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Musiques Singulières

    Prendre le temps des musiques d'aujourd'hui différentes (plus ou moins selon l'humeur !), avec une certaine prédilection pour des formats plus longs. Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes.
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 

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27 août 2015 4 27 /08 /août /2015 14:00
Oiseaux-Tempête - Ütopiya ?

   Un an après leur premier album sans titre, les quatre musiciens d'Oiseaux-Tempête - petit rappel : Frédéric D. Oberland (guitare électrique, mellotron, piano, énergie noire etc.), Stéphane Pigneul (basse électrique, guitares, échantillonneur, synthétiseur analogique, machine percussive), Ben Mc Connell (batterie, percussion) et Gareth Davis (clarinette basse) -, nous plongent dans leur second rêve sombre, Ütopiya. Il est placé sous l'égide d'Andréi Tarkovski, avec une épigraphe extraite de Nostalghia, épigraphe placée au centre du livret entre deux photographies en noir et blanc, la supérieure représentant le décor néo-classique d'une villa greco-romaine, l'inférieure quelques derviches tournant lors d'une de leurs danses extatiques : « Il faut faire entrer le bourdonnement des insectes. Il faut emplir nos yeux et nos oreilles de choses qui soient le début d'un grand rêve. Quelqu'un doit crier : "Nous bâtirons des pyramides." Peu importe si nous ne les bâtissons pas. Il faut nourrir le désir et étirer notre âme dans tous les sens comme un drap infini. » C'est l'inspiré Erland Josephson qui profère ce discours vingt-deux minutes avant la fin du film. Leur musique ne se comprend pas sans cette référence, passée sous silence (ou réduite à la seule mention du nom du cinéaste) dans la plupart des compte-rendus, tant on est habitué à ce que la musique, après tout, ne soit que distraction, divertissement. Or, Ütopiya ?, dès la photographie de couverture de l'album, invite à une autre écoute, à une véritable attention. Impossible aussi de ne pas être frappé par la photographie de la pochette, ce navire gîtant sur bâbord, à demi immergé : image d'un naufrage, d'un échouement peut-être en résonance avec leur virée grecque de l'an dernier, d'où l'idée que l'utopie est à l'ordre du jour pour sauver le monde du chaos dans lequel le plonge la financiarisation outrancière orchestrée par les plus riches. Si vous regardez la fin de Nostalghia, c'est à peu près d'ailleurs la teneur de la harangue de Josephson, qui s'en prend aux "normaux" pour les inviter à accueillir les "anormaux", à enfin les entendre...Et la musique me direz-vous ?

Erland Josephson en prédicateur dans "Nostalghia".

Erland Josephson en prédicateur dans "Nostalghia".

   Tranquille, lourde, puissante, illuminée par la beauté des guitares électriques, elle est certes dans la mouvance post-rock, mais elle a quelque chose de méditatif, de recueilli, de poignant qui en fait un chant d'amour au monde. Dès "Omen : Divided we fall", la guitare plane magnifiquement sur la ligne percussive de roulements légers de caisse, épaulée çà et là par la clarinette basse et le saxophone qui lui donnent une chaleur bienveillante. La montée post-rock est très lente, peu sensible, redescend sur des sons de rue, probablement de manifestations, renvoyant au titre : « Prédiction : Divisés nous chutons. » "Ütopiya" poursuit ce chemin de lumière trouble, avec le texte prophétique du poète turc Nazin Hikmet que je traduis ici (merci de me signaler maladresses ou erreurs) :

« La terre se refroidira,

étoile parmi les étoiles,

et l'une des plus petites,

touche dorée sur velours bleu -

Je veux dire ceci, notre grande terre

Cette terre se refroidira un jour,

Pas comme un bloc de glace,

Ou même comme un nuage mort

Mais comme une noix vide elle suivra son cours

Dans l'espace d'un noir absolu

 

Vous devez en faire votre deuil dès maintenant

Vous devez éprouver ce chagrin maintenant

Car le monde doit être aimé à ce point

                   Si vous souhaitez pouvoir dire "J'ai vécu"...

 

Je me tiens dans la lumière qui avance,

Les mains affamées, le monde si beau...

Mes yeux ne peuvent se rassasier des arbres -

Ils sont si chargés d'espoir, si verts.

 

Une route ensoleillée court parmi les mûriers,

Je suis à la fenêtre de l'infirmerie de la prison.

Je ne sens pas les médicaments -

Des œillets doivent être en fleur non loin.

 

C'est le chemin :

être capturé n'est pas le problème,

Le problème est de ne pas capituler. »

   On rentre dans la tourmente, les claviers se déchaînent parfois, l'émotion brûle l'espace sonore. Oiseaux-Tempête donne sa pleine mesure ! "Someone must shout that we will build the pyramids", titre pris au discours d'Erland Josephson, est comme ces battements d'oiseaux lourds qui déchirent le ciel dans les lueurs annonciatrices du désastre. Basse obsédante, intrication guitare-saxo en boule mélodique ressérrée, brèves déflagrations fulgurantes, grondements contenus : une musique inspirée, laissant la rage monter, couver, venir enfin en vagues noires d'une incroyable puissance tourbillonnante, aspirante, vortex de feu se résorbant en traînées éraillées et en quelques doux accords de guitare.

