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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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28 mars 2017 2 28 /03 /mars /2017 14:46
Brian Eno - Reflection

   Reflection est sorti le premier janvier 2017. Eno y renoue avec la musique ambiante pure, délaissant la voie des hybridations sonores frayée par The Ship voici moins d'un an. On est dans la lignée de Lux (2012), mais avec une seule plage de cinquante-quatre minutes. Si la musique est entièrement synthétique, elle n'est pas sans évoquer des instruments traditionnels comme les gongs, cloches ou clochettes. Le principe de base de la composition est de laisser jouer les résonances des percussions électroniques tout en leur superposant des nappes de synthétiseurs. Ces résonances sont amplifiées, étendues, distordues ; elles se mélangent lorsque des grappes percussives éclatent, tout en interférant avec les matériaux continus. On connaît le discours d'Eno sur sa propre musique, qui serait là pour se faire oublier, qui n'exigerait pas notre attention. Moi, je veux bien, mais cette musique s'impose à l'attention. Je suis en train de l'écouter au casque, pas à plein volume, car j'ai même dû le baisser. Cette musique enveloppe l'auditeur par ses vagues puissantes, ses ondulations qui s'insinuent partout dans notre corps, dans notre cerveau. Tout le spectre sonore est utilisé, des graves les plus profonds aux aigus les plus fins. C'est une musique vibratoire qui émeut, au sens étymologique de mettre en mouvement, qui enfonce en nous ses flèches harmonieuses, qui décoche soudain des explosions dans nos cavités intérieures. Nous ne sommes plus que des corps résonnants, nous aussi, tant elle remplit l'espace, le saturant de ses multiples couches intriquées. Aussi, loin d'être une simple musique d'ameublement que l'on pourrait oublier, elle est au contraire le mobilier sonore de notre vide insoupçonné. En ce sens, elle est la musique idéale de notre vacuité, donc parfaite musique de méditation. Aussi est-elle par nature potentiellement infinie, non pas parce qu'elle se répèterait, mais parce qu'elle est infiniment variée, à la fois prévisible et imprévisible dans le même mouvement, vie surgissante, ondoyante, fluctuante, réfléchie. Musique de réflexion, dans les deux sens du mot en français : elle se génère elle-même à l'intérieur du cerveau-système programmé par le compositeur minutieux tout en permettant à l'auditeur une réflexion sur lui-même ou mieux, en l'aidant à une suspension de la réflexion, comme mise en apesanteur par la véritable dissolution des lignes mélodiques opérée par la prééminence des vibrations, des harmoniques, par la disparition de toute tension vers une fin et donc l'actualisation permanente d'un présent auto-suffisant, à proprement parler rayonnant. Cette musique est ambiante parce qu'elle circule autour, environne, mais quoi ? Ne riez pas, il me semble que dans notre vacuité elle éveille ce que les Hindous appellent la kundalini, l'énergie spirituelle, cosmique. C'est sans doute la raison pour laquelle je ne peux m'empêcher d'associer cette pièce aux compositions du pianiste Alain Kremski, surtout lorsqu'il mêle piano et gongs, cloches tibétaines ou bols chantants. Bien sûr, on peut écouter Reflection en faisant la vaisselle ou le ménage, mais ce serait déjà beaucoup mieux en faisant l'amour, ce qui se rapproche le plus au fond de la méditation de délivrance du "je". Sur la pochette, Eno semble se dissoudre, image giacomettienne d'une disparition en cours : le moi devient une ombre, se fond dans l'image renvoyée par le miroir. Ce disque est une invitation à s'ouvrir sur l'infini, à se dissoudre dans le Soi, à jamais, pour toujours, dans un océan de beauté.

   MAGISTRAL !

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Paru en 2017 sur le label Warp records / 54' environ

Pour aller plus loin :

- Sur sa page, Brian Eno dit comment il conçoit et vit sa musique. Ajoutons qu'une application pour smartphone permet de découvrir cette musique qu'il appelle « générative »... Quant au livret de six pages du cd, je le trouve très décevant, sans aucun intérêt, c'est vraiment dommage...

