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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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Chers visiteurs,

  Désolé pour l'invasion publicitaire, consternante : je la déplore et j'en souffre autant voire plus que vous. En attendant une alternative (pas facile), je vous conseille, si vous naviguez avec Firefox, d'installer une extension anti-pub.

24 juillet 2014 4 24 /07 /juillet /2014 16:16

   Sur la musique d'Andy Moor et Yannis Kyriakides (voir article ici), la danseuse et chorégraphe Marcela Giesche (ci-dessus) a élaboré une performance qu'elle présente comme une manière de réfléchir à l'identité, construite pour une bonne part sur des opinions et des croyances extérieures à nous-mêmes. La folie, c'est peut-être lorsque nous rejetons ces éléments extérieurs et que nous descendons en nous, nous dépouillant de toutes ces couches étrangères pour nous retrouver flottant dans l'inconnu que nous sommes...

    Au passage, il est assez consternant (en mineur, pour rire) de voir cette vidéo classée dans la catégorie "Adulte". Le puritanisme le plus ringard prétend toujours nous donner des leçons de morale. Les enfants voient de vraies horreurs pendant les journaux télévisés...Place à la beauté !!

     Bel été à tous ! Le blog est en demi-sommeil, mais je vous adresserai de petites choses...

27 mai 2014 2 27 /05 /mai /2014 15:00

Une descente rimbaldienne dans le maelström de la folie

   En 2010, la même année que Rebetika, Andy Moor et Yannis Kyriakides sortent Folia, autre relecture, cette fois d'une danse nommée La Folia, dont l'origine serait portugaise et remonterait au XVe siècle. Ils s'inscrivent ainsi dans la longue lignée des innombrables variations auxquelles cette danse a donné lieu, de Lully, Corelli, Vivaldi à Rachmaninov, Angelis Papathanassiou, jusque dans le jeu vidéo Final Fantasy IX ! Follia, Folies d'Espagne...Mettons-nous déjà dans l'oreille une version, par exemple l'une des plus anciennes, celle de la chanson de berger "Rodrigo Martinez", dans une interprétation de Jordi Savall :

   À quoi bon me direz-vous ? Que reste-t-il de La Folia ? Mais est-ce bien la bonne question ? Dès le départ, on ne sait pas grand chose de cette danse populaire. Ce n'est guère qu'un thème de quleques notes, un prétexte à transe, d'où son surnom. Tout musicien qui s'empare d'elle en fait ce qu'il veut, après tout. La preuve en est que les musiciens la dissimulent, comme on dit que Beethoven l'aurait cachée dans l'andante de sa cinquième symphonie. La Folia - son nom le dit assez - renvoie à un imaginaire du dérèglement, de l'insensé, et partant du refoulé lié à ce rite païen de fertilité dont elle serait la signature musicale. Ce qui compte, c'est que le thème fertilise, justement, féconde, parfois en sous-main, par en-dessous. Dès le XVIIe, les musiciens se plaisent à la ralentir, à y ajouter des variations multiples. Andy Moor et Yannis Kyriakides ne font pas autre chose et, à bien les écouter, sont peut-être plus proches que bien des "emprunteurs" de l'esprit de cette danse.

    Dès la première partie, dont ils conservent le début reconnaissable, tout dérape. La danse est considérablement ralentie, augmente son potentiel d'envoûtement. La guitare égrène lentement ses notes, peu à peu serties de glissendi électroniques. La texture s'épaissit, à la fois trouble et radieuse, dans un clair obscur musical splendide. De fortes ponctuations rythmiques lui font prendre un essor fascinant. La danse devient puissante, mystérieuse, informée par des poussées de drones, des riffs graves et lourds. Quelle atmosphère !! Tout est suspendu aux interventions de la guitare, qui nous tient vraiment sous le charme. La seconde partie continue sur cette lancée épurée. Le jeu d'Andy Moor est éblouissant : acérée, brûlante, sa guitare rentre en fusion, épaulée par les fulgurances magmatiques de l'ordinateur de Yannis. Quels musiciens avaient su, avant eux, revenir aux sources de cette folie? "Folia 3" poursuit ce long dérèglement de tous les repères, cette odyssée électrique absolument fabuleuse, avec des passages pulsants hallucinants, de miraculeux petits incendies, des boules d'énergie se résorbant en éclats brefs. C'est un voyage ébloui dans un ailleurs illuminé, habité par des forces obscures et belles qui nous submergent parfois de leurs vagues imprévues quand la mer se met à battre la mesure et revêt son habit d'étincelles, que s'enfle ce qui monte du plus profond d'on ne sait quoi qui nous dépasse et nous laisse pantelants sur le bord, comme enivrés.

   Par contraste, "Folia 4" est songeuse, un brin élégiaque le temps des premières mesures. Le temps de souffler, le temps de revenir au centre du délire, dont des éclaboussures commencent à fissurer la tranquille rêverie. Qu'est-ce qui travaille, là, au fond, qui se lève et surgit, irrésistible ? "Folia 5" déporte plus loin, ça déraille et ça dissone, se faille et se liquéfie en virgules de feu, dans un mur qui explose en gerbes bouillonnantes, se reforme plus opaque dans ses blindages pour se disloquer en éructations sourdes. "Folia 6" est comme une terre de feu trouée de geysers, pleine de pièges sonores, survolée parfois par des nuées synthétiques étranges. La guitare s'étrangle et s'évertue dans une solitude peuplée d'esprits, elle se débat, proteste, découpe l'invasion qui n'en finit plus, à moins qu'elle ne la suscite par sa dérive flamboyante. "Folia 7", ce serait le cœur radieux, secret de cette transe initiatique fabuleuse, le lieu de la douceur enfouie qui s'échappe comme l'air d'un ballon gonflable qu'on vient de percer par mégarde. Retour aux sons amorphes, vidés du chant prodigieux.

   Un disque superbe de bout en bout, inspiré, à côté duquel bien des Folies paraissent sages et fades. Autant dire que je me situe à l'opposé absolu du quasi éreintement auquel Pierre Cécile se livre dans sa très courte chronique publiée dans Le Son du grisli - apparemment le seul article paru en français sur le net (et en phase avec la sortie, pas comme moi).

