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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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10 octobre 2017 2 10 /10 /octobre /2017 18:00
Astrïd & Rachel Grimes - Through the sparkle

Il y a eu High blues en 2012 chez Rune grammofon et The West Lighthouse is not so far en 2015 chez Monotype Records. Pendant ce temps, le quatuor nantais Astrïd n'avait eu de cesse d'obtenir la collaboration de la pianiste américaine Rachel Grimes, de Louisville (Kentucky), arrangeuse, compositrice, qui tourne en solo mais est aussi fondatrice du groupe Rachel's, avec à son actif six albums. Après des années d'échanges réguliers, Astrïd a invité la pianiste en France pour jouer ensemble. Quelques journées de 2012 et 2013 ont vu naître les titres que l'on retrouve sur Through the sparkle.

Astrïd & Rachel Grimes - Through the sparkle

    Nos cinq musiciens s'entendent à merveille pour élaborer une musique de chambre sereine, chaleureuse, qui coule de source. Volontiers doucement incantatoire comme le premier titre, "The Herald en Masse", piano ostinato, fusion post-rock des autres instruments. À travers l'étincelle, c'est déjà le feu qui couve, qui explosera. Le groupe aime partir d'une introduction lente, qui fait sonner un instrument, comme "M5" avec la guitare électrique de Cyril Cecq, aux accents blues d'ailleurs, ou "Theme" avec la clarinette de Guillaume Wickel, ou deux dans "Le Petit salon" avec un délicat duo du violon de Vanina Andréani et du piano de Rachel Grimes. On se recueille, on écoute, on se rapproche de cette musique intimiste, faite par des gens qui aiment faire entendre timbres et couleurs. Ça frotte, ça grince parfois, froisse, dérape gentiment, sans jamais irriter, car c'est la signature d'une écriture sensuelle, attentive à restituer le geste musical de l'archet qui frotte, du piano qui frappe, de la clarinette qui souffle, de la guitare qui pince et gratte, de la batterie qui scande. Quand tout est en place, le morceau prend, comme on dit d'une sauce qu'elle prend, d'où des titres autour de six minutes. Le coquillage en ellipse de la couverture dit cette évolution quasi organique de leur musique, aérée de respirations comme autant de remontées d'un plus profond qu'ils sont allés chercher, respirations qui donnent aussi l'impression d'une musique en train de se faire, improvisée.

   "Mossgrove & Seaweed" commence par une introduction au piano dans le style des musiques minimalistes, autre source d'inspiration de leur univers assez métissé (leur site est hébergé par Métisse music, un éditeur de musique indépendant). Sur le martèlement de Rachel viennent se caler les autres instruments dans un crescendo orchestral incandescent de toute beauté, car ne vous y fiez pas, cette musique ne manque décidément ni d'énergie ni d'échappées belles. Le début de "Hollis", lui, est nettement marqué par le jazz, mais il se convertit partiellement dans une progression post-rock en cours de route. "M1" fait entendre la guitare acoustique de Cyril, d'où une patine folk. Ces gens-là se sentent bien partout, et nous aussi. L'éclat ou l'étincelle qui les habite et qu'ils disent traverser ne préjuge pas des couleurs du feu. En tout cas, "M1" s'embrase joliment, avec les volutes tendres de la clarinette et du violon qui nous attachent autour des trois autres instruments pour qu'on brûle, nous aussi.

   Oui, cette musique est attachante, de bon aloi ai-je envie d'écrire. Rien de tonitruant ou de racoleur. Ce sont des artisans, des troubadours d'aujourd'hui, qui prennent le temps d'esjouir nos oreilles.

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Paru en septembre 2017 chez Gizeh records / 7 plages / 43 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- la page consacrée au disque sur le site du label.

- "Mossgrove & Seaweed" en écoute sur cette fausse vidéo :

 

Programme de l'émission du lundi 25 septembre 2017

Christoph Berg : Monologue / Dialogue / Farewell(Pistes 5 à 7, 14'20), extraits de Conversations (sonic pieces, 2017)

Astrïd & Rachel Grimes : Hollis / M1 (Pistes 5 & 6, 12'51), extraits de Through the sparkle (Gizeh Records, 2017)

Michael Vincent Waller : by itself / Visages I à IV (p. 1 - 2, 17'), extraits de Trajectories (Recital Thirty Nine, 2017)

Peter Adriaansz : Wave 5 (p.1, 8'17), extrait de Waves (Ensemble Klang - EKCD1, 2010)

Programme de l'émission du lundi 2 octobre 2017

Douwe Eisenga : For Mattia (piste unique, 8'10) / Autoproduit

Michael Vincent Waller : Visages V à VIII (p. 6 à 9, 13'), extraits de Trajectories (Recital Thirty Nine, 2017)

Astrïd & Rachel Grimes : Le Petit salon (p. 7, 6'02), extrait de Through the sparkle (Gizeh Records, 2017)

Erik Satie : Gnossiennes 1 & 2  (7'12) extraits de Satie : Complete piano works, vol.1 (Grand Piano / Naxos, 2017) Nicolas Horvath, piano

Yair Elazar Glotman & Mats Erlandsson : Libra Index / Desacrelasation (p. 6 - 7, 12'15), extraits de Negative Chambers  (Miasmah, 2017)

Douwe Eisenga : Arrival (p. 2, 4'43), extrait de The Writer, his Wife, her Mistress (Autoproduit, 2014)

