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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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11 août 2017 5 11 /08 /août /2017 10:56

Dans le livre Cosmos de Michel Onfray, un chapitre s'intitule "Faire pleurer les pierres". En voici le début :

« Caillois faisait parler les pierres : la vitrification des forces qui furent inspire assez peu en dehors des géologues. Pourtant, il y a des millions d'années, des liquides en fusion, refroidis, ont donné l'obsidienne et le diamant, le quartz et le jaspe, la calcédoine et l'agate, l'onyx et la variscite, le lapis-lazuli et la paesina, l'améthyste et la fluorine. une fois ouvertes en deux et polies, on découvre que les pierres contiennent des simulacres, écrit le poète. Dans ce que cette ouverture au monde montre, on peut voir des monstres et des visages, des paysages et des personnages, des silhouettes et des  arbres, des oiseaux et des dragons, des écrevisses et des cours d'eau, des chiens et des t^tes de mort tout autant que des rêves et des présages.

   Ce qui caractérise les pierres ? Leur silence, malgré leur longue mémoire, leur immobilité figée dans une forme, la radicalité de l'invariabilité de leur structure, leur vie loin du vivant, leur force tranquille, la cristallisation du temps. Mais aussi le relatif mépris dans lequel les tiennent les poètes et les artistes, les écrivains et les musiciens, les gens de l'art que ce temps pétrifié n'intéresse que de façon très exceptionnelle.

   Qu'Orphée ait pu faire pleurer les pierres, voilà qui renseigne sur le pouvoir de la musique (qui est temps culturel versifié) sur les pierres (qui sont temps naturels cristallisés). »

   L'extrait m'intéresse d'abord parce qu'il renvoie à Roger Caillois, écrivain, poète, critique, homme libre, introducteur de la littérature fantastique latino-américaine en France, vraiment un des grands esprits du XXe siècle, trop peu lu aujourd'hui. Michel Onfray fait allusion sans doute au livre La Lecture des pierres, qui, outre les photographies de la très belle collection personnelle de Caillois, contient les textes-poèmes s'y rapportant. Ne l'ayant pas encore lu, je l'inscris sur mes tablettes.

 

La musique des pierres : de Michel Onfray à Roger Caillois, Orphée et Stephan Micus

   Ensuite, que la musique puisse émouvoir les pierres, certains musiciens le savent, s'y essaient. Stephan Micus (né en 1953), musicien allemand passionné par les instruments traditionnels de tous les pays, avait sorti en 1989, sur le label ECM, un album intitulé The Music of Stones, inspiré par les pierres résonnantes du sculpteur Elmar Daucher. Quatre musiciens, dont lui-même et son épouse japonaise, font chanter les pierres. Stephan Micus y ajoute shakuhachi (longue flûte japonaise en bambou), autres flûtes et voix.

   J'en profite par conséquent pour rendre hommage à ce musicien discret, compositeur d'une œuvre prolifique entièrement publiée chez ECM.

Une très belle pierre d'Elmar Daucher

Une très belle pierre d'Elmar Daucher

11 juillet 2017 2 11 /07 /juillet /2017 16:00
Murcof & Vanessa Wagner - Statea

   Dénaturation, déculturation ou recomposition heureuse ?

   Pourquoi revenir sur Statea, album paru fin 2016 ? D'abord parce qu'il a évidemment sa place dans ces colonnes, et que je l'avais "manqué" à sa sortie. C'est une bonne raison, non ? Et puis parce que cet album paru sur le label InFiné, label de musique électronique qui aime mélanger les styles musicaux, la pianiste Vanessa Wagner reconnaît qu'il eût été impossible dix années auparavant. Que signifie ce changement, que signifie le quasi-unanimisme de sa réception bienveillante ? Faut-il en déduire que tout peut se mélanger, est miscible en quelque sorte dans ce processus d'hybridation généralisée, inséminé ici par Fernando Corona, alias Murcof, musicien mexicain de la scène électronique, et Vanessa Wagner, que j'avais personnellement découverte lors d'une interprétation, magistrale, des études pour piano de Pascal Dusapin ? Précisons tout de suite que les deux artistes se sont rencontrés, par hasard, et choisis, par affinités. Vanessa souhaitait collaborer avec un artiste qui travaille à partir des sonorités du piano, dans la finesse et non à coup de performances lourdaudes qui auraient aplati le piano. D'où d'ailleurs le titre choisi pour l'album, Statea, qui signifie « balance » ou « équilibre » en italien ancien. La pianiste y choisit un répertoire de "classiques" du minimalisme au sens large, de la troisième gnossienne de Satie pour la pièce la plus ancienne à "Metamorphosis 2" de Philip Glass pour la plus récente, en passant par "In a Landscape" (1948) de John Cage, la "Musica Ricercata n°2" de Ligeti, une pièce pour piano de 1952 de Morton Feldman (contemporaine de celle de Ligeti), deux pièces de 1977, respectivement les "Variations pour la guérison d'Arinushka" d'Arvo Pärt et "China Gates" de John Adams. Rien à dire : ce sont des pièces admirables. Sur ce parcours (achronologique dans le disque) viennent se greffer deux excroissances : "April 14th", une courte pièce d'Aphex Twin, icône à peu près inclassable de la musique électronique contemporaine (né en 1971, un an après Murcof), et "Farewell, O World, O Earth" (vers 2004) par l'ukrainien Valentin Silvestrov.     

