Musiques Singulières

Entre actualité et inactualité, prendre le temps des musiques différentes (plus ou moins selon l'humeur !). D'autres arts s'invitent régulièrement.
    L'index des musiciens présents dans ces colonnes est à votre disposition dans la catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures, avec rediffusion le dimanche dans l'après-midi .
  Vous pouvez me retrouver sur Facebook où je poste notamment des photographies personnelles, des trouvailles "empruntées" à mes amis, histoire de recomposer un univers ...
   À compter du 9 février 2013, le blog s'élargit avec les chroniques de Timewind, nouveau collaborateur passionné : pour vous proposer encore plus de Musiques singulières !

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14 août 2014 4 14 /08 /août /2014 17:00

   En 2011, un an avant la commémoration du centenaire de la naissance de John Cage, le compositeur australien Lawrence English songeait déjà à rendre hommage à son homologue américain mort en 1992, auquel tant de musiciens d'aujourd'hui se réfèrent et qui l'a inspiré depuis une vingtaine d'années. Son attention a été attirée par une œuvre peu connue du maître, One 11, film pour lumière seule, accompagné de 103 pour orchestre. Cage les présente ainsi :

   « L' œuvre dure quatre-vingt-dix minutes. Elle est formée de dix-sept parties, les quatre-vingt-dix minutes étant divisées d'une façon pour les cordes et les percussions, et d'une autre façon pour les bois et les cuivres. Ces divisions ainsi que tout autre événement dans 103 sont le fruit d'un emploi exhaustif des opérations de hasard issues du I-Ching. 103 n'est pas l'expression de sentiments ou d'idées personnelles. J'ai souhaité libérer les sons de mes intentions afin qu'ils ne soient que des sons, c'est-à-dire eux-mêmes. Pour ce faire, les musiciens doivent rester attentifs, pendant qu'ils jouent, à ce qu'ils font, précisément en écoutant chaque son qu'ils produisent, comment il naît, se maintient et s'éteint. Le concert ne sera pas dirigé, des chronomètres sur vidéo servant de repère temporel.

One 11 est un film dépourvu de sujet. Il y a de la lumière mais aucun personnage, aucun objet, pas d'idées concernant la répétition ou la variation. Il s'agit d'une activité sans signification qui est néanmoins communicative, comme la lumière elle-même. »

  Tel est le point de départ du disque. Pour plus de précision concernant l'évolution du projet, je renvoie à la pochette du cd ou à la page que lui consacre le label Room 40. Lawrence English précise d'ailleurs que l'influence de Cage est tantôt directe, tantôt indirecte et, disons-le pour l'auditeur de base, même un peu connaisseur de la musique de ce dernier, rien moins qu'évidente. Peu importe. Tous les deux écoutent les sons, cherchent à être au plus près d'eux, conçoivent une musique libérée de toute contrainte stylistique, formelle, pour nous baigner dans un océan sonore changeant sans raison apparente dans la mesure où les procédures aléatoires sont activées. Mais tandis que 103 pour orchestre reste une musique pour instruments acoustiques, les huit pièces de Lawrence English sont électro-acoustiques (la pochette est muette à ce sujet).

   Intrigué par la couverture présentant une sorte de champignon flou et les titres latins des pièces, dans lesquels "russula", "coprinus" ou "anamita" me confirmaient la piste champignonnière, j'ai vérifié qu'en effet ils renvoyaient à huit champignons : une piste d'écoute à tenter ? Pourquoi des champignons ? L'écoute du disque me suggère quelques hypothèses que je vous soumets. Les champignons, aujourd'hui encore, sont mal connus. Longtemps, on a pensé qu'ils poussaient par une sorte de génération spontanée. La musique de Lawrence English semble elle aussi surgir à l'improviste, et pousser de manière capricieuse, imprévue. Des vagues sonores se suivent, dans lesquelles sont fondus, enkystés, quelques sons reconnaissables d'instruments : cela vient, déferle, très mystérieusement, comme dans le premier titre "Jansia Borneensis". Les éclats brefs de cuivres, cordes, émergent d'un cocon de drones, d'un nuage de particules. "Otidea Onotica" se développe selon une suite dense de crescendi crépusculaires au fond desquels l'orchestre semble tapi, assourdi. "Hygrophorus Russula" est rythmé par des drones profonds ponctués de percussions sourdes. Les cordes percent à peine le continuum impressionnant, foisonnant comme certaines pièces de Guillaume Gargaud. Pièce superbe qui se termine sur l'émergence de l'orchestre, mis en parallèle avec des nappes courbes dans le tourmenté "Naematoloma Sublateritium". Où sommes-nous, sinon dans le creuset originel, la marmite magique ? "Coprinus Comatus" nous entraîne plus profond : percussions claquantes, vents de particules, grondements, grand magma dans lequel s'agglomèrent aigus et graves. C'est la cuve où bout le jus sonore ! "Anamita Inaurata" est d'abord plus insidieusement calme, puis soulevé par des percées troubles. Ce qui envoûte dans cette musique, c'est la manière dont l'orchestre persiste malgré la tempête électronique qui l'enveloppe, sourd à travers lui. On est au cœur de la maturation du mystère, dans la dissémination des pores, la gymnastique des spores comme m'invite à le penser le titre suivant, "Gymnosporangium". Finalement, on n'est pas si loin de Cage, de 103 pour orchestre, dont l'amorphisme sert de base au chapeau électronique sidérant. Le dernier titre, "Entoloma Abortivum", est d'une toxique majesté, troué de maelstroms fulgurants. Le téléchargement associé à l'achat du cd propose un titre supplémentaire, "Chance Operation 6" : quinze minutes de drones puissants perpétuellement surgissant dans lesquels se lovent les instruments de l'orchestre enfoui, chaque son acoustique paraissant comme une irisation, une dérivation de la superstructure électronique.

   Un disque vraiment extraordinaire, digne héritier de Cage, mais aussi des recherches sonores d'un  Giacinto Scelsi. Vous retrouverez sans doute bientôt Lawrence English dans ces colonnes !!

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Paru en 2012 chez Line / 9 titres / 54 minutes

Pour aller plus loin

- la page de Room 40 consacrée au disque

- le film One 11 avec 103 pour orchestre de John Cage, version intégrale (plus de quatre-vingt-dix minutes !). Prenez le temps, c'est l'été, et puis même si ce n'est pas l'été, parce que nous n'avons que le temps à prendre...

- "Hygrophorus Russula", le troisième titre, en écoute sur cette fausse vidéo et devant ce vrai champignon : vous pouvez superposer les deux vidéos (pistes sonores), bien sûr !!!!!!

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29 juillet 2014 2 29 /07 /juillet /2014 14:00

D'étrangeté et de splendeur

   Ne me demandez pas pourquoi l'idée m'est venue d'associer la musique de Christina Vantzou et la prose de Nathalie C. Henneberg (1910 ? - 1977).

