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Musiques Singulières

    Au fil du temps, une encyclopédie visuelle et sonore des musiques différentes (plus ou moins). Pour les amateurs de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique ! Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom. Créé le 20 février 2007.
N.B. Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

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28 août 2020 5 28 /08 /août /2020 15:00
Claudio F. Baroni (2)- The Body Imitates the Landscape

   Troisième disque de Claudio F. Baroni chez Unsounds, The Body Imitates the Landscape est inspiré par l'essai du japonais Michitaro Tada, Karada, dont le sujet est "l'école du corps". L'artiste Adi Hollander a voulu créer une expérience sensorielle similaire à celle évoquée par le livre grâce à une installation sonore interactive. Le public est invité à s'allonger sur des lits à eau dans lesquels sont installés des haut-parleurs. Des ondulations sonores émanent de manière audible, physique et visible de cet arrangement des lits à la manière d'un jardin japonais. Ainsi, n'importe qui peut vivre la joie d'une écoute physique, ressentie par tout le corps dans ce jardin électronique du son. Comme à son habitude, Claudio F. Baroni, qui a écrit une pièce pour l'Ensemble MAZE, dont les voix chuchotées deviennent musique, s'intéresse à la nature vibratoire du son, et donc à sa propension à émouvoir les corps.

   Chacune des onze pièces de l'album est consacrée est consacrée à une partie du corps - désignée par son nom japonais, dont les mots proférés, murmurés, évoquent les fonctions. L'Ensemble MAZE, composé par Anne La Berge à la flûte alto, Gareth Davis à la clarinette basse, Reinier van Houdt aux claviers, Wiek Hijmans à la guitare électrique, Dario Calderone à la contrebasse et Enric Monfort aux percussions est accompagné en direct par le compositeur aux manipulations électroniques. Il en résulte onze évocations rêveuses nimbées d'une grande douceur, comme des confidences qui flotteraient entre deux eaux de la conscience. La composition procède par courtes unités, bribes de motifs séparés par la durée de résonance du dernier instrument entendu, ceux-ci se posant délicatement sur la ou les voix. Une autre temporalité s'installe, distendue sans jamais être lâche, invite tranquille à une écoute profonde, attentive à la sensualité physique des sons. Le corps étant l'espace de propagation de cette musique imite en effet un paysage ; à vrai dire, le corps ému par les vibrations, les résonances qui l'envahissent dans l'installation et pendant l'écoute du disque de préférence au casque, idéalement devient le paysage musical. Pendant "Atama" (la tête), l'auditeur est plongé dans un espace trouble, fortement nasalisé dirait-on, caverne résonnante et mystérieuse dans laquelle les graves se meuvent lourdement, à peine segmentés par des aigus cristallins, tandis que les voix paraissent fantomatiques, voilées. "Kao" (le visage) est plus lumineux, découpé, avec des aigus plus présents, mais la voix chuchotante égrène des secrets. Au fil des pièces, on glisse, on dérive en merveilleux pays grâce à cette musique de chambre apaisée, subtilement augmentée par l'électronique qui en magnifie les timbres, les textures. La musique de Claudio F. Baroni se trouve ainsi au croisement alchimique des recherches sonores d'une Kaija Saariaho, de Giacinto Scelsi et des errances méditatives d'un Morton Feldman. Somptueusement délassant !

23 janvier 2020 4 23 /01 /janvier /2020 17:30
Christopher Cerrone - The Pieces That Fall to Earth

   En sélectionnant les vidéos pour un de mes articles précédents sur la pianiste Vicky Chow, je suis tombé sur une composition remarquable de Christopher Cerrone, compositeur américain qui m'était inconnu. Bien sûr, je me suis renseigné, et j'ai découvert ce disque, sorti cet année chez New Amsterdam Records, The Pieces That Fall to Earth. Un choc majeur ! Qui me laisse rêveur : existe-t-il aujourd'hui, en France, un disque équivalent, qui allie musique et poésie de notre temps ? Car Christopher Cerrone met en musique trois ensembles de textes de trois poètes américains du XXe siècle. J'imagine un disque consacré à des textes de Philippe Jaccottet, Yves Bonnefoy et Jude Stéfan, avec une musique de Pascal Dusapin, par exemple. Je crains qu'un tel disque n'existe pas et que, pire, nos compositeurs ne pensent même plus à servir la poésie française... Le texte de présentation en anglais par le compositeur et pianiste Timo Andres est remarquable de précision. Il me faudra l'oublier pour vous en parler à ma manière. Pas facile !

   L'album comprend trois cycles. Le premier, qui donne son nom à l'ensemble, The Pieces that fall to earth (Les Pièces qui chutent à terre), est de la poétesse Kay Ryan (née en 1945), dont on compare parfois la poésie à celle d'Emily Dickinson par son caractère dense, ramassé. Le second, The Naomi Songs (Chansons de Naomi), est signé par Bill Knott (1940 - 2014), auteur d'une œuvre où se retrouve l'influence de poètes européens comme Rimbaud, Desnos, Char, Trakle, ou encore Lorca. Enfin, The Branch will not break (La Branche ne cassera pas) rassemble sept poèmes de James Wright (1927 -1980), qui influença d'ailleurs le second. Trois cycles pour trois univers. À la poésie abrupte, énigmatique de Kay Ryan répondent les fragiles chansons sentimentales et désabusées de Bill Knot et le désenchantement des textes autobiographiques de James Wright, dans lesquels on retrouve ses déséquilibres, sa lutte contre l'alcoolisme. Mais les trois univers  ne sont pas pour autant séparés. Ce qui les rapproche an fond, c'est un sens de l'image métaphysique, transfigurée par l'humour ou la dimension illuminée.