    Réglons le cas de ce que j'appelle ces "excroissances". Que vient faire la bluette d'Aphex Twin dans ce magnifique programme de concert ? Bien sûr, cela s'écoute (!), mais rien d'impérissable. Alors à quoi bon ? Je connais bien ce label - dont j'ai un certain nombre de disques, je tiens à le signaler - auquel je reproche ce qui est au fond assez régulièrement (je ne généralise pas !) sa marque de fabrique : le coq à l'âne musical, le mélange des genres autorisant à peu près tout. L'auditeur est dans ces cas-là prié d'accueillir indistinctement le sublime et l'insipide, d'abdiquer en somme son oreille critique pour s'extasier devant la diversité du talent du maestro. Je pense à Francesco Tristano, par exemple, ou encore au trio Aufgang, dont il est d'ailleurs l'un des membres : le pire y côtoie hélas le meilleur... Mais peu importe diront les admirateurs, pour lesquels il n'y a plus de pire, car on n'écoute plus de la musique, on écoute des images, on se réjouit des métissages sans plus se demander ce qui en résulte. La notion de goût, donc de "bon goût", est hors-jeu, archaïque et aristocratique. Ce qui compte, c'est le brouillage des genres, la liberté prise, la mise sur le marché d'un produit présenté comme nouveau parce que bousculant les codes, affirmant haut et fort sa modernité amusante et époustouflante. Autrement dit la bluette dit au passage qu'il ne faut pas prendre tout cela trop au sérieux, c'est un clin d'œil pour séduire tous les publics, réconcilier les frères ennemis, les affreux mélomanes, puristes et sectaires, repliés sur leurs instruments acoustiques si limités, et les beaux DJs chevauchant leurs machines, leurs fans extatiques se convulsant au cours des messes techno, ces cérémonies à la gloire des possibilités technologiques infinies. Tout se vaut, s'équivaut sur le marché. Peu importe aussi puisque très souvent vous n'achetez plus le disque, mais l'ensemble des fichiers le composant, dont vous pourrez retirer tel ou tel à votre convenance. Il en faut pour tous les goûts, on ne cesse de le répéter, ce n'est donc pas un drame. Tout baigne ! Même lorsque le poème de Taras Shevchenko mis en musique par Valentin Silvestrov pour piano et baryton est, au sens propre si j'ose dire, dégueulé par un vocodeur qui le transforme en bouillie. Bien sûr le piano de Vanessa réparerait la plaie si la bouillie ne nous était pas assenée une seconde fois (on n'ose pas identifier de second couplet...). Si dans le cas de l'insipide pièce d'Aphex Twin, on peut parler de dénaturation de la notion de programme, de concert, dans le cas de "Farewell, O World, O Earth", il s'agit, involontairement je veux bien le croire (?), de déculturation. La mélodie silencieuse, qui fait partie des Stille Lieder du compositeur, est méconnaissable, recouverte d'une chape électronique qui en fait un tombeau, un adieu en effet. On efface l'altérité de cette vieille tradition culturelle des Lieder pour la confondre, la dissoudre dans un brouet électronique d'une vulgarité confondante. Comment cela pourrait-il donner envie à un amateur de musique électronique, qui va acheter le disque parce qu'il y a Murcof, de découvrir les vraies chansons mélancoliques de Silvestrov ? Je suis amateur de musique électronique, mais je m'insurge contre une entreprise d'accaparement, de recouvrement, d'homogénéisation, car sous couvert d'éloge de la mixité, de la diversité, on nous vend du pareil, de l'indistinct. Au passage, on a perdu l'histoire, la culture. On n'entend plus la suavité mélancolique du russe, la grave retenue poignante du chant et du piano, on est submergé sous un pathos dégoulinant de pacotille.

   Venons-en au corps du programme. "China Gates" de John Adams devient une chinoiserie de supermarché, accrocheuse et sémillante, qui n'a plus grand chose à voir avec la pièce rigoureuse, à structure palindromique. L'esthétique est tapageuse, le piano ravalé au rang de comparse sauf à un très bref moment, et encore. Le pire, c'est l'intrusion de voix synthétiques qui doublent de manière grotesque la mélodie. Il faut oublier l'original pour accepter de prêter ses oreilles à un tel enrobage, un tel emballage. Tout est dans l'emballage, en effet, chez InFiné, dans la séduction à tout prix. L'original est un prétexte, une caution pour un prêt-à-écouter culturel. Mais que faisait donc Vanessa Wagner dans cette galère ?  Une galère qu'elle a l'air d'apprécier, se dit-on quand on lit les entretiens donnés au moment de la sortie du disque... Et l'équilibre, la balance entre les deux artistes ? "Metamorphosis 2" de Philip Glass se languit sur un tempo excessivement lent, sans doute est-ce le comble du raffinement pour mélancolique branché. L'électronique de Murcof tire en contrepoint un feu d'artifice poussif, faussement solennel et réellement funèbre. Mais c'est un corbillard que l'on suit... j'oubliais de vous dire que ce morceau termine l'album, si bien que je l'entends comme une mise à mort, un ensevelissement de première classe arty des musiques non-électroniques. Quel ennui ! Quel massacre ! Les fusées sonores accompagnant "Musica Ricercata n°2" de Georgy Ligeti me laissent également de marbre. Je préfère me souvenir de l'utilisation géniale de l'original par Stanley Kubrick dans Eyes Wide Shut. La deuxième partie est confondante, soumise à un tir d'artillerie digne d'un jeu vidéo basique... heureusement il subsiste quelques moments de quasi silence !

