Musiques Singulières

Entre actualité et inactualité, prendre le temps des musiques différentes (plus ou moins selon l'humeur !). D'autres arts s'invitent régulièrement.
    L'index des musiciens présents dans ces colonnes est à votre disposition dans la catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures, avec rediffusion le dimanche dans l'après-midi .
  Vous pouvez me retrouver sur Facebook où je poste notamment des photographies personnelles, des trouvailles "empruntées" à mes amis, histoire de recomposer un univers ...
   À compter du 9 février 2013, le blog s'élargit avec les chroniques de Timewind, nouveau collaborateur passionné : pour vous proposer encore plus de Musiques singulières !

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24 septembre 2014 3 24 /09 /septembre /2014 16:12

   Quel plaisir de retrouver Spyros Polychronopoulos, alias Spyweirdos, alchimiste des musiques électroniques, ici en compagnie, sur deux titres, du pianiste et compositeur Antonis Anissegos !

   Quatre actes pour près de cinquante minutes d'étrange beauté. Dans l'acte I, le piano est méditatif, confronté à un jeu d'ombre et de lumière, comme s'il rencontrait un double plus dans les aigus, avec des sons de clavecin, des sons préparés, à l'intérieur de l'instrument aussi. Beaucoup de notes résonnent longuement, dérapent sur le silence. À quelle cérémonie secrète sommes-nous conviés ? Nous tendons l'oreille, émerveillés par la délicatesse de la procession des notes, le lent déploiement des strates harmoniques qui ondulent.

   L'acte II se présente comme une reprise ad libitum de boucles lancinantes, dans lesquelles le piano est comme enserré dans un filet chatoyant de sons électroniques. Pièce très minimaliste, savamment émaillée de variations qui brouillent la donne jusqu'au vertige, elle multiplie décalages, changements rythmiques, glissandos, perturbations bruitistes, surgissement de sons parasites, sans que la phrase initiale disparaisse totalement si ce n'est dans les deux dernières minutes où elle subit une anamorphose monstrueuse avec disparition du piano et un long drone noir.

   Deux pianos semblent se répondre de part et d'autre d'un miroir dans l'acte III. La pièce est hiératique, hypnotique, comme en lévitation. L'un des pianos s'efface parfois dans un brouillard harmonique avant de reparaître et de se tenir à nouveau face à l'autre piano imperturbable. Des bruits divers s'invitent, parasitant les interstices : quelque chose se défait tandis que le piano répète ses quelques notes de manière de plus en plus carillonnante. Une dialectique de l'ordre et du chaos est à l'œuvre. Le rythme s'accélère insidieusement, dirait-on, mais le piano impassible, implacable, continue d'abattre ses marteaux ; le deuxième piano devient plus libre, joue ailleurs, avec l'orchestre surgissant par brusques mouvements comme un magma.

   Le dernier acte propose un phrasé plus jazzy, traité avec un minimalisme radical : une série de boucles de plus en plus serrées, qui semblent se mordre la queue, si bien que la ligne mélodique paraît comme une suite de boursouflures précipitées, effet de la rémanence des notes se bousculant. D'imprévus ralentis ou suspensions aèrent le cours tumultueux de la pièce, libérant de brèves bouffées lyriques. S'agit-il encore de deux pianos, d'un monstre à deux dos, ou bien d'un piano mécanique endiablé ? Car on pense parfois à Conlon Nancarrow avec cette composition virtuose, étincelante. La fin élégiaque, totalement imprévue, est magnifique, éblouissante d'être porteuse de fractures sèches, elles aussi d'une liberté belle.

   Un disque qui confirme l'importance de Spyros Polychronopoulos, aussi à l'aise dans l'électronique que dans l'acoustique. Splendide, jubilatoire, étrange : c'est Spyweirdos en majesté ! 

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Paru en 2014 chez Room40 / 4 titres / 48 minutes

Le disque n'existe pas sous forme physique : il est en téléchargement libre.

Pour aller plus loin

- le site personnel du compositeur (qui permet de télécharger librement les quatre actes en renvoyant au site du label australien Room40 (label de Lawrence English).

- l'acte I en écoute :

Programme de l'émission du lundi 22 septembre 2014

Rivages électroniques :

* Lawrence English : The liquid Casket / Wilderness of Mirrors / Guillotines and Kingmakers / Another body (p.1 à 4, 17'), extraits de Wilderness of Mirrors (Room40, 2014)

Grandes formes :

* Bryce Dessner : Raphael (p.3, 17'10), extrait de Bryce Dessner / Jonny Greenwood... (Deutsche Grammophon, 2014)

* Michael Gordon : Rushes (début : environ 18'), extrait de Rushes (Cantaloupe Music, 2014)

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16 septembre 2014 2 16 /09 /septembre /2014 15:50

   Voici peu, je chroniquais du même Bryce Dessner Aheym interprété par le Kronos Quartet. Signe des temps, le prestigieux label Deutsche Grammophon, référence des amoureux de la musique classique, vient de publier des compositions pour orchestre de deux musiciens de la scène pop rock, Bryce, guitariste de The National, et Jonny Greenwood, guitariste de Radiohead. Si le dernier a déjà une reconnaissance internationale dans le domaine symphonique depuis sa création de la suite pour le film There will be blood en 2007, Bryce Dessner le rejoint, confirmant la fin d'une époque où scène rock et classique, pour aller vite, se tournaient le dos. Les efforts de Bang On A Can et de ses fondateurs David Lang, Michael Gordon et Julia Wolfe n'y sont sans doute pas étrangers. On pourrait certes remonter aux années soixante-dix et aux nombreuses tentatives de rapprochement opérées par bien des musiciens ou groupes, qu'on songe à The Who, Neil Young pour en citer deux très connues. Mais le monde classique regardait ces efforts avec une certaine condescendance, persuadé de sa supériorité. Les temps ont changé. De nombreux pianistes classiques revendiquent leur éclectisme, cherchent la performance comme les rockeurs. Le Kronos Quartet est passé par là, qui a fait taire les sceptiques. Les frontières ont peu à peu volé en éclat. Et la Deutsche Grammophon, encore elle, consacre une collection aux "Recomposed by...", magnifique collection où l'on trouve Max Richter et sa recomposition de Vivaldi, Karl Craig et Moritz Von Oswald s'attaquant à la Symphonie espagnole de Maurice Ravel et aux Tableaux d'une exposition de Modeste Moussorgski.