Programme de l'émission du lundi 9 octobre 2017

Christina Vantzou : Pillar 3 / Robert Earl (p. 3 - 4, 13'15), extraits de N°3 (Kranky, 2015)

Deaf Center : Follow Still (p.1, 13'24), extrait de Recount (sonic pieces, 2014)

Nico Muhly : Four studies (p. 1 à 4, 15'08), extraits de Nico Muhly - Philip Glass / angela & Jennifer Chun (Harmonia Mundi USA, 2016)

Yannis Kyriakides : Smell down death / Boy (p. 1 - 2, 12'11), extraits de Lunch music (Unsounds, 2016)

 

 

22 septembre 2017 5 22 /09 /septembre /2017 10:00
Christoph Berg - Conversations

   Violoniste et compositeur né en 1985 à Kiel, Christoph Berg vit et travaille à Berlin. Conversations doit être son cinquième disque, après Bei, une collaboration avec le pianiste Henning Schmiedt sortie également cette année. Son domaine, c'est la musique de chambre. Violon multiple, contrebasse, un peu de piano, et des événements percussifs parfois très en avant, à d'autres moments à l'état de traces pour ce disque qui semble proposer un parcours si on suit les titres des morceaux - que je traduis au besoin : Prologue / Conversations / Souvenirs / Chagrin / Monologue / Dialogue / Adieu / Épilogue. La maison de disque précise que tout est au départ acoustique, avec ensuite très peu de traitements numériques.

   "Prologue" est un court dialogue entre la contrebasse bourdonnante et le violon sur fond de drones et de rares impacts percussifs. Le ton est donné, celui d'une mélancolie mélodieuse, développée en lentes spirales veloutées, comme une plainte qui tourne, revient. "Conversations" poursuit le mouvement, avec l'ajout de bruits de machine dirait-on, un cliquetis de pistons, comme si nous étions sur un étrange navire... perdus dans les brumes du passé dont nous parviennent des bribes sublimes entrecoupées de silences à la Arvo Pärt. La mélancolie se creuse, majestueuse, nous sommes embarqués sur ce vaisseau fantôme. Conversations lors d'un bal lointain déjà... Les violons nous appellent au début de "Memories", fragiles avec leurs volutes sinueuses, puis tout se rapproche, quel drame a éclaté peut-être,  jusqu'à devenir obsédant, à tournoyer sur fond de silence ? "Grief" est tout frémissement de cordes à peine frottées, la contrebasse grave, sépulcrale et si belle, le violon délicat, tout se met à se mêler dans une danse langoureuse. Quel amour, et cette douleur qui se contient, se tait parfois, elle veut aimer encore, être enchanteresse quand même, à peine ponctuée de touches, tâtonnements percussifs d'une bouleversante pudeur.

   "Monologue" ? Bourdonnement de cordes comme des frelons fous autour de la contrebasse enfoncée dans des graves profonds, puis beaux surgissements de cordes multiples, en gerbes solennelles enveloppées par le violon dans l'extrême de l'aigu. "Dialogue" lui répond par une efflorescence élégiaque vraiment somptueuse. L'adieu de "Farewell" est comme fluté, les cordes serties de faisceaux de drones, de chatoiements soyeux. La mélancolie est transcendée dans un chant sans cesse renaissant de cordes légères, grisées par les vapeurs enivrantes de l'oubli salvateur. L'épilogue est presque symphonique, traversé d'élans vibrants d'espoir qui semblent s'étouffer d'eux-mêmes.

   Une musique raffinée, indifférente aux chapelles musicales, d'un néo-classicisme post-romantique, oserais-je dire, qui ravit constamment l'oreille ! Une musique de chambre somptueuse pour un éternel aujourd'hui...

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Paru en 2017 chez sonic pieces / 8 plages / 36 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- le cd est encore disponible chez sonic pieces

- les quatre premiers titres en écoute sur la page bandcamp de l'album :

Programme de l'émission du lundi 18 septembre 2017

Astrïd & Rachel Grimes : The Theme / Mossgrove & Seaweed (Pistes 3 & 4, 11'48), extraits de Through the sparkle (Gizeh Records, 2017)

Christoph Berg : Conversations / Memories / Grief (p. 2 à 4, 14'20), extrait de Conversations (sonic pieces, 2017)

Richard Skelton : Canis, Lynx, Ursus : Awake, Arise, Reclaim (p. 3, 14'36), extrait de The Inward Circle Belated Movements (Corbel Stone Press, 2015)

David Shea : Suite, part 1 à 6 (p. 2 à 7, 13'), extraits de Piano I (Room40, 2016)

15 septembre 2017 5 15 /09 /septembre /2017 19:00
Douwe Eisenga - For Mattia

   Dédiée à la mémoire de Julia Mattia Muilwjik (13 septembre 1989 - 1er octobre 2015), cette courte pièce a été composée à la demande de Katja Bosch et Janpeter Muilwijik. C'est à la suite d'un concert consacré aux Simon Songs de Douwe, il y a un peu plus d'un an, que les parents de la jeune femme sont venus vers le compositeur pour lui demander une petite pièce pour piano, quatre minutes environ. Pris par d'autres occupations, par l'écriture d'une autre pièce de commande, Douwe Eisenga a mis en chantier la pièce en mai 2017. Il se disait que Mattia méritait la plus belle musique du monde. La pièce a pris un peu d'ampleur, plus de huit minutes. La première de la pièce a eu lieu le 10 septembre dans la cathédrale d'Utrecht, interprétée par la pianiste Karin de Boef en ouverture d'une exposition de Katja Bosch et Janpeter Muilwjik (qui sont artistes visuels) consacrée au suicide de leur fille.