    Le lecteur est stupéfait : je ne vénère pas Murcof ? Non, pas encore. Pour l'instant je considère froidement le fossoyeur qui a capturé la belle Vanessa pour être labellisé grand artiste. Il n'y a donc rien à sauver ? Patience, il reste quatre titres.... j'ai gardé le meilleur pour la fin.

   Le traitement électronique de la troisième "Gnossienne" de Satie me semble mieux venu, étrange à souhait, sertissant le piano d'un orage magnétique brouillé. On entend vraiment mieux le piano, on comprend qu'il y a dialogue et là, oui, équilibre, recréation et non récréation. La gnossienne  sonne comme une double incantation mystérieuse. C'est très beau. Les "Variations pour la guérison d'Arinushka" du grand Arvo Pärt m'ont également ému. Le toucher sensible et aérien de Vanessa confère à la pièce une dimension supra-naturelle que Murcof prolonge bien, dans un travail à la Alva Noto, tout en finesse, mais aussi avec un crescendo puissant, comme le retour à la santé d'Arinushka, ce beat cardiaque qui illumine la composition si fragile retournant peu à peu à la beauté pure du piano et au silence. J'en viens maintenant au titre qui ouvre l'album, sans doute l'une des plus belles pages de piano de tous les temps, "In a Landscape" de John Cage. Le piano est magnifique, Murcof le sert enfin avec une certaine humilité, se contentant de le prolonger, de l'amplifier, de lui donner un arrière-plan évanescent de brouillards synthétiques, d'échos mystérieux. Il y a bien une tentation ornementale, orientale, vers 7 minutes, mais vite corrigée, estompée dans un bel étagement des perspectives sonores. Cette fois, je tire mon chapeau, j'admire la retenue, la compréhension de l'œuvre. Les deux compères nous proposent une belle relecture, une recomposition heureuse, respectueuse.

    La pièce pour piano de 1952 de Morton Feldman devient avec eux un cérémonial extatique, grave, vibrant. On avance sur un lac de cristal, dans le crépitement de micro-percussions, le halo des sonorités, puis ça s'accélère, le piano se rapproche, une pulsation emporte les motifs dans une série de glissades étranges. Une recomposition magistrale !

    Ce disque offre donc le meilleur... et le pire ! La recomposition est un art difficile, guetté par le kitsch ornemental, les afféteries, les complaisances, les tics à la mode. InFiné est un label original qui cultive trop l'originalité pour se tirer indemne d'une telle entreprise. Le label allemand Deutsche Grammophon, éditeur rigoureux des classiques, a réussi de son côté une série convaincante de recompositions avec ses "Recomposed by...". Allez y plonger vos oreilles.

   Soyons clair : dès que l'électronique cherche à enrichir l'original, c'est perdu, surtout quand les originaux sont de cette qualité !

   D'une certaine manière, les puristes ont raison : le piano se suffit à lui-même dans ces pièces écrites pour lui. À quoi bon lui ajouter quelque chose ? En même temps, l'aventure est tentante, elle est dans le meilleur des cas effort de rentrer dans l'œuvre pour accoucher d'une ou plusieurs de ses strates secrètes. Vanessa Wagner et Murcof ont relevé le défi : quatre réussites pour cinq échecs, après tout, ne les accablons pas !

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Paru en 2016 chez InFiné / 9 plages / 69' minutes environ.

Pour aller plus loin :

- Mon article sur La recomposition.

- Mon article sur Recomposed by Max Richter.

- IN C Remixed - L'âge de la recomposition

- "Piano Piece 1952" de Morton Feldman par Murcof et Vanessa Wagner :

Programme de l'émission du lundi 10 juillet 2017

Jaan Rääts : Piano sonata n°2 (p.  8 à 11,11'06) , extraite de Complete piano sonatas vol.1 (Naxos / Grand Piano, 2017)  Piano : Nicolas Horvath

Morton Feldman : Piano Piece 1952 (p. 6, 8'39, extrait de Statea (InFiné, 2016) par Murcof & Vanessa Wagner

Jaan Rääts : Piano sonata n°3 (p.  12 à 15, 6'48) , extraite de Complete piano sonatas vol.1 (Naxos / Grand Piano, 2017)  Piano : Nicolas Horvath

Lodz : Herbstzeitlosen / De la plus haute tour (p. 1  - 3, 8'20), extraits de Settlement   (Wildsilence, 2017)

Alva Noto : Xerrox Isola / Xerrox Solphaer (p. 6 - 7, 14'12), extraits de Xerrox Vol.3 (Raster Noton, 2015)