   Je laisse de côté la suite de Jonny Greenwood pour le film de Paul Thomas Anderson, très belle musique de film, dramatique à souhait, mais à mon sens assez convenue, pour m'intéresser aux trois pièces de Bryce Dessner.

   La première, "St Carolyn by the Sea", est inspirée par un épisode de Big Sur de Jack Kerouac. Le début est très doux, mystérieux, ouaté, la guitare de Bryce fondue dans le tissu orchestral, puis se détachant cristalline, interrogative, doublée par celle de son  jumeau Aaron (les frères Dessner sont quatre dans The National). Le son monte, l'orchestre donne de la voix, frémit. On entre dans la tourmente, majestueuse, ample, les violons déchirant l'espace de grandes courbures. Les percussions se déchaînent. La vision hallucinée de Kerouac se déploie dans des fulgurances lumineuses. Tout l'espace est occupé par l'orchestre survolté. C'est absolument superbe, avec des couleurs orchestrales variées. L'écriture est rigoureuse, claire, au service d'un dynamisme rayonnant. Par moment, des passages rêveurs aèrent cette composition puissante, notamment dans les dernières minutes, où les guitares sont justes secondées par quelques instruments de l'orchestre. Un bref crescendo final ponctue cette première pièce admirable.

   Le "Lachrimae" qui suit, inspiré de John Dowland, mais aussi de Benjamin Britten qui écrivit à partir de Dowland, du "Divertimento" de Bela Bartok pour l'écriture des cordes, est tout aussi convaincant, personnel. Après quatre minutes de discrets glissandi de cordes, de réveil orchestral pourrait-on dire, quelque chose comme une aube fragile, tâtonnante, on assiste à des surgissements aigus, acérés et brillants, avec en contrepoint un violoncelle grave. Une cadence saisit l'ensemble, le vent se lève, un violon chante, tout est suspendu dans le miracle de l'avènement qu'on sent venir. Les cordes s'agitent en tremolos répétés, guettent le mystère avec inquiétude. La lumière souffle, les cordes étincellent, je songe à certains magnifiques passages de "Weather" de Michael Gordon. C'est un orage sans tonnerre, une suite d'éclairs vibrants. Une coda fastueuse et caressante referme la composition.

" Raphael", la plus longue des trois compositions de Bryce Dessner, plus de dix-sept minutes contre un peu plus de treize pour les deux premières, parachève cet itinéraire passionnant. Mystère des appels des graves, interstices de lumière créent une atmosphère extatique ponctuée par la guitare retenue, profonde. La musique de Bryce Dessner est d'un romantisme sans mièvrerie, celui des origines, qui aspire à l'Infini, à la Beauté. L'orchestre est diapré, produit des drones ensorceleurs. La guitare resurgit de ce magma merveilleux, étincelante, pour conduire la suite du voyage de l'archange. Boucles enivrantes, pulsation puissante : joie écrasante, avant la retombée, l'harmonium élégiaque, un cor au loin, des cordes qui virent doucement, un violoncelle à la limite de l'audible, un unisson à la Arvo Pärt, une nostalgie chavirante.

   Un album vraiment superbe, qui ouvre de beaux jours aux orchestres symphoniques à l'écoute des compositeurs d'aujourd'hui. Remercions le chef du Copenhagen Phil, André de Ridder, actuel essentiel de ce renouveau. Encore un disque qui prouve la vitalité de la scène musicale néerlandaise !

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Paru en 2014 chez Deutsche Grammophon / 19 titres / 66 minutes

Pour aller plus loin

- le site de Bryce Dessner, très beau !!

- "St Carolyn by the Sea" en écoute :

Programme de l'émission du lundi 8 septembre 2014 : la reprise !!

Peter Broderick : A Snowflake / / Floating / Sinking // Another glacier // Broken patterns (Pistes 1-2-6-8, 19'), extraits de Float 2013 (Erased Tapes, 2013)

Bryce Dessner : Aheym / Little Blue something (p.1-2, 18'), extraits de Aheym (Anti Records, 2013)

Timber Timbre : Beat the drum slowly (p.1, 5'29), extrait de Hot Dreams (Arts & Crafts, 2014)

Lawrence English : Jansia borneensis / Hygrophorus Russula (p.1-3, 10'44), extraits de For / Not for John Cage (Line, 2012)

Programme de l'émission du lundi 15 septembre 2014

Timber Timbre : Curtains / The Low Commotion (p.3-7, 8'40), extraits de Hot Dreams (Arts & Crafts, 2014)

Bryce Dessner : Tenebre(p.3, 15'11), extrait de Aheym (Anti Records, 2013)

                              St Carolyn by the Sea (p.1, 13'06), extrait de Bryce Dessner / Jonny Greenwood / Copenhaguen Phil / André de Ridder (Deutsche Grammophon, 2014)

Oneohtrix Point Never : Andro / Power of Persuasion / Sleep dealer (p. 1 à 3, 10'30), extraits de Replica (Warp Records, 2011)

                                                           Americans (p. 2, 5'18), extrait de R Plus Seven (Warp Records, 2013)

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6 septembre 2014 6 06 /09 /septembre /2014 18:02

   Mellotron, Novachord, Farfisa...et les autres !

   Formé en 2005, Timber Timbre, d'abord trio autour de la voix de Taylor Kirk, avec Mika Posen aux cordes et Simon Trottier aux guitares, s'est étoffé au fil des ans et des disques. Pour son cinquième disque,  Hot Dreams, le groupe canadien, toujours quelque part entre chanson à texte et pop-rock, mobilise entre trois et sept musiciens selon les titres. Bien sûr, ce qui frappe d'emblée, c'est la voix grave, un brin nonchalante, de Taylor Kirk, qui évoque celle d'un autre canadien, Léonard Cohen. Le rapprochement s'impose d'autant plus que le premier titre, "Beat the Drum slowly", mentionne à plusieurs reprises une avalanche, et comment ne pas penser au célèbre titre du troisième album "Songs of Love and Hate" sorti en 1971 ? Si l'on veut mieux cerner cette voix, je propose une autre piste, celle de Tindersticks. Croisez les deux, et vous approchez de Taylor Kirk, sans y être toutefois. 