   For Mattia s'inscrit dans la lignée des Simon Songs : un minimalisme lyrique, mélodieux, les deux mains proches l'une de l'autre dans le registre medium, tissant des boucles envoûtantes, avec de belles envolées dans les aigus. Mine de rien, cette pièce lumineuse et simple d'allure construit un troublant labyrinthe harmonique, dont je me plais à ne pas trouver la sortie, l'écoutant en boucle sur une tangente du Temps... Un hommage magnifique, bouleversant, vibrant au-delà de toute tristesse, interprété par Douwe Eisenga lui-même, ce qu'il n'avait jamais fait.

Paru fin août 2017, autoproduit / 1 plage / 8'20".

Pour aller plus loin :

   - Acheter le cd

- En savoir plus sur la composition de For Mattia

- Acquérir la partition.

12 septembre 2017 2 12 /09 /septembre /2017 12:00
Melaine Dalibert - Ressac

   Le temps s'allonge entre deux mondes depuis toujours

   À trente-sept ans le pianiste et compositeur rennais Melaine Dalibert persiste dans la voie qu'il sait être la sienne depuis la révélation apportée par sa découverte des œuvres de Véra Molnar, artiste d'origine hongroise utilisant les algorithmes dans son processus créatif. Pour lui, la musique a beaucoup de rapport avec les arts visuels tels qu'ils sont travaillés par cette artiste, aussi par le peintre, graveur et sculpteur François Morellet. Les durées correspondraient aux distances du peintre, les intervalles entre les durées à ceux entre les longueurs, tandis que les harmoniques ont beaucoup à voir avec les couleurs, par leur nature spectrale. Le piano, son instrument, par sa tonalité neutre et ses capacités résonnantes, répond à son idée d'une musique à l'expressivité minimale, dont l'essence est constituée par la dimension physique du son. Tournant le dos à toute virtuosité, pourtant encensée dans les conservatoires (il enseigne lui-même au Conservatoire de Rennes) et admirée par le public, Melaine Dalibert recherche la simplicité d'un minimalisme maximal. Dans ses pièces, dit-il, le temps est un élément calme, il n'y a ni début ni fin puisque l'algorithme pourrait se développer indéfiniment. Sa musique n'est donc ni narrative, ni dramatique, sans être toutefois le produit d'un quelconque logiciel, le compositeur gardant la haute main, n'utilisant un ou des algorithmes qu'en tant qu'outil créatif.

   Après Quatre pièces pour piano (2015) Ressac propose deux pièces. La première, "En abyme", figurait parmi les quatre précédentes, je n'y reviens pas. La seconde est la pièce éponyme, de presque cinquante minutes. À la lecture de son titre, on pense tout de suite au sens courant du mot, d'autant plus que Melaine est breton. On s'attend à entendre le va-et-vient de la mer, des vagues le long du littoral. On imagine une dimension dramatique, voire violente, ce qui impliquerait une expressivité, du pittoresque même, on verrait la scène. C'est évidemment une fausse piste. « ressac » vient de resacar « tirer en arrière ». Au départ il y a deux notes très proches, puis une troisième détachée et une quatrième qui lui répond, qui la tire en arrière. L'algorithme est lancé. L'écart augmente ou diminue, en durée ou en valeur, d'où un perpétuel ressac d'intensité variable. Chaque note est tirée en arrière, mais on ne sait jamais exactement comment elle le sera, par quelle note et quand. L'auditeur peut se prendre au jeu, essayer de deviner, ce qui introduit de l'intérêt, du suspense, un succédané de la dimension narrative, dramatique. Il me semble que la longueur de la pièce décourage une telle approche. De plus, Melaine  a introduit de petites doses d'aléatoire ! Très vite, on se laisse porter, bercer par le flux et le reflux des notes tenues. Chaque note, par son frapper et sa résonance est de fait une vague qui se brise sur la grève du silence, puis se retire, se reconstitue en une autre vague jamais identique. Il n'y a plus d'événement au sens habituel du terme, dans la mesure où chaque note est au centre de l'intérêt, à égalité avec toutes les autres. Au lieu de ne valoir que dans son rapport aux autres, de ne faire que passer, elle vaut pour elle-même d'abord, se fait entendre dans toute sa plénitude physique avant son remplacement par celle qui la tire en arrière ou/et en avant, car on ne sait plus, le flottement se fait sentir. Sur cette mer potentiellement infinie, on finit par percevoir des variations respiratoires, phases de ralenti ou d'accéléré. Aussi, bien que certains auditeurs diront s'endormir en écoutant une telle musique, je n'hésite pas un instant à soutenir le contraire. Quand tant de musiques accumulent les notes, rivalisent de virtuosité au point de nous assourdir, voire de nous abrutir par ce trop-plein qu'elles déversent pour nous occuper quasi militairement, celle-ci nous respecte infiniment, nous laisse être, se glisse vers nous note à note. Elle sollicite notre pensée, l'encourage, riche de sa pauvreté, de son dénuement comme l'autre est pauvre de sa richesse vaniteuse, tonitruante. Ni triste ni joyeuse, elle est au-delà des affects. Elle résonne, elle vibre, nous tire à elle sans nous envahir. C'est pourquoi elle est libératrice, relaxante au sens le plus noble (rien à voir avec la musique dite "de relaxation" !). Chaque note est un appel à retentir de notre côté, à ses côtés. Comme Melaine Dalibert, j'apprécie beaucoup Tom Johnson et d'autres compositeurs minimalistes. Mais son esthétique, dans "Ressac", a plus à voir avec celle d'un Morton Feldman ou de Dennis Johnson. Pourquoi ? Parce que les premiers (dans les pièces que je connais, en tout cas) semblent avoir horreur du vide, du silence, qu'ils recouvrent d'une couche serrée de motifs, de boucles, contrairement aux seconds qui le laissent affleurer, s'épanouir. Cette connivence avec le silence, c'est elle qui au fond réveille notre attention, l'affine, nous amène insensiblement sur le rivage d'autres musiques encore, extérieures ou intérieures. Paradoxalement, cette musique sans histoire apparente nous captive justement par sa beauté sereine, son flottement, ses robes d'harmoniques. Et la grève, me direz-vous, vous parliez de « la grève du silence » ? Pour moi, c'est plus exactement le bruit de fond de l'enregistrement, plage sur laquelle la note vient s'étendre, puis se retirer, tandis qu'une autre déjà se mêle à elle, si bien que dans les phases plus rapides, plusieurs couches d'harmoniques se superposent, s'entrelacent. Plus je réécoute, plus je pense à un musicien qui pourrait sembler éloigner de cet univers : Giacinto Scelsi, auquel j'ai emprunté le titre de cet article, et que j'aimerais citer encore pour terminer cette approche de la musique expérimentale de Melaine Dalibert, tant il me semble que cette démarche appuyée sur les mathématiques débouche de fait sur une expérience métaphysique, spirituelle. Melaine Dalibert ne nous propose-t-il pas, à sa manière, un exercice spirituel tel que l'entendait Ignace de Loyola : un apprentissage du discernement... ?

