Publié le 28 Novembre 2008

Jean-Philippe Goude : "aux solitudes", soyons dignes des étoiles !
   Il a commencé à écrire de la musique pour le théâtre avant de se lancer, entre 1976 et 1979, dans l'étonnante expérience Weidorje, ce groupe dans la mouvance de Magma. Il en est l'un des deux claviéristes, et il collabore à l'écriture des morceaux. On le retrouve ensuite directeur artistique et arrangeur pour le chanteur Renaud, arrangeur pour  Dick Annegarn. Il collabore avec Michel Portal, écrit de nombreuses musiques de film. En 1992, c'est De Anima, le premier CD de son ensemble, avec la participation du contre-ténor Gérard Lesne. Quatre disques plus tard, voici  aux solitudes, dont le titre n'est pas sans évoquer le célèbre titre homonyme, "O solitude", cet air de Henry Purcell qu'a chanté et enregistré justement Gérard Lesne en 2003.
Jean-Philippe Goude est toujours là aux claviers, synthétiseurs, dans les interludes baptisés "Prolégomènes" I à III, puis "De la consommation". Il aime toujours les contre-ténors. C'est Paulin Bündgen, contre-ténor français, que l'on entend sur trois titres, un amateur de ...Michael Nyman ! La musique de aux solitudes  évoque furieusement  ce dernier : petite formation  de chambre, rythmes trépidants, tressautants, lancinants des musiques écrites par Nyman pour les films de Peter Greenaway. Comment ne pas penser aussi à Wim Mertens, son goût pour les formations insolites, son chant haut perché parfois, une ambiance de fête baroque vaguement macabre ?  Jean-Philippe Goude dirige son ensemble à géométrie variable avec un sens très sûr des transitions, des atmosphères. Introduction au synthétiseur solo, suivie de l'entrée du quintette à cordes pour un morceau dansant très nymanien, l'ensemble s'étoffe ensuite, renforcé par le piano, la clarinette, le basson, trompettes et trombones, glockenspiel, avec un pulse presque reichien, la voix du contre-ténor prend son essor avec un texte sur la folie du monde, "embarqués dans les pentes", l'atmosphère se fait mélancolique, grave avec "l'Homme dévasté", lamento où le quintette à cordes hoquetant est ponctué par le basson, relayé par l'onde Martenot, un instrument que l'on entend trop rarement, aux spirales filées si humaines, deux récitants, Jean-Philippe Goude lui-même et Laurence Masliah, émergent alors peu à peu pour dire l'inventaire des déroutes ou des tentatives humaines. Les voici, ces fossoyeurs d'idéaux :  " rabatteur d'existence / planificateur de stabulation / générateur de conditions d'opportunité / adoucisseur de gouffre / conditionneur de chair à acheter / miroiteur de profit / lustreur d'espoir / prédateur de marges / vendeur de monde / niveleur d'alentour (...). Ce n'est pas un des moindres mérites de ce bel album que de glisser quelques textes pour " embrumer les précipices / (...) / devenir flou ", des textes qui font écho aux peintures de Susanne Hay reproduites en première et en quatrième de couverture de la pochette. "No hay camino, hay que caminar", le titre 6, déroule une ritournelle façon Mertens, entêtante dans sa simplicité, avant le poignant "A nos rêves évanouis", contre-ténor, quintette à cordes et piano... A vous de découvrir la suite de ce disque généreux, jusqu'au morceau éponyme final, leçon de survie aux accents élégiaques où se croisent la voix de soprano d'Issaure Equilbey, l'onde Martenot sur fond de claviers et de cordes. L'Ensemble Jean-Philippe Goude est une divine surprise dans le paysage musical français.
Paru en 2008 chez Ici d'Ailleurs / 15 plages / 59 minutes environ
 
Pour aller plus loin :
- le site de Suzanne Hay (1962-2004), peintre, vous retrouverez dans la galerie 5 des tableaux assez proches de la couverture de l'album.
- album en écoute et en vente sur bandcamp :

