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Musiques Singulières

    Au fil du temps, une encyclopédie visuelle et sonore des musiques différentes (plus ou moins). Pour les amateurs de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique ! Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom. Créé le 20 février 2007.
N.B. Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

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28 août 2020 5 28 /08 /août /2020 15:00
Claudio F. Baroni (2)- The Body Imitates the Landscape

   Troisième disque de Claudio F. Baroni chez Unsounds, The Body Imitates the Landscape est inspiré par l'essai du japonais Michitaro Tada, Karada, dont le sujet est "l'école du corps". L'artiste Adi Hollander a voulu créer une expérience sensorielle similaire à celle évoquée par le livre grâce à une installation sonore interactive. Le public est invité à s'allonger sur des lits à eau dans lesquels sont installés des haut-parleurs. Des ondulations sonores émanent de manière audible, physique et visible de cet arrangement des lits à la manière d'un jardin japonais. Ainsi, n'importe qui peut vivre la joie d'une écoute physique, ressentie par tout le corps dans ce jardin électronique du son. Comme à son habitude, Claudio F. Baroni, qui a écrit une pièce pour l'Ensemble MAZE, dont les voix chuchotées deviennent musique, s'intéresse à la nature vibratoire du son, et donc à sa propension à émouvoir les corps.

   Chacune des onze pièces de l'album est consacrée est consacrée à une partie du corps - désignée par son nom japonais, dont les mots proférés, murmurés, évoquent les fonctions. L'Ensemble MAZE, composé par Anne La Berge à la flûte alto, Gareth Davis à la clarinette basse, Reinier van Houdt aux claviers, Wiek Hijmans à la guitare électrique, Dario Calderone à la contrebasse et Enric Monfort aux percussions est accompagné en direct par le compositeur aux manipulations électroniques. Il en résulte onze évocations rêveuses nimbées d'une grande douceur, comme des confidences qui flotteraient entre deux eaux de la conscience. La composition procède par courtes unités, bribes de motifs séparés par la durée de résonance du dernier instrument entendu, ceux-ci se posant délicatement sur la ou les voix. Une autre temporalité s'installe, distendue sans jamais être lâche, invite tranquille à une écoute profonde, attentive à la sensualité physique des sons. Le corps étant l'espace de propagation de cette musique imite en effet un paysage ; à vrai dire, le corps ému par les vibrations, les résonances qui l'envahissent dans l'installation et pendant l'écoute du disque de préférence au casque, idéalement devient le paysage musical. Pendant "Atama" (la tête), l'auditeur est plongé dans un espace trouble, fortement nasalisé dirait-on, caverne résonnante et mystérieuse dans laquelle les graves se meuvent lourdement, à peine segmentés par des aigus cristallins, tandis que les voix paraissent fantomatiques, voilées. "Kao" (le visage) est plus lumineux, découpé, avec des aigus plus présents, mais la voix chuchotante égrène des secrets. Au fil des pièces, on glisse, on dérive en merveilleux pays grâce à cette musique de chambre apaisée, subtilement augmentée par l'électronique qui en magnifie les timbres, les textures. La musique de Claudio F. Baroni se trouve ainsi au croisement alchimique des recherches sonores d'une Kaija Saariaho, de Giacinto Scelsi et des errances méditatives d'un Morton Feldman. Somptueusement délassant !

7 août 2020 5 07 /08 /août /2020 15:30
Claudio F Baroni - Motum

   Compositeur de musique expérimentale, Claudio F Baroni vit et travaille à Amsterdam. Il a étudié le piano et la sonologie en Argentine, puis la composition au Conservatoire Royal de La Haye, notamment avec Louis Andriessen. Motum signifie "mouvement", thème central des trois pièces rassemblées sur l'album.

   La première composition, in Circles II, en quatre mouvements de durée assez voisine, chacun entre huit et neuf minutes, est pour quatuor électronique, interprétée par l'Ensemble Modelo62. Le quatuor est composé de claviers (Teodora Stepancic), d'un violoncelle (Jan Willem Troost), d'une guitare électrique (Santiago Lascurain) et de percussions (Klara van de Kettrij). Dès le début, on glisse sur les sons par une série de glissandos : ils se succédent, se chevauchent, se mêlent, de telle sorte qu'on ne sait plus très bien à quel instrument on a affaire. Ce sont des corps sonores en mouvement qui nous entraînent dans un monde de traînées lumineuses, de résonances mystérieuses. Nous sommes comme environnés d'auras sonores à la courbe sensualité, ponctuées de touches percussives délicates. Le second mouvement  prend des allures orientales épurées avec les percussions qui sonnent comme des gongs, des bols chantants : c'est splendide, je pensais à Kaija Saariaho et ses Six jardins japonais. L'attention portée au son, saisi à la fois dans son origine et son développement dans la durée, ne sont pas sans rappeler aussi l'esthétique raffinée de Giacinto Scelsi. C'est une musique de l'intensité, non par la puissance, mais par la présence, la qualité harmonique, qui fait de chaque pièce une cérémonie. Peu à peu, on ondule avec la musique, son balancement extatique, comme dans le troisième mouvement, où les glissandos semblent s'enrouler autour de notre âme qu'ils caressent avec une infinie suavité. Le quatrième mouvement joue plus avec des notes percussives de hauteurs différentes, le clavier se faisant piano pour se mêler aux percussions. Les couleurs sont somptueuses. La pièce propose une série de plateaux hiératiques, comme une longue montée contemplative. Un chef d'œuvre !