Le temps

              était rempli

                                 d'ailes

en infinies

                 rivières

Car cette musique, loin d'être désincarnée, est celle de l'Éveil.

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N.B. Titre de l'article et poème ci-dessus de Giacinto Scelsi, extraits de L'Homme du son (Actes Sud, 2006)

Paru en juin 2017 chez Another Timbre / 2 plages / 60 minutes environ. Couverture de Véra Molnar.

Pour aller plus loin :

- Entretien (en anglais) avec le compositeur sur le site du label

- Extrait de "En Abyme" en écoute ci-dessous :

 

Programme de l'émission du lundi 4 septembre 2017

David Shea : Mirror / Trance (Pistes 1 - 11, 10'40), extraits de Piano I (Room40, 2016)

Astrïd & Rachel Grimes : The Herald en Masse / M5 (p. 1 & 2, 11'20), extraits de Through the Sparkle (Gizeh Records, 2017)

Fourcolor : Familiar (p. 3, 5'04)

Keith Fullerton Whitman : Live at Fabrique (4'55)

Scanner : Thrown together like Leaves (p. 7, 3'31)     extraits de Fabrique / Artistes divers 2001 - 2009 (Room40, 2009)

Michel Banabila : Take me there / Tortoise (p. 1 & 2, 11'01), extraits de Jump Cuts (Tapu Records)

Moon ate the dark : Capsules (cd 1, p. 3, 3') (sonic pieces, 2015)

Programme de l'émission du lundi 11 septembre 2017

Christoph Berg : Prologue (p.1, 3'02), extrait de Conversations (sonic pieces, 2017)

L'Intégrale :

* Melaine Dalibert : Ressac (p. 2, 49'58), extrait de Ressac (Another Timbre, 2017)

Christoph Berg : Conversations (p.2, 7'), extrait de Conversations (sonic pieces, 2017)

29 août 2017 2 29 /08 /août /2017 15:16
David Shea - Piano I

   Trois ans après la sortie du foisonnant Rituals, qui marquait le grand retour de David Shea, incontestablement l'un des meilleurs compositeurs de la scène électronique, expérimentale et même contemporaine tout simplement, l'américain, qui vit aujourd'hui en Australie, reste fidèle au label de Lawrence English, Room40, et publie, à la demande expresse de Lawrence, un album de piano solo. Curieux ? Non, car il n'a cessé de composer pour cet instrument, souvent en association avec d'autres instruments et l'électronique. Bon connaisseur de la musique contemporaine, il a travaillé avec de grands pianistes, abordant tous les possibles, si l'on veut, du piano. Il avait d'ailleurs, à la mémoire de Luc Ferrari, composé une œuvre pour piano, alto et échantillonneurs, The Book of Scenes, sur le label Sub Rosa en 2005. Par contre, il ne se jugeait pas à la hauteur pour interpréter lui-même ses compositions. Lawrence English lui a demandé de relever le défi. C'est donc David Shea que l'on écoute jouer le résultat d'une année de pratique, d'écriture, d'écoute...

