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Musiques Singulières

    Au fil du temps, une encyclopédie visuelle et sonore des musiques différentes (plus ou moins). Pour les amateurs de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique ! Utilisez le module "Recherche" pour trouver musiciens ou disques. Créé le 20 février 2007.
N.B. Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

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3 décembre 2021 5 03 /12 /décembre /2021 19:00
Megan Alice Clune - If You Do

   L'artiste et compositrice australienne Megan Alice Clune sort sur le label de Lawrence English, Room40, un disque étonnant, qui allie l'électronique à la voix humaine en permanence. À partir de petites mélodies chantées tout près de son micro tard le soir, pas trop fort pour ne pas gêner les voisins, elle a conçu un album pour voix seule et un ensemble de technologies : « Un album sur la contorsion du corps (voix) à travers le temps (rythme, pouls), la répétition et la forme. L'œuvre est nostalgique du futur passé : souhaitant l'optimisme technologique de la fin des années 70 et du début des années 80, de Timothy Leary croyant que l'ordinateur offrirait une libération aux masses. Un temps avant Big Tech, Big Data. C'est un disque réalisé seul, rêvant d'une interaction sans intermédiaire avec un public qui n'arrivera peut-être jamais. Un sentiment de nostalgie pour l'avenir qui aurait pu être, chanté par un chœur sans paroles et parfois une clarinette. Un retour à mon premier instrument, et un autre type de technologie, je suppose. » Pour sortir, dit-elle, d'une boucle glissante et résonnante, elle a réécouté Big Science de Laurie Anderson, Subterraneans de David Bowie ou encore Born Slippy de Underworld, ou encore regardé des entretiens avec Laurie Spiegel. À ces influences revendiquées, obliques peut-être, il faudrait sans doute ajouter celle du Theatre of Eternal Music pour le travail sur les textures et tonalités électroniques et le lien affirmé avec le rêve (le Theatre of Eternal Music étant aussi connu sous le nom de Dream syndicate). Or, If You Do, titre trouvé sur un collier du marché aux Puces de l'hippodrome d'Ohi, à Tokyo, se présente comme un flux de conscience aux allures psychédéliques.

   Dix titres enchaînés pour un peu plus de trente minutes. Voix, clavier, électronique et drones enlacés dans des boucles profondes en constante évolution. La voix est souvent démultipliée, occupant simultanément le premier plan en sourdine, à l'arrière-plan haut perchée, avec d'autres voix surgissantes au milieu du flux. Parfois, des inflexions vocales évoquent nettement la musique indienne (on sait l'importance que cette musique a pour Terry Riley, qui participa épisodiquement au Theater of Eternal Music), comme sur "The Swirl of the Void", tourbillon en effet, et flamboyant. Ce rêve, il faut le préciser, a une réelle épaisseur sonore, une consistance en partie due aux drones charriés tout au long. Nuageux ou liquide, aérien, il est sans cesse animé, saturé de résonances, de frémissements. C'est un monde sonore en apesanteur, donnant l'impression d'une série d'extases. "The Chance of Thunderstorm" ? Ce sera un orage vécu de l'intérieur, tout en tremblantes turbulences, surplombé par la voix angélique de Megan. En réaction à un monde moderne aux espaces de plus en plus disloqués, sa musique propose un univers unifié, vibrant d'une lumière intérieure d'une grande sérénité, comme dans le magnifique "Not a Single Rough Edge", au titre très représentatif de son travail musical, qui efface les aspérités, met du baume - on y entend la clarinette, il me semble, son premier instrument, d'une grande suavité. Plus on avance, plus on est enchanté par ce qui peut être considéré comme un oratorio aux accents ici ou là nettement religieux - elle a d'ailleurs travaillé sur un Dream Opera en 2020. "Gentle Smile" est le sommet glitch d'une longue montée méditative assez extraordinaire. Quant au dernier titre, "Existential Geography", c'est une polyphonie balbutiante, émouvante, sur un mur de drones et de très lentes boucles.