   La seconde composition, Solo VIII-Air pour orgue, est interprétée par Ezequiel Menalled et le compositeur lui-même.  C'est un orgue qui semble respirer, tout entier enraciné dans des frottements à la limite de l'imperceptible, des drones. On y entend l'air devenir musique par une série de lentes et imprévisibles métamorphoses. Des surgissements, des grondements, soulèvent quelque chose de tellurique, de formidable. L'air rentre en fusion, il est fracturé de puissantes explosions graves, striées d'échappées plus aiguës. Nous sommes dans l'antre de Vulcain, au cœur d'une fournaise pulsante en expansion. Le son se volatilise, dirait-on, pour se solidifier en strates, en blocs filants qui s'échappent, s'éloignent, pour ne laisser subsister que la forge rougie traversée de sons déchirants, déchirés, et tout retourne vers le silence... D'une impressionnante, foudroyante beauté.

   Le Quarteto Prometeo interprète Perpetuo Motum, dernière œuvre du disque, fabuleux opéra ou ballet pour cordes glissantes qui s'entrecroisent, tissant une toile frémissante en perpétuel mouvement comme le veut le titre. D'où une dimension vertigineuse qui pourrait saturer et fatiguer l'oreille s'il n'y avait des chutes de tension, des ralentis bienvenus pour la reposer. Mais c'est indéniablement la pièce la plus difficile, à moins de l'écouter à volume plus doux que les précédentes, même si un long descrecendo occupe la seconde moitié de ces douze minutes et treize secondes.

Pièces préférées : les deux premières, qui occupent les quatre cinquièmes de l'album.

Paru en juin 2018 chez Unsounds / 6 plages / 62 minutes environ

Pour aller plus loin :

- la page d'Unsounds consacrée à Motum

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

Claudio F Baroni, photogrphie par Isabelle Vigier, 2018

Claudio F Baroni, photogrphie par Isabelle Vigier, 2018

13 juin 2020 6 13 /06 /juin /2020 15:00
29 pièces pour piano, alto, échantillonneur et électronique

29 pièces pour piano, alto, échantillonneur et électronique

Image de "Scènes de Seine", film de Christian Jacquemin

Image de "Scènes de Seine", film de Christian Jacquemin

(Nouvelle mise en page + illustrations sonores / Émission du 1er juillet 2007 ) Nouvelle conception, nouvelle parution !
David Shea ouvre l'émission depuis plusieurs années avec un extrait de l'album Satyricon. Il était temps de lui rendre un vibrant hommage ! Et de souligner l'importance d'un label comme Sub Rosa (cf. l'article, et le site de ce label belge), sans doute l'un des plus radicaux, des plus décalés depuis au moins vingt ans, mais bien sûr fort mal distribué en France. J'ai heureusement fini par trouver un bon filon pour me procurer les disques précieux sous la Rose, ainsi que de très nombreux labels passionnants : nulle doute que l'émission et ce blog y gagneront encore en diversité surprenante. Tout est parti ce soir de l'un des derniers disques de David, The Book of scenes, une œuvre pour alto, piano et électronique.
   Né dans le Massachusetts en 1965, David Shea s'installe à New-York en 1985 après des études musicales. Il est alors actif dans des collectifs comme Cobra, se produit avec l'ensemble de John Zorn notamment, travaille comme DJ dans divers clubs, écrit de la musique pour des films. Adepte de l'improvisation libre et de l'électronique, il s'interesse depuis le début des années 90 aux échantillonneurs, qu'il a contribué récemment à perfectionner.Continuant à participer à des concerts, il est attentif à faire de l'échantillonneur un instrument à part entière, qui joue sa partition comme les autres et peut même se produire en solo. Sa production récente associe instrumentistes et échantillonneur pour produire soit des "symphonies" d'un nouveau type, où le matériau acoustique est fondu dans un prodigieux travail sur le son, comme en témoignent les albums Satyricon ou Tryptich, soit des mises en scène de chambre, où l'électronique enveloppe les instruments dans une ambiance sonore qui n'est pas sans rappeler les musiques de film. Chorégraphes et vidéastes font souvent appel à lui, tant ses musiques suscitent des images, comme vous allez le voir. Il a une vingtaine de disques à son actif, participe à de nombreux festivals et vit maintenant à Bruxelles.
   Écrit pour le pianiste Jean-Philippe Collard-Neven et l'altiste Vincent Royer, ce Book of scenes propose vingt-neuf courtes scènes dont le principe exposé par le compositeur est à peu près le suivant : les instrumentistes, en direct, réagissent aux stimuli de leur environnement, échangent leurs rôles, considèrent ce qu'ils viennent de jouer comme des échantillons qu'ils retravaillent, arrangent, abolissant de fait la frontière entre l'acoustique et l'électronique, entre musique écrite et improvisation. Chaque pièce est un microcosme fascinant de précision délicate, avec des moments de grâce, des surprises continuelles : la musique convoque les éléments, les matières, les moments, les formes, pour inventer une beauté sauvage d'une légèreté rarement atteinte. Rien en elle qui pèse ou qui pose, pour paraphraser le poète... Un chef d'œuvre à découvrir !
Image de "Scènes de Seine", film de Christian Jacquemin

