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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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24 mars 2015 2 24 /03 /mars /2015 15:51
"Berlin" et "anteroom", deux facettes des talents vocaux de Theo Bleckmann

"Berlin" et "anteroom", deux facettes des talents vocaux de Theo Bleckmann

    Né à Dortmund en 1966, Theo Bleckmann s'est fixé aux États-Unis à partir de 1989. Il est devenu citoyen américain en 2005. Chanteur et compositeur, c'est un musicien éclectique, aussi à l'aise dans le répertoire du jazz, du cabaret, des mélodies de Charles Ives, ou encore des compositions vocales de Meredith Monk, avec laquelle il a travaillé pendant quinze ans en tant que membre de son ensemble. Il a à son actif de nombreuses autres collaborations qui témoignent de sa grande curiosité. Parmi elles, celle avec Fumio Yasuda, pianiste et compositeur japonais qui a travaillé notammment avec le célèbre photographe Nobuyoshi Araki. Ils ont enregistré ensemble plusieurs disques, dont Berlin, sorti en 2007 : ce sera l'objet de la première partie de cet article. La seconde sera consacrée à un projet solo entièrement vocal, anteroom, sorti en 2005. Deux coups de cœur pour des disques déjà anciens, mais qu'importe, vous me connaissez : ils valent toujours le détour !

   Berlin est une anthologie de chansons de cabaret aux musiques signées par les deux grands noms : Hans Eisler (majoritairement), Kurt Weil, bien sûr, mais on y rencontre Micha Spoliansky ou encore Michael Jary, sur des textes de Bertold Brecht le plus souvent, mais aussi du poète Johannes Robert Becher. Theo Bleckmann présente en plus, sur des compositons personnelles, quelques textes de Kurt Schwitters. C'est un régal de bout en bout. Les arrangements de Fumio Yasuda sont raffinés, élégants. Le chant de Theo est suave, subtil, mais sait être âpre, distancié. C'est à une véritable recréation de l'univers d'Eisler et Weil que nous invite Theo Bleckmann. Si on la compare avec l'interprétation, magistrale, de Dagmar Krause dans les deux disques formidables que sont Supply & Demand (1986, Hannibal Records) et Tank Battles (1988, Island Records), on se dit que Theo, qui tire parfois  les compositions vers la musique contemporaine, en fait des lieder plus intemporels, souligne en tout cas leurs audaces. C'est particulièrement évident sur "Das Lied von Surabaya-Johnny", tube de cabaret qu'il se plaît à casser, à subvertir avec un évident plaisir en y introduisant des phases lentes. La voix gouaille, étincelle, émeut, s'étire...Sa diction impeccable, claire et douce, transfigure le texte, magnifie la langue allemande comme rarement. "Bitte der Kinder", musique de Paul Dessau, n'est pas si éloigné de l'école de Vienne. Qu'on écoute les violons sur "Als ich dich  in meinen Leib trug", pizzicati tandis que la voix chavire, dissonnants tandis que la voix  chantonne : titre d'une étonnante modernité. Car j'allais oublier les deux violons, l'alto de Caleb Burhans (du duo itsnotyouitsme), le violoncelle de Wendy Sutter, qui a joué avec Philip Glass ! Du beau monde !

   La fin de l'album est plus splendide encore, avec "Über den Selbstmord" et deux compositions de Theo pour des textes de Kurt Schwitters, sur lesquelles il joue de sa voix de manière éblouissante, et une renversante version de "Lili Marleen" de Norbert Schultze, où la voix est doublée par un chant sublime en fond, qui n'est pas sans rappeler...le second disque dont je souhaite vous entretenir.

En attendant , une version en concert de "Lili Marleen":

   anteroom, paru deux ans avant Berlin, contient le titre éponyme de quarante-huit minutes auquel la version de "Lili Marleen" emprunte la démarche. C'est un pur chef d'œuvre de musique ambiante et post-minimaliste, avec des passages complètement reichiens, animés de la pulsation reconnaissable de Steve. Theo Bleckmann n'utilise que sa voix, démultipliée par les multi-pistes, déformée par des systèmes de retardateurs, de boucles, pour créer un opéra fabuleux, quelque part entre les Canti Illuminati d'Alvin Curran et les chants de gorge extrême-orientaux. Musique majestueuse, sublime, éthérée, qui remplit l'espace sonore, le fait onduler. Elle s'enfle, se creuse, renaît chargée de traînées harmoniques, gigantesque mantra toujours varié, lieu du calme souverain, de la beauté transcendante, antichambre en effet d'un arrière-monde plus vertigineux encore, en somme promesse d'une beauté incommensurable,

   Je ne m'explique pas pourquoi une telle composition, extraordinaire, n'a pas fait l'objet d'articles, de revues. En dehors des deux extraits sur Youtube, du site de Theo et de mentions sur les plate-formes de vente de disque, il n'y a rien ! Alors que fourmillent les rumeurs insipides, les potins mesquins, les commentaires minuscules de la moindre intervention d'un homme politique ou d'un artiste à la mode, rien sur ce MONUMENT de la musique vocale d'aujourd'hui...Triste Internet, phagocyté...

  Un grand merci à Timewind pour la découverte d'anteroom !!!!

I am waiting in an anteroom.
I wait and wait.
Waiting still.
I wait.
Weightless.
      
        Theo Bleckmann

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Berlin, paru chez Winter & Winter, 2007 / 23 titres / 77 minutes 

anteroom, paru chez traumton, 2005 / 2 titres / 56 minutes 

Pour aller plus loin :

- le site de Theo Bleckmann, qui a signé depuis un autre disque consacré à Kurt Weil et l'Amérique sur le lable ECM.

