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Musiques Singulières

    Au fil du temps, une encyclopédie visuelle et sonore des musiques différentes (plus ou moins). Pour les amateurs de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique ! Utilisez le module "Recherche" pour trouver musiciens ou disques. Créé le 20 février 2007.
N.B. Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

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13 août 2021 5 13 /08 /août /2021 17:00
Michael Gordon - 8

Après Timber pour six percussionnistes jouant des simantras amplifiés, sorti en 2011, Rushes pour sept bassons en 2014, voici 8 pour huit violoncelles. Michael Gordon, l'un des trois compositeurs co-fondateurs du Bang On A Can All-Stars et de tout ce qui tourne autour (Festival, le label Cantaloupe...), est fasciné par les multiples. Huit violoncelles dans un cercle, environnés par le public, qui, en théorie, peut s'installer à l'intérieur. L'œuvre s'inscrit dans la fascination du compositeur pour les musiques de transe, les musiques extatiques, ce dont témoigne un des ses plus anciens disques, Trance (Argo, 1996). Citons-le : « Ces œuvres [ écrites pour des séries d'instruments identiques ] sont censées produire un état quasiment méditatif, presque extatique, chez l'auditeur comme chez l'interprète. »

8 devrait être écouté en entier, d'affilée, et non en tranche comme le permet le découpage souvent proposé par commodité (ici même, c'est un comble !!), mais en contradiction avec sa finalité. Comme d'autres compostions de Michael Gordon, elle frappera les amateurs de Steve Reich par un vocabulaire familier, peut-être d'abord par ce frémissement de la pulsation, ces saccades serrées, ce battement qui s'enfle et qui décroît. De plus, on peut voir ces 53 minutes comme un vaste canon perpétuel, qui nous enserre peu à peu dans ses harmoniques ondoyantes au point d'abolir tout repère temporel : tout se met à flotter, et l'on peut essayer d'imaginer ce que ressentent les interprètes, et le public, encerclés, traversés par une trame changeante, tantôt légère, tantôt puissante. Avec de bonnes enceintes dans une grande salle, à défaut avec un excellent casque pour retrouver ce sentiment d'immersion, ce tournoiement des entrées et des arrêts, on perçoit la parenté de cette musique avec celle des derviches tourneurs, par exemple. Parenté seulement, car la dimension méditative est associée à la visée extatique. Ce grand calme qui parcourt toute l'œuvre : aucune hâte, aucune frénésie, c'est aussi la différence majeure d'avec le disque Trance ou les derviches tourneurs.

   La sérénité de la pièce tient aussi à l'intrication de la mélodie et des notes basses, une sorte de bourdon percussif qui parfois monte au premier plan lorsqu'elle s'efface en une belle alternance, à une ample respiration tranquille, sûre d'elle.Vers la fin de la pièce, les glissendis ajoutent du liant, épaississent la toile qui se met à scintiller de lents vacillements dans un mouvement de renverse d'une immense douceur. Les violoncelles sont devenus quasiment des harmoniums !

  Une des grandes réussites de Michael Gordon !

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Paru en avril 2021 chez Cantaloupe Music / 1 plage  / 53 minutes environ. [ il existe un autre découpage, peu satisfaisant à mon sens...]

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

En bonus, très logiquement, un extrait de l'excellent Trance, paru sur le magnifique label Argo en 1996.

16 juin 2021 3 16 /06 /juin /2021 16:00
Melaine Dalibert - Night Blossoms

   Sixième album du pianiste et compositeur Melaine Dalibert, Night blossoms présente six nouvelles compositions des années 2019 à 2021. Quatre pour piano solo (1 à 3 / 5) et deux avec l'intervention de l'électronique de David Sylvian, qui par ailleurs a choisi le titre de l'album et réalisé la couverture (c'est la quatrième pour Melaine).