   Avant de parler de la musique de Chritopher Cerrone, j'aimerais vous donner à lire un poème de chacun d'entre eux. Traductions personnelles (perfectibles...).

De Kay Ryan :

The Pieces That Fall to Earth

One could

almost wish

they wouldn't ;

they are so

far apart,

so random.

One cannot

wait, cannot

abandon waiting.

The three or

four occasions

of their landing

never fade.

Should there

be more, there

will never be

enough to make

a pattern

that can equal

the commanding

way they matter.

----

On espèrerait

presque

qu'elles ne le fassent pas ;

elles sont si

éloignées,

si étranges.

On ne peut pas

attendre, ne peut pas

cesser d'attendre.

Les trois ou

quatre raisons

de leur atterrissage

ne disparaissent jamais.

S'il y en avait

plus, il n'y en aurait jamais

assez pour faire

un motif

qui vaille

l'impressionnante

manière dont elles adviennent.

-------

  Dernière des Naomi Songs de Bill Knot :

What language will be safe

When we lie awake all night

Saying palm words, no fingetip words -

This wound searching us for a voice

Will become a fountain with rooms to let

------

Quelle langue sera sûre

Quand nous reposerons éveillés toute la nuit

Disant des mots paume, pas des mots bout du doigt -

Cette blessure nous cherchant pour une voix

Deviendra fontaine avec chambres à louer.

-----

Premier texte de James Wright :

Lying in a Hammock at William Duffy's Farm in Pine Island, Minnesota

Over my head, I see the bronze butterfly,

Asleep on the black trunk,

Blowing like a leaf in green shadow.

Down the ravine behind the empty house,

The cowbells follow one another

Into the distances of the afternoon.

To my right,

In a field of sunlight between two pines,

The droppings of last year's horses

Blaze up into golden stones.

I lean back, as the evening darkens and come on.

A chicken hawk floats over, looking for home.

I have wasted my life.

----

Étendu dans un hammack, ferme de William Duffy à Pine Island, Minnesota

Au-dessus de ma tête, je vois un papillon couleur bronze

Endormi sur le tronc noir,

S'envoler comme une feuille dans l'ombre verte.

Dans le ravin derrière la maison vide,

Les sonnailles se succèdent

De moment en moment dans l'après-midi.

À ma droite,

Dans une étendue de lumière entre deux pins,

Les crottes des poulains

Flambent comme des pierres d'or.

Je me penche en arrière, tandis que que le soir s'assombrit et descend.

Un faucon plane, cherchant à rentrer.

J'ai gâché ma vie.

--------

   Les trois cycles ont ceci de commun qu'ils abolissent la hiérarchie entre voix et ensemble de chambre. Les instruments n'accompagnent pas la ou les voix, ils sont à égalité avec elle(s), chacun jouant sa partie en tension avec l'autre. Aussi Christopher Cerrone accroit-il le potentiel émotionnel de ses pièces. Leur relative brièveté n'en fait pas de jolies mélodies pour salons mondains. D'abord parce que l'ensemble instrumental est étoffé, offrant une palette très large de timbres : flûte, hautbois, clarinette, basson, cor, trombone, deux violons, alto, harpe, violoncelle, basse, piano, deux percussions, ce qui permet des couleurs et des intensités très diverses, à l'intérieur même d'une composition qui peut, en moins de cinq minutes, parfois en moins de deux, passer d'une atmosphère intimiste à des envolées sublimes. Ensuite parce que l'écriture musicale dilate la temporalité en alternant, superposant, des brèves et des longues, c'est-à-dire des à-plats percussifs discontinus et des notes tenues, glissées, des phases introductives épurées et des montées en puissance impressionnantes. La musique de Michael Cerrone surprend constamment, tient son auditeur par un sens dramatique très sûr, par sa densité : rien de trop, une concision éblouissante !

