Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Musiques Singulières

    Prendre le temps des musiques d'aujourd'hui différentes (plus ou moins selon l'humeur !), avec une certaine prédilection pour des formats plus longs. Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes.
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 

Recherche

Publicités imposées !

Chers visiteurs,

  Désolé pour l'invasion publicitaire, consternante : je la déplore et j'en souffre autant voire plus que vous. En attendant une alternative (pas facile), je vous conseille, si vous naviguez avec Firefox, d'installer une extension anti-pub.

24 juin 2015 3 24 /06 /juin /2015 12:08
Yannis Kyriakides (3) - Dreams

   Après le jazz, un DVD ! Je place le numéro (3) après la mention du nom du compositeur, une manière de constituer une série - non chronologique - consacrée à Yannis Kyriakides, mais aussi à son compère Andy Moor, qu'ils soient en duo ou en solo, tous les deux cofondateurs du label néerlandais Unsounds qui, depuis sa création en 2001, publie des artistes sonores, de la musique contemporaine et expérimentale. Avec Dreams, le label inaugure une série de DVDs consacrés aux "films musicaux et textuels" de Yannis Kyriakides. L'expérience consiste à allier musique et texte animé, si bien qu'on lit à travers la musique ou qu'on écoute à travers les mots, pour ainsi dire. Ce premier DVD rassemble trois œuvres pour large ensemble. "The Arrest" et "Dreams of the blind" sont interprétés par l'Ensemble Mae, "Subliminal : The Lucretian Picnic" par l'Ensemble Asko Schönberg. Les deux formations néerlandaises se consacrent au répertoire des nouvelles musiques contemporaines.

   Basé sur un texte de rêve de George Perec, "The Arrest", tiré de La Boutique obscure (1973), pour violon, piano, guitare électronique, marimba, clarinettes,contrebasse, sons divers et vidéo texte, commence avec des sons de rue, pourquoi pas pris à Tunis, lieu du rêve rapporté, nous entraîne dans un flux de musique de chambre chatoyant, rythmé, absolument fascinant, du Steve Reich réécrit par Nico Muhly ou David Lang. L'écriture est serrée, lumineuse, ménageant décrochages et silences. Sur l'écran, les mots défilent sur fond noir le plus souvent, plus rarement blanc, un par un ou par groupe de deux ou trois à vitesse et taille variables. L'adéquation entre texte et musique est parfaite. Le texte de Perec, magnifique, dans la lignée de Un Homme qui dort, joue facétieusement avec certains mots, n'est pas sans rappeler L'Étranger d'Albert Camus par le sentiment diffus de culpabilité qui nourrit le rêve d'arrestation. Copuler un samedi risque de vous mettre la police aux trousses, je n'en dis pas plus. L'ensemble est remarquable, et le mot "chef d'œuvre" me vient sous les doigts. Bien sûr, l'expérience exige une attention sans faille des oreilles et des yeux, mais elle fait sens, ce qui est loin d'être le cas de beaucoup de DVDs musicaux, y compris expérimentaux, la vidéo étant trop souvent une pièce rapportée d'un intérêt discutable.

 

   "Dreams of the blind" comprend cinq récits de rêves, "Supermarket Guy", "Floating Table", "Hairdresser", et "Winter Funeral". Partition prodigieuse, inventive, splendide d'un bout à l'autre : puissante et fragile, mystérieuse, envoûtante. Les mots ici se superposent, se fondent les uns dans les autres, et il peut être plus difficile de suivre le texte, mais ce qui compte, c'est ce fondu quasi subliminal - anticipant sur la troisième composition - accompagné par la voix, le violon, les flûtes et clarinettes, le trombone, le piano, la guitare, le vibraphone et la contrebasse. Je n'énumère pas sans raison les instruments utilisés, car le plaisir de l'auditeur est lié à l'intelligence de leur accord, aux superpositions et glissements d'un instrument à l'autre. Le lecteur - écouteur est au centre de cette expérience totale sans image autre que celle des mots qui frappent le mental par leur signifiant écrit, mots parfois doublés par la voix qui n'en sélectionne qu'une partie. Que cette pièce ait été primée en 2011 par le Willem Pijper Prijs de la Johan Wagenaar Stichting me donne une haute idée de cette institution ! Deuxième chef d'œuvre, c'est évident.

   La dernière pièce de ce DVD, "Subliminal : The Lucretian Picnic" entrelace des fragments du film Picnic, au cours de la projection duquel, en 1957, auraient été glissé des messages subliminaux visant à augmenter la consommation de pop-corn et de coca-cola du public, et un texte animé de fragments du De Rerum Natura de Lucrèce. Yannis Kyriakides dit utiliser des techniques subliminales dans cette composition qui recourt à des fragments du film Picnic, des sons divers, notamment de source électronique psychoacoustique, et des textures polyphoniques constamment changeantes visant à un effet de désorientation global. Oublions cette présentation. Ce qui compte, c'est le résultat : une œuvre musicale éblouissante, presque trente minutes de bonheur, d'une beauté sidérante, se rapprochant parfois des expériences de Nurse With Wound. Et de trois. Je suis soufflé. Yannis Kyriakides est admis dans mon Pantheon des compositeurs vivants. Côté DVD, je pense à ceux de Morton Subotnick chez mode records ou à ceux d' Ann Chris Bakker ou de Machinefabriek pour l'osmose audiovisuelle aboutie.

