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Musiques Singulières

    Prendre le temps des musiques d'aujourd'hui différentes (plus ou moins selon l'humeur !), avec une certaine prédilection pour des formats plus longs. Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes.
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 

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19 mai 2016 4 19 /05 /mai /2016 16:00
Maninkari - Oroganolaficalogramme

Musique pour une cathédrale luciférienne

   Les deux jumeaux Frédéric et Olivier Charlot composent et interprètent leur musique sont le nom de Maninkari depuis 2007. Ils ont sorti depuis lors huit disques sur divers labels. Oroganolaficalogramme serait donc leur neuvième album, cette fois auto-produit sur leur label ferme-l'œil dont il est l'opus primum. Accompagné d'un grand dessin format A5 sur papier vergé en tirage limité, du rhodoïde transparent du même motif, c'est un disque vraiment singulier, hors du temps, qui a donc évidemment sa place ici. Orgue, alto, violoncelle et percussions : sept titres de musique ambiante, post-romantique à tendance minimaliste, dominés par l'orgue, majestueux, utilisé enfin comme je l'ai rêvé si souvent et si rarement entendu. L'orgue, c'est le souffle infini, la beauté transcendante. Il suffit de quelques modulations, variations, pour créer une tapisserie grandiose sur laquelle viennent évoluer les autres instruments. L'orgue remplace les voix de bourdon de la musique orthodoxe. Il émeut parce qu'il vibre puissamment, fait vibrer en nous les couches les plus profondes de notre moi, les plus spirituelles comme les plus inconscientes. Dans Oroganolaficalogramme, l'orgue s'élance sans cesse, il s'étire, s'étage, se répond. Aucune intention de virtuosité. Il est le préalable, le verbe sonore sur lequel s'écrit la chute vertigineuse de l'alto dans les trois premiers titres. Si l'on suit la présentation et en regardant le dessin de couverture, le disque réfèrerait à la figure de Lucifer, l'archange déchu. D'où la lumière noire de l'album, la méditation grandiose qui se déploie dans des drapés chromatiques hypnotiques. Le quatrième titre est plus sombre, envahi par des grondements, roulements percussifs graves. Nous sommes au cœur du mystère, c'est-à-dire de la lutte entre ténèbres et lumière. Mais la lumière absorbe les ténèbres (ou l'inverse), sort grandie, insolente dans le titre cinq. Tandis que l'orgue triomphe, l'alto est pris d'une véritable transe, griffe la muraille sonore comme un forcené, comme un oiseau gigantesque englué dans les replis de la robe d'orgue. Le titre six semble revenir aux tonalités ultérieures, en plus sourd, comme porteur d'un lourd fardeau. Cette fois c'est le violoncelle qui grince, se débat, lui aussi dans les graves. L'univers est plombé, voilé de drones. On croirait entendre Cerbère, le chien des Enfers, aboyer à la malédiction qui passe...L'album se termine avec le retour au couple orgue / alto. Lucifer continue sa traversée de l'espace, sombre et toujours flamboyant. L'alto serait-il ses ailes de géant ? Le porteur de lumière incendie l'espace qu'il vrille littéralement par des nappes distendues d'harmoniques et les myriades de micro éclairs produit par l'alto lové contre le grand corps de l'orgue.

   Sacré nom ! J'en viens à trouver Tim Hecker presque falot ( je vais me faire des ennemis : on ne tire pas sur une icône !!).

Et le titre, me direz-vous ? Les jumeaux renvoient au langage des oiseaux, à une sorte de symbolique des lettres ésotérique et mystique...

Paru en  avril 2016 chez ferme-l'œil / 7 titres / 41'.

Pour aller plus loin :

- le site du duo, très beau.

- Ils dessinent aussi, c'est ici !

- Pour écouter et se procurer l'album :

 

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10 mai 2016 2 10 /05 /mai /2016 10:16
Land - Anoxia