   Je vais d'abord évacuer la question du genre, parce que sur Internet on trouve des pitreries incroyables. Selon un premier site, le disque relèverait de la "Dance", selon un autre de l'ambiante... Je passe sur "Dance", l'auditeur devait être au mieux distrait, plus probablement sourd ; si l'on entend par ambiante ce qui prend un aspect introspectif, d'accord, seulement c'est vider le mot de son sens premier. Parler d'abstractions me paraît un non-sens : nous ne sommes pas en peinture, l'abstraction ne s'oppose pas à la figuration. La musique pour piano n'a jamais rien représenté. Expérimentale ? Toute musique inspirée est en un sens expérimentale, l'adjectif ne veut souvent plus dire grand chose. Je préfère "classique moderne", ou "contemporain" si l'on veut être plus précis. Chaque pièce est ici une méditation, un nocturne dans certains cas, ou une étude tout simplement, à la Ligeti par exemple

   "Mirror", la magnifique pièce d'ouverture au tempo méditatif, se regarde en effet dans le miroir : tranquille jeu de reflets entre médiums et graves, elle propose en même temps comme une série insistante d'interrogations jalonnée de petites grappes sonores qui seraient des éclaboussures sur un beau lac profond. Une suite (c'est son titre) de huit courtes pièces lui succède. Notes isolées, fortes et résonnantes, puis s'agglutinant dans des agrégats austères dans les graves, dont se dégage une ligne fluide rejoignant les médiums, voire les aigus, avant de se solidifier à nouveau en cassures : impressionnant début ! La deuxième partie se fait plus chantante, plus atonale aussi, marquée par des boucles obsédantes qui rythment sa marche, vers quel sommet ? La troisième semble hésiter, mais très vite s'accélère avec des sortes de petits tourbillons bourdonnants. La quatrième se fait plus lyrique, dirait-on, encore qu'elle bute sans cesse dans sa progression. La cinquième approfondit l'intonation, fond en glissades, en accords fous. Quant à la sixième, elle se hausse vers les aigus, esquisse des pas de danse (il n'avait donc pas totalement tord, ce fameux site !!!), très élégante. Atmosphère mystérieuse pour la septième, cercles et tangentes introspectives. Retour à la première partie avec la huitième, dramatique et puissante, fleuve impétueux aux ondoiements troublés, qui s'apaisent par une reprise lancinante de la dominante. Moi je pensais fugitivement, en écoutant cette suite splendide, à quelques unes des très belles réussites du piano contemporain, en particulier aux " Variations on the orange cycle" d'Elodie Lauten, c'est dire mon admiration.

    Une surprise nous attend ensuite, surprise non signalée par les rares chroniqueurs anglophones. C'est "Magnets", envoûtante composition pour électronique et piano (préparé, sans doute), la seule de l'album, perle noire rayonnante de ses drones irisés, dans lesquels se love, s'enchâsse le piano en compagnie d'un instrument à archet (?). Les retrouvailles avec le piano seul n'en sont que plus bouleversantes. "Trance" prend des allures de choral sous hypnose, taillant son chemin dans des ténèbres opaques par ses nappes denses d'harmoniques. On est presque au bout de ce parcours impressionnant. Il reste les quatre parties du "Tribute to Mancini" : s'agit-il d'un hommage au footballeur italien bien connu ? Je n'en sais rien. La veine est d'un lyrisme plus conventionnel à mon sens, voire plus mièvre dans la joliesse recherchée, de la quatrième partie plus encore. Une manière d'être en phase avec un homme populaire ? Personne n'est parfait... Toujours est-il que je retrancherais volontiers ces dix minutes-là, plus à leur place sur un disque de jazz (David écoute aussi beaucoup de jazz, cela s'entend !).

   À cette réticence près, un très grand disque de piano contemporain.

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Paru en juin 2016 chez Room40 / 15 plages / 44' minutes environ.

Pour aller plus loin :

- disque en écoute et en vente sur bandcamp :

 

28 août 2017 1 28 /08 /août /2017 19:12
Michel Banabila - Jump Cuts

   Le compositeur néerlandais Michel Banabila ne cesse de nous surprendre, à la fois par la fréquence de ses parutions et par la diversité des champs musicaux qu'il nous propose. Cette fois, pour ce quatre titres paru en 2015 (je suis en retard, mais peu importe, non ?), il s'est amusé à échantillonner des voix, des sons de terrains, des sons pris sur Youtube, et à combiner, monter tout cela. Le résultat, c'est Jump Cuts, avec les contributions de Joost Kroon à la batterie et aux percussions sur le titre trois et la voix de Maryana Golovchenko sur le quatrième. Je vous livre quasi brut mes notes d'écoute.

"Take me there" : début dans l'imperceptible, sons aigus tenus, micro collage de voix, instrumentation traditionnelle et rythmique, sorte de gamelan déhanché qui loucherait vers le dub, danse en apesanteur, du Jocelyn Pook éthéré. Excellent !

"Tortoise" : début de fine ambiante, bien cosmo-planante, claviers stratosphériques, puis lourdes percussions graves, voix déformées glissantes. Musique pour une transe urbaine nocturne, avec une curieuse sorte de trompette bouchée à la Jon Hassell et toujours ce côté Jocelyn Pook, dans une lenteur moite, hallucinée.

"Jump cuts" : veine électro-bruitiste pour film d'angoisse, portes grinçantes ouvertes sur un ailleurs qui fait irruption sous forme d'un rythme métallique bondissant à la Brian Eno dans Drums between the bells. Atmosphère de forêt équatoriale saturée d'une vie folle, déchirures de voix et de guitares fondues. Lyrisme épique épisodique avec une longue coda d'orgue tremblant.