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Publié le 22 Novembre 2008

Antony and the Johnsons : "Another world", au nom du rêve.
  En janvier 2009 sortira le nouvel album d'Antony and the Johnsons, The Crying light. Another world, un cinq titres qui vient de paraître, nous fait patienter. Après le succès de I'm a bird now en 2005, le groupe revient en pleine forme, rôdé par de multiples collaborations, avec Björk ou Leonard Cohen par exemple. Le premier titre est d'une suave pureté pour chanter le désir d'un autre monde : le groupe en glissades lointaines, la voix pleine, sinueuse et ambigüe d'Anthony, et le piano tranquille. Le temps est comme suspendu, en état de grâce. Crackagen est plus mélodieux, très aérien dans sa brièveté, avec ses cordes vaporeuses. Rien de sirupeux pourtant, tant le chant est émouvant, évident. Le titre suivant, Shake that devil, est une superbe échappée entre incantation et negro-spiritual. Sing for me, qui pourrait être une bluette, est un petit miracle de musique de chambre sobre et délicate. Le cinq titres se conclut avec Hope mountain, récit d'une attente nous renvoyant aux rêves du premier titre : gravité frémissante, entre chuchotements et trompettes épiques. Il nous reste à attendre ...devant la photographie de la pochette, un portrait en noir et blanc de Kazuo Ohno, figure emblématique de la danse butô, elle-même devant la photographie d'une autre icône, Sarah Bernhardt : magnifique double hommage d'un homme qui se rêve femme à deux grandes artistes. Ce cliché de Pierre-Olivier Deschamps, pris au théâtre du Châtelet, date de 1984. Déplions la pochette glacée : d'autres portraits, sous la forme de fragments de visages et corps peints de rouge et de noir, poursuivent un jeu de masque sans fin : " I am safe here / dancing my brokenness / I know my joy / I step into myself and become a shadow."
   J'en connais qui ricanent dès qu'on évoque Antony, voyant en lui une sorte de Klaos Nomi de la scène new-yorkaise et sous-entendant un mauvais goût de pacotille. C'est oublier qu'il est entouré d'excellents musiciens. Je n'en citerai aujourd'hui que deux.  Maxim Moston, violoniste et arrangeur d'une partie des cordes, fait partie du groupe SLOW SIX (cf. mes articles du 5 et du 20 octobre 2007). Julia Kent, la violoncelliste des Johnsons, joue dans de nombreux groupes et développe une carrière personnelle passionnante, je vous en reparlerai.

Pour aller plus loin :

- une vidéo de Julia Kent en solo à Düsseldorf le 16 septembre 2007 :

 

 En extra, un petit tour chez John Luther Adams : un extrait de Red Arc / Blue Veil, paru chez Cold Blue Music en 2007.                                                

                                                                                                 
                                                 
                                                                                                 

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 24 novembre 2020)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Pop-rock - dub et chansons alentours

Publié le 15 Novembre 2008

"The Carbon copy building" : un étonnant opéra signé Michael Gordon, David Lang et Julia Wolfe.
    En 1996, invités d'un festival de musique à Turin, les trois cofondateurs du Bang on a Can Festival, Michael Gordon, David Lang et Julia Wolfe, sont chargés par le présentateur d'écrire en commun un opéra qui aurait un rapport avec la vie à New-York. Après  bien des discussions, ils décident d'élaborer un projet avec un auteur de bande dessinée. Ils veulent écrire une nouvelle sorte de musique théâtrale, à la croisée idéale de la nouvelle musique et des textes et décors surgis de l'imagination d'un dessinateur-culte de l'underground new-yorkais, Ben Katchor, qui a accepté avec enthousiasme l'idée de l'opéra. En 1999, un collectif théâtral d'avant-garde, le Ridge Theatre de New-York, met en place l'œuvre, présentée pour la première fois à Turin peu après. Enregistré en août 2000, mixé entre 2001 et 2003, le disque ne sort qu'en 2006 sur la label du Bang on a Can, Cantaloupe Music. 
   L'objet est très beau : livret polychrome de 50 pages avec l'intégralité du texte et des dessins de Ben Katchor, cartonné. A signaler un petit inconvénient : le disque est encarté contre la troisème de couverture, difficile d'accès car il faut le tirer soit au risque de déchirer la pochette, soit de rayer le disque (mieux vaut dès la première fois créer une copie de sauvegarde !).
 