  Un voyage onirique envoûtant, à écouter d'une traite ! Son précédent album, We Make each Other (2019), est tout aussi réussi...

Paru en septembre 2021 chez Room40 / 10 plages / 34 minutes environ

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

5 novembre 2021 5 05 /11 /novembre /2021 17:30
Julius Eastman - Three Extended Pieces For Four Pianos

   Quatre pianistes, et quels ! Les deux premiers très présents sur ce blog. Nicolas Horvath, également compositeur de musique électroacoustique. Melaine Dalibert, aussi compositeur pour le piano. Stephane Ginsburgh, interprète entre autres de Morton Feldman, Jean-Luc Fafchamps ; et Wilhem Latchoumia, que je découvre, brillant pianiste français qui aime sortir des chemins battus comme les trois autres.

De gauche à droite et de haut en bas : Nicolas Horvath - Melaine Dalibert - Stéphane Ginsburgh - Wilhem Latchoumia

De gauche à droite et de haut en bas : Nicolas Horvath - Melaine Dalibert - Stéphane Ginsburgh - Wilhem Latchoumia

      Et le compositeur, Julius Eastman ? Mon collaborateur occasionnel Timewind avait consacré en 2013 un article au triple cd publié par New World Records sous le titre Unjust Malaise. L'article inclut une courte biographie de cette figure majeure du minimalisme. Je vous y renvoie. Le disque de Sub Rosa reprend une partie du programme de cette belle compilation : "The Nigger Series", titre aujourd'hui prudemment remplacé par celui de "Four Pianos" (1979 - 1980). Mais les titres des pièces n'ont pas été modifiés, heureusement ! Julius Eastman assumait sa négritude, comme auraient dit Aimé Césaire ou Léopold Sédar Senghor, de même qu'il revendiquait son homosexualité. Devenu par la radicalité de ses positions une sorte de musicien maudit, dont une partie des œuvres fut détruite par la police surgissant dans on appartement pour l'en expulser pendant l'hiver 1981-82, Julius Eastman est peu à peu remis à sa juste place, amère revanche posthume à une vie déraillant sous le signe de la déréliction.

   La première pièce, "Evil Nigger", est un canon pulsant qui ne manque pas de faire penser à Steve Reich. Ce qui frappe, c'est la puissance, l'exaltation vitale, ponctuée par la voix criant « One, two, three, four ! ». C'est une musique de transe, toute de lumière, d'affirmation, les quatre pianos se chevauchant, se superposant dans une cavalcade prodigieuse. Les motifs répétés, variés, reviennent à l'assaut tout au long des vingt minutes de cette pièce illuminée. La scansion percussive des pianos se fait nettement sentir après treize minutes, s'approchant d'un unisson couvert d'un voile mélancolique, le rythme se ralentissant et l'intensité devant plus contrastée, avec des appuis de notes erratiques. En dépit d'une timide reprise du motif structurant, une coda de plus de deux minutes prend des accents déchirants, tout ce flux dispersé, aspiré par le silence. Une éblouissante entrée en matière !

   "Gay Guerilla" commence par la répétition obstinée d'une note, à laquelle viennent s'adjoindre trois autres notes. Les quatre pianistes commencent la guérilla. L'intensité augmente, les premiers motifs se forment, le tout animé d'un balancement, comme d'une danse hypnotique, mais tout se fragmente, une douceur survient. Rien de prévisible dans ce mouvement : tout y est naturel, aucune théorie ne cherche à s'appliquer, à se justifier. Expression d'une âme tourmentée, la musique navigue entre effondrements élégiaques bouleversants et tentatives de revenir à la vie, de retrouver l'énergie grâce à une ténacité miraculeuse. Le minimalisme y gagne en profondeur, coloré par une veine romantique qui le sort d'un formalisme rigide. Autour de quinze minutes, écoutez ce frémissement qui court sur le dos des pianos martelants, écoutez monter les vagues harmoniques d'une puissante résurrection. Puis vous sentez l'énergie qui ploie, la lente chute, combattue par les rebuffades sombres des pianos ligués contre la disparition. Une impression d'accablement ressort de l'acharnement des reprises. La lutte est terrible, pathétique, l'avancée minée par un sourd chaos de lignes fondues. Mais le strumming - j'emprunte ce terme utilisé pour la musique de Charlemagne Palestine, est la clé de la résistance, le mur opposé à l'informe. Il prend des accents incroyablement émouvants dans les dernières minutes, d'une beauté poignante.

