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Musiques Singulières

    Au fil du temps, une encyclopédie visuelle et sonore des musiques différentes (plus ou moins). Pour les amateurs de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique ! Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom. Créé le 20 février 2007.
N.B. Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

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14 octobre 2020 3 14 /10 /octobre /2020 15:00
Guillaume Gargaud - Strange memories

Ma précédente rencontre avec Guillaume Gargaud remonte à juin 2011, quand j'ai chroniqué le très flamboyant Lost chords sorti peu avant, pour guitare et sons électroniques, et She, son second album solo paru en 2009, d'une sauvage beauté noire. Il en était déjà à son neuvième album, le troisième en solo. Depuis, il a encore multiplié les collaborations avec d'autres musiciens, la dernière en date avec le trompettiste finlandais Eero Savela, après la sortie en 2019 de Magic intensity  sur lequel interviennent le pianiste Burton Green et le batteur Marc Edwards. Strange memories est son huitième album solo, enregistré dans son studio personnel du Havre, et publié conjointement par le label new-yorkais Chant records et Setola di Maiale, label non conventionnel italien consacré aux musiciens indépendants travaillant dans le champ des musiques expérimentales et improvisées. Le disque regroupe en effet neuf improvisations pour guitare acoustique solo. Me voici donc confronté à un objet sonore  a priori peu dans la lignée éditoriale de ce blog... qui en a vu et entendu d'autre, et qui s'en remettra, quand bien même ce musicien a joué avec des grands noms du free jazz, jamais abordé. Loin des envolées électroniques dignes d'une science-fiction lyrique et grandiose, qu'a-t-il à vous offrir, qu'a-t-il qui me retient ?

   Dès "Mystery travel", c'est l'impression que l'improvisation cherche avec obstination, qu'elle n'a rien de gratuit ou de futile, et surtout rien de démonstratif, ce qui m'agace toujours particulièrement chez nombre de musiciens de jazz. Oui, c'est bien un mystérieux voyage, avec ses haltes, sa frénésie passagère, ses hésitations, son recueillement devant la beauté soudain débusquée au coin du feu. La guitare chante, tranquille. "Free spirit" développe un climat d'intimité contemplative  : la guitare se fait coquillage à spirale, repliée sur ses cordes qu'elle pince avec une tendre ferveur, hoquetante de bonheur, et l'on entend le guitariste fondre dans un murmure d'acquiescement, à l'écoute de l'éblouissement qui vient illuminer la fin. Comme une plainte pudique, "Stay away" ondule au seuil de l'indicible, notes prolongées, infimes grincements. Le morceau se creuse dans les graves, un rien solennel et très énigmatique, prélude idéal au titre éponyme, "Strange memories", perdu dans des souvenirs enfouis que la guitare va débusquer, délicate. Entre rêverie et jaillissements brefs, un flux finit par se faire jour, une source vive qui se joue tout en courbures, en joie colorée de minuscules gouttelettes harmoniques. Frottements, doux pincements, énergiques poussées rythmiques, "Glissando" se laisse aller à ses vertiges, se ferait presque jazzy par sa mélodie assez attendue, mais se reprend, se tient, le morceau a un côté gitan trépidant, incantatoire, avec une belle coda à l'étouffée ! Débutée sur le bois, des pizzicati d'oiseaux courant en tous sens, "No closing" est une pièce ébouriffée, qui glousse comme une poule devenue folle à cause de son enfermement. C'est l'improvisation la plus drôlatique de l'album, un sommet ludique qui n'en souligne que mieux l'atmosphère recueillie des autres, notamment de la suivante, "Curious things". Pièce hésitante, interrogative, elle se contemple, prend la pose, ronronnerait pour un peu, absorbée dans ses graves veloutés. On retrouve un climat plus méditatif encore au début de "Leave open", étude intense éclairée de fréquents éclats nerveux. La guitare virevolte, s'enivre, poursuivant une fantaisie insaisissable. Où l'on finit par de vieilles mélodies... "Old Melodies", jeu frémissant, et puis des envolées, un rythme profond, la montée de l'enthousiasme, la sorcellerie guitaresque dansant entre les mains de son musicien, habité, qui n'a plus qu'à s'abandonner au silence...

Des improvisations illuminées par une inspiration d'une attentive intensité. 

Paru le 23 septembre 2020 chez Chant Records et Setola di Maiale / 9 plages / 44 minutes environ. À noter que Setola di Maiale signifie... Poils de porc !