   Musique augmentée pour un monde transhumaniste

   En mai 2013, j'avais brièvement célébré le premier opus de L A N D, Night Within, sorti en 2012 chez Important Records, un label dont l'importance ( ah ! ah !) ne cesse de croître pour moi. Du duo central Daniel Lea / Matthew Waters ne reste que le premier. Avec le second, c'est la couleur jazz qui est partie. Reste que Daniel Lea s'est formidablement entouré et a nettement affirmé son univers. Il a composé et produit Anoxia, sorti en 2015 chez la même maison de disque. En français, l'anoxie est une souffrance cellulaire induite par le manque de dioxygène présent dans le sang ou dans le milieu extérieur ; elle peut désigner une asphyxie du cerveau.  Quel rapport avec ce disque mixé par l'australien Ben Frost, qui officie du côté des musiques expérimentales et bruitistes ? Justement ! Dès le sombre "Labyrinthis", propulsé  entre battements percussifs et halètements, raclements, sourdes déflagrations, l'auditeur est plongé dans un monde noir, étouffant, saturé de percussions en tout genre ( percusssions à maillet, à archet, tuyaux de cuivre, batterie, crotales...). C'est un monde dévasté peut-être par un incendie gigantesque, devenu un immense antre de Vulcain : on y forge l'après de l'homme dans une sorte d'euphorie transhumaniste. "Neutra" confirme l'alliance contre-nature des percussions les plus brutes et des sons électroniques les plus élaborés : quelle exaltation ! Le shakuhachi de Clive Bell hante, déchire quelques titres, souvenir d'un passé complètement dépaysé dans un univers bruitiste extraordinaire. Passé les trois premiers titres, on rentre dans le cœur brûlant de ce disque nonpareil. C'est le génial "Metamorphosis", une claque grandiose : un rituel méthodique et halluciné qui commence par des chœurs lointains, vite relayés et submergés par des percussions épaulées par des vagues hachées de sons électroniques et de terrain. Musique tribale et bruitiste, à couper le souffle, d'une puissance sidérante et en même temps parsemée de cloches, incroyablement belle. Pour l'avoir fait écouter à des passagers en voiture, de nuit, je vous garantis qu'ils s'en souviennent , qu'ils étaient sidérés par cette musique phénoménale. "Seconds" poursuit l'envoûtement de "Metamorphosis", digne d'Annie Gosfield et de Pantha du Prince réunis pour une transe fabuleuse. Le tam tam de Mark Wastell, présent par ailleurs sur trois autres titres, rythme le lent et proliférant "Equinox", envahi par une sorte de jungle électronique peuplée de voix fantomales. "Transition" est d'une inquiétante noirceur, chant de marteau piqueur au ralenti traversé de voix lointaines, de striures de guitare traitée (celle de Leo Arahams, présent sur deux autres titres), tout cela débouchant sur le titre éponyme, véritable antre d'un autre monde, tuyaux de cuivre et percussions déchaînés, orchestre gamelan du futur opérant en boucles incantatoires dans une atmosphère saturée de résonances. Magnifique ! Et nous voici dans la "End zone" carillonnante de percussions, fracturée comme du Andy Stott !

   Quel disque ! Parmi les musiciens qui entourent Daniel Lea, mentionnons Rupert Clairvaux (une piste que je vais explorer, car ce monsieur a l'air de composer des choses passionnantes !) à la batterie, aux percussions les plus diverses, Jamie McCarthy au violoncelle, aux percussions à archet et aux tuyaux de cuivre. Évidemment l'un des meilleurs disques de 2015, au croisement des musiques électroniques, expérimentales, bruitistes et post-industrielles...difficile à classer ! Je le range dans "Musiques contemporaines - expérimentales" comme Nurse With Wound, Andy Moor et Yannis Kyriakides : le voisinage est éloquent, j'espère !!

Paru en  2015 chez Important Records / 9 titres / 42'.

Pour aller plus loin :

- la page du label consacrée à l'album.

- le site de l'album.

- les trois derniers titres (qui n'en forment qu'un) en écoute sur cette fausse vidéo :

- le sommet des sommets, "Metamorphosis" :

Programme de l'émission du lundi 9 mai 2016

Tim Hecker : Obsidian Counterpoint / Music of the air / Bijie dream (Pistes 1 à 3, 11'30), extraits de Love streams (4AD, 2016)

L A N D : Neutral / Drop city / Metamorphosis (p. 2 à 4, 18'), extraits de Anoxia (Important Records, 2015)

202 Project : Sauvagerie / Pour de bon (p. 9 - 10, 6'33), extraits de Les Cendres et le vent (202Prod, 2016)

Julia Kent : Ebb / Flicker / Fall (p. 1 - 3 - 5), extraits de Character (The Leaf Label, 2013)

Ryan Teague : Cadastral Survey / Cascades / Prime Movers (p. 2 - 3 - 6, 9'30), extraits de Field Drawings (Village Green, 2011)

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4 mai 2016 3 04 /05 /mai /2016 15:00
Duane Pitre - Bayou Electric

   Après avoir rendu compte du magnifique Bridges (2013), il était inévitable que je m'intéresse à nouveau à Duane Pitre, ce compositeur américain enraciné dans sa Louisiane natale. Il rend hommage au domaine familial, le "Four Mile Bayou" dans un disque sorti en 2015, constitué d'une seule pièce éponyme de près de quarante minutes (pas de quoi effrayer INACTUELLES !), Bayou electric. Présenté comme la troisième partie d'une trilogie comprenant Feel Free et Bridges, Bayou electric fusionne en une tapisserie sonore intense sons de terrains enregistrés en fin de nuit d'août 2010 sur le domaine, synthétiseurs, sons sinusoïdaux, cordes amplifiées (violon, alto, violoncelle).