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Paru chez Unsounds en 2010 / 7 titres / 43 minutes

Pour aller plus loin

- le site de Yannis Kyriakides

- la page du label Unsounds consacrée à l'album

- "Folia 1" en écoute :

- Un court extrait sur Vimeo :

Programme de l'émission du lundi 19 mai 2014

Andy Moor & Yannis Kyriakides : Minores / Katsaros / Vamvakaris (Pistes 1 à 3, 16'30), extraits de Rebetika (Unsounds, 2010)

Le Ciel brûle :

* Oiseaux-Tempête : Call John Carcone / L'ïle  (p. 4 - 5 - 8, 30'), extraits du disque sans titre (?) (Sub Rosa, 2013)

Grande forme :

* Dennis Johnson : cd 2 / début (20'), extrait de November (Irritable Hedgehog Music, 2013)

Programme de l'émission du lundi 26 mai 2014

Andy Moor & Yannis Kyriakides : All is well / Haremi (Pistes 4 & 5, 14'30), extraits de Rebetika (Unsounds, 2010)

Autechre : nodezsh / runrepik (cd2 / p. 2 & 3, 13'30), extraits de Exai (Warp Records, 2013)

Pour me faire pardonner mes petites méchancetés à leur sujet à la fin de l'article précédent..Le deuxième cd trouve grâce à mes oreilles. IL faudra que je réécoute le premier, qui m'a tant déplu à première écoute, à part un titre...

Andy Moor & Yannis Kyriakides : Folia 1 / Folia 2 (p. 1 & 2, 12'), extraits de Folia (Unsounds, 2010)

Grande forme :

* Dennis Johnson : cd 2 / suite (de 20' à 35'), extrait de November (Irritable Hedgehog Music, 2013)

19 mai 2014 1 19 /05 /mai /2014 16:49

   Andy Moor, le guitariste du collectif punk néerlandais The Ex, et Yannis Kyriakides, né à Chypre puis émigré en Grande-Bretagne et qui enseigne maintenant la composition au Conservatoire royal de La Haye après avoir étudié sous la direction de Louis Andriessen, se retrouvent autour d'une des grandes aventures musicales du vingtième siècle, celle du rebetiko. Cette musique orientalisante est celle des rébètes, chanteurs et musiciens grecs réfugiés d'Asie mineure, chassés en 1922 par la rétrocession de Smyrne (qui est devenue l'Izmir turque) et de la côte méditerranéenne de l'Anatolie. Les émigrants arrivent au port du Pirée, iront s'entasser dans les banlieues d'Athènes et un peu partout en Grèce continentale, retrouvant d'autres émigrés, ceux des îles et des campagnes. Le rébétiko sera une sorte de blues urbain, entre hyper mélancolie et éloge de toutes les marginalités, qui connaît son âge d'or entre 1920 et 1950 et au-delà, marquant durablement la musique populaire grecque. Andy Moor et Yannis Kyriakides, à l'odianteur quant à lui, s'emparent de cet héritage pour lui insuffler une nouvelle vitalité. À noter que les deux musiciens comptent parmi les cofondateurs du label Unsounds, qui republie en 2010, en y ajoutant deux titres supplémentaires, un disque initialement sorti chez Seven Things Records, une session publique de 2006 enregistrée à Glasgow.

   Le premier titre, "Minores", est sans doute celui qui laisse le plus de place au rébétiko initial de Stratos Pajiomdis, que l'on peut trouver tout à la fin d'une anthologie en deux cds du rébétiko, parue sous le titre "Rembetiko : Songs of the greek Underground : 1925 -1947" . On entend d'abord le grésillement du microsillon, puis le bouzouki et la voix du chanteur. Il ne subsistera que quelques fragments de l'original, montés en boucle, auxquels viennent se superposer les interventions d'Andy Moor à la guitare. Amateur de rébétiko, j'étais un peu sceptique au départ. J'ai vite adhéré à cette réécriture, à cette recomposition inspirée. Andy Moor se glisse entre les bribes anciennes avec aisance, improvise dans l'esprit d'un Fred Frith. Guitare et bouzouki s'entendent fort bien, et l'esprit mélancolique, la langueur orientale se retrouvent dans leur hommage vraiment bienvenu. Avec "Katsaros", la guitare se substitue dès le départ au bouzouki pour une mélodie absolument envoûtante, qui tourne, se déchire, hoquète. Un grand moment, tout à fait magnifique, ponctué d'explosions rageuses, de dérapages agressifs, manière de rappeler le fond de rébellion de cette musique de marginaux. De très brefs échantillons de l'original sont ensuite réinsérés dans une échappée lyrique superbe où la guitare d'Andy sonne merveilleusement avant de s'éparpiller en gerbes dissonnantes. Un régal des oreilles ! D'autant qu'Andy laisse la guitare résonner, que le beau travail de Yannis à l'ordinateur vient l'habiter. "Vamvakaris" commence par un échantillon trituré, étiré, sur lequel vient se greffer la guitare survoltée d'Andy pour donner une sorte de poème électrique à la fois lumineux et épais, avec de brèves échappées élégiaques inattendues. "All is well" joue sur de micro fragments montés abruptement, et c'est tout simplement magique, d'une finesse délicate et tonique. Certains diront que nous voilà bien loin du rébétiko : non, c'est un retour à son essence, à cette ambiance des fumeries, des tavernes enfumées, des mauvais lieux. La musique s'abandonne à la griserie des sons, à une virtuosité rêveuse, se déchaîne en accès de frénésie, dans l'esprit des musiques de transe. Tout est bien, en effet, l'on se moque de toutes les orthodoxies, on joue de son instrument comme de son âme jusqu'à la pâmoison syncopée des échantillons de voix. Musique de jouissance pure, orgasmique jusqu'à l'obscénité assumée. "Haremi" laisse la part belle à une guitare installée dans les aigus et des sons brefs, tandis qu'un environnement électro-oriental (si j'ose dire !) nous plonge dans un monde d'échos, de glissendi transparents et profonds, avant que la guitare, dans les graves cette fois, ne vienne surplomber cette atmosphère devenue ensorcelante. Encore un titre excellent !

   La suite de l'album ne déçoit pas, parfois plus écorchée encore comme dans l'étonnant "Delias", frithien en diable, la guitare meuglant, s'engluant dans les drones, ciselant des dentelles sur un fond métronomique glauque, une sorte de musique industrielle rentrée, éructante. "A School burn Down" renoue avec une veine mélodique splendide, la guitare bouzoukiant  sur un tapis épais de sons électroniques pulsés qui l'absorbe dans son unisson puissant ponctué de sourds rugissements avant qu'elle ne réapparaisse plus acérée que jamais. "Sucker", totalement halluciné, disjoncté, malaxe des bribes méconnaissables pour en tirer une fanfare électronique débridée dans laquelle la guitare se coule, tour à tour chantante et dérapante. Pas étonnant qu'on termine avec "Five in hell", qui commence pourtant avec un échantillon langoureux, mais très vite subverti par des roulements graves, des sonorités courbes, et recouvert par un mur de claviers, de percussions lourdes, mur qui lui-même se lézarde pour laisser échapper des souvenirs de voix, se reconstitue plus impressionnant, incorporant  dans un magma sidérant sons anciens et nouvelles sonorités.