"The Carbon copy building" : un étonnant opéra signé Michael Gordon, David Lang et Julia Wolfe.

   Plus d'histoire d'amour, d'adultère, fini l'opéra bourgeois des déchirements existentiels. Le livret raconte l'histoire de deux immeubles construits sur le même modèle architectural à l'automne 1929, le Palatine et le Palaver. Séparés par une vingtaine d'autres immeubles, ils existent toujours. Mais ils appartiennent à deux quartiers différents, ont été occupés par des habitants qui ont modelés différemment les deux constructions jumelles. En retraçant la vie du Palatine et du Palaver, l'opéra ressuscite un New-York truculent, haut en couleurs comme les dessins de Ben Katchor, le monde des oubliés de l'histoire, humbles et puissants du moment. Les quatre chanteurs se partagent les voix d'un gardien, d'un livreur, d'un employé chargé d'enlever les chewing-gums, d'une éditrice, d'un propriétaire d'une entreprise d'embaumement bien nommée "Dolce Vita"...John Benthal à la guitare électrique, David Cossin aux percussions, Martin Goldray aux claviers et Bohdan Hilash aux bois, interprètent cette musique nerveuse, métissée d'accents rock ou jazz, constamment gorgée d'idées mélodiques et rythmiques, de trouvailles d'accompagnement. Difficile de relever ce qui appartient à chacun des trois compositeurs dans ces 72 minutes : quand  même la patte de David Lang dans le syncopé et répétitif City walk, dense et sculpté comme un monolithe, et des échos reichiens, bien sûr, notamment dans Panel review, voix, choeurs et pulse en boucle. Ce qui surprend le plus, c'est le bonheur du chant, d'une évidence et d'une clarté impeccable : écoutez "I blame the tenants", les récriminations du gérant du Palaver à l'égard des locataires indélicats, une voix impérieuse ou dégoûtée sur un rock limpide aux échos ravageurs.                                                

"The Carbon copy building" : un étonnant opéra signé Michael Gordon, David Lang et Julia Wolfe.

  Si The Carbon copy building n'est pas un opéra rock, mais un "comic-strip opera" comme le définissent les trois compositeurs, il concrétise à merveille un vieux rêve de convergence entre des styles musicaux a priori éloignés : pas question de réunir une formation rock et un orchestre symphonique pour acoucher d'une oeuvre pompeuse et amphigourique comme si souvent. Quatre chanteurs et quatre instrumentistes suffisent au service d'un musique contemporaine exigeante et curieuse, qui sait incorporer l'énergie du rock, le naturel de la pop. L'opéra s'ouvre et se ferme sur deux titres extraordinaires, qui donnent à cette plongée dans l'intimité des deux immeubles une aura majestueuse et grandiose. Entre temps, on aura assisté à la marche funèbre des desserts inachevés, embaumés avant d'être recyclés !     

Paru en 2006 chez Cantaloupe Music / 15 plages / 72 minutes environ                                   

"The Carbon copy building" : un étonnant opéra signé Michael Gordon, David Lang et Julia Wolfe.
"The Carbon copy building" : un étonnant opéra signé Michael Gordon, David Lang et Julia Wolfe.

Pour aller plus loin :
- le site de Bang on a Can, avec des extraits à écouter.