- un extrait de anteroom en public. Le son ne me paraît pas fameux, hélas :

Programme de l'émission du lundi 16 mars 2015

Terminal Sound System :  By the meadow / silver minds (Pistes 2 & 3n 13'), extraits de Dust songs (Denovali Records, 2014)

Ryan Teague : Tableau 1 / Seven Keys (p. 4 - 7, 9'), extraits de Coins & Crosses (Type Recordings, 2006)

Les Intégrales / Les États du piano :

Melaine Dalibert : Cortège (p. 4, 33'10), extrait de Quatre pièces pour piano (Autoproduit, 2015)

Programme de l'émission du lundi 23 mars 2015

Spéciale Theo Bleckmann :

Theo Bleckmann : Lili Marleen (p. 22, 5'49), extrait de Berlin (Winter & Winter, 2007)

                                              anteroom (p. 1, 48'05), extrait de anteroom (traumton, 2005)

11 mars 2015 3 11 /03 /mars /2015 18:56
Melaine Dalibert - Quatre pièces pour piano

La Mesure de l'Éternité

   Melaine Dalibert, pianiste et compositeur français né en 1979, a étudié le piano aux conservatoires de Rennes et Paris. Récemment, du 17 au 25 janvier 2015, il a contribué à l'organisation du festival rennais Autres mesures, cinq concerts dans cinq lieux de la ville. Il se consacre à une carrière d'interprète tournée vers les compositeurs contemporains et à ses propres créations, fondées sur des processus rigoureux de composition, notamment des algorithmes. Les quatre pièces de cet album obéissent à ces processus déterministes qui bannissent toute visée narrative, sentimentale.

   "Variations" (2012), la première pièce, étend sur dix-sept minutes sa marche à pas comptés, par groupes de deux notes comme en miroir décalé. Les intervalles entre elles sont tapissés d'harmoniques résonnantes. C'est un chemin tranquille, serein, lumineux. Nous sommes dans l'ineffable, dans un monde parallèle aux apparences qui nous agitent et nous gouvernent, nous aliènent. Cette musique est retrouvailles avec soi, avec l'essentiel. Sa froideur mathématique est paradoxalement garante d'une sensualité effective, fondamentale, je veux dire enfin dépouillée de toute dimension conjoncturelle, subjective. Ce qui est donné à entendre pour qui accepte le contrat d'écoute n'est rien d'autre que la beauté pure des sons, le bel ordonnancement qui conduit à l'idée d'éternité, d'infini. Il n'y a aucune raison pour que cela cesse, et cela donne le frisson à nos petits êtres finis : cela nous dépasse et en même temps trahit ce que trop souvent nous refoulons, la part d'éternité contenue en chacun. Pour paraphraser Rainer-Maria Rilke : « Voici le premier pressentiment de l'éternité : avoir du temps pour l'amour », c'est-à-dire pour l'écoute, un luxe dans notre société chronophage.

   "En abyme"(2014), dédiée au pianiste Nicolas Horvath, régulièrement présent dans ces colonnes, est vertigineuse. Au gré des quintes et des sixtes dont la pièce est exclusivement composée, on monte ou l'on descend, on ne sait plus, les degrés d'une tour infinie, comme si l'on était dans la colonne sans fin du sculpteur roumain Constantin Brancusi. Sans hâte, avec détermination, alors que nous savons très bien que nous ne parviendrons jamais en haut du bas, nous gravissons pour la joie du gravir-descendre, étreints par le mystère de l'apesanteur qui nous saisit au bout d'un moment, comme si nous éprouvions la vacuité de la matière.

   "ballade"(2014) est dédiée à Aki Takahashi, une pianiste japonaise qui m'est chère, interprète notamment de Morton Feldman, compositeur auquel on pense en écoutant ce parcours qui pourrait sembler erratique, nous promenant dans un lacis aux mailles larges. L'infini prend ici comme la forme rêvée d'une vaste spirale dans les volutes étirées de laquelle on ne sait plus du tout dans quelle direction on va. Le temps s'est projeté sur un espace que l'on soupçonne labyrinthique. Le monde "réel" s'est volatilisé, comme si la faculté de mesurer de la musique révélait la nature illusoire du monde. En ce sens, comme toutes les autres pièces de ce disque, elle ouvre la voie à un éveil spirituel, à tout le moins à un autre rapport à l'univers. L'absence de virtuosité, le brouillage de la progression linéaire, tissent comme chez Morton Feldman - qui disait : « Ce qui m'intéresse, c'est d'obtenir le temps dans son existence non structurée. » - une toile de temps. Autre paradoxe de ces pièces "mathématiques" : la structure pure finit par, non pas détruire, mais dépasser la structure, la transcender. 

   Quant à « cortège », la grande quatrième égale presque à elle seule la durée des trois autres avec ses presque trente-quatre minutes. Elle carillonne doucement, posément, marquant les Heures d'une éternité concentrée dans l'espace de quelques mesures répétées et très légèrement variées se dit-on. Là encore, la structure réglée donne l'impression d'un imperceptible dérèglement, dont l'auditeur ne peut jamais toutefois prouver le bien-fondé, trahi par sa mémoire et par l'avancée inexorable de ce cortège magique. La musique hiératique jette un véritable charme sur l'auditeur, envoûté par le passage incessant de ce Graal harmonique et mystérieux. Au bout d'un moment, le temps se met à tourner sur lui-même, comme s'il était prisonnier d'une invisible cage : l'éternité montrerait-elle sa finitude, elle aussi ? Chaque note en devient un fragment significatif, d'une extraordinaire densité, au point que l'on attend presque avec anxiété son retour. Après un quart d'heure, tout commence à flotter, à s'éloigner, le piano lévite, et nous aussi, perdus dans la contemplation de ses beaux sons. La reconquête du Temps est en marche.

   Un très grand disque pour les chercheurs d'Absolu, les amateurs de Beauté pure, ...et de musique, tout simplement.

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Paru en février 2015 / Autoproduit , édition limitée / 4 titres / 72 minutes.

