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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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  Désolé pour l'invasion publicitaire, consternante : je la déplore et j'en souffre autant voire plus que vous. En attendant une alternative (pas facile), je vous conseille, si vous naviguez avec Firefox, d'installer une extension anti-pub.

6 janvier 2015 2 06 /01 /janvier /2015 15:54

   Le label australien Room40 devient incontournable pour tout amateur des meilleures musiques contemporaines, électroniques, expérimentales. En témoigne une fois de plus la sortie de cet album de piano de Simon James Phillips, compositeur et pianiste australien installé depuis un moment à Berlin. Comme bien d'autres pianistes - je pense notamment à Dustin O'Alloran ou à Nils Frahm, il a choisi la Grunewaldkirche comme espace approprié à ses recherches et intentions. En effet, passionné par les musiques électroniques, il s'intéresse aux atmosphères sonores, aux interférences entre phénomènes mécaniques et résonances, sons inorganiques et répétitifs qui nous entourent, poussant ainsi dans le sens d'une fusion de son instrument dans l'environnement. Le résultat, c'est Chair, projet solo pour ce musicien membre fondateur du duo Pedal avec un autre pianiste australien, Chris Abrahams, membre aussi d'un ensemble d'improvisation berlinois nommé The Splitter Orchester. Plusieurs micros, placés près de l'instrument, autour de lui et dans l'église, captent les sons du piano et les interférences produites.

 

Simon James Phillips - Chair

   Chair s'ouvre avec le très minimaliste "set ikon set remit", pièce envoûtante de plus de onze minutes fondée sur la répétition de motifs crescendo ou diminuendo, créatrice d'une vague sonore ondulante qui s'enrichit peu à peu d'harmoniques, doublée de quelques notes tenues plus basses faisant l'effet de drones. À certains moments, de véritables lames de fond soulèvent le tissu sonore, produisant un effet extraordinaire, comme si les notes rentraient en fusion au cours d'un processus tellurique. Le piano est immergé dans une nappe d'harmoniques, de réverbérations. Un début d'album magnifique ! "ellipsis", par contraste, est plus aéré, au moins au début : grappes de notes séparées de silences, une frappe comme hésitante, puis de plus en plus obstinée, changée en strumming, avec une montée irrésistible, un carillonnement splendide obtenu par la superposition et le croisement de plusieurs voix. Flux et reflux, enchevêtrement, cathédrale sonore au milieu de l'église. "posture" accroît la distance entre chaque note, qui devient comme un îlot sonore : pièce nettement plus méditative, dépouillée. La note se dédouble, chaque doublet se répète dans un jeu discret d'écho, puis survient une note tierce, grave contrepoint aux deux antérieures, la pièce semble en suspens dans les répétitions successives, mais la construction du motif par légères variations et augmentations se poursuit jusqu'à la résolution. "the voice imitator" se présente comme un flux scintillant de notes dans les aigus, ponctué du micro martèlement des marteaux. Des notes plus graves s'insinuent sous la couche supérieure, qui se défait pour se recréer plus aiguë encore. Tandis que les graves ponctuent imperturbablement la pièce, deux voix se croisent dans le registre supérieur, bientôt rejointes par une voix médiane intermittente, qui semble triompher des autres, les inclure dans une ponctuation lumineuse et sereine, émaillée de failles plus graves, douces, brumeuses, ralenties, et le flux se redensifie autour d'une note tenue. "9er on off switch" travaille sur les disjonctions, les ruptures, dans une transe immobile soudain hantée par des notes aux extrêmes des graves. Pièce fascinante, à la Morton Feldman. Les graves semblent libérer des ultra sons, à tout le moins des aigus aux limites de l'audible. Moins de quatre minutes pour cette pièce, la plus courte. Irrésistiblement aquatique par son flux labile, "poul" est une surface sans cesse changeante, animée de courants profonds et indiscernables, qui devient falaise sans qu'on s'en rende compte, mur miroitant parcouru de frissons internes, prison du temps piégé. C'est une pièce d'assaut, puissante, hypnotique, une prise de possession, un rituel cruel et magnifique pour tuer la pensée même de la durée, une hallucination sonore sauvage qui nous laisse pantelants à l'issue de ses onze minutes. "moth to taper" articule les fragments disloqués d'une mélodie perdue, seule pièce laissant une petite place à l'élégiaque, ponctuation émouvante d'un cycle magistral.

Paru en 2013 chez Room40 / 7 titres / 52 minutes  

Pour aller plus loin :

- le site personnel du pianiste

- le premier titre en écoute sur une vidéo d'Alexander Pohnet :

- "poul" en écoute sur soundcoud :

Programme de l'émission du lundi 5 janvier 2015

Oiseaux-Tempête : buy gold / La traversée (Pistes 3 & 4, 13,08), extraits de l'albumsans titre (Sub Rosa, 2014)

Oneohtrix Point Never : Cryo / still Life (p. 8 & 9, 7'41), extraits de R Plus Seven (Warp records, 2013)

Piiptsjilling : Flinter Djippee See / Kobbeswerk (p. 1 & 2, 21'08), extraits de Moarntids (Midira records, 2014)

Simon James Phillips : set ikon set remit / ellipsis (p. 1 & 2, 17'35), extraits de Chair (Room40, 2013)

13 décembre 2014 6 13 /12 /décembre /2014 17:07

In memoriam

   Je m'étonnais depuis quelque temps de voir en tête ou parmi les premiers de mes statistiques de fréquentation un article consacré aux Piano Works Revisited d'Elodie Lauten. Dans un premier temps, j'en ai profité pour compléter ma discographie de la franco-américaine. Puis, m'interrogeant sur cette petite énigme, j'ai hélas appris le décès, le 3 juin de cette année, de la compositrice, qui reste largement méconnue, surtout en France. Injustice de la Fortune et de la Renommée pour cette femme qui s'est vouée corps et âme à sa musique, comme en témoigne son ami Kyle Gann, grand compositeur lui-même, dans un court article du Artsjournal titré " One of the greats : Elodie Lauten, 1950 -2014". Appréciée de nombreux critiques, elle a pourtant réussi à porter jusqu'au bout des projets ambitieux comme son opéra The Death of Don Juan ou son oratorio Waking in New-York d'après des poèmes d'Allen Ginsberg. Mais la diffusion de son œuvre reste assez confidentielle. J'aimerais revenir sur ses pièces pour piano - ce que je préfère chez elle - en particulier sur le cd Piano Soundtracks publié en 2010.