   Maintenant, si l'on veut cerner le charme de cet album, il faut parler des timbres et des couleurs. Le nom du groupe y invite, qui joue du bilinguisme pour rapprocher le bois ou le timbre, deux sens du mot anglais "timber", du timbre français. On y gratte la guitare, on la frotte avec un archet, les cordes sont là, les percussions aussi...et les claviers prolifèrent, nous projetant dans un monde intemporel. Taylor joue du Novachord, du Farfisa, Matthieu Charbonneau du mellotron, du clavecin ou du Chamberlin M1, Olivier Fairfield du Fender Rhodes. D'où des atmosphères parfois à la King Krimson, notamment dans le magnifique, halluciné "Beat the drum slowly", pourtant commencé, en effet, doucement. Charme des synthétiseurs désuets, plongée dans l'étrange. Çà et là le ou les saxophones de Colin Stetson apporte(nt) leurs notes cuivrées. De la chanson, oui, pourtant, mais avec des échappées instrumentales superbes qui les aèrent. Comme dans le titre éponyme, presque vaporeux, sirupeux, on reste suspendu à la voix sensuelle, souple, c'est un slow langoureux, et je ne me sauve pas au galop !! Le miracle du disque, c'est l'alliance entre la voix et la variété des arrangements. Le plaisir d'un album à goûter, déguster, riche en surprise, comme l'étonnante coda du troisième titre, "Curtains?!", quasi floydienne un moment ! "Bring me simple men" serait une chanson banale si l'accompagnement n'était pas si dépaysant : le temps d'une guitare qui dérape, de cloches et d'une alliance de cordes et de marxophone (cet instrument existe bien !!), on est ailleurs. Tout est à l'avenant. L'instrumental "Resurrection Drive Pt II" donne l'impression que tous les instruments se désaccordent insidieusement, chaque note se tordant. "Grand canyon" commence comme une ballade folk, puis intervient le thérémine (j'allais l'oublier, celui-là !) pour un dernier tiers orchestral. "This low Commotion" est un blues chaloupé enveloppé notamment de mellotron, farfisa et guitare hawaïenne. "The new Tomorrow" est sans doute le titre qui fait le plus penser au chanteur de Tindersticks et à la musique de ce groupe, avec l'étonnant mélange de courtes griffures électriques et de moments nonchalants où les paroles semblent à la limite de l'inconsistance, lâchées du fond d'un suprême détachement. Le morceau bascule dans sa deuxième moitié dans des paroxysmes nerveux qui contrastent avec le mielleux du wurlitzer. Taylor Kirk joue du crooner dans "Run from me", sucrerie ponctuée par le piano grave sur un tapis discret de cordes, puis la voix se fait plus âpre, insistante, tandis que des voix féminines s'élèvent, mais au lieu de sombrer dans la mièvrerie, l'orgue Hammond, les guitares électriques, enflamment la fin. L'album se termine avec le lyrisme mélancolique et puissamment dramatique de l'instrumental "The Three Sisters", le pendant du premier titre, complètement inattendu dans un disque de chansons : écriture magnifique, chaleureuse, qui rapproche saxophone, cordes, synthétiseurs, piano et percussions.

   Un sacré beau disque !

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Paru en 2014 chez Arts & Crafts Productions / 10 titres / 43 minutes

Pour aller plus loin

- deux titres, "Beat the drum slowly" (dont il manque la très belle fin) et "Curtains?!", bien servis par des vidéos qui soulignent les affinités de cette musique avec les dérives urbaines oniriques, le film noir...   

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27 août 2014 3 27 /08 /août /2014 10:04

   Guitariste, membre de The National, un groupe pop-rock que je ne déteste pas (contrairement à Carl Wilson ! - Même si je partage certaines réticences et critique leur nonchalance qui confine trop souvent à une mollesse agaçante, comme chez Tindersticks dont j'avais adoré les deux premiers albums, bien plus nerveux.), Bryce Dessner est aussi un compositeur à découvrir. Disons-le d'emblée : c'est là qu'il est le meilleur, qu'il a le plus d'idées ; il connaît son métier (il est diplomé de Yale), et peu m'importe qu'il soit un intellectuel - je n'en suis pas encore à la détestation très tendance des "intellos" dans ce monde où penser devient une tare honteuse. Comme tous les musiciens américains, il a écouté Philip Glass, Steve Reich. David Lang a fait appel à lui en tant que guitariste pour son disque Death speaks. Aussi n'est-il pas étonnant qu'il ait croisé l'infatigable Kronos Quartet de David Harrington, toujours à l'affût. Le Kronos lui a commandé trois des pièces de l'album, "Aheym", "Little Blue something" et "Tenebre", la quatrième,  "Tour Eiffel", lui a été suggérée...par son ami Nico Muhly ! Je suis sûr que Carl Wilson doit détester le fait que tous ces gens se connaissent, s'écoutent, collaborent à des projets communs. Moi, cela me paraît simplement le signe de la vitalité d'un milieu qui tente de vivre dans un monde souvent assez sourd à leurs musiques  Pour ne rien arranger, la musique de Bryce Dessner s'inscrit parfaitement dans le sillage des productions de Bang On A Can !

   Le Kronos seul interprète le titre yiddish éponyme, qui signifie "de retour", écrit en hommage à la famille juive de Bryce, venue de Pologne et de Russie. Ça commence par un vigoureux pulse à l'unisson assez reichien aux accents bruts, suivi par un passage élégiaque au violoncelle renforcé par un pizzicato au violon puis les deux autres instruments  qui viennent chanter autour. La pièce prend l'allure d'une sarabande, d'une danse joyeuse et débridée, striée de cassures sèches. On est aux antipodes de la mollesse ! C'est nerveux, soudain d'une incroyable douceur. L'auditeur est emporté dans le courant énergique de boucles bondissantes. Un magnifique début, le Kronos en pleine forme.