   Qu'ajouter à cela ? Qu'il faudrait que je modifie ma liste des disques de l'année 2012 pour y ajouter  celui-ci dans le bloc de première place. Que le DVD fournit aussi des versions des films pour ordinateur, mp4, mp3 pour tous les appareils, pour écoute seule, et les partitions !! Une production irréprochable, pour un prix modique ! Ci-dessous le début de la partition de la dernière pièce.

Yannis Kyriakides (3) - Dreams

---------------------

Dreams, paru chez Unsounds  en 2012 / 3 pistes / 73 minutes

Pour aller plus loin :

- la page du label consacrée au DVD

- le site personnel de Yannis Kyriakides

- mon article consacré au disque Rebetika de Yannis Kyriakides et Andy Moor

- mon article consacré au disque Folia de Yannis Kyriakides et Andy Moor

Partager cet article

15 juin 2015 1 15 /06 /juin /2015 15:25
Sknail - Snail Charmers

Le lent poison de toutes bonnes choses

Meph. - Alors, tu vas vraiment le faire ?

Dio. - Ben quoi ?

Meph. - Tu vas chroniquer du jazz ?

Dio. - Et pourquoi non ? Je n'ai rien signé, pas même avec toi. Je suis indépendant, je ne suis que mon humeur...

Meph. - N'empêche, pense à tes lecteurs. Tu les précipites sans prévenir dans un précipice !

Dio. - Au fond, je suis sûr que tu adores, avoue !

Meph. - Personne n'est lumière de soi, pas même le soleil.(**)

Dio. - Tu parles comme un oracle ! Tout est comme les fleuves, œuvre des pentes. (**) Et je suis la mienne. J'avais écouté le premier opus de SKnail, Glitch jazz (2013), déjà avec un certain plaisir. Et le voici qui récidive avec un album d'une suavité idéale. Sknail en personne est à l'électronique, la programmation et la production. Accompagné d'une trompette, d'une clarinette basse, d'un piano et d'une ou deux contrebasses, il bénéficie aussi de la collaboration du rappeur Nya, familier des albums d'Erik Truffaz, sur cinq des neuf titres de cet album à siroter tranquillement. Ce qui me charme, c'est l'alliance entre l'électronique discrète, raffinée, de SKnail qui apporte son contrepoint de craquements, de grattements, la voix nonchalante de Nya qui balance ses mots avec une diction parfaite, et les interventions impeccables des musiciens...

Meph. - Je te rejoins partiellement : rien de démonstratif, pas trop de tics jazzy, un jazz épuré, magnifiquement enregistré. Pour un peu, je deviendrais un amoureux de la trompette !

Dio. - Bel éloge de ta part ! Je sais que la trompette te rappelle le pire, le Jugement dernier...

Meph. - Pas de jugement ici, pas de grandiloquence. "slow poison" est une assez envoûtante ouverture. Coups sourds, grésillements électroniques, entrée de la clarinette basse, puis le piano très calme installe une atmosphère feutrée sur laquelle ondule la clarinette, enfin la voix de Nya inocule son lent poison. 

Dio. - "snail charmers", le titre éponyme, continue sur la lancée. Nya très en avant, piano, trompette. Pour moi, la présence de Nya est déterminante.

Meph. - Tout à fait ! Sans lui, je décrocherai ; sans lui et sans SKnail. C'est l'alliance des trois qui fait tenir l'ensemble sur la lame de rasoir du concept initial, "comme un escargot sur une lame de rasoir".

Dio. - Pourtant, il y a "Anthem", un instrumental.

Meph. - Justement, là j'ai un peu de mal. Trop conventionnel, avec chacun qui pousse son solo. Je préfère "Digital breath", sa contrebasse piquetée de sons électroniques, et surtout les claviers à l'arrière-plan. Nous voilà plus éloigné des rivages attendus du jazz, et là ça décolle, ça intrigue.

Dio. - Oui, c'est le meilleur titre aussi pour moi. Mais "I shot the robot", avec le retour de Nya, un texte plus rappé qui emporte le morceau, c'est très bien encore ! Et "lacrima" approfondit la veine d'un jazz électro subtil et mystérieux. La trompette entrelacée avec la clarinette, le piano ouaté, c'est vraiment réussi.

Meph. - SKnail y déchaîne un peu ses machines, et la coda au piano est magnifique. Par contre "Something's got to give" ne tient que grâce à Nya. On retombe dans un jazz bavard qui m'ennuie profondément.

Dio. - Je te le laisse, en effet. Nya inspiré sur "All good things", sa voix voilée, le trompette très free : mieux, non ?

Meph. - Oui ! Et je ne boude pas le dernier titre, "Suspended", parce que les aspects plus conventionnels sont transcendés par l'électronique de SKnail, qui découpe bien le titre, le sculpte avec finesse.

Dio. - Finesse, tu l'as dit. Comme toi, j'apprécie que l'électronique pervertisse ce que le jazz parfait des instrumentistes, excellents, a de trop ronronnant. SKnail est encore un peu timide...

Meph. - Il faut les bousculer un brin, ces instrumentistes, les pousser hors de leurs retranchement virtuoses. Non pas les servir, mais les faire servir à la création d'un paysage sonore original. Ceci dit, l'alliance de cette pureté glacée du son, de la mise en espace, et du velouté des sons acoustiques a énormément de charme. Mais j'aimerais plus d'impureté, d'épaisseur.