Image de "Scènes de Seine", film de Christian Jacquemin

Une symphonie électronique !

Une symphonie électronique !

Sous la Rose, le Diable, probablement...

   Tryptich, à mon sens une véritable symphonie électronique en trois mouvements, même s'ils sont d'origine diverse, est une œuvre ambitieuse, qui brasse cultures et textures dans une constante magnificence sonore. Christian Jacquemin a choisi un extrait de la troisième partie pour sonoriser un petit film étonnant , Scènes de Seine, inspiré par le livre Espèce d'espaces de George Perec (un peu de patience pour la vidéo : une minute avec le texte de Perec en off, puis plus de quatre minutes d'images et musique pures.... L'adéquation entre les images de synthèse et la musique est totale. Exemples d'images au long de l'article.
  Toujours chez Sub Rosa, un titre du groupe américain Nûs présent sur la compilation "New-York soundscape, september 1996", une édition limitée qui offre aussi un extrait de David Shea et un autre de Scanner. "the basis for the devil's argument" est extrait de leur second album , Inside is the only way out. Sur fond d'orgue ponctué d'éclats de guitare, de chœurs lointains, une belle chanson étirée avec une voix de crooner inspiré, atmosphère lourde au crescendo...diabolique. Un extrait tout en bas de l'article ...
  Pour finir, retour sur le groupe américain Various,
parfois comparé à Portishead ou Massiv Attack,qui a sorti fin 2006 The World is gone, déjà présenté dans l'émission. Sa musique est rebelle à toute étiquette, entre ballades folk à la Pentangle et titres dub ou trip-hop hypnotiques, le tout servi par des voix superbes. Un disque qu'on réécoute avec plaisir. J'aime bien leur petit chien, diable...
David Shea : Air // Radio weekend (pistes 1 à 7, 15'), extraits de The Book of scenes ( Sub Rosa, octobre 2005) Il était temps d'attraper l'album au vol, Inactuelles est là pour ça !
                           One ride pony (p.2, 10' 39)
                   Satyricon 2000 (p.3, 22' 59), extraits de Tryptich (Quatermass, 2001). Quatermass vient de Sub Rosa, est  plus particulièrement centré sur les musiques électroniques.

Nûs : The basis for the devil's argument (p.2, 7' 28), extrait des Sub Rosa Sessions, New-York September 1996. Le titre se retrouve sur l'album original Inside is the only way out, sorti en 1999 chez Sub Rosa.
Various : Sir (p.7, 3' 50)
                  Deadman (p.9, 3'09)
                  Today (p.10, 3' 45)
                 Fly (p.12, 5' 01),extraits de The World is gone (XL Recordings, 2006)

Image de "Scènes de Seine", film de Christian Jacquemin

Image de "Scènes de Seine", film de Christian Jacquemin

24 octobre 2019 4 24 /10 /octobre /2019 16:00
Bruno Letort - Cartographie des sens

La musique de chambre, au large...