- Un extrait de la version pour l'application générative :

Programme de l'émission du lundi 20 mars 2017

Rougge : Fragments 20 et 22 (Pistes 9 & 10, 11'50), extraits de Monochrome (2016)

Julia Kent : Acquario / Tithonos (p. 4 - 5, 7'16), extraits de Green and Grey (2011)

HPRIZM / High priest of APC remix : (p. 7, 4'08)

Squarepusher remix : (p. 8, 9'04), extraits de Timber Remixed (Cantaloupe Music, 2016) de Michael Gordon

May Roosevelt : Outcry (p. 8, 4'37), extrait de Haunted (2011)

Yannis Kyriakides : Music for viola (Disque 1, p.4, 11'50), extrait de Subvoice (Unsounds, 2016)

Oneohtrix Point Never : Explain (p. 10, 6'45), extrait de Replica (Software, 2011)

Programme de l'émission du lundi 20 mars 2017

L'Intégrale :

* Brian Eno : Reflection (piste unique, 54'), extrait de Reflection (Warp Records, 2017)

14 mars 2017 2 14 /03 /mars /2017 17:15
Michael Gordon - Timber remixed

   J'avais salué avec enthousiasme la sortie de Timber en 2011 (ici). Ce double album ne mérite pas moins le détour. Outre une excellente version en public de l'œuvre originale par Mantra Percussion sur le cd2, le cd1 nous offre douze remixes inédits, douze relectures, certaines vraiment magnifiques. C'est le cas de la première, par l'islandais Johánn Jóhannsson. Le tapis percussif laisse passer des nappes fluctuantes d'orgue qui semblent l'envelopper, qui le font voyager comme le ferait un tapis volant. Une magistrale envolée ! Le new-yorkais Sam Pluta croise percussion et électronique dans une trame serrée parcourue d'harmoniques, créant une respiration vibratoire hypnotique par ses longues ondulations qui vivent de plus en plus intensément. Deuxième indéniable réussite ! Le canadien Tim Hecker disloque la nappe percussive, agitée de battements puissants, démultipliée dans une véritable galerie des glaces sonore, mais la pièce est trop courte, je trouve, comme souvent chez lui, si bien que l'on se sent un peu frustré, on attend des développements qui ne viennent pas (c'est la raison principale pour laquelle je n'avais pas rendu compte de son dernier opus, Love Streams). Après lui, l'autrichien Fennesz transfigure vraiment la pièce, ça décolle vite et fort, du superbe travail. La réappropriation est brillante, très inattendue, à la fois puissante et rêveuse !! Le musicien expérimental Oneohtrix Point Never cerne les percussions de voix synthétiques, de perturbations sonores, dans un collage comme il les affectionne, un peu foutraques, mais sacrément efficaces, avec un long crescendo final de toute beauté. Le batteur de Deerhoof, Greg Saunier, sature la composition avec ses propres percussions, d'où une courte pièce étrange et folle...non dénuée d'une pointe d'humour, ce qui ne fait pas de mal dans ce parcours ! Avec le titre suivant, je découvre HPRIZM / High Priest of APC, membre fondateur du Antipop Consortium, qui propose une version tribale avec des déhanchements rythmiques, des invasions de claviers. Là aussi une très convaincante relecture, une recomposition passionnante, qui condense au mieux la dimension de transe. Le guitariste de rock Ian Williams joue sur les échos rapprochés, accélérés, ce qui donne un titre presque abstrait dans sa ligne pure. Quant au britannique Tom Jenkinson, alias Squarepusher, il recrée le morceau avec sa guitare et diverses clochettes. On pense à Pantha du Prince et ses très beaux Elements of Light (2013) ou encore Black Noise (2010). Il réussit un moment bucolique très inspiré, traversé de zébrures de synthétiseurs, de sourdes attaques vibratoires. Un des sommets de ce disque ! Installée à New-York depuis 1977, la japonaise Ikue Mori, comme à son habitude, transforme ce qu'elle visite en OVNI sonore : chambre hantée dans laquelle surgissent girations sonores, crépitements, grondements, métallophones peut-être, toute une vie qui fait penser à une toile de Tanguy ou de Miro. Venue de Warp Records, la britannique Mira Calix crée une pièce résonnante, grouillante de facettes translucides, véritable kaléidoscope pour un voyage au pays des merveilles : c'est fragile et cristallin, lumineux, mystérieux ! Superbe ! Ce premier cd se clôt avec le remix de Hauschka, qui noue si l'on peut dire son piano préparé aux percussions initiales pour une sorte de danse qui s'embrase, radieuse, chargée de sons électroniques orchestraux. Magistral ! 

   Un album remarquable, foisonnant !