   Les trois première pièces pour piano seul sont comme des hors d'œuvre, et en même temps des rappels des composantes esthétiques de l'univers du compositeur. "À Rebours", s'il est un hommage indirect (involontaire ?) à Joris-Karl Huysmans, est basé sur le codage binaire d'une séquence rétrograde : c'est un écho assagi du vertigineux "Litanie" sur Infinite Ascent (2020). Le piano assourdi pour éviter la saturation possible liée aux répétitions rapides de motifs (sur les trois premiers titres d'ailleurs) contribue à une ambiance feutrée, comme si les motifs se déroulaient dans un espace intérieur assez étroit, équivalent spatial de l'écriture algorithmique employée, d'un rigorisme austère. "Windmill" est plus rapide : le moulin tourne vite sur le mode lydien sa suite de courts motifs. Comme pour le premier, l'assourdissement du piano, sa limitation, me donnent peu à peu une petite impression d'étouffement. Je sais qu'il s'agit de fleurs nocturnes, le titre nous prévient, mais ne respire-t-on pas plus largement certaines nuits ? J'attends une respiration... "Eolian Scale" s'élance enfin, encore une pièce algorithmique,  mais plus proche de l'esprit minimaliste, avec une belle intrication de motifs polyrythmiques. On oublie (pas totalement...) l'instrument assourdi, séduit par cette beauté fluide, le vertige litanique de ce piano en mode continu, si je puis dire en pensant à Lubomyr Melnick. Je laisse de côté la pièce 4 pour le moment...

   Heureusement, voici "Sisters", le piano qui sonne librement. Long canon qui superpose les motifs, la pièce rafraîchit par son lyrisme, ses couleurs changeantes, son ondulation vaguement dansante. Quelle superbe pièce de transe, d'une épaisseur orchestrale magnifique !

   Depuis Ressac, Melaine Dalibert rêvait d'associer un contrepoint électronique à ses compositions algorithmiques minimales. David Sylvian réalise ce souhait sur le couple "Yin" / Yang" (pièces 4 et 6). Je passe sur les détails techniques pour faire simplement remarquer qu'elles dérivent, nous dit le compositeur, du même algorithme. L'électronique enveloppe le piano d'une traîne diaprée, prolonge les notes discontinues et leurs résonances par un réseau très fin d'échos et d'accidents sonores. Des textures troubles, déchirées, délicatement sculptées, ajoutent une dimension sensuelle, mystérieuse, à ces deux méditations au hiératisme solennel : ne se promène-t-on pas  dans un jardin de temple japonais par une nuit de pleine lune ? Deux très belles réussites d'un grand raffinement sonore !

Mes fleurs nocturnes préférées : 1) "Sisters" (5) / "Yin" et "Yang" (4 et 6)

2) "Eolian Scale" (3) 

   Si les deux premières pièces, bluettes étouffées, ne vous découragent pas, vous serez récompensés par la suite : quatre fleurs nocturnes épanouies entre Occident et Orient !

Paru le 11 juin 2021 chez elsewhere music / 6 plages / 44 minutes environ

Pour aller plus loin

- L'association entre le piano et l'électronique vous intéresse ? Écoutez Music for piano XL d'Alvin Lucier ou The Fall d'après le November de Dennis Johnson par le pianiste Nicolas Horvath et le compositeur de musique électronique Lustmord.

- album en écoute et en vente sur bandcamp  :

22 mai 2021 6 22 /05 /mai /2021 16:30
Tristan Perich - Drift Multiply

Multiples Splendeurs / Fastes électroniques

   Depuis les débuts de sa carrière musicale, le compositeur américain Tristan Perich est fasciné par la simplicité esthétique des mathématiques, de la physique et des codes numériques. Pour davantage de détails sur le compositeur, je renvoie à mon article consacré à Surface Image, une œuvre analogue à cette nouvelle composition, à ceci près qu'elle partait du piano de Vicki Chow. Cette fois, cinquante violons, qui jouent à partir de partitions, sont mêlés à cinquante haut-parleurs connectés avec des circuits imprimés personnalisés programmés pour une sortie audio 1-bit, les formes d'ondes numériques les plus élémentaires. J'avais déjà signalé la dimension reichienne de son esthétique : or, je lis  dans le compte-rendu d'un critique musicale que Steve Reich est devenu un admirateur de Perich depuis sa 1-bit Symphony !