   La soprano Lindsay Kesselman chante le premier cycle, éponyme. La musique est à l'image des textes, mystérieuse et intrigante, ciselée. Dès la première pièce, quelle force, quelle émotion, quelle beauté fulgurante ! La voix s'envole, archangélique, on reste suspendu aux volutes de la mélodie, on vibre aux basses profondes qui la sertissent. Il y a longtemps que je n'ai pas entendu une telle musique. Je pense à Donnacha Dennehy dans Grá agus Bás, en particulier au cycle "That the Night Come" sur des poèmes de William Butler Yeats. C'est une musique foudroyante... Les demi-teintes relatives de "Hope" culminent sur le plateau de « the always tabled / righting of the / present » (le redressement toujours remis du présent), débouchent sur le très langien (de David Lang) "That will to Divest", nerveux, tranchant, sorte de crescendo descendant dans l'absurde, fini en cri. "Swept us whole", au texte à l'ironie métaphysique, revient au thème central de la première pièce, qui se fond dans un jeu de boucles vertigineux, voix et instruments en miroir. "Shark's Teeth" est murmuré comme une confidence défiant l'entendement, dans une atmosphère d'antre de sorcière, avec halètements instrumentaux, frémissements, coups de gong, et se termine sur une clausule malicieuse où le texte est dit de manière neutre sur un fond de frottements rapides. L'atmosphère devient inquiétante, grinçante, avec "Insult" : la musique est cisaille qui déchire, marteau qui frappe, voix qui déraille dans les aigus comme en panique. Le cycle se termine avec "The Woman Who Wrote Too Much", véritable micro opéra à la puissance envoûtante exprimant le drame de l'aliénation de cette femme qui écrivait trop.

   The Naomi Songs, sur des textes intimistes et désabusés, non dénués d'humour, de Bill Knott, n'est pas d'une moindre densité. La voix chaude et caressante de Theo Bleckmann (qui est également compositeur, notamment du prodigieux Anteroom sorti en 2005) monte aussi dans d'incroyables sommets et mélismes pour servir ces tableautins. Dans la troisième pièce, le montage en miroir de ses voix multipliées est l'équivalent musical parfait du contenu du texte, lequel célèbre l'ouverture infinie des mains de l'aimée lorsqu'elles s'ouvrent seules. La question au cœur de " What language Will Be Safe ?" donne sa structure répétitive obsessionnelle à la première moitié de la pièce, à laquelle répond le relâchement de la tension liée à l'irruption de l'humour.

   Avec le troisième cycle, The Branch Will Not Break,un véritable ensemble vocal répond à l'ensemble instrumental : deux sopranos, deux altos, deux ténors et deux basses. La première pièce commence comme du Philip Glass, langoureux minimalisme qui nous transporte dans le hammack du personnage principal. Peu après, les montées vocales irrésistibles ont la grâce sidérante des grandes pages d'Arvo Pärt. Nous sommes en état de grâce, c'est somptueux, grandiose ! "Two Horses Playing in the Orchard", la seconde pièce, est étonnante par le contraste entre la partie instrumentale, dramatique, comme la mise en musique du galop des chevaux, mais ramassée, compacte, tranchante, et la partie vocale, qui prend des allures médiévales ou fait penser à des chants séphardiques. C'est en tout cas irrésistible ! Retombée dans les langueurs avec "Two Hangovers, Number One", dont le texte évoque les rêveries éthyliques du narrateur. Des contrepoints instrumentaux cinglants fouettent comme à plaisir cette gueule de bois trop complaisante... Émerveillemnt pastoral avec "From a Bus Window in Central Ohio, Just Before a Thunder Shower", voix surtout masculines, chœur populaire. Quasi marche funèbre, timbres lugubres, pour "Having Lost My Sons, I Confront the Wreckage of The Moon : Christmas, 1960".  Puissance sombre du trombone, explosions des voix pour l'atmosphère apocalyptique de la fin du texte. "Two Hungovers, Number Two" s'abandonne à une autre rêverie, délicieuse celle-ci, le narrateur riant de l'exultation d'un geai bleu qui ne cesse de sauter sur une branche, sûr qu'elle ne cassera pas. La musique se fait caresse, chants d'oiseaux, les voix rendent grâce en un cantique touchant. La dernière pièce est illuminée d'une ferveur intense, scandée par des répons évoquant une cérémonie qui célèbre la beauté du monde, des choses simples, lesquelles font prendre conscience au narrateur que « if I stepped out of my body i would break / into blossom » (Si je sautais hors de mon corps je commencerais / à fleurir) : vertige suicidaire, jubilation extatique ? La musique rend ce mouvement extatique avec une force confondante, superbe. 

   Pour moi aucun doute : le plus beau disque de 2019, et un des plus beaux de la décennie qui se termine !

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Paru en juillet 2019 chez New Amsterdam Records / 18 plages / 46 minutes environ

Pour aller plus loin :

- le disque en écoute et en vente sur bandcamp :

Programme de l'émission du lundi 30 décembre 2019

Machinefabriek & Aaron Martin : Wake / Wings in the Grass / Arms turn slowly (Pistes 1 à 3, 15'50), extraits de Seeker (Dronarium, 2017)

Christopher Cerrone : The Pieces That Fall to Earth (p. 1 à 7, 18'), extraits de The Pieces That Fall To Earth (New Amsterdam records, 2019)

Anne Chris Bakker : Petrichor / Wand / Interval (p. 1 à 3, 19'), extraits de Stof & Geest (Unkown Tone Records, 2019)

Programme de l'émission du lundi 20 janvier 2020

James Murray : Theseainsky (p. 3, 9'40), extrait de The Sea In the Sky (Voxxov Records, 2015)

Machinefabriek & Aaron Martin :  Seeker / A small crowd Points (Pistes 6 - 7, 10'30), extraits de Seeker (Dronarium, 2017)

Anne Chris Bakker : Stof & Geest / Traces (p. 6 - 7, 15'30), extraits de Stof & Geest (Unkown Tone Records, 2019)

Christopher Cerrone : The Naomi Songs (p. 8 à 11, 8'), extraits de The Pieces That Fall To Earth (New Amsterdam records, 2019)

Julia Wolfe : Some say (p. 1, 9'48), extrait de Steel Hammer (Cantaloupe Music, 2014)

24 octobre 2019 4 24 /10 /octobre /2019 16:00
Bruno Letort - Cartographie des sens

La musique de chambre, au large...