Dio. - Tiens, je ne te savais pas conseiller artistique, maintenant...

Meph. - Que serait la Création, sans moi ? Un paradis fade, à mourir d'ennui !!

Dio. - En tout cas un disque fort agréable, même si on fait parfois la fine oreille. N'oublions pas la pochette, le travail graphique d'Efrain Becerra, magnifique, comme la production.

 

Sknail - Snail Charmers

---------------------

Snail charmers, paru chez Unit Records  en 2015 / 9 pistes / 43 minutes

** Deux emprunts au livre Voix d'Antonio Porchia (Fayard, 1979)

Pour aller plus loin :

- le site de SKnail

- Pour en savoir plus sur le projet, le nom, à lire un long entretien avec SKNAIL.

- une vidéo bien faite sur le deuxième titre, "snail charmers"; je vous conseille aussi la vidéo suivante "SKNAIL The other side (Official vidéo)", avec une partie d'échec dont les pions sont...des escargots !

- le disque en écoute sur bandcamp :

Programme de l'émission du lundi 8 juin 2015

Manyfingers :  No real men / 70 / Alon in my Bones (Pistes 4 - 5 - 7, 13'30), extraits de The Spectacular Nowhere (Ici d'Ailleurs, 2015)

Le Ciel brûle :

* Oiseaux-Tempête : Omen : Divided we fall // Ütopiya / On living (p. 1 & 2, 12'), extraits de Ütopiya (Sub Rosa, 2015)

Yannis Kyriakides & Andy Moor : Today is the Same of Yesterday / Wasting away (p. 1 & 2, 11'40), extraits de A Life is a billion heartbeats (Unsounds, 2014)

Sources électroniques :

* André Stordeur : Memories / My World (cd1 , p. 2 & 3, 16'10), extraits de Complete analog and digital Electronic Works 1978 - 2000 (Sub Rosa, 2015)

Programme de l'émission du lundi 15 juin 2015

SKNAIL : Slow poison / Anthem / Digital breath (p. 1 - 3 - 4, 13'40), extraits de Snail charmers (Unit Records, 2015)

Sarah Peebles : Resinous Fold 7 / Delicate paths (Murasaki) (p. 1 & 2, 18'), extraits de Delicate paths (Unsounds, 2015)

Hiroshima Mon Amour : Je suis désolé / L'homme intérieur / le film est terminé (p. 1 à 3, 11'), extraits de L'homme intérieur (Volvox / Pias, 2015)

Deaf Center : Oblivion (p. 2, 13'38), extrait de Recount (Sonic pieces, 2014)

Partager cet article

5 juin 2015 5 05 /06 /juin /2015 12:49
Manyfingers - The Spectacular Nowhere

L'Orchestre des ombres intérieures ?   

   Chris Cole, cheville ouvrière et quasi unique de Manyfingers, signe le troisième opus, après dix ans de mise en sommeil, de ce projet à plus d'un titre singulier. Aussi bouleverse-t-il ma programmation personnelle, et le voilà passant avant d'autres disques ! C'est un homme-orchestre : il a en effet beaucoup de doigts, jouant de multiples instruments, et ce qu'il nous propose est stupéfiant. À la première écoute, il était , quand tant de disques m'échappent des oreilles au bout de quelques mesures à peine. Il faut dire que dès le premier titre, "Ode to Louis Thomas Hardin", on sait qu'on a affaire à un vrai univers musical, pratiquement inclassable, comme en témoigne la présentation pleine de précautions sur le site du label Ici d'ailleurs. Faute de mieux, je le range dans la rubrique des "Musiques Contemporaines - Expérimentales etc", ce qui le définit encore le mieux. Comme Moondog, l'alias de Louis Thomas Hardin, il est ailleurs, dans le spectaculaire nulle part. Il a participé au projet fou de Matt Elliott, The Third Eye Foundation, c'est dire. Me voici en terres familières !

   "L'Ode à Louis Thomas Martin" nous propulse dan un univers pulsant, coloré, rutilant, un orchestre déchaîné : musique jubilatoire, folle, pas très loin de Nurse With Wound. Tous mes pores se hérissent, vie endiablée !! "The Dump Pickers of Rainham" allie percussions tribales à la voix désabusée de David Callaghan, sur un fond absolument délirant, somptueux. Cacophonie sublime !  "Erasrev" est sidérant : clavier hanté, glapissements, une marche hallucinée avec flûte et cuivres, murmures hâchés, mélodies chavirantes en quasi sourdine, voix féminine sur le désordre magnifique, puis le piano superbe, la flûte inspirée, une rythmique envoûtante, un rappeur surfant sur le tout. Les oreilles m'en tombent ! C'est çà, la musique !!