Elodie Lauten - Piano Soundtracks

   Le disque s'ouvre sur les trente-neuf minutes des "Variations on the Orange cycle", présent sur le cd mentionné en haut de cet article et sur un magnifique programme de la pianiste Lois Svard, "Other Places" : chef d'œuvre, je n'en démords pas après une nouvelle écoute voici quelques minutes à peine. Pourquoi donc s'intéresser à ce disque si cette pièce figure déjà ailleurs, et une fois au moins interprétée comme ici par Elodie elle-même ? C'est qu'on y trouve deux inédits interprétés également par la compositrice.   

   "Crossroads", ou "Variations in Search of a Theme" de 2004, est une pièce mouvementée, composée tandis qu'elle assistait sa mère malade à Paris, extrêmement anxieuse. C'est un enchevêtrement de fragments de thèmes au milieu desquels on trouve des extraits de la comptine française "J'ai du bon tabac" (à 3'53 très exactement, puis avec des retours vers la fin de la pièce), trace émouvante de ses origines françaises. Ce flot superbe, presque jazzy parfois, presque atonal à d'autres moments, est tour à tour agité et élégiaque, rêveur. La résultante me semble au final sonner comme du Schönberg réécrit par Philip Glass !

   La "Sonate ordinaire" de 1986, heureusement enregistrée en direct le 14 décembre 1986 par une radio new-yorkaise, se veut fidèle à son titre, inspiré par une phrase du maître zen Edo Roshi au sujet de la méditation : « Il vous suffit de vous asseoir et d'être comme d'ordinaire, sans rien à faire. » Rien de fracassant, ni de démonstratif : une petite phrase descendante puis montante, croisée par une autre en miroir. De ce croisement naissent de multiples allées et venues sereines et lumineuses, çà et là plus martelées. Comme dans "Crossroads", ce qui frappe, c'est la fluidité inspirée, exploratoire, du mouvement pianistique perpétuel. La pièce emporte son auditeur dans une houle capricieuse, si bien que les ralentis ou suspensions acquièrent une aura magique, avec une pointe de parfum debussyste. Après quelques quasi "strummings", la pièce se troue de silences, s'enfonce dans les graves avant de repartir de plus belle, folle et têtue dans ses incessantes reprises de très courts motifs qui lui donnent une allure d'écume irisée, et l'on est captivé par cette cavale échevelée qui, dans les dernières minutes, s'abandonne à une transe lyrique suivie d'effusions calmes et profondes.

   Un très grand disque de piano pour découvrir Elodie Lauten, dont il reste beaucoup de pièces à publier.

Paru en 2010 chez 4Tay / 3 titres / 76 minutes  

Pour aller plus loin :

- à propos de son opéra The Death of Don Juan

- pas de vidéo associée à cet album, aussi je vous propose "Revelation", une autre superbe pièce pour piano, séquenceur et boucles sonores de 1983, extraite du double cd Piano Works :

 

- et une rareté, beau témoignage de la période la plus tumultueuse et hasardeuse de la vie d'Elodie :

Programme de l'émission du lundi 1er décembre 2014

Wim Mertens : Paying for love (Piste 3, 11'), extrait de motives for writing (Usura, 1989/2008)

L'Intégrale :

* Celer : Zigzag (48'47 / Naturebliss, 2014)

 

16 septembre 2014 2 16 /09 /septembre /2014 14:50
Bryce Dessner, la renaissance symphonique.

   Voici peu, je chroniquais du même Bryce Dessner Aheym interprété par le Kronos Quartet. Signe des temps, le prestigieux label Deutsche Grammophon, référence des amoureux de la musique classique, vient de publier des compositions pour orchestre de deux musiciens de la scène pop rock, Bryce, guitariste de The National, et Jonny Greenwood, guitariste de Radiohead. Si le dernier a déjà une reconnaissance internationale dans le domaine symphonique depuis sa création de la suite pour le film There will be blood en 2007, Bryce Dessner le rejoint, confirmant la fin d'une époque où scène rock et classique, pour aller vite, se tournaient le dos. Les efforts de Bang On A Can et de ses fondateurs David Lang, Michael Gordon et Julia Wolfe n'y sont sans doute pas étrangers. On pourrait certes remonter aux années soixante-dix et aux nombreuses tentatives de rapprochement opérées par bien des musiciens ou groupes, qu'on songe à The Who, Neil Young pour en citer deux très connues. Mais le monde classique regardait ces efforts avec une certaine condescendance, persuadé de sa supériorité. Les temps ont changé. De nombreux pianistes classiques revendiquent leur éclectisme, cherchent la performance comme les rockeurs. Le Kronos Quartet est passé par là, qui a fait taire les sceptiques. Les frontières ont peu à peu volé en éclat. Et la Deutsche Grammophon, encore elle, consacre une collection aux "Recomposed by...", magnifique collection où l'on trouve Max Richter et sa recomposition de Vivaldi, Karl Craig et Moritz Von Oswald s'attaquant à la Symphonie espagnole de Maurice Ravel et aux Tableaux d'une exposition de Modeste Moussorgski.

   Je laisse de côté la suite de Jonny Greenwood pour le film de Paul Thomas Anderson, très belle musique de film, dramatique à souhait, mais à mon sens assez convenue, pour m'intéresser aux trois pièces de Bryce Dessner.

   La première, "St Carolyn by the Sea", est inspirée par un épisode de Big Sur de Jack Kerouac. Le début est très doux, mystérieux, ouaté, la guitare de Bryce fondue dans le tissu orchestral, puis se détachant cristalline, interrogative, doublée par celle de son  jumeau Aaron (les frères Dessner sont quatre dans The National). Le son monte, l'orchestre donne de la voix, frémit. On entre dans la tourmente, majestueuse, ample, les violons déchirant l'espace de grandes courbures. Les percussions se déchaînent. La vision hallucinée de Kerouac se déploie dans des fulgurances lumineuses. Tout l'espace est occupé par l'orchestre survolté. C'est absolument superbe, avec des couleurs orchestrales variées. L'écriture est rigoureuse, claire, au service d'un dynamisme rayonnant. Par moment, des passages rêveurs aèrent cette composition puissante, notamment dans les dernières minutes, où les guitares sont justes secondées par quelques instruments de l'orchestre. Un bref crescendo final ponctue cette première pièce admirable.