4 juillet 2017 2 04 /07 /juillet /2017 11:12
Jaan Rääts - Complete Piano Sonatas 1 par Nicolas Horvath

   Le Sacre de l'énergie

   Vous avez dit l'Estonie ? On vous répond au mieux Talinn... et Arvo Pärt dans le domaine musical. Les mélomanes avisés mentionneront peut-être Erkki-Sven Tüür. Mais qui, en France, prononcerait le nom de Jaan Rääts ? Pourtant, ce compositeur né en 1932, longtemps professeur à l'Académie de musique, est l'auteur d'un catalogue impressionnant, essentiellement dans le domaine instrumental : musique de chambre, pour orchestre, pour piano. Aussi la rencontre entre le pianiste Nicolas Horvath, ambassadeur fougueux de cet instrument et défricheur infatigable des musiques d'aujourd'hui, et Jaan Rääts était-elle quasiment inévitable, d'autant plus que l'estonien revendique hautement sa liberté musicale : « Je n'aime pas les systèmes rigides, affirme-t-il. J'aime absorber le matériau musical, le filtrer, développer son potentiel émotionnel là où c'est nécessaire. Je l'utilise comme un tremplin pour mon imagination... » Je ne m'évertuerai donc pas à lui accrocher une ou plusieurs étiquettes, ce à quoi se réduit parfois la critique musicale qui en profite pour nous assener ses derniers anglicismes agressifs, manière faussement innocente de nous prouver qu'elle est à la pointe de la pointe des nouveautés. Je vous invite tout de suite à la lecture du beau livret - bilingue dont notre belle langue - qui propose une analyse musicologique abordable, très juste. Pour ma part, au lieu de prendre les sonates chronologiquement comme le fait Ed Distler, compositeur et pianiste auteur du livret, je les aborderai au fil du disque.

   En effet Nicolas Horvath, qui a préparé ce premier volume avec le compositeur, a choisi de commencer son programme par la neuvième sonate. Le premier mouvement est comme un coup de tonnerre : répétitions obstinées d'accords, arpèges tourbillonnants, qui se résolvent par moments en micro séquences élégiaques vite emportées dans le déluge pianistique . Un hymne aux forces vitales qui n'exclut pas comme un éloge du mystère. Ô comme cette musique fait du bien, nouveau sacre du printemps pour le piano ! Le second mouvement reprend en mineur les thèmes du premier pour une promenade incantée par des boucles minimalistes et des afflux d'énergie : miracle d'une écriture libre, aérée, aux incroyables beautés mélodiques inattendues. Le dernier mouvement est au croisement des deux premiers, torrentueux, faillé par des staccatos puissants, des falaises de notes répétées : la puissance accouchant d'instants de grâce. Il y a du volcan chez Jaan Rääts. La musique jaillit comme un feu d'artifice sublime : quoi de mieux pour ouvrir un album ?  Les six minutes de de dixième sonate, en un seul mouvement, offrent comme un condensé de l'univers de Rääts : transitions abruptes, contrastes puissants, surgissements de sources vives avec arpèges éblouissants, moments de calme et d'ironie sereine, dissonances et répétitions explosives à faire pâlir de jalousie le pulse reichien. Cette musique est aux antipodes de la musique de salon. C'est une musique sauvage, une bête indomptée, fantasque et fascinante justement par le jeu de sa libre souplesse. C'est une musique généreuse, dispensatrice d'une joie extraordinaire !

   La suite de l'album reprend les sonates dans l'ordre, de la première à la quatrième. et l'on s'aperçoit, à l'écoute de la numéro 1, de la fantastique liberté à l'œuvre dès l'origine. Avec son premier mouvement qui court sur une seule ligne mélodique non accompagnée, comme un équilibriste grisé par sa folie, elle bouscule pourrait-on dire tous les attendus, tandis que le second déploie une veine sombre, très lente, dramatisée par de puissants accords plaqués et une sorte d'éclatement du tissu mélodique, paradoxalement enchantée par des retours lancinants, poignants. Le trio, comme le remarque Jed Distler, évoque en effet par moment la virtuosité ébouriffante des études pour piano mécanique de Conlon Nancarrow, mais disloquée par des bouffées extatiques et des accès de douceur, une cavalcade effrénée. La seconde sonate est tumultueuse à souhait, étincelante, obstinée, rageuse, et un brin mystérieuse, à mi-chemin du ragtime et de Janàček (oui, Jed Distler !). Avec un troisième mouvement noble et grave, à l'intensité croissante, d'une confondante beauté hypnotique !! La troisième sonate commence de manière dramatique par des accords hiératiques avant de développer une langueur vite réinvestie par une marche solennelle, alors que le second mouvement est vif-argent, espiègle canon qui cède la place à un adagio fragile et mystérieux, puis  un allegro étourdissant curieusement troué par quelques secondes à la Morton Feldman.

L'album se termine avec la quatrième sonate "quasi Beatles" : c'est un régal de virtuosité allègre, joyeusement dissonante parfois. Musique folle, qui martèle jusqu'à l'outrance certains motifs, en écho notamment à " A Day in the Life" de l'album Sgt Pepper's Lonely Hearts Club Band. Quelle jubilation ! Un orage magnétique, des gerbes éblouissantes !