    Lisant La Plaie, le flamboyant opéra de l'espace de Nathalie, cette française d'origine russe auteur d'une science-fiction à nulle autre pareille, j'entendais la musique de Christina, plus exactement je m'imaginais entendre la musique qu'il fallait comme accompagnement à l'imagination fastueuse de la première. Toutes les deux cultivent un goût de la beauté inactuelle, mélange de faste hiératique et de sensibilité distanciée. Amour de la langue, amour du son : même recherche d'une pureté un peu hautaine, gangue pour un lyrisme frémissant. Chez Nathalie Henneberg, la description prend des allures flaubertiennes, du Flaubert de Salammbô, avec un souvenir de Rimbaud et de Baudelaire : pierres précieuses et fleurs, parfums envoûtants. C'est une civilisation au sommet de son raffinement, consciente de son déclin inéluctable, qui rejoue les fêtes de l'Italie de la Renaissance tandis que la plaie ravage le cosmos, cette plaie qui est comme une condensation métaphorique de toutes les horreurs du vingtième siècle. Il y a donc aussi en filigrane un écho de la Décadence à la manière de Huysmans, mais une décadence décantée, filtrée, tendue vers les hauteurs : aucune complaisance pour le morbide. Voici l'une de ses descriptions, au chapitre XVI qui porte en exergue, très significativement :

« Désormais les notions de l'espace et du temps en soi s'évanouissent totalement comme des ombres. » Minkowski (1907)

« Les invités commençaient à arriver de très loin, depuis les planètes fédérées ou alliées. Dans la salle en marbre d'Omicron, jaune veiné de vert, dans la salle d'Or incrustée de béryls et de pâles rubie des Hyades, et plus loin, dans la galerie de Chasse où brillaient dans des fresques des peintrs terriens des licornes et des porphyrions, des sirènes et des gryphes interplanétaires, se pressait une foule éclatante qui symbolisait la puissance et le rayonnement de Sigma. À cette cérémonie, le préfet faisait déployer tout le faste antique de la double étoile et les alliés exotiques débarquaient dans un grand bruit de losanges et de discoïdes volants. Les gardes astraux allaient les quérir sur les cosmodromes, debout dans leurs hélicos de parade, leur cimier ruisselant de lumières et leur grand manteau à écailles de gemmes irisées, flottant en forme d'ailes.

   Les invités rivalisaient d'étrangeté et de splendeur ; les dominations de Déneb s'environnaient de nuées d'encens où luisaient leurs chapes diamantées, les trônes de l'Éridan ressemblaient aux lys pourpres et présentaient, sous leurs tiares en cristal spatial, trois visages. Les plus singuliers étaient les chérubins d'Altaïr qui atterrissaient directement sur l'esplanade du palais : leurs flancs de taureaux dorés palpitaient, ils agitaient leurs crinières, et leurs figures roses et innocentes de vierges formaient un contraste plaisant avec leurs silhouettes de combat.

   Mais les plus beaux, les plus charmants étaient encore les Arcturiens eux-mêmes, qu'ils vinssent de Sigma, de Delta ou d'Epsion. Hommes et femmes, ils étaient grands, élancés et fragiles, ils paraissaient coulés dans une matière noble, opale, ivoire ou cristal mat ; ils passaient lentement, avec une grâce incomparable, et inclinaient parfois sur un cou pur et long, leur tête petite couronnée d'or et de soie.

   La mode étant à la Terre, aux fastes anciens de la Terre, ces Galactiques portaient sans déchoir des vêtements botticelliens, en brocart d'or, rebrodé d'or rubis ou céladon, et des armes qui n'étaient que des bijoux ciselés, des dagues ou des épées dont la poignée ou le fourreau s'ouvrant, livraient un éventail en plumes d'oiseau-lyre de Vendémiatrix, une minuscule cithare aux cordes d'argent ou une boîte de pastilles.

   Et les Arcturiennes étaient ravissantes : leurs coiffures inspirées de Pérugin ou de Luca Della Robbia leur donnaient un air équivoque de pages ; leurs couleurs étaient souci, aubépine ou gorge-de-pigeon et leurs parures mêlaient résilles de perles et feux de saphirs. Elles arrivaient par le grand escalier des Flammes, dans un sillage de parfums dont les moins rares étaient la fraxinelle, le liquidambar et le nard de la Terre, sans préjudice du jasmin incoercible de Kathiawar et du thymiam amer de Galilée qui avaient conquis toutes les planètes ; leurs dentelles et leurs moires qui ne devaient rien à la chimie, balayaient les degrés de jaspe ; comme les dogaresses de Véronèse, elles appuyaient leur coude à la paume ouverte du flûtiste ou du poète de service, el les salles se peuplaient de couples chatoyants tels des phalènes.

   C'était le même peuple, dont les effrayantes statistiques prédisaient la fin toute proche : sur la plupart des planètes d'Arcturus, la forme de la mort la plus honorable, considérée comme l'un des beaux-arts, était le suicide, et l'on se tuait principalement en ce mois de mai et aux sons de la musique de Debussy ou de Ravel, sèche et douce. »

(La Plaie, 1964 / p.158, début de la Deuxième partie "Le Combat", collection Science-Fiction, Albin Michel, 1974)

   À lire en écoutant par exemple "The Magic of the Autodidact", le dernier titre de N°2 :

Pour aller plus loin

- le Cafard cosmique, pour mieux connaître Nathalie Henneberg

- une page de Noosfere consacrée à La Plaie, avec présentation de l'œuvre et critiques.

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24 juillet 2014 4 24 /07 /juillet /2014 17:16

   Sur la musique d'Andy Moor et Yannis Kyriakides (voir article ici), la danseuse et chorégraphe Marcela Giesche (ci-dessus) a élaboré une performance qu'elle présente comme une manière de réfléchir à l'identité, construite pour une bonne part sur des opinions et des croyances extérieures à nous-mêmes. La folie, c'est peut-être lorsque nous rejetons ces éléments extérieurs et que nous descendons en nous, nous dépouillant de toutes ces couches étrangères pour nous retrouver flottant dans l'inconnu que nous sommes...

    Au passage, il est assez consternant (en mineur, pour rire) de voir cette vidéo classée dans la catégorie "Adulte". Le puritanisme le plus ringard prétend toujours nous donner des leçons de morale. Les enfants voient de vraies horreurs pendant les journaux télévisés...Place à la beauté !!

     Bel été à tous ! Le blog est en demi-sommeil, mais je vous adresserai de petites choses...