   Le "Lachrimae" qui suit, inspiré de John Dowland, mais aussi de Benjamin Britten qui écrivit à partir de Dowland, du "Divertimento" de Bela Bartok pour l'écriture des cordes, est tout aussi convaincant, personnel. Après quatre minutes de discrets glissandi de cordes, de réveil orchestral pourrait-on dire, quelque chose comme une aube fragile, tâtonnante, on assiste à des surgissements aigus, acérés et brillants, avec en contrepoint un violoncelle grave. Une cadence saisit l'ensemble, le vent se lève, un violon chante, tout est suspendu dans le miracle de l'avènement qu'on sent venir. Les cordes s'agitent en tremolos répétés, guettent le mystère avec inquiétude. La lumière souffle, les cordes étincellent, je songe à certains magnifiques passages de "Weather" de Michael Gordon. C'est un orage sans tonnerre, une suite d'éclairs vibrants. Une coda fastueuse et caressante referme la composition.

" Raphael", la plus longue des trois compositions de Bryce Dessner, plus de dix-sept minutes contre un peu plus de treize pour les deux premières, parachève cet itinéraire passionnant. Mystère des appels des graves, interstices de lumière créent une atmosphère extatique ponctuée par la guitare retenue, profonde. La musique de Bryce Dessner est d'un romantisme sans mièvrerie, celui des origines, qui aspire à l'Infini, à la Beauté. L'orchestre est diapré, produit des drones ensorceleurs. La guitare resurgit de ce magma merveilleux, étincelante, pour conduire la suite du voyage de l'archange. Boucles enivrantes, pulsation puissante : joie écrasante, avant la retombée, l'harmonium élégiaque, un cor au loin, des cordes qui virent doucement, un violoncelle à la limite de l'audible, un unisson à la Arvo Pärt, une nostalgie chavirante.

   Un album vraiment superbe, qui ouvre de beaux jours aux orchestres symphoniques à l'écoute des compositeurs d'aujourd'hui. Remercions le chef du Copenhagen Phil, André de Ridder, actuel essentiel de ce renouveau. Encore un disque qui prouve la vitalité de la scène musicale néerlandaise !

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Paru en 2014 chez Deutsche Grammophon / 19 titres / 66 minutes

Pour aller plus loin

- le site de Bryce Dessner, très beau !!

- "St Carolyn by the Sea" en écoute :

Programme de l'émission du lundi 8 septembre 2014 : la reprise !!

Peter Broderick : A Snowflake / / Floating / Sinking // Another glacier // Broken patterns (Pistes 1-2-6-8, 19'), extraits de Float 2013 (Erased Tapes, 2013)

Bryce Dessner : Aheym / Little Blue something (p.1-2, 18'), extraits de Aheym (Anti Records, 2013)

Timber Timbre : Beat the drum slowly (p.1, 5'29), extrait de Hot Dreams (Arts & Crafts, 2014)

Lawrence English : Jansia borneensis / Hygrophorus Russula (p.1-3, 10'44), extraits de For / Not for John Cage (Line, 2012)

Programme de l'émission du lundi 15 septembre 2014

Timber Timbre : Curtains / The Low Commotion (p.3-7, 8'40), extraits de Hot Dreams (Arts & Crafts, 2014)

Bryce Dessner : Tenebre(p.3, 15'11), extrait de Aheym (Anti Records, 2013)

                              St Carolyn by the Sea (p.1, 13'06), extrait de Bryce Dessner / Jonny Greenwood / Copenhaguen Phil / André de Ridder (Deutsche Grammophon, 2014)

Oneohtrix Point Never : Andro / Power of Persuasion / Sleep dealer (p. 1 à 3, 10'30), extraits de Replica (Warp Records, 2011)

                                                           Americans (p. 2, 5'18), extrait de R Plus Seven (Warp Records, 2013)

27 août 2014 3 27 /08 /août /2014 09:04
Bryce Dessner - Aheym

   Guitariste, membre de The National, un groupe pop-rock que je ne déteste pas (contrairement à Carl Wilson ! - Même si je partage certaines réticences et critique leur nonchalance qui confine trop souvent à une mollesse agaçante, comme chez Tindersticks dont j'avais adoré les deux premiers albums, bien plus nerveux.), Bryce Dessner est aussi un compositeur à découvrir. Disons-le d'emblée : c'est là qu'il est le meilleur, qu'il a le plus d'idées ; il connaît son métier (il est diplomé de Yale), et peu m'importe qu'il soit un intellectuel - je n'en suis pas encore à la détestation très tendance des "intellos" dans ce monde où penser devient une tare honteuse. Comme tous les musiciens américains, il a écouté Philip Glass, Steve Reich. David Lang a fait appel à lui en tant que guitariste pour son disque Death speaks. Aussi n'est-il pas étonnant qu'il ait croisé l'infatigable Kronos Quartet de David Harrington, toujours à l'affût. Le Kronos lui a commandé trois des pièces de l'album, "Aheym", "Little Blue something" et "Tenebre", la quatrième,  "Tour Eiffel", lui a été suggérée...par son ami Nico Muhly ! Je suis sûr que Carl Wilson doit détester le fait que tous ces gens se connaissent, s'écoutent, collaborent à des projets communs. Moi, cela me paraît simplement le signe de la vitalité d'un milieu qui tente de vivre dans un monde souvent assez sourd à leurs musiques  Pour ne rien arranger, la musique de Bryce Dessner s'inscrit parfaitement dans le sillage des productions de Bang On A Can !

   Le Kronos seul interprète le titre yiddish éponyme, qui signifie "de retour", écrit en hommage à la famille juive de Bryce, venue de Pologne et de Russie. Ça commence par un vigoureux pulse à l'unisson assez reichien aux accents bruts, suivi par un passage élégiaque au violoncelle renforcé par un pizzicato au violon puis les deux autres instruments  qui viennent chanter autour. La pièce prend l'allure d'une sarabande, d'une danse joyeuse et débridée, striée de cassures sèches. On est aux antipodes de la mollesse ! C'est nerveux, soudain d'une incroyable douceur. L'auditeur est emporté dans le courant énergique de boucles bondissantes. Un magnifique début, le Kronos en pleine forme.