  Ces réinterprétations, loin de toute nostalgie passéiste, sont magistrales, passionnantes d'un bout à l'autre, entre Fred Frith pour le maniement de la guitare et le travail d'un Pierre-Yves Macé ( je pense à Passagenweg notamment), entre musiques expérimentales, improvisées et musiques électroniques les plus inventives, les plus belles aussi, il faut le souligner. À côté d'un tel bijou, bien des titres ( je n'ai pas dit "tous") du double cd Echai d'Autechre apparaissent archaïques, poussifs....tant pis, je n'ai pas pu m'empêcher  de lâcher ce petit coup de gueule, tellement je suis pour l'instant déçu par cet opus du duo de Sheffield.

   Andy Moor et Yannis Kyriakides, une collaboration étincelante !   (à suivre !)

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Paru chez Unsounds en 2010 / 9 titres / 53 minutes

Et la paire de chaussures luisantes ? Un clin d'œil vers la célèbre série des chaussettes de l'excellent Henry Cow ? Un hommage aux exilés, dont ils remettent à neuf les pompes usées ? Pour une musique qui traverse les âges, les mêle : aujourd'hui est tissé de la matière d'hier...

Pour aller plus loin

- le site de Yannis Kyriakides

- "Katsaros", le second titre, en direct :

Programme de l'émission du lundi 12 mai 2014

Le Ciel brûle :

* Oiseaux-Tempête : La Traversée / Nuage noir / Ourobouros (Pistes 4 - 5 - 8, 30'), extraits du disque sans titre (?) (Sub Rosa, 2013)

David Lynch & John Neff : Thank you, Judge / Blue Horse / Bad Night (p. 3 - 6 - 7, 18'30), extraits de Bluebob (Solitude Records, 2001)

Doctor Flake : Leitmotiv / Lonely Road (p. 1 & 2, 9'30), extraits de Acchordance (New deal, 2014)

Libre association d'atmosphères, de titres aussi ( de "La Traversée" à "Solitude Records" et "Lonely Road" : le leitmotiv d'un nuage noir pour un mauvaise nuit...), comme souvent.

8 avril 2014 2 08 /04 /avril /2014 19:44

Le monument secret du minimalisme

   Quatre heures et presque cinquante-trois minutes, 4 cds chargés à bloc, c'est November, interprété par R. Andrew Lee, dans un coffret présenté par Kyle Gann, critique musical et compositeur majeur. Dire que c'est un choc ne suffit pas à rendre compte de la découverte. Mais avant d'aller plus loin, quelques mots sur l'histoire de cette œuvre monumentale, perdue pendant un demi siècle.

   Kyle Gann raconte. Nous sommes vers 1992, il est en train d'écrire un article sur La Monte Young et son introduction des drones longs dans la musique d'avant-garde qui lui assure d'être reconnu comme le "père du minimalisme". La Monte lui donne alors une cassette de 120 minutes d'assez piètre qualité faisant mention d'une pièce intitulée November, datée de 1959, attribuée à Dennis Johnson, l'enregistement datant, lui, de 1962. La pièce est d'une austérité glaciale, méditative à l'extrême, s'arrête abruptement au bout de 112 minutes, manifestement coupée en plusiseurs endroits. Et La Monte Young lui signale que cette composition a été la source de son opus magnum, The Well-Tuned piano...

   L'histoire de la musique minimaliste est à réécrire. Dennis Johnson invente le minimalisme avant la lettre, bien avant Terry Riley, Steve Reich et Philip Glass, la deuxième génération en fait. Lui appartient à la première, condisciple de La Monte Young qu'il rencontre à l'UCLA (Université de Californie à Los Angeles) en 1957, et de son ami Terry Jennings. Après avoir bricolé de la musique d'avant-garde, des concerts improbables pendant quelques années à peine, il cesse de faire de la musique, disparaît pratiquement de l'histoire du minimalisme en train de se constituer. Une rumeur toutefois persiste : November durerait presque six heures... la durée du Well-Tuned piano...

     Revenons à Kyle Gann. Il concerve la vieille cassette, l'écoute de temps à autre. Il faut attendre le milieu des années 2000 pour que la technologie lui permette de la numériser et de la transcrire...mais il ne reste que 112 minutes sur six heures. Il a besoin de l'aide de Dennis Johnson. Le compositeur Daniel Wolf lui fournit heureusement l'adresse et le numéro de téléphone de Dennis en Californie, qui lui envoie une copie du manuscrit de la partition, six pages de cellules mélodiques et de diagrammes pour les relier. Par téléphone, il lui dit qu'il est né en 1938, qu'il a donc écrit November entre vingt et vingt-et-un an, qu'il était âgé de vingt-trois lorsqu'il l'avait enregistré dans la maison de la mère de Terry Jenning.

   Commence une autre histoire, celle de la reconstitution de November et de sa place exacte dans le mouvement minimaliste. Je n'en signalerai que quelques points. Pour le reste, je renvoie à l'excellente présentation de Kyle, à laquelle tout ce qui précède est entièrement redevable - je ne fais guère pour le moment que le traduire.

   Avant November, La Monte Young et Jennings avaient déjà écrit de la musique atonale très lente. November débute en Sol mineur, se trouvant ainsi la première pièce tonale de l'histoire du minimalisme, le retour à la tonalité étant l'une des marques du courant. De plus, November est sans doute la première pièce construite sur la répétition  de courts motifs et le processus additif. La pièce débute avec deux notes isolées, répétées, auxquelles vient s'ajouter une troisième, et ainsi de suite. Ces procédés, parmi lesquels il faudrait inclure la très longue durée  (excessive diront les détracteurs...) feront la célébrité de la seconde génération minimaliste. D'emblée, Dennis Johnson a ouvert une nouvelle page de l'histoire de la musique...

   Kyle Gann dit sa perplexité devant un manuscrit qui se présente comme un véritable puzzle, agrémenté de remarques de Dennis pas toujours très éclairantes. Il semblerait que le compositeur ait ensuite retravaillé certains motifs, ou plutôt la question épineuse des liens entre motifs. Bref, une séquence de motifs s'est peu à peu dégagée, du type :

A B A C A B A C D C D B A C D C D E D E

    Kyle Gann signale en outre que, vu l'influence de la musique de Webern dans ces années-là, on peut trouver la trace de motifs de deux ou trois notes des Variations pour piano du Viennois, bien que le langage musical de Johnson soit nettement plus consonant.