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

Publié par Dionys - dans Musiques improvisées
28 mars 2018 3 28 /03 /mars /2018 18:02
Sarah Peebles - Delicate Paths

  Il est temps de revenir au passionnant label Unsounds, fondé par le guitariste Andy Moor, le compositeur et artiste sonore Yannis Kyriakides et l'artiste visuelle Isabelle Vigier pour promouvoir des musiques expérimentales, hybrides et singulières (petit clin d'œil au passage...). Curieusement, je laisse pourtant passer certaines de leurs parutions, alors il est temps. Temps de parler de ce disque de la compositrice, improvisatrice et installatrice Sarah Peebles, américaine qui travaille à Toronto à partir de sons de terrains, de sons trouvés, en vue de performance en direct assez variées. Elle joue aussi du shō, un petit orgue à bouche japonais, instrument qui est à la base de Delicate paths. Le shō est fait de roseaux de bambous qui donnent, une fois fumés si j'ai bien compris et enduits de malachite moulue, recouverts d'un mélange à base de cire d'abeille, les tuyaux de cet orgue au timbre si particulier. Il comporte également des anches en bronze (la page du label présente l'instrument assez en détail, photographies à l'appui). C'est dans les années quatre-vingt, alors qu'elle étudiait la musique au Japon, que Sarah Peebles s'est intéressé à cet instrument traditionnel qui viendrait d'ailleurs à l'origine de la Chine.

   Le disque alterne des solos de shō improvisés, intitulés "Resinous Fold", avec deux "Delicate paths" où elle joue avec deux ou trois autres musiciens et une composition électroacoustique de plus de treize minutes, "In the Canopy".

   Les "Resinous Fold", qu'on pourrait peut-être traduire par les "Replis résineux" nous transportent dans la musique de cour japonaise, le gagaku, une musique raffinée, très contemplative, qui nous fait entrer dans les sonorités de l'instrument. Les pièces, multi-pistes, sont en effet enregistrées par des micros placés très près de l'instrument, selon différents angles, dans une pièce relativement sèche. Des drones harmoniques résultent des sons tenus circulant dans l'instrument avant de s'en échapper par plusieurs orifices, enveloppant l'auditeur dans des volutes immatérielles.

   Les deux  premiers chemins délicats se fon en compagnie d'Evan Parker aux saxophones et de Nilan Perera à la guitare électrique et aux effets divers. Evan Parker donne l'impression d'une jungle végétale naine qu'on survolerait de près, et qu'on traverserait même pour dénicher les sons à leur naissance. Ses saxophones s'emballent ensuite brièvement pour épouser les aplats du shō avant de jouer aussi des notes tenues. Une mini-floraison percussive anime ces paysages sonores qui changent très vite, happés par les nappes hypnotiques du shō. Le troisième, avec la chanteuse indienne Suba Sankaran, est évidemment un pont entre ces deux grandes cultures musicales. Voilà un raga inédit, luxuriant, le chant se faufilant entre les poussées harmoniques de l'orgue à bouche...

   "In the Canopy", pièce électroacoustique, est, nous dit la compositrice, inspirée par ses expériences lorsqu'elle enregistrait oiseaux et abeilles en Nouvelle Zélande. Je passe sur les précisions apportées par la pochette du disque. Le titre complet en est : "Meditations from Paparoa and Kapiti Island". Le disque ne propose que la première partie de ce travail qui accompagnait une méditation sur le mouvement, la lumière, l'ombre et la couleur, dans une forêt, méditation créée par deux réalisateurs, John Creson et Adam Rosen en 2013. Nous sommes donc à proximité des insectes, des oiseaux, autant de présences invisibles qui tracent dans l'espace des sillages sonores presque imperceptibles : froissements, ondes qui se propagent, murmures et fragments de chants, s'entrecroisent, se superposent, se répondent, créant une fresque tout en transparences, flottements, avec à l'arrière-plan parfois quelques mouvements plus graves, mais eux aussi perçus dans un halo d'une grande douceur. La fin s'anime de roulements dans lesquels se glisse in extremis le shō. C'est très beau, épuré !

   Vraiment un disque à savourer dans le silence. Digipack superbement illustré, avec les notes abondantes et très intéressantes de Sarah Peebles (ça change des pochettes laides et vides ou illisibles !).