   Guitariste et compositeur, Bruno Letort est éclectique depuis ses débuts, publiant dans les années quatre-vingt des albums à la frontière du jazz et du rock, multipliant les collaborations avec des musiciens issus du jazz et des musiques improvisées, composant pour le théâtre, le cinéma, la danse. Producteur sur France Musique, il fonde le label Signature, sur lequel on retrouve quelques artistes présents dans ces colonnes, notamment le guitariste Fred Frith - on verra plus loin pourquoi je mentionne ce musicien inclassable qui a publié aussi chez Tzadik, grand label des musiques expérimentales. Avec Cartographie des sens, Bruno Letort rassemble une collection de pièces qui invitent l'auditeur à abandonner très vite ses préjugés ou clichés sur la musique de chambre. La pochette donne à lire un texte de présentation impeccable d'Alexandre Castant, auquel je renvoie pour les indications plus techniques et les références précises. L'un des axes de cette collection est la thématique de la séparation, de l'exil, de la migration, sensible dans le choix des textes et certains titres

   En ouverture, le titre rimbaldien "Semelles de vent" annonce une aventure, ici la rencontre entre un quatuor à cordes et la voix de la chanteuse éthiopienne Éténèsh Wassié, entre la culture occidentale savante et l'éthio-jazz, forme de jazz populaire dans son pays. On pense évidemment à certains disques du Kronos Quartet, qui affectionne ce type de friction stimulante. La chaude mélopée de la voix est soutenue par un quatuor à la musique entraînante, qui se fait vite lancinante, approfondie par des échappées électroniques, des touches de clarinette (?), des échos soutenus de voix dans les lointains, une basse grondante parfois, ce qui donne à toute la fin un parfum mystérieux. Après une telle alliance métissée, "Absence" surprend par son côté apparemment musique ancienne. L'Ensemble vocal Tarentule développe une polyphonie qui déstructure un texte de l'écrivain contemporain Orlando de Rudder, jouant des boucles, des accélérés et des ralentis, des timbres aussi en un éblouissant bouquet de voix, d'éclats, de suavités imprévues : la musique de la Renaissance fondue dans une approche plus contemporaine brouille en fait les pistes pour mieux réjouir l'oreille.

   Retour au quatuor à cordes dans sa forme classique avec le cycle "E.X.I.L" en quatre mouvements, interprété par le Grey Quartet...oui, mais enrichi de textures électroniques, de bruits. L'atmosphère du premier mouvement, élégiaque, est chargée d'inquiétudes exprimées par des drones, des cliquetis. La tension s'accroit pour se vaporiser autour de virgules percussives lumineuses, comme d'une boîte à musique enchanteresse tandis qu'une aura électronique enveloppe les cordes. Splendide début ! "EX.I.L 2" développe une plainte parfois discordante, puissante, agitée de soubresauts impressionnants, avec des passages langoureux : c'est le cœur dramatique du cycle. Retour à une inquiétude diffuse dans le troisième mouvement, marqué par des inflexions déchirantes, des cassures, des trouvailles sonores parfois magnifiques, en particulier ce friselis cristallin tel un leit-motiv qui embaumerait la douleur, la souffrance. Quelle fresque variée, fouillée dans les moindres détails, belle de la beauté d'un désespoir qui s'accroche quand même à l'espoir ! La mer est là qui gronde aux portes de la nuit... Aussi le dernier mouvement peut-il se comprendre comme l'explicitation de ce que la musique exprimait : Jean-Marie Gustave Le Clézio, d'une voix claire, péremptoire, réfléchit à la question de la responsabilité qui nous incombe, à nous pays riches, face à la misère des déshérités qui migrent. Accompagné par les cordes, il nous assène une leçon lourdement rhétorique. Mieux vaut lire Désert, qui dit bien mieux les choses, de manière littéraire et non idéologique ! C'est la partie à mon sens la plus faible du cycle, parce que démonstrative, et d'une froideur contre-productive. Les trois parties précédentes se suffisaient à elles-mêmes, expressives, poignantes, et si belles sans paroles de vérité. La vérité de la musique n'est pas celle du logos, c'est celle des sens justement, du ressenti dont tout ce qui précède nous dressait la si émouvante cartographie.
 

  Que "Draisine' soit liée à un projet inabouti autour du chef d'œuvre d'Andréi Tarkovski, Stalker, m'interpelle évidemment. Servie par un sextet (basse, percussions, piano, violon, alto et violoncelle), cette courte pièce oscille entre musique de chambre et jazz, entre mélancolie légère, langoureuse, et tentation sublime avec le piano funambule sur des crêtes lumineuses, épaulé par la basse et une clarinette basse interrogatrice. "Rebath", anagramme de "breath", met en espace sonore une flûte confrontée à un environnement électronique qui semble la démultiplier, lui faire écho non sans ironie mordante, comme si elle se rebaignait dans ses propres sons devenus méconnaissables. Étonnante pièce, si vive, si fraîche, constamment en allée dans une fuite désordonnée, un peu sauvage, doucement panique...