   Drift Multiply est à ce jour son œuvre la plus ample, avec ses soixante-dix minutes et ses cent lignes individuelles de musiques entremêlées.

   À l'écoute, oublions la présentation technique. Restent les violons, les interactions, les drones, en strates superposées, décalées. Somptueuse tapisserie, aux irisations profondes, aux oscillations innombrables, qui berce l'auditeur, l'embarque dans ses ondes immenses, ses pulsations. Comme chez Steve Reich, les motifs ne cessent de s'imbriquer, canons minimalistes en cascades dérivantes, d'où le titre Dérives multiples, ou peut-être plus exactement Dérives se multipliant, comme si nous étions confrontés à une matière sonore organique se recréant en permanence, et ce n'est pas une des moindres surprises de cette musique très électronique quand même, que de nous donner cette impression de vie vibrante, puissante. Au fil des sections se construit une symphonie gigantesque, renaissant à chaque début de section.

   Admirable début de la troisième, où le violon presque solo évoque certains mouvements lents des compositions de Steve, d'une infinie suavité, où les boucles lentes s'ourlent d'une palette de timbres incroyable, on croit entendre des synthétiseurs, des orgues, et tout cela pulse. Pas de doute, nous avons un équivalent du prodigieux Music for 18 Musicians (1974 - 1976) de Reich, quarante-quatre ans plus tard ! Si la section 4, une des plus courtes, est la moins inventive, la plus relativement monotone, elle prépare à la cinquième, une des plus longues, creusée de surprises sonores énormes, de mouvements de fonds, parcourues de tourbillons, comme si on se trouvait dans une sphère aux parois mouvantes, traversée de mille lignes musicales, dont certaines se mettent à battre, à rutiler, deviennent sinusoïdes agitées. Pour un peu, on penserait aux folies planantes de Tangerine Dream, avec orages magnétiques qui absorbent la matière pour la transformer en fourmillements secs, en vents et rafales de particules, gigantesques trous noirs, galaxies inverses, toute la seconde partie de la section se résorbant en applaudissements abstraits. Sidérant naufrage vers le silence ! Puis la renaissance de la section 6, des lignes de violons émergeant des trajectoires particulaires... à nouveau la splendeur des couleurs, la beauté d'un hymne, les tournoiements éblouissants, les montées et les vrilles, qui débouchent sur la section sept, pulsante comme jamais, et en même temps d'une mélancolie sublime, avec en son cœur une langueur secrète, des souvenirs enfouis de musique baroque, puis tout se détraque, nouvel orage et c'est la huit, saturation électronique, drones écrasés, la levée énorme d'une force grave, un soleil crevé sur un monde dévasté, la lamentation des violons dans le ciel envahi de crachotements deviendra au fil de la section l'affirmation de nouvelles sérénités inaltérables...

   Reichienne en diable, la section neuf est la plus longue, plus de douze minutes d'une musique radieuse, presque dansante, d'un raffinement harmonique inouï. Le minimalisme le plus radical donne naissance à une prolifération merveilleuse, à une somptuosité d'une grâce stupéfiante, et quand la pulsation puissante s'enfle, propulse le tout orchestral, le volatilise par moments, se niche dans les profondeurs des pétales des violons et des tessitures inconnues, on atteint des sommets rares, une solennité chérubinique, et le combat terminal entre lumières et ténèbres est tout simplement grandiose, monstrueux. Pourtant il y a encore une section, la dixième, survivante, on croit entendre la plainte d'un accordéon sur fond de soufflerie, hommage à l'accordéoniste et compositrice minimaliste Pauline Oliveros ?

Un absolu de ce premier quart de vingt-et-unième siècle. Tristan Perich  = (Steve Reich)2

Paru en novembre 2020 chez New Amsterdam Records - Nonesuch Records / 10 plages / 70 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

12 mai 2021 3 12 /05 /mai /2021 19:00

Dans les profondeurs du post-minimalisme

[ Remise en ligne d'un article du 30 septembre 2012 ]

Je me lance : elle sera très sélective...