  "No real man" commence au violon et au piano (ce serait le violon de Chapelier Fou), est saisi par une transe hypnotique percussive, des interventions sombres de clavier, de cuivre, on ne sait plus très bien. "5.70" est une ode déglinguée, hypnotique, menée par une voix un brin voilée, hachée par la batterie claudicante. Les cors donnent à l'ensemble une couleur incroyable. Où sommes-nous ? Cette musique vit, bat, nous achève. "Alone in my bones" nous prend à rebrousse-poil avec ses accents élégiaques, ses croisements mélodiques improbables entre piano, cor mélancolique, batterie prenante. Nous sommes nulle part, c'est-à-dire au cœur de l'orchestre du néant, d'une épaisseur prodigieuse, foisonnante. "Go fuck your mediocrity", batterie en roue libre, mélodies en arrière-plan, poignantes et trépidantes, cordes plaintives, froissements. Quel sentiment de liberté ! Pures sensations, démultipliées dans le battement de plus en plus insistant de la batterie... Quelle fête se donne et pour qui, dans cette outrance baroquisante, ces chants improbables, "It's all become hysterical" comme une danse désespérée et funambulesque ? Si loin des musiques proprettes, désincarnées...L'émotion surgit à chaque instant de cette fête grotesque, aux rythmes alourdis en boucles obsédantes. "The Sectacular Nowhere", le titre éponyme, a les allures d'un chant funèbre sugi d'abysses douteuses, prolongé par les accents cuivrés, lugubres de "From madame Hilda Soarez", pourtant éclairé par une voix presque gouailleuse, distanciée. Il faudrait la pochette (?) pour suivre les paroles de cet étrange poème.

   La suite est à l'avenant, extravagante, d'une palette orchestrale ahurissante, d'une densité réjouissante. Musique foraine d'un autre genre, qui flirte avec la musique contemporaine la plus improbable. Le dernier titre, "The Neutering of Stanley" est drapé de cors démultipliés, parsemé de hoquets sombres, de trouées élégiaques fragiles.

   Ce disque est un continent sonore à lui tout seul. Prodigieux, génial !! Cerise sur le gâteau, la pochette est parfaite...

---------------------

The Spectacular Nowhere, paru chez Ici d'Ailleurs  en 2015 / 13 pistes / 58 minutes

Pour aller plus loin :

- la page du label Ici d'Ailleurs consacrée à l'album.

- l'album en écoute sur soundcloud :

 

Partager cet article

2 juin 2015 2 02 /06 /juin /2015 11:16
Terminal Sound System - Dust songs

   Terminal Sound System, nom du projet de l'australien Skye Klein initié à la fin des années 90, a sorti son nouvel album, Dust Songs, en décembre 2014 sur le label allemand Denovali. Je ne connais pas les albums antérieurs, au nombre d'une dizaine.

   Je passe sur le premier titre, petite mise en oreille. Les choses sérieuses commencent avec "By the meadow", boucles de guitare et chant hanté, voix brumeuse réverbérée avec écho, drones sombres. On est happé dans un monde entre post-rock et folk noir. Chaque titre est profondément faillé en deux ou trois fragments par des silences, ce qui permet reprises et décrochages. Les mélodies sont hypnotiques, envahies de vagues bruitistes, de poussées inquiétantes. Après un silence, "By the meadow" prend des allures de voyage intersidéral, nous voici dans une musique ambiante d'outre-monde, avec des tournoiemens profonds. Si on écoute cette musique fort, ce que le musicien recommande, on éprouve la puissance de cet univers. "Silver minds" nous invite à fermer nos yeux d'une voix doucement insinuante, manière de nous laisser emporter par le chant des machines. La guitare gratte, l'électronique vient saturer l'espace sonore, puis la lumière flamboie, lacère le noir de traînées électriques, des percussions sourdes pulsent. Silence, à nouveau. La voix revient, hallucinée, comme chavirée, pour nous intimer d'ouvrir les yeux tandis que les machines se taisent peu à peu. "Keepers" débute avec la guitare trébuchante, la voix étrange et hypnotique, les grondements à l'arrière-plan, chanson ouverte sur un espace grandiose, des enroulements de particules, des comètes enrouées. Mélodies de poussière, chants rouillés tout aussi bien, une matière travaillée par le néant, ces béances qui l'ouvrent sur des surgissements d'une énergie dévastatrice. "My Father, My Mother" est un hymne poignant, au-delà du cri : fragments de mélodie superbes qui dérapent dans un univers animé de battements profonds, la voix épuisée, lointaine, planant au-dessus des décombres pulsants. Silence, et ce qui revient n'est-ce pas les débris d'un monde perdu, vite recouverts par le chant trouble, primal, le battement lancinant de tambours démultipliés. Silence encore, contraste entre la guitare d'une luminosité intermittente et les agitations électroniques menaçantes ; puis fin écorchée vive...

   "keepers" en écoute avant de continuer...

   Cette musique est habitée, travaillée par un combat intérieur qui la rend constamment intéressante, colorée par une hyper mélancolie ravagée. "Shadows" s'ouvre sur orgue et guitare, champs gravitationnels électroniques, percussions lourdes, claquements rapprochés, puis la voix s'empare de nous, nous tord dans les boucles insistantes, grondantes, ça grésille et s'arrête, repart apparemment à l'identique, mais les sons dérapent, glissent, c'est un entonnoir, un vortex fracturé, nouveau départ presque hard rock cette fois, retombées lourdes, écrasements, cymbales, encore un trou, la guitare tranquille, les tricotements et lacérations adjacentes, les déflagrations profondes, mais une cloche cristalline illumine le puits, un brouillard synthétique s'envole, irradie avant la nuit. "The Silver world" semble repartir du même lieu, mais la voix de Marcus Fogarty, filtrée et déformée elle aussi, est encore plus ouatée dans les aigus. La composition prend des allures de balade sereine sur un champ de ruines. Musique de science-fiction, par certains aspects, avec des échappées post-rock complètement explosées. "Morning Star" vient de plus loin. Voix vocodée robotique, guitare laconique ou doublée d'une rythmique percussive haletante, mélodies subverties, recouvertes d'un déferlement continu lui-même strié de lames acérées, fin abrupte.