    Nous arrivons à la première réapparition de la pièce, à la fois la plus fidèle aux 112 minutes de la cassette et la plus plausible en appliquant les principes compositionnels indiqués dans le manuscrit. Elle eut lieu lors de la "Conference on Minimalist Music" à l'Université du Missouri à Kansas City en setembre 2009. Kyle se demandait s'il pourrait tenir assis six heures devant un piano...Mais la pianiste Sarah Cahill, déjà saluée dans ces colonnes, vint en renfort, et c'est en jouant tour à tour qu'ils donnèrent cette première mondiale.

   Depuis, le pianiste R. Andrew Lee a repris le flambeau, suivant la transcription de Kyle Gann, lequel est revenu vers une version un peu plus courte, estimant que pour atteindre les six heures, il lui manquait des matériaux, perdus et difficiles à interpoler. Ce qui donnait quatre heures et demie. La version de concert de Lee fait presque cinq heures. Aucune version de concert n'est identique, chaque pianiste résolvant à sa manière la question du lien entre les motifs ou les séquences de motifs et celle des augmentations inhérentes au processus compositionnel. À signaler que le pianiste français Nicolas Horvath, passionné de minimalisme, a déjà donné en concert des fragments (plus ?) de November.

À la rencontre du Temps pur ?

   Que nous dit, avant toute chose, November, aujourd'hui, sur notre temps ? Que nous n'avons plus le temps, plus le temps de consacrer cinq heures à une œuvre de cette ampleur. November est résolument à contre-temps : elle nous oblige à forer un espace d'écoute dans notre quotidien saturé d'occupations, de messages. Il faut s'asseoir, se laisser aller au fond d'un fauteuil, toutes affaires cessantes. Téléphones débranchés, écrans éteints. Le calme, la pénombre, pour acceillir cette musique, belle, limpide, qui égrène le temps seconde à seconde, comme on éplucherait un oignon, la montre ronde, pour en extraire la quintessence. Une musique chargée de silence, d'une tranquillité d'un autre monde, entre l'automne et l'hiver qui vient. Chaque note résonne, on lui laisse le temps de nous atteindre. Chaque note voyage, se propage avant de s'éteindre peu à peu. Chacune d'elle se tient bien droite dans son halo d'harmoniques. Chacune compte. On compte le temps, on le décompte sans le dénombrer. Dennis Johnson nous invite dans la durée pure, qui est pure joie de brûler, car chaque note est une flamme qui s'élance et rayonne. Pendant ce temps, les horloges sont abolies. Plus rien sinon la hauteur de chacune, sa voix profonde ou frêle. Plus rien sinon les interférences vibratoires, les croisements dans le vaste labyrinthe du Temps. On avance, on fait un pas de côté, on se décale, on monte et on descend. On ne sait plus où l'on est parce qu'on n'est nulle part ailleurs que dans le tissage patient, la grande trame originaire où tout se tient. Chaque note est chargée du souvenir des notes antérieures ; sous chaque motif jouent en filigrane les variantes déjà entendues ou peut-être imaginées, on ne sait plus dans cette cathédrale pleine d'échos.

   La question de la durée réelle de November ne se pose que pour les musicologues. Pour l'auditeur, elle est sans grand intérêt. Ce temps qui semble découpé tranche par tranche par le tranchant des notes successives, mesuré par la rigueur mathématique des intervalles, est moins qu'un autre débité, pour tout dire tué. Cette musique ne passe pas le temps, elle l'effectue, l'accomplit, un brin altière d'avoir conscience de la noblesse de sa tâche. Rien ne presse. J'ai envie de dire qu'elle se marie au temps, elle l'épouse en le suivant dans ses replis, ses stases, ses redites qui n'en sont pas. Le temps avance et n'avance pas. Au fur et à mesure qu'on s'enfonce dans l'œuvre, chaque note, chaque motif sonne à la fois comme neuf et déjà entendu. Tout se charge alors d'une majesté impressionnante qui nous prend dans les rêts serrés de ses reprises et variations infimes. Si l'on a tenu, qu'on passe le cap des deux heures, on sait qu'on sera marqué à jamais par une telle musique. Pourtant, il n'y a pas à proprement parler de rythme, et comment pourrait-on parler de transe comme dans les cérémonies gwana par exemple ? Pourtant, il faut bien l'admettre, un rythme finit par s'imposer et, installé dans la durée, l'auditeur connaît une véritable transe, mais une transe sans anxiété ni inquiétude ni excitation extrême, une transe originaire : écouter November de bout en bout, c'est la transe de la mer, la transe de la vie, au sens de la traversée, elle nous transporte pour nous mettre face au Temps, pour qu'enfin nous le regardions vivre en descendant en nous-même. Mais quel temps au juste ?

   Novembre, neuvième mois de l'année, est souvent considéré comme le mois de la dépression : l'automne tire sur sa fin, l'hiver s'annonce. Période de retrait, de creux, où l'on cesse de se presser, par conséquent période de retrouvailles avec son moi profond, dont les sous-sols abritent le seul temps que nous puissions appréhender, le temps intérieur. C'est ce qui effrayera beaucoup d'auditeurs, la confrontation avec ce creux du monde, avec ces cavernes pleines de silences sonores. En un sens, November est un immense memento mori, où chaque note sonne l'heure inéluctable, mais une heure pure, quelconque, non situable, peut-être toujours la même, celle de l'ici-toujours-là. C'est pourquoi, à sa manière paradoxale, la pièce de Dennis Johnson scande le pulse, la pulsation fondamentale, première, celle que l'on retrouvera, moins austère, plus compatible avec le rythme de la vie contemporaine, chez un Steve Reich.

   N'oublions pas : c'est un jeune homme de vingt ou vingt-et-un ans qui a composé cette musique atemporelle, intemporelle, fraîche et fière. Elle nous convie à venir boire à la source intarissable qui coule, invisible, sous le béton épais de nos occupations, de nos divertissements, aurait dit un Pascal. Inachevé, November ? Non, puisque cette pièce, en raison de sa structure, est virtuellement infinie. Chaque interprète, en l'interprétant, c'est-à-dire en raccordant les motifs, en les faisant respirer à sa façon, l'achève provisoirement, pour lui-même, pour l'auditeur qui s'y plonge et s'y retrempe...car cette musique équivaut à un exercice spirituel revigorant, essentiel.