   "Little Blue someting", toujours par le Kronos Quartet seul, est un hommage à deux musiciens tchèques, Irena et Vojtech Havel, que sa sœur Jessica avait entendu jouer dans les rues de Copenhague et auxquels elle avait acheté leur dernier vinyle pour le ramener à la maison familiale. Leur musique, alliant sources populaires et motifs quasiment minimalistes, a hanté Bryce pendant des années, au point qu'il a retrouvé leur piste et les a invités à venir jouer aux États-Unis. Le violoncelle y a la part belle, écho de la viole de gambe des Havel. Musique élégiaque, qui se développe en canons contratés, puissants ou doux, avec un raffinement baroque des sonorités. Un joyau qui termine sur un crescendo, suivi d'une courte reprise incantatoire...et deux unissons très "fin de morceau", c'est la seule faiblesse. Coupez à 7 minutes 42, ce sera parfait !!

   "Tenebre" célèbre à la fois deux anniversaires, celui d'un collaborateur du quatuor et les 75 ans de Steve Reich fêtés au Barbican à Londres. L'œuvre réfère bien sûr aux offices des Ténèbres les trois derniers jours de la semaine sainte, offices qui ont inspiré Palestrina, Couperin et tant d'autres. Selon Bryce, sa composition inverse les choses : au lieu d'aller de la lumière vers les ténèbres, elle partirait de ces dernières pour aboutir à l'illumination de la musique du Kronos à laquelle contribue leur responsable des lumières Laurence Neff. Comme le service des Ténèbres est normalement chanté, il a ajouté une partie vocale à la fin, lorsque la pièce s'élargit jusqu'à trois quatuors (tous enregistrés par le Kronos) : une psalmodie à huit voix de lettres hébreues par son ami Sufjan Stevens, suivies par la lecture de la première ligne du texte de l'office : « Ici commence la lamentation du prophète Jérémie. » Cette longue pièce de plus de quinze minutes s'ouvre sur un vibrato brumeux, frémissant, comme si le chaos se craquelait pour laisser surgir les plaintes du violoncelle langoureux. De brusques décrochements l'animent d'une ardeur puissante. Sur le fond sourd, les cordes grincent, râclent, des fleurs mélodiques s'ouvrent et tournoient, se referment en ronchonnant avant une nouvelle poussée vers la lumière, comme celle de 7 minutes 28, tout en aigus primesautiers, approfondie par les graves de l'alto et du violoncelle. L'aspect reichien du développement est évident, avec cependant des couleurs plus contrastées et des échappées sublimes à la Arvo Pärt, je pense aux glissendis fragiles, transparents, vers la onzième minute. Toute la fin est admirable. Le surgissement des voix de Sufjan Stevens est sidérant, tandis que les cordes ronflent, enveloppent de leurs spirales ce bouquet vocal tournoyant qui s'envole vers le ciel. 

   Je ne vous cacherai pas que le dernier titre, "Tour Eiffel" (Pauvres de nous, Français...), pourtant suggéré par Nico Muhly, dont j'admire tant l'œuvre, me laisse de marbre, déjà dans la partie vocale assurée par le "Brooklyn Young Chorus" au début (deux minutes environ) et à chaque fois qu'il se manifeste ; ça se gâte en dépit de la guitare de Bryce, du piano de Lisa Kaplan, de la percussion et du trombone. Le texte, certes, est du poète chilien Vicente Huidobro (1893 - 1948), qui fut l'ami d'Apollinaire. Pour le dire franchement, il aurait fallu...supprimer le chœur, laisser le petit quatuor nous conduire jusqu'à l'éventuel point culminant visé par le compositeur. C'est très difficile d'écrire de la musique vocale, je ne lui en veux pas. David Lang lui-même ne m'a pas convaincu dans son dernier disque...que je n'ai même pas acheté après l'écoute fragmentaire d'un titre (je ne suis pas le seul dans ce cas !).

   Si l'on excepte ce quatrième titre, une belle réussite, un régal pour les amateurs du Kronos Quartet (absent du dernier titre...).

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Paru en 2013 chez Anti - Records / 4 titres / 45 minutes

Pour aller plus loin

- le site de Bryce Dessner, vraiment superbe, avec un large choix à écouter...

- "Aheym" avec une étonnante vidéo posté par le label (d'Amsterdam) :

 

24 juillet 2014 4 24 /07 /juillet /2014 16:16

   Sur la musique d'Andy Moor et Yannis Kyriakides (voir article ici), la danseuse et chorégraphe Marcela Giesche (ci-dessus) a élaboré une performance qu'elle présente comme une manière de réfléchir à l'identité, construite pour une bonne part sur des opinions et des croyances extérieures à nous-mêmes. La folie, c'est peut-être lorsque nous rejetons ces éléments extérieurs et que nous descendons en nous, nous dépouillant de toutes ces couches étrangères pour nous retrouver flottant dans l'inconnu que nous sommes...

    Au passage, il est assez consternant (en mineur, pour rire) de voir cette vidéo classée dans la catégorie "Adulte". Le puritanisme le plus ringard prétend toujours nous donner des leçons de morale. Les enfants voient de vraies horreurs pendant les journaux télévisés...Place à la beauté !!

     Bel été à tous ! Le blog est en demi-sommeil, mais je vous adresserai de petites choses...

27 mai 2014 2 27 /05 /mai /2014 15:00

Une descente rimbaldienne dans le maelström de la folie

   En 2010, la même année que Rebetika, Andy Moor et Yannis Kyriakides sortent Folia, autre relecture, cette fois d'une danse nommée La Folia, dont l'origine serait portugaise et remonterait au XVe siècle. Ils s'inscrivent ainsi dans la longue lignée des innombrables variations auxquelles cette danse a donné lieu, de Lully, Corelli, Vivaldi à Rachmaninov, Angelis Papathanassiou, jusque dans le jeu vidéo Final Fantasy IX ! Follia, Folies d'Espagne...Mettons-nous déjà dans l'oreille une version, par exemple l'une des plus anciennes, celle de la chanson de berger "Rodrigo Martinez", dans une interprétation de Jordi Savall :

   À quoi bon me direz-vous ? Que reste-t-il de La Folia ? Mais est-ce bien la bonne question ? Dès le départ, on ne sait pas grand chose de cette danse populaire. Ce n'est guère qu'un thème de quleques notes, un prétexte à transe, d'où son surnom. Tout musicien qui s'empare d'elle en fait ce qu'il veut, après tout. La preuve en est que les musiciens la dissimulent, comme on dit que Beethoven l'aurait cachée dans l'andante de sa cinquième symphonie. La Folia - son nom le dit assez - renvoie à un imaginaire du dérèglement, de l'insensé, et partant du refoulé lié à ce rite païen de fertilité dont elle serait la signature musicale. Ce qui compte, c'est que le thème fertilise, justement, féconde, parfois en sous-main, par en-dessous. Dès le XVIIe, les musiciens se plaisent à la ralentir, à y ajouter des variations multiples. Andy Moor et Yannis Kyriakides ne font pas autre chose et, à bien les écouter, sont peut-être plus proches que bien des "emprunteurs" de l'esprit de cette danse.

