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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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8 avril 2014 2 08 /04 /avril /2014 19:44

Le monument secret du minimalisme

   Quatre heures et presque cinquante-trois minutes, 4 cds chargés à bloc, c'est November, interprété par R. Andrew Lee, dans un coffret présenté par Kyle Gann, critique musical et compositeur majeur. Dire que c'est un choc ne suffit pas à rendre compte de la découverte. Mais avant d'aller plus loin, quelques mots sur l'histoire de cette œuvre monumentale, perdue pendant un demi siècle.

   Kyle Gann raconte. Nous sommes vers 1992, il est en train d'écrire un article sur La Monte Young et son introduction des drones longs dans la musique d'avant-garde qui lui assure d'être reconnu comme le "père du minimalisme". La Monte lui donne alors une cassette de 120 minutes d'assez piètre qualité faisant mention d'une pièce intitulée November, datée de 1959, attribuée à Dennis Johnson, l'enregistement datant, lui, de 1962. La pièce est d'une austérité glaciale, méditative à l'extrême, s'arrête abruptement au bout de 112 minutes, manifestement coupée en plusiseurs endroits. Et La Monte Young lui signale que cette composition a été la source de son opus magnum, The Well-Tuned piano...

   L'histoire de la musique minimaliste est à réécrire. Dennis Johnson invente le minimalisme avant la lettre, bien avant Terry Riley, Steve Reich et Philip Glass, la deuxième génération en fait. Lui appartient à la première, condisciple de La Monte Young qu'il rencontre à l'UCLA (Université de Californie à Los Angeles) en 1957, et de son ami Terry Jennings. Après avoir bricolé de la musique d'avant-garde, des concerts improbables pendant quelques années à peine, il cesse de faire de la musique, disparaît pratiquement de l'histoire du minimalisme en train de se constituer. Une rumeur toutefois persiste : November durerait presque six heures... la durée du Well-Tuned piano...

     Revenons à Kyle Gann. Il concerve la vieille cassette, l'écoute de temps à autre. Il faut attendre le milieu des années 2000 pour que la technologie lui permette de la numériser et de la transcrire...mais il ne reste que 112 minutes sur six heures. Il a besoin de l'aide de Dennis Johnson. Le compositeur Daniel Wolf lui fournit heureusement l'adresse et le numéro de téléphone de Dennis en Californie, qui lui envoie une copie du manuscrit de la partition, six pages de cellules mélodiques et de diagrammes pour les relier. Par téléphone, il lui dit qu'il est né en 1938, qu'il a donc écrit November entre vingt et vingt-et-un an, qu'il était âgé de vingt-trois lorsqu'il l'avait enregistré dans la maison de la mère de Terry Jenning.

   Commence une autre histoire, celle de la reconstitution de November et de sa place exacte dans le mouvement minimaliste. Je n'en signalerai que quelques points. Pour le reste, je renvoie à l'excellente présentation de Kyle, à laquelle tout ce qui précède est entièrement redevable - je ne fais guère pour le moment que le traduire.

   Avant November, La Monte Young et Jennings avaient déjà écrit de la musique atonale très lente. November débute en Sol mineur, se trouvant ainsi la première pièce tonale de l'histoire du minimalisme, le retour à la tonalité étant l'une des marques du courant. De plus, November est sans doute la première pièce construite sur la répétition  de courts motifs et le processus additif. La pièce débute avec deux notes isolées, répétées, auxquelles vient s'ajouter une troisième, et ainsi de suite. Ces procédés, parmi lesquels il faudrait inclure la très longue durée  (excessive diront les détracteurs...) feront la célébrité de la seconde génération minimaliste. D'emblée, Dennis Johnson a ouvert une nouvelle page de l'histoire de la musique...

   Kyle Gann dit sa perplexité devant un manuscrit qui se présente comme un véritable puzzle, agrémenté de remarques de Dennis pas toujours très éclairantes. Il semblerait que le compositeur ait ensuite retravaillé certains motifs, ou plutôt la question épineuse des liens entre motifs. Bref, une séquence de motifs s'est peu à peu dégagée, du type :

A B A C A B A C D C D B A C D C D E D E

    Kyle Gann signale en outre que, vu l'influence de la musique de Webern dans ces années-là, on peut trouver la trace de motifs de deux ou trois notes des Variations pour piano du Viennois, bien que le langage musical de Johnson soit nettement plus consonant.