   La suite ne déçoit pas. "Fortune Teller" est un chant grave incanté par le piano et le saxophone élégiaque notamment (difficile d'identifier les nombreux instruments de nos compères !!). "Yallah Karga", présenté comme un chant de danse, est un bref mixage énorme de sons divers amalgamant prière et rock épais. "Soudain le ciel" - enfin un titre en français, et si beau -, lentement scandé par la batterie, fait partie de ces hymnes déchirés que j'aime tant chez eux. Une matière vivante, levante, portée à l'incandescence ou presque prête à s'éteindre, d'une langueur soudain travaillée par des riffs magnifiques, assauts hallucinés, désespérés vers un ciel porteur de foudre anthracite. C'est évidemment à écouter très fort, comme une musique d'extase ravagée, superbe et bouleversante. "I terribli infanti" - inutile de souligner que je suis très sensible à la diversité linguistique des titres, pas bêtement uniformément anglais - est un intermède à la beauté désolée d'une humble douceur piquetée de paillettes électriques et de bruits domestiques. "Portals of tomorrow" commence plus sombrement, miné par des traînées descendantes qui recouvrent un discours en voix extérieure peu audible. Très vite, les guitares montent au créneau, la saxophone en sous-bassement. Matière en fusion, fracturée de vrilles, de pulsions sourdes, tandis que s'entendent des manifestants à l'arrière-plan. Et c'est reparti dans une transe électrisée brisée net pour une coda lointaine. "Requiem for Tony" s'ouvre sur des voix dans un environnement sonore à la Philip Glass dans Einstein on the beach avant l'irruption d'un rythme marqué, habillé d'un mellotron ample à la King Crimson : étonnante, cette pièce ! Puis les voilà qui boivent à notre santé avec "Aslan Sütü" : moment apaisé, crickets (?), plus rien n'importe que la beauté du soir sur les ruines du monde.

   Un peu plus de vingt-deux minutes pour le dernier titre, enregistré en concert à Saint-Merry. Ce "Palindrone series" faisait partie d'une bande-son originale accompagnant une performance cinématographique de l'artiste australien Karel Doing. La tempête peut, après un févreux échauffement, se déchaîner à loisir, gronder, mugir, zébrer l'espace de rafales, se ramasser en boules d'énergie noire, revendiquer sa liberté folle, sa déréliction magnifique et souveraine au long d'une dérive finale éblouissante. « Les plus beaux chants sont des chants de revendication. » disait Léo Ferré sur la fin de Préface. Phrase valable pour la musique en général, plus belle de vouloir étirer nos âmes dans tous les sens comme ici, avec cette générosité débridée, exaltante en dépit du fond sombre.

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Ütopiya, paru  en 2015 chez Sub Rosa / 11 pistes / 77 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- les deux premiers titres en écoute, sur le site de soundcloud :

- Un extrait du concert pendant la projection de Karel Doing :

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23 juillet 2015 4 23 /07 /juillet /2015 17:41
Michael Mizrahi - The Bright Motion

   Le pianiste Michael Mizrahi, un des membres fondateurs de l'Ensemble NOW,  a rassemblé dans ce disque paru en 2012 des pièces pour piano solo composées entre 2008 et 2011, certaines composées spécialement pour le pianiste, et deux pour cet album. Il précise dans le livret que, si le piano a pu sembler moins en faveur à la fin du vingtième siècle - ce qui me paraît assez discutable - il a retrouvé toute sa place, paraissant particulièrement apte à servir les nouvelles musiques, ce à quoi les lecteurs de ce blog ne peuvent qu’acquiescer en raison du nombre d’articles consacrés à la musique contemporaine pour piano dans ces colonnes.
   "Unravel" (2010) de Patrick Burke joue avec une cellule de trois notes répétées, reprises en écho, prolongées d'arpèges qui s'effilochent en belles traînées brillantes, tournent et cascadent jusqu'à ce que des notes graves reprennent le fil, donnent à la pièce une forte allure tout en contrepoints martelés entre aigus et graves. Une chevauchée haletante se développe, puissante, pour revenir au motif initial, repris en boucles avant une résolution lumineuse et calme. Je ne sais pas pourquoi, n'ayant pas avec moi mes disques, l'atmosphère m'évoque celle des compositions de Peter Garland. Un beau début de disque, en tout cas !

   "Computer waves" (2011) de William Britelle, compositeur de musique électro-acoustique installé à Brooklyn, est une sorte de mouvement perpétuel très animé, virtuose, une série de vagues qui se résorbent en goutelettes avant une accalmie, un ralenti élégiaque, puis une reprise énergique et syncopée.