    Un album extrêmement prenant, sans concession, comme les fragments d'un continent disloqué, d'un après-monde malgré tout beau et envoûtant.

---------------------

Dust Songs, paru chez Denovali Records fin 2014 / 8 pistes / 48 minutes

Pour aller plus loin :

- le site de Terminal Sound System

- la page de Denovali consacrée à l'album

- "My Father, My Mother" en écoute :

Programme de l'émission du lundi 1er juin 2015

Acoustique :

Michael Vincent Waller :  La Riva Sud / Return from the Fork  (Disque 2 / pistes 2 & 9, 13'), extraits de The South shore (XI Records, 2015)

Jean-Luc Fafchamps :  Back to the pulse (p. 1, 16'17), extrait de Back to... (Sub Rosa, 2013)

Électr(on)ique :

Manyfingers :  Ode to Louis Thomas Hardin / The Dump Pickers of rainham / Erasrev (p. 1 à 3, 14'30), extraits de The Spectacular Nowhere (Ici d'Ailleurs, 2015)

Yannis Kyriakides & Andy Moor : Day two / Doorways Make You Forget (p. 5 - 6, 8'40), extraits de A Life is a billion Heartbeats (Unsounds, 2014)

Partager cet article

26 mai 2015 2 26 /05 /mai /2015 17:06
Michel Banabila / Oene Van Geel - Music for viola and electronics II

  Michel Banabila (Doepfer A-100 analog modular system et autres) et Oene Van Geel (alto surtout, violon sur un titre) récidivent. Après le volume I paru en 2014, voici le volume II sorti depuis peu, avec une nouvelle superbe photographie aérienne de Gerco de Ruijter en couverture, et quelques musiciens en renfort : la clarinette basse de Keimpe de Jong sur le titre 2, Joost Kroon à la batterie et aux métallophones en 3, Radboud Mens à la programmation ableton en 5, Emile Visser au violoncelle et Eric Vloeimans à la trompette sur les titres 2, 3 et 5.

   "Hephaestus" donne le ton de cet opus, sorte de poème électronique sombre, mystérieux, caverneux. Ne sommes-nous pas dans les forges de Vulcain / Héphaïstos ? Sur fond de drones, l'alto de Oene Van Geel tranche, zèbre l'espace sonore de grands coups d'archet. L'arrière-plan devient régulièrement incandescent, animé d'une respiration obscure. Des aigus déchirent la trame d'un incendie qui couve, ça grésille, crépite, quelque chose de monstrueux émerge peut-être. Le morceau est une plongée dans les mystères de la matière, une odyssée imaginaire d'une grande puissance. Peu à peu, la caverne se peuple de multiples vecteurs sonores, le marteau s'abat avec une régularité infernale, de quoi réjouir les amateurs de musique industrielle ou expérimentale, je pense aux albums d'Annie Gosfield parus chez Tzadik par exemple. La coda est paradoxalement une longue traînée sidérale, une échappée de la caverne démolie sous les coups de marteaux-piqueurs électroniques. Magnifique et impressionnante ouverture ! Le début de "Chaos", le deuxième titre, est trompeur. La langueur mélancolique du chant de l'alto , déjà menacée de bruits bizarres, est explosée après une percussion sourde du clavier. Tout s'écroule, se lézarde, l'alto dérape, des percussions multiples, des pizzicatis, perturbent la mélodie, qui sourd quand même entre les fragments de blocs sonores, les transcende. Pièce oxymorique, écartelée entre démantèlement et mélodies d'une suavité ravageuse. C'est absolument superbe, d'autant que la clarinette basse apporte son contrepoint profond au chant sublime des ténèbres apparu après la première partie destructrice. Comme des trompes électroniques répondent au déhanchement orientalisant du violoncelle, tandis qu'un discret pizzicato rythme le mystère des surgissements, que la trompette se déchire dans des aigus extrêmes.

   "Vleugels" ("Ailes") nous emporte au pays des oiseaux chimériques, sans doute les oiseaux du lac Stymphale, aux ailes et aux plumes d'airain, de bronze. La composition est pulsante, à dominante d'aigus brefs imitants les cris d'oiseaux, puis le violoncelle apporte ses graves majestueux, et l'on s'envole en beauté majeure sur des draperies de claviers synthétiques et une batterie déchaînée. Comme quoi électronique et lyrisme peuvent faire bon ménage ! Toute la fin est d'une suavité incroyable...Mais "Radio spelonk" est un retour à la cave - c'est le sens du néerlandais "spelonk" - aux mirages, aux hallucinations, peuplée de brefs échantillons de voix, animée d'apparitions sonores fugaces, que le violon d'Oene vient unifier par des phrases énigmatiques. On est ici entre musique concrète et pure musique contemporaine. "Kino mikro" se fait alors la voix d'un Destin sibyllin, articulé en courtes respirations où apparaissent tantôt l'alto, le violoncelle, la trompette (on songe fugitivement à Jon Hassell) sur un arrière-plan de disque qui gratte, de particules nuageuses. Le dernier tiers est plus syncopé et en même temps plus explicite avec un retour de mélodies entêtantes, un côté manège infernal, puis tout se défait, retourne au silence.

