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Musiques Singulières

    Prendre le temps des musiques différentes (plus ou moins selon l'humeur !), avec une certaine prédilection pour des formats plus longs . Musiques d'aujourd'hui, généralement postérieures à 1960, pour les amateurs de dépaysement, de découvertes.
  L'index des musiciens présents dans ces colonnes est à votre disposition dans la catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures, avec rediffusion le dimanche dans l'après-midi.
  À compter du 9 février 2013, le blog s'élargit avec les chroniques de Timewind, nouveau collaborateur passionné : pour vous proposer encore plus de Musiques singulières !

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27 janvier 2015 2 27 /01 /janvier /2015 16:42
Steve Reich - radio rewrite

   Hommage à Radiohead

   Le dernier disque de Steve Reich est placé sous le signe de son admiration pour le groupe Radiohead. Enthousiasmé par l'interprétation que donna Jonny Greenwood de son Electric counterpoint, enregistré à l'origine par Pat Metheny sur le même label Nonesuch, il est logique qu'on retrouve enfin cette version majeure sur un disque dont le titre réfère directement au célèbre groupe, on le verra.

 Cette nouvelle version d'Electric counterpoint, pour guitares multiples - jusqu'à dix, plus deux basses électriques - est moins alanguie, nonchalante, que celle de Pat. Nerveuse, incisive, elle met en valeur des sonorités un peu épaisses, nettement plus rock. Ce n'est donc pas un doublon, mais une autre version, qui confirme l'intérêt de Steve pour les instruments de la scène pop-rock, sensible depuis au moins 2x5 (2008), écrit pour Bang On A Can All Stars avec deux guitares électriques, une basse électrique, percussions et piano. Rappelons que le soliste joue "contre" une bande préenregistrée des autres guitares également jouées par lui. Le premier mouvement se rapproche des grands opus des années ECM New Series, particulièrement du grandiose Music for 18 musicians, avec un pulse plus marqué que sur le premier enregistrement d'Electric counterpoint. Le second mouvement, "Slow", est étincelant et trouble à la fois. Le dernier est le plus virtuose, plus loin encore de la version Metheny, rajeur et comme pris dans une belle spirale d'ivresse. Grand moment !!

   Le disque propose ensuite une version arrangée en 2011de Six pianos, une pièce encore plus ancienne de Steve puisqu'elle date de 1973. Titrée Piano counterpoint, elle s'inscrit dans la même série qu'Electric counterpoint. Voici ce que Steve dit à son sujet : « C'est un arrangement de Six pianos dans lequel quatre des six parties de piano sont préeneregistées et les deux dernières sont combinées dans une partie jouée en direct plus virtuose. pour ces deux parties destinées à être jouées par un seul pianiste, il a été nécessaire de remonter d'un octave certains motifs mélodiques, ce qui donne à la pièce un éclat et une intensité accrus. L'amplification du joueur en direct, ajoutée à la partie préenregistrée, lui confère une plus grande électricité. Combinée au côté pratique de la nécessité d'un seul pianiste, cet arrangement peut être considéré comme une amélioration par rapport à l'original. » Je n'ai pas réécouté Six Pianos, mais cette version, sous les doigts du pianiste canadien Vicky Chow, membre du Bang On A Can All Stars, est diaboliquement tonique. L'intrication des motifs est magnifique. La musique virevolte, rebondit, quasi funambulesque. Une musique qui donne envie de vivre TOUJOURS, inépuisable d'être sans cesse revivifiée par l'intrusion de nouveaux motifs, qui donne raison à Steve réécrivant ses pièces, les révisant pour en tirer encore mieux. 

   Après ces deux classiques reichiens transfigurés, voici la nouvelle pièce éponyme, inspirée de deux titres de Radiohead, que Steve présente ainsi : « Au fil du temps les compositeurs ont utilisé des musiques pré-existantes (populaires ou classiques) comme matériaux pour leurs propres pièces. Radio rewrite, ainsi que Proverb (inspirée de Pérotin) et Finishing the Hat -two pianos (inspirée de Sondheim), représente ma modeste contribution à cette lignée. (...) Maintenant, en ce début de vingt-et-unième siècle, nous vivons dans l'âge des remixes où les musiciens prennent des échantillons d'autres musiques et les remixent pour les faire leurs. Étant un musicien qui travaille à partir de notation musicale, j'ai choisi comme référence deux chansons du groupe rock Radiohead pour un ensemble jouant des instruments non-rocks : "Everything in Its Right Place" et "Jigsaw Falling into Place". » Il précise aussi : « Ce n'était pas mon intention de faire comme des "variations" sur ces titres, mais plutôt de partir de leurs harmonies et quelquefois de fragments mélodiques et de les retravailler pour les incorporer dans ma propre pièce. Quant à vraiment entendre les chansons originales, la vérité est que parfois vous les entendez, et parfois non. » Interprétée par l'ensemble Alarm will sound sous la direction d'Alan Pierson, un ensemble qui joue Reich très souvent, la pièce, écrite en 2012, sonne évidemment très familièrement aux oreilles des reichiens dont je suis. Certains ne manqueront pas de dire « Bon, Steve fait du Reich, comme d'hab' ! » À quoi il ne m'est pas difficile de rétorquer que la plupart des grands artistes ne font guère qu'approfondir leur propre voie : Bach, Mahler, Balzac, Hugo, Fellini...C'est ce qu'on appelle le style, s'ils l'ont oublié...Aussi ne reviendrai-je pas sur les aspects ouvertement reichiens de cette œuvre en cinq parties. Ce qui est assez inédit, c'est l'apparition de courts fragments presque mélancoliques, pas seulement lents, vite contrebalancés par la puissance dynamique de la composition. La palette de timbre, déjà large mais reichienne avec les deux vibraphones, pianos et violons, le violoncelle et la basse électrique, s'élargit aussi : la flûte introduit une gracilité étonnante à certains moments. La dernière partie danse avec une joie superbe, chante presque ouvertement avant le retour des impressionnantes ponctuations pianistiques finales. Au passage, on aura reconnu des souvenirs de bien d'autres compositions reichiennes, pour notre plus grand plaisir. 

  Un disque pour les inconditionnels...et pour les autres. Steve Reich reste le meilleur antidote à toutes les morosités !!