   Guitariste et compositeur, Bruno Letort est éclectique depuis ses débuts, publiant dans les années quatre-vingt des albums à la frontière du jazz et du rock, multipliant les collaborations avec des musiciens issus du jazz et des musiques improvisées, composant pour le théâtre, le cinéma, la danse. Producteur sur France Musique, il fonde le label Signature, sur lequel on retrouve quelques artistes présents dans ces colonnes, notamment le guitariste Fred Frith - on verra plus loin pourquoi je mentionne ce musicien inclassable qui a publié aussi chez Tzadik, grand label des musiques expérimentales. Avec Cartographie des sens, Bruno Letort rassemble une collection de pièces qui invitent l'auditeur à abandonner très vite ses préjugés ou clichés sur la musique de chambre. La pochette donne à lire un texte de présentation impeccable d'Alexandre Castant, auquel je renvoie pour les indications plus techniques et les références précises. L'un des axes de cette collection est la thématique de la séparation, de l'exil, de la migration, sensible dans le choix des textes et certains titres

   En ouverture, le titre rimbaldien "Semelles de vent" annonce une aventure, ici la rencontre entre un quatuor à cordes et la voix de la chanteuse éthiopienne Éténèsh Wassié, entre la culture occidentale savante et l'éthio-jazz, forme de jazz populaire dans son pays. On pense évidemment à certains disques du Kronos Quartet, qui affectionne ce type de friction stimulante. La chaude mélopée de la voix est soutenue par un quatuor à la musique entraînante, qui se fait vite lancinante, approfondie par des échappées électroniques, des touches de clarinette (?), des échos soutenus de voix dans les lointains, une basse grondante parfois, ce qui donne à toute la fin un parfum mystérieux. Après une telle alliance métissée, "Absence" surprend par son côté apparemment musique ancienne. L'Ensemble vocal Tarentule développe une polyphonie qui déstructure un texte de l'écrivain contemporain Orlando de Rudder, jouant des boucles, des accélérés et des ralentis, des timbres aussi en un éblouissant bouquet de voix, d'éclats, de suavités imprévues : la musique de la Renaissance fondue dans une approche plus contemporaine brouille en fait les pistes pour mieux réjouir l'oreille.

   Retour au quatuor à cordes dans sa forme classique avec le cycle "E.X.I.L" en quatre mouvements, interprété par le Grey Quartet...oui, mais enrichi de textures électroniques, de bruits. L'atmosphère du premier mouvement, élégiaque, est chargée d'inquiétudes exprimées par des drones, des cliquetis. La tension s'accroit pour se vaporiser autour de virgules percussives lumineuses, comme d'une boîte à musique enchanteresse tandis qu'une aura électronique enveloppe les cordes. Splendide début ! "EX.I.L 2" développe une plainte parfois discordante, puissante, agitée de soubresauts impressionnants, avec des passages langoureux : c'est le cœur dramatique du cycle. Retour à une inquiétude diffuse dans le troisième mouvement, marqué par des inflexions déchirantes, des cassures, des trouvailles sonores parfois magnifiques, en particulier ce friselis cristallin tel un leit-motiv qui embaumerait la douleur, la souffrance. Quelle fresque variée, fouillée dans les moindres détails, belle de la beauté d'un désespoir qui s'accroche quand même à l'espoir ! La mer est là qui gronde aux portes de la nuit... Aussi le dernier mouvement peut-il se comprendre comme l'explicitation de ce que la musique exprimait : Jean-Marie Gustave Le Clézio, d'une voix claire, péremptoire, réfléchit à la question de la responsabilité qui nous incombe, à nous pays riches, face à la misère des déshérités qui migrent. Accompagné par les cordes, il nous assène une leçon lourdement rhétorique. Mieux vaut lire Désert, qui dit bien mieux les choses, de manière littéraire et non idéologique ! C'est la partie à mon sens la plus faible du cycle, parce que démonstrative, et d'une froideur contre-productive. Les trois parties précédentes se suffisaient à elles-mêmes, expressives, poignantes, et si belles sans paroles de vérité. La vérité de la musique n'est pas celle du logos, c'est celle des sens justement, du ressenti dont tout ce qui précède nous dressait la si émouvante cartographie.
 

  Que "Draisine' soit liée à un projet inabouti autour du chef d'œuvre d'Andréi Tarkovski, Stalker, m'interpelle évidemment. Servie par un sextet (basse, percussions, piano, violon, alto et violoncelle), cette courte pièce oscille entre musique de chambre et jazz, entre mélancolie légère, langoureuse, et tentation sublime avec le piano funambule sur des crêtes lumineuses, épaulé par la basse et une clarinette basse interrogatrice. "Rebath", anagramme de "breath", met en espace sonore une flûte confrontée à un environnement électronique qui semble la démultiplier, lui faire écho non sans ironie mordante, comme si elle se rebaignait dans ses propres sons devenus méconnaissables. Étonnante pièce, si vive, si fraîche, constamment en allée dans une fuite désordonnée, un peu sauvage, doucement panique...