"Field Trip" : danse lourde, cris d'animaux, à nouveau cette impression de réentendre Jon Hassell, accompagné d'un vrai chant cette fois, clavier tranquille, à la fois presque jazzy et moqueusement ambiant, bollywoodien, car nous sommes quelque part en Afrique ou en Inde, on ne sait plus.

   On l'aura compris, une musique monde, colorée, qui a vraiment beaucoup de charme !

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Paru en juin 2015 chez Tapu Records / 4 plages / 27' minutes environ.

Pour aller plus loin :

- Mon article consacré à Music for viola and electronics, Michel en duo avec l'altiste Oene Van Geel. Pour le volume II de cette belle collaboration, c'est ici.

- le disque en écoute et en vente sur la page bandcamp :

 

11 août 2017 5 11 /08 /août /2017 10:56

Dans le livre Cosmos de Michel Onfray, un chapitre s'intitule "Faire pleurer les pierres". En voici le début :

« Caillois faisait parler les pierres : la vitrification des forces qui furent inspire assez peu en dehors des géologues. Pourtant, il y a des millions d'années, des liquides en fusion, refroidis, ont donné l'obsidienne et le diamant, le quartz et le jaspe, la calcédoine et l'agate, l'onyx et la variscite, le lapis-lazuli et la paesina, l'améthyste et la fluorine. une fois ouvertes en deux et polies, on découvre que les pierres contiennent des simulacres, écrit le poète. Dans ce que cette ouverture au monde montre, on peut voir des monstres et des visages, des paysages et des personnages, des silhouettes et des  arbres, des oiseaux et des dragons, des écrevisses et des cours d'eau, des chiens et des t^tes de mort tout autant que des rêves et des présages.

   Ce qui caractérise les pierres ? Leur silence, malgré leur longue mémoire, leur immobilité figée dans une forme, la radicalité de l'invariabilité de leur structure, leur vie loin du vivant, leur force tranquille, la cristallisation du temps. Mais aussi le relatif mépris dans lequel les tiennent les poètes et les artistes, les écrivains et les musiciens, les gens de l'art que ce temps pétrifié n'intéresse que de façon très exceptionnelle.

   Qu'Orphée ait pu faire pleurer les pierres, voilà qui renseigne sur le pouvoir de la musique (qui est temps culturel versifié) sur les pierres (qui sont temps naturels cristallisés). »

   L'extrait m'intéresse d'abord parce qu'il renvoie à Roger Caillois, écrivain, poète, critique, homme libre, introducteur de la littérature fantastique latino-américaine en France, vraiment un des grands esprits du XXe siècle, trop peu lu aujourd'hui. Michel Onfray fait allusion sans doute au livre La Lecture des pierres, qui, outre les photographies de la très belle collection personnelle de Caillois, contient les textes-poèmes s'y rapportant. Ne l'ayant pas encore lu, je l'inscris sur mes tablettes.

 

La musique des pierres : de Michel Onfray à Roger Caillois, Orphée et Stephan Micus

   Ensuite, que la musique puisse émouvoir les pierres, certains musiciens le savent, s'y essaient. Stephan Micus (né en 1953), musicien allemand passionné par les instruments traditionnels de tous les pays, avait sorti en 1989, sur le label ECM, un album intitulé The Music of Stones, inspiré par les pierres résonnantes du sculpteur Elmar Daucher. Quatre musiciens, dont lui-même et son épouse japonaise, font chanter les pierres. Stephan Micus y ajoute shakuhachi (longue flûte japonaise en bambou), autres flûtes et voix.

   J'en profite par conséquent pour rendre hommage à ce musicien discret, compositeur d'une œuvre prolifique entièrement publiée chez ECM.

Une très belle pierre d'Elmar Daucher

Une très belle pierre d'Elmar Daucher

11 juillet 2017 2 11 /07 /juillet /2017 16:00
Murcof & Vanessa Wagner - Statea

   Dénaturation, déculturation ou recomposition heureuse ?

   Pourquoi revenir sur Statea, album paru fin 2016 ? D'abord parce qu'il a évidemment sa place dans ces colonnes, et que je l'avais "manqué" à sa sortie. C'est une bonne raison, non ? Et puis parce que cet album paru sur le label InFiné, label de musique électronique qui aime mélanger les styles musicaux, la pianiste Vanessa Wagner reconnaît qu'il eût été impossible dix années auparavant. Que signifie ce changement, que signifie le quasi-unanimisme de sa réception bienveillante ? Faut-il en déduire que tout peut se mélanger, est miscible en quelque sorte dans ce processus d'hybridation généralisée, inséminé ici par Fernando Corona, alias Murcof, musicien mexicain de la scène électronique, et Vanessa Wagner, que j'avais personnellement découverte lors d'une interprétation, magistrale, des études pour piano de Pascal Dusapin ? Précisons tout de suite que les deux artistes se sont rencontrés, par hasard, et choisis, par affinités. Vanessa souhaitait collaborer avec un artiste qui travaille à partir des sonorités du piano, dans la finesse et non à coup de performances lourdaudes qui auraient aplati le piano. D'où d'ailleurs le titre choisi pour l'album, Statea, qui signifie « balance » ou « équilibre » en italien ancien. La pianiste y choisit un répertoire de "classiques" du minimalisme au sens large, de la troisième gnossienne de Satie pour la pièce la plus ancienne à "Metamorphosis 2" de Philip Glass pour la plus récente, en passant par "In a Landscape" (1948) de John Cage, la "Musica Ricercata n°2" de Ligeti, une pièce pour piano de 1952 de Morton Feldman (contemporaine de celle de Ligeti), deux pièces de 1977, respectivement les "Variations pour la guérison d'Arinushka" d'Arvo Pärt et "China Gates" de John Adams. Rien à dire : ce sont des pièces admirables. Sur ce parcours (achronologique dans le disque) viennent se greffer deux excroissances : "April 14th", une courte pièce d'Aphex Twin, icône à peu près inclassable de la musique électronique contemporaine (né en 1971, un an après Murcof), et "Farewell, O World, O Earth" (vers 2004) par l'ukrainien Valentin Silvestrov.     