Paru en 2014 chez Nonesuch / 9 titres / 46 minutes  

Pour aller plus loin :

- une bonne revue en anglais, sur Pitchfork

- des extraits de radio rewrite mis en ligne et interprétés par Alarm Will Sound :

 

- Ambiance électrique avec une interpétation publique d'Electric counterpoint par Jonny Greenwood :

Programme de l'émission du lundi 12 janvier 2015

Oiseaux-Tempête : Nuage noir (Piste 5, 4'19), extrait de l'album sans titre (Sub Rosa, 2014)

Machinefabriek & Dead Neanderthals  (DNMF): The Thing on the Doorstep (p. 1, 19'12), extrait de l'album sans titre (Moving Furniture Records, 2014)

Erstlaub : Marconi's shipwreck (part 1, 31'31), extrait de Marconi's shipwreck (Broken 20, 2012)

Programme de l'émission du lundi 19 janvier 2015

Steve Reich : radio rewrite (Pistes 5 à 9, 17'28), extrait de radio rewrite (Nonesuch, 2014)

Erstlaub : Marconi's shipwreck (part 2, 40'28), extrait de Marconi's shipwreck (Broken 20, 2012)

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Publié par Dionys - dans Steve Reich
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19 janvier 2015 1 19 /01 /janvier /2015 22:45
Julia Kent, voyages en violoncelle...

   Je l'ai connue par Antony et les Johnsons, Julia. J'avais ensuite acheté son premier cd, Delay, sorti en 2007. Je ne sais plus pourquoi je ne l'ai pas chroniqué. Sans doute dépassé par les multiples tâches de la vie quotidienne, par les vagues successives de sorties. C'est le lot de notre monde affairé, consumériste. Et puis je l'ai réécouté, de temps à autre, et puis ce soir. Un bien beau disque, jalonné de sons d'aéroports. Le violoncelle est accompagné par l'omnichord. Les titres chantent, rêvent, poursuivent des obsessions. Tout est simple, mélodieux. Il n'y a qu'à se laisser aller ; c'est un disque merveilleux pour ces temps compliqués, pour un pauvre chroniqueur dévoré par son activité salariée au point de n'avoir plus assez de temps pour écrire des articles fouillés. Il faudrait que j'écoute son second disque...Laissez-vous emporter par la langoureuse musique de Julia Kent !

Julia en session d'enregistrement le 23 septembre 2013 :

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6 janvier 2015 2 06 /01 /janvier /2015 15:54

   Le label australien Room40 devient incontournable pour tout amateur des meilleures musiques contemporaines, électroniques, expérimentales. En témoigne une fois de plus la sortie de cet album de piano de Simon James Phillips, compositeur et pianiste australien installé depuis un moment à Berlin. Comme bien d'autres pianistes - je pense notamment à Dustin O'Alloran ou à Nils Frahm, il a choisi la Grunewaldkirche comme espace approprié à ses recherches et intentions. En effet, passionné par les musiques électroniques, il s'intéresse aux atmosphères sonores, aux interférences entre phénomènes mécaniques et résonances, sons inorganiques et répétitifs qui nous entourent, poussant ainsi dans le sens d'une fusion de son instrument dans l'environnement. Le résultat, c'est Chair, projet solo pour ce musicien membre fondateur du duo Pedal avec un autre pianiste australien, Chris Abrahams, membre aussi d'un ensemble d'improvisation berlinois nommé The Splitter Orchester. Plusieurs micros, placés près de l'instrument, autour de lui et dans l'église, captent les sons du piano et les interférences produites.

 

Simon James Phillips - Chair

   Chair s'ouvre avec le très minimaliste "set ikon set remit", pièce envoûtante de plus de onze minutes fondée sur la répétition de motifs crescendo ou diminuendo, créatrice d'une vague sonore ondulante qui s'enrichit peu à peu d'harmoniques, doublée de quelques notes tenues plus basses faisant l'effet de drones. À certains moments, de véritables lames de fond soulèvent le tissu sonore, produisant un effet extraordinaire, comme si les notes rentraient en fusion au cours d'un processus tellurique. Le piano est immergé dans une nappe d'harmoniques, de réverbérations. Un début d'album magnifique ! "ellipsis", par contraste, est plus aéré, au moins au début : grappes de notes séparées de silences, une frappe comme hésitante, puis de plus en plus obstinée, changée en strumming, avec une montée irrésistible, un carillonnement splendide obtenu par la superposition et le croisement de plusieurs voix. Flux et reflux, enchevêtrement, cathédrale sonore au milieu de l'église. "posture" accroît la distance entre chaque note, qui devient comme un îlot sonore : pièce nettement plus méditative, dépouillée. La note se dédouble, chaque doublet se répète dans un jeu discret d'écho, puis survient une note tierce, grave contrepoint aux deux antérieures, la pièce semble en suspens dans les répétitions successives, mais la construction du motif par légères variations et augmentations se poursuit jusqu'à la résolution. "the voice imitator" se présente comme un flux scintillant de notes dans les aigus, ponctué du micro martèlement des marteaux. Des notes plus graves s'insinuent sous la couche supérieure, qui se défait pour se recréer plus aiguë encore. Tandis que les graves ponctuent imperturbablement la pièce, deux voix se croisent dans le registre supérieur, bientôt rejointes par une voix médiane intermittente, qui semble triompher des autres, les inclure dans une ponctuation lumineuse et sereine, émaillée de failles plus graves, douces, brumeuses, ralenties, et le flux se redensifie autour d'une note tenue. "9er on off switch" travaille sur les disjonctions, les ruptures, dans une transe immobile soudain hantée par des notes aux extrêmes des graves. Pièce fascinante, à la Morton Feldman. Les graves semblent libérer des ultra sons, à tout le moins des aigus aux limites de l'audible. Moins de quatre minutes pour cette pièce, la plus courte. Irrésistiblement aquatique par son flux labile, "poul" est une surface sans cesse changeante, animée de courants profonds et indiscernables, qui devient falaise sans qu'on s'en rende compte, mur miroitant parcouru de frissons internes, prison du temps piégé. C'est une pièce d'assaut, puissante, hypnotique, une prise de possession, un rituel cruel et magnifique pour tuer la pensée même de la durée, une hallucination sonore sauvage qui nous laisse pantelants à l'issue de ses onze minutes. "moth to taper" articule les fragments disloqués d'une mélodie perdue, seule pièce laissant une petite place à l'élégiaque, ponctuation émouvante d'un cycle magistral.