- Hommages, un ensemble de pièces enregistrées "avec les moyens de fortune" ; Gavin Bryars dirige son propre ensemble. Producteur : Wim Mertens ! Années 1978 -1981. Cd chez Les Disques du Crépuscule - label indépendant de Bruxelles fondé en 1980 et disparu en 2006 : un super catalogue, éclectique et fou - en 1989. On y trouve notamment "Vespertine park" : deux pianos (dont Gavin, j'avais oublié !), deux vibraphones, deux marimbas, cloches, gongs, cymbales.

Meph - Complètement abyssal, en roue libre. Minimalisme pur jus, ventru de vibrati

Dio. - The Sinking of the Titanic, une heure avec l'ensemble de Gavin : plus de piano, mais des cordes (Alexander Balanescu est là avec son alto), toujours des percussions, clarinette basse, cor ténor, clavier...Pièce de 1969, publiée en 1990 en cd sur le label ci-dessus.

Meph - L'incontournable : le glauque du glauque, majestueuse ode au naufrage. Je n'ose pas dire : renversant !

Dio. - Tu l'as dit. Méandres, volutes...

Dio. - Three Viennese dancers, le premier disque dans les nouvelles séries d'ECM, en 1986. Avec le Quatuor Arditti pour le quatuor à cordes, et le corniste Pascal Pongy, Gavin et Charles Fullbrook aux percussions pour les trois autres pièces.

Meph. - La grande claque avec le chef d'œuvre, le "String Quartet N°1" de 1985 : rarement entendu sonner les cordes de cette manière hallucinante, grâce à l'emploi des instruments RAAD créés par Richard Armin dans ces années-là.

Dio. - Violon, alto et violoncelle sont électrifiés, dotés de transducteurs et de sorties d'effets. Gavin a tout fait pour brouiller la frontière entre sons naturels et sons artificiels.

Meph - Mieux qu'une attaque à main armée : le gang des cordes a frappé !

Dio. - After the Requiem, dans les nouvelles séries d'ECM aussi, en 1991. Du beau monde : l'ensemble de Gavin, Bill Frisell à la guitare électrique, des membres du Balanescu Quartet, et un quatuor de saxophones.

Meph - Outrageusement mélancolique, d'une lenteur splendide. Quelles couleurs !

Ci-dessous, une autre interprétation de "After the Requiem".

Dio. - On garde aussi Vita Nova, dernier volet de la trilogie ECM New series, en 1994. Un disque marqué par la participation du Hilliard Ensemble — tous les quatre sur "Glorious Hill", du superbe chant contemporain — son contreténor David James ouvrant le premier titre, "Incipit Vita Nova", accompagné par violon, alto et violoncelle, un décollage assez fulgurant, et fermant...

Meph - ...l'extraordinaire "Four Elements", presque une demi-heure avec un ensemble de chambre assez large : l'alchimie Bryars, ses timbres colorés, profonds, toujours cette impression de plonger, je n'ai pas dit de couler, note-le bien, comme si l'on était massé par les ondes sonores, le mouvement à la fois calme et fort. Ce qui nous entraîne vers "Sub Rosa", interprété par l'ensemble de Gavin, un ensemble plus restreint, mais toujours une belle palette, le tout mené par le piano mystérieux : la texture même du rêve, une apesanteur fascinante.

Ci-dessous, une autre version de "Glorious Hill".

Dio. -Enfin, The Last days, chez Argo en 1995.

Meph - Argo qui te servit longtemps de guide, belle nef chargée de disques, mieux qu'une toison d'or...

Dio. - Ici, le quatuor Balanescu au gouvernail : une reprise du quatuor à cordes n°1, rien à redire par rapport au quatuor Arditti, le quatuor à cordes n°2, un grand quatuor aussi, moins sidérant que le un, mais au chromatisme somptueux. Et cinq duos de violon justement baptisés "The Last days", cinq bijoux pour (ré)apprendre à aimer le violon.

Meph - Après ? En voici déjà assez pour vous mettre en oreilles. Voyez aussi l'article consacré au piano concerto...