   Un disque magnifique à la prise de son impeccable, servi par un Nicolas Horvath que l'on sent dans son élément, inspiré, serviteur passionné de l'énergie du Balte. À écouter sur une bonne chaîne si possible, il faut le répéter dans ce monde envahi par les formats compressés.

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Paru en 2017 chez Naxos, Grand Piano / 18 plages / 51' minutes environ.

Pour aller plus loin :

- un court extrait de la sonate n°4 en écoute ici.

- Nicolas Horvath joue Rääts  lors de la Nuit blanche à La Philharmonie de Paris. Une nuit blanche consacrée à Philip Glass, mais il y joue l'estonien à 35'55 et 1h12'31'' pour être précis.

Programme de l'émission du lundi 3 juillet 2017

John Cage : In a Landscape

Erik Satie : Gnossienne n°3 (Pistes 1 & 5, 16'37, extraits de Statea (InFiné, 2016) par Murcof & Vanessa Wagner

Jaan Rääts : Piano sonata n°10 (p. 4, 6'08)

                              Piano sonata n°1 (p. 5 à 7, 11'13), extraits de Complete piano sonatas vol.1 (Naxos / Grand Piano, 2017)  Piano : Nicolas Horvath

Norman Westberg : Homeset trunc (p. 2, 20'20), extrait de Jasper Sits Out (Room40, 2017

20 juin 2017 2 20 /06 /juin /2017 09:00
Jasmine Guffond - Traced

Un sensuel rêve post-humain  

   Deux ans après Yellow Bell, l'austalienne Jasmine Guffond publie son second disque, Traced, sur le même label berlinois sonic pieces. Sa musique est inspirée, nous dit-on, par la surveillance numérique et tous les logiciels de reconnaissance faciale et autres qui traduisent en algorithmes les manifestations humaines. Dès le premier titre, "Post Human", nous sommes plongés dans un univers étrange, saturé de palpitations, de surgissements inquiétants. Quelque chose vit, se perpétue. L'humanité n'est donc plus qu'un souvenir ? Cette musique électronique n'est toutefois qu'à demi-désincarnée, comme si elle conservait l'empreinte d'une présence. Une voix déformée, puis multipliée, hante "GPS Dreaming", curieuse composition post-industrielle minimaliste aux allures d'ambiante stratosphérique dans sa dernière phase. "Vision Strategy Coordinators" souffle une musique glaciale, idéale pour un film d'horreur dans un monde dévasté. La voix dévocalisée - si l'on peut dire - joue dans les interstices et les respirations de ce palais des miroirs. Tout se fragmente, éclate en micro éclats sonores dans "Swan Song", mais plusieurs couches viennent adoucir l'atmosphère, souvenirs de saxophones, drones dématérialisés autour d'un cercle de pointillés, comme le toucher sensuel d'êtres machiniques. Jasmine Guffond sait faire sourdre de ce monde électronique un trouble orgasmique, une douceur pénétrante. Ce chant du cygne nous envahit progressivement, nous émeut par son élégante beauté élégiaque. "Say Yes" s'inscrit dans cette finesse d'écriture. Les voix s'enroulent autour des boucles claires des synthétiseurs comme un nouveau chant des sirènes nageant parmi les drones et les écueils. Le dernier titre, "Boundless informant", est plus paresseux : l'impression d'un voyage en train, à base de drones et de cliquetis, assez monotone, avec un fondu lancinant de voix et de claviers. Dommage, car les autres titres valent vraiment le détour.

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À paraître en juillet 2017 chez sonic pieces / 6 titres / 45 minutes / Vinyle et numérique

Pour une fois je suis en avance...

Pour aller plus loin :

- une vidéo de "Vision Strategy Coordinators" :

En bonus, ce très beau titre extrait de son premier album, Yellow Bell :

Programme de l'émission du lundi 12 juin 2017

Mendelson :  La Carrière / Les Héritiers (Pistes 1 & 2, 9'06), extraits de sciences politiques (Ici d'Ailleurs, 2017) 

Jasmine Guffond : Post Human / GPS Dreaming (p. 1 - 2, 14'06), extraits de Traced (sonic pieces, 2017)

Alva Noto : Xerrox Helm Transphaser / Xerrox 2ndevol (p. 2 - 3, 10'), extraits de Xerrox vol. 3 (Raster-Noton, 2015)

Yair Elazar Glotman & Mats Erlandsson : Corneliean Cities / Orchid Sedation (p. 1 - 2, 12'17), extraits de Negative Chambers

Erik Satie : Ogives (p.6 à 9, 7'27), extraits des Œuvres complètes pour piano vol.1 (Naxos / Grand Piano, 2017)  Piano : Nicolas Horvath

Programme de l'émission du lundi 19 juin 2017

Jaan Rääts : Piano sonata n°9 (p. 1 à 3, 8'34), extrait de Complete piano sonatas vol.1 (Naxos / Grand Piano, 2017)  Piano : Nicolas Horvath

Christoph Berg : Prologue / Conversations / Memories (p. 1 à 3, 13'12), extraits de Conversations (sonic pieces, 2017)