- Visuel de la couverture : Vera Molnar

Si vous souhaitez un exemplaire physique du cd, contactez-moi par le formulaire de contact, ou contactez Melaine Dalibert par sa page Facebook.

Pour aller plus loin :

- « En abyme » en écoute :

Programme de l'émission du lundi 9 mars 2015

Matteo Sommacal : The Sign of Gathering / Follow it blindly (Pistes 4 & 8, 8'50), extraits de The Chain Rules (Kha, 2014)

Meredith Monk : Ellis Island / urban march (shadow) / Paris / parlour games (p. 2 - 4 - 6 - 8, 17'), extraits de Piano songs (ECM New Series, 2014)

Le Ciel brûle (Séquence Post-rock):

*L'Effondras : Caput Corvi I & II (p. 5 - 6,  22'), extraits du disque sans titre (Dur et doux, 2015)

Donnacha Dennehy : The Vandal (p. 3, 9'12), extrait de Orchestral Works (Rté lyric, 2014)

Michael Gordon : Light is calling (p.6, 7'03), extrait de Light is calling (Nonesuch, 2004) Occasion d'entendre en entier l'un des indicatifs de fin d'émission...

© Photographie personnelle : La structure secrète du chaos       (Cliquez pour agrandir !)

© Photographie personnelle : La structure secrète du chaos (Cliquez pour agrandir !)

26 février 2015 4 26 /02 /février /2015 15:14
Matteo Sommacal - The Chain Rules

   The Chain Rules est le disque idéal pour casser une certaine image persistante de la musique contemporaine, qui serait toujours dissonante, aride, ennuyeuse. Matteo Sommacal, jeune compositeur italien, dirige la Piccola Accademia degli Specchi depuis quelques années. J'avais chroniqué une des interprétations de son Ensemble sur le disque House of Mirrors (2011) du compositeur minimaliste néerlandais Douwe Eisenga.

   Mathématicien, Matteo Sommacal accompagne son disque du texte suivant, que je traduis de l'anglais de la pochette : « À première vue, les événements de la vie semblent s'enchaîner de manière imprévisible. Au fur et à mesure de l'avancée de notre vie, submergés par le bruit, nous oscillons distraitement entre la conception d'un univers imprévisible pour nous dégager de toute responsabilité et l'affirmation supposée d'une vérité révélée pour nous réconforter de la souffrance. Cependant, quand nous observons la réalité sans chercher une explication forcée, souvent nous découvrons que la plupart des "pourquois" peuvent être découverts en observant les "comments". Des raisons émergent de l'apparent désordre en tant que lois qui lient faits et circonstances. Même la plus simple de ces insaisissables lois sous-tend des séries de phénomènes incroyablement complexes. Seul, nous réalisons les conditions de notre propre existence individuelle. Tandis qu'en tant que totalité, sans tenir compte d'aucune différence humaine, nous nous rassemblons dans la certitude que nos vies sont toutes sujettes aux mêmes enchaînements de lois. »

   Ce texte de présentation vise sans doute l'accusation prévisible de facilité portée contre une telle musique. Trois cycles de trois pièces pour piano seul, avec trois pièces pour piano et quatuor à cordes ou violoncelle intercalées : tout coule, harmonieux, évident. Le minimalisme de Matteo Sommacal est évidemment lié à celui de Wim Mertens, de Michael Nyman ou encore de Douwe Eisenga. C'est justement parce que le minimalisme a su rencontrer la faveur du grand public qu'il s'attire aussi les remarques acerbes des puristes de la musique contemporaine académique, aux oreilles desquels ces musiques sont trop simples. Or, ce que rappelle Matteo Sommacal, c'est ce qu'un Boileau affirmait haut et fort, à savoir que la clarté est le résultat d'un travail dont on ne perçoit plus les traces une fois l'ouvrage accompli. Des lois régissent les rapports entre les notes, l'architecture des mélodies, que l'auditeur néophyte ne perçoit qu'intuitivement. Pourquoi une musique ne s'écouterait-elle pas facilement ? Certains compositeurs n'ont pas peur de revendiquer l'appellation de "easy listening" pour leur musique. Toute complexité n'est pas belle du seul fait de sa complexité, de même que la virtuosité de l'exécutant ne garantit aucunement la production d'une émotion.

    Bien sûr, "The Sign of gathering" pour piano et quatuor à cordes sonne comme du pur Wim Mertens : c'est l'hommage d'un jeune compositeur à des aînés qu'il admire, je ne trouve rien à y redire. Ce qui compte, c'est que cette musique soit une fête, une broderie échevelée qui démarque l'atmosphère précieuse et raffinée de certains films de Peter Greenaway.

   Chaque pièce a sa couleur, étincelante, impatiente, élégante, brillante, vive, pensive, intime, nocturne, imminente (je les cite dans le désordre). Elle acomplit son programme avec un bonheur constant, une alacrité rare, sans affectation, servie par l'élégance et la vivacité légère de frappe du pianiste Alessandro Stella. Ne boudons pas notre plaisir et saluons ce disque d'une incroyable fraîcheur, « Sans rien en lui qui pèse ou qui pose » comme dirait un certain Verlaine que je détourne sans vergogne, sachant que l'esthétique ce cette musique est fort éloignée par ailleurs de l'univers verlainien. Pas de blessure secrète, de langueur voilée ici : le chant limpide des règles qui nous régissent sans même se faire sentir. 

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Paru en janvier 2015 chez Kha Records / 12 titres / 41 minutes.