Paru en 2013 chez Room40 / 7 titres / 52 minutes  

Pour aller plus loin :

- le site personnel du pianiste

- le premier titre en écoute sur une vidéo d'Alexander Pohnet :

- "poul" en écoute sur soundcoud :

Programme de l'émission du lundi 5 janvier 2015

Oiseaux-Tempête : buy gold / La traversée (Pistes 3 & 4, 13,08), extraits de l'albumsans titre (Sub Rosa, 2014)

Oneohtrix Point Never : Cryo / still Life (p. 8 & 9, 7'41), extraits de R Plus Seven (Warp records, 2013)

Piiptsjilling : Flinter Djippee See / Kobbeswerk (p. 1 & 2, 21'08), extraits de Moarntids (Midira records, 2014)

Simon James Phillips : set ikon set remit / ellipsis (p. 1 & 2, 17'35), extraits de Chair (Room40, 2013)

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5 janvier 2015 1 05 /01 /janvier /2015 21:17
Nicolas Horvath interprète Philip Glass à Carnegie Hall

   Le pianiste Nicolas Horvath sera en concert ce 9 janvier 2015 à Carnegie Hall pour une intégrale des études pour piano de Philip Glass ainsi qu'une série de pièces en hommage à Glass ou au pianiste, la plupart en création mondiale. Voici le programme détaillé de ce concert qui s'annonce mémorable comme toutes les belles folies que nous concocte le fougueux Nicolas : soyez à l'heure, les bienheureux, ce sera à 20h.

Philip GLASS : Etudes Book I (1 to 10)
Jeroen van VEEN (hol) : Hommage for Philip Glass (dedicated to me – national premiere)
Frédérick MARTIN (fr) : Glass in Mirror (dedicated to me – national premiere)
Konstastin YASKOV (by) : Moonlight Sonatina of Philip Glass (world premiere)
Stéphane DELPLACE (fr) : Hommage à Glass (national premiere)
William SUSMAN (usa) : 1937 (dedicated to me – national premiere)
Andre Vindu BANGAMBULA (cd) : Homage to P. Glass (world premiere)
Eve BEGLARIAN (usa) : Enough Holes (world premiere)
Tom SORA (de) : Glassplitter (WP)
Tom CHIU (tw): laboerets version 2.0 (dedicated to me – national premiere)
Sergio CERVETTI (uy) : Intergalactic Tango (dedicated to me – world premiere)
Régis CAMPO (fr) : Smiley ! (dedicated to me – world premiere)
Jaan RÄÄTS (ee) : Prelüüd op.128 (world premiere)

Entracte

Bil SMITH (usa): Delinquent Spirit of a Drowned City (dedicated to me – national premiere)
Paul WEHAGE (usa) : Early Morning:New York Skyline (dedicated to me – national premiere)
Michael Vincent WALLER (usa) : Pasticcio per meno è più (dedicated to me – world premiere)
Alp DURMAZ (tr) : Bustling (world premiere)
Gilad HOCHMAN (il) : Broken Glass (dedicated to me – national premiere)
Ehsan SABOOHI (ira) : Where is the friend’s house? (dedicated to me – national premiere)
Lawrence BALL (uk) : Glass Ball Game (dedicated to me – world premiere)
Paul A. EPSTEIN (usa) : Changes 6.1 (dedicated to me – world premiere)
Alvin CURRAN (usa) : The Glass Octave (world premiere)
Michael BLAKE (za) : Shard (dedicated to me – world premiere)
Victoria Vita POLEVA (ukr) : NULL (national premiere)
Mamoru FUJIEDA (jp) : Gamelan Cherry (national premiere)
Philip GLASS : Etudes Book II (11 to 20)

Pour couronner le tout, commencera en mars la publication du premier volume de la série "Glassworlds" chez Naxos !

 

  Bil SMITH (usa):

Nicolas Horvath interprète Philip Glass à Carnegie Hall

Nicolas Horvath en concert.

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Publié par Dionys - dans Le piano sans peur
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16 décembre 2014 2 16 /12 /décembre /2014 17:23

  Troisième article de ma rétrospective achronologique des parutions du compositeur néerlandais Rutger Zuydervelt, alias Machinefabriek.

Machinefabriek (3) - Halfslaap II

Sur les ailes frémissantes de la Musique

Avec Halfslaap II, paru au début de 2014, Machinefabriek est à un tournant sans doute décisif. Alliant à ses sons électroniques deux phrases de violon interprétées par Anne Chris Bakker, il crée une pièce unique, écrite, jouée, d'une stupéfiante beauté. Une minute à peine suffit, à l'aide de textures électroniques, pour poser l'atmosphère ouatée, puis se profile la première phrase de violon, d'abord si lointaine, qui se rapproche avec une immense douceur, se déroulant comme au ralenti, croisant bientôt la seconde, presque identique, un peu plus longue. Principe reichien de décalage, de croisement de motifs, poussé à ses extrêmes, jusqu'à leur fusion, leur dissolution dans l'enchevêtrement des drones, des harmoniques. Pas de pulsation rythmique comme chez Reich, mais un jeu de miroir qui décompose, démultiplie les deux phrases et le matériau alentour. La pièce joue de la lenteur avec un art consommé de l'emprise hypnotique. On se laisse aller dans les méandres de cette musique qui n'en finit pas de s'étirer, de nous perdre dans son labyrinthe de plus en plus profond, infiniment suave, où s'ouvrent sans cesse de nouveaux chemins. C'est un jardin enchanté dont on ne sortira plus jamais. Il nous retient de tous ses frémissements, de tous ses bras de corde formant un prodigieux feuilleté sonore. C'est une chute qui ne se sait plus chute, vertigineuse et pourtant ascensionnelle, d'une indicible volupté, qui glisse entre tant de balbutiements fragiles, translucides, tant de vibrations graves. C'est une chute dans la durée pure, dans l'épaisseur du temps projeté dans l'espace en expansion. Au fur et à mesure, le matériau se densifie, se stratifie, comme si nous arrivions au centre d'un continent inconnu, à l'écart depuis toujours. En ce sens, il s'agit d'une musique initiatique, illuminante, un peu comme ces voyages intérieurs que l'on accomplit parfois à demi-endormi et qui nous font prendre le monde "réel", à notre réveil, pour une copie décolorée du monde fabuleux entr'aperçu pendant ce laps de temps vécu comme des siècles d'un éclat nonpareil, un peu aussi comme une plongée sous les paupières saturées de soleil, à la poursuite des rais de lumière qui tapissent l'ombre de leur envers et la fractionnent en formes changeantes à la poursuite desquelles on se lance dans l'oubli complet du temps. Toutes les comparaisons paraissent pauvres quand on vit cette musique aux mille ailes se déployant dans l'immense cathédrale qu'est devenu notre cerveau transporté dans le seul lieu qui vaille, où passe et repasse le Violon-Graal, promesse d'une Vie libérée des contingences. Extatique, luxuriante, somptueuse, Halfslaap II est une pièce inépuisable.

