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Musiques Singulières

    Au fil du temps, une encyclopédie visuelle et sonore des musiques différentes (plus ou moins). Pour les amateurs de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique ! Utilisez le module "Recherche" pour trouver musiciens ou disques. Créé le 20 février 2007.
N.B. Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

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13 août 2021 5 13 /08 /août /2021 17:00
Michael Gordon - 8

Après Timber pour six percussionnistes jouant des simantras amplifiés, sorti en 2011, Rushes pour sept bassons en 2014, voici 8 pour huit violoncelles. Michael Gordon, l'un des trois compositeurs co-fondateurs du Bang On A Can All-Stars et de tout ce qui tourne autour (Festival, le label Cantaloupe...), est fasciné par les multiples. Huit violoncelles dans un cercle, environnés par le public, qui, en théorie, peut s'installer à l'intérieur. L'œuvre s'inscrit dans la fascination du compositeur pour les musiques de transe, les musiques extatiques, ce dont témoigne un des ses plus anciens disques, Trance (Argo, 1996). Citons-le : « Ces œuvres [ écrites pour des séries d'instruments identiques ] sont censées produire un état quasiment méditatif, presque extatique, chez l'auditeur comme chez l'interprète. »

8 devrait être écouté en entier, d'affilée, et non en tranche comme le permet le découpage souvent proposé par commodité (ici même, c'est un comble !!), mais en contradiction avec sa finalité. Comme d'autres compostions de Michael Gordon, elle frappera les amateurs de Steve Reich par un vocabulaire familier, peut-être d'abord par ce frémissement de la pulsation, ces saccades serrées, ce battement qui s'enfle et qui décroît. De plus, on peut voir ces 53 minutes comme un vaste canon perpétuel, qui nous enserre peu à peu dans ses harmoniques ondoyantes au point d'abolir tout repère temporel : tout se met à flotter, et l'on peut essayer d'imaginer ce que ressentent les interprètes, et le public, encerclés, traversés par une trame changeante, tantôt légère, tantôt puissante. Avec de bonnes enceintes dans une grande salle, à défaut avec un excellent casque pour retrouver ce sentiment d'immersion, ce tournoiement des entrées et des arrêts, on perçoit la parenté de cette musique avec celle des derviches tourneurs, par exemple. Parenté seulement, car la dimension méditative est associée à la visée extatique. Ce grand calme qui parcourt toute l'œuvre : aucune hâte, aucune frénésie, c'est aussi la différence majeure d'avec le disque Trance ou les derviches tourneurs.

   La sérénité de la pièce tient aussi à l'intrication de la mélodie et des notes basses, une sorte de bourdon percussif qui parfois monte au premier plan lorsqu'elle s'efface en une belle alternance, à une ample respiration tranquille, sûre d'elle.Vers la fin de la pièce, les glissendis ajoutent du liant, épaississent la toile qui se met à scintiller de lents vacillements dans un mouvement de renverse d'une immense douceur. Les violoncelles sont devenus quasiment des harmoniums !

  Une des grandes réussites de Michael Gordon !

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Paru en avril 2021 chez Cantaloupe Music / 1 plage  / 53 minutes environ. [ il existe un autre découpage, peu satisfaisant à mon sens...]

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

En bonus, très logiquement, un extrait de l'excellent Trance, paru sur le magnifique label Argo en 1996.

15 mars 2021 1 15 /03 /mars /2021 17:30
Martina Bertoni - Music for Empty Flats

   Violoncelliste de formation classique et compositrice de musique électronique, Martina Bertoni a très tôt développé sa carrière en direction des musiques et films expérimentaux, ayant collaboré notamment avec Blixa Bargeld. Son travail a reçu de nombreuses récompenses et elle a participé à de nombreux festivals internationaux. Depuis son précédent disque all the ghosts are gone sorti début 2020, elle explore les possibilités sonores de son instrument, qu'elle utilise comme source ensuite traitée, à laquelle elle ajoute de la réverbération, des retours, des très basses fréquences, créant ainsi des sculptures sonores impressionnantes.