   Je crois que, pour commencer, il faut écouter la pièce dans son ensemble, pour se rendre compte. Qu'ensuite, on peut la prendre presque n'importe où : notre mémoire reconstitue le reste, retrouve ses marques, imagine d'autres parcours. Et puis on y revient, attiré par sa puissance mystérieuse, hiératique. On l'entend de mieux en mieux, on se perd dans ses splendeurs secrètes. En ce moment même, autour de trois heures et huit minutes, tout se densifie, puis elle semble s'échapper, elle nous tire à elle, nous intrigue, ravissante..., et en plus, elle accélère, maintenant...

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Paru chez Irritable Hedgehog Music en 2013 / 4 cds / 1 titre : 4 heures 52 minutes...

Pour aller plus loin

- la page du label consacrée au disque, en écoute et en vente (le coffret de 4 cds est à nouveau disponible !)

- en écoute également avec cette fausse vidéo (qui semble défaillir avant quatre heures !!), toujours interprété par R. Andrew Lee.   

Programme de l'émission du lundi 31 mars 2014

Deux chercheurs d'absolu :

* Dennis Johnson : November (extrait du cd 1, 32'), extrait de November (Irritable Hedgehog Music, 2013)

*Anne Chris Bakker : Tussenlicht / Trage lichamen (p. 2 & 3, 22'10), extraits de Tussenlicht (Somehow Recordings, 2013)

Programme de l'émission du lundi 7 avril 2014

Spéciale Philip Glass (en contrepoint au concert de Nicolas Horvath, "Palais de Glass")

Philip Glass : - String Quartet n°5 (p. 1 à 5, 21'53), par le Kronos Quartet, chez Nonesuch

                         Concerto pour violon et orchestre (p. 1 à 3, 24'54) / Gidon Kremer, violon, chez Deutsche Grammophon

Les quatuors à cordes et le concerto pour violon : Glass sublime !!

Les quatuors à cordes et le concerto pour violon : Glass sublime !!

26 mars 2014 3 26 /03 /mars /2014 19:31

   Après ma présentation de Soundings for a new piano interprété par R. Andrew Lee, je reviens comme prévu vers l'œuvre d'Ann Southam, compositrice canadienne décédée en 2010, cette fois avec deux disques longs qui confirment et amplifient mon admiration, ma fascination. 

   La pianiste Christina Petrowska Quilico interprète dans Pond Life, double cd paru en 2009, des pièces que la compositrice a spécialement écrites pour elle à la suite du succès remporté par Rivers. Toutes sont inspirées par des rivières, les cycles Spatial View of Pond I et II empruntant leur titre au tableau de l'artiste nippo-canadienne Aiko Suzuki. Quelques compositions sont plutôt virtuoses, comme "Noisy river" ou "Commotion Creek", suggérant le cours tumultueux des eaux vives par l'intrication des lignes mélodiques, la répétition rapide de brefs motifs rythmiques. La musique est flexible, changeante, débordante d'une joie simple, élémentaire, celle du mouvement perpétuellement renaissant. Précisons que l'ensemble de l'album  a été composé pour la danseuse et chorégraphe Terrill Maguire...Mais la majorité des titres sont plus calmes, introspectifs. Ils semblent interroger dans une danse légère, comme une fumée qui s'élève, s'estompe, reprend. Ce sont des lignes esquissées, subtilement variées, autant de montées vers l'immuable. D'une certaine manière, il s'agit de propositions méditatives, d'une grande pureté, la compositrice alliant un dodécaphonisme non dogmatique à une approche intuitivement minimaliste dont l'extraordinaire cycle des dix "Soundstill", répartis  par Ann Southam et par la pianiste dans les deux disques, est un sommet admirable. Au bout d'un certain temps, bien que les techniques de composition diffèrent, la musique d'Ann Southam me paraît créer un effet assez analogue à celle de Morton Feldman, peut-être justement parce que tous les deux cherchent à modifier notre rapport au temps dont ils élargissent les mailles, travaillent sur la durée, elle avec une rigueur et une douce obstination, lui en s'abandonnant aux labyrinthes nés du tissage erratique des motifs. 

   Avant de poursuivre, "Soundstill" I à III en écoute (comme toujours, patientez une quinzaine de secondes...) :

   Returnings, paru en 2011, propose les deux dernières compositions d'Ann Southam, "Returnings I" et "Returnings II", ainsi que deux pièces de 1998 et 2204. À nouveau, comme pour le disque précédent, la compositrice a travaillé en étroite collaboration avec son interprète, la pianiste Eve canadienne Egoyan, pour laquelle elle a écrit ces pièces.

   "Returnings I" et "Returnings II : a meditation", qui ouvent et referment l'album, sont des œuvres amples, construites sur une série de douze sons, avec un point d'appui constant sur des graves. L'ambiance est très mystérieuse, presque hiératique : musique de lévitation, qui danse à peine, sur place, dans le frémissement de ses harmoniques. Bien que plus sombre, la musique ne se fait jamais plainte : elle se tient, digne, et fière, insaisissable dans son effort vers la lumière des médiums, rarement des aigus. Pureté minimaliste du dépouillement, et dans le même temps, plénitude et richesse des consonances.

  "In retrospect" est la pièce la plus vertigineusement minimaliste, mais très loin d'un minimalisme à la Philip Glass : ici, tout est tenu, chaque note sonne à sa place, résonne, donne le meilleur d'elle-même avant de laisser la place à la suivante. La construction est arachnéenne : la musique se tisse pour prendre sa proie, envoûter l'auditeur dans le savant agencement de son économie. Pièce prodigieuse qui renforce mon rapprochement avec l'univers de Morton Feldman. Pièce sublime, comme le ressent d'ailleurs la pianiste soulignant l'effet produit, celui de mettre « le temps commun et le temps céleste en parallèle ».

   "Qualities of consonance", la plus ancienne des pièces sur l'album, est la plus tumultueuse, articulée entre une coulée chaotique récurrente, à intervalles très irréguliers, et des passages d'un calme souverain, eux-mêmes plus contrastés. C'est un paysage où alternent la force et la grâce, oui, la grâce fragile, sereine et magnifique de phrases calmes, ponctuées de silences après lesquels la phrase reprend, légère, lumineuse, traversée d'ombres au moment des graves et de sons comme ceux d'un piano préparé. On ferme les yeux, on est au cœur des choses, dans l'ineffable, l'indicible. Peut-on parler de sommet dans un tel disque ?

    Ann Southam, merci pour cette musique qui parle à l'âme, intemporelle et belle. Décédée à 73 ans, elle portait en elle d'autres musiques, qui resteront non écrites. Je continuerai d'explorer cette œuvre immense, l'une des plus importantes de la fin du siècle précédent et de ce début de siècle.