Pour aller plus loin :

- le premier titre, "Exile upon Earth I nocturnal" chorégraphié et dansé par Naima Sommacal :

- Une autre très belle composition (pas sur ce disque) de Matteo Sommacal, "The Whale's Divertissement" :

Programme de l'émission du lundi 23 février 2015

Le Ciel brûle (Séquence Post-rock):

* L'Effondras : L'Heure du loup / Amhra / La Fille aux yeux orange (Pistes 1 à 3, 19'), extraits du disque sans titre (Dur et doux, 2015)

Les États du piano :

* Matteo Sommacal : Exile upon earth (p. 1 à 3, 9'), extraits de The Chain Rules (Kha, 2014)

* John Cage : Souvenir (Disque 4, p. 4, 7'03), extrait de Panorama of American Piano / Music from Antheil to Zappa / 1911 to 1991 par Yvar Mikhashoff, piano (Mode, 2013)

* Simon James Phillips : posture / the voice imitator (p. 3 - 4, 12'45), extraits de Chair (Room 40, 2013)

FWK : Fictions of every kind / breathe (p. 5 - 6, 5'30), extraits de Skeptics (Autoproduit, 2014)

19 février 2015 4 19 /02 /février /2015 17:44
Meredith Monk - Piano songs

    Piano Songs, interprété par Bruce Brubaker, auquel j'ai déjà consacré au moins deux articles, et Ursula Oppens, offre une rétrospective de l'écriture de Meredith Monk pour le piano. Les pièces ont été composées entre 1971 et 2006, certaines arrangées pour deux pianos par Bruce Brubaker. Enregistrées lors d'un concert à Boston en avril 2012, elles sont l'occasion de découvrir une facette rarement présentée séparément sur ses précédents disques, qui mettaient en avant ses expérimentations vocales. Aussi est-ce une excellente surprise. Ces compositions ont la légèreté et l'évidence des chansons tout en étant extrêmement élaborées comme le rappelle Meredith dans le livret, toujours illustré de sobres et belles photographies en noir et blanc chez ECM : « Le caractère direct, la pureté, l'asymétrie et par dessus tout la transparence ont toujours été importantes pour moi. La surface de la musique semble simple, mais la complexité du détail et la combinaison de retenue et d'expressivité mettent au défi l'interprète. »

   "Obsolete objects"(1996) pour deux pianos croise les deux lignes, vives, graves-médiums obstinés et médiums-aigus chantants, avec des échos lointains de ragtime. Nous voilà en route. "Ellis Island"(1991) est plus intimiste : elle coule comme deux fleuves tranquilles, scintillants, qui se répondent avec des jeux de prisme. Belle transparence minimaliste en effet pour cette pièce sereine, creusée de quelques graves. "Folkdance"(1996), toujours pour deux pianos comme les deux précédentes, est agrémentée de quelques cris et claquements de mains : sautillante, joyeuse, elle joue sur deux voix, l'une très en avant, l'autre plus en sourdine. L'intrication des motifs est superbe ; tout en déhanchements, elle ne cesse de fleurir. La courte "Urban march (shadow)" (2001) flirte avec l'atonalité, la dissonance : intrigante, tapissée de zones d'ombre, elle devient puzzle miroitant, zébré de rayures symétriques. "Tower" (1971) est comme une escalade, une colonne infinie dirait Constantin Brancusi. "Paris" (1972) est la première pièce solo de l'album, interprétée par Ursula Oppens : émouvante spirale enroulée vers l'intérieur qui explose soudain en arpèges fous, elle finit dans une extrême douceur. Bruce Brubaker inteprète la virtuose "Railroad (Travel Song)" (1981), aux rythmes puissants. Retour à deux pianos avec "Parlour Games" (1988) : pièce chatoyante, miroitante, animée d'un mouvement irrésistible, traversée de courants contrastés, belle réussite d'un minimalisme très rigoureux sous ses dehors séduisants. Un des sommets de l'album, suivi par la magnifique "St Petersburg Waltz" (1993) interprétée par Ursula. Pièce mystérieuse, qui joue d'abord dans les graves, les ombres : plus calme, elle se déploie toutefois à certains moments dans les aigus avec des notes répétées de nombreuses fois, ménage des décrochages, des aperçus. C'est une balade le long des canaux dans la lumière un peu trouble de l'aube : moments introspectifs, diffraction de la lumière. Un chef d'œuvre ! "Window in 7's" (1986), interprétée par Bruce, est dans la lignée d'un Federico Mompou, compositeur catalan qu'elle admire, colorée, aux inflexions subtiles, avec des souvenirs de cloches sur la fin.

   Le disque se termine  sur deux chefs d'œuvre pour deux pianos. La "totentanz" ("Danse macabre") de 2006 est déhanchée, sarcastique et narquoise, vigoureusement ponctuée, avec un face à face expressif des deux pianos. La "Phantom Waltz" de 1989 est peut-être ma préférée avec la "St Petersburg Waltz" : calme, sensible, feuilletée de lumières et d'ombres, elle avance avec une grâce souveraine entre quelques quasi dissonances , soudain très animée, vigoureuse, dans la seconde moitié, et illuminée de trilles éblouissantes vers la fin lorsque, sans aucun doute, le fantôme pirouette avant de s'effacer dans l'épaisseur de l'invisible...

    Un magnifique disque de piano !

Paru en 2014 chez ECM New Series / 12 titres / 48 minutes  

Pour aller plus loin :

- Une très belle version de "Phantom Waltz" par Nurit Tiles et Edmund Niemann, un enregistrement disponible chez New World Records (c'est une compilation pour deux pianos titrée Double Edge - U.S. Choice, référence NWCR637), avec une vidéo d'archive de 1915 :

Programme de l'émission du lundi 16 février 2015

L'Intégrale de QUA (2) :

* Wim Mertens : Kronkelen De Armen / Kruislings / Gerekt Geding (Pistes 4 à 6, 8'), extraits de Sources of Sleepnessness (Usura, 1991)

Ann Southam : Glasshouses#14 (p. 1, 7'19), extrait de Glass Houses, volume 2 (Centredisques, 2014)

Ezekiel : Born in Valhalla / Anonymous (p. 1 & 2, 12'45), extraits de Lux (Ici d'ailleurs, 2014)