   Début très lent : alternance de silences et de drones en voyage. Patience ! Quelque chose se trame. Vague d'orgue loin en arrière-plan, violoncelle en avant, deux lignes onduleuses traversées par les drones. Plus de quatre minutes de prologue. Le chant se lève, au violoncelle très grave, parsemé d'une ligne discontinue de clavier. Puis revient, s'amplifie peu à peu, s'étoffe dans une large circularité. La musique de Duane Pitre est pour ceux qui prennent le temps, tout le temps. Il suffit d'attendre la splendeur en train de se former sous nos oreilles. Des insectes aux stridulations métalliques (criquets, cigales ?) se fondent à la trame, animée d'un doux mouvement respiratoire. Nous sommes dans le bayou des sons, ce kaléidoscope de lumières et d'ombres toujours changeantes que rend assez bien la photographie de couverture, prise sur les lieux. Il n'y a qu'un monde, qu'il faut apprendre à entendre, qu'il faut laisser venir, toujours le même et toujours différent, au lisible désappointement d'un critique visiblement agacé par ce qu'il feint de prendre pour des efforts vains en vue de monter une côte. Ce qui lui manque, à ce monsieur, c'est le sommet. Or, dans cette musique, ce qui compte, c'est la côte, justement. Seule la côte existe, seule la côte est belle, et plus on la remonte, plus elle devient somptueuse, luxuriante, voluptueuse. Il n'y a pas de sommet parce que l'accomplissement n'est pas au bout, mais pendant la montée. Autrement dit, tout auditeur qui ne s'intéresse qu'au but sera nécessairement déçu. Il faut écouter autrement, ne rien attendre pour saisir au fur et à mesure l'épiphanie mouvante de l'inaudible, de l'ineffable beauté du monde. Le mouvement musical n'a pas forcément pour but de mimer la montée orgasmique et la décharge consécutive de l'orgasme. Les préliminaires, le mouvement même des sons entraînés plus irrésistiblement qu'il ne semble, sont déjà le sommet du plaisir, un sommet continu et non plus momentané, bref et final comme dans le schéma d'une certaine conception de la jouissance. C'est en quoi cette musique est délectable, constamment sublime, jusque dans son abandon aux seules stridulations à onze minutes de la fin. Cette suspension du mouvement, cette stase, relance la dynamique pulsante du morceau, tout en torsades sonores, en vrilles parfois hachées, comme tremblantes ; se déploient alors des corolles géantes, plus belles d'avoir été si longtemps fondues dans l'émouvant tout. Musique exubérante, proliférante, que j'imagine en accord avec la riche flore des bayous.

    N'hésitez plus : plongez dans le Bayou electric pour une immersion émerveillée !

Paru en  2015 chez Important Records / 1 titre / 48'20.

Pour aller plus loin :

- le site de Duane Pitre

- la page du label consacrée au disque.

- Un extrait (7 minutes) en écoute sur soundcloud :

Programme de l'émission du lundi 25 avril 2016

Bruit Noir : Je regarde les nuages / Adieu (Pistes 5 et 10, 8'29), extraits de I/III (Ici d'ailleurs, 2015)

Douwe Eisenga : Simon songs 11 à 14 (p. 11 à 14, 15'), extraits de Simon songs (édition numérique, 2015)

Le Ciel brûle / Grande forme :

* Nadja Vampillia : Anesthetic Depth / Icelight (p. 4 - 5, 32'13), extraits de The Perfect world (Important Records, 2013)

Programme de l'émission du lundi 2 mai 2016

Bruit Noir : L'Usine (Piste 3, 4'17), extrait de I/III (Ici d'ailleurs, 2015)

Grande forme :

* Duane Pitre : Bayou electric (piste unique, 48'20), extrait de Bayou electric (Important Records, 2015)

Douwe Eisenga : Simon songs 15 (p. 15, 5'54), extrait de Simon songs (édition numérique, 2015)

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19 avril 2016 2 19 /04 /avril /2016 16:53
Douwe Eisenga - Simon songs

   Je retrouve avec plaisir le compositeur néerlandais Douwe Eisenga à l'occasion d'un cycle de pièces pour piano intitulé Simon songs paru en 2015. Pour de plus amples renseignements le concernant, je renvoie à mes articles consacrés à Music for Wiek (2009), The Piano Files (2009) et House of Mirrors (2011), qu'il faudra que je mette à jour pour les extraits musicaux, d'ailleurs. Pour ce nouveau cycle, Douwe Eienga s'est inspiré d'un recueil de vieilles et nouvelles mélodies paysannes et danses de concert de son pays, "Oude en Nieuwe Hollantse Boerenlieties en Contredansen" publié entre 1700 et 1716. De cette collection de 996 mélodies, il a retenu les seize premières, tantôt suivant d'assez près l'air, tantôt n'en gardant que quelques notes. Le résultat, c'est un disque vraiment prenant, alliant douce mélancolie et rythmes lancinants.