  Un puissant strumming donne à "Crazy Nigger", la troisième et plus longue pièce avec ses cinquante cinq minutes, l'aspect d'un manifeste, d'une revendication à la Vie majuscule. En cela, la composition renvoie à la première du cycle, en plus flamboyant encore, et surtout traversée de dérapages chromatiques. Folle, oui, par son exubérance, sa compacité virtuose, par la poussée irrésistible des pianos déchaînés. Folle par ses déhanchements abrupts, ses phases d'accélération, ses moments d'apesanteur extatiques de fusion très douce soudain venus éloigner le monde phénoménal suspendu dans le vide, inattendus dans ce déferlement formidable, encadrés de reprises fulgurantes qui s'effilochent de transparences. Les quatre pianos génèrent une cathédrale harmonique extraordinaire, saturée de vibrations, parcourue des flux somptueux des coulées de lave pianistique. Reichien de toujours, je reste sidéré par la magnificence de la musique de Julius. La pulsation reichienne reste toujours au fond relativement sage, comparativement à cet océan sonore d'une liberté stupéfiante. Si la musique de Steve est apollinienne, même dans ses pièces les plus radicales, celle de Julius est à l'évidence dionysiaque. Elle excède tous les cadres, profondément organique, embrasse tous les registres sonores avec une naïveté confondante. Autour de quarante minutes, on est comme suspendus entourés d'une chute de blocs graves, de gouttes lourdes, dans une caverne de drones, un incroyable tintinnabulement rythmé par une note plus aiguë vers quarante-deux minutes, puis c'est une descente maelstrom, ou une remontée, on ne sait plus, on est charriés, battus par une matière magmatique, le chant bouillonnant du sang et de la terre, un orgasme fantastique. Est-ce le destin soudain qui vient frapper vers quarante-six minutes, aérer la masse par les résonances solitaires de ses frappes dramatiques, comme une horloge, implacable rappel de l'Heure ? C'est en tout cas une nouvelle phase, plus découpée, syncopée, de télescopages fabuleux, sur fond de marée harmonique. Quelle musique géniale, celle d'un géant porteur de mondes !!! Qui sait aller jusqu'au bout comme le souhaitait Blaise Cendrars du bon poète.

Prise de son impeccable, et pianistes magnifiques !

   Parmi les absolus du piano contemporain, avec November de Dennis Johnson, les Inner cities d'Alvin Curran, tous les Morton Feldman pour piano bien sûr, L'Infini des possibles de Bruno Duplant (et du pianiste Guy Vandromme)... liste non exhaustive !

 

Paru en octobre 2021 chez Sub Rosa / 3 plages / 1h 47 minutes environ

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

13 août 2021 5 13 /08 /août /2021 17:00
Michael Gordon - 8

Après Timber pour six percussionnistes jouant des simantras amplifiés, sorti en 2011, Rushes pour sept bassons en 2014, voici 8 pour huit violoncelles. Michael Gordon, l'un des trois compositeurs co-fondateurs du Bang On A Can All-Stars et de tout ce qui tourne autour (Festival, le label Cantaloupe...), est fasciné par les multiples. Huit violoncelles dans un cercle, environnés par le public, qui, en théorie, peut s'installer à l'intérieur. L'œuvre s'inscrit dans la fascination du compositeur pour les musiques de transe, les musiques extatiques, ce dont témoigne un des ses plus anciens disques, Trance (Argo, 1996). Citons-le : « Ces œuvres [ écrites pour des séries d'instruments identiques ] sont censées produire un état quasiment méditatif, presque extatique, chez l'auditeur comme chez l'interprète. »