   Ne soyez pas étonné si je renonce à rendre compte de la seconde pièce figurant sur le cd : je vous la laisse découvrir. Ne me réveillez pas. Je rêve encore, émer-veillé !!

Paru en 2014 chez White Paddy Mountain / 2 titres / 55 minutes (dont 35 pour Halfslaap II)  

Pour aller plus loin :

- un article précédent consacré à Secret photographs, un autre à Stillness Soundtracks

- l'album en écoute sur la page bandcamp de Machinefabriek :

Programme de l'émission du lundi 15 décembre 2014

Pan & Me : Piste 5 / The Clearing (Pistes 5 -6, 11'), extraits de Paal (Denovali Records, 2011)

L'Intégrale :

* Machinefabriek (avec Anne Bakker) : Halfslaap II (p.1, 35'08), extrait de Halfslaap II / Stiltetonen (White Paddy Mountain, 2014)

My Brightest Diamond : Pressure / Before the words (p. 1 - 2, 4'22), extraits de This is my hand (Blue Sword, 2014)

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13 décembre 2014 6 13 /12 /décembre /2014 17:07

In memoriam

   Je m'étonnais depuis quelque temps de voir en tête ou parmi les premiers de mes statistiques de fréquentation un article consacré aux Piano Works Revisited d'Elodie Lauten. Dans un premier temps, j'en ai profité pour compléter ma discographie de la franco-américaine. Puis, m'interrogeant sur cette petite énigme, j'ai hélas appris le décès, le 3 juin de cette année, de la compositrice, qui reste largement méconnue, surtout en France. Injustice de la Fortune et de la Renommée pour cette femme qui s'est vouée corps et âme à sa musique, comme en témoigne son ami Kyle Gann, grand compositeur lui-même, dans un court article du Artsjournal titré " One of the greats : Elodie Lauten, 1950 -2014". Appréciée de nombreux critiques, elle a pourtant réussi à porter jusqu'au bout des projets ambitieux comme son opéra The Death of Don Juan ou son oratorio Waking in New-York d'après des poèmes d'Allen Ginsberg. Mais la diffusion de son œuvre reste assez confidentielle. J'aimerais revenir sur ses pièces pour piano - ce que je préfère chez elle - en particulier sur le cd Piano Soundtracks publié en 2010.

Elodie Lauten - Piano Soundtracks

   Le disque s'ouvre sur les trente-neuf minutes des "Variations on the Orange cycle", présent sur le cd mentionné en haut de cet article et sur un magnifique programme de la pianiste Lois Svard, "Other Places" : chef d'œuvre, je n'en démords pas après une nouvelle écoute voici quelques minutes à peine. Pourquoi donc s'intéresser à ce disque si cette pièce figure déjà ailleurs, et une fois au moins interprétée comme ici par Elodie elle-même ? C'est qu'on y trouve deux inédits interprétés également par la compositrice.   

   "Crossroads", ou "Variations in Search of a Theme" de 2004, est une pièce mouvementée, composée tandis qu'elle assistait sa mère malade à Paris, extrêmement anxieuse. C'est un enchevêtrement de fragments de thèmes au milieu desquels on trouve des extraits de la comptine française "J'ai du bon tabac" (à 3'53 très exactement, puis avec des retours vers la fin de la pièce), trace émouvante de ses origines françaises. Ce flot superbe, presque jazzy parfois, presque atonal à d'autres moments, est tour à tour agité et élégiaque, rêveur. La résultante me semble au final sonner comme du Schönberg réécrit par Philip Glass !

   La "Sonate ordinaire" de 1986, heureusement enregistrée en direct le 14 décembre 1986 par une radio new-yorkaise, se veut fidèle à son titre, inspiré par une phrase du maître zen Edo Roshi au sujet de la méditation : « Il vous suffit de vous asseoir et d'être comme d'ordinaire, sans rien à faire. » Rien de fracassant, ni de démonstratif : une petite phrase descendante puis montante, croisée par une autre en miroir. De ce croisement naissent de multiples allées et venues sereines et lumineuses, çà et là plus martelées. Comme dans "Crossroads", ce qui frappe, c'est la fluidité inspirée, exploratoire, du mouvement pianistique perpétuel. La pièce emporte son auditeur dans une houle capricieuse, si bien que les ralentis ou suspensions acquièrent une aura magique, avec une pointe de parfum debussyste. Après quelques quasi "strummings", la pièce se troue de silences, s'enfonce dans les graves avant de repartir de plus belle, folle et têtue dans ses incessantes reprises de très courts motifs qui lui donnent une allure d'écume irisée, et l'on est captivé par cette cavale échevelée qui, dans les dernières minutes, s'abandonne à une transe lyrique suivie d'effusions calmes et profondes.

   Un très grand disque de piano pour découvrir Elodie Lauten, dont il reste beaucoup de pièces à publier.

Paru en 2010 chez 4Tay / 3 titres / 76 minutes  

Pour aller plus loin :

- à propos de son opéra The Death of Don Juan

- pas de vidéo associée à cet album, aussi je vous propose "Revelation", une autre superbe pièce pour piano, séquenceur et boucles sonores de 1983, extraite du double cd Piano Works :

 

- et une rareté, beau témoignage de la période la plus tumultueuse et hasardeuse de la vie d'Elodie :

Programme de l'émission du lundi 1er décembre 2014

Wim Mertens : Paying for love (Piste 3, 11'), extrait de motives for writing (Usura, 1989/2008)

L'Intégrale :

* Celer : Zigzag (48'47 / Naturebliss, 2014)

 

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25 novembre 2014 2 25 /11 /novembre /2014 17:11

   Sorti en octobre 2012, Secret photographs est la bande sonore d'un film de Mike Hoolboom consacré aux photographies d'Alvin Karpis (né en 1907, d'origine lithuanienne), l'un des plus fameux voleurs de banque du XXe siècle, décrété ennemi public aux États-Unis et arrêté par J. Edgar Hoover en 1936, transféré dans le pénitencier nouvellement ouvert d'Alcatraz, dont il fut le prisonnier le plus longtemps détenu. Libéré sur parole en 1969, Karpis écrivit ses mémoires, Ennemi public numéro 1 : l'histoire d'Alvin Karpis, passa les six dernières années de sa vie en Espagne, où il mourut. L'ancien gangster devint un photographe obsessionnel à la fin de sa vie, sans qu'il montre jamais ses photographies. Le cinéaste Mike Hoolboom emporta sur ebay une enchère consacrée à un lot de photographies de Karpis : il eut l'idée d'en faire un film, un lent fondu enchaîné des images retrouvées. Certaines d'entre elles ont été reprises par Rutger Zuydervelt pour illustrer son disque, qui nous propose trois moments, deux en noir et blanc encadrant le moment central en couleur.