   ... de quoi annoncer les trois "Fables électriques" qui suivent, pour guitare électrique et électronique. Presque un début de musique industrielle pour la première d'entre elles, percussion sourde et sons triturés avant le lâcher de guitare(s), démultipliées elles aussi, scansion monotone en crescendo, explosion saturée avant une nouvelle vague d'assaut. Nous sommes dans un univers métallique, impitoyable, brûlant de froideur, fracturé par des déchirures âpres, ce qui n'est pas sans évoquer l'univers du guitariste Fred Frith cité en début d'article, ou encore celui de Marco Capelli et son "Extrem Guitar project". Cette première fable ne serait-elle pas le bulldozer de la civilisation occidentale faisant place nette par sa sombre puissance ? La deuxième est d'abord plus torturée, introvertie, immergée dans un bain électronique : elle se change vite en hallucination et magie rituelle sur fond de voix spectrales, tout en résonances percussives radieuses, pas si éloignées que cela des bols chantants tibétains. On peut la voir comme un mouvement lent de sonate, un intermède avant la reprise de la première fable sur un mode plus frénétique, agressif, lourdement répétitif. L'atmosphère est grondante, saturée, pulsante telle une danse claudicante de géant déhanché parcourant les décombres de villes détruites. Une trilogie formidable, à écouter à plein volume !

   L'aventure se termine avec "The Cello stands vertically, though...", ode au violoncelle en cordes libres, si l'on peut dire, bateau ivre rimbaldien, ce qui nous ramène au début de ce voyage, de cette traversée de quelques unes des nouvelles modalités de la musique de chambre d'aujourd'hui, où la guitare électrique, l'électronique côtoient, rencontrent les instruments plus classiques du genre. Bruno Letort s'inscrit ainsi dans le courant de décloisonnement représenté aux États-Unis par les compositeurs du protéiforme Bang On A Can, festival, ensemble et label fondés par David Lang, Michael Gordon et Julia Wolfe.

    Oubliez vos préjugés : cette musique contemporaine-là est sacrément belle, vivante, surprenante, prenante !

Mes titres préférés : "Fables électriques" (les 3 !) / "E.X.I.L" 1 à 3 / "Semelles de vent" / "Draisine"... et j'aime assez trois des quatre restants, à l'exception de celui que j'ai indiqué !

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Paru en septembre 2019 chez Musicube / 12 plages / 51 minutes environ

Pour aller plus loin :

- "E.X.I.L 1"  (ci-dessus) et "Fables électriques" Mvt 3 (ci-dessous) en fausses vidéos :

10 octobre 2017 2 10 /10 /octobre /2017 18:00
Astrïd & Rachel Grimes - Through the sparkle

Il y a eu High blues en 2012 chez Rune grammofon et The West Lighthouse is not so far en 2015 chez Monotype Records. Pendant ce temps, le quatuor nantais Astrïd n'avait eu de cesse d'obtenir la collaboration de la pianiste américaine Rachel Grimes, de Louisville (Kentucky), arrangeuse, compositrice, qui tourne en solo mais est aussi fondatrice du groupe Rachel's, avec à son actif six albums. Après des années d'échanges réguliers, Astrïd a invité la pianiste en France pour jouer ensemble. Quelques journées de 2012 et 2013 ont vu naître les titres que l'on retrouve sur Through the sparkle.

Astrïd & Rachel Grimes - Through the sparkle

    Nos cinq musiciens s'entendent à merveille pour élaborer une musique de chambre sereine, chaleureuse, qui coule de source. Volontiers doucement incantatoire comme le premier titre, "The Herald en Masse", piano ostinato, fusion post-rock des autres instruments. À travers l'étincelle, c'est déjà le feu qui couve, qui explosera. Le groupe aime partir d'une introduction lente, qui fait sonner un instrument, comme "M5" avec la guitare électrique de Cyril Cecq, aux accents blues d'ailleurs, ou "Theme" avec la clarinette de Guillaume Wickel, ou deux dans "Le Petit salon" avec un délicat duo du violon de Vanina Andréani et du piano de Rachel Grimes. On se recueille, on écoute, on se rapproche de cette musique intimiste, faite par des gens qui aiment faire entendre timbres et couleurs. Ça frotte, ça grince parfois, froisse, dérape gentiment, sans jamais irriter, car c'est la signature d'une écriture sensuelle, attentive à restituer le geste musical de l'archet qui frotte, du piano qui frappe, de la clarinette qui souffle, de la guitare qui pince et gratte, de la batterie qui scande. Quand tout est en place, le morceau prend, comme on dit d'une sauce qu'elle prend, d'où des titres autour de six minutes. Le coquillage en ellipse de la couverture dit cette évolution quasi organique de leur musique, aérée de respirations comme autant de remontées d'un plus profond qu'ils sont allés chercher, respirations qui donnent aussi l'impression d'une musique en train de se faire, improvisée.