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Paru en 2016 sur le label Cantaloupe Music / 2cds / 12 remixes + la version en public de Timber / 69' + 51'

Pour aller plus loin :

- la page consacrée à l'album sur le site de la maison de disque.

- l'album en écoute sur bandcamp :

Programme de l'émission du lundi 6 mars 2017

Hommage à Alain Kremski :

* Alain Kremski : Liturgie (piste 4, 10'57), extrait de Immensité  (Shakevision, 1997)

                                            Rituel de la nuit (p. 2, 9'32), extrait de Vibrations (Auvidis, 1990)

Yannis Kyriakides : Words ans Song without words / Paramyth (Disque 1, p. 1 & 2, 26'), extraits de Subvoice (Unsounds, 2016)

Duane Pitre : Sections IV - V (p. 4 - 5, 13'43), extraits de Feel free (Important Records, 2012)

Programme de l'émission du lundi 13 mars 2017

Hommage à Yannis Kyriakides :

* Yannis Kyriakides : Toponymy (Disque 1, p.3, 12'40), extrait de Subvoice (Unsounds, 2016)

                                                    The Arrest / Floating table (extrait) (p. 1 - , 19'20'), extraits de Dreams (Unsounds, 2012)

Quatuors de notre temps :

* Jefferson Friedman : Quatuor à cordes n°3 (p. 5 à 7, 26'), extrait de Quartets (New Amsterdam Records, 2011)

 

3 mars 2017 5 03 /03 /mars /2017 17:52
Richard Moult (3) - Sjóraust

   Troisième album sur le label Second Language, Sjóraust est encore un beau disque improbable, inclassable. Richard Moult nous convie depuis les îles des Hébrides extérieures où il semble s'être détaché du temps commun à mieux écouter la voix de la mer, signification du titre « Sjóraust », amalgame de deux termes de vieux norrois. Lui-même au piano, aux claviers, à l'échantillonneur orchestral, aux percussions, il est accompagné par David Colohan - son collaborateur habituel - à l'autoharpe (sorte de cithare) sur trois titres, par Amanda Ferry à la clarinette sur deux, sans oublier un peu de flûte baroque, du violoncelle par Aaron Marton sur quatre et deux vocalistes occasionnels. L'album se présente comme une suite, chaque titre étant désigné par la mention "Sjóraust" avec son numéro d'ordre.

   À mon sens il s'agit plus encore d'un poème musical en six chants formant un vaste hymne à la mer, présente dès l'introduction à l'autoharpe de la première partie. On l'entend gronder à l'arrière-plan, déferler sur les galets. Cordes frottées, violoncelle rejoignent David Colohan en longues touches, puis une voix féminine lit un extrait de texte de chants gaéliques tirés du recueil Carmina Gaedlica, et c'est la mer à nouveau, des oiseaux. Une étrange sonnerie ouvre le chant II, elle reviendra plus lointaine derrière le piano presque sépulcral pour cette introduction solennelle. Les cordes surgissent en force dans un véritable maëlstrom langoureux qui se résorbe assez vite dans une atmosphère apaisée. Ces deux premières parties sont évidemment des préparations pour la longue pièce trois, plus de treize minutes. Une pièce d'abord d'un grand dépouillement : le piano hésite, la clarinette pose quelques notes aussi. Le rythme est lent, méditatif. Les deux instruments tiennent un dialogue plus serré, comme une marche dans les rochers quand les pieds cherchent des appuis stables, glissent parfois. L'autoharpe leur répond en sourdine. C'est le cheminement d'une ascèse, la recherche de la lumière. Il y a évidemment du mystique chez ce solitaire (aonaran en norrois) de Richard Moult, et parler de folk mystique n'est donc pas faux, mais je vois en lui, au fur et à mesure des écoutes, une sorte de Arvo Pärt celtique. Des chœurs d'hommes et de femmes alternés vont d'ailleurs constituer l'essentiel du matériau de ce III. Qu'il s'agisse probablement de sons produits par un échantillonneur n'enlève rien à la beauté grandiose de ce chant face à la mer, s'élevant et descendant comme les marées. Comment ne pas être saisi par ce face à face hiératique qui pourrait évoquer des tableaux de peintres préraphaélites comme John William Waterhouse ou encore les scènes sublimes peintes par le romantique John Martin ?