Machinefabriek (2) - Secret Photographs

   La première partie, "noir et blanc", est la plus minimale, combinant sons fondus, drones et brouillard électronique. Grisaille, spleen rampant, mais l'atmosphère est chargée, tendue. Quelque chose cherche à percer : vrilles, torsions insinuantes, crachotements troubles. Une solitude forcée, une tentative désespérée pour rejoindre un au-delà des barreaux. Alcatraz est une île dans la baie de San Francisco, célèbre pour ses brumes et ses cornes de brume (voir en fin d'article). Entend-on un orgue assourdi, un drone de guitare ? On ne sait plus, charriés par ce courant de tristesse lourde, parfois sur le point de disparaître, toujours renaissant toutefois. Comme un long combat pour la survie, le refus du noir total, de l'engloutissement dans l'informe.

   La deuxième partie, en couleur nous prévient Machinefabriek, tranche en effet par son attaque à la guitare, dont les réverbérations successives coloreront le premier tiers du parcours. La pièce est construite sur une boucle à peine augmentée et de plus en plus étirée, qui donne à entendre les doigts sur les cordes. Les sons se perdent dans des lointains peuplés de bruits indistincts de radios atones, de sourds gargouillements, de craquements suspects. Rien d'exaltant me direz-vous ? Si, on est comme suspendus à cette guitare mystérieuse, qui égrène ses notes lumineuses avec une nonchalance souveraine, hautaine. Il semble qu'elle réveille, par son pouvoir, d'autres sons, touchés par sa grâce. C'est tout l'arrière-plan qui se colore d'une infinité de nuances, dont surgissent des colonnes sonores magnifiques passées les douze premières minutes. Tout un tissage subtil et chatoyant anime le paysage suscité : nous sommes dans la magie Machinefabriek. Il n'y a plus de tristesse, plus rien que ce chant sans parole, cette intrication des sons qui tissent une tapisserie tranquillement somptueuse, longue traîne alourdie de graves profonds, pailletée de scintillations, ourlée de mouvements spiralés. Rutger prend son temps, il prend le temps pour ce qu'il est, pure durée dans laquelle  s'installer pour que surgisse l'autre côté du son, le magma pulsant qui nous recouvrera un jour et que nous entendons dans les trois dernières minutes, bruitistes et musicales pourtant, de cette plongée totale de plus de trente-deux minutes. 

   Retour au noir et blanc pour finir, un noir et blanc plus contrasté que dans la première partie, animé d'une pulsation lancinante, vite doublée d'échos très sourds. C'est la vie qui bat, forte, incompréhensible, aveugle, toujours renaissante, sombrement foisonnante, victorieuse de toutes les résistances troubles. C'est la vie qui engendre ces montées claires de clavier parmi les gravats électroniques, ces respirations profondes comme une houle inextinguible de haute mer. C'est une musique qui balaie tous les miasmes, incante le moment par son mouvement virtuellement perpétuel, vertigineux et fascinant.

   Comme à chaque fois, Machinefabriek nous convie à une expérience des limites, radicale et totalement aboutie. 

Paru en octobre 2012 chez Important Records / 3 titres / 74 minutes  

Pour aller plus loin

- l'album en écoute sur Bandcamp, où vous pourrez aussi l'acheter sous forme physique de cd ( Le son est incomparablement meilleur que celui de tous les MP3 !).

- la page du site de Machinefabriek consacré à son disque.

- Un article consacré à Alcatraz, vu par Ingram Marshall, Martin Scorcese...

- Un autre consacré aux sirènes de navire et cornes de brume dans la musique contemporaine (Alvin Curan et Ingram Marshall)

- le début du titre deux (ce n'est que le début, l'essentiel selon moi vient ensuite !) sur une fausse vidéo :

Programme de l'émission du lundi 17 novembre 2014

Hommage à Machinefabriek (2) :

* Machinefabriek : Flotter (Piste 2, 18'40), extrait de Daas (Cold Spring, 2010)

                                   Instuif (p. 1, 19'15), extrait de That it stays winter forever (White Box, 2010)

                                    Part three (black and white) (p.3, 20'09), extrait de Secret photographs (Important Records, 2012)

Programme de l'émission du lundi 24 novembre 2014

Hommage à Machinefabriek (3) : Collaborations

* Machinefabriek & Jan Kleefstra : Piiptsjilling (31'53), intégrale de Piiptsjilling (Onomatopee, 2008)

* Machinefabriek & Peter Broderick : Session II (p.3, 25'35), extrait de Mort aux vaches (Staalplaat, 2011)

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15 novembre 2014 6 15 /11 /novembre /2014 14:59

   Graphiste de formation, le néerlandais Rutger Zuydervelt, né en 1978, se consacre pleinement à la musique depuis au moins 2004, lorsqu'il est apparu sur la scène musicale sous le pseudonyme de Machinefabriek. Depuis la sortie remarquée de Marijn en 2006, il a multiplié concerts et installations sonores dans le monde entier, albums solo et collaborations. Parmi celles-ci, je signale celles avec Peter Broderick, Michel Banabila ou encore Anne Chris Bakker. Autrement dit, Machinefabriek est au cœur de la galaxie INACTUELLES depuis déjà un moment. Je lui devais bien une série d'articles, consacrée à ses disques solo en priorité, pas forcément dans l'ordre. Il se trouve que je commence aujourd'hui par l'une des dernières sorties de ce musicien au carrefour des musiques électroniques, ambiantes, qui élabore ses pièces comme des sculptures sonores, des films sans image, ce qui explique qu'il soit régulièrement sollicité par des vidéastes, chorégraphes et des artistes très divers.

Machinefabriek (1) - Stillness Soundtracks

Stillness Soundtracks est le résultat d'une commande de la photographe et vidéaste Esther Kokmejer. Comme Rutger appréciait les photographies de cette dernière, il a accepté de créer une bande son pour ce qu'elle a filmé en Arctique et Antarctique. S'il précise qu'ils ont renoncé à une musique par trop glaciale, sombre, le résultat n'en reste pas moins d'un hiératisme dépouillé. Chaque moment est une épure, chaque pièce est une dérive sonore qui accompagne la lente dérive des icebergs, somptueusement filmée et délicatement colorisée. Le cd comporte deux titres supplémentaires exclusifs, les pistes 1 et 5.