8 devrait être écouté en entier, d'affilée, et non en tranche comme le permet le découpage souvent proposé par commodité (ici même, c'est un comble !!), mais en contradiction avec sa finalité. Comme d'autres compostions de Michael Gordon, elle frappera les amateurs de Steve Reich par un vocabulaire familier, peut-être d'abord par ce frémissement de la pulsation, ces saccades serrées, ce battement qui s'enfle et qui décroît. De plus, on peut voir ces 53 minutes comme un vaste canon perpétuel, qui nous enserre peu à peu dans ses harmoniques ondoyantes au point d'abolir tout repère temporel : tout se met à flotter, et l'on peut essayer d'imaginer ce que ressentent les interprètes, et le public, encerclés, traversés par une trame changeante, tantôt légère, tantôt puissante. Avec de bonnes enceintes dans une grande salle, à défaut avec un excellent casque pour retrouver ce sentiment d'immersion, ce tournoiement des entrées et des arrêts, on perçoit la parenté de cette musique avec celle des derviches tourneurs, par exemple. Parenté seulement, car la dimension méditative est associée à la visée extatique. Ce grand calme qui parcourt toute l'œuvre : aucune hâte, aucune frénésie, c'est aussi la différence majeure d'avec le disque Trance ou les derviches tourneurs.

   La sérénité de la pièce tient aussi à l'intrication de la mélodie et des notes basses, une sorte de bourdon percussif qui parfois monte au premier plan lorsqu'elle s'efface en une belle alternance, à une ample respiration tranquille, sûre d'elle.Vers la fin de la pièce, les glissendis ajoutent du liant, épaississent la toile qui se met à scintiller de lents vacillements dans un mouvement de renverse d'une immense douceur. Les violoncelles sont devenus quasiment des harmoniums !

  Une des grandes réussites de Michael Gordon !

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Paru en avril 2021 chez Cantaloupe Music / 1 plage  / 53 minutes environ. [ il existe un autre découpage, peu satisfaisant à mon sens...]

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

En bonus, très logiquement, un extrait de l'excellent Trance, paru sur le magnifique label Argo en 1996.

16 juin 2021 3 16 /06 /juin /2021 16:00
Melaine Dalibert - Night Blossoms

   Sixième album du pianiste et compositeur Melaine Dalibert, Night blossoms présente six nouvelles compositions des années 2019 à 2021. Quatre pour piano solo (1 à 3 / 5) et deux avec l'intervention de l'électronique de David Sylvian, qui par ailleurs a choisi le titre de l'album et réalisé la couverture (c'est la quatrième pour Melaine).

   Les trois première pièces pour piano seul sont comme des hors d'œuvre, et en même temps des rappels des composantes esthétiques de l'univers du compositeur. "À Rebours", s'il est un hommage indirect (involontaire ?) à Joris-Karl Huysmans, est basé sur le codage binaire d'une séquence rétrograde : c'est un écho assagi du vertigineux "Litanie" sur Infinite Ascent (2020). Le piano assourdi pour éviter la saturation possible liée aux répétitions rapides de motifs (sur les trois premiers titres d'ailleurs) contribue à une ambiance feutrée, comme si les motifs se déroulaient dans un espace intérieur assez étroit, équivalent spatial de l'écriture algorithmique employée, d'un rigorisme austère. "Windmill" est plus rapide : le moulin tourne vite sur le mode lydien sa suite de courts motifs. Comme pour le premier, l'assourdissement du piano, sa limitation, me donnent peu à peu une petite impression d'étouffement. Je sais qu'il s'agit de fleurs nocturnes, le titre nous prévient, mais ne respire-t-on pas plus largement certaines nuits ? J'attends une respiration... "Eolian Scale" s'élance enfin, encore une pièce algorithmique,  mais plus proche de l'esprit minimaliste, avec une belle intrication de motifs polyrythmiques. On oublie (pas totalement...) l'instrument assourdi, séduit par cette beauté fluide, le vertige litanique de ce piano en mode continu, si je puis dire en pensant à Lubomyr Melnick. Je laisse de côté la pièce 4 pour le moment...