 

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 12 mai 2021)

28 avril 2021 3 28 /04 /avril /2021 15:00
Lois Svard - With and without memory

Le Temps fragmenté est tout le Temps

[ Reparution d'un article de juillet 2012, en raison de son intemporalité pianistique et de son importance !  ]

    Cela faisait un moment que je voulais revenir vers la pianiste américaine Lois Svard, dont le disque Other Places, consacré à des pièces d'Élodie Lauten, Jerry Hunt et Kyle Gann, devrait figurer dans les discothèques  de tous les amoureux du piano. Pianiste rare, elle a peu enregistré, mais, à l'instar d'une Sarah Cahill, met son talent au service des meilleures musiques contemporaines. Elle passe aisément de Franz Liszt au piano préparé, participe à des créations multimédia. Dans ce disque paru en 1994 chez Lovely Music, elle interprète des pièces de "Blue" Gene Tiranny, William Duckworth et Robert Ashley. Une manière de nous proposer trois entrées différentes dans les musiques d'aujourd'hui.

   "Blue" Gene Tiranny est un compositeur d'avant-garde, pianiste, né en 1945. Il interprète d'habitude ses propres compositions, aussi est-ce une première d'entendre une autre jouer sa musique. Il a participé à des enregistrements avec Laurie Anderson, John Cage, mais aussi Carla Bley. Son style, s'il emprunte au jazz sa fluidité versatile, son aspect improvisé, est extrêmement élaboré, parfois rythmiquement complexe, à d'autres moments presque impressionniste. C'est son nocturne éponyme qui ouvre l'album de Lois Svard : une belle méditation éclatée en fragments tour à tour brillants et évanescents, aux limites parfois de la dissonance. Des fragments qui se souviennent ou pas du précédent, selon une logique souterraine qui donne à l'ensemble un aspect intriguant. La pièce ne se livre pas facilement, fantasque et sévère, ramassée et soudain détendue en éclats vifs, en à-plats désamorçant tout lyrisme intempestif. Encore un compositeur à mieux découvrir...

   La seconde composition est de William Duckworth, l'auteur d'un autre cycle majeur, splendide, les Time Curve Preludes, dont j'ai chroniqué l'interprétation par Bruce Brubaker. Les neuf Imaginary Dances, dont la plus longue n'atteint pas les trois minutes, rappellent immédiatement à l'oreille cet autre ensemble. Allègres, dynamiques, elles enferment l'auditeur dans un réseau serré de motifs issus du jazz, du bluegrass, mais aussi de musiques médiévales ou orientales, nous dit la pochette très renseignée de l'album. La numéro cinq, la plus courte, moins d'une minute, est un miracle de grâce transparente. La six décline de manière solennelle et répétitive le thème central du cycle, souvenir des Time Curve Preludes. La sept, très jazzy, s'amuse à le bousculer, à flirter avec le bastringue, tandis que la huit avance sur des miroirs brisés. Le cycle s'achève sur la touche à peine élégiaque de la dernière dance, qui se courbe pour s'arrêter sur un long silence.

   La dernière entrée est pour moi une surprise. Il m'est arrivé d'écouter des fragments d'œuvres de Robert Ashley : je restais impassible, extérieur. La rencontre n'avait pas encore eu lieu avec cet autre américain né en 1930, compositeur de musique électronique, d'opéras et de nombreuses pièces hybrides utilisant le multimédia. Il n'en est pas de même pour les presque trente-huit minutes de cette "Van Cao's Meditation". Le choc est rude, avec ce monolithe qui rumine dans la durée une ligne de notes au relief marqué : jeu fascinant de reprises, d'amplifications qui prennent tout leur relief du silence qui entoure chaque bloc. L'impression que tout recommence, qu'il faut toujours recommencer pour espérer aller plus loin : Sisyphe au piano, mais un Sisyphe qui saurait varier sa route vers les sommets, ménageant pauses et détours, ajoutant sa touche à chaque remontée, affirmant ainsi sa liberté en dépit du cadre contraint. Une manière se suggérer l'infini dans le fini, chaque nouveau segment ayant tendance à s'allonger, à devenir un prisme fascinant, à la fois autonome et chargé de réminiscences. Un pièce magistrale, inépuisable...