   "Little Blue someting", toujours par le Kronos Quartet seul, est un hommage à deux musiciens tchèques, Irena et Vojtech Havel, que sa sœur Jessica avait entendu jouer dans les rues de Copenhague et auxquels elle avait acheté leur dernier vinyle pour le ramener à la maison familiale. Leur musique, alliant sources populaires et motifs quasiment minimalistes, a hanté Bryce pendant des années, au point qu'il a retrouvé leur piste et les a invités à venir jouer aux États-Unis. Le violoncelle y a la part belle, écho de la viole de gambe des Havel. Musique élégiaque, qui se développe en canons contratés, puissants ou doux, avec un raffinement baroque des sonorités. Un joyau qui termine sur un crescendo, suivi d'une courte reprise incantatoire...et deux unissons très "fin de morceau", c'est la seule faiblesse. Coupez à 7 minutes 42, ce sera parfait !!

   "Tenebre" célèbre à la fois deux anniversaires, celui d'un collaborateur du quatuor et les 75 ans de Steve Reich fêtés au Barbican à Londres. L'œuvre réfère bien sûr aux offices des Ténèbres les trois derniers jours de la semaine sainte, offices qui ont inspiré Palestrina, Couperin et tant d'autres. Selon Bryce, sa composition inverse les choses : au lieu d'aller de la lumière vers les ténèbres, elle partirait de ces dernières pour aboutir à l'illumination de la musique du Kronos à laquelle contribue leur responsable des lumières Laurence Neff. Comme le service des Ténèbres est normalement chanté, il a ajouté une partie vocale à la fin, lorsque la pièce s'élargit jusqu'à trois quatuors (tous enregistrés par le Kronos) : une psalmodie à huit voix de lettres hébreues par son ami Sufjan Stevens, suivies par la lecture de la première ligne du texte de l'office : « Ici commence la lamentation du prophète Jérémie. » Cette longue pièce de plus de quinze minutes s'ouvre sur un vibrato brumeux, frémissant, comme si le chaos se craquelait pour laisser surgir les plaintes du violoncelle langoureux. De brusques décrochements l'animent d'une ardeur puissante. Sur le fond sourd, les cordes grincent, râclent, des fleurs mélodiques s'ouvrent et tournoient, se referment en ronchonnant avant une nouvelle poussée vers la lumière, comme celle de 7 minutes 28, tout en aigus primesautiers, approfondie par les graves de l'alto et du violoncelle. L'aspect reichien du développement est évident, avec cependant des couleurs plus contrastées et des échappées sublimes à la Arvo Pärt, je pense aux glissendis fragiles, transparents, vers la onzième minute. Toute la fin est admirable. Le surgissement des voix de Sufjan Stevens est sidérant, tandis que les cordes ronflent, enveloppent de leurs spirales ce bouquet vocal tournoyant qui s'envole vers le ciel. 

   Je ne vous cacherai pas que le dernier titre, "Tour Eiffel" (Pauvres de nous, Français...), pourtant suggéré par Nico Muhly, dont j'admire tant l'œuvre, me laisse de marbre, déjà dans la partie vocale assurée par le "Brooklyn Young Chorus" au début (deux minutes environ) et à chaque fois qu'il se manifeste ; ça se gâte en dépit de la guitare de Bryce, du piano de Lisa Kaplan, de la percussion et du trombone. Le texte, certes, est du poète chilien Vicente Huidobro (1893 - 1948), qui fut l'ami d'Apollinaire. Pour le dire franchement, il aurait fallu...supprimer le chœur, laisser le petit quatuor nous conduire jusqu'à l'éventuel point culminant visé par le compositeur. C'est très difficile d'écrire de la musique vocale, je ne lui en veux pas. David Lang lui-même ne m'a pas convaincu dans son dernier disque...que je n'ai même pas acheté après l'écoute fragmentaire d'un titre (je ne suis pas le seul dans ce cas !).

   Si l'on excepte ce quatrième titre, une belle réussite, un régal pour les amateurs du Kronos Quartet (absent du dernier titre...).

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Paru en 2013 chez Anti - Records / 4 titres / 45 minutes

Pour aller plus loin

- le site de Bryce Dessner, vraiment superbe, avec un large choix à écouter...

- "Aheym" avec une étonnante vidéo posté par le label (d'Amsterdam) :

 

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14 août 2014 4 14 /08 /août /2014 17:00

   En 2011, un an avant la commémoration du centenaire de la naissance de John Cage, le compositeur australien Lawrence English songeait déjà à rendre hommage à son homologue américain mort en 1992, auquel tant de musiciens d'aujourd'hui se réfèrent et qui l'a inspiré depuis une vingtaine d'années. Son attention a été attirée par une œuvre peu connue du maître, One 11, film pour lumière seule, accompagné de 103 pour orchestre. Cage les présente ainsi :

   « L' œuvre dure quatre-vingt-dix minutes. Elle est formée de dix-sept parties, les quatre-vingt-dix minutes étant divisées d'une façon pour les cordes et les percussions, et d'une autre façon pour les bois et les cuivres. Ces divisions ainsi que tout autre événement dans 103 sont le fruit d'un emploi exhaustif des opérations de hasard issues du I-Ching. 103 n'est pas l'expression de sentiments ou d'idées personnelles. J'ai souhaité libérer les sons de mes intentions afin qu'ils ne soient que des sons, c'est-à-dire eux-mêmes. Pour ce faire, les musiciens doivent rester attentifs, pendant qu'ils jouent, à ce qu'ils font, précisément en écoutant chaque son qu'ils produisent, comment il naît, se maintient et s'éteint. Le concert ne sera pas dirigé, des chronomètres sur vidéo servant de repère temporel.