Orson Hentschel : Electric Stutter / Montage of bugs (p. 1 - 2, 11'35), extraits de Electric Stutter (Denovali Records, 2017)

Jaan Rääts : Piano sonata n°1 (p. 5 à 7, 11'13), extrait de Complete piano sonatas vol.1 (Naxos / Grand Piano, 2017)  Piano : Nicolas Horvath

Jasmine Guffond : Swan song (p.4, 10'57), extrait de Traced (sonic pieces, 2017)

8 juin 2017 4 08 /06 /juin /2017 14:20
Dan Joseph - Electroacoustic works

   Totalement inconnu en France, Dan Joseph n'est pourtant pas un nouveau venu. Batteur de la scène punk à Washington, il se signale pendant les années 1980 dans le milieu des musiques expérimentales, produisant des œuvres ambiantes-industrielles pour diverses maisons de disques indépendantes aux États-Unis et à l'étranger. Dans les années 90, il étudie au fameux Mills College, en Californie, sous la houlette notamment de deux musiciens bien présents sur ce blog, Alvin Curran (voir notamment l'article précédent) et Terry Riley. À la fin des années 90, il adopte le dulcimer à cordes frappées, qui devient son instrument fétiche, et fonde son propre ensemble de chambre, le Dan Joseph Ensemble. Il poursuit une carrière de soliste et d'improvisateur, écrit et se consacre à des créations musicales mensuelles autour de l'écologie et la méditation.

   Les deux cds publiés sous le titre Electroacoustic Works font évidemment la part belle au dulcimer à cordes frappées, devenu un instrument électroacoustique qui sert de source à des collages sonores, à des installations multi-canaux. Le premier cd s'ouvre avec "Set of Four", une composition de 2008 en quatre parties, quatre études dont la plus longue n'excède pas huit minutes et demie. Le dulcimer frappé ponctue chaque étude de quelques notes répétées à intervalles plus ou moins réguliers, le dulcimer retraité en nappes stratifiées, oscillantes, constituant la matière sonore principale, d'où la surprise d'entendre cet instrument plutôt étiqueté "folk" dans une musique électroacoustique entre ambiante et expérimentale. "Trio I", deuxième des quatre études, dépayse encore davantage par ses boucles serrées, la dimension sidérale d'une musique qui cette fois évoque la musique concrète par ses nuages sonores, la dimension particulaire de ses traînées lumineuses légèrement ponctuées par un instrument méconnaissable. "Trio II" semble revenir aux cordes frappées, à l'instrument dans sa pureté originelle, proche de la harpe, mais des craquements, une saisie précise des touchers, des frappes, des frottements sur la caisse, nous entraîne dans une étrange danse, dans une série de dérapages, d'étirements fascinants.  La dernière partie joue subtilement du contraste entre cordes pincées ou frappées, cristallines et résonnantes, et un arrière-plan ambiant animé de vagues douces, puis en partie recouvertes par l'instrument cette fois joué à l'archet. Indéniablement, "Set of Four" est une œuvre originale et belle. Elle me fait parfois penser au travail d'un autre compositeur américain, Duane Pitre, qui détourne, embarque dirais-je, lui aussi des instruments traditionnels dans des formes et des ambiances totalement nouvelles.

    Deux pièces plus longues, de près de vingt minutes chacune, succèdent à ces études. Titrées " Dulcimer Flight (El)" et "Dulcimer Flight (Corvalis)", elles se présentent comme deux variations, deux vols de dulcimer à base de trémolos constants et de drones harmoniques entrecoupés de déchirements bruitistes, de froissements, chuintements. On entend les sons se tordre, se transformer. Magnifique travail sur la micro tonalité, avec des passages d'une beauté hallucinante, des intégrations d'enregistrements de terrain particulièrement convaincantes ! "El" ménage moments ambiants assez calmes, méditatifs, et longs décollages à l'archet dans des arrachements sonores extraordinaires. "Corvallis" joue plus sur les continuités, les étirements, sur un fond de bruits d'eaux, avec des goulots d'étranglement dans des aigus tenus, et le dulcimer employé comme une vinâ indienne dans le dernier tiers de la composition. On flotte dans le bonheur des sons vibrants tandis qu'un chien aboie très loin dans les forêts harmoniques.

   Le deuxième disque est tout entier occupé par une pièce de 2005, "Periodicity piece #6", de plus d'une heure. Comme son titre l'indique, elle travaille la notion de périodicité, un bip électronique ponctuant le morceau toutes les 17 secondes, un diapason toutes les 44 secondes et un metallophone javanais chaque minute. Si le premier intervalle entre les deux premiers bips est rempli par un quasi silence, les intervalles suivants varient les textures, à partir d'échantillons de sons tenus par une clarinette, un tuba, un violoncelle, un trombone, un violon. À notre insu, un rythme se crée, accueillant les subtiles variations, les surprises sonores. La pièce devient un immense collage, un patchwork envoûtant qui réinvente la durée. Plus rien ne pèse, les sons s'élèvent et disparaissent, quand bien même le voyage est perturbé après dix-sept minutes par des échappées et déflagrations déchirantes, tant la trame est solidement installée, richement brodée par les nappes d'un synthétiseur qui s'est invité en cours de route. Une imperceptible oscillation semble animer cette toile sereine... dont la durée première était de six heures, car il s'agissait au départ d'une installation présentée à la Diapason Gallery (justement !) de New-York.