   Les deux pièces suivantes sont à leur tour des introductions à la seconde longue pièce, la VI, si bien qu'on peut voir comme deux livres (I - III // IV - VI) dans ce cycle. "Sjóraust IV", qui fait d'abord dialoguer mouettes lointaines criaillantes et piano résonnant, se fait brièvement danse tournoyante et folle. La mer revient avec "Sjóraust V"; un récitant lit ce qui fait d'abord penser à un fragment liturgique, mais, nous dit la pochette, serait un énigmatique texte mathématique (j'avoue ne rien avoir compris)...peu importe, c'est l'ambiance de messe qui compte, et les cordes qui surgissent, ardentes, en vagues courtes, brisées par le silence seulement occupé par la mer toujours en fond, chaque poussée comme un prière fervente, renouvelée, dans l'attente de quelque chose, de cette voix féminine qui vient enfin se fondre dans les cordes comme la corde ultime. "Sjóraust VI" peut alors se déployer après un court introït en gaélique. L'orchestre des vagues et des vents loge en son sein une chanson gaélique traditionnelle interprétée par la chanteuse irlandaise Alison O'Donnell avant de laisser dialoguer le piano, le violoncelle et la flûte baroque. Puis le silence, une clochette, la clarinette, les autres instruments revenus tournent, une vague énorme propulse le tout un niveau plus haut, une autre encore, le lyrisme intense, celui qui soulève et qui palpite pourtant de moments plus doux, plus suaves, qui épouse la mer revenue entre les phrases musicales. L'autoharpe accompagne les derniers moments apaisés de cette pièce à la sombre beauté désolée.

   Peu à peu, Richard Moult élabore une œuvre vraiment singulière, quelque part entre folk mystique et néo-classicisme épuré, servie par des apports électroniques parfaitement fondus dans le tissu musical.

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Paru en 2016 sur le label Second Language / 6 titres / 40' environ

Pour aller plus loin :

- Mon article consacré à Aonaran (2013 sur Wild Silence, reparu en février 2017 sur bandcamp)

- Mon article consacré à Rodorlihtung (2012)

- la page consacrée à l'album sur le site de la maison de disque

- Sjóraust II en écoute ci-dessous :

Richard Moult (3) - Sjóraust

Programme de l'émission du lundi 27 février 2017

Richard Moult : Gone to ground / Mesonycticon (Pistes 4 -5, 11'20), extraits de Aonaran (Wild Silence, 2013)

Johann Johannson / Michael Gordon : Remix 1 (p. 1, 8'34), extrait de Timber Remixed (Cantaloupe Music, 2016)

Richard Moult : Sjóraust I & II (p. 1 - 2, 5'45), extraits de Sjóraust (Second Language, 2016)

Sam Pluta / Michael Gordon : Remix 2 (p. 2, 8'34), extrait de Timber Remixed (Cantaloupe Music, 2016)

Richard Moult : Sjóraust III & IV (p. 3 - 4, 15'), extraits de Sjóraust (Second Language, 2016)

+ Remix "sauvage" Tim Hecker / Michael Gordon + Richard Moult

Peinture de Richard Moult, reproduite à l'intérieur de la pochette du cd.

Peinture de Richard Moult, reproduite à l'intérieur de la pochette du cd.

16 février 2017 4 16 /02 /février /2017 20:49
Rougge - Monochrome

   Un grand piano, une voix qui s'envole, prononçant les syllabes d'une langue inconnue. C'est Rougge, artiste nancéien, et c'est son deuxième disque, Monochrome, huit ans après Fragments, sorti en 2007. Il s'agit encore de fragments numérotés sans qu'on sache à quel ordre secret cela renvoie. Peu importe. On est emporté. C'est une promenade qui devient une invocation, une incantation. Le piano insiste, martèle, sonore ou grondant, tandis que la voix de contre-ténor monte, descend, murmure. Quel saisissement ! Comme si la voix détachait des lambeaux d'infini...depuis un ailleurs soudain si proche. La trame mélodique, d'inspiration minimaliste, enveloppe l'auditeur dans un réseau de motifs serrés, volontiers répétés ostinato, d'où l'ambiance vite envoûtante. La voix dérape parfois de sa tessiture pour prendre des accents d'une extraordinaire douceur avant de repartir dans une suavité farouche. Comment ne pas penser à Wim Mertens, notamment dans Maximizing the audience (1988), dans le fabuleux "Whisper me", ou encore à Antony de Antony and the Johnsons ? Mais ces références ne sont que des repères grossiers, il faudrait remonter une longue tradition vocale héritée du Moyen-Âge, des monodies grégoriennes ou de certains hymnes qui ne comportaient que des sons vocalisés... ou encore vers les chants de gorge par exemple. Le chant ne dit rien dans aucune langue : le chant chante, c'est un pur chant, du chant-joie. De fragment en fragment, on dérive au fil des nuances, le temps se dilate dans des ralentis élégiaques suaves ou se contracte dans des passages nerveux et sombres. Nous sommes dans les marges, dans les arrière-mondes de la musique, quelque part où ça se déchire, où notes et vocalises épousent l'émotion. L'étreinte est langoureuse, intense, perd la notion du temps, intemporelle par essence. Et c'est cela qui ravit, l'abandon extrême, la liberté de jouir du son sans se soucier de rien d'autre.