One 11 est un film dépourvu de sujet. Il y a de la lumière mais aucun personnage, aucun objet, pas d'idées concernant la répétition ou la variation. Il s'agit d'une activité sans signification qui est néanmoins communicative, comme la lumière elle-même. »

  Tel est le point de départ du disque. Pour plus de précision concernant l'évolution du projet, je renvoie à la pochette du cd ou à la page que lui consacre le label Room 40. Lawrence English précise d'ailleurs que l'influence de Cage est tantôt directe, tantôt indirecte et, disons-le pour l'auditeur de base, même un peu connaisseur de la musique de ce dernier, rien moins qu'évidente. Peu importe. Tous les deux écoutent les sons, cherchent à être au plus près d'eux, conçoivent une musique libérée de toute contrainte stylistique, formelle, pour nous baigner dans un océan sonore changeant sans raison apparente dans la mesure où les procédures aléatoires sont activées. Mais tandis que 103 pour orchestre reste une musique pour instruments acoustiques, les huit pièces de Lawrence English sont électro-acoustiques (la pochette est muette à ce sujet).

   Intrigué par la couverture présentant une sorte de champignon flou et les titres latins des pièces, dans lesquels "russula", "coprinus" ou "anamita" me confirmaient la piste champignonnière, j'ai vérifié qu'en effet ils renvoyaient à huit champignons : une piste d'écoute à tenter ? Pourquoi des champignons ? L'écoute du disque me suggère quelques hypothèses que je vous soumets. Les champignons, aujourd'hui encore, sont mal connus. Longtemps, on a pensé qu'ils poussaient par une sorte de génération spontanée. La musique de Lawrence English semble elle aussi surgir à l'improviste, et pousser de manière capricieuse, imprévue. Des vagues sonores se suivent, dans lesquelles sont fondus, enkystés, quelques sons reconnaissables d'instruments : cela vient, déferle, très mystérieusement, comme dans le premier titre "Jansia Borneensis". Les éclats brefs de cuivres, cordes, émergent d'un cocon de drones, d'un nuage de particules. "Otidea Onotica" se développe selon une suite dense de crescendi crépusculaires au fond desquels l'orchestre semble tapi, assourdi. "Hygrophorus Russula" est rythmé par des drones profonds ponctués de percussions sourdes. Les cordes percent à peine le continuum impressionnant, foisonnant comme certaines pièces de Guillaume Gargaud. Pièce superbe qui se termine sur l'émergence de l'orchestre, mis en parallèle avec des nappes courbes dans le tourmenté "Naematoloma Sublateritium". Où sommes-nous, sinon dans le creuset originel, la marmite magique ? "Coprinus Comatus" nous entraîne plus profond : percussions claquantes, vents de particules, grondements, grand magma dans lequel s'agglomèrent aigus et graves. C'est la cuve où bout le jus sonore ! "Anamita Inaurata" est d'abord plus insidieusement calme, puis soulevé par des percées troubles. Ce qui envoûte dans cette musique, c'est la manière dont l'orchestre persiste malgré la tempête électronique qui l'enveloppe, sourd à travers lui. On est au cœur de la maturation du mystère, dans la dissémination des pores, la gymnastique des spores comme m'invite à le penser le titre suivant, "Gymnosporangium". Finalement, on n'est pas si loin de Cage, de 103 pour orchestre, dont l'amorphisme sert de base au chapeau électronique sidérant. Le dernier titre, "Entoloma Abortivum", est d'une toxique majesté, troué de maelstroms fulgurants. Le téléchargement associé à l'achat du cd propose un titre supplémentaire, "Chance Operation 6" : quinze minutes de drones puissants perpétuellement surgissant dans lesquels se lovent les instruments de l'orchestre enfoui, chaque son acoustique paraissant comme une irisation, une dérivation de la superstructure électronique.

   Un disque vraiment extraordinaire, digne héritier de Cage, mais aussi des recherches sonores d'un  Giacinto Scelsi. Vous retrouverez sans doute bientôt Lawrence English dans ces colonnes !!

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Paru en 2012 chez Line / 9 titres / 54 minutes

Pour aller plus loin

- la page de Room 40 consacrée au disque

- le film One 11 avec 103 pour orchestre de John Cage, version intégrale (plus de quatre-vingt-dix minutes !). Prenez le temps, c'est l'été, et puis même si ce n'est pas l'été, parce que nous n'avons que le temps à prendre...

- "Hygrophorus Russula", le troisième titre, en écoute sur cette fausse vidéo et devant ce vrai champignon : vous pouvez superposer les deux vidéos (pistes sonores), bien sûr !!!!!!

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29 juillet 2014 2 29 /07 /juillet /2014 14:00

D'étrangeté et de splendeur

   Ne me demandez pas pourquoi l'idée m'est venue d'associer la musique de Christina Vantzou et la prose de Nathalie C. Henneberg (1910 ? - 1977).

    Lisant La Plaie, le flamboyant opéra de l'espace de Nathalie, cette française d'origine russe auteur d'une science-fiction à nulle autre pareille, j'entendais la musique de Christina, plus exactement je m'imaginais entendre la musique qu'il fallait comme accompagnement à l'imagination fastueuse de la première. Toutes les deux cultivent un goût de la beauté inactuelle, mélange de faste hiératique et de sensibilité distanciée. Amour de la langue, amour du son : même recherche d'une pureté un peu hautaine, gangue pour un lyrisme frémissant. Chez Nathalie Henneberg, la description prend des allures flaubertiennes, du Flaubert de Salammbô, avec un souvenir de Rimbaud et de Baudelaire : pierres précieuses et fleurs, parfums envoûtants. C'est une civilisation au sommet de son raffinement, consciente de son déclin inéluctable, qui rejoue les fêtes de l'Italie de la Renaissance tandis que la plaie ravage le cosmos, cette plaie qui est comme une condensation métaphorique de toutes les horreurs du vingtième siècle. Il y a donc aussi en filigrane un écho de la Décadence à la manière de Huysmans, mais une décadence décantée, filtrée, tendue vers les hauteurs : aucune complaisance pour le morbide. Voici l'une de ses descriptions, au chapitre XVI qui porte en exergue, très significativement :

« Désormais les notions de l'espace et du temps en soi s'évanouissent totalement comme des ombres. » Minkowski (1907)

« Les invités commençaient à arriver de très loin, depuis les planètes fédérées ou alliées. Dans la salle en marbre d'Omicron, jaune veiné de vert, dans la salle d'Or incrustée de béryls et de pâles rubie des Hyades, et plus loin, dans la galerie de Chasse où brillaient dans des fresques des peintrs terriens des licornes et des porphyrions, des sirènes et des gryphes interplanétaires, se pressait une foule éclatante qui symbolisait la puissance et le rayonnement de Sigma. À cette cérémonie, le préfet faisait déployer tout le faste antique de la double étoile et les alliés exotiques débarquaient dans un grand bruit de losanges et de discoïdes volants. Les gardes astraux allaient les quérir sur les cosmodromes, debout dans leurs hélicos de parade, leur cimier ruisselant de lumières et leur grand manteau à écailles de gemmes irisées, flottant en forme d'ailes.