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9 juillet 2014 3 09 /07 /juillet /2014 14:13

La neige brûlante

d'outre mélancolie 

   Le titre est sobre, c'est son deuxième album en solo ; le nom de la compositrice américaine d'origine grecque figure en tout petit sur la pochette où elle se tient devant un mur ou une toile, les mains croisées cachant une partie du visage. En soi, c'est déjà tout un programme pour Christina Vantzou (Vantsos de son vrai nom), d'abord vidéaste et artiste sonore, ex-membre de Dead Texan aux côtés d'Adam Wiltzie, lui-même de Stars of the Lid et de A Winged Victory for the Sullen. Ce dernier intervient d'ailleurs sur le septième titre en tant qu'instrumentiste et il a mixé presque tous les titres de ce nouveau disque.

   Depuis Bruxelles, elle distille une musique impersonnelle d'une perfection glacée. Élaboré sur une période de quatre ans, N°2 est la rencontre magnifique des synthétiseurs et des échantillons de Christina et du Magik*Magik Orchestra, une section de cordes enrichie de bois et de cuivres, à la croisée nocturne de l'ambiante et de l'électronique.

   "Anna Mae" s'ouvre avec le piano sur fond orchestral. Le son monte, s'élance solennellement, s'enfle. C'est un appel venu de l'abîme, feutré de drones. "Going Backwards To Recover That Which Was Left Behind" : le violoncelle guette, rejoint  par le piano. Douceur et très lent tournoiement, l'orchestre murmure puis décolle cuivré comme du Wim Mertens ou du Michael Nyman. Serions-nous dans un jardin anglais par une sombre nuit ? L'impression se précise avec le somptueux "Brain Fog" où cor, basson et autres soutenus par les cordes donnent au morceau l'allure d'un titre de Tangerine Dream à l'époque de Phaedra. "Strange Symptoms" s'ébroue entre des nuées diaphanes. Les titres, jamais longs, sont comme des apparitions sonores. "Vancouver Island Quartet" est l'alliance entre une voix féminine éthérée et des frémissements qui se matéralisent en vagues orchestrales : on n'est pas si loin que cela d'un groupe comme Dead Can Dance, en plus resserré, dense. Avec "Sister", on retrouve la voix, noyée sous les violoncelles et les cordes, et l'on comprend alors le miracle de cette musique que j'ai qualifiée d'impersonnelle : aucun pathos, mais une tenue telle que l'émotion naît de cette pureté du trait, de la ligne. Une élégance noire...un parfum d'ailleurs comme dans l'envoûtant "VHS" mené par flûte et clarinette, et quand les cordes viennent, tout s'en va, on frémit d'une telle beauté, on plonge dans ces eaux troubles qui tremblent dans les graves, et l'on retrouve des naïades chantantes, une harpe sur la rive enchante le soir englouti. "Arp", justement, suit : du Arvo Pärt, on le jurerait, ces violons déchirants et lumineux, seuls dans l'espace immense, épaulés par l'orchestre suave et grave. Quel sens de la mesure, de la suite dans ce disque qu'il faut écouter d'un trait comme on boirait une liqueur divine ! "Little Darlin' Seize The Sun" poursuit la trajectoire stratosphérique de cette musique sans concession. "Vostok" est une mélodie gracile au charme onirique à la Peter Broderick se développant en hymne puissant en moins de deux minutes : magnifique et sidérant ! Le dernier titre est comme une signature : "The Magic Of The Autodidact", n'est-ce pas une allusion à son propre parcours que glisse Christina ? Sous ses dehors glacés, cette musique est de la lave dont nous suivons les souterraines ondulations, les acmés fulgurantes.

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Paru en 2014 chez Kranky / 11 titres / 35 minutes (seulement, diront certains, mais peu importe !!)

Un album de remixes est déjà sorti, avec notamment Loscil.

Pour aller plus loin

- le site de Christina Vantzou

- la vidéo de Christina pour VHS :

 

Programme de l'émission du lundi 23 juin 2014

Histoire d'un document retrouvé : Têtes ensablées / Désemparés / Éternel passager (Pistes 4 à 6, 7'30), extraits du disque sans autre titre (Quadrilab, 2014)

Zéro degré : La Nuit (p.5, 3'38)

Guillaume Gargaud : Overflow 1 (p.6, 5'11), extraits de la compilation Quadrilab V01

Christina Vantzou : Brain fog / Strange symptoms / Vancouver Island (p. 3  à 5, 8'30), extraits de N°2 (Kranky, 2014)

Grande forme :

*Yannis Kyriakides : Varosha (Disco Debris) (p.2, 30'56), extrait de Resorts & Ruins (Unsounds, 2013)

Programme de l'émission du lundi 7 juillet 2014

Histoire d'un document retrouvé : En bonne compagnie / Tirage au sort / Espagne / Final énigmatique / Cartes sur table (Pistes 7 à 11, 7810), extraits du disque sans autre titre (Quadrilab, 2014)

Scott Wilson : On the Impossibility of Reflection (p.1, 12'40), extrait de Shadow Piano (Innova Recordings, 2013) par Xenia Pestova, piano & électronique

Charles Tomlinson Griffes : Three Preludes (p. 3 à 5, 7'30), extraits de Panorama of american Piano Music 1911 - 1991  (Mode records, ?) par Yvar Mikhashoff, piano

Christina Vantzou : Sister / VHS / ARP (p. 6  à 8, 11'), extraits de N°2 (Kranky, 2014)

Pan& Me : The Lighthouse (p.1, 10'20), extrait de Pal (Denovali Records, 2012)

Oneohtrix Point Never : Boring Angel (p. 1, 4'17), extrait de R Plus Seven (Warp Records, 2013)

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19 juin 2014 4 19 /06 /juin /2014 19:56

Le règne grave des plus bas bois

Michael Gordon, l'un des trois compositeurs co-fondateurs du Bang On A Can All-Stars et de tout ce qui tourne autour (Festival, le label Cantaloupe...) poursuit son exploration des possibilités offertes par un ensemble composé d'un instrument unique à x exemplaires. Après Timber pour six percussionnistes, sorti en 2011, voici Rushes  pour sept bassons.

   Chers lecteurs, n'ayez peur. Stravinski n'a-t-il pas utilisé le basson au début de son Sacre du Printemps ? On trouve d'ailleurs aujourd'hui des signes d'un renouveau pour cet instrument apparu sous le nom de fagotto en Italie dans le courant du XVIe siècle, sans doute même plus ancien si l'on considère les instruments à anche double, qui existent depuis l'Antiquité, et ses ancêtres s'appelaient douçaines au Moyen-Âge. Michael Gordon lui redonne une nouvelle et vigoureuse jeunesse.