   Heureusement, voici "Sisters", le piano qui sonne librement. Long canon qui superpose les motifs, la pièce rafraîchit par son lyrisme, ses couleurs changeantes, son ondulation vaguement dansante. Quelle superbe pièce de transe, d'une épaisseur orchestrale magnifique !

   Depuis Ressac, Melaine Dalibert rêvait d'associer un contrepoint électronique à ses compositions algorithmiques minimales. David Sylvian réalise ce souhait sur le couple "Yin" / Yang" (pièces 4 et 6). Je passe sur les détails techniques pour faire simplement remarquer qu'elles dérivent, nous dit le compositeur, du même algorithme. L'électronique enveloppe le piano d'une traîne diaprée, prolonge les notes discontinues et leurs résonances par un réseau très fin d'échos et d'accidents sonores. Des textures troubles, déchirées, délicatement sculptées, ajoutent une dimension sensuelle, mystérieuse, à ces deux méditations au hiératisme solennel : ne se promène-t-on pas  dans un jardin de temple japonais par une nuit de pleine lune ? Deux très belles réussites d'un grand raffinement sonore !

Mes fleurs nocturnes préférées : 1) "Sisters" (5) / "Yin" et "Yang" (4 et 6)

2) "Eolian Scale" (3) 

   Si les deux premières pièces, bluettes étouffées, ne vous découragent pas, vous serez récompensés par la suite : quatre fleurs nocturnes épanouies entre Occident et Orient !

Paru le 11 juin 2021 chez elsewhere music / 6 plages / 44 minutes environ

Pour aller plus loin

- L'association entre le piano et l'électronique vous intéresse ? Écoutez Music for piano XL d'Alvin Lucier ou The Fall d'après le November de Dennis Johnson par le pianiste Nicolas Horvath et le compositeur de musique électronique Lustmord.

- album en écoute et en vente sur bandcamp  :

22 mai 2021 6 22 /05 /mai /2021 16:30
Tristan Perich - Drift Multiply

Multiples Splendeurs / Fastes électroniques

   Depuis les débuts de sa carrière musicale, le compositeur américain Tristan Perich est fasciné par la simplicité esthétique des mathématiques, de la physique et des codes numériques. Pour davantage de détails sur le compositeur, je renvoie à mon article consacré à Surface Image, une œuvre analogue à cette nouvelle composition, à ceci près qu'elle partait du piano de Vicki Chow. Cette fois, cinquante violons, qui jouent à partir de partitions, sont mêlés à cinquante haut-parleurs connectés avec des circuits imprimés personnalisés programmés pour une sortie audio 1-bit, les formes d'ondes numériques les plus élémentaires. J'avais déjà signalé la dimension reichienne de son esthétique : or, je lis  dans le compte-rendu d'un critique musicale que Steve Reich est devenu un admirateur de Perich depuis sa 1-bit Symphony !

   Drift Multiply est à ce jour son œuvre la plus ample, avec ses soixante-dix minutes et ses cent lignes individuelles de musiques entremêlées.

   À l'écoute, oublions la présentation technique. Restent les violons, les interactions, les drones, en strates superposées, décalées. Somptueuse tapisserie, aux irisations profondes, aux oscillations innombrables, qui berce l'auditeur, l'embarque dans ses ondes immenses, ses pulsations. Comme chez Steve Reich, les motifs ne cessent de s'imbriquer, canons minimalistes en cascades dérivantes, d'où le titre Dérives multiples, ou peut-être plus exactement Dérives se multipliant, comme si nous étions confrontés à une matière sonore organique se recréant en permanence, et ce n'est pas une des moindres surprises de cette musique très électronique quand même, que de nous donner cette impression de vie vibrante, puissante. Au fil des sections se construit une symphonie gigantesque, renaissant à chaque début de section.