    Nous arrivons à la première réapparition de la pièce, à la fois la plus fidèle aux 112 minutes de la cassette et la plus plausible en appliquant les principes compositionnels indiqués dans le manuscrit. Elle eut lieu lors de la "Conference on Minimalist Music" à l'Université du Missouri à Kansas City en setembre 2009. Kyle se demandait s'il pourrait tenir assis six heures devant un piano...Mais la pianiste Sarah Cahill, déjà saluée dans ces colonnes, vint en renfort, et c'est en jouant tour à tour qu'ils donnèrent cette première mondiale.

   Depuis, le pianiste R. Andrew Lee a repris le flambeau, suivant la transcription de Kyle Gann, lequel est revenu vers une version un peu plus courte, estimant que pour atteindre les six heures, il lui manquait des matériaux, perdus et difficiles à interpoler. Ce qui donnait quatre heures et demie. La version de concert de Lee fait presque cinq heures. Aucune version de concert n'est identique, chaque pianiste résolvant à sa manière la question du lien entre les motifs ou les séquences de motifs et celle des augmentations inhérentes au processus compositionnel. À signaler que le pianiste français Nicolas Horvath, passionné de minimalisme, a déjà donné en concert des fragments (plus ?) de November.

À la rencontre du Temps pur ?

   Que nous dit, avant toute chose, November, aujourd'hui, sur notre temps ? Que nous n'avons plus le temps, plus le temps de consacrer cinq heures à une œuvre de cette ampleur. November est résolument à contre-temps : elle nous oblige à forer un espace d'écoute dans notre quotidien saturé d'occupations, de messages. Il faut s'asseoir, se laisser aller au fond d'un fauteuil, toutes affaires cessantes. Téléphones débranchés, écrans éteints. Le calme, la pénombre, pour acceillir cette musique, belle, limpide, qui égrène le temps seconde à seconde, comme on éplucherait un oignon, la montre ronde, pour en extraire la quintessence. Une musique chargée de silence, d'une tranquillité d'un autre monde, entre l'automne et l'hiver qui vient. Chaque note résonne, on lui laisse le temps de nous atteindre. Chaque note voyage, se propage avant de s'éteindre peu à peu. Chacune d'elle se tient bien droite dans son halo d'harmoniques. Chacune compte. On compte le temps, on le décompte sans le dénombrer. Dennis Johnson nous invite dans la durée pure, qui est pure joie de brûler, car chaque note est une flamme qui s'élance et rayonne. Pendant ce temps, les horloges sont abolies. Plus rien sinon la hauteur de chacune, sa voix profonde ou frêle. Plus rien sinon les interférences vibratoires, les croisements dans le vaste labyrinthe du Temps. On avance, on fait un pas de côté, on se décale, on monte et on descend. On ne sait plus où l'on est parce qu'on n'est nulle part ailleurs que dans le tissage patient, la grande trame originaire où tout se tient. Chaque note est chargée du souvenir des notes antérieures ; sous chaque motif jouent en filigrane les variantes déjà entendues ou peut-être imaginées, on ne sait plus dans cette cathédrale pleine d'échos.

   La question de la durée réelle de November ne se pose que pour les musicologues. Pour l'auditeur, elle est sans grand intérêt. Ce temps qui semble découpé tranche par tranche par le tranchant des notes successives, mesuré par la rigueur mathématique des intervalles, est moins qu'un autre débité, pour tout dire tué. Cette musique ne passe pas le temps, elle l'effectue, l'accomplit, un brin altière d'avoir conscience de la noblesse de sa tâche. Rien ne presse. J'ai envie de dire qu'elle se marie au temps, elle l'épouse en le suivant dans ses replis, ses stases, ses redites qui n'en sont pas. Le temps avance et n'avance pas. Au fur et à mesure qu'on s'enfonce dans l'œuvre, chaque note, chaque motif sonne à la fois comme neuf et déjà entendu. Tout se charge alors d'une majesté impressionnante qui nous prend dans les rêts serrés de ses reprises et variations infimes. Si l'on a tenu, qu'on passe le cap des deux heures, on sait qu'on sera marqué à jamais par une telle musique. Pourtant, il n'y a pas à proprement parler de rythme, et comment pourrait-on parler de transe comme dans les cérémonies gwana par exemple ? Pourtant, il faut bien l'admettre, un rythme finit par s'imposer et, installé dans la durée, l'auditeur connaît une véritable transe, mais une transe sans anxiété ni inquiétude ni excitation extrême, une transe originaire : écouter November de bout en bout, c'est la transe de la mer, la transe de la vie, au sens de la traversée, elle nous transporte pour nous mettre face au Temps, pour qu'enfin nous le regardions vivre en descendant en nous-même. Mais quel temps au juste ?