   Le titre de l'album, enregistré à Reykjavik et Berlin, vient de son séjour dans la capitale islandaise en hiver. Elle y écoutait beaucoup de musique dans un appartement flambant neuf, mais inoccupé, totalement vide, dans la banlieue de la ville. Il faisait constamment noir, dehors c'était la neige, et l'intérieur de l'appartement lui semblait un lieu dystopique étrange...

   Les amoureux du violoncelle seront surpris : leur instrument disparaît sous les manipulations, mais pour revenir en vagues sourdes de drones, constellées de poussières sonores. Dès le premier titre, "Bits", on est projeté dans un espace immense et sombre, zébré de brisures métalliques, animé d'un souffle puissant. Avec "Bright Wood", des pizzicatis lumineux rappellent les cordes, et déjà les graves grondent, des ondes parcourent le bois brillant comme des appels troublants de cors. L'instrument brame, cerné d'échos lentement tournoyant. C'est comme un lamento, piqueté de lumière à la fin. "in Circles of Thoughts" superpose des cercles calmes de notes distinctes à de grands drapés diaprés et de probables réverbérations tissées en lignes saccadées. Le ciel est plein d'étoiles filantes qui tombent de tous les côtés en d'amples courbes, d'objets sonores qui ne cessent d'agrandir l'horizon. Sans doute le titre éponyme porte-t-il à sa perfection le travail de Martina Bertoni. La vidéo souligne la dimension sculpturale d'une musique plus sensuelle qu'il n'y paraît, dessinant dans l'espace des volutes, des lignes mouvantes où se reconnaissent parfois comme des silhouettes de corps, où surgissent sans cesse des figures géométriques d'une grande beauté plastique. Les couches superposées de textures sonores enveloppent complètement l'auditeur dans un ballet d'une grâce hypnotique !

   Le violoncelle réapparaît tel qu'en lui-même au début de "Fearless", presque sauvage, aux caresses profondes, démultipliées, ravageuses. Quelles splendeur déferlante ! Quelles échappées ensorcelantes ! Et quelle longue coda mystérieuse au pas lourd qui se perd dans une brume frangée de lumière...L'ambiguïté de "moving", qui renvoie soit au mouvement soit à l'émotion, convient parfaitement au plus long titre de l'album, "Moving Nature". On assiste à l'éveil d'un monstre, lent à trouver son rythme, monstre dont on entend le souffle rauque au ras de la matière. Puis tout s'enfle, s'enroule, c'est une suite de spirales ténébreuses parsemées de micro-pointes de tension, puis un mur vertical rayonnant sur lequel ondulent et viennent se plaquer drones et blanches réverbérations. On entend le travail de pousse de cette nature première, qui accouche de phrasés rutilants de violoncelles dans une germination prodigieuse, une incantation tellurique d'une majesté confondante. Cet aspect luxuriant et grandiose de la musique de Martina Bertoni débouche très logiquement sur le dernier titre, "Distant tropics", qui semble empli des barrissements d'invisibles pachydermes sous lesquels l'horizon tremble et s'enflamme à la fois. Une pulsation percussive donne un moment à cette levée sourde une dimension farouche, mais l'embrasement sonore est tel que toute ligne disparaît vite dans des évaporations mouvantes, l'informe reprend ses droits, dissout les fulgurances...

   Un disque d'une foisonnante et splendide, émouvante plénitude sonore !

