By the meadow" prend des allures de voyage intersidéral, nous voici dans une musique ambiante d'outre-monde, avec des tournoiemens profonds. Si on écoute cette musique fort, ce que le musicien recommande, on éprouve la puissance de cet univers. "Silver minds" nous invite à fermer nos yeux d'une voix doucement insinuante, manière de nous laisser emporter par le chant des machines. La guitare gratte, l'électronique vient saturer l'espace sonore, puis la lumière flamboie, lacère le noir de traînées électriques, des percussions sourdes pulsent. Silence, à nouveau. La voix revient, hallucinée, comme chavirée, pour nous intimer d'ouvrir les yeux tandis que les machines se taisent peu à peu. "Keepers" débute avec la guitare trébuchante, la voix étrange et hypnotique, les grondements à l'arrière-plan, chanson ouverte sur un espace grandiose, des enroulements de particules, des comètes enrouées. Mélodies de poussière, chants rouillés tout aussi bien, une matière travaillée par le néant, ces béances qui l'ouvrent sur des surgissements d'une énergie dévastatrice. "My Father, My Mother" est un hymne poignant, au-delà du cri : fragments de mélodie superbes qui dérapent dans un univers animé de battements profonds, la voix épuisée, lointaine, planant au-dessus des décombres pulsants. Silence, et ce qui revient n'est-ce pas les débris d'un monde perdu, vite recouverts par le chant trouble, primal, le battement lancinant de tambours démultipliés. Silence encore, contraste entre la guitare d'une luminosité intermittente et les agitations électroniques menaçantes ; puis fin écorchée vive...

   "keepers" en écoute avant de continuer...

   Cette musique est habitée, travaillée par un combat intérieur qui la rend constamment intéressante, colorée par une hyper mélancolie ravagée. "Shadows" s'ouvre sur orgue et guitare, champs gravitationnels électroniques, percussions lourdes, claquements rapprochés, puis la voix s'empare de nous, nous tord dans les boucles insistantes, grondantes, ça grésille et s'arrête, repart apparemment à l'identique, mais les sons dérapent, glissent, c'est un entonnoir, un vortex fracturé, nouveau départ presque hard rock cette fois, retombées lourdes, écrasements, cymbales, encore un trou, la guitare tranquille, les tricotements et lacérations adjacentes, les déflagrations profondes, mais une cloche cristalline illumine le puits, un brouillard synthétique s'envole, irradie avant la nuit. "The Silver world" semble repartir du même lieu, mais la voix de Marcus Fogarty, filtrée et déformée elle aussi, est encore plus ouatée dans les aigus. La composition prend des allures de balade sereine sur un champ de ruines. Musique de science-fiction, par certains aspects, avec des échappées post-rock complètement explosées. "Morning Star" vient de plus loin. Voix vocodée robotique, guitare laconique ou doublée d'une rythmique percussive haletante, mélodies subverties, recouvertes d'un déferlement continu lui-même strié de lames acérées, fin abrupte.

    Un album extrêmement prenant, sans concession, comme les fragments d'un continent disloqué, d'un après-monde malgré tout beau et envoûtant.

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Dust Songs, paru chez Denovali Records fin 2014 / 8 pistes / 48 minutes

Pour aller plus loin :

- le site de Terminal Sound System

- la page de Denovali consacrée à l'album

- "My Father, My Mother" en écoute :

Programme de l'émission du lundi 1er juin 2015

Acoustique :

Michael Vincent Waller :  La Riva Sud / Return from the Fork  (Disque 2 / pistes 2 & 9, 13'), extraits de The South shore (XI Records, 2015)

Jean-Luc Fafchamps :  Back to the pulse (p. 1, 16'17), extrait de Back to... (Sub Rosa, 2013)

Électr(on)ique :

Manyfingers :  Ode to Louis Thomas Hardin / The Dump Pickers of rainham / Erasrev (p. 1 à 3, 14'30), extraits de The Spectacular Nowhere (Ici d'Ailleurs, 2015)

Yannis Kyriakides & Andy Moor : Day two / Doorways Make You Forget (p. 5 - 6, 8'40), extraits de A Life is a billion Heartbeats (Unsounds, 2014)