   Le tout est porté par le jeu précis, lumineux, de Lois Svard qui sculpte chaque contour avec fermeté et une sereine aisance. On comprend que Robert Ashley ait écrit "Van Cao's meditation" pour elle. Ajoutons que le tout est présenté par Kyle Gann, critique musical et compositeur talentueux.

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Paru en 1994 chez Lovely Music / 3 titres - 11 pistes / 66 minutes environ.

Pour aller plus loin

- le site personnel de Lois Svard

- "Van Cao's Meditation" en écoute intégrale :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 avril 2021)

29 mars 2021 1 29 /03 /mars /2021 17:00
In C remixed - L'âge de la recomposition.

  [ Republication "enrichie" d'un article du 11 avril 2011] Dix ans : une mine, ce double cd, panorama des musiques novatrices états-uniennes...

"In C" de Terry Riley, qui date de 1964, est souvent considérée comme l'une des pièces fondatrices du minimalisme. Sa durée est laissée à l'appréciation des interprètes, qui peuvent improviser à l'intérieur de limites précises. La trame  en est fournie par la répétition d'un do ("c" dans l'échelle de notation anglo-américaine) tout au long de 53 motifs qui, entrelacés, tissent une tapisserie sonore en perpétuel mouvement en dépit d'une première impression d'immobilité et de répétition. Souvent interprétée, réinterprétée, elle se prête évidemment au mix ou au remix, c'est-à-dire à la réécriture, à la recomposition.

  Le New Music Ensemble de  Grand Valley State University se prête au jeu. Il nous donne sa version sur le deuxième cd, et invite...la crème des compositeurs américains pour qu'ils nous proposent leur vision, leur interprétation de la fameuse pièce. Soit 18 remix en plus des 20 minutes de l'original, plus de deux heures de bonheur musical, avec une parfaite symbiose entre l'acoustique de l'instrumentarium de l'Ensemble et le retravail électronique que lui font subir certains intervenants. Ce qui frappe, c'est l'extraordinaire variété des réinterprétations, la liberté prise par ces artistes qui transfigurent l'original, se l'approprient pour l'intégrer à leur univers personnel. Pour l'amateur de découvertes, cet opus est l'occasion rêvée. À côté de compositeurs célébrés dans ces colonnes, comme Zoe Keating, Nico Muhly, Phil Kline, Daniel Bernard Roumain ou David Lang, des noms encore inconnus, de nouvelles pistes s'ouvrent. Jad Abumrad, par exemple, producteur et animateur new-yorkais d'origine libanaise, propose une savoureuse version enfantine, "Counting in C" ( en fausse vidéo ci-dessous). Claquements des mains, aboiements, appels au calme, et gentils ânonnements de bébé rythment la pièce, dont la pâte s'étoffe considérablement au cours de sa route chaotique, au point de donner une composition atmosphérique très convaincante. Musicien électronique, producteur et remixeur, Jack Dangers ouvre les deux cds, le premier avec un "In C - Semi-detached" à la ciselure hypnotique et vaporeuse, le second avec une "In C - Extension" ponctuée de gongs mystérieux, illuminée par la lumière des percussions type vibraphone, puissamment syncopée dans sa deuxième moitié et traversée par des appels lancinants.

   Mason Bates, compositeur de musique symphonique remarquable par l'ajout de sons électroniques à l'orchestre, signe "Terrycloth Troposphere Masonic", cordes hallucinées sur fond hoquetant de ponctuations hétérodoxes et de décrochements déroutants, le tout donnant l'impression d'une jungle trop réglée pour être rassurante, trop attirante aussi pour qu'on puisse y résister. Rassurez-vous, je ne passerai pas en revue toutes les versions. Toutes sont passionnantes et tissent une super-tapisserie chatoyante, multicolore. Le sommet est pour moi, comme d'habitude, le "Simple mix" de David Lang, qui précède l'interprétation de l'original. Version terrassante, surréaliste si l'on pense au concept de beauté convulsive. Musique habitée, vertigineuse, qui nous emporte à jamais dans son maelstrom implacable. Je ne connais pas de musique plus tellurique que celle de David Lang, d'une splendeur noire absolue.