    Commandé par le New Music Bassoon Commissionning Fund, Rushes est une pièce de près d'une heure interprétée par...le Rushes Ensemble alors tout nouvellement formé. Rushes, ce sont d'abord les joncs, qui ne sont pas sans évoquer les roseaux, et donc les bassons, sortes de roseaux repliés. Mais rushes, ce sont aussi des ruées, des attaques; le mot est chargé d'urgence, évoque vitesse et précipitation. Tout cela se retrouve dans cette pièce qui se veut une expérience d'écoute continue : pas question de la tronquer, de l'amputer. Les vingt premières minutes sont une longue descente égrenée au fil de milliers de notes ultra-rapides, créant une trépidation, une pulsation nettement reichienne. Je suis d'ailleurs surpris de ne lire nulle part le nom de Steve Reich, qui s'impose pourtant avec une telle évidence dès les premières mesures. J'ai tout de suite pensé qu'il s'agissait d'une réécriture de Music for 18 musicians. Je ne comprends pas qu'on occulte à ce point cette référence, qui ne déshonore pourtant pas Michael Gordon. Même approche quasi percussive de l'instrument, utilisation de motifs en expansion ou  en diminution, même continuum sonore fascinant crée par le contrepoint serré des différents bassons légèrement décalés. Passons ces petitesses de l'amour-propre des meilleurs artistes. Michael, dans le texte de présentation de sa composition, évoque les peintures de Seurat : pointillisme, vagues monochromes qui finissent par révéler leurs couleurs secrètes, moissons de joncs dans les marais. L'écoute est une plongée dans l'épaisseur boisée du plus grave des hautbois. Peu à peu, en effet, c'est un monde inconnu qui se lève, les graves grondent, se déploient le long de torsades souterraines d'harmoniques noires. Magma traversé de courants puissants, la composition semble alors s'accélérer, se densifier dans une sorte de transe comme les affectionne Michael. C'est somptueux, soudain strié de hauteurs plus aiguës. Puis tout se ralentit vers la vingt-septième minute, s'enrichit de nouvelles courbes, les motifs s'allongent, l'impression d'épaisseur augmente encore, aigus et graves comme collés ensemble. La pièce se charge d'échos intérieurs, traversée d'éructations sombres. Musique pour Vertigo, lancinante, réverbérée par des murs invisibles. Jusqu'où creusera-t-elle ? C'est Alice tombant sans fin dans le terrier, un voyage au centre des bois dans le maelstrom des sons abyssaux...pour mieux renaître à la sensuelle texture des choses dans les dernières minutes plus alanguies. Le vent ne souffle plus qu'à peine sur le marais bordé de joncs chevelus. C'est l'heure où tout se fond dans la nuit qui ne cessera plus.

   Un sacré choc ! Michael Gordon, après des errements dans des formes instrumentales balourdes, revient à ses origines frémissantes, dans la lignée de l'extraordinaire Trance (1995) et de l'excellent Timber évoqué en début d'article.

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Paru en 2014 chez Cantaloupe Music / 1 titre / 56 minutes

Pour aller plus loin

- la page de Bang On A Can consacrée à l'album, en écoute partielle et en vente.

- la pièce intégrale en concert le 25 novembre 2013, interprétée par le Rushes Ensemble. Bonne présentation écrite en anglais + quatre ou cinq minutes au début de la vidéo, avec un très beau son, mais une version plus "homogène" que celle du disque, plus éthérée en un sens :

Programme de l'émission du lundi 16 juin 2014

Hommage au label Quadrilab (et à la défunte Quadrivium radio) :

*Histoire d'un document retrouvé : La découverte / Premier contact / Lecture et visionnage (Pistes 1 à 3, 10'), extraits du disque sans autre titre (Quadrilab, 2014)

*Jull: Les ruines (p.1, 3'08)

*Guilhem Granier :  Majorca (p.2, 4'38)

*Arnaud Michniak : Le Grand Plan (p.3, 4'44) trois extraits de la compilation Quadrilab V01, consacrée à douze artistes français (et non canadiens comme je l'ai annoncé dans ma grande ignorance lors de l'émission)

Andy Moor & Yannis Kyriakides : Folia 6 et 7 (p. 6 - 7, 13'), extraits de Folia (Unsounds, 2010)

Hommage à Timewind (pseudo de mon collaborateur intermittent) :

*Steve Reich : deux extraits du 2 x 5 remix : III Fast (Dominique Leone Version) + III Fast (Vakula Version (11'32)

*David Toub : Virtual Music 2 (8'03)

 

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12 juin 2014 4 12 /06 /juin /2014 15:19

   Trois titres seulement pour cette collaboration entre sept musiciens néerlandais. Je ne connaissais que Michel Banabila, dont j'ai chroniqué le récent More research from the same dept, et Rutger Zuydervelt, alias Machinefabriek, avec lequel il a déjà collaboré, Machinefabriek présent sur le sublime Mort aux vaches, et auquel il faudra que je consacre au moins un article, tant ce musicien de la scène électronique et ambiante est pour moi important.

   Voix, instruments acoustiques et électroniques, c'est le cocktail de cet ensemble : les voix de All n4tural et Yuko Parris, guitare, violon, alto, piano électrique, archet électronique, traitements divers, verres frottés, sons de terrain. "Here and there", premier et plus long des trois titres, s'ouvre sur des cordes frottées, l'orgue "philicorda" de Rutger en nappes quasi statiques, des sons d'extérieur, peut-être des enfants qui jouent, puis la voix grave chantonnant-murmurant de All n4tural, à laquelle vient se mêler la voix frêle, plus dans les aigus, de Yuko - du moins je le suppose (cela peut être l'inverse !). Le décollage a eu lieu. On restera très haut, rejoints par la guitare de Michel. La pièce est rythmée par les échanges vocaux, savamment étagés, en courtes interventions suaves, profondes, enveloppées de frémissements harmonieux, de virgules envolées, avec une très belle coda tout en traînées, frottis et raclements. "Hide and seek", au rythme d'abord plus rapide, évolue également dans les hauteurs, enchanté par la voix de Yuko, un violon nettement plus présent, qui rappelle parfois la musique indienne. La pièce se fait langoureuse, câline, doucement disco : son titre n'est-il pas une invitation au jeu de cache-cache, si délicieux ? "Silent World" est plus majestueuse : c'est la plus ambiante des trois compositions, au rythme profond et ample, aéroportée par le chant du violon dans les aigus. Pièce nébuleuse, parcourue de pluies intérieures.

    Bien sûr, on en voudrait plus. Je regrette aussi que l'album ne soit pas disponible en cd (mais on peut le comprendre étant donné la durée). Les fans de vinyle seront toutefois ravis par une belle édition colorée !

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Paru en mars 2014 chez Tapu Records / 3 titres / 20 minutes

Pour aller plus loin

- la page consacrée au disque sur bandcamp

- d'autres informations sur la page SoundCloud

-  le disque en écoute : 

Cloud Ensemble, suavité ouatée de l'éther...

