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Musiques Singulières

    Au fil du temps, une encyclopédie visuelle et sonore des musiques différentes (plus ou moins). Pour les amateurs de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique ! Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom. Créé le 20 février 2007.
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9 mai 2020 6 09 /05 /mai /2020 17:00
Anastassis Philippakopoulos - Piano works

    Le temps s'allonge / entre deux mondes / depuis toujours*

   Membre du collectif de compositeurs Wandelweiser depuis 2003, le compositeur grec Anastassis Philippakopoulos laisse peut-être parler dans les douze pièces pour piano de ce disque un aspect de sa personnalité profonde, loin de toutes les querelles, de toutes les chapelles qui divisent artificiellement le champ de la musique contemporaine. C'est le pianiste et compositeur français Melaine Dalibert qui interprète ces courtes pièces tranquilles, à l'image de la mer étale et frissonnante dont la photographie orne les deux faces intérieures de l'album. Deux ensembles nous sont proposés : sept pièces "annuelles" (de 2013 à 2018, avec un dédoublement pour la dernière année 2018, puis un cycle de cinq pièces baptisé "Five piano pieces". Le titrage fait penser aux tableaux abstraits d'un Mondrian ou d'autres modernes ayant renoncé à indiquer un sens, une lecture, une interprétation. La musique ne dit rien d'autre qu'elle-même, mais je ne sais pas si l'on peut encore parler de minimalisme ici. Pas de boucle, de répétition évidente, pas ce culte du plein qui est souvent le principe moteur du minimalisme, en dépit de son principe, "le moins est le mieux", mais un moins décliné jusqu'au vertige dans des pièces longues. Je préfère parler de musique minimale, de musique volontairement pauvre en apparence, parce qu'elle refuse toute virtuosité, toute brillance. C'est une musique intériorisée, décantée, qui donne à chaque note une importance primordiale. Dans les pièces "annuelles", il n'y a aucune superposition de note, pas de contrepoint. Les notes sont égrenées, comme on égrène un chapelet, ou encore un komboloï, pour se détendre, occuper les doigts. Chaque pièce est ainsi une pure surface, comme l'indique le photo-montage de couverture. Mais une surface vibrante d'harmoniques. L'espace entre chaque note est celui du chemin des harmoniques vers le silence. Aussi chaque pièce est-elle à sa manière déambulatoire, dans un cloître intérieur où tout résonne pour réjouir l'oreille attentive. On peut considérer qu'il s'agit d'exercices spirituels visant à se concentrer sur l'essentiel, la beauté des sons qui traversent l'espace. Chaque son est une île, chaque ensemble un archipel. La notion de structure ne convient plus, d'abord parce qu'elle implique souvent une complexité, et puis parce qu'il n'y a pas de sens, de direction obligée dans la tension d'un retour de motif, de figure. Anastassis Philippakopoulos efface toute trace d'élaboration, toute dramatisation, pour nous plonger dans le scintillement pur de ce qui advient, pas à pas, patiemment. À sa manière, par son dépouillement ascétique, sa démarche redonne à l'auditeur sa liberté, car il n'a plus rien à attendre, son intellect lui est inutile, il n'a plus qu'à se laisser porter, qu'à se laisser envahir...

   Les "Five piano pieces" semblent à première approche en rupture avec le calme souverain des précédentes. La première, sans renoncer à la juxtaposition des notes, joue de contrastes puissants entre graves et aigus, les notes sont plaquées avec force, mais les résonances qui les relient désamorcent les conflits potentiels, si bien que la seconde en vient à esquisser des lignes mélodiques, change les distances entre les notes pour les rapprocher parfois. C'est l'aube d'un chant dans un matin limpide, un oiseau invisible à la pointe d'une branche. La troisième est comme un aperçu de roches brutes éparses dans un jardin japonais, dont on sort par un modeste chemin de petites dalles. La quatrième donne pour la première fois une impression de vitesse, mais c'est pour mieux dirait-on la déconstruire, en phrases ironiques, ouvertes à nouveau sur l'anéantissement  du son. De courtes boucles de deux notes apparaissent dans la cinquième, aussitôt faillées, ramenées à un balancement régulier de cloche qu'inonde le silence.

Le temps

              était rempli

                         d'ailes

en infinies

                 rivières*

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* Citations de Giacinto Scelsi, extraites de L'Homme du son  (Actes Sud, 2006)

Paru en février 2020 chez Elsewhere Music / 12 plages / 35 minutes environ

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

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