Julia Kent : Acquario / Tithonos (p. 4 - 5, 7'15), extraits de Green and Grey (2012)

Machinefabriek & Dead Neanderthal :  The Colour Out Of Space (p. 2, 17'40), extrait du disuqe sans titre moving Furniture Records, 2014)

6 janvier 2015 2 06 /01 /janvier /2015 15:54

   Le label australien Room40 devient incontournable pour tout amateur des meilleures musiques contemporaines, électroniques, expérimentales. En témoigne une fois de plus la sortie de cet album de piano de Simon James Phillips, compositeur et pianiste australien installé depuis un moment à Berlin. Comme bien d'autres pianistes - je pense notamment à Dustin O'Alloran ou à Nils Frahm, il a choisi la Grunewaldkirche comme espace approprié à ses recherches et intentions. En effet, passionné par les musiques électroniques, il s'intéresse aux atmosphères sonores, aux interférences entre phénomènes mécaniques et résonances, sons inorganiques et répétitifs qui nous entourent, poussant ainsi dans le sens d'une fusion de son instrument dans l'environnement. Le résultat, c'est Chair, projet solo pour ce musicien membre fondateur du duo Pedal avec un autre pianiste australien, Chris Abrahams, membre aussi d'un ensemble d'improvisation berlinois nommé The Splitter Orchester. Plusieurs micros, placés près de l'instrument, autour de lui et dans l'église, captent les sons du piano et les interférences produites.

 

Simon James Phillips - Chair

   Chair s'ouvre avec le très minimaliste "set ikon set remit", pièce envoûtante de plus de onze minutes fondée sur la répétition de motifs crescendo ou diminuendo, créatrice d'une vague sonore ondulante qui s'enrichit peu à peu d'harmoniques, doublée de quelques notes tenues plus basses faisant l'effet de drones. À certains moments, de véritables lames de fond soulèvent le tissu sonore, produisant un effet extraordinaire, comme si les notes rentraient en fusion au cours d'un processus tellurique. Le piano est immergé dans une nappe d'harmoniques, de réverbérations. Un début d'album magnifique ! "ellipsis", par contraste, est plus aéré, au moins au début : grappes de notes séparées de silences, une frappe comme hésitante, puis de plus en plus obstinée, changée en strumming, avec une montée irrésistible, un carillonnement splendide obtenu par la superposition et le croisement de plusieurs voix. Flux et reflux, enchevêtrement, cathédrale sonore au milieu de l'église. "posture" accroît la distance entre chaque note, qui devient comme un îlot sonore : pièce nettement plus méditative, dépouillée. La note se dédouble, chaque doublet se répète dans un jeu discret d'écho, puis survient une note tierce, grave contrepoint aux deux antérieures, la pièce semble en suspens dans les répétitions successives, mais la construction du motif par légères variations et augmentations se poursuit jusqu'à la résolution. "the voice imitator" se présente comme un flux scintillant de notes dans les aigus, ponctué du micro martèlement des marteaux. Des notes plus graves s'insinuent sous la couche supérieure, qui se défait pour se recréer plus aiguë encore. Tandis que les graves ponctuent imperturbablement la pièce, deux voix se croisent dans le registre supérieur, bientôt rejointes par une voix médiane intermittente, qui semble triompher des autres, les inclure dans une ponctuation lumineuse et sereine, émaillée de failles plus graves, douces, brumeuses, ralenties, et le flux se redensifie autour d'une note tenue. "9er on off switch" travaille sur les disjonctions, les ruptures, dans une transe immobile soudain hantée par des notes aux extrêmes des graves. Pièce fascinante, à la Morton Feldman. Les graves semblent libérer des ultra sons, à tout le moins des aigus aux limites de l'audible. Moins de quatre minutes pour cette pièce, la plus courte. Irrésistiblement aquatique par son flux labile, "poul" est une surface sans cesse changeante, animée de courants profonds et indiscernables, qui devient falaise sans qu'on s'en rende compte, mur miroitant parcouru de frissons internes, prison du temps piégé. C'est une pièce d'assaut, puissante, hypnotique, une prise de possession, un rituel cruel et magnifique pour tuer la pensée même de la durée, une hallucination sonore sauvage qui nous laisse pantelants à l'issue de ses onze minutes. "moth to taper" articule les fragments disloqués d'une mélodie perdue, seule pièce laissant une petite place à l'élégiaque, ponctuation émouvante d'un cycle magistral.

Paru en 2013 chez Room40 / 7 titres / 52 minutes  

Pour aller plus loin :

- le site personnel du pianiste

- le premier titre en écoute sur une vidéo d'Alexander Pohnet :

- "poul" en écoute sur soundcoud :

Programme de l'émission du lundi 5 janvier 2015

Oiseaux-Tempête : buy gold / La traversée (Pistes 3 & 4, 13,08), extraits de l'albumsans titre (Sub Rosa, 2014)

Oneohtrix Point Never : Cryo / still Life (p. 8 & 9, 7'41), extraits de R Plus Seven (Warp records, 2013)

Piiptsjilling : Flinter Djippee See / Kobbeswerk (p. 1 & 2, 21'08), extraits de Moarntids (Midira records, 2014)

Simon James Phillips : set ikon set remit / ellipsis (p. 1 & 2, 17'35), extraits de Chair (Room40, 2013)

13 décembre 2014 6 13 /12 /décembre /2014 17:07

In memoriam

   Je m'étonnais depuis quelque temps de voir en tête ou parmi les premiers de mes statistiques de fréquentation un article consacré aux Piano Works Revisited d'Elodie Lauten. Dans un premier temps, j'en ai profité pour compléter ma discographie de la franco-américaine. Puis, m'interrogeant sur cette petite énigme, j'ai hélas appris le décès, le 3 juin de cette année, de la compositrice, qui reste largement méconnue, surtout en France. Injustice de la Fortune et de la Renommée pour cette femme qui s'est vouée corps et âme à sa musique, comme en témoigne son ami Kyle Gann, grand compositeur lui-même, dans un court article du Artsjournal titré " One of the greats : Elodie Lauten, 1950 -2014". Appréciée de nombreux critiques, elle a pourtant réussi à porter jusqu'au bout des projets ambitieux comme son opéra The Death of Don Juan ou son oratorio Waking in New-York d'après des poèmes d'Allen Ginsberg. Mais la diffusion de son œuvre reste assez confidentielle. J'aimerais revenir sur ses pièces pour piano - ce que je préfère chez elle - en particulier sur le cd Piano Soundtracks publié en 2010.