   Le titre éponyme de Mark Dancigers (Extraits de ces œuvres ici), en deux parties (2007 pour la II, 2011 pour la I), est à mon sens le sommet de l'album, le plus long aussi avec plus de dix-huit minutes. La première est vaporeuse, aérienne et gracile, mais les graves et les mediums la rendent plus sérieuse, rêveuse. Des accords arpégés se succèdent, tantôt dans les aigus, tantôt dans les autres registres. Jeux d'eaux subtils, frémissants, qui élèvent une muraille de plus en plus impressionnante d'où s'échappe ensuite une sublime mélodie. On revient au thème initial, approfondi, décanté, avant une nouvelle avancée mélodique solennelle et magnifique, plusieurs fois reprise et prolongée d'un friselis délicat dans les aigus. "The Bright Motion I" est décidément une splendeur. La deuxième partie ne déçoit pas. Commencée sur le friselis de la première, elle avance d'abord par une série d'hésitations, prend une tournure presque orchestrale, écartelée entre des aigus virtuoses et des basses profondes, en un long crescendo qui cède la place à un moment plus calme, facétieux dans les aigus, mais aussi à nouveau puissant dans les médiums : éblouissant moment de piano qui, comme par une pirouette, nous dépose sur le sable de nos rêves enfouis.

   Premier mouvement en écoute ci-dessous :

   Les "Four pieces for solo piano" de Ryan Brown sont quatre quasi miniatures explorant surtout le registre aigu du piano, avec quelques incursions dans les médiums. Petits bijoux surprenants, prenants, qui tirent des feux d'artifice délicats, amusants, dansants même. Il y a beaucoup d'humour dans ces piécettes aussi rafraîchissantes que mystérieuses !

   "Faux Patterns" (2010) de John Mayrose se situe quelque part entre Morton Feldman et William Duckworth, gravitant gravement autour de deux notes dans une atmosphère brumeuse. Moment magique, hors du temps...

  Le programme se termine avec la "First ballade"(2008) de Judd Greenstein, membre actif de l'Ensemble NOW. Une cellule répétée de quatre notes bute sur une note isolée, tenace, s'augmente et se fragmente : tourbillons, les graves se déchaînent, les médiums cavalcadent, la pièce coule alors avec une belle évidence, se développe en une longue phrase mélodique colorée, animée de grondements sourds, aérée par des moments plus doux avant de reprendre un cours labile et de se résoudre en quelques calmes accords.

   Un très beau programme pour se réconcilier avec la musique contemporaine, beaucoup plus audible qu'on ne le dit quand on prend le temps de sortir des chapelles "intégristes" qui ont tant fait pour sa déplorable image.

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The Bright Motion, paru  en 2012 chez New Amsterdam Records / 10 pistes / 52 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- l'album en écoute sur bandcamp (où l'on ne trouve que la version numérique à télécharger ; pour le vrai cd, passez par les plate-formes habituelles, le disque est disponible) :

Le pianiste Michael Mizrahi

Le pianiste Michael Mizrahi

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15 juillet 2015 3 15 /07 /juillet /2015 11:05
Michael Vincent Waller (2) : Douze pièces faciles pour piano
Michael Vincent Waller (2) : Douze pièces faciles pour piano

   Parus respectivement en février et septembre 2014, ces deux albums numériques feraient idéalement un beau cd de piano, douze pièces pour 41 minutes ; mais rien ne semble prévu pour le moment, il faut se contenter du seul double cd de Michael Vincent Waller édité, The South Shore. C'est d'ailleurs en me documentant pour critiquer cet album que j'ai découvert la musique pour piano solo de ce jeune compositeur new-yorkais.

   Five easy pieces m'a conquis d'emblée. La première pièce, L'Anno del serpente présente une mélodie lumineuse, avec en contrepoint une ligne de basse montante. C'est une belle montée coupée par des mesures interrogatives, une ascèse joyeuse avec des moments introspectifs magnifiques soulignés par les graves en miroir. Le thème initial est repris et varié deux fois, menant l'auditeur jusqu'aux rivages émouvants de l'inconnu. Dans sa limpidité, c'est une pièce inoubliable. "Ninna Nanna" est une pièce tintinnabulante hypnotique qui devrait plaire beaucoup à Melaine Dalibert. D'un minimalisme radical, elle semble léviter sur place, nous laissant chaque fois sur le seuil d'on ne sait quoi, puis le rythme s'accélère, on est dans un vortex, mais la dernière phase reprend le thème sur un rythme un peu plus lent, impavide, sonnant une incessante éternité. Les troisième et quatrième pièces, "Per Terry e Morty I & II" sont un double hommage à Terry Jennings et Morton Feldman. En I, la main droite égrène ses notes une à une tandis que la main gauche lui répond par des groupes de trois graves avant de laisser la droite continuer son chemin pour lui répondre dans les mediums cette fois dans un fascinant jeu de croisements. En II, l'attaque est forte, les graves martelés soulignant une mélodie au parfum discrètement orientalisant qui revient en boucles insistantes, prolongées par des échappées dans les graves extrêmes tandis que le rythme se ralentit avant qu'une ultime variation ne dépayse la mélodie. Ce cycle s'achève avec "Acqua santa", interprété par Jenny Q. Chaî (les quatre premières l'ayant été par Megumi Shibata). Pièce mystérieuse, solennelle, qui se déploie avec une décence grave, jouant des ralentis et des accélérations de manière imprévisible. Mystère de l'apparition de l'eau, calme ou impétueuse, épaissie de reflets, traversée de courants qui la répandent, diverse et même pourtant comme le dit le retour final au premier surgissement.