  Qu'on l'habille de cordes, cette voix, dans le dernier fragment, annonce une nouvelle étape, qui se concrétisera par la sortie, début mars, d'un disque réalisé avec un véritable quintette à cordes.

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Paru en novembre 2015 / 9 titres / 44' environ

Pour aller plus loin :

- l'album en écoute et plus sur bandcamp :

 

 

Programme de l'émission du lundi 13 février 2017

L'Intégrale : (enfin presque...)

Tristan Perich : Surface Image (Piste unique, 63'), extrait de Surface Image (New Amsterdam Records, 2014)

31 janvier 2017 2 31 /01 /janvier /2017 08:00
Vicky Chow (2) - Tristan Perich : Surface Image

   C'est en écrivant mon article consacré à Aorta que j'ai découvert le disque précédent de la pianiste Vicky Chow, consacré à une œuvre de Tristan Perich, jeune compositeur né en 1982, devenu célèbre par ses compositions électroniques n'utilisant jamais plus de 1 bit d'information en même temps. Il a déjà publié deux albums sur le label Cantaloupe Music  : 1-Bit Music en 2007 et 1-Bit Symphony en 2010. Un troisième titré Noise Patterns est sorti sur un autre label en 2016, deux ans après celui qui m'occupe maintenant, Surface Image. Pour situer ce compositeur atypique, je précise que, non content d'avoir reçu des récompenses académiques dans le milieu de la musique électronique, il a été artiste invité au festival Sónar de Barcelone en 2010.

   La rencontre avec la pianiste Vicky Chow l'a conduit à composer pour le piano une œuvre de longue haleine, qui entrelace le flux pianistique avec quarante canaux électroniques à un bit. Il en résulte une pièce très reichienne, tendue par une constante pulsation, d'un minimalisme fascinant de rigueur. Je suis surpris de ne pas trouver dans les présentations la référence à Steve Reich, pourtant pour moi tellement évidente. Bien sûr, Tristan Perich, c'est un Steve Reich de l'ère électronique. Comme chez Steve, les motifs sont inlassablement répétés et variés, avec un jeu d'échos, de décalages, de superpositions qui multiplie les plans, enveloppant l'auditeur dans une tapisserie sonore chatoyante, dynamique, avec des crescendos puissants, de véritables courants. La différence, c'est que les sons électroniques sont d'une incroyable plasticité, changent de texture et de couleur autour du piano, se rapprochant de lui ou s'en éloignant selon les moments ; ils constituent un véritable orchestre, car les quarante haut-parleurs interagissent avec l'acoustique du piano au point de générer l'impression de cordes, de synthétiseurs, d'orgue, selon les passages. Que le lecteur ne s'effraie pas ! Toute cette technologie - je serais incapable de rentrer dans les détails ! - débouche sur une musique vraiment écoutable, d'une incroyable beauté. On sent les sons onduler, on les entend changer au fil de la trame inlassable. La vie ne cesse de sourdre de cette surface harmonieuse, à laquelle les surgissements harmoniques multiples donnent un relief changeant. Surface Image, c'est une vague sans fin, un chant, une ode prodigieuse, capable de recouvrir toutes les laideurs du monde de sa rutilance impétueuse. L'auditeur est happé, immergé (s'il l'écoute vraiment, au casque ou dans de bonnes conditions), ravi. Tout est effacé. Il n'y a plus rien que cette évidence illuminante. L'électronique est au service de la négation de la transcendance, de l'abolition de l'opposition entre surface et profondeur dans la mesure où l'image de surface produite inclut tout ce qui naît en son sein, se veut pure immanence : plus de dualité, un monisme rayonnant.