    Réglons le cas de ce que j'appelle ces "excroissances". Que vient faire la bluette d'Aphex Twin dans ce magnifique programme de concert ? Bien sûr, cela s'écoute (!), mais rien d'impérissable. Alors à quoi bon ? Je connais bien ce label - dont j'ai un certain nombre de disques, je tiens à le signaler - auquel je reproche ce qui est au fond assez régulièrement (je ne généralise pas !) sa marque de fabrique : le coq à l'âne musical, le mélange des genres autorisant à peu près tout. L'auditeur est dans ces cas-là prié d'accueillir indistinctement le sublime et l'insipide, d'abdiquer en somme son oreille critique pour s'extasier devant la diversité du talent du maestro. Je pense à Francesco Tristano, par exemple, ou encore au trio Aufgang, dont il est d'ailleurs l'un des membres : le pire y côtoie hélas le meilleur... Mais peu importe diront les admirateurs, pour lesquels il n'y a plus de pire, car on n'écoute plus de la musique, on écoute des images, on se réjouit des métissages sans plus se demander ce qui en résulte. La notion de goût, donc de "bon goût", est hors-jeu, archaïque et aristocratique. Ce qui compte, c'est le brouillage des genres, la liberté prise, la mise sur le marché d'un produit présenté comme nouveau parce que bousculant les codes, affirmant haut et fort sa modernité amusante et époustouflante. Autrement dit la bluette dit au passage qu'il ne faut pas prendre tout cela trop au sérieux, c'est un clin d'œil pour séduire tous les publics, réconcilier les frères ennemis, les affreux mélomanes, puristes et sectaires, repliés sur leurs instruments acoustiques si limités, et les beaux DJs chevauchant leurs machines, leurs fans extatiques se convulsant au cours des messes techno, ces cérémonies à la gloire des possibilités technologiques infinies. Tout se vaut, s'équivaut sur le marché. Peu importe aussi puisque très souvent vous n'achetez plus le disque, mais l'ensemble des fichiers le composant, dont vous pourrez retirer tel ou tel à votre convenance. Il en faut pour tous les goûts, on ne cesse de le répéter, ce n'est donc pas un drame. Tout baigne ! Même lorsque le poème de Taras Shevchenko mis en musique par Valentin Silvestrov pour piano et baryton est, au sens propre si j'ose dire, dégueulé par un vocodeur qui le transforme en bouillie. Bien sûr le piano de Vanessa réparerait la plaie si la bouillie ne nous était pas assenée une seconde fois (on n'ose pas identifier de second couplet...). Si dans le cas de l'insipide pièce d'Aphex Twin, on peut parler de dénaturation de la notion de programme, de concert, dans le cas de "Farewell, O World, O Earth", il s'agit, involontairement je veux bien le croire (?), de déculturation. La mélodie silencieuse, qui fait partie des Stille Lieder du compositeur, est méconnaissable, recouverte d'une chape électronique qui en fait un tombeau, un adieu en effet. On efface l'altérité de cette vieille tradition culturelle des Lieder pour la confondre, la dissoudre dans un brouet électronique d'une vulgarité confondante. Comment cela pourrait-il donner envie à un amateur de musique électronique, qui va acheter le disque parce qu'il y a Murcof, de découvrir les vraies chansons mélancoliques de Silvestrov ? Je suis amateur de musique électronique, mais je m'insurge contre une entreprise d'accaparement, de recouvrement, d'homogénéisation, car sous couvert d'éloge de la mixité, de la diversité, on nous vend du pareil, de l'indistinct. Au passage, on a perdu l'histoire, la culture. On n'entend plus la suavité mélancolique du russe, la grave retenue poignante du chant et du piano, on est submergé sous un pathos dégoulinant de pacotille.

   Venons-en au corps du programme. "China Gates" de John Adams devient une chinoiserie de supermarché, accrocheuse et sémillante, qui n'a plus grand chose à voir avec la pièce rigoureuse, à structure palindromique. L'esthétique est tapageuse, le piano ravalé au rang de comparse sauf à un très bref moment, et encore. Le pire, c'est l'intrusion de voix synthétiques qui doublent de manière grotesque la mélodie. Il faut oublier l'original pour accepter de prêter ses oreilles à un tel enrobage, un tel emballage. Tout est dans l'emballage, en effet, chez InFiné, dans la séduction à tout prix. L'original est un prétexte, une caution pour un prêt-à-écouter culturel. Mais que faisait donc Vanessa Wagner dans cette galère ?  Une galère qu'elle a l'air d'apprécier, se dit-on quand on lit les entretiens donnés au moment de la sortie du disque... Et l'équilibre, la balance entre les deux artistes ? "Metamorphosis 2" de Philip Glass se languit sur un tempo excessivement lent, sans doute est-ce le comble du raffinement pour mélancolique branché. L'électronique de Murcof tire en contrepoint un feu d'artifice poussif, faussement solennel et réellement funèbre. Mais c'est un corbillard que l'on suit... j'oubliais de vous dire que ce morceau termine l'album, si bien que je l'entends comme une mise à mort, un ensevelissement de première classe arty des musiques non-électroniques. Quel ennui ! Quel massacre ! Les fusées sonores accompagnant "Musica Ricercata n°2" de Georgy Ligeti me laissent également de marbre. Je préfère me souvenir de l'utilisation géniale de l'original par Stanley Kubrick dans Eyes Wide Shut. La deuxième partie est confondante, soumise à un tir d'artillerie digne d'un jeu vidéo basique... heureusement il subsiste quelques moments de quasi silence !