   Ces mélodies chantent, belles et tranquilles. Douwe Eisenga sait à merveille nous plonger dans une intemporalité dont nous pourrions très bien ne plus jamais sortir. Son minimalisme, qu'il qualifie de "musique maximale", tisse un réseau de liens thématiques entre les titres, joue sur des variations qui capturent en effet l'auditeur, dégageant une ambiance sonore reconnaissable. Il y a comme un parfum qui se dégage de ces pièces, quelque chose d'impondérable et mystérieux se glisse au cœur de ces mélodies apparement évidentes. J'ai songé parfois en les écoutant au si beau disque de Michael Vincent Waller, The South Shore, ou à ses douze pièces faciles pour piano. Cette musique agit comme un charme. Elle a une qualité de grâce, de beauté, de rêve, de noblesse qui a le pouvoir de plaire extrêmement (c'est l'une des acceptions du mot développée par le TLF). Sa fluidité vaporeuse nous imprègne, nous fait frissonner. Toutes les pièces sont belles, mais je préfère encore les plus longues, notamment la plus longue, la 5, de presque sept minutes. Là, le charme agit jusqu'au vertige, d'autant que la pièce est comme trouée de trois silences qu'on pourrait à chaque fois penser mettre un terme au morceau, alors que la musique reprend, qu'elle nous reprend, serrant plus fort les liens. Elle prend peu à peu la figure d'un labyrinthe infini, fabuleuse, développant une sorte de mouvement perpétuel dans lequel on finit par entendre comme des cloches, un appel à venir se perdre dans la suavité de la musique. La pièce 6, l'une des plus brèves avec ses deux minutes et trente-cinq secondes, est plus nettement carillonnante, calmement grave, puis réfractée dans une poussière d'aigus aplatis. La 7 est intense, vive, inspirée d'une des contredanses du recueil ; elle se regarde tourner, ralentit, repart. Comment ne pas penser aussi à Wim Mertens ? Musique foraine, éblouissante, éblouie, qui caracole et pétille comme dans la mélodie 9. Tandis que la 10 joue à cache-cache, malicieuse et pudique, que la 11 se grise d'elle-même dans une mayonnaise rythmique se terminant par une pirouette. [Je préviens au passage mes lecteurs que les références aux numéros centraux peuvent être inexactes, car lors du téléchargement, j'ai pu intervertir...]. En tout cas les 13 à 16, toutes supérieures à quatre minutes, sont magnifiques. Quels beaux développements, quelle sensibilité frémissante ! Quelle puissance aussi, comme dans la 15, aux boucles serrées, intriquées ! La 16, dernière pour le moment, est touchante dans son avancée précautionneuse, ses pas de côté, l'espoir qui vient parfois éclairer l'atmosphère élégiaque. Ce minimalisme-là, qui sait jouer de la lenteur, des silences, voilà qui tire aussi la musique de Douwe Eisenga de l'ornière d'un minimalisme tellement épris de plein qu'il peut donner une nausée que je reprochais amicalement à certains passages de son House of mirrors.

   Pour paraphraser Brassens, tout est excellent dans ce disque interprété par Jeroen van Veen, il n'y a rien à jeter !

Paru en  2015 (ni cd ni vinyle, hélas, édition exclusivement numérique) / 16 titres / 61 minutes environ.

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Pour aller plus loin

- le site du compositeur, sur lequel vous pourrez vous procurer l'album pour un prix modique et écouter plusieurs titres.

- Un florilège d'extraits à écouter sur un autre onglet de  la page de Douwe, c'est tout ce que j'ai à vous proposer !

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Programme de l'émission du lundi 28 mars 2016

Bruit Noir : La Province (Piste 6, 4'37), extrait de I/III (Ici d'ailleurs, 2015)

Douwe Eisenga : Simon songs 1 à 5 (p. 1 à 5, 20'), extraits de Simon songs (édition numérique, 2015)

Piiptsjilling : Slieperswaar ( 19'34), piste unique de Slieperswaar (Édition limitée de mini cd, 2015)

 Ernst Bloch : Danse (p. 5, 7'54), extrait de Muhly & Bloch / Zuill Bailey (Steinway & Sons, 2015)

Programme de l'émission du lundi 18 avril 2016

Bruit Noir : Low Cost (Piste 8, 4'02), extrait de I/III (Ici d'ailleurs, 2015)

Institut : Cette arme et ces menottes ne sont pas les miennes (p. 9, 2'59), extrait de Spécialiste mondial du retour d'affection (Quadrilab, 2016)

Douwe Eisenga : Simon songs 6 à 10 (p. 6 à 10, 18'), extraits de Simon songs (édition numérique, 2015)

Simon Whetham : things just fall where they want to / the innocence of deceit (p. 1 - 4, 22'), extraits de what matters is that it matters (Baskaru, 2012)

Nadja Vampillia : Avalanche (p. 3, 8'06), extrait de The Perfect world (Important Records, 2013)

 

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22 mars 2016 2 22 /03 /mars /2016 16:07
Duane Pitre - Bridges

   Paru en 2013 sur le label Important Records, Bridges de Duane Pitre confirme l'estime et l'admiration que j'ai pour ce compositeur américain internationalement reconnu mais encore trop peu en France. Intéressé par l'intonation juste et la microtonalité, il a exploré les relations entre sons électroniques et instrumentation acoustique. Ici, le titre de l'album nous indique sa volonté de jeter des ponts entre les traditions musicales orientales et occidentales. Duane Pitre montre l'exemple, puisqu'il joue du cümbüs, sorte de luth de la famille des oud, du ukelin, une variété de psaltérion à archet qu'on peut voir comme une combinaison de violon et d'ukulele, de la mandoline...et utilise ordinateur et électronique. Il est accompagné par Olivier Barrett au violoncelle et par Bhob Rainey au saxophone soprano. L'album comporte deux longues plages fascinantes, parmi les plus abouties du compositeur.

   "Bridges : Earth / ember / Serpent" s'ouvre sur des sons tenus qui s'entrelacent doucement, abolissant toute frontière entre sons acoustiques ou électroniques. Saxo, orgue, violoncelle ? On ne sait plus. Puis c'est le cümbüs, les cordes pincées, un cérémonial très ancien, une musique de méditation d'une suavité sauvage. L'ukelin apporte ses virgules raffinées, tout se met à ronronner pour cette ode à la terre, au feu primordial. Il semble que le monde se mette à basculer dans des spirales envoûtantes. il n'y a plus ni ouest ni est, mais un seul lieu, d'où s'élèvent les fumées instrumentales, illusions créées par le serpent qui se tord dans les braises. Tandis que tout semble se calmer, l'orgue vient transcender la scène en tendant son rideau d'arrière-plan, et les spirales à nouveau se tordent, s'enflamment, le cumbus ponctuant paisiblement la flambée si belle des sons. La pièce est d'une beauté confondante, se résorbant dans les sons tenus du début, étirés, épurés, avec des reprises alanguies et caressantes. C'est le cümbüs qui termine, royal, imperturbable.