   ... de quoi annoncer les trois "Fables électriques" qui suivent, pour guitare électrique et électronique. Presque un début de musique industrielle pour la première d'entre elles, percussion sourde et sons triturés avant le lâcher de guitare(s), démultipliées elles aussi, scansion monotone en crescendo, explosion saturée avant une nouvelle vague d'assaut. Nous sommes dans un univers métallique, impitoyable, brûlant de froideur, fracturé par des déchirures âpres, ce qui n'est pas sans évoquer l'univers du guitariste Fred Frith cité en début d'article, ou encore celui de Marco Capelli et son "Extrem Guitar project". Cette première fable ne serait-elle pas le bulldozer de la civilisation occidentale faisant place nette par sa sombre puissance ? La deuxième est d'abord plus torturée, introvertie, immergée dans un bain électronique : elle se change vite en hallucination et magie rituelle sur fond de voix spectrales, tout en résonances percussives radieuses, pas si éloignées que cela des bols chantants tibétains. On peut la voir comme un mouvement lent de sonate, un intermède avant la reprise de la première fable sur un mode plus frénétique, agressif, lourdement répétitif. L'atmosphère est grondante, saturée, pulsante telle une danse claudicante de géant déhanché parcourant les décombres de villes détruites. Une trilogie formidable, à écouter à plein volume !

   L'aventure se termine avec "The Cello stands vertically, though...", ode au violoncelle en cordes libres, si l'on peut dire, bateau ivre rimbaldien, ce qui nous ramène au début de ce voyage, de cette traversée de quelques unes des nouvelles modalités de la musique de chambre d'aujourd'hui, où la guitare électrique, l'électronique côtoient, rencontrent les instruments plus classiques du genre. Bruno Letort s'inscrit ainsi dans le courant de décloisonnement représenté aux États-Unis par les compositeurs du protéiforme Bang On A Can, festival, ensemble et label fondés par David Lang, Michael Gordon et Julia Wolfe.

    Oubliez vos préjugés : cette musique contemporaine-là est sacrément belle, vivante, surprenante, prenante !

Mes titres préférés : "Fables électriques" (les 3 !) / "E.X.I.L" 1 à 3 / "Semelles de vent" / "Draisine"... et j'aime assez trois des quatre restants, à l'exception de celui que j'ai indiqué !

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Paru en septembre 2019 chez Musicube / 12 plages / 51 minutes environ

Pour aller plus loin :

- "E.X.I.L 1"  (ci-dessus) et "Fables électriques" Mvt 3 (ci-dessous) en fausses vidéos :

19 janvier 2019 6 19 /01 /janvier /2019 15:21
David Lang - mystery sonatas

   2018 aura été une grande année pour David Lang, l'un des trois fondateurs de l'ensemble Bang-On-A-Can et du label Cantaloupe Music. Après the day avec la violoncelliste Maya Beiser, et writing on water, sont sorties en octobre ses mystery sonatas. Des sonates du mystère pour violon solo inspirées des fameuses Sonates du Rosaire, dites encore Sonates du Mystère, du compositeur austro-tchèque Heinrich Ignaz Franz von Biber (1644 -1704). David Lang présente ainsi son projet : « J'ai décidé d'écrire mes propres pièces virtuoses à partir de mes pensées les plus intimes, les plus spirituelles, sacrées. Mais les miennes ne sont pas en rapport avec Jésus, et le violon n'est pas réaccordé entre les mouvements. J'ai gardé une des distinctions de Biber. Il divise la vie de Jésus en trois phases : la joyeuse, la souffrante et la glorieuse. Les pièces centrales de mes sonates du mystère sont intitulées "Joy" (Joie), "Sorrow" (Chagrin, peine) et "Glory" (Gloire), mais les trois sont des états réflexifs de l'être, calmes, intérieurs. »

   Je vous livre quelques notes d'écoute :

Sonate n°1 "Joy" : une joie calme, dépouillée, dans des aigus qui finissent en frottements sur les cordes. Petits motifs variés, suite de brèves montées. Comme une salutation dans l'aube indécise. Comment ne pas penser à la belle couverture, à cette silhouette de garçon ou d'adolescent nu dans ce paysage rocheux aux formes irréelles, nimbées d'un bleu tendre, doux, amorti...

Sonate n°2 "After joy" : sonneries claironnantes, un peu folles, précipitées, se développant en trilles exubérantes. Le violon descend un peu dans les médiums, mais joue encore aussi dans les aigus, comme s'il se dédoublait. Virtuosité jusqu'à l'éclat.