Elodie Lauten - Piano Soundtracks

   Le disque s'ouvre sur les trente-neuf minutes des "Variations on the Orange cycle", présent sur le cd mentionné en haut de cet article et sur un magnifique programme de la pianiste Lois Svard, "Other Places" : chef d'œuvre, je n'en démords pas après une nouvelle écoute voici quelques minutes à peine. Pourquoi donc s'intéresser à ce disque si cette pièce figure déjà ailleurs, et une fois au moins interprétée comme ici par Elodie elle-même ? C'est qu'on y trouve deux inédits interprétés également par la compositrice.   

   "Crossroads", ou "Variations in Search of a Theme" de 2004, est une pièce mouvementée, composée tandis qu'elle assistait sa mère malade à Paris, extrêmement anxieuse. C'est un enchevêtrement de fragments de thèmes au milieu desquels on trouve des extraits de la comptine française "J'ai du bon tabac" (à 3'53 très exactement, puis avec des retours vers la fin de la pièce), trace émouvante de ses origines françaises. Ce flot superbe, presque jazzy parfois, presque atonal à d'autres moments, est tour à tour agité et élégiaque, rêveur. La résultante me semble au final sonner comme du Schönberg réécrit par Philip Glass !

   La "Sonate ordinaire" de 1986, heureusement enregistrée en direct le 14 décembre 1986 par une radio new-yorkaise, se veut fidèle à son titre, inspiré par une phrase du maître zen Edo Roshi au sujet de la méditation : « Il vous suffit de vous asseoir et d'être comme d'ordinaire, sans rien à faire. » Rien de fracassant, ni de démonstratif : une petite phrase descendante puis montante, croisée par une autre en miroir. De ce croisement naissent de multiples allées et venues sereines et lumineuses, çà et là plus martelées. Comme dans "Crossroads", ce qui frappe, c'est la fluidité inspirée, exploratoire, du mouvement pianistique perpétuel. La pièce emporte son auditeur dans une houle capricieuse, si bien que les ralentis ou suspensions acquièrent une aura magique, avec une pointe de parfum debussyste. Après quelques quasi "strummings", la pièce se troue de silences, s'enfonce dans les graves avant de repartir de plus belle, folle et têtue dans ses incessantes reprises de très courts motifs qui lui donnent une allure d'écume irisée, et l'on est captivé par cette cavale échevelée qui, dans les dernières minutes, s'abandonne à une transe lyrique suivie d'effusions calmes et profondes.

   Un très grand disque de piano pour découvrir Elodie Lauten, dont il reste beaucoup de pièces à publier.

Paru en 2010 chez 4Tay / 3 titres / 76 minutes  

Pour aller plus loin :

- à propos de son opéra The Death of Don Juan

- pas de vidéo associée à cet album, aussi je vous propose "Revelation", une autre superbe pièce pour piano, séquenceur et boucles sonores de 1983, extraite du double cd Piano Works :

 

- et une rareté, beau témoignage de la période la plus tumultueuse et hasardeuse de la vie d'Elodie :

Programme de l'émission du lundi 1er décembre 2014

Wim Mertens : Paying for love (Piste 3, 11'), extrait de motives for writing (Usura, 1989/2008)

L'Intégrale :

* Celer : Zigzag (48'47 / Naturebliss, 2014)

 

16 septembre 2014 2 16 /09 /septembre /2014 14:50
Bryce Dessner, la renaissance symphonique.

   Voici peu, je chroniquais du même Bryce Dessner Aheym interprété par le Kronos Quartet. Signe des temps, le prestigieux label Deutsche Grammophon, référence des amoureux de la musique classique, vient de publier des compositions pour orchestre de deux musiciens de la scène pop rock, Bryce, guitariste de The National, et Jonny Greenwood, guitariste de Radiohead. Si le dernier a déjà une reconnaissance internationale dans le domaine symphonique depuis sa création de la suite pour le film There will be blood en 2007, Bryce Dessner le rejoint, confirmant la fin d'une époque où scène rock et classique, pour aller vite, se tournaient le dos. Les efforts de Bang On A Can et de ses fondateurs David Lang, Michael Gordon et Julia Wolfe n'y sont sans doute pas étrangers. On pourrait certes remonter aux années soixante-dix et aux nombreuses tentatives de rapprochement opérées par bien des musiciens ou groupes, qu'on songe à The Who, Neil Young pour en citer deux très connues. Mais le monde classique regardait ces efforts avec une certaine condescendance, persuadé de sa supériorité. Les temps ont changé. De nombreux pianistes classiques revendiquent leur éclectisme, cherchent la performance comme les rockeurs. Le Kronos Quartet est passé par là, qui a fait taire les sceptiques. Les frontières ont peu à peu volé en éclat. Et la Deutsche Grammophon, encore elle, consacre une collection aux "Recomposed by...", magnifique collection où l'on trouve Max Richter et sa recomposition de Vivaldi, Karl Craig et Moritz Von Oswald s'attaquant à la Symphonie espagnole de Maurice Ravel et aux Tableaux d'une exposition de Modeste Moussorgski.