   "Bridges : Cup / Aether / Crane" commence plus âprement, cordes frottées, battements minuscules, puis c'est l'ouverture grandiose, orgue profond, abyssal, dont les graves semblent faire naître les autres sons. On retient son souffle, ce sublime-là, qui, l'ose encore dans ce monde ? De la coupe naît l'éther. Tout cesse, puis des sonorités cristallines s'élèvent. Dans quel temple sommes-nous ? Dans quel orient mental ? Cette musique est décantée, comme un concentré de quintessences. Majestueuse, elle invite au respect, au silence. L'ukelin se déploie, se taît, reprend, se taît encore : c'est le temps qui naît du rien, se dissout dans le rien, se suffit à lui-même, engendre le tout du rien. On est presque surpris de se retrouver cerné de sons qui virent autour de nous dans un nuage rayonnant, ponctué de frappes qui font penser à des cloches inconnues. Quelle majesté douce, quelle force vibrante ! Comment ne pas s'élever, abandonner la matière pesante ? L'ukelin nous y aide dans sa coda enivrante.

    Un album magnifique. La musique y réussit ce que le monde politique, économique, ne parvient pas à réaliser : l'abolition de l'opposition prétentieuse entre tradition et modernité dans une fusion supérieure, impeccable. Une invitation au ravissement !

    Le dépliant six faces est superbement illustré de surcroît !!

Paru en  2013 chez Important Records / 2 titres / 38 minutes. C'est le seul défaut de ce disque, sa brièveté...Défaut oublié !

Pour aller plus loin :

- le site de Duane Pitre

- la page consacrée au disque sur le site du label.

- mes articles sur : Feel free (2012) / Organized pitches occurring in time (2007) / "The Harmonic series", compilation sous sa direction.

- Un extrait du disque sur soundcloud :

Programme de l'émission du lundi 14 mars 2016

Musiques électroniques :

*André Stordeur : Chant IOA (cd 2 / Piste 2, 16'57), extrait de Complete Analog and Digital Electronic Works 1978 - 2000 (Sub Rosa, ?)

*Land : Metamorphosis / Seconds (p. 4 - 5, 15'50), extraits de Anoxia (Important Records, 2015)

*Noveller : Mannahatta / No Dreams (p. 2 - 3, 14'34), extraits de No dreams (Important Records, 2013)

*Itsnotyouitsme :  If the ground is covered are we still outside ? (p. 1, 11'39), extrait de This I (New Amsterdam Records, 2013)

Programme de l'émission du lundi 21 mars 2016

Printemps : le retour de la pulsation

Jean-Luc Fafchamps : Back to the pulse (p. 1, 16'15), extrait de Back to... (Sub Rosa, 2013)

Steve Reich : Six pianos (p. 3, 24'19), extrait de Variations (Deutsche Grammophon, 2002)

Kit Wilmans Fegradoe : Shruti (p. 2, 12'04), extrait de Issa (Important Records, 2015)

 

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8 mars 2016 2 08 /03 /mars /2016 15:49
Nicolas Horvath - Glassworlds 3 Metamorphosis

   Une lecture transcendante de Glass

   Troisième volume de l'intégrale des œuvres de Philip Glass, qu'elles aient été composées pour le piano ou transcrites pour cet instrument, interprétées par le pianiste Nicolas Horvath, Glassworlds 3 Metamorphosis confirme ce qui était déjà audible - et revendiqué nettement - dans les deux précédents disques : le pianiste explore « un univers dense, profond mais sensible et qui ne demande qu'à être découvert ». Sa démarche, c'est une approche en effet sensible, romantique, celle d'un homme libre qui s'aventure dans les partitions pour en extraire les beautés. Pas de respect obligatoire d'une interprétation qui serait intangible. Je rappelle que pour les détails techniques ou les références des pièces, je renvoie à l'excellent livret, aux notes du pianiste. Je me place du côté de l'auditeur amateur, des effets produits.