Pond Life paru chez Centrediscs / Centredisques en 2009 / deux cds / 10 et 10 pistes / 48 et 53 minutes.

Returnings paru chez Centrediscs / Centredisques en 2011 / 4 titres / 61 minutes

Pour aller plus loin

- "Soundstill VII" par Christina Petrowska Quilico au studio Glenn Gould de Toronto :

"Returnings II : a meditation" en écoute (même patience demandée...) :

Programme de l'émission du lundi 17 mars 2014

Hommage à Michel Banabila :

* Michel Banabila & Machinefabriek :  Runner / Debris (Pistes 7 & 8, 10'30), extraits de Travelog (Tapu Records & Lumberton Trading Company, 2013)

* Michel Banabila : A giant Cyborg and tiny insect drones / Alien World / Tesla's Lab (p. 4 à 6, 16'30), extraits de More Research from the same dept. (Tapu Records, 2014)

Les états du piano :

Jocelyn Robert : Versöhnungskirche (p. 1, 23'03), extrait de Versöhnungskirche (merles, 2012)

10 mars 2014 1 10 /03 /mars /2014 17:15

   Jocelyn Robert, directeur de l'École des arts visuels de l'université Laval (ville de Québec, Canada), est l'inventeur d'un logiciel qui permet à un piano à queue de jouer tout seul. Je sais, certains vont frémir en lisant cela... Ce piano, un piano Disklavier, est relié à un ordinateur, en même temps qu'un autre clavier éventuellement. Autrement dit, le piano est piloté par l'ordinateur, formule qui n'est en somme que l'ultime avatar des pianos mécaniques d'antan. Vous voilà rassurés. Si j'ajoute qu'il s'inscrit ainsi dans la lignée d'un Conlon Nancarrow (1912 - 1997), lequel s'intéressait au piano mécanique parce que le seul instrument à pouvoir exécuter ses études très portées sur la polytythmie, la polytemporalité, et que Frank Zappa rend hommage à Conlon dans son album Tinseltown Rebellion, cette fois vous êtes détendus : il s'agit donc encore de musique... L'instrument ainsi piloté peut d'ailleurs réaliser ce que recherche une autre technique, très utilisée aussi bien en musique contemporaine qu'en musique électronique, je veux parler de l'enregistrement multi piste, avec ajout éventuel de retardements programmés. Il est parfaitement en phase, en somme, avec bien des recherches d'aujourd'hui : exit le spectre d'une musique désincarnée !

   Jocelyn Robert rejoint le club pour l'instant confidentiel des amateurs de ce piano aux diaboliques possiblités. J'ai chroniqué les études pour disklavier de Kyle Gann en septembre 2008. Je ne sais pas si les deux compositeurs se connaissent. Ce qui est certain, c'est que le piano disklavier n'est pas qu'un artefact repoussant les limites de la virtuosité, ce qu'il est parfois à mon sens chez Conlon Nancarrow, d'où mes réticences par rapport à son œuvre. Rien de tel chez les eux autres. Laissons de côté Kyle Gann, pour lequel mon admiration est immense, j'aurai l'occasion de le redire bientôt (suspense...).

   immobile, paru en 2012, forme diptyque avec mobile, que je ne connais pas encore. Aucune apparente virtuosité : des couches sonores superposées, entrelacées, formant un réseau en apesanteur, comme pour le premier titre, "bolerun 1", écho lointain de Maurice Ravel peut-être. Clapotements, rides sonores, vagues qui se contrarient, une étrange danse aux reflets irisés. C'est étonnant, superbe ! Suit un malicieux intermède intitulé "für Louisa", probable détournement d'une certaine "Lettre à Élise" d'un dénommé Ludwig van Beethoven : mime de la maladresse enfantine, sautillements...avant l'immense "für eli", longue pièce hésitante de presque vingt-six minutes, comme d'un débutant, et c'est là je crois l'un des intérêts du Disklavier, de lui faire exécuter ce qu'un interprète talentueux répugnerait à jouer. La pièce est cousue de remords, de bifurcations qui tournent court, de micro variations, de dislocations rythmiques ou plutôt là aussi de tentatives obstinées qui font éclater l'habituel continuum, l'homogénéité attendue, le déroulement. Cela ne se déroule pas : ça s'enroule, se noue autour de points d'ancrage, pour former un labyrinthe fascinant de notes, isolées ou en grappes, prolongées par l'action de la pédale ou brèves, se détachant sur le discret martèlement des marteaux. Un très grand moment, une merveille ! "bolerun 2", s'il fait écho au numéro 1, joue plus évidemment de la boucle, de la répétition, des décalages entre couches sonores, comme des faux canons. Techniquement plus complexe, c'est un mille-feuille en pleine fermentation, animé, cette fois, d'un rythme qui, s'il est claudicant au début, se fait de plus en plus puissant, irrésistible, avec un extraordinaire crescendo final qui se résoud haut perché. Vous êtes prêt pour "la pluie", échappée méditative de dix-sept minutes. Notes longues, tenues très souvent au début, aérées de silences. Ce sont les premières gouttes, erratiques, qui tombent parfois par deux ou trois, une plus grosse avec une ou deux petites. Elles rebondissent plus ou moins sur le sol, selon l'endroit de leur chute. Puis la pluie s'intensifie, elle chante, s'étage...elle recouvre le monde avec éclat, avec douceur, dans un réseau de transparences liquides, de petites et multiples fulgurances. Elle tombe où elle veut, à son rythme, pusiqu'elle est le rythme même. C'est une pièce forte, exquise, adorable qui signe la réussite de l'entreprise de Jocelyn Robert. La technique ne se sent pas, elle sert une vision poétique du monde. En cela, cette musique est infiniment supérieure à bien des musiques synthétiques balourdes qui ne songent qu'à exhiber leurs puissants moyens...

   Deux extraits en écoute avant de continuer (attendez toujours une bonne quinzaine de secondes, ça vient...) :

   Paru également en 2012, Versöhnungskirche est inspiré de la destruction de l'Église de la Réconciliation à Berlin  en 1985. Le fameux mur avait fait une exception pour elle : il l'avait entourée...mais les autorités, vingt quatre ans plus tard, jugèrent qu'il était temps de remettre de l'ordre, et la firent sauter à la dynamite. Des habitants récupérèrent les cloches dans le bâtiment détruit, les cachèrent. En 1992, trois ans après la démolition du Mur, les gardiens des cloches les rapportèrent...