"(Chinstrap)" est le point de départ dépaysant de cette odyssée glaciale. Comme des trompes, des sirènes, une rythmique quasi asiatique aux cordes, puis l'orgue vaporeux, un violon ou un alto aux notes tenues, langoureuses. Lentes ondulations, danse quasi immobile. Nous voici en Arctique, au Groënland : "Stillness #1". Cordes graves, clavier translucide, drones, sourde pulsation : un monde secret, animé de mouvements intérieurs, une marche sombre. Toute la beauté de la musique précise, abstraite et dramatique de Machinefabriek. "Stillness #2" est plus abrupt, taillé en blocs sobres, faillé par des silences. Retour de boucles de piano, cordes brumeuses, entre lesquelles s'imiscent d'autres sons, boisés, cuivrés, qui font peu à peu s'écarter les parois du canyon : titre absolument fascinant, d'une majesté glacée, travaillé par une vie souterraine presque imperceptible dont Rutger est le patient sculpteur. Toute la fin de ce morceau d'un peu plus de huit minutes nous donne à écouter comme un tremblement de terre glaciaire, l'un de ceux qui ébranlent périodiquement cette épaisse couche de glace. Verres frottés dirait-on, drones sifflants, descente de comètes radieuses : l'aube se lève sur l'islandsis, l'impression sonore d'une aurore boréale, je vous garantis, pas d'image devant moi, le disque au casque. C'est absolument magnifique, grandiose, c'est "Stillness #3". Drones profonds, violoncelle (ou contrebasse) tellurique, beat sec espacé, des icebergs se séparent, vallées pleines d'échos étagés. Puis tout semble se taire, reste une onde frissonnante qui part doucement en vrille : un rayon se pose avec d'infinies précautions sur la banquise...Le deuxième "(Chinstrap)" sert d'intermède : sons d'oiseaux, vagues, une mélodie chaude et caressante, derrière les vitres d'un café ou d'une taverne, l'or du crépuscule qui fait battre  la mer...Nous voici en Antarctique. "Stillness #4", monde opaque, masses grondantes, déplacements invisibles. L'électronique de Machinefabriek fait merveille. Nous sommes à l'intérieur de la calotte colossale, dans une cathédrale de glace ; nous sentons la formation des stalactites de glace, la lente coulée de forces troubles qui font craquer les couches accumulées par des millions d'années. Cette musique glaciale est paradoxalement bouleversante, parce qu'elle est écoute du cœur du monde, célébration de l'énigmatique beauté des origines. Ne sommes-nous pas très proches des premiers surgissements, des premiers frémissements de la lumière, enfermés dans ce continent mystérieux ? Nous avançons, suspendus au moindre bruit, au moindre rayon, vers la beauté absolue. Un chef d'œuvre ! "Stillness #5" paraît d'abord par contraste plus léger, une marche précautionneuse parmi les effritements, mais les graves surgissent, plus profonds encore, épanouis, ronds, une subtile pulsation anime une puissante dérive vers les abysses. Le titre prend des allures orchestrales, un orchestre des ténèbres blanches, mené par des cordes suaves, tandis que les falaises environnantes se fissurent et tombent dans des ralentis sublimes.

   Une splendeur, ce disque ! Quant aux films d'Esther Kokmeijer, dont je ne connais que de brefs fragments, ils paraissent à l'avenant. Vivement une édition en Dvd (il y a eu une édition limitée de cent clés usb, hélas épuisée...) ! 

   Paru en juin 2014 chez Glacial Mouvements Records / 7 titres / 43 minutes

Pour aller plus loin

  - l'album en écoute sur la page bandcamp du label, italien je le signale. Glacial Mouvements est basé à Rome, dirigé par son fondateur Alesandro Tedeschi. Le label est spécialisé dans les paysages sonores électroniques, ambiants, inspirés par l'Arctique et d'autres lieux oubliés par l'homme.

- un bref montage d'extraits du film Stillness d'Esther Kokmejer :

- "Stillness #4" en écoute :

Programme de l'émission du lundi 10 novembre 2014

Hommage à Machinefabriek (1) :

* Machinefabriek : Stillness #3, #4, #5 (Pistes 4 - 6 - 7, 26'), extraits de Stillness Sountracks (Glacial Movements Records, 2014)

                                    Part two (colour) (p. 2, 32'33), extrait de Secret photographs (Important Records, 2012)

                                  

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4 novembre 2014 2 04 /11 /novembre /2014 17:40

Une chanteuse est née !

   Après Sous les arbres paru en 2012, 27 fois l'aurore signe une vraie naissance. Salomé Leclerc, jeune québécoise qui s'est produite à trois reprises aux Francofolies de Montréal avant même de sortir son premier album, affirme un tempérament, un talent d'auteur-compositeur, et puis une voix entre velours et écorchure qui, dans certaines chansons, fait irrésistiblement penser au grand Bertrand Cantat dans ses meilleurs moments (qu'elle ait chanté "Le vent nous portera" n'est pas un hasard !). Si le premier album a vite été étiqueté "folk", celui-ci défie les étiquettes. Pop-rock ? Sans doute, par la présence de la guitare électrique notamment et de la section rythmique. Chanson francophone ? Bien sûr, et comment ! Mais Salomé ne se laisse pas enfermer dans le format chanson et dans le souci du tube, même si elle sait très bien le faire, ayant le sens des mélodies évidentes. Chaque morceau est aéré par un passage instrumental qui la propulse ailleurs, la pose en musicienne plus qu'en simple auteur de chanson.

   "Arlon" a tout du tube, mais quel son, quelles paroles ! Basse profonde et pulsante, « Pendant ce temps / La neige est blanche / Les arbres parfois se penchent / Il y a toujours une éclaircie  / Du haut des toits de Paris / Il y aura toujours avant l'aurore / Un réverbère qui s'endort », c'est l'histoire d'une fuite vers le bout du monde « à marcher dans la noirceur ». Les synthétiseurs se déchaînent. Dommage que ce soit le seul titre à abuser de la répétition du refrain, car la fin est vraiment bien envoyée. "En dedans", c'est l'entrée véritable dans l'univers de Salomé, guitare sombre, batterie sèche, syncopes, « Ya la pluie qui coule à l'intérieur / Parce que ma vie est un bocal / Qui emprisonne les larmes // Pas d'église / Je prie à l'intérieur / parce que la vie est le vacarme / Que la foule réclame ». Superbe chanson écorchée, « qui retourne à la noirceur », encore elle, mais flamboyante, illuminée par un passage somptueux avec un dialogue entre basse, percussions et cuivres :  au-delà des paroles, la lumière de la seule guitare, soutenue par la basse sombre. "L'icône du naufrage" navigue sur fond soyeux de guitare envolée, d'orgue profond, de claviers cuivrés, avec le battement de la batterie. « Oui on s'est retrouvés derrière la façade / À chercher les draps qui nous servaient d'armure ». Encore une fois, la musique envahit le titre, on se laisse porter...jusqu'à la fin, nette, encore un point qui la distingue radicalement des faiseurs de chansonnettes fatiguées, sans idée ! 