   Les invités rivalisaient d'étrangeté et de splendeur ; les dominations de Déneb s'environnaient de nuées d'encens où luisaient leurs chapes diamantées, les trônes de l'Éridan ressemblaient aux lys pourpres et présentaient, sous leurs tiares en cristal spatial, trois visages. Les plus singuliers étaient les chérubins d'Altaïr qui atterrissaient directement sur l'esplanade du palais : leurs flancs de taureaux dorés palpitaient, ils agitaient leurs crinières, et leurs figures roses et innocentes de vierges formaient un contraste plaisant avec leurs silhouettes de combat.

   Mais les plus beaux, les plus charmants étaient encore les Arcturiens eux-mêmes, qu'ils vinssent de Sigma, de Delta ou d'Epsion. Hommes et femmes, ils étaient grands, élancés et fragiles, ils paraissaient coulés dans une matière noble, opale, ivoire ou cristal mat ; ils passaient lentement, avec une grâce incomparable, et inclinaient parfois sur un cou pur et long, leur tête petite couronnée d'or et de soie.

   La mode étant à la Terre, aux fastes anciens de la Terre, ces Galactiques portaient sans déchoir des vêtements botticelliens, en brocart d'or, rebrodé d'or rubis ou céladon, et des armes qui n'étaient que des bijoux ciselés, des dagues ou des épées dont la poignée ou le fourreau s'ouvrant, livraient un éventail en plumes d'oiseau-lyre de Vendémiatrix, une minuscule cithare aux cordes d'argent ou une boîte de pastilles.

   Et les Arcturiennes étaient ravissantes : leurs coiffures inspirées de Pérugin ou de Luca Della Robbia leur donnaient un air équivoque de pages ; leurs couleurs étaient souci, aubépine ou gorge-de-pigeon et leurs parures mêlaient résilles de perles et feux de saphirs. Elles arrivaient par le grand escalier des Flammes, dans un sillage de parfums dont les moins rares étaient la fraxinelle, le liquidambar et le nard de la Terre, sans préjudice du jasmin incoercible de Kathiawar et du thymiam amer de Galilée qui avaient conquis toutes les planètes ; leurs dentelles et leurs moires qui ne devaient rien à la chimie, balayaient les degrés de jaspe ; comme les dogaresses de Véronèse, elles appuyaient leur coude à la paume ouverte du flûtiste ou du poète de service, el les salles se peuplaient de couples chatoyants tels des phalènes.

   C'était le même peuple, dont les effrayantes statistiques prédisaient la fin toute proche : sur la plupart des planètes d'Arcturus, la forme de la mort la plus honorable, considérée comme l'un des beaux-arts, était le suicide, et l'on se tuait principalement en ce mois de mai et aux sons de la musique de Debussy ou de Ravel, sèche et douce. »

(La Plaie, 1964 / p.158, début de la Deuxième partie "Le Combat", collection Science-Fiction, Albin Michel, 1974)

   À lire en écoutant par exemple "The Magic of the Autodidact", le dernier titre de N°2 :

Pour aller plus loin

- le Cafard cosmique, pour mieux connaître Nathalie Henneberg

- une page de Noosfere consacrée à La Plaie, avec présentation de l'œuvre et critiques.

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24 juillet 2014 4 24 /07 /juillet /2014 17:16

   Sur la musique d'Andy Moor et Yannis Kyriakides (voir article ici), la danseuse et chorégraphe Marcela Giesche (ci-dessus) a élaboré une performance qu'elle présente comme une manière de réfléchir à l'identité, construite pour une bonne part sur des opinions et des croyances extérieures à nous-mêmes. La folie, c'est peut-être lorsque nous rejetons ces éléments extérieurs et que nous descendons en nous, nous dépouillant de toutes ces couches étrangères pour nous retrouver flottant dans l'inconnu que nous sommes...

    Au passage, il est assez consternant (en mineur, pour rire) de voir cette vidéo classée dans la catégorie "Adulte". Le puritanisme le plus ringard prétend toujours nous donner des leçons de morale. Les enfants voient de vraies horreurs pendant les journaux télévisés...Place à la beauté !!

     Bel été à tous ! Le blog est en demi-sommeil, mais je vous adresserai de petites choses...

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9 juillet 2014 3 09 /07 /juillet /2014 14:13

La neige brûlante

d'outre mélancolie 

   Le titre est sobre, c'est son deuxième album en solo ; le nom de la compositrice américaine d'origine grecque figure en tout petit sur la pochette où elle se tient devant un mur ou une toile, les mains croisées cachant une partie du visage. En soi, c'est déjà tout un programme pour Christina Vantzou (Vantsos de son vrai nom), d'abord vidéaste et artiste sonore, ex-membre de Dead Texan aux côtés d'Adam Wiltzie, lui-même de Stars of the Lid et de A Winged Victory for the Sullen. Ce dernier intervient d'ailleurs sur le septième titre en tant qu'instrumentiste et il a mixé presque tous les titres de ce nouveau disque.

   Depuis Bruxelles, elle distille une musique impersonnelle d'une perfection glacée. Élaboré sur une période de quatre ans, N°2 est la rencontre magnifique des synthétiseurs et des échantillons de Christina et du Magik*Magik Orchestra, une section de cordes enrichie de bois et de cuivres, à la croisée nocturne de l'ambiante et de l'électronique.