   Le long titre éponyme ouvre l'album de son tintinnabulement tâtonnant. La fraîcheur limpide des harmoniques monte lentement dans l'air du soir, prend peu à peu de l'assurance. Chaque note s'épanouit comme une fleur sonore, accompagnée par une corolle d'autres notes avec lesquelles elle entre en résonance dans un savant contrepoint. Je n'insiste pas : encore un sommet ! "Montaigne" est à sauts et à gambades, comme il se doit, par moments comme suspendu dans une extase jubilatoire, avant de repartir de plus belle à travers les champs sonores fortement charpentés. Ici, l'écriture en strates superposées est particulièrement adaptée à l'évocation du texte de Montaigne, lui-même tissé d'autres textes grecs ou latins et d'anecdotes multiples, d'incidentes et de digressions. "Rouge" résoudra-t-il le problème des correspondances entre notes et couleurs ? Tentative rimbaldienne ? Notes profondes, vives, intenses ; dégradés et cascades brèves...encore une pièce passionnante et belle ! "Le pont #2" est une composition plus mystérieuse, en effet un jeu de ponts, de passerelles entre notes qui se répondent, s'appellent par dessus le vide, une série d'arches invisibles construite par l'oreille. Vous l'avez compris : ce disque est aussi admirable, abouti, que le précédent, et ce n'est pas la dernière pièce, "Le lointain", qui me fera changer d'avis. Le lointain, c'est ce qui chante dans l'ici des entrelacs, des entre-là...

Deux autres titres en écoute (patience, vous y êtes...) : 

Parus en 2012 chez merles :

immobile / 5 titres / 61 minutes

Versöhnungskirche / 5 titres / 55 minutes

Pour aller plus loin :

- le site de Jocelyn Robert

- la page du label consacré aux disques de Jocelyn Robert. Tout est bilingue chez nos amis québécois. Je crois que je vais me faire québécois. J'en ai assez de tous ces français qui, comme DSK et autres Jean-Claude Trichet, tournent le dos à notre langue, ne s'adressent plus à nous, mais au marché international...

- pour trouver les disques, c'est ici

 

24 février 2014 1 24 /02 /février /2014 16:07

 

   Né en 1956 dans le nord de la Californie, Phillip Schroeder a commencé très tôt une carrière musicale sous le signe de la diversité. Trompettiste, choriste dans des chœurs de garçons ou mixtes, joueur de basse électrique dans des groups de rock, chef d'orchestre de chambre, membre d'ensembles d'improvisation...et pianiste, il a à son actif de très nombreuses œuvres pour ensemble de vents, orchestres de chambre, mais aussi pour piano, compositions électroniques en direct, voix... Il enseigne depuis de nombreuses années la composition et la théorie musicale à l'université d'état de Henderson, dans l'Arkansas. Cet article et le suivant présentent deux disques qui lui sont entièrement consacrés, le premier pour piano solo, le second pour piano multi-piste, synthétiseur, voix, violoncelle et basse électrique. C'est le beau disque de la pianiste Jeri-Mae G. Astolfi, Here (and there), chroniqué voici quelques articles, qui m'a mis sur la piste de Phillip Schroeder. Comme quoi des programmes bien conçus par des interprètes sensibles ouvrent des horizons...

Phillip Schroeder : nuance, mystère et grâce...(1)

   À nouveau interprété par la pianiste Jeri-Mae G. Astolfi, Music for piano rassemble un cycle de douze pièces de 2003, trois pièces de longueurs inégales et un petit cycle consacré  aux différentes phases de la lune sous le titre Moons.

   Comprises entre un peu plus de une minute et un peu plus de trois, les douze quasi miniatures de "Twelve Pieces for piano" s'ouvrent sur une atmosphère doucement hypnotique de boucles lentes, augmentées et variées. La pièce n°2 contraste avec la précédente et la prolonge : courts arpèges brillants coupés de silences et d'interrogations intenses. On revient avec la trois vers la un, mais en plus chantant, une fragile mélodie s'esquisse sur une base obsédante de graves, monte dans les aigus sur un rythme decrescendo, s'interrompt pour poser à nouveau ses quelques notes sur le silence. La quatre cavalcade, brillante et narquoise. La cinq est à nouveau lente, lointaine, brumeuse dans ses aigus tenus ponctués de notes plus graves : c'est un ralenti, une retenue qui forcent l'écoute, comme une cloche qui appelle, insistante. On comprend avec la six que le cycle est construit sur une alternance de pièces calmes et de pièces plus brillantes, sans jamais d'excès. Cette six joue sur une note répétée, agrémentée de grappes sonores chatoyantes, rapides, une eau vive coule autour d'un caillou, d'une roche tranquille. La sept sonnerait presque romantique si elle n'était découpée par des plans imprévus, des contrastes comme des à-plats. La huit nous entraîne un peu du côté de Morton Feldman, quoique sur un rythme légèrement plus rapide : un motif intrigant, une succession d'interrogations mystérieuses soudain résolue en source fraîche fragmentée en petits jets gracieux. Un strumming marque la neuf : fleuve puissant et clair, jeu des arrière-plans, notes répétées jusqu'au silence. On reçoit d'autant mieux l'évanescente dixième, d'abord descendante, puis montante, renforcée de graves profonds et qui s'épanouit dans des médiums lumineux. La onze fait contraster des graves profonds, martelés, avec des aigus ou médiums chargés d'harmoniques. Le cycle se termine sur une pièce méditative qui laisse résonner les notes, dans une sobre alternance de graves et d'aigus. Un vrai cycle, absolument passionnant, jamais démonstratif, ciselé avec un vrai sens de la mesure et du mystère.

   "No Reason Why" (2003), c'est le coup de la grâce. Une fluidité, une lumière changeante à partir de notes répétées, de motifs délicats écartelés entre différents registres, d'où comme une légère ondulation traversée de traînes harmoniques lorsque les graves se prolongent. C'est un paysage : de petites vagues viennent s'amortir sur le sable dans la lueur diffuse de l'aube ou du crépuscule. Splendeur, joie immense et immobile, extatique, toutes les lignes convergent vers cette note pointée qui éclabousse de lumière la totalité. Un chef d'œuvre !

   "Floating" (1980/2003) joue sur deux plans : un accord énigmatique dans les aigus, auquel répond un grondement prolongé de graves. L'étrange dialogue se poursuit, enrichi, décomposé en notes tenues, avec irruption de frottements de cordes dans l'intérieur du piano. Suspension, mystère... très belle pièce également.