Paru chez Innova Recordings en 2010 / 2 cds / 11 et 8 pistes / Environ 2h20

Pour aller plus loin

- le site d'Innova Recordings, page de l'album.

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 29 mars 2021)

8 novembre 2016 2 08 /11 /novembre /2016 17:29
Douwe Eisenga - The Piano Files II

La musique du bonheur  

   Le compositeur néerlandais Douwe Eisenga nous gâte en ce moment. Après le très beau Simon Songs, le piano reste à l'honneur avec ses Piano Files II, son compatriote Jeroen van Veen toujours au clavier.

   Les Chants d'automne (titre en français) qui ouvrent l'album sont les dignes successeurs des Chants estivaux du Piano Files de 2009. Écrits pour quatre pianos, tous sous les doigts de Jeroen, ils nous entraînent irrésistiblement dans leurs mélodies tournoyantes, leurs éclats sereins et clairs. C'est une averse belle de notes vives, une folie joyeuse, comme une course dans les champs baignés de soleil, tantôt ralentie par une saine fatigue, tantôt prise d'accès de fougue incandescente. On ne s'arrête jamais, sauf une fois, épuisés de bonheur, avec une reprise toute en quasi sourdine d'une délicatesse élégiaque, et l'on se laisse aller dans une apesanteur rêveuse, doucement carillonnante. Magnifique !

   Kick, version pour deux pianos, commence par une introduction presque mystérieuse, le deuxième piano répondant comme par brèves monosyllabes décalées aux boucles obstinées et contournées du premier, puis le dialogue se fait plus égal. La marche se poursuit, tranquille, avant un bref silence et une reprise en accéléré. La pièce est une exploration brillante de motifs entrelacés typique d'un minimalisme que Douwe préfère nommer "maximalisme", puisqu'il tire le maximum d'un matériau limité, mais plus mélodique que dans le minimalisme et emprunte d'un rythme volontiers effréné, que je rattache aux musiques foraines, aux manèges, d'autant que "kick" signifie "ruade". La seconde partie de ces seize minutes est absolument éblouissante, d'une étincelante puissance, c'est tout juste si la coda nous laisse souffler.

   La suite nous propose une version pour deux pianos de son concerto de piano, en trois mouvements : plutôt vif, lent, puis animé et énergique. Le premier mouvement va caracolant à un rythme métronomique comme une machine bien huilée, avec de beaux aperçus contrapuntiques. Le second chemine doucement, câlin, dans des médiums ponctués de quelques aigus et d'un zeste de graves, d'où son aspect velouté, chatoyant, comme une draperie légèrement agitée par la brise, mais d'une grâce pudique de jeune fille dansant, à peine ondulante, avant de se lancer sans frein dans la joie du mouvement vers la fin, puis de revenir à sa retenue et de s'immobiliser. Le troisième mouvement propose d'abord la chevauchée exquise de deux cavaliers qui virevoltent, font des entrechats : rien d'appuyé, c'est d'une légèreté aérienne, puis le ton se fait plus grave, le morceau monte en puissance, la cadence devient obstinée, les variations serrées. Pièce diabolique, martelée avec une précision, une élégance incroyables. Et quel souffle, quelle jubilation dans ces ajours sertis de lumière, de la dentelle pianistique qui nous enserre dans ses rets pour notre plus grand plaisir !

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Paru en 2016 / 5 titres / 59 minutes environ / Disponible sur le site du compositeur seulement sous forme de fichiers compressés (hélas !), ce qui en dit long peut-être sur la diffusion difficile de beaucoup de musiques, à moins que ce ne soit un choix de la part du compositeur...

Pour aller plus loin :

- le site de Douwe Eisenga, sur lequel vous pourrez trouver partitions etc.

 

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 13 août 2021)