Sonate n°3 "Before sorrow" : cadence plus longue, langoureuse, avec des boucles obsédantes, le calme qui revient, l'apaisement relatif avant l'assaut des aigus étirés, superposés, le creusement de la peine qui va venir, incantatoire comme le chant des Sirènes...

Sonate n°4 "Sorrow" : le chagrin qui affleure, tenu, apprivoisé, comme s'il essayait de rester dans l'instrument, dans le souffle du violoniste maniant son archet en apesanteur sur les cordes. Avec de brèves échappées, une manière de ciseler le silence, de glisser sur lui, parce que le chagrin a besoin de beauté pour rester digne, pour s'approfondir.

Sonate n°5 "After sorrow" : la vie s'élève à nouveau. Médiums et aigus dialoguent, cherchent à étinceler dans une forme d'ivresse tournoyante, d'étourdissement volontaire.

Sonate n°6 "Before Glory" : Exultation, démultiplication des niveaux sonores, virtuosité extrême, accélérations. Pépiements, esquisses de danses rapides. Puis comme une avancée plus lente, presque hoquetante avant un ultime chant d'oiseau.

Sonate n°7 "Glory": rien de démonstratif, une gloire intériorisée qui se contente modestement d'essayer de chanter. Travail de broderie tenace, d'exploration d'un domaine restreint. Le chant, à nu, se découpe sur le silence, le vide.

   Un cycle austère, intense, magnifique, authentiquement spirituel. Le violoniste Augustin Hadelich joue sur un Stradivarius daté d'environ 1723, ayant appartenu au compositeur et violoniste Christophe Gofttfried Kiesewetter (1777-1827). Ce violon prestigieux lui est prêté depuis 2010 (voir l'article consacré à ce prêt).

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Paru en 2018 chez Cantaloupe Music / 7 plages / 44 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- disque en écoute et en vente sur bandcamp :

Programme de l'émission du lundi 14 janvier 2019

Richard Skelton : River song / Remaindered (Pistes 10 - 11, 12'20), extraits de Landings (Sustain-Release, 2009)

Gina Biver et The Fuse Ensemble : Girl, walking (p.2, 13'06), extrait de 3 (Ravello Records, 2018)

Michel Banabila : The Image of a Metropolis Without A Single Car / Micro Miracles (p. 4 - 5), extraits de Imprints (Tapu Records, 2018)

Ambroise : partir (p.1, 6'03), extrait de À la tonalité préférable du ciel (Wild Silence, 2018)

Scott Blasco : Clouds, light (p. 1, 6'45), extrait de Pentecost (Irritable Hedgehog, 2018)

13 janvier 2019 7 13 /01 /janvier /2019 15:30
Sophia Subbayya Vastek - Histories

   Installée à Baltimore, Sophia Subbayya Vastek est pianiste de concert, claviériste, cofondatrice du duo électroacoustique Titled Arc avec l'artiste sonore, compositeur et multi-instrumentiste Sam Torres. Histories est son premier disque solo, hommage à ses parents, si j'ai bien compris, Kokengada Beliappa Subbayya, sa mère native de Coorg en Inde, et Marek Zdislaw Chwastek, son père né à Cracovie en Pologne, tous deux émigrés aux États-Unis où ils sont morts. Le disque rassemble des œuvres de trois compositeurs, Michael Harrison, John Cage et Donnacha Dennehy. Sophia joue du piano, piano préparé, piano accordé en intonation juste, Michael Harrison du tampoura, Nitin Mitta du tabla, et on entend la voix de Megan Schubert sur un titre essentiellement.

  John Cage (1912 - 1992) est représenté par une série de trois miniatures, "Dream" I à III, pièces rêveuses en effet autour de gammes serties d'un halo d'harmoniques par l'usage de la pédale, esquisses exquises, presque rien vaporeux sur le vide, toute une esthétique très orientale déjà. "A room" est une courte pièce pour piano préparé typique du compositeur : le piano devenant mini gong ou percussion ouatée y danse une curieuse gigue enrouée, c'est fascinant. J'ai eu un peu plus de mal avec "She is asleep", pièce vocale accompagnée de piano préparé, ce dernier y jouant un rôle strictement percussif : les vocalises de longueur variée seraient comme des manifestations issues du sommeil, dessinant des arabesques sonores capricieuses enfermées dans un dessin mystérieux.