   Une deuxième collaboration très réussie pour ce voyage imaginaire passionnant de bout en bout, musicalement splendide.

---------------------

Music for viola and electronics II, paru chez Tapu Records en mars 2015 / 5 pistes / 48 minutes

Pour aller plus loin :

- le site personnel de Michel Banabila

- Michel Banabila sur soundcloud, pour écouter des extraits d'autres compositions.

- le premier titre en écoute ci-dessous ; vous pouvez l'acheter sur la page bandcamp : édition limitée du cd, mais il en reste, encouragez ce musicien hors du commun !

Programme de l'émission du lundi 11 mai 2015

Terminal sound System : My father my mother (Piste 5, 7'42), extrait de Dust Songs (Denovali Records, 2014)

Michel Banabila & Oene Van Geel : Hephaistus / Chaos (p. 1 & 2, 23'), extraits de Music for viola and electronics (Tapu records, 2015)

Michael Vincent Waller :  Pasticcion per meno e più / Nel Nome di Gesù (p. 5 - 10 - 11, 14'30), extraits de The South shore (XI Records, 2015) Piano sur le titre 5 : Nicolas Horvath

Pascal Dusapin : Étude pour pianio n°3 (p. 3, 9'14), extrait de Études pour piano (Actes Sud / Harmonia Mundi, 2012) Piano : Vanessa Wagner

Programme de l'émission du lundi 20 mai 2015

L'Ordre du Chaos

Michel Banabila & Oene Van Geel : Radio spelonk/ Kino mikro (p. 4 & 5, 15'), extraits de Music for viola and electronics (Tapu records, 2015)

Ricardo Donoso : Vesperum / Conticinium (p. 2 & 3, 10'10), extraits de Sarava Exu (Denovali records, 2014)

Deaf Center : Follow still (p. 1, 13'25), extrait de Recount (sonic pieces, 2014)

Simon James Phillips : poul (p. 6, 11'16), extrait de Chair (Room40, 2013)

Partager cet article

16 mai 2015 6 16 /05 /mai /2015 11:26

   Voici ma sélection, avec comme d'habitude un net décalage, volontaire, pour essayer d'attraper le plus de disques possibles, sachant qu'un modeste chroniqueur indépendant (et salarié dans un autre domaine !) dispose d'un temps d'écoute limité (hélas !!), d'où un inévitable déphasage, qui n'est d'ailleurs pas pour me déplaire - songez au titre principal de l'émission. Ce retard permet une première décantation, si l'on peut dire. Il arrive que l'enthousiasme initial se calme, que l'album célébré ne résiste pas à de nombreuses écoutes : aussi disparaît-il de mes classements, alors que, dans le même temps, des disques que je n'ai pas eu le temps de chroniquer s'imposent de plus en plus, jusqu'à trouver tout naturellement leur place dans ces photographies annuelles qui n'ont d'autre prétention que de fournir des repères, d'indiquer des tendances. Si les lecteurs-auditeurs découvrent grâce à eux l'ambroisie, le nectar qui les fera frémir, je serai comblé...

    J'ai opéré des regroupements, comme depuis un certain temps, mais plus importants souvent, manière d'indiquer comme des rencontres, des convergences, mais aussi des contrastes, et surtout parce que ces classements ne sont qu'indicatifs. Les liens vers les articles sont sur les titres d'album. Les noms des interprètes sont entre parenthèses pour les distinguer des compositeurs (qui peuvent aussi, bien sûr, interpréter leurs œuvres). Une première place partagée par des artistes qui me sont chers, avec trois nouveaux venus, Dennis Johnson, Mendelson et Simon James Phillips : sept chefs d'œuvre difficiles à départager...

    Pour les pochettes, cliquez au besoin sur les images des couvertures pour les agrandir et les voir entièrement. Les maisons de disques, labels, sont à droite.

1) Dennis Johnson - November                                           Irritable Hedgehog

Anne Chris Bakker - Tussenlicht                                      Somehow Recordings

David Lang - Death Speaks                                                Cantaloupe Music

Mendelson - (Triple album sans titre)                                 Ici d'ailleurs

Simon James Phillips - Chair                                          Room40

Nurse With Wound / Graham Bowers - Parade        Red Wharf

Alvin Curran - Shofar Rags                                             Tzadik   

 

 

Les disques de l'année 2013
Les disques de l'année 2013Les disques de l'année 2013
Les disques de l'année 2013Les disques de l'année 2013
Les disques de l'année 2013Les disques de l'année 2013

2) Itsnotyouitsme - This I                                                    New Amsterdam Records

Tim Hecker - Virgins                                                           Kranky

Michel Banabila & Machinefabriek - Travelog          Tapu Records

Yannis Kyriakides - Resorts & Ruins                               Unsounds

Anne-James Chaton & Andy Moor - Transfer           Unsounds

Greg Haines - Where we were                                            Denovali Records

 

 

Les disques de l'année 2013
Les disques de l'année 2013Les disques de l'année 2013
Les disques de l'année 2013Les disques de l'année 2013Les disques de l'année 2013