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4 juin 2014 3 04 /06 /juin /2014 10:04
Kleefstra / Bakker / Kleefstra - Sinne op 'e Wangen

    "Le Soleil sur les joues", c'est la traduction du titre frison - langue de la Frise, au nord des Pays-Bas - de ce film de Sabine Bürger, photographe et vidéaste allemande qui a produit plusieurs films en collaboration avec des musiciens. Il est très rare que je me lance dans un article consacré à un dvd, de surcroît difficile à se procurer, mis à part auprès des artistes qui y ont contribué. Mais ce film est une merveille à découvrir. Nous voilà loin d'une modernité de pacotille, prétexte à nous infliger des images laides ou quelconques, de préférence à un rythme si rapide qu'on n'y voit plus rien. Sabine Bürger filme en un somptueux noir et blanc les épiphanies de la lumière dans ce qui semble d'abord un champ de graminées vu de très près. On est parmi les tiges qui bougent, on est immergés, comme pris dans le flux des raies lumineuses qui traversent de biais l'écran, emportés dans un voyage d'une magique fluidité. Puis tout ralentit, l'on suit les frémissements des tiges courbées sous le vent invisible, elles s'approchent, deviennent floues, porteuses de lumière sur le fond noir strié de lignes claires entrecoupées, s'écartent pour dévoiler la multitude des tiges noires à l'arrière-plan. Visuellement somptueux, envoûtant !

   Et la musique ? Elle est signée Anne Chris Bakker, Jan & Romke Kleefstra, trois musiciens néerlandais. J'ai consacré au premier deux articles (voir en fin d'article). Quant aux frères Kleefstra, Jan est l'auteur de poèmes en frison dits très doucement, fondus dans la musique, Romke guitariste notamment. On les retrouve dans Mort aux vaches de Peter Broderick et Machinefabriek, ils font partie de The Alvaret Ensemble avec Greg Haines.     

Kleefstra / Bakker / Kleefstra - Sinne op 'e Wangen

   Guitare, percussions sourdes et translucides, clochettes, drones légers : c'est la recette de ce miracle renouvelé de disque en disque. Une musique d'un douceur indicible, animée de mouvements lents, comme des spirales, des volutes, que la caméra de Sabine Bürger épouse à la perfection. Le film est une longue extase visuelle et auditive. Les mots frisons de Jan viennent s'y enchâsser avec délicatesse, avec précaution, comme s'il s'agissait d'un mystère. Et c'est bien en effet un mystère auquel nous sommes conviés. L'image et le son s'écoutent, s'éclairent mutuellement, donnant à voir et à entendre ce que notre monde frénétique trop souvent ne voit plus, n'entend plus, la beauté de l'imperceptible, de l'impondérable...

Frisssons de la lumière et du vent,

souffles du noir et du blanc

doux battements du petit monde

la pulsation qui s'enfle et s'ensuave

dans l'effacement ineffable

danse de la lumière

parmi les graminées graciles

soudain nous savons

pourquoi nous sommes là

suspendus aux courtes vagues

des claviers en boucles

aux brefs déchirements

de la guitare chantant

l'avènement

Ce qui se joue là

dans les crépitements

et les froissements

les fragmentations percussives

serrées et sourdes

l'accélération musicale

C'est l'avènement

la joie radieuse

tapie parmi

les interstices

la fulgurance

de la simplicité

le soleil sur les joues

 

© tous droits réservés

Kleefstra / Bakker / Kleefstra - Sinne op 'e Wangen

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DVD publié en février 2014 par la galerie Vayhinger, Radolfzell / un seul titre d'un peu plus de 36 minutes.

Le dvd comporte le texte frison de Jan Kleefstra. Je n'en ai pas encore la traduction.

   Le texte qui précède est de moi, pas de Jan. Improvisé en écoutant, regardant le dvd. Les trois photogrammes sont extraits du dvd.

Pour aller plus loin

- la page de bandcamp, avec écoute intégrale de la musique et possibilité de commander le dvd.

- le site d'Anne Chris Bakker, la page consacrée aux films qu'il a réalisés ou pour lesquels il a écrit (ou coécrit) la musique.

- mon article consacré à Weerzien d'Anne Chris

- celui consacré à Tussenlicht

- le site de Sabine Bürger, la page des collaborations.  Trois extraits du dvd ici.

- un très court extrait du dvd :

Programme de l'émission du lundi 2 juin 2014

Pour Renaud, amateur de Frédéric Lagnau :

*Ann Southam : Rivers n°8 (p. 7, 2'38)

*Federico Mompou : El Lago (p. 20, 5'14)

*Frédéric Lagnau : Ça va son dire (p. 17, 3'36) extraits de Jardins cycliques (Lycaon, ?)

                                                                                                          de  Frédéric Lagnau

Pour Sylvain, fidèle auditeur de Montréal :

*Ann Southam : Pond Life I à IV (cd 2 / p. 7 à 10, 11'30), extraits de Pond Life (Centre de Musique Canadienne, 2009)

Andy Moor & Yannis Kyriakides : Folia 3 à 5 (p. 3 à 5, 15'), extraits de Folia (Unsounds, 2010)

Grande forme :

*Anne Chris Bakker : I Thought My Heart Was Calm (p. 2, 16'02), extrait de Reminiscences (Dronarium, 2014)

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27 mai 2014 2 27 /05 /mai /2014 16:00

Une descente rimbaldienne dans le maelström de la folie

   En 2010, la même année que Rebetika, Andy Moor et Yannis Kyriakides sortent Folia, autre relecture, cette fois d'une danse nommée La Folia, dont l'origine serait portugaise et remonterait au XVe siècle. Ils s'inscrivent ainsi dans la longue lignée des innombrables variations auxquelles cette danse a donné lieu, de Lully, Corelli, Vivaldi à Rachmaninov, Angelis Papathanassiou, jusque dans le jeu vidéo Final Fantasy IX ! Follia, Folies d'Espagne...Mettons-nous déjà dans l'oreille une version, par exemple l'une des plus anciennes, celle de la chanson de berger "Rodrigo Martinez", dans une interprétation de Jordi Savall :

   À quoi bon me direz-vous ? Que reste-t-il de La Folia ? Mais est-ce bien la bonne question ? Dès le départ, on ne sait pas grand chose de cette danse populaire. Ce n'est guère qu'un thème de quleques notes, un prétexte à transe, d'où son surnom. Tout musicien qui s'empare d'elle en fait ce qu'il veut, après tout. La preuve en est que les musiciens la dissimulent, comme on dit que Beethoven l'aurait cachée dans l'andante de sa cinquième symphonie. La Folia - son nom le dit assez - renvoie à un imaginaire du dérèglement, de l'insensé, et partant du refoulé lié à ce rite païen de fertilité dont elle serait la signature musicale. Ce qui compte, c'est que le thème fertilise, justement, féconde, parfois en sous-main, par en-dessous. Dès le XVIIe, les musiciens se plaisent à la ralentir, à y ajouter des variations multiples. Andy Moor et Yannis Kyriakides ne font pas autre chose et, à bien les écouter, sont peut-être plus proches que bien des "emprunteurs" de l'esprit de cette danse.