   Je laisse de côté la suite de Jonny Greenwood pour le film de Paul Thomas Anderson, très belle musique de film, dramatique à souhait, mais à mon sens assez convenue, pour m'intéresser aux trois pièces de Bryce Dessner.

   La première, "St Carolyn by the Sea", est inspirée par un épisode de Big Sur de Jack Kerouac. Le début est très doux, mystérieux, ouaté, la guitare de Bryce fondue dans le tissu orchestral, puis se détachant cristalline, interrogative, doublée par celle de son  jumeau Aaron (les frères Dessner sont quatre dans The National). Le son monte, l'orchestre donne de la voix, frémit. On entre dans la tourmente, majestueuse, ample, les violons déchirant l'espace de grandes courbures. Les percussions se déchaînent. La vision hallucinée de Kerouac se déploie dans des fulgurances lumineuses. Tout l'espace est occupé par l'orchestre survolté. C'est absolument superbe, avec des couleurs orchestrales variées. L'écriture est rigoureuse, claire, au service d'un dynamisme rayonnant. Par moment, des passages rêveurs aèrent cette composition puissante, notamment dans les dernières minutes, où les guitares sont justes secondées par quelques instruments de l'orchestre. Un bref crescendo final ponctue cette première pièce admirable.

   Le "Lachrimae" qui suit, inspiré de John Dowland, mais aussi de Benjamin Britten qui écrivit à partir de Dowland, du "Divertimento" de Bela Bartok pour l'écriture des cordes, est tout aussi convaincant, personnel. Après quatre minutes de discrets glissandi de cordes, de réveil orchestral pourrait-on dire, quelque chose comme une aube fragile, tâtonnante, on assiste à des surgissements aigus, acérés et brillants, avec en contrepoint un violoncelle grave. Une cadence saisit l'ensemble, le vent se lève, un violon chante, tout est suspendu dans le miracle de l'avènement qu'on sent venir. Les cordes s'agitent en tremolos répétés, guettent le mystère avec inquiétude. La lumière souffle, les cordes étincellent, je songe à certains magnifiques passages de "Weather" de Michael Gordon. C'est un orage sans tonnerre, une suite d'éclairs vibrants. Une coda fastueuse et caressante referme la composition.

" Raphael", la plus longue des trois compositions de Bryce Dessner, plus de dix-sept minutes contre un peu plus de treize pour les deux premières, parachève cet itinéraire passionnant. Mystère des appels des graves, interstices de lumière créent une atmosphère extatique ponctuée par la guitare retenue, profonde. La musique de Bryce Dessner est d'un romantisme sans mièvrerie, celui des origines, qui aspire à l'Infini, à la Beauté. L'orchestre est diapré, produit des drones ensorceleurs. La guitare resurgit de ce magma merveilleux, étincelante, pour conduire la suite du voyage de l'archange. Boucles enivrantes, pulsation puissante : joie écrasante, avant la retombée, l'harmonium élégiaque, un cor au loin, des cordes qui virent doucement, un violoncelle à la limite de l'audible, un unisson à la Arvo Pärt, une nostalgie chavirante.

   Un album vraiment superbe, qui ouvre de beaux jours aux orchestres symphoniques à l'écoute des compositeurs d'aujourd'hui. Remercions le chef du Copenhagen Phil, André de Ridder, actuel essentiel de ce renouveau. Encore un disque qui prouve la vitalité de la scène musicale néerlandaise !

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Paru en 2014 chez Deutsche Grammophon / 19 titres / 66 minutes

Pour aller plus loin

- le site de Bryce Dessner, très beau !!

- "St Carolyn by the Sea" en écoute :

Programme de l'émission du lundi 8 septembre 2014 : la reprise !!

Peter Broderick : A Snowflake / / Floating / Sinking // Another glacier // Broken patterns (Pistes 1-2-6-8, 19'), extraits de Float 2013 (Erased Tapes, 2013)

Bryce Dessner : Aheym / Little Blue something (p.1-2, 18'), extraits de Aheym (Anti Records, 2013)

Timber Timbre : Beat the drum slowly (p.1, 5'29), extrait de Hot Dreams (Arts & Crafts, 2014)

Lawrence English : Jansia borneensis / Hygrophorus Russula (p.1-3, 10'44), extraits de For / Not for John Cage (Line, 2012)

Programme de l'émission du lundi 15 septembre 2014

Timber Timbre : Curtains / The Low Commotion (p.3-7, 8'40), extraits de Hot Dreams (Arts & Crafts, 2014)

Bryce Dessner : Tenebre(p.3, 15'11), extrait de Aheym (Anti Records, 2013)

                              St Carolyn by the Sea (p.1, 13'06), extrait de Bryce Dessner / Jonny Greenwood / Copenhaguen Phil / André de Ridder (Deutsche Grammophon, 2014)

Oneohtrix Point Never : Andro / Power of Persuasion / Sleep dealer (p. 1 à 3, 10'30), extraits de Replica (Warp Records, 2011)

                                                           Americans (p. 2, 5'18), extrait de R Plus Seven (Warp Records, 2013)

27 août 2014 3 27 /08 /août /2014 09:04
Bryce Dessner - Aheym

   Guitariste, membre de The National, un groupe pop-rock que je ne déteste pas (contrairement à Carl Wilson ! - Même si je partage certaines réticences et critique leur nonchalance qui confine trop souvent à une mollesse agaçante, comme chez Tindersticks dont j'avais adoré les deux premiers albums, bien plus nerveux.), Bryce Dessner est aussi un compositeur à découvrir. Disons-le d'emblée : c'est là qu'il est le meilleur, qu'il a le plus d'idées ; il connaît son métier (il est diplomé de Yale), et peu m'importe qu'il soit un intellectuel - je n'en suis pas encore à la détestation très tendance des "intellos" dans ce monde où penser devient une tare honteuse. Comme tous les musiciens américains, il a écouté Philip Glass, Steve Reich. David Lang a fait appel à lui en tant que guitariste pour son disque Death speaks. Aussi n'est-il pas étonnant qu'il ait croisé l'infatigable Kronos Quartet de David Harrington, toujours à l'affût. Le Kronos lui a commandé trois des pièces de l'album, "Aheym", "Little Blue something" et "Tenebre", la quatrième,  "Tour Eiffel", lui a été suggérée...par son ami Nico Muhly ! Je suis sûr que Carl Wilson doit détester le fait que tous ces gens se connaissent, s'écoutent, collaborent à des projets communs. Moi, cela me paraît simplement le signe de la vitalité d'un milieu qui tente de vivre dans un monde souvent assez sourd à leurs musiques  Pour ne rien arranger, la musique de Bryce Dessner s'inscrit parfaitement dans le sillage des productions de Bang On A Can !