Paru en janvier 2021 chez Karlrecords / 7 plages / 40 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

7 novembre 2017 2 07 /11 /novembre /2017 16:00
Michael Vincent Waller - Trajectories

   Après deux albums numériques parus en 2014, Five easy pieces et Seven easy pieces, consacrés au piano, puis un double cd consacré au piano et à des formations de chambre en 2015, The South Shore, le new-yorkais Michael Vincent Waller publie un nouveau disque consacré pour l'essentiel au piano, auquel vient s'ajouter le violoncelle sur deux pièces. Le beau livret qui accompagne Trajectories nous livre les notes d'écoute de "Blue" Gene Tyranny, lui-même compositeur et pianiste (il faudra d'ailleurs que je m'y intéresse de plus près !). Je n'ai évidemment pas la prétention de rivaliser avec ses notes programmatiques, qui ne sont d'ailleurs pas que professionnelles. Je vous propose mes dérives d'écoute, un soir de pleine lune dans un petit village du centre de la France, près d'une église. J'étais dans ma voiture, à l'arrêt, mon carnet de notes sur les genoux. Il se trouve que pendant l'écoute la lune se levait en face de moi...

"by itself" : comme l'essai réitéré d'une mélodie fragile et lente, entre médiums et aigus, puis quelques touches plus graves. Des échos, des grappes vives s'accrochent au fil de cette méditation en apesanteur.

  "Visages I A lonely Day.4th" : première pièce d'une suite de huit visages. Même veine transparente, translucide plutôt, d'une mélodie qui se retourne sur elle-même, quelques accords répétés dans les graves approfondissant la ligne.

"Visages II. Year of the Ram (ou Monkey, mon ordi et la pochette n'étant pas d'accord...)" : la mélodie chante ouvertement, alerte et délicate, avec une main gauche plus présente.

"Visages III. Maidens dancing" : évoque irrésistiblement les danses et mouvements de Gurdjieff. Venue du fond des âges, elle carillonne, martèle, obsédante. Les filles du feu sont là, tout autour, qui incantent le soir. Envoûtant !

  "Visages IV. Lashing out" : une des pièces nettement minimalistes, fondée sur la répétition variée de quatre notes. La musique labile s'éploie, recueille de brefs silences pour mieux s'envoler dans un crescendo joyeux.

"Visages V. onoimatopoeia" : retour à la grâce des deux premiers visages. Frêle esquisse, interrogations pudiques, bribes d'une prière toujours reprise qui se change en louange.

" Visages VI. Obviously": Veine minimaliste intense et atmosphère à la Gurdjieff à nouveau par ce côté mélopée populaire immémoriale, ce cantique hors d'âge, parfois presque innocemment dissonant, à la fois énergique et lumineux.

"Visage VII. Inner world": ton plus grave, accélérés et enroulés autour d'une trame tranquille et forte, arpèges. Une marche déterminée vers la lumière, avec de beaux dérapages, des reprises quasi orchestrales. Somptueux !

"Visage VIII. Three Things" : recueillement extatique autour d'une note seule, jeux d'échos. La cloche sonne l'heure d'un mystère ineffable...

"Lines" (avec violoncelle) : lignes langoureuses du violoncelle autour des notes calmes du piano, avec des passages staccato pour le premier qui rapprochent encore les deux instruments. Une élégie retenue, un très beau dialogue;

"Breathing Trajectories I" : questions fissurant le silence. Réponses mystérieuses dans la crypte aux miroirs. Qui respire entre le noir des notes ? La petite ritournelle oubliée ? On retient son souffle pour entendre derrière le lever de la lune pleine.

"Breathing Trajectories II": une source peut-être. Nouveau Narcisse, tu laves tes yeux dans la lumière entr'aperçue parmi l'onde lisse. Le chant monte, se tend, se suspend, s'abreuve d'autres sources. On est si bien dans les clairières du ciel.

"Breathing Trajectories III": C'est une marche lente, une ascension vers la lumière, avec ses fulgurances, ses élans fougueux, ses reprises d'appui. Et toujours la face qui se redresse malgré les genoux qui saignent sur les escaliers du sanctuaire, l'effort repris, mesuré, de recomposition de l'impossible. Le bain cherché tout en haut de la montagne de l'âme. Un triptyque mystique, magnifique...

"Dreaming Cadenza" : boucles rêveuses qui s'étirent, se nimbent de silence. La nuit fond en gouttes diffractées. Le temps n'est qu'une vapeur...