   "Mossgrove & Seaweed" commence par une introduction au piano dans le style des musiques minimalistes, autre source d'inspiration de leur univers assez métissé (leur site est hébergé par Métisse music, un éditeur de musique indépendant). Sur le martèlement de Rachel viennent se caler les autres instruments dans un crescendo orchestral incandescent de toute beauté, car ne vous y fiez pas, cette musique ne manque décidément ni d'énergie ni d'échappées belles. Le début de "Hollis", lui, est nettement marqué par le jazz, mais il se convertit partiellement dans une progression post-rock en cours de route. "M1" fait entendre la guitare acoustique de Cyril, d'où une patine folk. Ces gens-là se sentent bien partout, et nous aussi. L'éclat ou l'étincelle qui les habite et qu'ils disent traverser ne préjuge pas des couleurs du feu. En tout cas, "M1" s'embrase joliment, avec les volutes tendres de la clarinette et du violon qui nous attachent autour des trois autres instruments pour qu'on brûle, nous aussi.

   Oui, cette musique est attachante, de bon aloi ai-je envie d'écrire. Rien de tonitruant ou de racoleur. Ce sont des artisans, des troubadours d'aujourd'hui, qui prennent le temps d'esjouir nos oreilles.

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Paru en septembre 2017 chez Gizeh records / 7 plages / 43 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- la page consacrée au disque sur le site du label.

- "Mossgrove & Seaweed" en écoute sur cette fausse vidéo :

 

Programme de l'émission du lundi 25 septembre 2017

Christoph Berg : Monologue / Dialogue / Farewell(Pistes 5 à 7, 14'20), extraits de Conversations (sonic pieces, 2017)

Astrïd & Rachel Grimes : Hollis / M1 (Pistes 5 & 6, 12'51), extraits de Through the sparkle (Gizeh Records, 2017)

Michael Vincent Waller : by itself / Visages I à IV (p. 1 - 2, 17'), extraits de Trajectories (Recital Thirty Nine, 2017)

Peter Adriaansz : Wave 5 (p.1, 8'17), extrait de Waves (Ensemble Klang - EKCD1, 2010)

Programme de l'émission du lundi 2 octobre 2017

Douwe Eisenga : For Mattia (piste unique, 8'10) / Autoproduit

Michael Vincent Waller : Visages V à VIII (p. 6 à 9, 13'), extraits de Trajectories (Recital Thirty Nine, 2017)

Astrïd & Rachel Grimes : Le Petit salon (p. 7, 6'02), extrait de Through the sparkle (Gizeh Records, 2017)

Erik Satie : Gnossiennes 1 & 2  (7'12) extraits de Satie : Complete piano works, vol.1 (Grand Piano / Naxos, 2017) Nicolas Horvath, piano

Yair Elazar Glotman & Mats Erlandsson : Libra Index / Desacrelasation (p. 6 - 7, 12'15), extraits de Negative Chambers  (Miasmah, 2017)

Douwe Eisenga : Arrival (p. 2, 4'43), extrait de The Writer, his Wife, her Mistress (Autoproduit, 2014)

Programme de l'émission du lundi 9 octobre 2017

Christina Vantzou : Pillar 3 / Robert Earl (p. 3 - 4, 13'15), extraits de N°3 (Kranky, 2015)

Deaf Center : Follow Still (p.1, 13'24), extrait de Recount (sonic pieces, 2014)

Nico Muhly : Four studies (p. 1 à 4, 15'08), extraits de Nico Muhly - Philip Glass / angela & Jennifer Chun (Harmonia Mundi USA, 2016)

Yannis Kyriakides : Smell down death / Boy (p. 1 - 2, 12'11), extraits de Lunch music (Unsounds, 2016)

 

 

22 septembre 2017 5 22 /09 /septembre /2017 10:00
Christoph Berg - Conversations

   Violoniste et compositeur né en 1985 à Kiel, Christoph Berg vit et travaille à Berlin. Conversations doit être son cinquième disque, après Bei, une collaboration avec le pianiste Henning Schmiedt sortie également cette année. Son domaine, c'est la musique de chambre. Violon multiple, contrebasse, un peu de piano, et des événements percussifs parfois très en avant, à d'autres moments à l'état de traces pour ce disque qui semble proposer un parcours si on suit les titres des morceaux - que je traduis au besoin : Prologue / Conversations / Souvenirs / Chagrin / Monologue / Dialogue / Adieu / Épilogue. La maison de disque précise que tout est au départ acoustique, avec ensuite très peu de traitements numériques.