    Dès la première partie, dont ils conservent le début reconnaissable, tout dérape. La danse est considérablement ralentie, augmente son potentiel d'envoûtement. La guitare égrène lentement ses notes, peu à peu serties de glissendi électroniques. La texture s'épaissit, à la fois trouble et radieuse, dans un clair obscur musical splendide. De fortes ponctuations rythmiques lui font prendre un essor fascinant. La danse devient puissante, mystérieuse, informée par des poussées de drones, des riffs graves et lourds. Quelle atmosphère !! Tout est suspendu aux interventions de la guitare, qui nous tient vraiment sous le charme. La seconde partie continue sur cette lancée épurée. Le jeu d'Andy Moor est éblouissant : acérée, brûlante, sa guitare rentre en fusion, épaulée par les fulgurances magmatiques de l'ordinateur de Yannis. Quels musiciens avaient su, avant eux, revenir aux sources de cette folie? "Folia 3" poursuit ce long dérèglement de tous les repères, cette odyssée électrique absolument fabuleuse, avec des passages pulsants hallucinants, de miraculeux petits incendies, des boules d'énergie se résorbant en éclats brefs. C'est un voyage ébloui dans un ailleurs illuminé, habité par des forces obscures et belles qui nous submergent parfois de leurs vagues imprévues quand la mer se met à battre la mesure et revêt son habit d'étincelles, que s'enfle ce qui monte du plus profond d'on ne sait quoi qui nous dépasse et nous laisse pantelants sur le bord, comme enivrés.

   Par contraste, "Folia 4" est songeuse, un brin élégiaque le temps des premières mesures. Le temps de souffler, le temps de revenir au centre du délire, dont des éclaboussures commencent à fissurer la tranquille rêverie. Qu'est-ce qui travaille, là, au fond, qui se lève et surgit, irrésistible ? "Folia 5" déporte plus loin, ça déraille et ça dissone, se faille et se liquéfie en virgules de feu, dans un mur qui explose en gerbes bouillonnantes, se reforme plus opaque dans ses blindages pour se disloquer en éructations sourdes. "Folia 6" est comme une terre de feu trouée de geysers, pleine de pièges sonores, survolée parfois par des nuées synthétiques étranges. La guitare s'étrangle et s'évertue dans une solitude peuplée d'esprits, elle se débat, proteste, découpe l'invasion qui n'en finit plus, à moins qu'elle ne la suscite par sa dérive flamboyante. "Folia 7", ce serait le cœur radieux, secret de cette transe initiatique fabuleuse, le lieu de la douceur enfouie qui s'échappe comme l'air d'un ballon gonflable qu'on vient de percer par mégarde. Retour aux sons amorphes, vidés du chant prodigieux.

   Un disque superbe de bout en bout, inspiré, à côté duquel bien des Folies paraissent sages et fades. Autant dire que je me situe à l'opposé absolu du quasi éreintement auquel Pierre Cécile se livre dans sa très courte chronique publiée dans Le Son du grisli - apparemment le seul article paru en français sur le net (et en phase avec la sortie, pas comme moi).

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Paru chez Unsounds en 2010 / 7 titres / 43 minutes

Pour aller plus loin

- le site de Yannis Kyriakides

- la page du label Unsounds consacrée à l'album

- "Folia 1" en écoute :

- Un court extrait sur Vimeo :

Programme de l'émission du lundi 19 mai 2014

Andy Moor & Yannis Kyriakides : Minores / Katsaros / Vamvakaris (Pistes 1 à 3, 16'30), extraits de Rebetika (Unsounds, 2010)

Le Ciel brûle :

* Oiseaux-Tempête : Call John Carcone / L'ïle  (p. 4 - 5 - 8, 30'), extraits du disque sans titre (?) (Sub Rosa, 2013)

Grande forme :

* Dennis Johnson : cd 2 / début (20'), extrait de November (Irritable Hedgehog Music, 2013)

Programme de l'émission du lundi 26 mai 2014

Andy Moor & Yannis Kyriakides : All is well / Haremi (Pistes 4 & 5, 14'30), extraits de Rebetika (Unsounds, 2010)

Autechre : nodezsh / runrepik (cd2 / p. 2 & 3, 13'30), extraits de Exai (Warp Records, 2013)

Pour me faire pardonner mes petites méchancetés à leur sujet à la fin de l'article précédent..Le deuxième cd trouve grâce à mes oreilles. IL faudra que je réécoute le premier, qui m'a tant déplu à première écoute, à part un titre...

Andy Moor & Yannis Kyriakides : Folia 1 / Folia 2 (p. 1 & 2, 12'), extraits de Folia (Unsounds, 2010)

Grande forme :

* Dennis Johnson : cd 2 / suite (de 20' à 35'), extrait de November (Irritable Hedgehog Music, 2013)

19 mai 2014 1 19 /05 /mai /2014 16:49

   Andy Moor, le guitariste du collectif punk néerlandais The Ex, et Yannis Kyriakides, né à Chypre puis émigré en Grande-Bretagne et qui enseigne maintenant la composition au Conservatoire royal de La Haye après avoir étudié sous la direction de Louis Andriessen, se retrouvent autour d'une des grandes aventures musicales du vingtième siècle, celle du rebetiko. Cette musique orientalisante est celle des rébètes, chanteurs et musiciens grecs réfugiés d'Asie mineure, chassés en 1922 par la rétrocession de Smyrne (qui est devenue l'Izmir turque) et de la côte méditerranéenne de l'Anatolie. Les émigrants arrivent au port du Pirée, iront s'entasser dans les banlieues d'Athènes et un peu partout en Grèce continentale, retrouvant d'autres émigrés, ceux des îles et des campagnes. Le rébétiko sera une sorte de blues urbain, entre hyper mélancolie et éloge de toutes les marginalités, qui connaît son âge d'or entre 1920 et 1950 et au-delà, marquant durablement la musique populaire grecque. Andy Moor et Yannis Kyriakides, à l'odianteur quant à lui, s'emparent de cet héritage pour lui insuffler une nouvelle vitalité. À noter que les deux musiciens comptent parmi les cofondateurs du label Unsounds, qui republie en 2010, en y ajoutant deux titres supplémentaires, un disque initialement sorti chez Seven Things Records, une session publique de 2006 enregistrée à Glasgow.