    Cinq pièces qui vont droit à l'âme, ou à ce qui en nous appelle la fraîcheur d'une profondeur.

   Les sept miniatures de Seven easy pieces ne sont pas moins réussies. Interprétées par Marija Ilic, elles ont une beauté gracile et forte à la fois qui les fait aimer tout de suite. "Return from the Fork", la III placée en première position, suit une ligne descendante hésitante avant d'être confortée par de brefs forti et des poussées loquaces, se ramifiant à chaque bifurcation, plus savante que ne le laisse croire son apparente simplicité. "Vocalise", la II, bondit, virevolte sur des graves, s'étourdit dans une danse qui prend les allures d'une transe brusquement cassée par un retour à plus de sagesse. C'est délicieux et un brin malicieux ! "Golden Fourths" suit son chemin rapide dans les aigus, s'échevèle sur une ligne de basse obstinée. "Couplet", la IV, revient à une tonalité plus grave, plus lente, mais elle est parcourue de frissons rapides comme une eau effleurée par le vent. "Drops of Light", la V, est digne de son titre, égrenant chaque note comme un goutte de lumière sur un fond de notes graves et lentes, puis tournant autour de certaines d'entre elles. "Requests", la VI et la plus courte, est une série d'arpèges glissants comme des interrogations facétieuses. Enfin, "Octogonal Etude", la VII, joue de quasi dissonnances par le contraste répété entre un court bloc mélodique de trois notes et sa réponse par quatre notes voilées d'un halo d'harmoniques, suivies à deux reprises d'un court développement rapide.

  Deux cycles magnifiques où chaque pièce est comme l'offrande d'un secret simple et sacré.

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Five easy pieces et Seven easy pieces, seulement téléchargeables sur bandcamp, parues  en 2014 / 5 et 7 pistes / 41 minutes

Pour aller plus loin :

- les sept miniatures de Seven easy pieces, interprétées par Marija Ilic :

Programme de l'émission du lundi 6 juillet 2015 (dernière avant la reprise en septembre)

SKnail : All good things / suspended (Pistes 8 - 9, 10'45), extraits de Snail Charmers (Unit Records, 2015)

Baudoin de Jaer : Crocus III Les bois fendus (p. 1, 16'19), extrait de Crocus (Sub Rosa, 2014)

Oiseaux-tempête : Soudain le ciel / I Terribili Infanti (p. 6 - 7, 13'), extraits de Ütopiya (Sub Rosa, 2015)

Rutger Zuydervelt & Dirk Serries : Buoyant One (p. 1, 10'25), extrait de Buoyant (Consouling Sounds, 2014)

 

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6 juillet 2015 1 06 /07 /juillet /2015 15:06
Yannis Kyriakides (4) - Resorts & Ruins

   Resorts & Ruins, sorti en 2013, rassemble trois créations sonores alliant chant ou texte dit, ces voix se rattachant à la tradition chantée orientale (turque, chypriote) ou occidentale (opéra baroque), et électronique. Je continue donc mon exploration des univers de Yannis Kyriakides et Andy Moor, le premier ici en solo comme pour l'article précédent. Je précise que je ne rends compte que de la dimension sonore fixée sur le disque, aucunement des installations qui les accompagnent.

   "Covertures" est une série de trois portails introducteurs placés en position 1, 3 et 5 de l'album, trois murs de sons  créés pour le pavillon néerlandais à la Biennale de Venise de 2011. Il s'agit de surimpressions sonores de fragments figés de l'opéra de Monteverdi Le Couronnement de Poppée, de sons de foules liés à un opéra devenu imaginaire et de sons électroniques - claviers proches ou lointains, drones. "Coverture I" est sectionné par la voix féminine d'Ayelet Harpaz annonçant "Open" et "Close" à intervalles indéterminés. L'effet est celui d'une distanciation radicale, d'une étrangeté absolue. Comme des trous de mémoire qui décousent la trame rassurante pour faire flotter les débris rémanents au gré d'un caprice supérieur. "Coverture II" prend une allure plus ambiante, avec une texture épaissie, une continuité retrouvée. L'auditeur est propulsé dans la foule elle-même fondue dans une masse de sons électroniques en allée vers un autre monde. Un orgue transcende un moment le tout, puis la matière sonore se raréfie, on entend des oiseaux, des voix très lointaines ; on attend la suite, puisque ces portails sont des intermèdes. "Covertures III" renoue avec "Coverture II", donnant à l'album une circularité, une unité. L'allure de la pièce est grandiose, à la Tim Hecker d'un certain point de vue, mais avec le retour de la voix féminine qui découpe la matière avec ses ordres sibyllins. Entre les plages de ce triptyque prennent place les deux grandes compositions de l'album, respectivement de presque trente-et-une et plus de vingt-et-une minutes.