   Au total, un double album splendide, qui confirme la vitalité et l'inventivité des musiques contemporaines les plus exigeantes.

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Paru en 2017 chez XI Records / 2 cds / 7 titres / 2 heures 12 minutes

Pour aller plus loin :

- le disque en écoute et en vente :

- la vidéo officielle du premier titre, "Opening" :

Programme de l'émission du lundi 15 mai 2017

Moinho : The Keys / Elastikanimal (Pistes 2 & 3, 14'), extraits de Elastikanimal (1631 Recordings, 2017)

Le Ciel brûle :

* Dead : Bad Lashes / Split Dreams / Flowerbag (p. 2 - 3 - 5, 14'40), extraits de Voices (Manic Depresion Records / KDB Records, 2016)

Grande forme :

* Dan Joseph : Dulcimer Flight (El) (cd1, p. 4, 18'23), extrait de Electroacoustic Works (XI Trecords, 2017)

A Winged Victory for the Sullen : All Farewell are sudden (p.7, 7'35), extrait du disque sans titre (Kranky, 2011)

Programme de l'émission du lundi 22 mai 2017

L'Intégrale : ou quasiment...

* Dan Joseph : Periodicity piece #6 (cd2, piste unique, 60'), extrait de Electroacoustic Works (XI Trecords, 2017)

Programme de l'émission du lundi 29 mai 2017

Brian Eno : The Real (p. 6, 6'55), extrait de Drums between the Bells (Warp records, 2011)

Michael Vincent Waller : L'Anno del Serpente / Per Terry & Morty I & II (p. 1 - 3 - 4, 11'), extraits de Five Easy Pieces (2014)

Moinho : Movements & Variations (for Satie) / Du vent dans les branches (p. 2 - 3, 5'50), extraits de Baltika  (Arbouse Recordings, 2012)

                         Flahr (p.7, 4'59), extrait de Elastikanimal (1631 Recordings, 2017)

Grande forme :

* Dan Joseph : Dulcimer Flight (Corvallis) (cd1, p. 4, 18'23), extrait de Electroacoustic Works (XI Trecords, 2017)

1 juin 2017 4 01 /06 /juin /2017 16:00
Terry Riley (2) : les quatuors de la nuit cadencée
 Nouvelle publication d'un article du 31 juillet 2007, remanié, avec illustration sonore. 
   Terry Riley a longtemps refusé de composer des œuvres rentrant dans les catégories occidentales. Pas question d'écrire des quatuors à cordes... jusqu'au jour où la rencontre avec David Harrington, premier violon et meneur du Kronos Quartet, l'amena à réexaminer la question. Par amitié, il répondit aux instances de David, et ainsi naquirent les quatuors rassemblés sous le titre Cadenza On The Night Plain, sortis en 1988 chez Gramavision. Terry Riley s'imposait d'emblée dans ce domaine difficile. Explorant les propriétés spirituelles, pour ainsi dire, des cordes, et se servant de sa maîtrise du chant indien, il parvint à une synthèse étonnante entre la forme quatuor à l'occidentale et le raga indien.
   L'année suivante, la collaboration avec le Kronos Quartet débouche sur la parution d'un double album, Salome dances for peace, chez Elektra / Nonesuch. Salome ne dance plus pour le tétrarque Hérode Antipas. La fille d'Hérodiade ne danse plus pour demander la tête de Jean-Baptiste, non, c'est une autre histoire qu'imagine Terry dans les notes qui accompagnent cette longue oœuvre. Peu importe à vrai dire, la musique est là pour prouver qu'il s'est approprié la forme quatuor pour en faire un voyage spirituel.
   En écoute ci-dessous : "G-Song", extrait de Cadenza On The Night Plain
 
Terry Riley (2) : les quatuors de la nuit cadencée

Un extrait de Salome dances for piece :

23 mai 2017 2 23 /05 /mai /2017 14:17
Alvin Curran / John Adams - Illuminations musicales

Nouvelle publication d'un article paru le 13 septembre 2008, remanié.