    Dès la première partie, dont ils conservent le début reconnaissable, tout dérape. La danse est considérablement ralentie, augmente son potentiel d'envoûtement. La guitare égrène lentement ses notes, peu à peu serties de glissendi électroniques. La texture s'épaissit, à la fois trouble et radieuse, dans un clair obscur musical splendide. De fortes ponctuations rythmiques lui font prendre un essor fascinant. La danse devient puissante, mystérieuse, informée par des poussées de drones, des riffs graves et lourds. Quelle atmosphère !! Tout est suspendu aux interventions de la guitare, qui nous tient vraiment sous le charme. La seconde partie continue sur cette lancée épurée. Le jeu d'Andy Moor est éblouissant : acérée, brûlante, sa guitare rentre en fusion, épaulée par les fulgurances magmatiques de l'ordinateur de Yannis. Quels musiciens avaient su, avant eux, revenir aux sources de cette folie? "Folia 3" poursuit ce long dérèglement de tous les repères, cette odyssée électrique absolument fabuleuse, avec des passages pulsants hallucinants, de miraculeux petits incendies, des boules d'énergie se résorbant en éclats brefs. C'est un voyage ébloui dans un ailleurs illuminé, habité par des forces obscures et belles qui nous submergent parfois de leurs vagues imprévues quand la mer se met à battre la mesure et revêt son habit d'étincelles, que s'enfle ce qui monte du plus profond d'on ne sait quoi qui nous dépasse et nous laisse pantelants sur le bord, comme enivrés.

   Par contraste, "Folia 4" est songeuse, un brin élégiaque le temps des premières mesures. Le temps de souffler, le temps de revenir au centre du délire, dont des éclaboussures commencent à fissurer la tranquille rêverie. Qu'est-ce qui travaille, là, au fond, qui se lève et surgit, irrésistible ? "Folia 5" déporte plus loin, ça déraille et ça dissone, se faille et se liquéfie en virgules de feu, dans un mur qui explose en gerbes bouillonnantes, se reforme plus opaque dans ses blindages pour se disloquer en éructations sourdes. "Folia 6" est comme une terre de feu trouée de geysers, pleine de pièges sonores, survolée parfois par des nuées synthétiques étranges. La guitare s'étrangle et s'évertue dans une solitude peuplée d'esprits, elle se débat, proteste, découpe l'invasion qui n'en finit plus, à moins qu'elle ne la suscite par sa dérive flamboyante. "Folia 7", ce serait le cœur radieux, secret de cette transe initiatique fabuleuse, le lieu de la douceur enfouie qui s'échappe comme l'air d'un ballon gonflable qu'on vient de percer par mégarde. Retour aux sons amorphes, vidés du chant prodigieux.

   Un disque superbe de bout en bout, inspiré, à côté duquel bien des Folies paraissent sages et fades. Autant dire que je me situe à l'opposé absolu du quasi éreintement auquel Pierre Cécile se livre dans sa très courte chronique publiée dans Le Son du grisli - apparemment le seul article paru en français sur le net (et en phase avec la sortie, pas comme moi).

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Paru chez Unsounds en 2010 / 7 titres / 43 minutes

Pour aller plus loin

- le site de Yannis Kyriakides

- la page du label Unsounds consacrée à l'album

- "Folia 1" en écoute :

- Un court extrait sur Vimeo :

Programme de l'émission du lundi 19 mai 2014

Andy Moor & Yannis Kyriakides : Minores / Katsaros / Vamvakaris (Pistes 1 à 3, 16'30), extraits de Rebetika (Unsounds, 2010)

Le Ciel brûle :

* Oiseaux-Tempête : Call John Carcone / L'ïle  (p. 4 - 5 - 8, 30'), extraits du disque sans titre (?) (Sub Rosa, 2013)

Grande forme :

* Dennis Johnson : cd 2 / début (20'), extrait de November (Irritable Hedgehog Music, 2013)

Programme de l'émission du lundi 26 mai 2014

Andy Moor & Yannis Kyriakides : All is well / Haremi (Pistes 4 & 5, 14'30), extraits de Rebetika (Unsounds, 2010)

Autechre : nodezsh / runrepik (cd2 / p. 2 & 3, 13'30), extraits de Exai (Warp Records, 2013)

Pour me faire pardonner mes petites méchancetés à leur sujet à la fin de l'article précédent..Le deuxième cd trouve grâce à mes oreilles. IL faudra que je réécoute le premier, qui m'a tant déplu à première écoute, à part un titre...

Andy Moor & Yannis Kyriakides : Folia 1 / Folia 2 (p. 1 & 2, 12'), extraits de Folia (Unsounds, 2010)

Grande forme :

* Dennis Johnson : cd 2 / suite (de 20' à 35'), extrait de November (Irritable Hedgehog Music, 2013)

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19 mai 2014 1 19 /05 /mai /2014 17:49

   Andy Moor, le guitariste du collectif punk néerlandais The Ex, et Yannis Kyriakides, né à Chypre puis émigré en Grande-Bretagne et qui enseigne maintenant la composition au Conservatoire royal de La Haye après avoir étudié sous la direction de Louis Andriessen, se retrouvent autour d'une des grandes aventures musicales du vingtième siècle, celle du rebetiko. Cette musique orientalisante est celle des rébètes, chanteurs et musiciens grecs réfugiés d'Asie mineure, chassés en 1922 par la rétrocession de Smyrne (qui est devenue l'Izmir turque) et de la côte méditerranéenne de l'Anatolie. Les émigrants arrivent au port du Pirée, iront s'entasser dans les banlieues d'Athènes et un peu partout en Grèce continentale, retrouvant d'autres émigrés, ceux des îles et des campagnes. Le rébétiko sera une sorte de blues urbain, entre hyper mélancolie et éloge de toutes les marginalités, qui connaît son âge d'or entre 1920 et 1950 et au-delà, marquant durablement la musique populaire grecque. Andy Moor et Yannis Kyriakides, à l'odianteur quant à lui, s'emparent de cet héritage pour lui insuffler une nouvelle vitalité. À noter que les deux musiciens comptent parmi les cofondateurs du label Unsounds, qui republie en 2010, en y ajoutant deux titres supplémentaires, un disque initialement sorti chez Seven Things Records, une session publique de 2006 enregistrée à Glasgow.