    Le lecteur est stupéfait : je ne vénère pas Murcof ? Non, pas encore. Pour l'instant je considère froidement le fossoyeur qui a capturé la belle Vanessa pour être labellisé grand artiste. Il n'y a donc rien à sauver ? Patience, il reste quatre titres.... j'ai gardé le meilleur pour la fin.

   Le traitement électronique de la troisième "Gnossienne" de Satie me semble mieux venu, étrange à souhait, sertissant le piano d'un orage magnétique brouillé. On entend vraiment mieux le piano, on comprend qu'il y a dialogue et là, oui, équilibre, recréation et non récréation. La gnossienne  sonne comme une double incantation mystérieuse. C'est très beau. Les "Variations pour la guérison d'Arinushka" du grand Arvo Pärt m'ont également ému. Le toucher sensible et aérien de Vanessa confère à la pièce une dimension supra-naturelle que Murcof prolonge bien, dans un travail à la Alva Noto, tout en finesse, mais aussi avec un crescendo puissant, comme le retour à la santé d'Arinushka, ce beat cardiaque qui illumine la composition si fragile retournant peu à peu à la beauté pure du piano et au silence. J'en viens maintenant au titre qui ouvre l'album, sans doute l'une des plus belles pages de piano de tous les temps, "In a Landscape" de John Cage. Le piano est magnifique, Murcof le sert enfin avec une certaine humilité, se contentant de le prolonger, de l'amplifier, de lui donner un arrière-plan évanescent de brouillards synthétiques, d'échos mystérieux. Il y a bien une tentation ornementale, orientale, vers 7 minutes, mais vite corrigée, estompée dans un bel étagement des perspectives sonores. Cette fois, je tire mon chapeau, j'admire la retenue, la compréhension de l'œuvre. Les deux compères nous proposent une belle relecture, une recomposition heureuse, respectueuse.

    La pièce pour piano de 1952 de Morton Feldman devient avec eux un cérémonial extatique, grave, vibrant. On avance sur un lac de cristal, dans le crépitement de micro-percussions, le halo des sonorités, puis ça s'accélère, le piano se rapproche, une pulsation emporte les motifs dans une série de glissades étranges. Une recomposition magistrale !

    Ce disque offre donc le meilleur... et le pire ! La recomposition est un art difficile, guetté par le kitsch ornemental, les afféteries, les complaisances, les tics à la mode. InFiné est un label original qui cultive trop l'originalité pour se tirer indemne d'une telle entreprise. Le label allemand Deutsche Grammophon, éditeur rigoureux des classiques, a réussi de son côté une série convaincante de recompositions avec ses "Recomposed by...". Allez y plonger vos oreilles.

   Soyons clair : dès que l'électronique cherche à enrichir l'original, c'est perdu, surtout quand les originaux sont de cette qualité !

   D'une certaine manière, les puristes ont raison : le piano se suffit à lui-même dans ces pièces écrites pour lui. À quoi bon lui ajouter quelque chose ? En même temps, l'aventure est tentante, elle est dans le meilleur des cas effort de rentrer dans l'œuvre pour accoucher d'une ou plusieurs de ses strates secrètes. Vanessa Wagner et Murcof ont relevé le défi : quatre réussites pour cinq échecs, après tout, ne les accablons pas !

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Paru en 2016 chez InFiné / 9 plages / 69' minutes environ.

Pour aller plus loin :

- Mon article sur La recomposition.

- Mon article sur Recomposed by Max Richter.

- IN C Remixed - L'âge de la recomposition

- "Piano Piece 1952" de Morton Feldman par Murcof et Vanessa Wagner :

Programme de l'émission du lundi 10 juillet 2017

Jaan Rääts : Piano sonata n°2 (p.  8 à 11,11'06) , extraite de Complete piano sonatas vol.1 (Naxos / Grand Piano, 2017)  Piano : Nicolas Horvath

Morton Feldman : Piano Piece 1952 (p. 6, 8'39, extrait de Statea (InFiné, 2016) par Murcof & Vanessa Wagner

Jaan Rääts : Piano sonata n°3 (p.  12 à 15, 6'48) , extraite de Complete piano sonatas vol.1 (Naxos / Grand Piano, 2017)  Piano : Nicolas Horvath

Lodz : Herbstzeitlosen / De la plus haute tour (p. 1  - 3, 8'20), extraits de Settlement   (Wildsilence, 2017)

Alva Noto : Xerrox Isola / Xerrox Solphaer (p. 6 - 7, 14'12), extraits de Xerrox Vol.3 (Raster Noton, 2015)