Salomé Leclerc - 27 fois l'aurore

   Incendie de langue sous la cendre des neiges intérieures

   Avec "Un bout de fil", j'ai su très vite que j'écrirais cet article. Un souffle, le piano calme, la voix émouvante, nue. « Ma route est le vertige / Fatiguée ». Tout un programme, « Sur le bord de l'abîme / J'arrêterai ». Un synthétiseur chuinte, le piano égrène ces quelques notes, avant la venue du brouillard. "Le Bon moment" paraîtra plus convenu au premier abord, mais voilà une belle section de cuivres, un brusque décrochement dans l'étrange, « le réel en suspens / effacer le néant / Que tourne le vent », les idées musicales se suivent pour le plus grand plaisir des oreilles. Salomé Leclerc transcende la chanson, dérive vers le pur poème sonore. Bref, elle compose de la musique, je vous le disais !!

   Plus évidemment rock dans les premières mesures, "Vers le sud" vire à la ballade bluezzy, pour « errer le temps qu'il faut / Poser son cœur au chaud ». Il est temps, car voici "Les Chemins de l'ombre", autre miracle de l'album, sa voix à la Bertrand Cantat, un phrasé extraordinaire. « Un autre cri, j'espère / Avant de perdre la voix / Avant de n'avoir rien d'autre à écouter / Que l'ennui au fond de nous qui garde sa volonté ». Orgue hammond (?), chœurs discrets, guitare et batterie, « Pour que la nuit garde son obscurité par défaut ». Je rends les armes, j'abdique, je m'incline devant cette beauté souveraine. Reste à "Attendre la fin", piano et xylophone, la voix fragile s'élève, le morceau s'amplifie, joue sur des échos tout en nous tenant par une rythmique intense : ne s'agit-il pas d'une superbe chanson...d'amour ? La musique prolonge les paroles jusqu'à une fin délicate.

   Le titre suivant, "Et si cette fois était la bonne", pourrait n'être qu'une bluette. Le piano électrique enveloppe le tout dans une ouate rêveuse pour dire « le besoin d'être ailleurs / marcher d'autres lieux / D'ailleurs il me semble / Qu'on ait tous les deux / Besoin d'avoir peur ». Plus loin, on retrouve « le besoin de noirceur », on glisse dans l'ailleurs musical, cordes et trombone, couleurs chaudes et troubles. Diantre, nous voilà "Devant les canons", l'heure est grave pour un « scénario écrit dans les détails ». La guitare électrique déchiquète le fond, la voix chavire et bouleverse, confession à mi-mots. Encore un titre magnifique ! « T'as pas de cœur / Tu règnes dans la brume / Et tu sens ma peur / T'en es fier j'présume ». Le plaisir d'entendre la langue française si bien maniée, si bien chantée, elle que tant de chanteurs français abandonnent pour ânonner un anglais insipide qui n'a jamais intéressé aucun anglophone (je rappelle la phrase de Brian Ferry : « Les Francophones devraient arrêter d'essayer de faire semblant de savoir chanter en anglais, ils n'ont jamais été crédibles aux yeux d'aucun Anglais. »). Encore...un chef d'œuvre de sensibilité, de musicalité. Un dernier petit tour, c'est "J'espère aussi que tu y seras", chanson dépouillée, guitare et voix, mais chœurs navrés à l'arrière-plan. Un au revoir sublime.

Salomé, tu n'as pas dansé

je ne suis pas tétrarque,

(ni Pétrarque !)

mais j'ai le cœur qui danse

après t'avoir écouté

tu m'embarques

avec toi le naufrage

est chemin de lumière sombre

je te suivrai plus loin encore

emmène-nous

suis ta voie

sans te soucier des genres

pour notre plus grand bonheur.

Paru en 2014 chez Les Disques Audiogramme/ 11 titres / 44 minutes environ

Pour aller plus loin

- le site de Salomé

- clip "Arlon", bon titre, mais pas le meilleur n'oubliez pas. La vidéo n'a pas de véritable intérêt, à part la jolie figure de Salomé...Rien d'autre pour le moment à vous proposer.

Programme de l'émission du lundi 3 novembre 2014

Salomé Leclerc : Vers le sud / Et si cette fois était la bonne / Devant les canons (Pistes 6 - 9 & 10, 13'), extraits de 27 fois l'aurore (Disques Audiogramme / Tôt ou Tard, 2014)

FWF : Self deconstruction / Praise by choice / Sound is now a virus (p. 1 à 3, 15'30), extraits de Skeptics (Auto-produit / Sunruin, 2014)

Anne-James CHATON & Andy Moor : Sul volo / Metro/ Not guilty (p. 6 à 8, 12'30), extraits de Transfer (Unsounds, 2013)

David Lang : Mountain (p. 2, 12'27), extrait de Hallowed Ground (Fanfare Cincinnati, 2014), disque consacré à trois compositeurs américains.

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24 octobre 2014 5 24 /10 /octobre /2014 10:40

   Après une éclipse de quelques années, le compositeur expérimental d'avant-garde, grand maître des échantillonneurs devant l'éternel, David Shea, réapparaît avec un album qui doit beaucoup à son nouveau pays. Installé en Australie où il s'est marié, l'américain, qui a gravité dans les sphères de John Zorn, publié quelques chefs d'œuvre sur les labels Sub Rosa et Tzadik, a glané des sons dans les forêts tropicales et un peu partout dans ce pays-continent qui l'inspire. Par ailleurs, il s'est plongé dans les musiques de Luc Ferrari et de Giacinto Scelsi et dans toutes les musiques rituelles liées à l'ancienne route de la soie. Rituals est au carrefour de ces trois voies, un disque exceptionnel qui transcende toutes les frontières, entre musiques traditionnelles ou contemporaines, acoustiques ou électroniques, orientales ou occidentales. David manie aussi bien échantillonneur, sons de terrain ou électroniques, chante, utilise bols chantants ou guimbarde. Il est rejoint sur certains titres par Lawrence English et Robin Rimbaud (alias Scanner) à l'électronique, Oren Ambarchi à la guitare, Joe Talia aux percussions et Girish Makwana aux tablas.