   "Anna Mae" s'ouvre avec le piano sur fond orchestral. Le son monte, s'élance solennellement, s'enfle. C'est un appel venu de l'abîme, feutré de drones. "Going Backwards To Recover That Which Was Left Behind" : le violoncelle guette, rejoint  par le piano. Douceur et très lent tournoiement, l'orchestre murmure puis décolle cuivré comme du Wim Mertens ou du Michael Nyman. Serions-nous dans un jardin anglais par une sombre nuit ? L'impression se précise avec le somptueux "Brain Fog" où cor, basson et autres soutenus par les cordes donnent au morceau l'allure d'un titre de Tangerine Dream à l'époque de Phaedra. "Strange Symptoms" s'ébroue entre des nuées diaphanes. Les titres, jamais longs, sont comme des apparitions sonores. "Vancouver Island Quartet" est l'alliance entre une voix féminine éthérée et des frémissements qui se matéralisent en vagues orchestrales : on n'est pas si loin que cela d'un groupe comme Dead Can Dance, en plus resserré, dense. Avec "Sister", on retrouve la voix, noyée sous les violoncelles et les cordes, et l'on comprend alors le miracle de cette musique que j'ai qualifiée d'impersonnelle : aucun pathos, mais une tenue telle que l'émotion naît de cette pureté du trait, de la ligne. Une élégance noire...un parfum d'ailleurs comme dans l'envoûtant "VHS" mené par flûte et clarinette, et quand les cordes viennent, tout s'en va, on frémit d'une telle beauté, on plonge dans ces eaux troubles qui tremblent dans les graves, et l'on retrouve des naïades chantantes, une harpe sur la rive enchante le soir englouti. "Arp", justement, suit : du Arvo Pärt, on le jurerait, ces violons déchirants et lumineux, seuls dans l'espace immense, épaulés par l'orchestre suave et grave. Quel sens de la mesure, de la suite dans ce disque qu'il faut écouter d'un trait comme on boirait une liqueur divine ! "Little Darlin' Seize The Sun" poursuit la trajectoire stratosphérique de cette musique sans concession. "Vostok" est une mélodie gracile au charme onirique à la Peter Broderick se développant en hymne puissant en moins de deux minutes : magnifique et sidérant ! Le dernier titre est comme une signature : "The Magic Of The Autodidact", n'est-ce pas une allusion à son propre parcours que glisse Christina ? Sous ses dehors glacés, cette musique est de la lave dont nous suivons les souterraines ondulations, les acmés fulgurantes.

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Paru en 2014 chez Kranky / 11 titres / 35 minutes (seulement, diront certains, mais peu importe !!)

Un album de remixes est déjà sorti, avec notamment Loscil.

Pour aller plus loin

- le site de Christina Vantzou

- la vidéo de Christina pour VHS :

 

Programme de l'émission du lundi 23 juin 2014

Histoire d'un document retrouvé : Têtes ensablées / Désemparés / Éternel passager (Pistes 4 à 6, 7'30), extraits du disque sans autre titre (Quadrilab, 2014)

Zéro degré : La Nuit (p.5, 3'38)

Guillaume Gargaud : Overflow 1 (p.6, 5'11), extraits de la compilation Quadrilab V01

Christina Vantzou : Brain fog / Strange symptoms / Vancouver Island (p. 3  à 5, 8'30), extraits de N°2 (Kranky, 2014)

Grande forme :

*Yannis Kyriakides : Varosha (Disco Debris) (p.2, 30'56), extrait de Resorts & Ruins (Unsounds, 2013)

Programme de l'émission du lundi 7 juillet 2014

Histoire d'un document retrouvé : En bonne compagnie / Tirage au sort / Espagne / Final énigmatique / Cartes sur table (Pistes 7 à 11, 7810), extraits du disque sans autre titre (Quadrilab, 2014)

Scott Wilson : On the Impossibility of Reflection (p.1, 12'40), extrait de Shadow Piano (Innova Recordings, 2013) par Xenia Pestova, piano & électronique

Charles Tomlinson Griffes : Three Preludes (p. 3 à 5, 7'30), extraits de Panorama of american Piano Music 1911 - 1991  (Mode records, ?) par Yvar Mikhashoff, piano

Christina Vantzou : Sister / VHS / ARP (p. 6  à 8, 11'), extraits de N°2 (Kranky, 2014)

Pan& Me : The Lighthouse (p.1, 10'20), extrait de Pal (Denovali Records, 2012)

Oneohtrix Point Never : Boring Angel (p. 1, 4'17), extrait de R Plus Seven (Warp Records, 2013)

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19 juin 2014 4 19 /06 /juin /2014 19:56

Le règne grave des plus bas bois

Michael Gordon, l'un des trois compositeurs co-fondateurs du Bang On A Can All-Stars et de tout ce qui tourne autour (Festival, le label Cantaloupe...) poursuit son exploration des possibilités offertes par un ensemble composé d'un instrument unique à x exemplaires. Après Timber pour six percussionnistes, sorti en 2011, voici Rushes  pour sept bassons.

   Chers lecteurs, n'ayez peur. Stravinski n'a-t-il pas utilisé le basson au début de son Sacre du Printemps ? On trouve d'ailleurs aujourd'hui des signes d'un renouveau pour cet instrument apparu sous le nom de fagotto en Italie dans le courant du XVIe siècle, sans doute même plus ancien si l'on considère les instruments à anche double, qui existent depuis l'Antiquité, et ses ancêtres s'appelaient douçaines au Moyen-Âge. Michael Gordon lui redonne une nouvelle et vigoureuse jeunesse.