   Comme le disque s'ouvre sur les fameuses Metamorphosis, tout amateur de la musique de Philip Glass ne manquera pas d'écouter la version que le compositeur en a donné dans le disque Solo piano paru en 1989 chez CBS. Les différences sont importantes. La plus extérieure est dans l'écart de durée pour quatre pièces sur cinq. Trois sont plus longues, comme la I : 5'39 chez Philip, 7'17 chez Nicolas. Une est plus courte, la III : 5'30 chez Philip, 3'29 chez Nicolas. Ce n'est pas une première dans l'histoire de la musique, bien sûr. Nicolas prend son temps, le dilate ou le concentre, selon son humeur. Le résultat, ce sont les différences intérieures : c'est qu'il nous propose une lecture vraiment nouvelle de celles-ci. Philip Glass les joue avec un dynamisme, une clarté, assez similaires, j'ai presque envie d'écrire avec une neutralité brillante, à même de souligner la virtuosité, les variations thématiques d'une écriture combinatoire. Nicolas Horvath plonge dans la forêt des notes, s'abandonne dans les allées du labyrinthe. Tout est plus mystérieux, plus varié, plus imprévu. On se perd dans la forêt au long de la I : tout baigne dans une pénombre reposante, et il faut aller cueillir au détour des sentiers invisibles quelques fulgurances lumineuses éparses. Il y a parfois une incroyable douceur, une indicible langueur, comme s'il hésitait devant un Graal intimidant, qu'il faut apprivoiser par des approches courtoises. À d'autres moments, la fougue s'empare de lui, les notes sortent en torrent pressé ; une énergie indomptable emporte l'auditeur, impressionné par la frappe étincelante, acérée, comme dans la Metamorphosis IV, magnifiquement bousculée, extraordinaire de clarté illuminante. On se souvient que Nicolas joue Liszt, on comprend que Nicolas transcende Glass, pour notre plus grand plaisir. Les contrastes sont puissants sans être jamais brutaux ou vulgaires, car l'interprétation reste constamment délicate, attentive, précise. Après les envolées des pièces III et IV, la Metamorphosis 5 referme le cycle sur des brumes épaissies, peut-être parce qu'on ne sort pas du cycle des métamorphoses, on plonge à nouveau dans les mystères de la vie. Quelle lecture formidable, magistrale !

   Le disque propose aussi la Trilogy sonata, trois pièces transcrites pour le piano par Paul Barnes, extraites de trois opéras « portraits » du compositeur. La danse d'Akhnaten est éblouissante, virevoltante, comme l'épiphanie de la lumière sur les pyramides. La conclusion de Satyagraha bouleverse par le lyrisme de sa mélodie ascendante, grave, irrésistible comme la marche du Sel de Gandhi, inoubliable par sa beauté radieuse. Un antidote contre toutes les morosités ! L'intermède "Knee Play n°4" extrait de Einstein on the beach alterne une mélodie coulante simple et belle avec des moments tumultueux d'arpèges enchevêtrés. Nicolas distingue à merveille les deux strates qu'il entrelace avec une incroyable subtilité, presque un brin de facétie et dans le même temps un immense respect.  

   À ce programme ambitieux le pianiste a joint une de mes pièces préférées de Philip Glass, "Two Pages" (1968), joyau de la musique minimaliste dure. Fondée sur un processus additionnel de groupes de croches, elle crée très vite un effet hypnotique saisissant (ou de décrochement pour l'auditeur qui n'entend que le faussement même...) avec lequel Nicolas Horvath semble très à l'aise. C'est impeccable, "métronomique" et simultanément flamboyant comme un tapis chatoyant de courtes flammes piquées de pointes, véritable tapis volant de la grande maya, cette nature illusoire du monde pour les Hindous, mais également incarnation de la géométrie et de la sagesse éternelle.

   On appréciera la générosité de ce disque, qui nous donne aussi à entendre des pièces rares ou inédites : la petite pièce pour la cérémonie d'ouverture des vingt-troisièmes jeux olympiques, petit format pour une ode vibrante, grandiose, qui ménage pourtant un passage introspectif avant l'ascension finale. "The Late, Great Johhny Ace" appartient à la famille glassienne des ballades élégiaques, presque transparentes de limpidité. "A Secret solo" est au contraire une courte pièce effrénée, délirante, inspirée par les transes des ragas indiens : superbe curiosité ! Enfin, la"Piano Sonatina N°2" de 1959, qui clôt l'album, est un souvenir émouvant de l'itinéraire musical de Philip Glass, alors élève de Darius Milhaud. Il se dégage de cette pièce mise de rien savante un parfum post-debussyste délicieux, à mi-chemin entre fantaisie et rêverie.

   

Nicolas Horvath - Glassworlds 3 Metamorphosis

   Inspiré d'un bout à l'autre, Nicolas Horvath nous fait découvrir pour notre plus grand bonheur un autre Philip Glass, plus humain, où la technique n'est plus qu'un chemin vers les grandes sources énigmatiques, mythiques et magiques, de la vie. Que nous réserve Nicolas Horvath pour la suite de ces mondes de Glass ?

Paru en  2015 chez Grand Piano / Naxos / 13 titres / 77 minutes.

Pour aller plus loin :

- le site de Nicolas Horvath

- mes articles consacrés à "Glassworlds 1", "Glassworlds 2"

- Nicoals Horvath au piano :

Programme de l'émission du lundi 29 février 2016

Philip Glass : Trilogy sonata (p. 11 - 9 -7, , 20'), extraits de Glassworlds 3 Metamorphosis (Grand Piano / Naxos, 2015) Piano : Nicolas Horvath

Christina Vantzou : Cynthia / Stereoscope (p. 8 - 9, 13'), extraits de N°3 (Kranky, 2015)

Grande forme :

* Duane Pitre : Bridges : Cup / Aether / Crane (p. 2, 17'32), extrait de Bridges (Important Records, 2013)

Programme de l'émission du lundi 7 mars 2016

Hommage à Jean-Luc Fafchamps :

* Jean-Luc Fafchamps : Back to the voice (Piste 3, 15'20), extrait de Back to... (Sub Rosa, 2013)

                                                          Quatuor pour deux pianos (p. 1, 17'10), extrait de Attrition (Sub Rosa, ?)

Comme je cherchais la date de parution de ce dernier disque (en vain), j'ai vu sur une certaine plate-forme commerciale qu'il est proposé à plus de 115 euros !!! Il les vaut, entre nous !