   "Prologue" est un court dialogue entre la contrebasse bourdonnante et le violon sur fond de drones et de rares impacts percussifs. Le ton est donné, celui d'une mélancolie mélodieuse, développée en lentes spirales veloutées, comme une plainte qui tourne, revient. "Conversations" poursuit le mouvement, avec l'ajout de bruits de machine dirait-on, un cliquetis de pistons, comme si nous étions sur un étrange navire... perdus dans les brumes du passé dont nous parviennent des bribes sublimes entrecoupées de silences à la Arvo Pärt. La mélancolie se creuse, majestueuse, nous sommes embarqués sur ce vaisseau fantôme. Conversations lors d'un bal lointain déjà... Les violons nous appellent au début de "Memories", fragiles avec leurs volutes sinueuses, puis tout se rapproche, quel drame a éclaté peut-être,  jusqu'à devenir obsédant, à tournoyer sur fond de silence ? "Grief" est tout frémissement de cordes à peine frottées, la contrebasse grave, sépulcrale et si belle, le violon délicat, tout se met à se mêler dans une danse langoureuse. Quel amour, et cette douleur qui se contient, se tait parfois, elle veut aimer encore, être enchanteresse quand même, à peine ponctuée de touches, tâtonnements percussifs d'une bouleversante pudeur.

   "Monologue" ? Bourdonnement de cordes comme des frelons fous autour de la contrebasse enfoncée dans des graves profonds, puis beaux surgissements de cordes multiples, en gerbes solennelles enveloppées par le violon dans l'extrême de l'aigu. "Dialogue" lui répond par une efflorescence élégiaque vraiment somptueuse. L'adieu de "Farewell" est comme fluté, les cordes serties de faisceaux de drones, de chatoiements soyeux. La mélancolie est transcendée dans un chant sans cesse renaissant de cordes légères, grisées par les vapeurs enivrantes de l'oubli salvateur. L'épilogue est presque symphonique, traversé d'élans vibrants d'espoir qui semblent s'étouffer d'eux-mêmes.

   Une musique raffinée, indifférente aux chapelles musicales, d'un néo-classicisme post-romantique, oserais-je dire, qui ravit constamment l'oreille ! Une musique de chambre somptueuse pour un éternel aujourd'hui...

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Paru en 2017 chez sonic pieces / 8 plages / 36 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- le cd est encore disponible chez sonic pieces

- les quatre premiers titres en écoute sur la page bandcamp de l'album :

Programme de l'émission du lundi 18 septembre 2017

Astrïd & Rachel Grimes : The Theme / Mossgrove & Seaweed (Pistes 3 & 4, 11'48), extraits de Through the sparkle (Gizeh Records, 2017)

Christoph Berg : Conversations / Memories / Grief (p. 2 à 4, 14'20), extrait de Conversations (sonic pieces, 2017)

Richard Skelton : Canis, Lynx, Ursus : Awake, Arise, Reclaim (p. 3, 14'36), extrait de The Inward Circle Belated Movements (Corbel Stone Press, 2015)

David Shea : Suite, part 1 à 6 (p. 2 à 7, 13'), extraits de Piano I (Room40, 2016)

13 décembre 2008 6 13 /12 /décembre /2008 16:54
My Brightest Diamond : "a thousand shark's teeth", n'ayez plus peur des requins !

    Née dans une famille de musiciens, soumise à des influences musicales variées allant du tango au gospel et au jazz, Shara Worden a étudié le piano, puis l'opéra  et la composition à l'université : Purcell et Debussy s'ajoutent à son paysage musical. Elle chante le Pierrot lunaire de Schoënberg, participe à plusieurs groupes new-yorkais en tant que chanteuse avant de mettre sur pied My Brightest diamond, son groupe, son ensemble, qui sort un premier disque en 2006.
   a thousand shark's teeth est le second, et c'est une superbe réussite. L'album commence plutôt rock avec "Inside a boy", lyrique et énergique, tout de suite la voix limpide, qui plane très haut, guitares et cordes nerveuses. "Ice & the storm" est une ballade avec harpe cristalline et cordes crissantes, un peu parasitée par des envolées conventionnelles, un point plus faible, un. Nous en sommes aux hors d'œuvre. "If I were a queen" ouvre le pays des merveilles : quatuor à cordes moelleux, voix suave, une ravissante miniature. Avec "Apples", le quatrième morceau, le violoncelle se fait langoureux, les percussions intrigantes, la voix dérape dans les souvenirs, côté Kate Bush, Björk. "From the top of the world" oscille entre ballade sucrée et discrets accents reggae ou folk, au risque d'agacer les durs rockeurs. Le disque décolle une nouvelle fois avec "Black & costaud", admirable composition, bouleversante, clarinette et quatuor à cordes, percussions frémissantes, mini-symphonie à la klézmer avec une coda dépouillée. Dès lors, les séraphins nous environnent, c'est "to Pluto's moon", "this is a state of electric ocean", rarement on aura mieux chanté l'amour infini. Shara Worden transcende la variété, infusée de musique de chambre et servie par un sens très sûr de la composition qui réserve à chaque instant des surprises dans les timbres, les tempos. Le morceau se termine par un crescendo de guitares saturées qui ne déparerait pas chez Portishead ou Sonic Youth. "Bass player" semble une chanson des Balkans, prend de la hauteur, finit en apesanteur, la grâce. Survient "Goodbye forever", totalement trouble, hanté, qui se développe en houles incantatoires parsemées de notes lumineuses de guitares et de glockenspiel, avant l'hypnose finale : " come closer to me / still". Des percussions étranges ouvrent et ponctuent "Like a sieve", chant fragile troué de quasi-silences, cordes pizzicati. Le disque s'achève par un morceau lyrique et sombre sur l'attente " : I can see you shining", murmures amoureux, extase languissante, guitares lourdes, cordes déchirantes, quelques riffs rageurs en arrière-plan, et puis la disparition...