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 24 novembre 2020)

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Publié le 8 Novembre 2008

John Luther Adams : For Lou Harrison
  L'Éternel retour de l'Éternité
  Je suis terrassé par cette musique, à chaque fois comme la première fois. Soixante-trois minutes de transport extatique, de frémissement devant l'ineffable. Je découvre John Luther Adams, né en 1953, avec ce dixième enregistrement, vibrant hommage à Lou Harrison (1917-2003) paru chez New World Records en 2007. Cette longue pièce est composée de neuf sections, qui alternent selon le schéma ABABABABA. Les sections impaires, c'est la mer qui vient battre contre le rivage, une succession de vagues montantes de cordes glissandi, de nuages orchestraux sculptés par les deux pianos qui marchent sur les eaux primordiales, dans un éternel recommencement qui n'est jamais bien sûr exactement le même. A la fluidité mouvante des arpèges ascendants répondent les marches solennelles des sections paires : les deux pianos mènent une procession rituelle dans le poudroiement doré de l'orchestre vaporisé. Quelle force majestueuse ! Quelle sereine et souveraine tendresse ! Par delà tous les aléas, la procession avance, c'est le Temps allongé sur l'espace comme l'Époux sur l'Épouse pour une union cosmique. Le soir descend sur Hiérapolis et ses tombeaux ouverts. Il pleut des gouttes de piano dans la suspension de toutes choses. Regardez cet arbre enraciné dans le ciel, gainé de lumière d'or, immobile en apparence, il danse, parcouru de vagues d'énergie, des pelotes au bout des branches comme des condensateurs. Toute la musique de John Luther Adams est là, elle nous remet au courant, avec une patience inlassable : nous ne cessons plus de naître, éblouis par l'évidence radieuse du monde dépouillé des oripeaux trompeurs de l'Histoire humaine. C'est une musique qui appelle, qui fait surgir. En témoigne pour moi ce cerf, apparu au milieu d'une nuit récente devant la voiture : la sixième section inondait l'habitacle, il a franchi la route, marquant un très bref arrêt dans la lumière des phares avant de replonger dans le noir. Je ne peux m'empêcher de penser qu'il a répondu à l'appel orphique de ce poème sonore épandu comme une nébuleuse bien au-delà des étroites limites de tôle de l'automobile lancée dans la nuit.  
John Luther Adams : For Lou Harrison
   D'abord batteur dans des groupes de rock, John Luther Adams ( à ne pas confondre avec John Adams ! -autre compositeur américain contemporain, ami de longue date par ailleurs.) découvre grâce à des amis Frank Zappa. Les notes d'accompagnement d'un des disques de ce dernier l'amènent à la musique d'Edgar Varèse et, par ricochet pourrait-on dire, à celle de John Cage. Il entreprend alors des études musicales au Califormian Institute of the Arts, où il rencontre les futurs compositeurs Lois V. Vierk et Peter Garland - ce dernier étant l'auteur d'une partie des notes qui accompagnent For Lou Harrison. En 1975, il part en Alaska pour prendre un poste dans un centre chargé de la protection de l'environnement. Il s'éprend de la région au point de s'installer presque dix ans sur une colline non loin de Fairbanks dans une maison rudimentaire, en grande partie bâtie de ses mains, en compagnie de sa seconde épouse passionnée par les problèmes environnementaux. C'est sa période Thoreau, fait-il lui-même remarquer. Il cherche encore son chemin comme compositeur. Un jour, il est chez Lou Harrison en compagnie de John Adams. Le succès de son quasi-homonyme le pousse à affirmer sa propre voie, qu'il ne trouve que dans le courant des années quatre-vingt dix, sous l'impulsion conjuguée des univers de Lou Harrison, déjà cité, et de Morton Feldman. Ses œuvres, très variées - j'y reviendrai !, sont publiées par les labels phares de ce blog, New Albion Records, Cantaloupe Music, New World Records, Mode records, Cold Blue music
Paru en 2007 chez New World Records / 9 plages / 63 minutes environ
Pour aller plus loin :
- le site du compositeur.
- un très bel article, en anglais, du chroniqueur musical du New Yorker, Alex Ross, article très utile pour la notice biographique ci-dessus et qui part d'une installation sonore et lumineuse conçue par John Luther Adams pour le Museum of the North de Fairbanks.
          

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 16 novembre 2020)

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