Piano / guitare : deux versions de "Two Pages" :

Philip Glass :  Two pages (p. 12, 12'10), extrait de Glassworlds 3 Metamorphosis (Grand Piano / Naxos, 2015) Piano : Nicolas Horvath

                              Two pages (p.6, 17'49), extrait de Deviations (Cantaloupe Music, 2005) Arrangement de Dominic Frasca, guitare. Superbe disque, non chroniqué, mais que j'ai fait figurer dans mon classement de 2005.

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24 février 2016 3 24 /02 /février /2016 14:56
Christina Vantzou - N°3

  Depuis son premier opus solo N°1 paru en 2011 chez Kranky la compositrice américaine Christina Vantzou, installée à Bruxelles, a affirmé un style de plus en plus personnel, mélange de somptuosité altière et d'épure hiératique qui donne à sa musique ambiante un parfum unique. J'ai souri en constatant que iTunes la classait dans la rubrique New Age, sans doute parce que la beauté mystérieuse de sa musique peut être interprétée comme un appel spirituel. Il est vrai aussi que la pochette de son dernier opus, qui représente deux jeunes gens presque nus juchés sur d'impressionnants rochers à proximité d'une cascade dont les eaux rejaillissent sous la forme d'une buée bleutée, n'est pas sans évoquer une forme de vie naturelle, un retour aux sources. Quand on ouvre le triptyque cartonné du disque, on voit sur le volet de gauche une photographie grisâtre, un peu floue, représentant probablement une allée de cimetière, tandis que le volet de droite nous montre, en plongée, une jeune femme (Christina ?) en short et corsage assise sur un surplomb rocheux entre trois énormes rochers, le visage tourné vers l'un d'eux et non vers nous ; entre les deux, c'est la présentation de la musique, qui nous proposerait donc un trajet, un itinéraire menant de la mort à la vie (si on tient compte de notre sens de lecture), une histoire de renaissance, hypothèse que la liste des quatorze titres, de "Valley drone" à "The Future" semble confirmer. Si l'on ajoute que N°3,  d'une durée de 1 heure 11 minutes, n'est pas loin d'atteindre la somme de la durée de N°1 - forty-six minutes, forty-four seconds - et de N°2 - thirty-four minutes, thirty-seven seconds, vous allez en déduire que je suis en plein délire New Age, cabalistique, et que mon logiciel de lecture de musque a bien raison. Et pourtant la compositrice ne fait plus intervenir le Magik*Magik Orchestra comme dans les deux disques précédents, mais un autre ensemble acoustique de quatorze interprètes, The Chamber Players, où l'on retrouve toutefois cordes, cuivres, bois, percussion, deux mezzo-soprano et un haute-contre. Comme pour les albums précédents, ces sonorités classiques sont savamment arrangées, mêlées aux différents synthétiseurs que Christina abandonne cette fois à John Also Bennett, artiste sonore qui enregistre aussi sous le nom de Seabat.

   "Valley Drone" s'ouvre sur des appels de synthétiseurs, cor et/ou trombone, basson : puissance des graves, discrètement ponctués de percussion en sourdine. Puis des voix lointaines émeuvent l'espace sonore, les vagues de drones se succèdent. Dans quelle vallée, sur quelle planète sommes-nous, pour quels rites très anciens ? "Laurie Spiegel", le second titre, est-il un hommage à la compositrice éponyme, pionnière de la composition algorithmique ou à tout le moins fondée sur des principes mathématiques que Christina mettrait en œuvre dans cet album (nous dit la page du label) ? Une voix murmurante devenant clameurs, rejointe par un mur sonore crescendo, comme des sirènes, tournoiements, une majestueuse ascension trouble entrecoupée d'aperçus chatoyants aux synthétiseurs dans lequel se love parfois le contreténor. Le charme agit. "Pillar 3", par son égrènement initial de notes au clavier, fait songer à certains albums de Brian Eno et surtout d'Harold Budd. Les notes éclaboussent de lumière ce titre puissamment jalonné de touches profondes, abyssales. On marche dans la vallée des rois quand se lèvent des vents profonds de l'infini, que le sol se craquèle parce qu'il se passe quelque chose. Musique extraordinaire qui transporte l'auditeur saisi loin des routes connues. N'oublions pas que Christina Vantzou est vidéaste, aussi sa musique est-elle authentiquement, non pas seulement visuelle, mais plutôt visionnaire : elle nous dépayse. Écrivant ceci, je m'avise que je pense à certains auteurs surréalistes ou surréalisants comme Julien Gracq. Je l'ai, ailleurs, associée à une grande dame de la science-fiction, Nathalie Charles Henneberg. Le premier comme la seconde conduisent le lecteur à décoller de la réalité ordinaire pour accéder à un autre monde, le véritable peut-être. Lecture et audition sont alors des expériences de lévitation, de désillement. Le titre suivant, "Robert Earl", m'intrigue : je veux croire qu'il ne fait pas référence au fondateur de "Planet Hollywwod", mais plutôt à son père, chanteur de charme des années 50. Ceci dit, je ne suis guère avancé pour évoquer cette pièce incantée par des voix angéliques, parcourue de frémissements graves de trombone (?) et baignant dans une douce semi-lumière agitée dans la seconde moitié par de vifs et brefs tourbillons. Nous sommes là-bas..."The Library", court intermède, fait songer à une cérémonie étrange : fond tournoyant de synthétiseurs scandé par des pizzicati qui finissent seuls la pièce avec une rumeur de voix. "Entanglement" est en effet un enchevêtrement de motifs sonores sur une ligne sombre, comme une forêt primaire sommée de brume et qu'on verrait par avion. C'est grandiose, envoûtant. Faut-il voir en "CV" une carte de visite, un raccourci de la carrière de Christina ? Violoncelle suave, cordes sublimes, cette tenue, cette allure altière que j'aime tant chez elle, tout concourt à une effusion bouleversante. Cette musique nous caresse de l'intérieur, dirait-on, pour nous épurer.