   "Varosha (Disco debris)" est une pièce sur la mémoire, titrée d'après une banlieue touristique de la ville chypriote de Famagouste, envahie par l'armée turque dans le courant de l'été 1974, et depuis devenue une ville fantôme. Or, le jeune Yannis, âgé de presque cinq ans, se trouvait dans cette ville au moment des événements. Il se souvient avoir entendu les sirènes, s'être réfugié dans les sous-sols de l'hôtel, s'amusant à dessiner des images sur le sol de béton. La pièce associe la voix d'Ayelet Harpaz, voix du destin énonçant la suspension des activités - voix qui se creuse, fantomatique - aux sirènes, à des battements quasi cardiaques, des échantillons de musique disco en vogue dans les hôtels touristiques de l'époque, et toutes sortes de bruits parasites d'origine difficile à préciser. Il en résulte une fresque (é)mouvante, une exploration musicale des mystères de la fabrique mémorielle. Ce grand collage sonore prend les allures d'une hallucination composite dans le labyrinthe disloqué du Temps, avec des moments de décollage vertigineux, des échouages sur des plages surexposées. Tout est comme suspendu entre Vie et Mort, naît et meurt, renaît, se recompose. Le dernier tiers devient ainsi un hymne paradoxal à la perdition, seule voie pour renouer quelque peu avec un passé décomposé.

   "The One hundred Words", d'après un ancien terme populaire chypriote, "Ekatologia", travaille à partir de deux lignes d'un couplet  probablement issu d'un chant de mariage. Le sens des mots, toutefois, n'est jamais audible, car ils sont vocalisés par le compositeur ou vaporisés dans le travail sonore, si l'on peut dire. L'auditeur est confronté à une tapisserie infra-vocale envahie par des bruits divers, des bribes de chant aux accents religieux : ruines de mots, ruines de mélodies. Je comprends la démarche, mais l'auditeur, me disent mes oreilles, n'y trouve pas toujours son compte. Le concept ne suffit pas à faire vivre l'œuvre, même si la folie de certains passages est assez réjouissante.

   Les acheteurs du Cd trouveront une série de six petites cartes postales sous le titre de Golden seaside / Souvenir of Famagouste conçues par Isabelle Vignier. La couverture de l'album est l'une d'entre elles.

   Un disque pour les amateurs avertis !

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Resorts& Ruins, paru chez Unsounds  en 2013 / 5 pistes / 73 minutes

Pour aller plus loin :

- la page du label consacrée au disque

- le site personnel de Yannis Kyriakides

- mon article consacré au disque Rebetika de Yannis Kyriakides et Andy Moor

- mon article consacré au disque Folia de Yannis Kyriakides et Andy Moor

- "Varosha (Disco debris)"  en écoute (fausse vidéo) :

Deux des cartes postales d'Isabelle Vigier
Deux des cartes postales d'Isabelle Vigier

Deux des cartes postales d'Isabelle Vigier

Programme de l'émission du lundi 22 juin 2015

Le Ciel brûle :

* Oiseaux-Tempête : Someone must shout that we will build the pyramide (p. 3, 10'34), extrait de Ütopiya (Sub Rosa, 2015)

* Mendelson : L'Échelle sociale (cd3 / p. 4, 12'28), extrait du Triple album sans titre (Ici d'Ailleurs, 2013)

SKnail : I shot the robot / Lacrima (p. 5 - 6, 9'45), extraits de Snail Charmers (Unit Records, 2015)

Michael Mizrahi : The Bright Motion I & II (p. 3 & 4, 18'40), de Michael Dancigers, extraits de The Bright Motion (New Amsterdam Records, 2015)

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24 juin 2015 3 24 /06 /juin /2015 12:08
Yannis Kyriakides (3) - Dreams

   Après le jazz, un DVD ! Je place le numéro (3) après la mention du nom du compositeur, une manière de constituer une série - non chronologique - consacrée à Yannis Kyriakides, mais aussi à son compère Andy Moor, qu'ils soient en duo ou en solo, tous les deux cofondateurs du label néerlandais Unsounds qui, depuis sa création en 2001, publie des artistes sonores, de la musique contemporaine et expérimentale. Avec Dreams, le label inaugure une série de DVDs consacrés aux "films musicaux et textuels" de Yannis Kyriakides. L'expérience consiste à allier musique et texte animé, si bien qu'on lit à travers la musique ou qu'on écoute à travers les mots, pour ainsi dire. Ce premier DVD rassemble trois œuvres pour large ensemble. "The Arrest" et "Dreams of the blind" sont interprétés par l'Ensemble Mae, "Subliminal : The Lucretian Picnic" par l'Ensemble Asko Schönberg. Les deux formations néerlandaises se consacrent au répertoire des nouvelles musiques contemporaines.

   Basé sur un texte de rêve de George Perec, "The Arrest", tiré de La Boutique obscure (1973), pour violon, piano, guitare électronique, marimba, clarinettes,contrebasse, sons divers et vidéo texte, commence avec des sons de rue, pourquoi pas pris à Tunis, lieu du rêve rapporté, nous entraîne dans un flux de musique de chambre chatoyant, rythmé, absolument fascinant, du Steve Reich réécrit par Nico Muhly ou David Lang. L'écriture est serrée, lumineuse, ménageant décrochages et silences. Sur l'écran, les mots défilent sur fond noir le plus souvent, plus rarement blanc, un par un ou par groupe de deux ou trois à vitesse et taille variables. L'adéquation entre texte et musique est parfaite. Le texte de Perec, magnifique, dans la lignée de Un Homme qui dort, joue facétieusement avec certains mots, n'est pas sans rappeler L'Étranger d'Albert Camus par le sentiment diffus de culpabilité qui nourrit le rêve d'arrestation. Copuler un samedi risque de vous mettre la police aux trousses, je n'en dis pas plus. L'ensemble est remarquable, et le mot "chef d'œuvre" me vient sous les doigts. Bien sûr, l'expérience exige une attention sans faille des oreilles et des yeux, mais elle fait sens, ce qui est loin d'être le cas de beaucoup de DVDs musicaux, y compris expérimentaux, la vidéo étant trop souvent une pièce rapportée d'un intérêt discutable.