   À ce moment, j'ai dû repartir, quitter la grosse lune, le porche noir et béant de l'église sur l'un des côtés de la voiture. Sachez que "Laziness", en trois parties pour neuf minutes environ, ne dépare pas ce programme : sensualité du violoncelle caressant, piano aux accents graves et mystérieux tissent une atmosphère d'abandon bienheureux, ce qui n'exclut pas des passages vifs et intenses.

   On paresserait bien des heures à écouter cette musique-là, une des plus belles d'aujourd'hui, à portée d'oreille. Au fil des disques, Michael Vincent Waller s'affirme comme un compositeur majeur au style très personnel : apparente simplicité, pureté et dépouillement des lignes, grâce et émotion contenue, une aptitude aigüe à saisir les affleurements du Mystère.

   Pour moi (et pour l'instant), le plus beau disque de l'année 2017.

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Paru en septembre 2017 chez Recital Thirty Nine / 17 plages / 77 minutes environ.

Au piano : R. Andrew Lee, infatigable défenseur des musiques minimalistes et fondateur de la maison de disques Irritable Hedgehog

Au violoncelle : Seth Parker Woods

Pour aller plus loin :

- disque en écoute et en vente sur bandcamp :

R. Andrew Lee interprète "Breathing Trajectories" :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 27 septembre 2021)

19 janvier 2015 1 19 /01 /janvier /2015 22:45
Julia Kent, voyages en violoncelle...

   Je l'ai connue par Antony et les Johnsons, Julia. J'avais ensuite acheté son premier cd, Delay, sorti en 2007. Je ne sais plus pourquoi je ne l'ai pas chroniqué. Sans doute dépassé par les multiples tâches de la vie quotidienne, par les vagues successives de sorties. C'est le lot de notre monde affairé, consumériste. Et puis je l'ai réécouté, de temps à autre, et puis ce soir. Un bien beau disque, jalonné de sons d'aéroports. Le violoncelle est accompagné par l'omnichord. Les titres chantent, rêvent, poursuivent des obsessions. Tout est simple, mélodieux. Il n'y a qu'à se laisser aller ; c'est un disque merveilleux pour ces temps compliqués, pour un pauvre chroniqueur dévoré par son activité salariée au point de n'avoir plus assez de temps pour écrire des articles fouillés. Il faudrait que j'écoute son second disque...Laissez-vous emporter par la langoureuse musique de Julia Kent !

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 6 août 2021)

15 avril 2013 1 15 /04 /avril /2013 16:58
Svarte Greiner - Black Tie

Black Tie est le premier album de Svarte Greiner — qui a par ailleurs enregistré une bonne dizaine d'albums sous différentes formes depuis 2006 — , alias du projet solo d'Erik K. Skodvin, musicien norvégien, sur son propre label Miasmah Recordings. Conçu au départ comme la bande son pour une installation de l'artiste norvégienne Marit Følstad, le disque s'insère parfaitement dans les sombres perspectives de son catalogue.

  Deux plages d'un peu plus de vingt minutes chacune pour la version envoyée à la presse (apparemment un titre supplémentaire pour le disque à paraître fin avril).

   La première, au titre éponyme, est une longue méditation pour violoncelle, cordes et sons électroniques d'ambiance. Le violoncelle est utilisé pizzicato dans les graves, au premier plan, pour rythmer implacablement, tranquillement, le morceau, tandis que les cordes et autres sons créent un arrière-plan mouvant. De ce rapport entre statisme hiératique et dynamisme insaisissable naît une belle tension dans toute la première moitié, tension finissant diminuendo, relayée par une phase d'indifférenciation, le violoncelle se fondant dans la toile fond, réduit à des grattements, chuintements, tandis que surgissent des déflagrations, démultipliées par des échos, réverbérations dans une atmosphère raréfiée. D'autres cordes viennent fulgurer en longues traînées incandescentes qui s'entrecroisent avec les décharges régulières. C'est superbe, hanté, sculpté, avec une fin surprenante : retour du violoncelle percussif, en frappes plus troubles, quasi sépulcrales avec les résonances étirées, ces liaisons noires qui ont sans doute amené le titre.