   Le premier titre, "Minores", est sans doute celui qui laisse le plus de place au rébétiko initial de Stratos Pajiomdis, que l'on peut trouver tout à la fin d'une anthologie en deux cds du rébétiko, parue sous le titre "Rembetiko : Songs of the greek Underground : 1925 -1947" . On entend d'abord le grésillement du microsillon, puis le bouzouki et la voix du chanteur. Il ne subsistera que quelques fragments de l'original, montés en boucle, auxquels viennent se superposer les interventions d'Andy Moor à la guitare. Amateur de rébétiko, j'étais un peu sceptique au départ. J'ai vite adhéré à cette réécriture, à cette recomposition inspirée. Andy Moor se glisse entre les bribes anciennes avec aisance, improvise dans l'esprit d'un Fred Frith. Guitare et bouzouki s'entendent fort bien, et l'esprit mélancolique, la langueur orientale se retrouvent dans leur hommage vraiment bienvenu. Avec "Katsaros", la guitare se substitue dès le départ au bouzouki pour une mélodie absolument envoûtante, qui tourne, se déchire, hoquète. Un grand moment, tout à fait magnifique, ponctué d'explosions rageuses, de dérapages agressifs, manière de rappeler le fond de rébellion de cette musique de marginaux. De très brefs échantillons de l'original sont ensuite réinsérés dans une échappée lyrique superbe où la guitare d'Andy sonne merveilleusement avant de s'éparpiller en gerbes dissonnantes. Un régal des oreilles ! D'autant qu'Andy laisse la guitare résonner, que le beau travail de Yannis à l'ordinateur vient l'habiter. "Vamvakaris" commence par un échantillon trituré, étiré, sur lequel vient se greffer la guitare survoltée d'Andy pour donner une sorte de poème électrique à la fois lumineux et épais, avec de brèves échappées élégiaques inattendues. "All is well" joue sur de micro fragments montés abruptement, et c'est tout simplement magique, d'une finesse délicate et tonique. Certains diront que nous voilà bien loin du rébétiko : non, c'est un retour à son essence, à cette ambiance des fumeries, des tavernes enfumées, des mauvais lieux. La musique s'abandonne à la griserie des sons, à une virtuosité rêveuse, se déchaîne en accès de frénésie, dans l'esprit des musiques de transe. Tout est bien, en effet, l'on se moque de toutes les orthodoxies, on joue de son instrument comme de son âme jusqu'à la pâmoison syncopée des échantillons de voix. Musique de jouissance pure, orgasmique jusqu'à l'obscénité assumée. "Haremi" laisse la part belle à une guitare installée dans les aigus et des sons brefs, tandis qu'un environnement électro-oriental (si j'ose dire !) nous plonge dans un monde d'échos, de glissendi transparents et profonds, avant que la guitare, dans les graves cette fois, ne vienne surplomber cette atmosphère devenue ensorcelante. Encore un titre excellent !

   La suite de l'album ne déçoit pas, parfois plus écorchée encore comme dans l'étonnant "Delias", frithien en diable, la guitare meuglant, s'engluant dans les drones, ciselant des dentelles sur un fond métronomique glauque, une sorte de musique industrielle rentrée, éructante. "A School burn Down" renoue avec une veine mélodique splendide, la guitare bouzoukiant  sur un tapis épais de sons électroniques pulsés qui l'absorbe dans son unisson puissant ponctué de sourds rugissements avant qu'elle ne réapparaisse plus acérée que jamais. "Sucker", totalement halluciné, disjoncté, malaxe des bribes méconnaissables pour en tirer une fanfare électronique débridée dans laquelle la guitare se coule, tour à tour chantante et dérapante. Pas étonnant qu'on termine avec "Five in hell", qui commence pourtant avec un échantillon langoureux, mais très vite subverti par des roulements graves, des sonorités courbes, et recouvert par un mur de claviers, de percussions lourdes, mur qui lui-même se lézarde pour laisser échapper des souvenirs de voix, se reconstitue plus impressionnant, incorporant  dans un magma sidérant sons anciens et nouvelles sonorités.

  Ces réinterprétations, loin de toute nostalgie passéiste, sont magistrales, passionnantes d'un bout à l'autre, entre Fred Frith pour le maniement de la guitare et le travail d'un Pierre-Yves Macé ( je pense à Passagenweg notamment), entre musiques expérimentales, improvisées et musiques électroniques les plus inventives, les plus belles aussi, il faut le souligner. À côté d'un tel bijou, bien des titres ( je n'ai pas dit "tous") du double cd Echai d'Autechre apparaissent archaïques, poussifs....tant pis, je n'ai pas pu m'empêcher  de lâcher ce petit coup de gueule, tellement je suis pour l'instant déçu par cet opus du duo de Sheffield.

   Andy Moor et Yannis Kyriakides, une collaboration étincelante !   (à suivre !)

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Paru chez Unsounds en 2010 / 9 titres / 53 minutes

Et la paire de chaussures luisantes ? Un clin d'œil vers la célèbre série des chaussettes de l'excellent Henry Cow ? Un hommage aux exilés, dont ils remettent à neuf les pompes usées ? Pour une musique qui traverse les âges, les mêle : aujourd'hui est tissé de la matière d'hier...

Pour aller plus loin

- le site de Yannis Kyriakides

- "Katsaros", le second titre, en direct :

Programme de l'émission du lundi 12 mai 2014

Le Ciel brûle :

* Oiseaux-Tempête : La Traversée / Nuage noir / Ourobouros (Pistes 4 - 5 - 8, 30'), extraits du disque sans titre (?) (Sub Rosa, 2013)

David Lynch & John Neff : Thank you, Judge / Blue Horse / Bad Night (p. 3 - 6 - 7, 18'30), extraits de Bluebob (Solitude Records, 2001)

Doctor Flake : Leitmotiv / Lonely Road (p. 1 & 2, 9'30), extraits de Acchordance (New deal, 2014)

Libre association d'atmosphères, de titres aussi ( de "La Traversée" à "Solitude Records" et "Lonely Road" : le leitmotiv d'un nuage noir pour un mauvaise nuit...), comme souvent.