  Lecteurs, vous allez me dire que nous voilà aux antipodes de Gordon Mumma encensé voici peu dans ces pages, que le romantisme vilipendé naguère envahit nos oreilles. C'est indéniable, mais cela ne change rien : le charme de ce disque est irrésistible parce que Shara Worden n'a pas peur du sublime, que son chant est naturellement sublime. Et puis quelle compositrice ! Une chanson pour elle ne consiste pas à répéter quelques pauvres mesures épuisées au bout de trente secondes, c'est une mélodie au sens le plus noble du terme, un mini poème où chacun de ses quinze (si j'ai bien compté) musiciens peut apporter sa touche, c'est enfin la rencontre réussie entre une formation de chambre et un groupe pop. Oubliez toutes vos réticences, laissez-vous aller !

Paru en 2008 chez Asthmatic Kitty Records / 11 plages / 46 minutes environ
Pour aller plus loin 
- - album en écoute et en vente sur bandcamp :

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 27 novembre 2020)

28 novembre 2008 5 28 /11 /novembre /2008 22:31
Jean-Philippe Goude : "aux solitudes", soyons dignes des étoiles !
   Il a commencé à écrire de la musique pour le théâtre avant de se lancer, entre 1976 et 1979, dans l'étonnante expérience Weidorje, ce groupe dans la mouvance de Magma. Il en est l'un des deux claviéristes, et il collabore à l'écriture des morceaux. On le retrouve ensuite directeur artistique et arrangeur pour le chanteur Renaud, arrangeur pour  Dick Annegarn. Il collabore avec Michel Portal, écrit de nombreuses musiques de film. En 1992, c'est De Anima, le premier CD de son ensemble, avec la participation du contre-ténor Gérard Lesne. Quatre disques plus tard, voici  aux solitudes, dont le titre n'est pas sans évoquer le célèbre titre homonyme, "O solitude", cet air de Henry Purcell qu'a chanté et enregistré justement Gérard Lesne en 2003.
Jean-Philippe Goude est toujours là aux claviers, synthétiseurs, dans les interludes baptisés "Prolégomènes" I à III, puis "De la consommation". Il aime toujours les contre-ténors. C'est Paulin Bündgen, contre-ténor français, que l'on entend sur trois titres, un amateur de ...Michael Nyman ! La musique de aux solitudes  évoque furieusement  ce dernier : petite formation  de chambre, rythmes trépidants, tressautants, lancinants des musiques écrites par Nyman pour les films de Peter Greenaway. Comment ne pas penser aussi à Wim Mertens, son goût pour les formations insolites, son chant haut perché parfois, une ambiance de fête baroque vaguement macabre ?  Jean-Philippe Goude dirige son ensemble à géométrie variable avec un sens très sûr des transitions, des atmosphères. Introduction au synthétiseur solo, suivie de l'entrée du quintette à cordes pour un morceau dansant très nymanien, l'ensemble s'étoffe ensuite, renforcé par le piano, la clarinette, le basson, trompettes et trombones, glockenspiel, avec un pulse presque reichien, la voix du contre-ténor prend son essor avec un texte sur la folie du monde, "embarqués dans les pentes", l'atmosphère se fait mélancolique, grave avec "l'Homme dévasté", lamento où le quintette à cordes hoquetant est ponctué par le basson, relayé par l'onde Martenot, un instrument que l'on entend trop rarement, aux spirales filées si humaines, deux récitants, Jean-Philippe Goude lui-même et Laurence Masliah, émergent alors peu à peu pour dire l'inventaire des déroutes ou des tentatives humaines. Les voici, ces fossoyeurs d'idéaux :  " rabatteur d'existence / planificateur de stabulation / générateur de conditions d'opportunité / adoucisseur de gouffre / conditionneur de chair à acheter / miroiteur de profit / lustreur d'espoir / prédateur de marges / vendeur de monde / niveleur d'alentour (...). Ce n'est pas un des moindres mérites de ce bel album que de glisser quelques textes pour " embrumer les précipices / (...) / devenir flou ", des textes qui font écho aux peintures de Susanne Hay reproduites en première et en quatrième de couverture de la pochette. "No hay camino, hay que caminar", le titre 6, déroule une ritournelle façon Mertens, entêtante dans sa simplicité, avant le poignant "A nos rêves évanouis", contre-ténor, quintette à cordes et piano... A vous de découvrir la suite de ce disque généreux, jusqu'au morceau éponyme final, leçon de survie aux accents élégiaques où se croisent la voix de soprano d'Issaure Equilbey, l'onde Martenot sur fond de claviers et de cordes. L'Ensemble Jean-Philippe Goude est une divine surprise dans le paysage musical français.
Paru en 2008 chez Ici d'Ailleurs / 15 plages / 59 minutes environ
 
Pour aller plus loin :
- le site de Suzanne Hay (1962-2004), peintre, vous retrouverez dans la galerie 5 des tableaux assez proches de la couverture de l'album.
- album en écoute et en vente sur bandcamp :