   Le deuxième titre, "White noise", n'imaginez pas qu'il rayonne par sa blancheur...Le bruit blanc est un terme qui désigne « un processus aléatoire dans lequel la densité spectrale de puissance est la même pour toutes les fréquences » (dixit Wikip.) En somme, un processus d'écrêtage, de tassement qui produit au départ un bourdonnement, des drones oscillant légèrement sur un fond réduit à un souffle. On ne peut plus sombre, l'impression d'être enfermé dans un lieu saturé de sons très graves qui s'infiltrent au fond de vous. Là-dessus, car sinon ce serait...infernal, viennent se superposer plusieurs niveaux de sons plus aigus, comme des plaintes lointaines striant l'espace, cherchant à atteindre un ciel inaccessible, animées d'une énergie concentrée. On en est à sept minutes. Le bourdonnement cesse, les cordes continuent, leur mouvement se fait courbe, elles-mêmes génèrent un autre bruit blanc, vrille lancinante crescendo, épaissie par le retour des drones initiaux : longue stase decrescendo, puis triomphe de sons amorphes, millions de fourmis agglutinées, marche au supplice, escalade implacable, assourdissante clameur soutenue par un battement sourd et puissant qui scande seul les derniers instants de son halètement inhumain.

   Une musique sans concession pour un voyage dans la beauté trouble des espaces intérieurs ou de mondes dont l'homme est absent. Ambiante, en partie électronique, elle est aussi abstraite, en un sens, mais pour le meilleur ! Svarte Greiner / Erik K. Skodvin, un compositeur dont il sera question dans ces colonnes à nouveau très bientôt...

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À paraître fin avril 2013 chez Miasmah recordings / 3 titres / plus de 45 minutes..?

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :
 

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 5 juin 2021)

20 janvier 2011 4 20 /01 /janvier /2011 16:01
Didier Petit, "violoncelliste in vivo".

  Le violoncelle, habitacle pour voyage intersidérant.

   Les suites pour violoncelle seul de Bach, il les écoute avec bonheur interprétées par d'immenses violoncellistes. Mais ce n'est pas pour lui, reconnaît-il. Pieds nus, vêtu de noir, il tient son violoncelle tout contre lui. Il le caresse, l'embrasse, lui insuffle son souffle ; il le pince, le frappe, le gratte, le fait tournoyer pour semer le son sur le public qui retient son souffle, lui. Les yeux fermés, il fait corps avec son instrument, étreint son âme contre la sienne pour en faire jaillir l'incroyable. La musique de Didier Petit est intense. À la limite de l'audible ou au paroxysme des cordes brutalisées, elle occupe l'espace de la petite salle où il se produit. Elle charrie l'imaginaire musical du monde qu'il arpente dans ses nombreux voyages. Nous sommes au Moyen-Orient, avec l'impression d'entendre un maqam ; nous sommes en Afrique, tant le violoncelle soudain sonne comme une kora, et pourtant ce n'est pas Ballaké Sissoko. Nous sommes ailleurs, et nous sommes à l'intérieur, aux tréfonds du violoncelle et de l'homme dont il tente d'exprimer le chant premier, antérieur au langage. C'est pourquoi, lui aussi, il écrit des suites, mais qu'il appelle des faces, face à face avec ce qui est sans visage et qui nous constitue. Dans une face, il n'y pas de suite, au sens où la structure harmonieuse explose pour libérer une succession d'états d'âme. La face traque l'inarticulé, le murmure informe ou le cri rauque, le chantonnement qui étonne sans mentir comme le langage. La musique ne fait aucune concession : elle veut serrer la vie pour en diffuser l'énergie douce ou sauvage. Tant pis si la mélodie se brise, s'atomise, si l'harmonie se fait rugueuse, dissonante, pourvu qu'il en résulte cette impression d'une musique vraie, authentique, loin des modes, des formats obligés et des tubes : charnelle et spirituelle, vivante. Souvent, le pied droit de Didier Petit décolle du sol, comme s'il lévitait, puis il se contorsionne, il danse dans l'espace, dessinant des enroulements, possédé par la musique de l'instrument si proche : l'instrumentiste est devenu chamane, le concert un rituel intemporel qui nous dépayse radicalement en même temps qu'il scelle les retrouvailles avec l'essentiel. Quelques mots en anglais émergent dans le dernier morceau joué. Ils sont clairs : "Don't explain". 