   Admirable début de la troisième, où le violon presque solo évoque certains mouvements lents des compositions de Steve, d'une infinie suavité, où les boucles lentes s'ourlent d'une palette de timbres incroyable, on croit entendre des synthétiseurs, des orgues, et tout cela pulse. Pas de doute, nous avons un équivalent du prodigieux Music for 18 Musicians (1974 - 1976) de Reich, quarante-quatre ans plus tard ! Si la section 4, une des plus courtes, est la moins inventive, la plus relativement monotone, elle prépare à la cinquième, une des plus longues, creusée de surprises sonores énormes, de mouvements de fonds, parcourues de tourbillons, comme si on se trouvait dans une sphère aux parois mouvantes, traversée de mille lignes musicales, dont certaines se mettent à battre, à rutiler, deviennent sinusoïdes agitées. Pour un peu, on penserait aux folies planantes de Tangerine Dream, avec orages magnétiques qui absorbent la matière pour la transformer en fourmillements secs, en vents et rafales de particules, gigantesques trous noirs, galaxies inverses, toute la seconde partie de la section se résorbant en applaudissements abstraits. Sidérant naufrage vers le silence ! Puis la renaissance de la section 6, des lignes de violons émergeant des trajectoires particulaires... à nouveau la splendeur des couleurs, la beauté d'un hymne, les tournoiements éblouissants, les montées et les vrilles, qui débouchent sur la section sept, pulsante comme jamais, et en même temps d'une mélancolie sublime, avec en son cœur une langueur secrète, des souvenirs enfouis de musique baroque, puis tout se détraque, nouvel orage et c'est la huit, saturation électronique, drones écrasés, la levée énorme d'une force grave, un soleil crevé sur un monde dévasté, la lamentation des violons dans le ciel envahi de crachotements deviendra au fil de la section l'affirmation de nouvelles sérénités inaltérables...

   Reichienne en diable, la section neuf est la plus longue, plus de douze minutes d'une musique radieuse, presque dansante, d'un raffinement harmonique inouï. Le minimalisme le plus radical donne naissance à une prolifération merveilleuse, à une somptuosité d'une grâce stupéfiante, et quand la pulsation puissante s'enfle, propulse le tout orchestral, le volatilise par moments, se niche dans les profondeurs des pétales des violons et des tessitures inconnues, on atteint des sommets rares, une solennité chérubinique, et le combat terminal entre lumières et ténèbres est tout simplement grandiose, monstrueux. Pourtant il y a encore une section, la dixième, survivante, on croit entendre la plainte d'un accordéon sur fond de soufflerie, hommage à l'accordéoniste et compositrice minimaliste Pauline Oliveros ?

Un absolu de ce premier quart de vingt-et-unième siècle. Tristan Perich  = (Steve Reich)2

Paru en novembre 2020 chez New Amsterdam Records - Nonesuch Records / 10 plages / 70 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

12 mai 2021 3 12 /05 /mai /2021 19:00

Dans les profondeurs du post-minimalisme

[ Remise en ligne d'un article du 30 septembre 2012 ]

Je me lance : elle sera très sélective...

- Hommages, un ensemble de pièces enregistrées "avec les moyens de fortune" ; Gavin Bryars dirige son propre ensemble. Producteur : Wim Mertens ! Années 1978 -1981. Cd chez Les Disques du Crépuscule - label indépendant de Bruxelles fondé en 1980 et disparu en 2006 : un super catalogue, éclectique et fou - en 1989. On y trouve notamment "Vespertine park" : deux pianos (dont Gavin, j'avais oublié !), deux vibraphones, deux marimbas, cloches, gongs, cymbales.

Meph - Complètement abyssal, en roue libre. Minimalisme pur jus, ventru de vibrati

Dio. - The Sinking of the Titanic, une heure avec l'ensemble de Gavin : plus de piano, mais des cordes (Alexander Balanescu est là avec son alto), toujours des percussions, clarinette basse, cor ténor, clavier...Pièce de 1969, publiée en 1990 en cd sur le label ci-dessus.