   "Cynthia" nous vient d'outre-tombe : sonorités flutées au ralenti, voix sépulcrale, vents électroniques et claviers parcimonieux, qu'est-ce qui se lève dans cette poussière astrale des origines, signe d'une résurrection en marche, tout tourne et gronde doucement, s'enfle, passe et disparaît. "Stereoscope" est animé d'une sourde pulsation, autour de laquelle gravitent des ailes sonores diaphanes, comme s'il s'agissait du voyage intersidéral d'un astronef filmé à une distance suffisante pour qu'il paraisse presque immobile dans l'immensité cosmique. Puis les vents balayent la scène, un objet sonore grave envahit l'espace, démultiplié, c'est "Pillar 5", puissantes colonnes d'un temple imposant, laissant lui aussi un sillage poussiéreux en fin de titre. "Moon Drone" est sans doute l'une des pièces les plus étranges, avec ses spirales de basses profondes frangées de lumière qui envahissent un espace immense. Il y a chez Christina Vantzou un sens aigu de la profondeur de champ, des mouvements qui sont des passages de drapés, des déploiements retenus et imposants. Sa musique se fait incantation sobre, toujours majestueuse. "Shadow Sun", par contraste avec le titre précédent, est d'abord plus éthéré, parcouru de voix fragiles, ponctué de gouttes de clavier,  mais le soleil se voile d'ombre en même temps qu'il rayonne plus intensément sous des épaisseurs de voiles. La lente avancée musicale acquiert une grâce exquise, quasi extatique. Un titre prodigieux ! Nous voici arrivés au "Pillar 1", avant-dernière station de ce voyage. C'est la fête des graves, violoncelle et basson, trombone, on ne sait plus tant tout se mêle dans une indicible et superbe langueur soulignée par les violons. Chaque titre est comme une fleur qui s'ouvre, se déploie, passe devant nous avant de disparaître. Sans nous en apercevoir, nous avons traversé le temps, depuis la "Valley Drone" des lointaines naissances : place à "The Future", un futur qui ne diffère pas essentiellement des moments précédents, mais strié de glissendis, de notes tenues, distendues qui nous précipitent lentement dans l'extinction.

   Un disque remarquable à écouter d'une traite pour apprécier la palette sonore raffinée, parfaitement maîtrisée, de Christina Vantzou, compositrice vraiment singulière qui poursuit l'élaboration d'une œuvre à la beauté souveraine.

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Paru en  2015 chez Kranky / 14 titres / 71 minutes.

Pour aller plus loin :

- "Shadow sun", vidéo de la compositrice :

- "The Future", autre vidéo de Christina Vantzou :

Programme de l'émission du lundi 8 février 2016

Philip Glass : Metamorphosis I (Piste 1, 5'39), extrait de Solo piano (CBS, 1989), avec le compositeur au piano.

Philip Glass : Metamorphosis I & II / Secret solo (p. 1 - 2 - 10, , 17'), extraits de Glassworlds 3 Metamorphosis (Grand Piano / Naxos, 2015) Piano : Nicolas Horvath

Institut : Cet homme-là est mort / Fugue bergmanienne / Je n'ai pas besoin d'ennemi  (p. 10 à 12, 8'), extraits de Spécialiste mondial du retour d'affection (Quadrilab, 2016)

Christina Vantzou : The Library / Entanglement (p. 5 - 6, 7'30), extraits de N°3 (Kranky, 2015)

Aurélien Dumont : Fables asséchées (p. 5 à 18, 15'07), extrait de While (NoMadMusic, 2015)

Programme de l'émission du lundi 22 février 2016

Philip Glass : Metamorphosis III & IV (Pistes 3 & 4, 13'30), extraits de Glassworlds 3 Metamorphosis (Grand Piano / Naxos, 2015) Piano : Nicolas Horvath

Institut : Je n'ai pas besoin d'ennemi (p. 12, 3'09), extrait de Spécialiste mondial du retour d'affection (Quadrilab, 2016)

Bruit Noir : Adieu (p. 10, 6'), extrait de I/III (Ici d'Ailleurs, 2015)

Philip Glass : The Olympian Lighting of the torch and closing (p. 6, 3'23), extrait de Glassworlds 3 Metamorphosis (Grand Piano / Naxos, 2015) Piano : Nicolas Horvath

Grande forme :

* Duane Pitre : Bridges : Earth / Amber / Serpent (p. 1, 19'41), extrait de Bridges (Important Records, 2013)

Chris Herbert : As Blue as your eyes lover (p. 1, 6'51), extrait de Constants (Room40, 2014)

 

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