Pochette dépouillée, antichambre du vertige...

Pochette dépouillée, antichambre du vertige...

Le Sorcier de l'échantillonnage revient !

  Et il frappe où on ne l'attend pas forcément. Si le premier titre, "Ritual 32", commence avec un fond lourd de drones et de synthétiseurs, avec des voix échantillonnées et des cordes lointaines, l'ambiance nous plonge au cœur des musiques traditionnelles de méditation et de transe aussi bien que dans son univers dramatique et très coloré. Le piano numérique au son entre clavecin et dulcimer se taille la part belle. Voilà David parti dans une ballade contemplative : transparences étagées, mélodie dépouillée au lyrisme fragile. David n'avait-il pas signé le superbe Book of scenes pour piano en 2005 ? On dit qu'il prépare un autre disque de pièces pour piano... Une voix, la sienne, s'élève sur les notes éparses, les grappes étincelantes du piano. C'est la voix de gorge du chant laryngal, dit aussi harmonique ou diphonique, pratiqué dans la République de Touwa et repris parfois par Terry Riley, bien sûr par David Hykes qui s'en est fait une spécialité. Le morceau atteint sa véritable dimension avec l'entrée des bols chantants, piano percussif en fond, voix grave se résorbant dans les harmoniques. Moments magiques, extatiques, magnifiquement mis en espace par la prise de son et le matriçage de Lawrence English.

   "Emerald Garden" s'ouvre sur des frottements dans les hautes fréquences, rejoints par des ponctuations orchestrales, des stridulations d'insectes (véritables ?). L'atmosphère est celle des grandes fresques symphoniques contemporaines, saturée de mystère et d'enchantements multiples. On retrouve le grand coloriste, celui du premier Satyricon ou de Tryptich. L'orgue s'enfle au-dessus du chatoiement sonore, on croit entendre les fauves, les échos des grandes cérémonies cruelles. Ce jardin d'émeraude est un jardin saturé de sortilèges où se côtoient une faune invisible et l'électronique la plus intrigante. Une splendeur au casque (sans aussi, je vous rassure) !

   Le titre suivant, "Wandering in the Dandenongs", nous invite à une errance dans ce district australien proche de Melbourne, à la population très mélangée. Je suppose que c'est près des marais de la zone que David a enregistré bien des sons d'oiseaux, d'insectes, servant de fond sonore à cette pièce au départ tranquille. D'autres sons de rue tapissent le parcours, ponctué de sons de cloches. Un coup frappé sur un bol chantant, après deux minutes de promenade, marque le début d'un nouveau rituel fondé sur l'entrelacement des cris fous ou étranges des oiseaux et des harmoniques longues des bols, puis sur la pulsation puissante, orientale,  des flûtes, des vents et de percussions profondes comme des gongs. Après un retour au calme relatif des cris d'oiseaux et des seuls bols chantants, c'est le temps champêtre et cérémoniel des carillonnements des cloches, clochettes, dont les tintements croisent les résonances des bols. Klaxons, halètement d'une locomotive (?) confirment l'intrication du rural et de l'urbain. La frénésie éclate alors, menée par la guimbarde, rejointe par la ritournenelle pulsatoire antérieure. Nous ne savons plus où nous sommes, embarqués dans cette jubilation qui se résorbe dans le surgissement progressif de graves telluriques illuminés de multiples éclats aigus.

   "Fragments of Hafiz" fait entendre des fragments du grand poète persan, accompagnés d'une mise en scène sonore qui n'est pas sans évoquer les grandes cérémonies soufies, avec la flûte et les tambours. Une voix déformée reprend quelques fragments au cœur même de la pâte sonore, de plus en plus étrange, en allée vers des lointains saturés de lumières diffractées et de frôlements, soupirs électroniques. C'est le plus beau moment du morceau, avant le retour de la récitation grave et solennelle ainsi baignée d'une aura d'absolu en adéquation avec le message d'Hafiz (ou Hafez). Il est logique de poursuivre avec une "Meditation", électronique avec Lawrence English et Robin Rimbaud, mais parsemée de paillettes acoustiques. Le talent de David éclate dans cette sculpture sonore d'une extraordinaire finesse, dans laquelle il enchâsse des échantillons de voix sans doute liés à une cérémonie bouddhiste, un petit dialogue animé par des vagues mystérieuses de voix, des ponctuations infimes, des tourbillons lumineux. Quelque chose se passe, la musique est effort pour saisir le mystère.

   Entrez dans l'auberge du dragon vert ("Green Dragon Inn"). La vînâ et le piano, l'orient et l'occident, vous y convient. Ici tombent toutes les dualités, fondent les vieilles carapaces. Vous êtes dans l'antre du tonnerre, l'atelier de Vulcain, au centre du grand lotus. Les cordes frémissent, les tablas piaffent. La pièce est de plus en plus dense, saturée de souvenirs musicaux. Elle décolle avec l'orgue et l'envolée irrésistible des tablas, hantée de cris de possession, mêlant religions et rituels grâce à un liant électronique puissant et à la guitare électrique déchaînée d'Oren Ambarchi. Le volcan explose dans un jaillissement d'échantillons magistralement agencés. Rituel total, absolu qui signe le retour éblouissant de David Shea.

   Un disque formidable, foisonnant de beauté, rayonnant. MAGISTRAL !!!

Paru en 2014 chez Room40 / 6 titres / 74 minutes environ

Pour aller plus loin

- la page de Room40 consacrée à l'album.

- "Green Dragon Inn" en écoute :

- une page très intéressante sur le chant de gorge

- une vidéo à partir de "Meditation" :

Programme de l'émission du lundi 20 octobre 2014

Jull : Les Ruines

2.13 PM + Motherfucking + La 6eme faute : Sahasrara

Zéro degré : La Nuit

Post CoÏtum : Rorshach   (Pistes 1 - 4 - 5 - 7, 17'30), extraits de Quadrilab V01

Anne-James CHATON & Andy Moor : Dernière minute / Princess in a Mercedes class S2805 / Princess in a Rover P6 35005V8 / Une histoire de l'aviation (p. 1 - 3 - 4 - 5, 17'30), extraits de Transfer (Unsounds, 2013)

Glenn Kotche : The Haunted for two pianos vs percussion, mouvements 1 à 4 (p. 7 - 11 - 10 - 5, 18'), extraits de Adventureland (Cantaloupe Music, 2014)

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