Meph - L'incontournable : le glauque du glauque, majestueuse ode au naufrage. Je n'ose pas dire : renversant !

Dio. - Tu l'as dit. Méandres, volutes...

Dio. - Three Viennese dancers, le premier disque dans les nouvelles séries d'ECM, en 1986. Avec le Quatuor Arditti pour le quatuor à cordes, et le corniste Pascal Pongy, Gavin et Charles Fullbrook aux percussions pour les trois autres pièces.

Meph. - La grande claque avec le chef d'œuvre, le "String Quartet N°1" de 1985 : rarement entendu sonner les cordes de cette manière hallucinante, grâce à l'emploi des instruments RAAD créés par Richard Armin dans ces années-là.

Dio. - Violon, alto et violoncelle sont électrifiés, dotés de transducteurs et de sorties d'effets. Gavin a tout fait pour brouiller la frontière entre sons naturels et sons artificiels.

Meph - Mieux qu'une attaque à main armée : le gang des cordes a frappé !

Dio. - After the Requiem, dans les nouvelles séries d'ECM aussi, en 1991. Du beau monde : l'ensemble de Gavin, Bill Frisell à la guitare électrique, des membres du Balanescu Quartet, et un quatuor de saxophones.

Meph - Outrageusement mélancolique, d'une lenteur splendide. Quelles couleurs !

Ci-dessous, une autre interprétation de "After the Requiem".

Dio. - On garde aussi Vita Nova, dernier volet de la trilogie ECM New series, en 1994. Un disque marqué par la participation du Hilliard Ensemble — tous les quatre sur "Glorious Hill", du superbe chant contemporain — son contreténor David James ouvrant le premier titre, "Incipit Vita Nova", accompagné par violon, alto et violoncelle, un décollage assez fulgurant, et fermant...

Meph - ...l'extraordinaire "Four Elements", presque une demi-heure avec un ensemble de chambre assez large : l'alchimie Bryars, ses timbres colorés, profonds, toujours cette impression de plonger, je n'ai pas dit de couler, note-le bien, comme si l'on était massé par les ondes sonores, le mouvement à la fois calme et fort. Ce qui nous entraîne vers "Sub Rosa", interprété par l'ensemble de Gavin, un ensemble plus restreint, mais toujours une belle palette, le tout mené par le piano mystérieux : la texture même du rêve, une apesanteur fascinante.

Ci-dessous, une autre version de "Glorious Hill".

Dio. -Enfin, The Last days, chez Argo en 1995.

Meph - Argo qui te servit longtemps de guide, belle nef chargée de disques, mieux qu'une toison d'or...

Dio. - Ici, le quatuor Balanescu au gouvernail : une reprise du quatuor à cordes n°1, rien à redire par rapport au quatuor Arditti, le quatuor à cordes n°2, un grand quatuor aussi, moins sidérant que le un, mais au chromatisme somptueux. Et cinq duos de violon justement baptisés "The Last days", cinq bijoux pour (ré)apprendre à aimer le violon.

Meph - Après ? En voici déjà assez pour vous mettre en oreilles. Voyez aussi l'article consacré au piano concerto...

 

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 12 mai 2021)

28 avril 2021 3 28 /04 /avril /2021 15:00
Lois Svard - With and without memory

Le Temps fragmenté est tout le Temps

[ Reparution d'un article de juillet 2012, en raison de son intemporalité pianistique et de son importance !  ]

    Cela faisait un moment que je voulais revenir vers la pianiste américaine Lois Svard, dont le disque Other Places, consacré à des pièces d'Élodie Lauten, Jerry Hunt et Kyle Gann, devrait figurer dans les discothèques  de tous les amoureux du piano. Pianiste rare, elle a peu enregistré, mais, à l'instar d'une Sarah Cahill, met son talent au service des meilleures musiques contemporaines. Elle passe aisément de Franz Liszt au piano préparé, participe à des créations multimédia. Dans ce disque paru en 1994 chez Lovely Music, elle interprète des pièces de "Blue" Gene Tiranny, William Duckworth et Robert Ashley. Une manière de nous proposer trois entrées différentes dans les musiques d'aujourd'hui.