   Le premier titre, "Minores", est sans doute celui qui laisse le plus de place au rébétiko initial de Stratos Pajiomdis, que l'on peut trouver tout à la fin d'une anthologie en deux cds du rébétiko, parue sous le titre "Rembetiko : Songs of the greek Underground : 1925 -1947" . On entend d'abord le grésillement du microsillon, puis le bouzouki et la voix du chanteur. Il ne subsistera que quelques fragments de l'original, montés en boucle, auxquels viennent se superposer les interventions d'Andy Moor à la guitare. Amateur de rébétiko, j'étais un peu sceptique au départ. J'ai vite adhéré à cette réécriture, à cette recomposition inspirée. Andy Moor se glisse entre les bribes anciennes avec aisance, improvise dans l'esprit d'un Fred Frith. Guitare et bouzouki s'entendent fort bien, et l'esprit mélancolique, la langueur orientale se retrouvent dans leur hommage vraiment bienvenu. Avec "Katsaros", la guitare se substitue dès le départ au bouzouki pour une mélodie absolument envoûtante, qui tourne, se déchire, hoquète. Un grand moment, tout à fait magnifique, ponctué d'explosions rageuses, de dérapages agressifs, manière de rappeler le fond de rébellion de cette musique de marginaux. De très brefs échantillons de l'original sont ensuite réinsérés dans une échappée lyrique superbe où la guitare d'Andy sonne merveilleusement avant de s'éparpiller en gerbes dissonnantes. Un régal des oreilles ! D'autant qu'Andy laisse la guitare résonner, que le beau travail de Yannis à l'ordinateur vient l'habiter. "Vamvakaris" commence par un échantillon trituré, étiré, sur lequel vient se greffer la guitare survoltée d'Andy pour donner une sorte de poème électrique à la fois lumineux et épais, avec de brèves échappées élégiaques inattendues. "All is well" joue sur de micro fragments montés abruptement, et c'est tout simplement magique, d'une finesse délicate et tonique. Certains diront que nous voilà bien loin du rébétiko : non, c'est un retour à son essence, à cette ambiance des fumeries, des tavernes enfumées, des mauvais lieux. La musique s'abandonne à la griserie des sons, à une virtuosité rêveuse, se déchaîne en accès de frénésie, dans l'esprit des musiques de transe. Tout est bien, en effet, l'on se moque de toutes les orthodoxies, on joue de son instrument comme de son âme jusqu'à la pâmoison syncopée des échantillons de voix. Musique de jouissance pure, orgasmique jusqu'à l'obscénité assumée. "Haremi" laisse la part belle à une guitare installée dans les aigus et des sons brefs, tandis qu'un environnement électro-oriental (si j'ose dire !) nous plonge dans un monde d'échos, de glissendi transparents et profonds, avant que la guitare, dans les graves cette fois, ne vienne surplomber cette atmosphère devenue ensorcelante. Encore un titre excellent !

   La suite de l'album ne déçoit pas, parfois plus écorchée encore comme dans l'étonnant "Delias", frithien en diable, la guitare meuglant, s'engluant dans les drones, ciselant des dentelles sur un fond métronomique glauque, une sorte de musique industrielle rentrée, éructante. "A School burn Down" renoue avec une veine mélodique splendide, la guitare bouzoukiant  sur un tapis épais de sons électroniques pulsés qui l'absorbe dans son unisson puissant ponctué de sourds rugissements avant qu'elle ne réapparaisse plus acérée que jamais. "Sucker", totalement halluciné, disjoncté, malaxe des bribes méconnaissables pour en tirer une fanfare électronique débridée dans laquelle la guitare se coule, tour à tour chantante et dérapante. Pas étonnant qu'on termine avec "Five in hell", qui commence pourtant avec un échantillon langoureux, mais très vite subverti par des roulements graves, des sonorités courbes, et recouvert par un mur de claviers, de percussions lourdes, mur qui lui-même se lézarde pour laisser échapper des souvenirs de voix, se reconstitue plus impressionnant, incorporant  dans un magma sidérant sons anciens et nouvelles sonorités.

  Ces réinterprétations, loin de toute nostalgie passéiste, sont magistrales, passionnantes d'un bout à l'autre, entre Fred Frith pour le maniement de la guitare et le travail d'un Pierre-Yves Macé ( je pense à Passagenweg notamment), entre musiques expérimentales, improvisées et musiques électroniques les plus inventives, les plus belles aussi, il faut le souligner. À côté d'un tel bijou, bien des titres ( je n'ai pas dit "tous") du double cd Echai d'Autechre apparaissent archaïques, poussifs....tant pis, je n'ai pas pu m'empêcher  de lâcher ce petit coup de gueule, tellement je suis pour l'instant déçu par cet opus du duo de Sheffield.

   Andy Moor et Yannis Kyriakides, une collaboration étincelante !   (à suivre !)

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Paru chez Unsounds en 2010 / 9 titres / 53 minutes

Et la paire de chaussures luisantes ? Un clin d'œil vers la célèbre série des chaussettes de l'excellent Henry Cow ? Un hommage aux exilés, dont ils remettent à neuf les pompes usées ? Pour une musique qui traverse les âges, les mêle : aujourd'hui est tissé de la matière d'hier...

Pour aller plus loin

- le site de Yannis Kyriakides

- "Katsaros", le second titre, en direct :

Programme de l'émission du lundi 12 mai 2014

Le Ciel brûle :

* Oiseaux-Tempête : La Traversée / Nuage noir / Ourobouros (Pistes 4 - 5 - 8, 30'), extraits du disque sans titre (?) (Sub Rosa, 2013)

David Lynch & John Neff : Thank you, Judge / Blue Horse / Bad Night (p. 3 - 6 - 7, 18'30), extraits de Bluebob (Solitude Records, 2001)

Doctor Flake : Leitmotiv / Lonely Road (p. 1 & 2, 9'30), extraits de Acchordance (New deal, 2014)

Libre association d'atmosphères, de titres aussi ( de "La Traversée" à "Solitude Records" et "Lonely Road" : le leitmotiv d'un nuage noir pour un mauvaise nuit...), comme souvent.

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12 mai 2014 1 12 /05 /mai /2014 16:20

   Difficile de rendre compte de la singularité du projet de ce groupe, qui rassemble trois musiciens et un photographe, aussi vidéaste. Au départ, il y a la volonté de rendre compte d'une tournée en Grèce, dans ce pays frappé de plein fouet par une crise économique  déstabilisante. Pendant trois jours à Lyon, influencés par les photographies et les vidéos de Stéphane C. projetées dans le studio, Frédéric Oberland - guitariste, claviériste, saxophoniste alto, voix et "énergie noire" comme l'indique la pochette, Stéphane Pigneul à la basse, aux processus électroniques (échantillonneur, retardateur...) et à la voix également,  Ben Mc Connell à la batterie et percussions, jouent  et improvisent la musique du disque, à laquelle ils ajoutent ensuite des sons, des extraits d'enregistrement réalisés en Grèce. Le disque est sorti en décembre 2013 sur l'excellent label bruxellois Sub Rosa, que je retrouve avec grand plaisir. À défaut de vidéos, on a le visuel du cd ( et de l'édition vinyle, que je n'ai pas, mais qui semble remarquable !!), les superbes images en noir et blanc granuleux qui disent mieux qu'un long discours le climat de déréliction qui frappe une société déboussolée. Depuis, un album de remixes a prolongé ce qu'ils conçoivent comme une odyssée sonore (au pays d'Homère, on n'en attendait pas moins). Place à la musique...