 

   "Dreams of the blind" comprend cinq récits de rêves, "Supermarket Guy", "Floating Table", "Hairdresser", et "Winter Funeral". Partition prodigieuse, inventive, splendide d'un bout à l'autre : puissante et fragile, mystérieuse, envoûtante. Les mots ici se superposent, se fondent les uns dans les autres, et il peut être plus difficile de suivre le texte, mais ce qui compte, c'est ce fondu quasi subliminal - anticipant sur la troisième composition - accompagné par la voix, le violon, les flûtes et clarinettes, le trombone, le piano, la guitare, le vibraphone et la contrebasse. Je n'énumère pas sans raison les instruments utilisés, car le plaisir de l'auditeur est lié à l'intelligence de leur accord, aux superpositions et glissements d'un instrument à l'autre. Le lecteur - écouteur est au centre de cette expérience totale sans image autre que celle des mots qui frappent le mental par leur signifiant écrit, mots parfois doublés par la voix qui n'en sélectionne qu'une partie. Que cette pièce ait été primée en 2011 par le Willem Pijper Prijs de la Johan Wagenaar Stichting me donne une haute idée de cette institution ! Deuxième chef d'œuvre, c'est évident.

   La dernière pièce de ce DVD, "Subliminal : The Lucretian Picnic" entrelace des fragments du film Picnic, au cours de la projection duquel, en 1957, auraient été glissé des messages subliminaux visant à augmenter la consommation de pop-corn et de coca-cola du public, et un texte animé de fragments du De Rerum Natura de Lucrèce. Yannis Kyriakides dit utiliser des techniques subliminales dans cette composition qui recourt à des fragments du film Picnic, des sons divers, notamment de source électronique psychoacoustique, et des textures polyphoniques constamment changeantes visant à un effet de désorientation global. Oublions cette présentation. Ce qui compte, c'est le résultat : une œuvre musicale éblouissante, presque trente minutes de bonheur, d'une beauté sidérante, se rapprochant parfois des expériences de Nurse With Wound. Et de trois. Je suis soufflé. Yannis Kyriakides est admis dans mon Pantheon des compositeurs vivants. Côté DVD, je pense à ceux de Morton Subotnick chez mode records ou à ceux d' Ann Chris Bakker ou de Machinefabriek pour l'osmose audiovisuelle aboutie.

   Qu'ajouter à cela ? Qu'il faudrait que je modifie ma liste des disques de l'année 2012 pour y ajouter  celui-ci dans le bloc de première place. Que le DVD fournit aussi des versions des films pour ordinateur, mp4, mp3 pour tous les appareils, pour écoute seule, et les partitions !! Une production irréprochable, pour un prix modique ! Ci-dessous le début de la partition de la dernière pièce.

Yannis Kyriakides (3) - Dreams

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Dreams, paru chez Unsounds  en 2012 / 3 pistes / 73 minutes

Pour aller plus loin :

- la page du label consacrée au DVD

- le site personnel de Yannis Kyriakides

- mon article consacré au disque Rebetika de Yannis Kyriakides et Andy Moor

- mon article consacré au disque Folia de Yannis Kyriakides et Andy Moor

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15 juin 2015 1 15 /06 /juin /2015 15:25
Sknail - Snail Charmers

Le lent poison de toutes bonnes choses

Meph. - Alors, tu vas vraiment le faire ?

Dio. - Ben quoi ?

Meph. - Tu vas chroniquer du jazz ?

Dio. - Et pourquoi non ? Je n'ai rien signé, pas même avec toi. Je suis indépendant, je ne suis que mon humeur...

Meph. - N'empêche, pense à tes lecteurs. Tu les précipites sans prévenir dans un précipice !

Dio. - Au fond, je suis sûr que tu adores, avoue !

Meph. - Personne n'est lumière de soi, pas même le soleil.(**)

Dio. - Tu parles comme un oracle ! Tout est comme les fleuves, œuvre des pentes. (**) Et je suis la mienne. J'avais écouté le premier opus de SKnail, Glitch jazz (2013), déjà avec un certain plaisir. Et le voici qui récidive avec un album d'une suavité idéale. Sknail en personne est à l'électronique, la programmation et la production. Accompagné d'une trompette, d'une clarinette basse, d'un piano et d'une ou deux contrebasses, il bénéficie aussi de la collaboration du rappeur Nya, familier des albums d'Erik Truffaz, sur cinq des neuf titres de cet album à siroter tranquillement. Ce qui me charme, c'est l'alliance entre l'électronique discrète, raffinée, de SKnail qui apporte son contrepoint de craquements, de grattements, la voix nonchalante de Nya qui balance ses mots avec une diction parfaite, et les interventions impeccables des musiciens...