   "From the Shadows of Angels" (2003) se tient constamment au seuil du mystère, qu'elle entoure d'une série d'interrogations, d'envolées tranquilles et insinuantes. C'est la promesse d'un chant, l'écho démultiplié d'une grâce ineffable, inépuisable, à l'ombre de laquelle on s'essaie à la lévitation, avec un court moment pendant lequel on sent que l'on tient, avant de repartir dans l'instable et répétée reconquête, mais transcendée. Du niveau de "No Reason why"...

   "Moons" (2003) n'est pas moins intéressant que le reste. La nouvelle lune est fraîche, hypnotique avec ses motifs répétés, surprenante avec ses profondeurs soudaines : elle nous attire, nous déconcerte, envoûtante. Le premier quartier se tient dans une lumière irréelle, arpégée, presque narquoise : il se montre et se cache, brillant et toutefois lointain...Musique frémissante et subtile, nimbée d'harmoniques vives. La pleine lune est la plus mélodique, mais elle ne dit pas tout, se reprend dans un réseau d'entrelacs lumineux. Elle danse entourée de voiles diaphanes, pose parfois sa tête alanguie sur nos oreilles. Le dernier quartier carillonne volontiers, virevolte, tout cela comme un somnambule, ébloui, qui se réveille à moitié avant de sombrer à nouveau dans un rêve obsédant.

   Je ne connaissais pas Phillip Schroeder : je viens de découvrir un très grand compositeur !

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Paru chez Capstone Records en 2005 / 19 pistes / 62 minutes

Pour aller plus loin

 - le site du compositeur

Pas de vidéo, mais deux titres en écoute (toujours attendre quelques secondes...) :    

Programme de l'émission du lundi 17 février 2014

Musiques contemporaines nord-américaines :

* Ann Southam : Pièces 1à à 12 (8'), extraites de Soundings for a new piano / 12 meditations on a twelve tone row (Irritable Hedgehog Music, 2011) R. Andrew Lee, piano.

* Phillip Schroeder : No reason Why / Floating / From the Shadow of Angels (p. 13 à 15, 21'), extraits de Music for piano (Capstone Records, 2005)

* Jim Fox : Last things (p. 2, 21'01), extrait de Last things (Cold Blue Music, 2000)

17 février 2014 1 17 /02 /février /2014 17:15

   Premier article consacré à la compositrice canadienne Ann Southam (1937 - 2010), à l'occasion d'un disque assez bref que lui a consacré le pianiste R. Andrew Lee sur un label passionnant que je suis en train d'explorer, Irritable Hedgehog Music. Pour sa biographie, je renvoie le lecteur à la Vitrine des Compositeurs du Centre de Musique Canadienne, beau site bilingue (et non tristement unilingue anglais comme trop de sites de labels et d'artistes français, je récidive !!). Son œuvre abondante, à peu près inconnue en France, a fait l'objet de plusieurs disques dont j'espère vous présenter bientôt une sélection.

   Le disque comprend douze mouvements, plus un interlude après la septième pièce.  Ann Southam, qui n'est pas spécialement adepte du dodécaphonisme rigoureux d' Arnold Schœnberg, a cependant adopté son procédé, utilisant la même série au fil des années, reconnaît-elle, lui insuflant, à l'entendre, un sens tonal - Schœnberg récusait d'ailleurs le terme d'atonalité, faut-il le rappeler.  Sous-titrées "Douze méditations sur une série de douze tons", les pièces peuvent, selon la compositrice, être jouées dans n'importe quel ordre, voire séparément. Neuf d'entre elles répètent certaines séquences rythmiques et certaines notes, contrairement au "dogme" dodécaphonique, si bien que la série n'est complète qu'à la fin de la plupart des mouvements. En somme, la musique d'Ann Southam croise dodécaphonisme et...minimalisme ! Il en résulte une musique à la fois méditative et fraîche, tonifiante. Chaque pièce sonne comme l'esquisse intrigante d'une mélodie, une interrogation fougueuse ou rêveuse. L'utilisation de la pédale contribue à unifier ces séquences sonores de notes juxtaposées - à de rares exceptions dans les deux derniers mouvements. Leur air de famille, surtout dans les sept premières, contribue à leur charme énigmatique. L'interlude, irisé de très brefs éclats, fragmente le motif récurrent jusqu'à le diluer dans son apaisement lumineux. Il ouvre la voie à des pièces plus contrastées, comme la puissante huitième, articulée sur des martèlements dramatiques, ou l'étonnante neuvième, réplique assourdie de la précédente, plus tâtonnante dirait-on. Le motif revient dans la dixième, plus interrogateur encore, dans un jeu insistant de boucles, pour disparaître dans la onzième qui joue dans les marges, déploie des accès de violence imprévus, avance comme une somnambule ironique et distante. Le cycle se clôt sur la limpide douzième, qui étire le motif, le décline avec une langueur majestueuse, une grâce souveraine.

    Un disque superbe, interprété avec une vibrante rigueur par R. Andrew Lee. Oubliez les vingt-trois minutes : ces miniatures dilatent le temps !

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Paru chez Irritable Hedgehog Music en 2011 / 13 pistes / 23 minutes

Pour aller plus loin

- le site du pianiste

- les cinq premiers mouvements en écoute : pas d'image, de vidéo, pour se concentrer sur la musique pure, je sais, ça va être dur pour certains...Soyez patient, attendez quelques secondes... 

Programme de l'émission du lundi 10 février 2014

Chansons d'abord :

* Peau : Odyssée / Uyuni (Pistes 2 -6, 8'30), extraits de Archipel (Le Chant du monde / Harmonia Mundi, 2013) Je me laisse prendre au charme de cette jolie voix murmurée. Les textes sont fort bien écrits, en français sauf une exception partielle, les accompagnements plaisants. Voilà une pop électro originale, bien envoyée.

* Mi & L'Au : May I / Drown the sound (p.4 - 7), extraits de H2O (Alter K, 2013) C'est le quatrième album de ce duo finno-français. Des ritournelles qui ensorcellent, musiques mécaniques agrémentées par la suavité de la voix de Mira Romantschuk. J'ai encore dans les oreilles le précédent If Beauty is a crime. Redoutablement agréable, une musique facile, sans doute, et alors ?

Du piano bien entouré au piano solo :

* Piano Interrupted : Darkly Shining / The Unified Field / An accidental fugue (p. 4 à 6), extraits de The Unified Field (Denovali Records, 2013)

* Nils Frahm : Familiar / Improvisation for caughs and a cell phone (p. 4 - 5, 11'), extraits de Spaces (Erased Tapes, 2013)

* Ann Southam : Pièces 1 à 9 (14'), extraites de Soundings for a new piano / 12 meditations on a twelve tone row (Irritable Hedgehog Music, 2011) R. Andrew Lee, piano.