8 avril 2014 2 08 /04 /avril /2014 19:44

Le monument secret du minimalisme

   Quatre heures et presque cinquante-trois minutes, 4 cds chargés à bloc, c'est November, interprété par R. Andrew Lee, dans un coffret présenté par Kyle Gann, critique musical et compositeur majeur. Dire que c'est un choc ne suffit pas à rendre compte de la découverte. Mais avant d'aller plus loin, quelques mots sur l'histoire de cette œuvre monumentale, perdue pendant un demi siècle.

   Kyle Gann raconte. Nous sommes vers 1992, il est en train d'écrire un article sur La Monte Young et son introduction des drones longs dans la musique d'avant-garde qui lui assure d'être reconnu comme le "père du minimalisme". La Monte lui donne alors une cassette de 120 minutes d'assez piètre qualité faisant mention d'une pièce intitulée November, datée de 1959, attribuée à Dennis Johnson, l'enregistement datant, lui, de 1962. La pièce est d'une austérité glaciale, méditative à l'extrême, s'arrête abruptement au bout de 112 minutes, manifestement coupée en plusiseurs endroits. Et La Monte Young lui signale que cette composition a été la source de son opus magnum, The Well-Tuned piano...

   L'histoire de la musique minimaliste est à réécrire. Dennis Johnson invente le minimalisme avant la lettre, bien avant Terry Riley, Steve Reich et Philip Glass, la deuxième génération en fait. Lui appartient à la première, condisciple de La Monte Young qu'il rencontre à l'UCLA (Université de Californie à Los Angeles) en 1957, et de son ami Terry Jennings. Après avoir bricolé de la musique d'avant-garde, des concerts improbables pendant quelques années à peine, il cesse de faire de la musique, disparaît pratiquement de l'histoire du minimalisme en train de se constituer. Une rumeur toutefois persiste : November durerait presque six heures... la durée du Well-Tuned piano...

     Revenons à Kyle Gann. Il concerve la vieille cassette, l'écoute de temps à autre. Il faut attendre le milieu des années 2000 pour que la technologie lui permette de la numériser et de la transcrire...mais il ne reste que 112 minutes sur six heures. Il a besoin de l'aide de Dennis Johnson. Le compositeur Daniel Wolf lui fournit heureusement l'adresse et le numéro de téléphone de Dennis en Californie, qui lui envoie une copie du manuscrit de la partition, six pages de cellules mélodiques et de diagrammes pour les relier. Par téléphone, il lui dit qu'il est né en 1938, qu'il a donc écrit November entre vingt et vingt-et-un an, qu'il était âgé de vingt-trois lorsqu'il l'avait enregistré dans la maison de la mère de Terry Jenning.

   Commence une autre histoire, celle de la reconstitution de November et de sa place exacte dans le mouvement minimaliste. Je n'en signalerai que quelques points. Pour le reste, je renvoie à l'excellente présentation de Kyle, à laquelle tout ce qui précède est entièrement redevable - je ne fais guère pour le moment que le traduire.

   Avant November, La Monte Young et Jennings avaient déjà écrit de la musique atonale très lente. November débute en Sol mineur, se trouvant ainsi la première pièce tonale de l'histoire du minimalisme, le retour à la tonalité étant l'une des marques du courant. De plus, November est sans doute la première pièce construite sur la répétition  de courts motifs et le processus additif. La pièce débute avec deux notes isolées, répétées, auxquelles vient s'ajouter une troisième, et ainsi de suite. Ces procédés, parmi lesquels il faudrait inclure la très longue durée  (excessive diront les détracteurs...) feront la célébrité de la seconde génération minimaliste. D'emblée, Dennis Johnson a ouvert une nouvelle page de l'histoire de la musique...

   Kyle Gann dit sa perplexité devant un manuscrit qui se présente comme un véritable puzzle, agrémenté de remarques de Dennis pas toujours très éclairantes. Il semblerait que le compositeur ait ensuite retravaillé certains motifs, ou plutôt la question épineuse des liens entre motifs. Bref, une séquence de motifs s'est peu à peu dégagée, du type :

A B A C A B A C D C D B A C D C D E D E

    Kyle Gann signale en outre que, vu l'influence de la musique de Webern dans ces années-là, on peut trouver la trace de motifs de deux ou trois notes des Variations pour piano du Viennois, bien que le langage musical de Johnson soit nettement plus consonant.

    Nous arrivons à la première réapparition de la pièce, à la fois la plus fidèle aux 112 minutes de la cassette et la plus plausible en appliquant les principes compositionnels indiqués dans le manuscrit. Elle eut lieu lors de la "Conference on Minimalist Music" à l'Université du Missouri à Kansas City en setembre 2009. Kyle se demandait s'il pourrait tenir assis six heures devant un piano...Mais la pianiste Sarah Cahill, déjà saluée dans ces colonnes, vint en renfort, et c'est en jouant tour à tour qu'ils donnèrent cette première mondiale.

   Depuis, le pianiste R. Andrew Lee a repris le flambeau, suivant la transcription de Kyle Gann, lequel est revenu vers une version un peu plus courte, estimant que pour atteindre les six heures, il lui manquait des matériaux, perdus et difficiles à interpoler. Ce qui donnait quatre heures et demie. La version de concert de Lee fait presque cinq heures. Aucune version de concert n'est identique, chaque pianiste résolvant à sa manière la question du lien entre les motifs ou les séquences de motifs et celle des augmentations inhérentes au processus compositionnel. À signaler que le pianiste français Nicolas Horvath, passionné de minimalisme, a déjà donné en concert des fragments (plus ?) de November.

À la rencontre du Temps pur ?