   Alors ? Oubliez mes divagations philosophiques... Voilà selon moi un chef d'œuvre de la musique du vingt-et-unième siècle, n'ayons pas peur des mots ! Magistralement interprété !

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Paru en 2014 sur le label New Amsterdam Records / 1 titre / 63'

Pour aller plus loin :

- la page consacrée au disque sur le site de Vicky.

- la composition en écoute (et plus) sur bandcamp ci-dessous :

- Vicky interprète l'œuvre en direct à la Roundhouse de Vancouver :

Programme de l'émission du lundi 30 janvier 2017
May Roosevelt : Oomph  / Vow / Mass extermination (Pistes 2 - 3 - 5, 13'), extraits de Haunted (Autoproduit, 2011)

John Halle : Sphere ['] (p. 5, 9'13)

John King : No Nickel Blues (p. 7, 6'58) interprétés par le quatuor Ethel, extraits de Heavy (Innova Recordings, 2012)

Richard Moult : Apollo Winceleseia (p. 1 à 3, 17'), extraits de Yelpyt (Second Language, 2012)

Jacob Cooper : Clifton Gates (p. 2, 9'13),  interprété par Viky Chow, extrait de Aorta / Music for piano and electronics  (New Amsterdam Records, 2016)

24 janvier 2017 2 24 /01 /janvier /2017 13:45
Vicky Chow - Aorta / Music for piano and electronics

   Membre du sextuor Bang on a Can All-Stars, la pianiste canadienne Vicky Chow joue aussi en duo avec la pianiste néerlandaise Saskia Lankhoorn et avec l'ensemble de six claviéristes Grandband. C'est dire qu'elle met son talent au service des musiques contemporaines. elle a d'ailleurs enregistré une interprétation de Piano Counterpoint de Steve Reich  pour piano et électronique. Son second disque sur le label New Amsterdam Records  est consacré à six compositions nouvelles de six compositeurs contemporains. Après un premier album marqué selon elle par son obsession pour la perfection, elle a voulu celui-ci plus près de son cœur, d'où le titre AORTA. « J'ai choisi les plus longues prises, gardant mon impression de ce monde autant que possible. Je voulais créer un album lié à la lumière, l'amour, l'émotion, et à l'humanité.» confie-t-elle.

   Le disque s'ouvre avec "Hoyt-Schermerhorn" de Christopher Cerrone, superbe nocturne, sorte de promenade de plus en plus éblouie et mystérieuse au fur et à mesure que l'électronique ajoute ses contrepoints, étranges redoublements comme si les pas du promeneur en suscitaient d'autres dans le silence de la nuit. "Cliffton Gates" de Jacob Cooper est un hommage à "Phrygian Gates" de John Adams,  et fait référence à la place du même nom à Brooklyn, où réside Vicky. La pièce joue sur les longues résonances avec distorsion de notes d'abord isolées, puis se rapprochant, ce qui crée une mélancolie assez poignante, l'impression d'une dérive accentuée par le phrasé un peu jazzy. Quelque chose cloche, se défait, au bord de la perdition suggérée par les subtiles dissonances, mais en même temps se raccroche à d'insoupçonnées forces vitales, la composition devenant une sorte d'hymne exultant saturé d'une ivresse folle dans les aigus de plus en plus rapides. C'est vraiment un titre spendide...je risque de me répéter car Vicky a choisi des morceaux merveilleux, en effet chargés d'émotions humaines. La composition de  Jakub Ciupinski "Morning Tale" en quatre mouvements est d'une beauté fragile et sidérante. Le nocturne initial est magique, enchanté par une électronique qui ajoute comme une queue de comète aux notes du piano. Les notes se mettent à filer littéralement, traversant l'espace sonore dans un feu d'artifice pianistique envoûtant. "Alba" (Aube) me fait penser au poème en prose "Aube" d'Arthur Rimbaud : « Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombres ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.» Les notes sont haleines et pierreries, ailes en allées dans le jour qui se lève. "Awakening" (L'Éveil) est une pluie de notes, une série dense de gerbes éclaboussantes, avec de beaux retournements, tandis que la dernière partie, "The Miracle of being Ernest", caracole avec brio dans un espace sonore creusé par plusieurs couches contrastées fractionnées par des brisures. Quel plaisir !