3) Bryce Dessner - Aheym                                             Anti Records

Peter Broderick - Float 2013                                         Erased Tapes

Simeon Ten Holt - Solo Piano Music (Volume I-V)      Brilliant Classics

Psykick Lyrikah - Jamais trop tard                               Ulysse Production / Yotanka

 

 

Les disques de l'année 2013
Les disques de l'année 2013Les disques de l'année 2013Les disques de l'année 2013

4) (Jery-Mae G. Astolfi) - Here (and there)                     Innova Recordings

(Xenia Pestova) - Shadow piano                                      Innova Recordings

Piano Interrupted - The Unified Field                             Denovali Records

(Katia & Marielle Labèque) & alii- Minimalist dream House    KML

Nils Frahm - Spaces                                                        Erased Tapes

 

Les disques de l'année 2013
Les disques de l'année 2013Les disques de l'année 2013
Les disques de l'année 2013Les disques de l'année 2013

5) Sebastian Plano - Impetus                                               Denovali Records

Imagho - Méandres                                                               Alara / We Are Unique Records

Bachar Mar-Khalifé - Who' gonna Get the Ball....          InFiné

Braids - Flourish // Perish                                                    Arbutus Records etc.

Pantha du Prince / The Bell Laboratory - Elements of Life       Rough Trade

 

Les disques de l'année 2013
Les disques de l'année 2013Les disques de l'année 2013
Les disques de l'année 2013Les disques de l'année 2013

Programme de l'émission du lundi 6 avril 2015

Le Ciel brûle :

* Mendelson : Avant la fin (cd1, piste 4, 6'52), extrait du triple album (Ici d'ailleurs, 2013)

Theo Beckman / Fumio Yasuda : Das Lied von Surabaya Johnny / Ich hab dich ausgetragen / Bitten der Kinder (p. 5 - 7 - 8, 9'), extraits de Berlin  (Winter & Winter, 2007)

Poppy Ackroyd : Salt / Feathers (p. 2 - 4, 10'40), extraits de Feathers (Denovali Records, 2014)

Philip Glass : Orphée Suite (p. 2 à 7, 23'20), extrait de Glassworlds 1 (Grand Piano, 2015)

                                                                    Piano : Nicolas Horvath

Programme de l'émission du lundi 20 avril 2015

Matteo Sommacal : In a silent crowd / The Forgotten strains (p. 9 à 12, 14'), extraits de The Chain Rules (Kha, 2014)

Philip Glass : Opening (p. 1, 6'17), extrait de Glassworlds 1 (Grand Piano, 2015)

                                                                    Piano : Nicolas Horvath

Meredith Monk : St Petersbourg waltz / Phantom waltz (p. 9 - 12, 14'30), extraits de Piano songs (ECM New series, 2014)

Simon James Phillips : moth no taper (p. 7, 5'55), extrait de Chair (Room40, 2013)

Donnacha Dennehy : That the Night Come (p. 7, 9'23), extrait de Grá agus Bás (Nonesuch, 2011)

 

Partager cet article

Publié par Dionys - dans Classements
commenter cet article
14 avril 2015 2 14 /04 /avril /2015 17:13
Michael Vincent Waller (1) - The South Shore

La Beauté, en ses simples atours

    Michael Vincent Waller (né en 1985) a étudié la musique avec La Monte Young, Marian Zazeela et Bunita Marcus. Un tel compagnonnage se ressent dans les œuvres de ce compositeur américain, dont le catalogue, déjà riche de superbes pièces pour piano (j'y reviendrai bien sûr !), s'étoffe avec ce double album très généreux de musique de chambre difficilement classable, entre post minimalisme et un classicisme lyrique et mélodieux. The South Shore présente un ensemble de pièces allant de la miniature inférieure à deux minutes à des pièces plus amples, la plus longue dépassant les dix minutes. On y trouve des solos, des duos, des trios et des compositions pour ensemble de chambre. Vingt-cinq musiciens interviennent, notamment le pianiste Nicolas Horvath dont je viens de célébrer le premier volume de l'intégrale des œuvres pour piano de Philip Glass.

   Dès le premier titre, "Anthems", on sent qu'on pénètre dans un monde sensible, mélodieux, hors du temps. La mélodie est simple, envoûtante : douceur du piano, velouté du violoncelle, dans une atmosphère d'une paix céleste. On plongerait bien dans la mer de lumière en bas des rochers. Cette musique, nous avons l'impression de l'avoir toujours connue, tant elle a une évidence incroyable dès la première écoute : ne viendrait-elle pas du Paradis perdu ? Le très beau texte de "Blue" Gene Tyranny qui commente chacune des pièces va dans le même sens. J'y renvoie le lecteur pour tout ce qui concerne la technique musicale proprement dite. "Atmosfera di tempo", pour quatuor à cordes, est une merveille, un entrelacs frémissant de cordes sensibles d'un romantisme exacerbé et délicat, comme un avant goût de l'ineffable. "Profondo Rosso", trio pour piano, violon et violoncelle, est une ritournelle raffinée, qui joue avec brio de subtils chevauchements, reprises. "Per La Madre e La Nonna"(le plus long titre), pièce "familiale" dédiée à la mère et à la grand-mère du compositeur, a la douceur confondante d'une composition d'Arvo Pärt. Écrite en mode Dorien, elle tisse savamment les voix du violon, de l'alto et du violoncelle en un hymne discret, chaleureux, extrêmement émouvant, avec des glissandi d'une grande pureté dans la seconde moitié, une cadence solennelle d'humble adoration. Nicolas Horvath joue "Pasticcio per menu è più", pièce paisible pour un jour ordinaire : pénombre, retour de motifs, puis animation, minuscules envolées. "La Rugiada del Mattino"( La Rosée du Matin) pour violon et violoncelle ressemble à une élégie par sa tristesse voilée, mais elle a aussi un dynamisme ensorceleur avec ses boucles insistantes, ses caresses troubles. Les "Tre Pezzi per trio di Pianoforte", pour piano, violon et violoncelle, sont d'abord plus virtuoses, nous entraînant dans leurs méandres mélodiques et leur atmosphère fin de dix-neuvième siècle, mais la deuxième est d'une belle beauté sombre, tourmentée, à la fois sobre et vaguement orientalisante, plus ornée à mesure, tandis que la troisième mêle mélancolie et abandon.