   "Blue" Gene Tiranny est un compositeur d'avant-garde, pianiste, né en 1945. Il interprète d'habitude ses propres compositions, aussi est-ce une première d'entendre une autre jouer sa musique. Il a participé à des enregistrements avec Laurie Anderson, John Cage, mais aussi Carla Bley. Son style, s'il emprunte au jazz sa fluidité versatile, son aspect improvisé, est extrêmement élaboré, parfois rythmiquement complexe, à d'autres moments presque impressionniste. C'est son nocturne éponyme qui ouvre l'album de Lois Svard : une belle méditation éclatée en fragments tour à tour brillants et évanescents, aux limites parfois de la dissonance. Des fragments qui se souviennent ou pas du précédent, selon une logique souterraine qui donne à l'ensemble un aspect intriguant. La pièce ne se livre pas facilement, fantasque et sévère, ramassée et soudain détendue en éclats vifs, en à-plats désamorçant tout lyrisme intempestif. Encore un compositeur à mieux découvrir...

   La seconde composition est de William Duckworth, l'auteur d'un autre cycle majeur, splendide, les Time Curve Preludes, dont j'ai chroniqué l'interprétation par Bruce Brubaker. Les neuf Imaginary Dances, dont la plus longue n'atteint pas les trois minutes, rappellent immédiatement à l'oreille cet autre ensemble. Allègres, dynamiques, elles enferment l'auditeur dans un réseau serré de motifs issus du jazz, du bluegrass, mais aussi de musiques médiévales ou orientales, nous dit la pochette très renseignée de l'album. La numéro cinq, la plus courte, moins d'une minute, est un miracle de grâce transparente. La six décline de manière solennelle et répétitive le thème central du cycle, souvenir des Time Curve Preludes. La sept, très jazzy, s'amuse à le bousculer, à flirter avec le bastringue, tandis que la huit avance sur des miroirs brisés. Le cycle s'achève sur la touche à peine élégiaque de la dernière dance, qui se courbe pour s'arrêter sur un long silence.

   La dernière entrée est pour moi une surprise. Il m'est arrivé d'écouter des fragments d'œuvres de Robert Ashley : je restais impassible, extérieur. La rencontre n'avait pas encore eu lieu avec cet autre américain né en 1930, compositeur de musique électronique, d'opéras et de nombreuses pièces hybrides utilisant le multimédia. Il n'en est pas de même pour les presque trente-huit minutes de cette "Van Cao's Meditation". Le choc est rude, avec ce monolithe qui rumine dans la durée une ligne de notes au relief marqué : jeu fascinant de reprises, d'amplifications qui prennent tout leur relief du silence qui entoure chaque bloc. L'impression que tout recommence, qu'il faut toujours recommencer pour espérer aller plus loin : Sisyphe au piano, mais un Sisyphe qui saurait varier sa route vers les sommets, ménageant pauses et détours, ajoutant sa touche à chaque remontée, affirmant ainsi sa liberté en dépit du cadre contraint. Une manière se suggérer l'infini dans le fini, chaque nouveau segment ayant tendance à s'allonger, à devenir un prisme fascinant, à la fois autonome et chargé de réminiscences. Un pièce magistrale, inépuisable...

   Le tout est porté par le jeu précis, lumineux, de Lois Svard qui sculpte chaque contour avec fermeté et une sereine aisance. On comprend que Robert Ashley ait écrit "Van Cao's meditation" pour elle. Ajoutons que le tout est présenté par Kyle Gann, critique musical et compositeur talentueux.

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Paru en 1994 chez Lovely Music / 3 titres - 11 pistes / 66 minutes environ.

Pour aller plus loin

- le site personnel de Lois Svard

- "Van Cao's Meditation" en écoute intégrale :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 avril 2021)