Meph. - Je te rejoins partiellement : rien de démonstratif, pas trop de tics jazzy, un jazz épuré, magnifiquement enregistré. Pour un peu, je deviendrais un amoureux de la trompette !

Dio. - Bel éloge de ta part ! Je sais que la trompette te rappelle le pire, le Jugement dernier...

Meph. - Pas de jugement ici, pas de grandiloquence. "slow poison" est une assez envoûtante ouverture. Coups sourds, grésillements électroniques, entrée de la clarinette basse, puis le piano très calme installe une atmosphère feutrée sur laquelle ondule la clarinette, enfin la voix de Nya inocule son lent poison. 

Dio. - "snail charmers", le titre éponyme, continue sur la lancée. Nya très en avant, piano, trompette. Pour moi, la présence de Nya est déterminante.

Meph. - Tout à fait ! Sans lui, je décrocherai ; sans lui et sans SKnail. C'est l'alliance des trois qui fait tenir l'ensemble sur la lame de rasoir du concept initial, "comme un escargot sur une lame de rasoir".

Dio. - Pourtant, il y a "Anthem", un instrumental.

Meph. - Justement, là j'ai un peu de mal. Trop conventionnel, avec chacun qui pousse son solo. Je préfère "Digital breath", sa contrebasse piquetée de sons électroniques, et surtout les claviers à l'arrière-plan. Nous voilà plus éloigné des rivages attendus du jazz, et là ça décolle, ça intrigue.

Dio. - Oui, c'est le meilleur titre aussi pour moi. Mais "I shot the robot", avec le retour de Nya, un texte plus rappé qui emporte le morceau, c'est très bien encore ! Et "lacrima" approfondit la veine d'un jazz électro subtil et mystérieux. La trompette entrelacée avec la clarinette, le piano ouaté, c'est vraiment réussi.

Meph. - SKnail y déchaîne un peu ses machines, et la coda au piano est magnifique. Par contre "Something's got to give" ne tient que grâce à Nya. On retombe dans un jazz bavard qui m'ennuie profondément.

Dio. - Je te le laisse, en effet. Nya inspiré sur "All good things", sa voix voilée, le trompette très free : mieux, non ?

Meph. - Oui ! Et je ne boude pas le dernier titre, "Suspended", parce que les aspects plus conventionnels sont transcendés par l'électronique de SKnail, qui découpe bien le titre, le sculpte avec finesse.

Dio. - Finesse, tu l'as dit. Comme toi, j'apprécie que l'électronique pervertisse ce que le jazz parfait des instrumentistes, excellents, a de trop ronronnant. SKnail est encore un peu timide...

Meph. - Il faut les bousculer un brin, ces instrumentistes, les pousser hors de leurs retranchement virtuoses. Non pas les servir, mais les faire servir à la création d'un paysage sonore original. Ceci dit, l'alliance de cette pureté glacée du son, de la mise en espace, et du velouté des sons acoustiques a énormément de charme. Mais j'aimerais plus d'impureté, d'épaisseur.

Dio. - Tiens, je ne te savais pas conseiller artistique, maintenant...

Meph. - Que serait la Création, sans moi ? Un paradis fade, à mourir d'ennui !!

Dio. - En tout cas un disque fort agréable, même si on fait parfois la fine oreille. N'oublions pas la pochette, le travail graphique d'Efrain Becerra, magnifique, comme la production.

 

Sknail - Snail Charmers

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Snail charmers, paru chez Unit Records  en 2015 / 9 pistes / 43 minutes

** Deux emprunts au livre Voix d'Antonio Porchia (Fayard, 1979)

Pour aller plus loin :

- le site de SKnail

- Pour en savoir plus sur le projet, le nom, à lire un long entretien avec SKNAIL.

- une vidéo bien faite sur le deuxième titre, "snail charmers"; je vous conseille aussi la vidéo suivante "SKNAIL The other side (Official vidéo)", avec une partie d'échec dont les pions sont...des escargots !

- le disque en écoute sur bandcamp :

Programme de l'émission du lundi 8 juin 2015

Manyfingers :  No real men / 70 / Alon in my Bones (Pistes 4 - 5 - 7, 13'30), extraits de The Spectacular Nowhere (Ici d'Ailleurs, 2015)

Le Ciel brûle :

* Oiseaux-Tempête : Omen : Divided we fall // Ütopiya / On living (p. 1 & 2, 12'), extraits de Ütopiya (Sub Rosa, 2015)

Yannis Kyriakides & Andy Moor : Today is the Same of Yesterday / Wasting away (p. 1 & 2, 11'40), extraits de A Life is a billion heartbeats (Unsounds, 2014)

Sources électroniques :

* André Stordeur : Memories / My World (cd1 , p. 2 & 3, 16'10), extraits de Complete analog and digital Electronic Works 1978 - 2000 (Sub Rosa, 2015)