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Paru en 2014 chez Unsounds / 8 plages / 67 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- la page du label consacré à l'album (avec un extrait en écoute)

- l'album en écoute et plus :

Programme de l'émission du lundi 19 mars 2018

Hans-Joachim Rœdelius / Christophe Chaplin / Andrew Heath : Azuritte / Ultramarine (Pistes 1 & 2, 23'21), extraits de Triptych in blue (Disco Gecko, 2017)

David Lang : burn notice /frog (p. 6 - 7, 13'25), extraits de thorn (Cantaloupe Music, 2017)

Christina Vantzou : The Magic of the Autodidact (remix de Ken Camden) / Brain Fog (remix de John Also Bennett) (p. 3 - 4, 8'32), extraits de N°2 Remixes (Autoproduit, 2014)

Michel Banabila : Close to the moon (p. 3, 5'29), extrait de Sound Years (Tapu Records, 2017)

Programme de l'émission du lundi 26 mars 2018

Maninkari : Pistes 3- 4 - 5 (16'30), extraits de L'Océan rêve dans sa loisiveté (Seconde session / Zoharum Records, 2017)

David Lang : This was written by hand / Wed (p. 1 - 4, 15'), extraits de This was written by hand (Cantaloupe Records, 2011)

Hans-Joachim Rœdelius / Christophe Chaplin / Andrew Heath : Cobalt (p. 3, 21'08), extrait de Triptych in blue (Disco Gecko, 2017)

10 janvier 2017 2 10 /01 /janvier /2017 17:24
Steven Stapleton & Christoph Heemann - Painting with Priests

   Seul membre permanent du groupe de musique expérimentale Nurse With Wound, Steven Stapleton a collaboré avec de nombreux musiciens. On le retrouve ici avec l'allemand Christoph Heemann, adepte lui aussi du collage musical surréaliste, des musiques concrètes, bruitistes, avant-gardistes. Deux hommes éloignés de toute chapelle, improvisateurs fougueux, qui se sont retrouvés le 29 novembre 2009 dans l'ancienne synagogue d'Ivrea, en Italie, pour cette improvisation d'un peu plus de quarante-six minutes.

  Incroyable musique, comme toujours, changeante à vue, vivante, qui mêle nappes de synthétiseurs et drones, perturbations sonores en tout genre. Ambiante, un peu, mais rarement continûment. Intrigante, toujours, mystérieuse, traversée de courants obscurs et lumineux. Foutraque, loufoque, et totalement inspirée, avec des passages qui évoquent les chants de gorge, des mantras prononcés dans des cavernes glauques. Avec des envolées grisantes, des moments complètement magiques et fascinants qui trouent le temps de leur beauté radieuse. Au bout de quelques minutes, comment ne pas léviter, ne pas se laisser dériver dans ce vaisseau sidérant qui débusque de minute en minute des paysages surprenants ? Démons et lémures surgissent, s'évanouissent. La musique couaque, coasse, éructe, frémit, et pourtant elle ravit nos oreilles ! L'écoute est une expérience au sens fort, une épiphanie prolongée jusque dans les emmêlements convulsifs de guitares en nœuds de serpents qui se cabrent et toussent, jusque dans les trajectoires euphoriques des sons ronronnants et tournoyants, jusque dans les crescendos majestueux, miauleurs, qui se retournent soudain pour disparaître et renaître autres.

   Peinture avec des prêtres : le titre, comme l'illustration de la pochette, provoque, dans la pure tradition des Surréalistes. On n'est pas loin de Max Ernst, par exemple. Mais si la musique est évidemment ludique, dans sa folie elle atteint le sublime, une dimension mystique. Les peintres, ce sont Steven et Christoph, défroqués hallucinés, chercheurs d'absolus sonores. Paradoxalement, leur musique est à la longue méditative, invitation à l'élévation. Elle nous regarde, dit l'image...

Steven Stapleton & Christoph Heemann - Painting with Priests

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Paru en 2015 sur le label Yesmissolga / 1 titre / 46'11 (le disque est aussi sorti en vinyle)

Pour aller plus loin :

- le cd est en vente sur la page Nurse With Wound

- un extrait en écoute sur cette fausse video :

Programme de l'émission du lundi 8 janvier 2017

Une émission HANTÉE !

May Roosevelt : The Unicorn Died / Dark the Night (Pistes 1 & 4, 8'50), extraits de Haunted (Autoproduit, 2011)

Grande forme / L'Intégrale :

Steven Stapleton & Christoph Heemann : Painting with Priests (titre unique, 46'11), extrait de Painting with Priests (Yesmissolga, 2015)