Des Canti Illuminati à Light over water

Quatrième album d'Alvin Curran, sorti en 1982 chez Fore, Canti Illuminati a été heureusement republié en 2002 chez  Fringesrecordings, label italien dont le site Internet ne fonctionne malheureusement pas. Deux morceaux autour de vingt-cinq minutes chacun constituent cette oeuvre extraordinaire, ce long voyage rimbaldien dans la mer des sonsL'album s'ouvre d'ailleurs sur l'évocation d'un univers maritime, avec des cornes de brume. Embarquement pour le pays de la voix reine, dérivante et délirante, parfois voix de gorge à la David Hykes ou à la Terry Riley. La voix d'Alvin, en solo ou démultipliée, tisse une nappe ondulante dans laquelle le synthétiseur ainsi que divers échantillons  viennent se couler pour nous entraîner dans la musique illuminée. Des nuées de voix viennent à la surface agitée par les pulsations électroniques, dans un mouvement puissant et caressant. C'est un hymne à la vie toujours renaissante, qui brasse et intègre tous les éléments : on y entend même brièvement  le père d'Alvin chanter à l'âge de 75 ans une chanson yiddish à l'occasion d'une réunion familiale. L'électronique ici devient humaine, est un processus au service de la voix vivante. Incarnée, elle magnifie le surgissement miraculeux des sons, la jeunesse rayonnante d'une oeuvre qui, si elle appartient à l'évidence à la mouvance psychédélique, n'a rien perdu aujourd'hui de son souverain naturel. La musique est toujours authentiquement pour Alvin une aventure dans laquelle on se jette à corps perdu, un viatique qui transporte et transfigure celui qui s'y abandonne. Loin des écoles et des sectarismes, elle est à la fois individuelle, composée et interprétée par le seul Alvin (voix, synthétiseur, piano et bande magnétique), et universelle comme peut l'être un raga acoustico-électronique. Aussi est-elle un classique, dans le sens de plus noble du terme, sans âge, dans sa beauté improvisée au bord du temps. Un disque indispensable. Merci encore, Alvin.
Prolongements
- le
site d'Alvin Curran, sur lequel vous trouverez un (trop) court échantillon des Canti,dans la section "Listen".
- un extrait des Canti Illuminati :

Alvin Curran / John Adams - Illuminations musicales

   L'année suivante, en 1983, John Adams - en même temps que Shaker Loops en 1987 chez New Albion Records - publie Light over water, une symphonie pour cuivre et synthétiseurs, une de ses meilleures compositions. On y retrouve l'influence de Steve Reich, transfigurée par une écriture à la fois légère et ciselée des textures sonores.

   Les vidéos sont illustrées par des œuvres du peintre russe Vladimir Kush (né en 1965).

 

 

15 mai 2017 1 15 /05 /mai /2017 17:22
Moinho - Elastikanimal

Douces et discrètes musiques...

   Moinho, mot portugais signifiant "moulin", est le nom du projet du pianiste Franck Marquehosse. Après son premier album Baltika sorti en 2012, il nous propose Elastikanimal, titre énigmatique a priori, qui renvoie, nous dit-on, au personnage du roman d'Édith Azam, Du pop corn dans la tête. Le piano est parfois ici accompagné d'un quatuor à cordes, ou épaulé voire remplacé par le vibraphone ou le marimba de Stéphane Garin. C'est peut-être le piano, l'animal élastique du titre. Les mélodies sont dépouillées, volontiers un peu répétitives. Rien de démonstratif. Voilà une musique intimiste qui se situe dans "l'entre-deux", dans "Les Lointains", sans effet, sans électronique. Comme un retour aux sources limpides du lyrisme. On pense en l'écoutant à des pianistes comme l'américain Dustin O'Halloran sur Vorleben ou Lumiere, ou l'allemand Nils Frahm. Pourquoi la musique devrait-elle nous abrutir, nous submerger de décibels, d'électricité ? Pourquoi devrait-elle se faire bruit ? Le piano de Moinho est parfois comme amorti, assourdi, il vient de l'intérieur. Nous avons besoin aussi de douceur, nous avons terriblement besoin de douceur. De simplicité aussi. On a envie de se laisser porter par des mélodies que certains trouveront trop évidentes, à tort. "Elastikanimal" double le piano par le vibraphone ou le marimba, d'où un petit côté reichien qu'apprécieront tous les admirateurs de Steve. Ce qui compte, c'est l'émotion, et elle est là, à chaque ponctuation de ce phrasé qui n'est pas sans évoquer les ondulations minimalistes. Justement, le titre huit s'intitule "Les Ondes". Il s'abandonne aux cordes suaves, divinement mélancoliques, de cette mélancolie qui, loin de nous déprimer, exalte notre sensibilité, nous réapprend la majesté tranquille de la beauté. "Cairn" revient à un friselis pianistique délicat, prolongé par les cordes langoureuses, qui suspendent l'attention au beau milieu de la composition avant de développer des variations plus fortes, plus prenantes, comme la promesse d'un disque à venir après les staccato finaux. Envoûtant, ce dernier titre !

   Savourons ces instants arrachés à la fureur de nos sociétés trépidantes.

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Paru en 2017 chez 1631 Recordings  (parution numérique) / 9 titres / 43'

Pour aller plus loin :

- le disque en écoute et disponible sur bandcamp :

- "Cairn" en écoute ci-dessous :

Programme de l'émission du lundi 8 mai 2017

Son Lux : Prologue / Break / Weapons (Pistes 1 à 3, 8'40), extraits de At War With Walls and Mazes (anticon, 2008)

Carl Craig : Theo Parrish - Falling up / Psyche - From beyond / paperclip People - Throw (cd1 / P. 8 - 10 - 5, 19'), extraits de Sessions (!K7 Records, 2008)

Emanuele Errante : leaving the nowhere / counterclockwise (p. 1 - 3, 13'40), extraits de time elapsing handheld (Karaoke kalk, 2011)

Richard Skelton : Grey-back (cd1 / p. 7, 14'41), extraits de Verse of Birds (Corbel Stone Press, 2012)

Published by Dionys
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