Programme de l'émission du lundi 15 juin 2015

SKNAIL : Slow poison / Anthem / Digital breath (p. 1 - 3 - 4, 13'40), extraits de Snail charmers (Unit Records, 2015)

Sarah Peebles : Resinous Fold 7 / Delicate paths (Murasaki) (p. 1 & 2, 18'), extraits de Delicate paths (Unsounds, 2015)

Hiroshima Mon Amour : Je suis désolé / L'homme intérieur / le film est terminé (p. 1 à 3, 11'), extraits de L'homme intérieur (Volvox / Pias, 2015)

Deaf Center : Oblivion (p. 2, 13'38), extrait de Recount (Sonic pieces, 2014)

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5 juin 2015 5 05 /06 /juin /2015 12:49
Manyfingers - The Spectacular Nowhere

L'Orchestre des ombres intérieures ?   

   Chris Cole, cheville ouvrière et quasi unique de Manyfingers, signe le troisième opus, après dix ans de mise en sommeil, de ce projet à plus d'un titre singulier. Aussi bouleverse-t-il ma programmation personnelle, et le voilà passant avant d'autres disques ! C'est un homme-orchestre : il a en effet beaucoup de doigts, jouant de multiples instruments, et ce qu'il nous propose est stupéfiant. À la première écoute, il était , quand tant de disques m'échappent des oreilles au bout de quelques mesures à peine. Il faut dire que dès le premier titre, "Ode to Louis Thomas Hardin", on sait qu'on a affaire à un vrai univers musical, pratiquement inclassable, comme en témoigne la présentation pleine de précautions sur le site du label Ici d'ailleurs. Faute de mieux, je le range dans la rubrique des "Musiques Contemporaines - Expérimentales etc", ce qui le définit encore le mieux. Comme Moondog, l'alias de Louis Thomas Hardin, il est ailleurs, dans le spectaculaire nulle part. Il a participé au projet fou de Matt Elliott, The Third Eye Foundation, c'est dire. Me voici en terres familières !

   "L'Ode à Louis Thomas Martin" nous propulse dan un univers pulsant, coloré, rutilant, un orchestre déchaîné : musique jubilatoire, folle, pas très loin de Nurse With Wound. Tous mes pores se hérissent, vie endiablée !! "The Dump Pickers of Rainham" allie percussions tribales à la voix désabusée de David Callaghan, sur un fond absolument délirant, somptueux. Cacophonie sublime !  "Erasrev" est sidérant : clavier hanté, glapissements, une marche hallucinée avec flûte et cuivres, murmures hâchés, mélodies chavirantes en quasi sourdine, voix féminine sur le désordre magnifique, puis le piano superbe, la flûte inspirée, une rythmique envoûtante, un rappeur surfant sur le tout. Les oreilles m'en tombent ! C'est çà, la musique !!

  "No real man" commence au violon et au piano (ce serait le violon de Chapelier Fou), est saisi par une transe hypnotique percussive, des interventions sombres de clavier, de cuivre, on ne sait plus très bien. "5.70" est une ode déglinguée, hypnotique, menée par une voix un brin voilée, hachée par la batterie claudicante. Les cors donnent à l'ensemble une couleur incroyable. Où sommes-nous ? Cette musique vit, bat, nous achève. "Alone in my bones" nous prend à rebrousse-poil avec ses accents élégiaques, ses croisements mélodiques improbables entre piano, cor mélancolique, batterie prenante. Nous sommes nulle part, c'est-à-dire au cœur de l'orchestre du néant, d'une épaisseur prodigieuse, foisonnante. "Go fuck your mediocrity", batterie en roue libre, mélodies en arrière-plan, poignantes et trépidantes, cordes plaintives, froissements. Quel sentiment de liberté ! Pures sensations, démultipliées dans le battement de plus en plus insistant de la batterie... Quelle fête se donne et pour qui, dans cette outrance baroquisante, ces chants improbables, "It's all become hysterical" comme une danse désespérée et funambulesque ? Si loin des musiques proprettes, désincarnées...L'émotion surgit à chaque instant de cette fête grotesque, aux rythmes alourdis en boucles obsédantes. "The Sectacular Nowhere", le titre éponyme, a les allures d'un chant funèbre sugi d'abysses douteuses, prolongé par les accents cuivrés, lugubres de "From madame Hilda Soarez", pourtant éclairé par une voix presque gouailleuse, distanciée. Il faudrait la pochette (?) pour suivre les paroles de cet étrange poème.

   La suite est à l'avenant, extravagante, d'une palette orchestrale ahurissante, d'une densité réjouissante. Musique foraine d'un autre genre, qui flirte avec la musique contemporaine la plus improbable. Le dernier titre, "The Neutering of Stanley" est drapé de cors démultipliés, parsemé de hoquets sombres, de trouées élégiaques fragiles.

   Ce disque est un continent sonore à lui tout seul. Prodigieux, génial !! Cerise sur le gâteau, la pochette est parfaite...

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The Spectacular Nowhere, paru chez Ici d'Ailleurs  en 2015 / 13 pistes / 58 minutes

Pour aller plus loin :

- la page du label Ici d'Ailleurs consacrée à l'album.

- l'album en écoute sur soundcloud :

 

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