   Le cœur de l'album est constitué par deux compositions de Michael Harrison pour piano en intonation juste, tampoura et tabla. Pour la présentation de ce compositeur rare et le piano harmonique, l'intonation juste, je renvoie à un article ancien. Je suis très heureux de retrouver Michael sur le disque de Sophia, Michael qui est, il faut le rappeler, le président de l'Académie américaine de musique classique indienne et joue ici du tampoura, ce luth indien qui sert de bourdon dans toute la musique indienne. "Jaunpuri" est une pièce envoûtante, râga nocturne de la musique classique hindoustani animé d'un mouvement irrésistible de houle entre la courte introduction mélancolique au piano et la coda qui revient au début. La pièce, tantôt brièvement méditative, tantôt débordante d'une joie extatique, se caractérise par de longs développements lyriques brillants. Une merveille ! "Hijaz prelude", pour les mêmes instruments, peut être considéré comme formant diptyque avec le précédent, plus intériorisé, structuré sur des boucles plus audibles. L'ambiance est proche des confréries de transe. Chant d'oubli du moi dans l'ivresse des sons, le tournoiement des notes de piano sur le bourdon de la tampoura et la frappe rapprochée du tabla. Une seconde merveille !

Ci-dessous, les trois musiciens en concert :

Sophia Subbayya Vastek - Histories

  J'aime l'audace de Sophia Subbayya Vastek : associer le turbulent irlandais Donnacha Dennehy aux deux Américains, il fallait oser ! Si vous ne connaissez pas encore Donnacha, il vous faut impérativement écouter Gra Agus Bas sorti en 2011, chef d'œuvre publié sur le label Nonesuch, le label de Steve Reich ces dernières années. C'est sur Stainless Staining, sorti en en 2012 chez Cantaloupe Music (le label de David Lang, Michael Gordon et Julia Wolfe) que se trouve le titre éponyme repris par Sophia Subbayya Vastek. Interprétée au piano, piano préparé et électronique, c'est une composition EXTRAORDINAIRE, d'une force sauvage, tellurique, d'une beauté sidérante, à écouter très fort jusqu'à tomber par terre. Musique aux antipodes des guimauves douceâtres, des mièvreries, elle coupe, renverse, danse frénétique sur des lames de rasoir magmatique, pure jubilation jouissive du rythme débridé, fracturé, au bord de la cacophonie et du délire dans un ostinato monstrueux, énorme.

   Un programme formidable, intelligemment agencé, le "Dream III" de Cage succédant au bouillonnant "Stainless Staining" de Dennehy, par exemple.

   Pour mémoire, ce n'est pas la première fois que le label Innova nous propose des programmes pianistiques passionnants : voir notamment Here (and there) pour piano et électronique par la pianiste canadienne Jeri-Mae G. Astolfi, en 2013.

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Paru en 2017 chez Innova Recordings / 8 plages / 54 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- le site de la pianiste.

- disque en écoute et en vente sur bandcamp :

Programme de l'émission du lundi 17 décembre 2018

Ambroise : Hibernations / Message de ton corps (Pistes 11 - (, 12'45), extraits de À la tonalité préférable du ciel (Wild Silence, 2018)

John Cage  : Dream I (p. 3, 3'03)

Michael Harrison : Hijaz Prelude (p. 4, 7'47)

John Cage : A Room (p.5, 3'07), extraits de Histories (Innova Recordings, 2017) par Sophia Subbayya Vastek, piano

David Lang : before sorrow / sorrow (p. 3 & 4, 15'50), extraits de Mystery Sonatas (Cantaloupe Music, 2018)

Philip Schroeder : Crystal Springs (p. 1, 10'48), extrait de Here (and there) (Innova Recordings, 2013) par Jery-Mae G. Astolfi, , piano

Programme de l'émission du lundi 7 janvier 2019

Grant Cutler : Drowning / Falling asleep in the streets (p. 7 - 4, 13'), extraits de Self portrait (Innova Recordings, 2017)

David Lang : after sorrow  / before glory (p. 5 & 6, 8'45), extraits de Mystery Sonatas (Cantaloupe Music, 2018)

Donnacha Dennehy : Stainless Staining (p. 7, 14'53), extraits de Histories (Innova Recordings, 2017) par Sophia Subbayya Vastek, piano

Michel Banabila : Shift / A Sense of Place (p. 2 - 3, 16'30), extraits de Imprints (Tapu Records, 2018)

Grant Cutler : Stairwell (p.6, 2'47), ibid.