  

Vicky Chow - Aorta / Music for piano and electronics

   Le piano dialogue avec une partie électronique pré-enregistrée dans "Rave" de Molly Joyce, pièce rêveuse qui revient obstinément vers certaines notes, construisant une frénésie fascinante dans l'interaction de plus en plus serrée entre les deux "interlocuteurs", au point de faire penser à certaines études de Conlon Nancarrow pour piano mécanique. Extraordinaire délire à la conclusion solennelle, le piano se faisant quasi orgue ! Dans "Limbs" et "Bones", Daniel Wohl resserre les liens entre le piano et l'électronique au point d'en faire un instrument hybride, apte à explorer une espèce de jungle trouble de paysages entrevus, fuyants et magnifiques.

Le dernier titre, "Vick(i/y)" de Andy Akiho - en hommage aux deux pianistes Vick(y) Chow et Vick(i) Ray (absente du disque) -  réinvente le piano préparé. Ce sont gongs et cloches, notes sépulcrales, comme une promenade dans la Chine ancienne, un extrême orient peuplé d'esprits, hanté de chamans vaticinants, semé de trouées plus humaines lorsque les notes habituelles réapparaissent,  mais tout aussi dépaysées. On pense au gamelan des musiques javanaise et sundanaise dans la mesure où le piano ainsi transfiguré est devenu orchestre percussif. La pièce, d'abord nimbée de ténèbres impressionnantes, s'évertue vers la lumière, ménageant des passages d'une beauté fragile et rayonnante entrecoupés d'accélérations incantatoires. En un sens, c'est en effet le grand combat de l'ombre et de la lumière, magistralement mis en espace sonore.

    Un album de toute beauté !

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Paru en 2016 sur le label New Amsterdam Records/ 10 titres / 64'

Pour aller plus loin :

- la page du label consacrée au disque.

- le disque en écoute sur bandcamp :

 

10 janvier 2017 2 10 /01 /janvier /2017 17:24
Steven Stapleton & Christoph Heemann - Painting with Priests

   Seul membre permanent du groupe de musique expérimentale Nurse With Wound, Steven Stapleton a collaboré avec de nombreux musiciens. On le retrouve ici avec l'allemand Christoph Heemann, adepte lui aussi du collage musical surréaliste, des musiques concrètes, bruitistes, avant-gardistes. Deux hommes éloignés de toute chapelle, improvisateurs fougueux, qui se sont retrouvés le 29 novembre 2009 dans l'ancienne synagogue d'Ivrea, en Italie, pour cette improvisation d'un peu plus de quarante-six minutes.

  Incroyable musique, comme toujours, changeante à vue, vivante, qui mêle nappes de synthétiseurs et drones, perturbations sonores en tout genre. Ambiante, un peu, mais rarement continûment. Intrigante, toujours, mystérieuse, traversée de courants obscurs et lumineux. Foutraque, loufoque, et totalement inspirée, avec des passages qui évoquent les chants de gorge, des mantras prononcés dans des cavernes glauques. Avec des envolées grisantes, des moments complètement magiques et fascinants qui trouent le temps de leur beauté radieuse. Au bout de quelques minutes, comment ne pas léviter, ne pas se laisser dériver dans ce vaisseau sidérant qui débusque de minute en minute des paysages surprenants ? Démons et lémures surgissent, s'évanouissent. La musique couaque, coasse, éructe, frémit, et pourtant elle ravit nos oreilles ! L'écoute est une expérience au sens fort, une épiphanie prolongée jusque dans les emmêlements convulsifs de guitares en nœuds de serpents qui se cabrent et toussent, jusque dans les trajectoires euphoriques des sons ronronnants et tournoyants, jusque dans les crescendos majestueux, miauleurs, qui se retournent soudain pour disparaître et renaître autres.

   Peinture avec des prêtres : le titre, comme l'illustration de la pochette, provoque, dans la pure tradition des Surréalistes. On n'est pas loin de Max Ernst, par exemple. Mais si la musique est évidemment ludique, dans sa folie elle atteint le sublime, une dimension mystique. Les peintres, ce sont Steven et Christoph, défroqués hallucinés, chercheurs d'absolus sonores. Paradoxalement, leur musique est à la longue méditative, invitation à l'élévation. Elle nous regarde, dit l'image...

Steven Stapleton & Christoph Heemann - Painting with Priests

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Paru en 2015 sur le label Yesmissolga / 1 titre / 46'11 (le disque est aussi sorti en vinyle)

Pour aller plus loin :

- le cd est en vente sur la page Nurse With Wound

- un extrait en écoute sur cette fausse video :

Programme de l'émission du lundi 8 janvier 2017

Une émission HANTÉE !