(Après le concert du 19 janvier organisé par Césaré, Centre national de création musicale, à Reims)

Pour aller plus loin 

- une présentation très complète du musicien ici.

- Pour les nombreuses collaborations, voir ci-dessus. Deux disques en solo, Déviation, paru en 2000 et célébré comme un des meilleurs albums jazz de l'année, et Don't explain, 3 faces pour violoncelle seul, paru en 2009 chez Buda Musique, interprété en concert hier.

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 25 mars 2021)

6 août 2010 5 06 /08 /août /2010 18:14
Maya Beiser : "Provenance", le frisson des origines.

   Cinq titres, cinquante cinq minutes pour évoquer notamment l’Âge d’Or de la musique espagnole, entre le neuvième et le quinzième siècle, quand les trois monothéismes, musulman, chrétien et juif, se côtoyaient dans une relative harmonie. Pourtant, le nouveau disque de Maya Beiser, violoncelliste de toutes les expériences avant-gardistes de la musique contemporaine américaine, de Steve Reich à Bang On A Can, n’est pas une entreprise folklorique. Cinq compositeurs d’aujourd’hui donnent leur version de la tradition, de l’origine, les deux revivifiées par une véritable écriture. Oud, percussions, viennent épauler le violoncelle roi sur trois des cinq titres. Kayhan Kalhor, compositeur iranien maître du kémantché, signe "I was there", le premier titre d’un peu plus de quinze minutes. Maya considère le kémantché, cette vielle à archet fondamentale du Moyen-Orient, comme l’un des ancêtres possibles du violoncelle occidental. Longue introduction sinueuse avant l’entrée du oud : c’est le titre le plus oriental, rêveur et méditatif, caressant, avec un dernier tiers assez dans l’esprit de la musique soufie. L’arménien Djivan Gasparian, maître du duduk, l’équivalent de notre hautbois, donne "Memories", une pièce  pour violoncelle solo d’une mélancolie alanguie, un peu comme la spirale qui s’échapperait d’une pipe dans l’air calme. Le tour de Méditerranée se poursuit avec "Mar de leche", de la compositrice israélienne Tamar Muskal : le morceau greffe sur une mélodie traditionnelle de la musique des juifs sépharades, interprétée a capella par la chanteuse Etty Ben-Zaken au tout début, des variations nettement plus contemporaines. Le sommet de ce magnifique parcours est "Only Breath" de Douglas J Cuomo, méditation envoûtante pour violoncelle solo et environnement électronique inspiré à la fois par l’Andalousie et la Turquie soufie : plus rien toutefois d’exotique ou pittoresque, tout simplement une page sublime de violoncelle démultiplié par une mise en espace d’une infinie suavité. Le dernier titre, "Kashmir", étonnant arrangement d’Evan Ziporyn d’un morceau de Jimmy Page et Robert Plant, s’il surprend au premier abord, s’intègre à merveille dans cette exploration tous azymuth des origines…de Maya Beiser elle-même, enfant bercé par les mélopées orientales mais aussi par le rock. Un disque abouti, dispensateur de paix…

Paru en 2010 chez Innova / 5 plages / 54 minutes environ

Pour aller plus loin

- un article antérieur sur les disques précédents de Maya.

- un autre sur elle et le groupe rennais Psykick Lyrikah : deux lyrismes inspirés, visionnaires.

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 11 mars 2021)