    Disons-le tout de suite, c'est d'emblée d'une force et d'une beauté à couper le souffle. Du post-rock comme on l'aime lorsqu'il n'est pas englué dans les lourdeurs et les manières. Du post-rock enflammé, qui fait brûler le ciel - je pense toujours à ce beau titre "Le Ciel brûle" que la poétesse russe Marina Tsvétaïéva donna à l'un de ces recueils. Un rythme lourd, obsédant, des guitares stratosphériques. C'est "Opening Theme / Ablaze in the distance". Larsens, traînées de feu, cris fondus dans la masse chaotique des sonorités écorchées, et puis des moments de calme, d'émotion pure, avec les belles sonorités des guitares et autres sons échantillonnés. La musique est alors entre ambiante et blues urbain. Elle s'évade, décolle de l'univers noir qu'elle transcendait déjà par les fulgurances inaugurales, avec un petit côté inattendu genre guitare hawaïenne ou - je suis d'accord avec un critique attentif - Ry Cooder, un tempo mélancolique splendide, la solitude qui chante. "sophia's shadow" propose ensuite un court intermède tapissé de sons de rue, avec comme un contrepoint au clavier sonnant alors comme un orgue, brève ouverture vers un ciel improbable. "Buy Gold (Beat Song)" est une ballade hallucinée menée par des guitares suavement enrouées ou limpidement lyriques, avant l'embrasement dans l'épaisseur d'une masse en fusion. Par contraste, "La traversée" commence de manière extatique, quasi immobile autour d'un bourdon puis d'un battement rapide et sombre qui traversera comme un oiseau d'acier tout le morceau. Mais l'intensité va crescendo, l'atmosphère est électrique. Les guitares éructent, des drones puisssants envahissent l'horizon. Énergie noire, tu es là !! Tout se résorbe pourtant comme par magie pour laisser la guitare sonner divinement, soutenue par une batterie discrète et le saxo des cordes électroniques frissonnantes. On n'en est qu'au quatrième titre, mais on sait déjà qu'on tient là l'un des plus beaux albums de 2013 (Comme je suis content de n'avoir pas encore constitué ma liste des disques pour cette année !).

    La suite ? Une longue dérive, somptueuse, fastueuse, envoûtante. "Nuage noir" est un micro concerto pour environnement sonore et guitare, tour à tour délicate, tout en froissements et en ajours ciselés, acérés. On retrouve le battement d'ailes sur "Kyrie eleison", envahi à l'arrière-plan de sons de manifestations et de chants orthodoxes, batterie nerveuse et nappes profondes tissant une musique plus nettement expérimentale, électronique, à la limite d'un rock débridé, free. Suit "Silencer", autre intermède méditatif, court dialogue entre guitare(s) et sons étirés de claviers. "Ourobouros" est la suite directe du premier morceau, en plus développé : d'un peu moins de dix minutes, on passe à plus de dix-sept. Un long blues lynchien, du temps de bluebob" avec John Neff, mais dilaté, creusé de silences, de résonnances, où l'on retrouve aussi le saxophone torturé qui dialogue avec une guitare affolante de beauté. Musique aérienne, une merveille hors du temps, la plus belle réponse à toutes les crises. Qui explose en lourdes rafales dans la seconde moitié, une fin du monde au ralenti, démultipliée. Comme on est loin des pesanteurs à la Sigur Ros (je vais m'attirer des ennemis !) ! Ce n'est pas le feu du ciel, sa colère, qui déferle, c'est un chant plus haut que la révolte, incandescent jusqu'au sublime, se résorbant en retombées à la gravité songeuse. Après un tel moment, "Call John Carcone" capte quand même nos oreilles, s'ouvrant sur un curieux carillonnement émaillé de fragments enregistrés, prélude à un nouveau déchaînement des guitares sur un rythme puissant : magnifique lyrisme sombre, découpé par une batterie implacable, sonorités éraillées s'engouffrant dans l'espace immense, fuite loin du monde arrêtée brutalement...C'est l'arrivée sur "L'île", insectes, le ressac de la mer, mais le grondement pulsant de la basse, les claviers majestueux donnent au titre une ambiance mystérieuse, celle d'une liturgie contemporaine que ne renierait pas un Tim Hecker perdu au fond de sa cathédrale basaltique. Échos, drones réverbérés, bruits divers se croisent dans cet espace immense hanté de voix échantillonnées, soudain éclairé par les sonorités cristallines d'une clochette venant apaiser la fin de ces onze minutes..."Outro (For the Following)", dans cette perspective, est comme un chant de renaissance émouvant, tiraillé entre chœurs synthétiques et message enregistré.

   Un disque majeur !!!!!!!!  Sublime et puissant !

   Je ne voudrais pas terminer cet article sans remercier une fois de plus l'auteur du blog "un(e)énergumène" (en lien ici et dans le module "Liens", sur la droite de cette page, c'est le huitième), à qui je dois cette découverte formidable !

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Paru chez Sub Rosa en décembre 2013 / 11 titres (de 2 à 17'39) / 75 minutes !!

Pour aller plus loin

- "Ourobouros", en direct à l'église Saint-Merry le 24 avril 2013 (avec le renfort de Garreth Davis) :

- Trois titres en écoute sur soundcloud :

Programme de l'émission du lundi 14 avril 2014

Anne Chris Bakker : I Thought My Heart Was Calm (p. 2, 16'02), extraits de Reminiscences (Dronarium, 2014)

Katharine  Norman : Fuga Interna (begin) (Piste 6, 10'20), extrait de Shadow piano (Innova Recordings, 2013)  Piano :  Xenia Petrova

Grande forme :

* Dennis Johnson : November (fint du cd 1, 25'), extrait de November (Irritable Hedgehog Music, 2013)

Programme de l'émission du lundi 5 mai 2014

Le Ciel brûle :

* Oiseaux-Tempête : Opening theme (Ablaze in the distance) / Sofia's shadow / Buy Gold (Beat Song) (p. 1 à 3, 17'), extraits du disque sans titre (?) (Sub Rosa, 2013)

Christina Vantzou  : Anna Mae / going Backwards to recover that which was left behind / Brain fog (p. 1 à 3, 10'30), extraits de N°2 (Kranky, 2014)

Andy Moor / Yannis Kyriakides :  Minores / Katsaros (p. 1 - 2, 12'40), extraits de Rebetika (Unsounds, 2010)

Autechre : Irlite (cd 1 / p. 2, 10'01), extrait de Echai (Warp Records, 2013)

 

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