   Le Kronos seul interprète le titre yiddish éponyme, qui signifie "de retour", écrit en hommage à la famille juive de Bryce, venue de Pologne et de Russie. Ça commence par un vigoureux pulse à l'unisson assez reichien aux accents bruts, suivi par un passage élégiaque au violoncelle renforcé par un pizzicato au violon puis les deux autres instruments  qui viennent chanter autour. La pièce prend l'allure d'une sarabande, d'une danse joyeuse et débridée, striée de cassures sèches. On est aux antipodes de la mollesse ! C'est nerveux, soudain d'une incroyable douceur. L'auditeur est emporté dans le courant énergique de boucles bondissantes. Un magnifique début, le Kronos en pleine forme.

   "Little Blue someting", toujours par le Kronos Quartet seul, est un hommage à deux musiciens tchèques, Irena et Vojtech Havel, que sa sœur Jessica avait entendu jouer dans les rues de Copenhague et auxquels elle avait acheté leur dernier vinyle pour le ramener à la maison familiale. Leur musique, alliant sources populaires et motifs quasiment minimalistes, a hanté Bryce pendant des années, au point qu'il a retrouvé leur piste et les a invités à venir jouer aux États-Unis. Le violoncelle y a la part belle, écho de la viole de gambe des Havel. Musique élégiaque, qui se développe en canons contratés, puissants ou doux, avec un raffinement baroque des sonorités. Un joyau qui termine sur un crescendo, suivi d'une courte reprise incantatoire...et deux unissons très "fin de morceau", c'est la seule faiblesse. Coupez à 7 minutes 42, ce sera parfait !!

   "Tenebre" célèbre à la fois deux anniversaires, celui d'un collaborateur du quatuor et les 75 ans de Steve Reich fêtés au Barbican à Londres. L'œuvre réfère bien sûr aux offices des Ténèbres les trois derniers jours de la semaine sainte, offices qui ont inspiré Palestrina, Couperin et tant d'autres. Selon Bryce, sa composition inverse les choses : au lieu d'aller de la lumière vers les ténèbres, elle partirait de ces dernières pour aboutir à l'illumination de la musique du Kronos à laquelle contribue leur responsable des lumières Laurence Neff. Comme le service des Ténèbres est normalement chanté, il a ajouté une partie vocale à la fin, lorsque la pièce s'élargit jusqu'à trois quatuors (tous enregistrés par le Kronos) : une psalmodie à huit voix de lettres hébreues par son ami Sufjan Stevens, suivies par la lecture de la première ligne du texte de l'office : « Ici commence la lamentation du prophète Jérémie. » Cette longue pièce de plus de quinze minutes s'ouvre sur un vibrato brumeux, frémissant, comme si le chaos se craquelait pour laisser surgir les plaintes du violoncelle langoureux. De brusques décrochements l'animent d'une ardeur puissante. Sur le fond sourd, les cordes grincent, râclent, des fleurs mélodiques s'ouvrent et tournoient, se referment en ronchonnant avant une nouvelle poussée vers la lumière, comme celle de 7 minutes 28, tout en aigus primesautiers, approfondie par les graves de l'alto et du violoncelle. L'aspect reichien du développement est évident, avec cependant des couleurs plus contrastées et des échappées sublimes à la Arvo Pärt, je pense aux glissendis fragiles, transparents, vers la onzième minute. Toute la fin est admirable. Le surgissement des voix de Sufjan Stevens est sidérant, tandis que les cordes ronflent, enveloppent de leurs spirales ce bouquet vocal tournoyant qui s'envole vers le ciel. 

   Je ne vous cacherai pas que le dernier titre, "Tour Eiffel" (Pauvres de nous, Français...), pourtant suggéré par Nico Muhly, dont j'admire tant l'œuvre, me laisse de marbre, déjà dans la partie vocale assurée par le "Brooklyn Young Chorus" au début (deux minutes environ) et à chaque fois qu'il se manifeste ; ça se gâte en dépit de la guitare de Bryce, du piano de Lisa Kaplan, de la percussion et du trombone. Le texte, certes, est du poète chilien Vicente Huidobro (1893 - 1948), qui fut l'ami d'Apollinaire. Pour le dire franchement, il aurait fallu...supprimer le chœur, laisser le petit quatuor nous conduire jusqu'à l'éventuel point culminant visé par le compositeur. C'est très difficile d'écrire de la musique vocale, je ne lui en veux pas. David Lang lui-même ne m'a pas convaincu dans son dernier disque...que je n'ai même pas acheté après l'écoute fragmentaire d'un titre (je ne suis pas le seul dans ce cas !).

   Si l'on excepte ce quatrième titre, une belle réussite, un régal pour les amateurs du Kronos Quartet (absent du dernier titre...).

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Paru en 2013 chez Anti - Records / 4 titres / 45 minutes

Pour aller plus loin

- le site de Bryce Dessner, vraiment superbe, avec un large choix à écouter...

- "Aheym" avec une étonnante vidéo posté par le label (d'Amsterdam) :