   Novembre, neuvième mois de l'année, est souvent considéré comme le mois de la dépression : l'automne tire sur sa fin, l'hiver s'annonce. Période de retrait, de creux, où l'on cesse de se presser, par conséquent période de retrouvailles avec son moi profond, dont les sous-sols abritent le seul temps que nous puissions appréhender, le temps intérieur. C'est ce qui effrayera beaucoup d'auditeurs, la confrontation avec ce creux du monde, avec ces cavernes pleines de silences sonores. En un sens, November est un immense memento mori, où chaque note sonne l'heure inéluctable, mais une heure pure, quelconque, non situable, peut-être toujours la même, celle de l'ici-toujours-là. C'est pourquoi, à sa manière paradoxale, la pièce de Dennis Johnson scande le pulse, la pulsation fondamentale, première, celle que l'on retrouvera, moins austère, plus compatible avec le rythme de la vie contemporaine, chez un Steve Reich.

   N'oublions pas : c'est un jeune homme de vingt ou vingt-et-un ans qui a composé cette musique atemporelle, intemporelle, fraîche et fière. Elle nous convie à venir boire à la source intarissable qui coule, invisible, sous le béton épais de nos occupations, de nos divertissements, aurait dit un Pascal. Inachevé, November ? Non, puisque cette pièce, en raison de sa structure, est virtuellement infinie. Chaque interprète, en l'interprétant, c'est-à-dire en raccordant les motifs, en les faisant respirer à sa façon, l'achève provisoirement, pour lui-même, pour l'auditeur qui s'y plonge et s'y retrempe...car cette musique équivaut à un exercice spirituel revigorant, essentiel.

   Je crois que, pour commencer, il faut écouter la pièce dans son ensemble, pour se rendre compte. Qu'ensuite, on peut la prendre presque n'importe où : notre mémoire reconstitue le reste, retrouve ses marques, imagine d'autres parcours. Et puis on y revient, attiré par sa puissance mystérieuse, hiératique. On l'entend de mieux en mieux, on se perd dans ses splendeurs secrètes. En ce moment même, autour de trois heures et huit minutes, tout se densifie, puis elle semble s'échapper, elle nous tire à elle, nous intrigue, ravissante..., et en plus, elle accélère, maintenant...

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Paru chez Irritable Hedgehog Music en 2013 / 4 cds / 1 titre : 4 heures 52 minutes...

Pour aller plus loin

- la page du label consacrée au disque, en écoute et en vente (le coffret de 4 cds est à nouveau disponible !)

- en écoute également avec cette fausse vidéo (qui semble défaillir avant quatre heures !!), toujours interprété par R. Andrew Lee.   

Programme de l'émission du lundi 31 mars 2014

Deux chercheurs d'absolu :

* Dennis Johnson : November (extrait du cd 1, 32'), extrait de November (Irritable Hedgehog Music, 2013)

*Anne Chris Bakker : Tussenlicht / Trage lichamen (p. 2 & 3, 22'10), extraits de Tussenlicht (Somehow Recordings, 2013)

Programme de l'émission du lundi 7 avril 2014

Spéciale Philip Glass (en contrepoint au concert de Nicolas Horvath, "Palais de Glass")

Philip Glass : - String Quartet n°5 (p. 1 à 5, 21'53), par le Kronos Quartet, chez Nonesuch

                         Concerto pour violon et orchestre (p. 1 à 3, 24'54) / Gidon Kremer, violon, chez Deutsche Grammophon

Les quatuors à cordes et le concerto pour violon : Glass sublime !!

Les quatuors à cordes et le concerto pour violon : Glass sublime !!

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commentaires

lamuya-zimina 06/10/2014 16:49

Très beau disque et très bel article, merci !