   Michael Vincent Waller nous a pris dans les rets de sa musique apaisante, dépaysante. Nous sommes loin du monde bruyant, près des choses essentielles, comme aurait dit un Constantin Brancusi. Et voilà que résonnent les première notes de "Nel Nome di Gesù", pour violoncelle et orgue : du pur Arvo Pärt, cela se confirme. Musique suave, sublime mélodie au violoncelle soutenue par l'orgue grave. Il prend envie de tomber à genoux et de pleurer devant une telle beauté. Dans quelle chapelle perdue au milieu des forêts, des landes, à l'abrupt de quelles côtes sauvages, sommes-nous ? La deuxième partie, c'est le chant des âmes perdues à la recherche de la lumière, qui monte et ne cesse de vouloir monter. Un diptyque de grand maître ! "Organum" s'inscrit nettement dans la lignée d'un Terry Riley, mais son chromatisme chatoyant et raffiné le rattache aussi bien à toute une tradition organistique d'improvisation. C'est également superbe ! Le premier disque se termine avec un solo de violoncelle, "Tacca Prima", aride et beau, et "Il Mento Tenuto Alto" (Le Menton Tenu Haut), solo de violon qui n'est pas sans évoquer certaines pièces de Bach par la rigueur du développement, aride aussi mais assez prenant.

Michael Vincent Waller (1) - The South Shore

   Le second disque alterne trois pièces pour ensemble et solos et duos. J'aime beaucoup "Ritratto", par le Dedalus Ensemble, qui sonne très médiéval ou Renaissance alors que l'instrumentarium fait se côtoyer flûte, alto, violoncelle...et trombone, saxophone alto, guitare électrique ! "La Riva Sud" (traduction italienne du titre de l'album, qui fait allusion à Staten Island, arrondissement de New-York dont Michael est natif et, par la langue souvent présente dans les titres des compositions, à l'origine italienne de sa famille) est un délicieux duo d'alto et piano plein de grâce et de fraîcheur, voilé d'une douce mélancolie ponctuée de phases rêveuses. La deuxième moitié du morceau me fait penser fugitivement au mouvement de certaines pièces de Gurdjieff par sa clarté sérieuse et dansante, prélude justement aux quatre danses "Pupazzo di Neve Partitas", pièces exigeantes, austères, non sans beauté, où le violoncelle n'arrive pas à me toucher vraiment.  Suivent deux "Variations for Quintet" aux paysages sonores changeants, agrémentés de contrepoint subtil, puis une superbe miniature pour piano qui aère ce second disque parfois presque trop travaillé, qui ne retrouve pas l'émotion du premier. Les quatre mouvements pour violoncelle titrés "Y for Henry Flint" me séduisent toutefois beaucoup plus que les danses précédemment évoquées : l'émotion est là, qui sourd du mystère de la musique, de sa majesté torturée, consummée dirait-on. L'écriture y est nettement plus contemporaine, à la limite de la dissonance. Je ne sais pas pourquoi je pense à Sofia Gubaidulina à l'instant même, à Chostakovitch aussi, peut-être à cause de l'âpreté de cette musique, à l'épure désespérée du "Slow Scherzo", à l'émotion nue, sensible aussi dans le magnifique "Capo Finale" pour alto et piano, autre très grand moment de ce double album. Je suis moins séduit par les deux pièces suivantes, deux solos pour flûte et clarinette respectivement. Pour finir, "Arbitrage" pour clarinette et gong apporte une touche mystérieuse, magique.

   Une superbe parution, qui confirme l'émergence d'un vrai compositeur à l'écriture sensible. Chacun y trouvera son miel ! Michael a voulu nous régaler d'un plat si copieux qu'il arrive que nous fassions la sourde oreille à certains exercices d'écriture, mais que de beautés, que d'émotions lorsqu'il se laisse aller aux modes les plus "simples" (c'est évidemment une manière de parler !). En ce qui me concerne, je garde une préférence marquée pour le disque 1.

---------------------

The South Shore, paru chez XI Records, mars 2015 / 2 disques / 31 pistes / 138 minutes

Pour aller plus loin :

- le site personnel de Michael Vincent Waller

- "Anthems" en écoute :

Partager cet article

Créer un blog gratuit sur overblog.com - Contact - CGU -