   Que nous dit, avant toute chose, November, aujourd'hui, sur notre temps ? Que nous n'avons plus le temps, plus le temps de consacrer cinq heures à une œuvre de cette ampleur. November est résolument à contre-temps : elle nous oblige à forer un espace d'écoute dans notre quotidien saturé d'occupations, de messages. Il faut s'asseoir, se laisser aller au fond d'un fauteuil, toutes affaires cessantes. Téléphones débranchés, écrans éteints. Le calme, la pénombre, pour acceillir cette musique, belle, limpide, qui égrène le temps seconde à seconde, comme on éplucherait un oignon, la montre ronde, pour en extraire la quintessence. Une musique chargée de silence, d'une tranquillité d'un autre monde, entre l'automne et l'hiver qui vient. Chaque note résonne, on lui laisse le temps de nous atteindre. Chaque note voyage, se propage avant de s'éteindre peu à peu. Chacune d'elle se tient bien droite dans son halo d'harmoniques. Chacune compte. On compte le temps, on le décompte sans le dénombrer. Dennis Johnson nous invite dans la durée pure, qui est pure joie de brûler, car chaque note est une flamme qui s'élance et rayonne. Pendant ce temps, les horloges sont abolies. Plus rien sinon la hauteur de chacune, sa voix profonde ou frêle. Plus rien sinon les interférences vibratoires, les croisements dans le vaste labyrinthe du Temps. On avance, on fait un pas de côté, on se décale, on monte et on descend. On ne sait plus où l'on est parce qu'on n'est nulle part ailleurs que dans le tissage patient, la grande trame originaire où tout se tient. Chaque note est chargée du souvenir des notes antérieures ; sous chaque motif jouent en filigrane les variantes déjà entendues ou peut-être imaginées, on ne sait plus dans cette cathédrale pleine d'échos.

   La question de la durée réelle de November ne se pose que pour les musicologues. Pour l'auditeur, elle est sans grand intérêt. Ce temps qui semble découpé tranche par tranche par le tranchant des notes successives, mesuré par la rigueur mathématique des intervalles, est moins qu'un autre débité, pour tout dire tué. Cette musique ne passe pas le temps, elle l'effectue, l'accomplit, un brin altière d'avoir conscience de la noblesse de sa tâche. Rien ne presse. J'ai envie de dire qu'elle se marie au temps, elle l'épouse en le suivant dans ses replis, ses stases, ses redites qui n'en sont pas. Le temps avance et n'avance pas. Au fur et à mesure qu'on s'enfonce dans l'œuvre, chaque note, chaque motif sonne à la fois comme neuf et déjà entendu. Tout se charge alors d'une majesté impressionnante qui nous prend dans les rêts serrés de ses reprises et variations infimes. Si l'on a tenu, qu'on passe le cap des deux heures, on sait qu'on sera marqué à jamais par une telle musique. Pourtant, il n'y a pas à proprement parler de rythme, et comment pourrait-on parler de transe comme dans les cérémonies gwana par exemple ? Pourtant, il faut bien l'admettre, un rythme finit par s'imposer et, installé dans la durée, l'auditeur connaît une véritable transe, mais une transe sans anxiété ni inquiétude ni excitation extrême, une transe originaire : écouter November de bout en bout, c'est la transe de la mer, la transe de la vie, au sens de la traversée, elle nous transporte pour nous mettre face au Temps, pour qu'enfin nous le regardions vivre en descendant en nous-même. Mais quel temps au juste ?

   Novembre, neuvième mois de l'année, est souvent considéré comme le mois de la dépression : l'automne tire sur sa fin, l'hiver s'annonce. Période de retrait, de creux, où l'on cesse de se presser, par conséquent période de retrouvailles avec son moi profond, dont les sous-sols abritent le seul temps que nous puissions appréhender, le temps intérieur. C'est ce qui effrayera beaucoup d'auditeurs, la confrontation avec ce creux du monde, avec ces cavernes pleines de silences sonores. En un sens, November est un immense memento mori, où chaque note sonne l'heure inéluctable, mais une heure pure, quelconque, non situable, peut-être toujours la même, celle de l'ici-toujours-là. C'est pourquoi, à sa manière paradoxale, la pièce de Dennis Johnson scande le pulse, la pulsation fondamentale, première, celle que l'on retrouvera, moins austère, plus compatible avec le rythme de la vie contemporaine, chez un Steve Reich.

   N'oublions pas : c'est un jeune homme de vingt ou vingt-et-un ans qui a composé cette musique atemporelle, intemporelle, fraîche et fière. Elle nous convie à venir boire à la source intarissable qui coule, invisible, sous le béton épais de nos occupations, de nos divertissements, aurait dit un Pascal. Inachevé, November ? Non, puisque cette pièce, en raison de sa structure, est virtuellement infinie. Chaque interprète, en l'interprétant, c'est-à-dire en raccordant les motifs, en les faisant respirer à sa façon, l'achève provisoirement, pour lui-même, pour l'auditeur qui s'y plonge et s'y retrempe...car cette musique équivaut à un exercice spirituel revigorant, essentiel.

   Je crois que, pour commencer, il faut écouter la pièce dans son ensemble, pour se rendre compte. Qu'ensuite, on peut la prendre presque n'importe où : notre mémoire reconstitue le reste, retrouve ses marques, imagine d'autres parcours. Et puis on y revient, attiré par sa puissance mystérieuse, hiératique. On l'entend de mieux en mieux, on se perd dans ses splendeurs secrètes. En ce moment même, autour de trois heures et huit minutes, tout se densifie, puis elle semble s'échapper, elle nous tire à elle, nous intrigue, ravissante..., et en plus, elle accélère, maintenant...

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Paru chez Irritable Hedgehog Music en 2013 / 4 cds / 1 titre : 4 heures 52 minutes...

Pour aller plus loin

- la page du label consacrée au disque, en écoute et en vente (le coffret de 4 cds est à nouveau disponible !)

- en écoute également avec cette fausse vidéo (qui semble défaillir avant quatre heures !!), toujours interprété par R. Andrew Lee.   

Programme de l'émission du lundi 31 mars 2014

Deux chercheurs d'absolu :

* Dennis Johnson : November (extrait du cd 1, 32'), extrait de November (Irritable Hedgehog Music, 2013)

*Anne Chris Bakker : Tussenlicht / Trage lichamen (p. 2 & 3, 22'10), extraits de Tussenlicht (Somehow Recordings, 2013)

Programme de l'émission du lundi 7 avril 2014

Spéciale Philip Glass (en contrepoint au concert de Nicolas Horvath, "Palais de Glass")

Philip Glass : - String Quartet n°5 (p. 1 à 5, 21'53), par le Kronos Quartet, chez Nonesuch

                         Concerto pour violon et orchestre (p. 1 à 3, 24'54) / Gidon Kremer, violon, chez Deutsche Grammophon

Les quatuors à cordes et le concerto pour violon : Glass sublime !!

Les quatuors à cordes et le concerto pour violon : Glass sublime !!