16 novembre 2018 5 16 /11 /novembre /2018 19:00
Amuleto -Misztériumok

    Misztériumok (Mystères en hongrois) est le troisième album du duo italien Amuleto, composé de Francesco Dillon et de son cousin Riccardo Wanke, le premier sur three : four, maison de disques de Lausanne qui se consacre plutôt aux musiques expérimentales. Ils disent s'être inspirés ici de vieux négatifs sur plaques de verre au bromure d'argent chinés à la "Feira da Ladra", cet étonnant marché aux Puces de Lisbonne. C'est l'un de ces négatifs qui donne le visuel du disque. Les clichés montrent des scènes de la vie familiale européenne au début du XXe siècle, emprunts de ce qui semble une éphémère sérénité et du sentiment d'une crise imminente, d'une perte. Les deux musiciens utilisent le violoncelle, l'électronique, l'harmonium, le piano, la guitare ainsi que des sons de terrain pour suggérer et mêler ces deux impressions.

   Dès le premier titre, "Der Turm", on est plongé dans une atmosphère épaisse, peut-être le violoncelle distordu, tremblotant sur une autre ligne parcourue de micro saccades, comme une sorte de mouche vrombissante immobile, puis le rideau se déchire, l'ensemble des sons donne l'impression d'une cornemuse accompagnée par un ventilateur grondant, le tout avançant par hoquets espacés, parfois parcouru de sons vaguement vocaux, hanté par l'harmonium déchiré. Voilà un monde étrange, vivant d'une vie mystérieuse, le titre ne ment pas. C'est dense et prenant, cette mixture de sons acoustiques et électroniques !

   "Urlicht" se présente comme une sorte de cantate pour harmonium qui s'étoffe de drones harmoniques, de vagues ondulantes se froissant, se chiffonnant de bruits sourds. Pièce abyssale, somptueuse, entre mediums plus clairs et graves profonds, entre clarté et ténèbres chantantes - des voix sont enchâssées dans le continuum. Le titre est celui d'un chant populaire utilisé par Gustav Mahler dans le quatrième mouvement de sa seconde symphonie. En voici la traduction, puisque le thème de la musique de Mahler inspire la musique du duo :

Oh petite rose rouge !
L’Homme gît dans la misère !
L’Homme gît dans la douleur !
J’aimerais plutôt être au Ciel.
Je suis arrivé sur une large route :
Un angelot est venu qui voulait m’en détourner.
Ah non ! Je ne m’en laissai pas détourner !
Je viens de Dieu et veux retourner à Dieu !
Le Dieu bien-aimé me donnera une petite lumière
Qui m’éclairera jusqu’à la bienheureuse vie éternelle !

La musique oscille entre douleur et montée mystique, apparitions transcendantes qui la vrillent de troubles distorsions, de lumières chavirantes et voilées de vendredi saint

   Avec "Salamander", l'atmosphère est à l'explosion, aux bondissements d'un esprit facétieux et grotesque qui génère une pyrotechnie sonore ébouriffante avant de laisser place à des gestes élégiaques d'une grâce saturée de bruits envahissants. Les rebonds du violoncelle amplifié dans les graves ouvrent "Untitled with Eye, Hand, Moon and Dog", morceau aux accents poignants, d'une lenteur solennelle. Très vite, on sombre dans une messe expérimentale d'une beauté brute, sauvage, scandée par des cadences intenses de violoncelle et de drones, des stridences. Pourtant, l'apaisement se profile dans une longue coda grave au violoncelle sur fond intermittent de larsens. Assurément une pièce splendide, envoûtante !

    Un troisième titre allemand pour le dernier morceau, "Nebeltanz", danse de brume ou de brouillard : appels entrecroisés, énigmatiques, traversés de rires grinçants, sur lesquels des cordes démultipliées viennent poser un voile fantastique, d'une fastueuse texture enrichie de sons allongés qui semblent s'enrouler sur eux-mêmes dans des mouvements voluptueux, puis tout s'accélère, se mêle dans le vortex final de la disparition.

   Depuis que j'ai découvert ce disque, j'y reviens régulièrement, fasciné par la manière quasi diabolique dont les deux compères nous embarquent dans ce monde à la fois ténébreux, vibrant et d'une sidérante beauté.

Un disque remarquable !

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Paru en avril 2018 chez three : four records / 5 plages / 44 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- disque en écoute et en vente sur bandcamp :

Aperçu des programmes des émissions entre le lundi 4 juin et début novembre 2018

Des extraits de disques de Manos Hadjidakis, David Lang, Michael Gordon, Vassilis Tsabropoulos, Machinefabriek, Soft Machine, Éliane Radigue, Daniel Lanois, Greg Haines, Ivan Wyschnegradsky, Katharine Norman, Melaine Dalibert, Erik Satie, David Shea, Andrew Heath, Tristan Perich, Richard Moult, Poppy Nogood, Peter Karmanov, Amuleto...

   En association libre avec le disque d'Amuleto, une photographie personnelle :

 © Dionys

© Dionys