May Roosevelt : The Unicorn Died / Dark the Night (Pistes 1 & 4, 8'50), extraits de Haunted (Autoproduit, 2011)

Grande forme / L'Intégrale :

Steven Stapleton & Christoph Heemann : Painting with Priests (titre unique, 46'11), extrait de Painting with Priests (Yesmissolga, 2015)

6 janvier 2017 5 06 /01 /janvier /2017 13:46
May Roosevelt (1) - Haunted

   Commencer l'année 2017 par un disque paru en 2011 ? Eh bien oui ! Un coup de cœur pour cet opus de la compositrice et théréministe grecque May Roosevelt, son second, le premier, Panda, a story of love and fear, datant de 2009. Son instrument, c'est le thérémine, pas tout à fait celui inventé par le russe Lev Sergueïevitch Termen en 1919, premier instrument électronique qui enthousiasma Lénine au point qu'il en prit des leçons et en commanda 600 exemplaires pour les distribuer dans la toute jeune Union soviétique. Non, un thérémine transistorisé fabriqué par la firme Moog, le modèle Etherwave...

May Roosevelt (1) - Haunted

   May se présente comme influencée aussi bien par The Residents, Massive Attack, Björk, que par la musique grecque traditionnelle et les chants byzantins. Haunted est ainsi au croisement d'une musique électronique sombre, incantatoire et de rythmes de danses populaires, d'hymnes anciens. Huit titres pour huit danses ; Zeibetiko (liée aux rébètes), Mandilatos, Pogonisios, Hasapikos, Kotsari, Zonaradiko, Tsamiko, Kalamatianos, On comprend dès "The Unicorn Died" qu'on plonge dans l'ailleurs, un ailleurs envoûtant. Le monde se met à osciller, emporté par un rythme lourd, puissant, entre rebetiko et sons éthérés. "Oomph" est plus hanté encore : rythme implacable, déchaînement des synthétiseurs en sonneries hallucinées. C'est une musique de transe, opératique, galvanisante, feuilletée en couches épaisses. Les amateurs de moog seront ravis par les textures veloutées et symphoniques des envols. Avec "Vow", nous entendons un peu de grec avant d'être plongé dans le balancement d'une musique incantée par le thérémine qui prend alors les sonorités d'une clarinette basse, tandis qu'une pluie de sons traverse le mur de drones. Formidable et magnifique ! Dans "Dark The Night", le charme est total, renforcé par la voix sidérante de Harry Elektron égrénant ses mots répétés, puis les lâchant dans un phrasé plus grave, accompagné par une autre voix plus aigue, plus sensuelle encore. Où sommes-nous, pour quelle danse du ventre, dans quel bouge de Théssalonique accueillant les réfugiés d'Asie Mineure ? Le thérémin se fait violon ensorceleur, le titre prend des allures disco déglingué ! "Mass extermination" est peut-être un clin d'œil à Massive Attack : percussions en avant, rythme effrené, obsédant, montée d'un véritable mur du son. La voix de May Roosevelt se fonde dans ce firmament noir sur lequel se dessinent les volutes du thérémine. Rythmique saccadée, sons discontinus, "Young Night Thought" commence comme un titre de techno déjanté, balance une voix générée ou déformée par le thérémine (?) avec un texte de Robert Louis Stevenson, ambiance sauve-qui-peut de jungle urbaine dans un monde en train de brûler. "Chasm" semble plus sage, mais c'est pour mieux nous envoûter avec la voix de May qui susurre des mots redoublés dans un style qui me fait un peu penser à Laurie Anderson. La composition est comme transcendée par le chant élégiaque du thérémine terminé par une série de vagues sublimes. Atmosphère survoltée pour le dernier titre, "Outcast", musique post-industrielle étouffante, sirènes de la fin des temps...

   Un disque magistral, inoubliable !

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Paru en 2011 / Auto-production / 8 titres / 38 minutes environ

Pour aller plus loin :

- le titre "Dark the Night" en écoute :

- la page soundcloud consacrée à May Roosevelt : vous pourrez y écouter pas mal de titres.

- le second titre, "Oomph", monté sur un extrait du film Senki (2007) du réalisateur macédonien Milcho Manchevski : ambiance, ambiance..., puis May en concert, fascinante fileuse, brodeuse :