    Commandé par le New Music Bassoon Commissionning Fund, Rushes est une pièce de près d'une heure interprétée par...le Rushes Ensemble alors tout nouvellement formé. Rushes, ce sont d'abord les joncs, qui ne sont pas sans évoquer les roseaux, et donc les bassons, sortes de roseaux repliés. Mais rushes, ce sont aussi des ruées, des attaques; le mot est chargé d'urgence, évoque vitesse et précipitation. Tout cela se retrouve dans cette pièce qui se veut une expérience d'écoute continue : pas question de la tronquer, de l'amputer. Les vingt premières minutes sont une longue descente égrenée au fil de milliers de notes ultra-rapides, créant une trépidation, une pulsation nettement reichienne. Je suis d'ailleurs surpris de ne lire nulle part le nom de Steve Reich, qui s'impose pourtant avec une telle évidence dès les premières mesures. J'ai tout de suite pensé qu'il s'agissait d'une réécriture de Music for 18 musicians. Je ne comprends pas qu'on occulte à ce point cette référence, qui ne déshonore pourtant pas Michael Gordon. Même approche quasi percussive de l'instrument, utilisation de motifs en expansion ou  en diminution, même continuum sonore fascinant crée par le contrepoint serré des différents bassons légèrement décalés. Passons ces petitesses de l'amour-propre des meilleurs artistes. Michael, dans le texte de présentation de sa composition, évoque les peintures de Seurat : pointillisme, vagues monochromes qui finissent par révéler leurs couleurs secrètes, moissons de joncs dans les marais. L'écoute est une plongée dans l'épaisseur boisée du plus grave des hautbois. Peu à peu, en effet, c'est un monde inconnu qui se lève, les graves grondent, se déploient le long de torsades souterraines d'harmoniques noires. Magma traversé de courants puissants, la composition semble alors s'accélérer, se densifier dans une sorte de transe comme les affectionne Michael. C'est somptueux, soudain strié de hauteurs plus aiguës. Puis tout se ralentit vers la vingt-septième minute, s'enrichit de nouvelles courbes, les motifs s'allongent, l'impression d'épaisseur augmente encore, aigus et graves comme collés ensemble. La pièce se charge d'échos intérieurs, traversée d'éructations sombres. Musique pour Vertigo, lancinante, réverbérée par des murs invisibles. Jusqu'où creusera-t-elle ? C'est Alice tombant sans fin dans le terrier, un voyage au centre des bois dans le maelstrom des sons abyssaux...pour mieux renaître à la sensuelle texture des choses dans les dernières minutes plus alanguies. Le vent ne souffle plus qu'à peine sur le marais bordé de joncs chevelus. C'est l'heure où tout se fond dans la nuit qui ne cessera plus.

   Un sacré choc ! Michael Gordon, après des errements dans des formes instrumentales balourdes, revient à ses origines frémissantes, dans la lignée de l'extraordinaire Trance (1995) et de l'excellent Timber évoqué en début d'article.

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Paru en 2014 chez Cantaloupe Music / 1 titre / 56 minutes

Pour aller plus loin

- la page de Bang On A Can consacrée à l'album, en écoute partielle et en vente.

- la pièce intégrale en concert le 25 novembre 2013, interprétée par le Rushes Ensemble. Bonne présentation écrite en anglais + quatre ou cinq minutes au début de la vidéo, avec un très beau son, mais une version plus "homogène" que celle du disque, plus éthérée en un sens :

Programme de l'émission du lundi 16 juin 2014

Hommage au label Quadrilab (et à la défunte Quadrivium radio) :

*Histoire d'un document retrouvé : La découverte / Premier contact / Lecture et visionnage (Pistes 1 à 3, 10'), extraits du disque sans autre titre (Quadrilab, 2014)

*Jull: Les ruines (p.1, 3'08)

*Guilhem Granier :  Majorca (p.2, 4'38)

*Arnaud Michniak : Le Grand Plan (p.3, 4'44) trois extraits de la compilation Quadrilab V01, consacrée à douze artistes français (et non canadiens comme je l'ai annoncé dans ma grande ignorance lors de l'émission)

Andy Moor & Yannis Kyriakides : Folia 6 et 7 (p. 6 - 7, 13'), extraits de Folia (Unsounds, 2010)

Hommage à Timewind (pseudo de mon collaborateur intermittent) :

*Steve Reich : deux extraits du 2 x 5 remix : III Fast (Dominique Leone Version) + III Fast (Vakula Version (11'32)

*David Toub : Virtual Music 2 (8'03)

 

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12 juin 2014 4 12 /06 /juin /2014 15:19

   Trois titres seulement pour cette collaboration entre sept musiciens néerlandais. Je ne connaissais que Michel Banabila, dont j'ai chroniqué le récent More research from the same dept, et Rutger Zuydervelt, alias Machinefabriek, avec lequel il a déjà collaboré, Machinefabriek présent sur le sublime Mort aux vaches, et auquel il faudra que je consacre au moins un article, tant ce musicien de la scène électronique et ambiante est pour moi important.

   Voix, instruments acoustiques et électroniques, c'est le cocktail de cet ensemble : les voix de All n4tural et Yuko Parris, guitare, violon, alto, piano électrique, archet électronique, traitements divers, verres frottés, sons de terrain. "Here and there", premier et plus long des trois titres, s'ouvre sur des cordes frottées, l'orgue "philicorda" de Rutger en nappes quasi statiques, des sons d'extérieur, peut-être des enfants qui jouent, puis la voix grave chantonnant-murmurant de All n4tural, à laquelle vient se mêler la voix frêle, plus dans les aigus, de Yuko - du moins je le suppose (cela peut être l'inverse !). Le décollage a eu lieu. On restera très haut, rejoints par la guitare de Michel. La pièce est rythmée par les échanges vocaux, savamment étagés, en courtes interventions suaves, profondes, enveloppées de frémissements harmonieux, de virgules envolées, avec une très belle coda tout en traînées, frottis et raclements. "Hide and seek", au rythme d'abord plus rapide, évolue également dans les hauteurs, enchanté par la voix de Yuko, un violon nettement plus présent, qui rappelle parfois la musique indienne. La pièce se fait langoureuse, câline, doucement disco : son titre n'est-il pas une invitation au jeu de cache-cache, si délicieux ? "Silent World" est plus majestueuse : c'est la plus ambiante des trois compositions, au rythme profond et ample, aéroportée par le chant du violon dans les aigus. Pièce nébuleuse, parcourue de pluies intérieures.

    Bien sûr, on en voudrait plus. Je regrette aussi que l'album ne soit pas disponible en cd (mais on peut le comprendre étant donné la durée). Les fans de vinyle seront toutefois ravis par une belle édition colorée !

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Paru en mars 2014 chez Tapu Records / 3 titres / 20 minutes

Pour aller plus loin

- la page consacrée au disque sur bandcamp

- d'autres informations sur la page SoundCloud

-  le disque en écoute : 

Cloud Ensemble, suavité ouatée de l'éther...

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