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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
N.B Format de votre fenêtre presque carré pour voir le haut des colonnes !

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  Désolé pour l'invasion publicitaire, consternante : je la déplore et j'en souffre autant voire plus que vous. En attendant une alternative (pas facile), je vous conseille, si vous naviguez avec Firefox, d'installer une extension anti-pub.

23 septembre 2010 4 23 /09 /septembre /2010 15:26

 Michael Fiday Same rivers differentSorti en 2009 chez Innova Recordings, label du Forum des Compositeurs américains, Same rivers different est le premier enregistrement entièrement consacré à Michael Fiday, compositeur né en 1961 que j'avais repéré grâce au disque du guitariste Seth Josel, The Stroke that killsÉlève notamment de George Crumb et de Louis Andriessen, il se caractérise par son écriture dense, quasi aphoristique : ses compositions sont des calligraphies musicales fondées sur un geste tout à la fois économe et expressif.

  Le disque s'ouvre avec neuf haïkus d'après Bashô  grand maître japonais du dix-septième siècle de cette forme lapidaire (5-7-5 syllabes). Cycle pour piano et flûte daté de 2005, l'ensemble vaut par sa nervosité délicate et ferme. De  trente-trois secondes à trois minutes et huit secondes, les pièces se déploient en jouant avec brio du contrepoint entre la flûte mélodieuse aux traits rapides et le piano percussif  plus intériorisé. Une merveille de précision, de justesse. "Hands On !", composition plus ancienne de 1993, interprétée par le Mantra Percussion Quartet, allie rigueur et légèreté tout en progressant vers un impalpable mystère. "Dharma Pops"  est un double hommage à Jack Kerouac, dont certains haïkus de son "Livre des Haïkus" sont mis en musique, et à Charlie Parker, parfait musicien et image de Bouddha selon le poète de la Beat Generation. Cela donne douze miniatures pour les deux violons de Graeme Jennings et Carla Kihlstedt et un narrateur : pièces arachnéennes tissées sur le silence autour des mots rares, une série de petits miracles étincelants. Le morceau éponyme est interprété par le percussionniste Christopher Froh : huit minutes trente emportées par le flux, le pulse d'une rivière tantôt calme, tantôt plus impétueuse, mais toujours transparente, dont le mouvement est donné par le vibraphone, combiné avec des percussions boisées ou métalliques. Le morceau est inspiré de fragments de textes du philosophe présocratique Héraclite : " Dans les mêmes rivières se mélangent différentes eaux qui se dispersent, se rassemblent, se réunissent et coulent ensemble, proches et séparées." Très grand moment de ferveur intériorisée. La "Protest Song" qui suit, d'après un texte du poète américain Peter Gizzi, parvient à échapper aux clichés qui collent à la musique contemporaine chantée. Le chant de la mezzo soprano reste mélodieux, se fond parfaitement dans le climat recueilli créé par le violon, la basse, la clarinette et le piano. Beau texte d'ailleurs, composé de cinq distiques qui énumèrent tout ce que ce chant de protestation n'est pas plutôt que de le définir. Le disque se termine avec une vaste pièce de plus de quinze minutes pour piano et percussion. "Automotive Passacaglia", titre emprunté à un essai de Henry Miller, déploie ses variations avec une labilité confondante : morceau à métamorphoses, d'une intensité splendide, qui nous invite, comme Kerouak ou Bashô, à prendre la route pour atteindre l'essentiel.

24 titres / 1 heure / Paru chez Innova Recordings en 2009.

Pour aller plus loin

- le site de Michael Fiday

- Voici deux des haïkus parus sous le titre "Dharma Pops":

Les gouttes de pluie

Ont beaucoup de personnalité :

Chacune d'entre elles.

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Inutile ! Inutile !

- Lourde pluie tombant

Sur la mer.

Programme de l'émission du lundi 20 septembre 2010

Deux nouveaux modules :

Textes, vous avez dit textes ? Intitulé clair, mais dont je ne suis pas encore satisfait...

Le ciel brûle consacré aux incandescences, aux incendies électriques. Du post rock aux musiques industrielles. Le titre est emprunté à la poétesse russe Marina Tsvétaïeva.

So Percussion / Matmos : Needles / Water (pistes 3-4, 13' 01), extraits de Treasure State (Cantaloupe Music, 2010)

Textes, vous avez dit textes ? :

Laurie Anderson : Dark time in the revolution (p.9, 5' 15), extrait de Homeland (Nonesuch, 2010)

Réécoute / Grande forme :

Scott Walker : Cossacks are (p.1, 4' 31)Scott Walker The Drift

                                   Clara (p.2, 12' 44), extraits de The Drift (4AD, 2006)

Un disque extraordinaire de ce chanteur et musicien né en 1943 à Cleveland, qui se fit connaître en Angleterre avec le trioThe Walker Brothers et ses adaptations anglaise de chanson de Jacques Brel. The Drift est un album atypique, absolument hanté (y rôdent notamment les fantômes de benito Mussolini -justement dans Clara, et d'Elvis Presley). Les arrangements sont somptueux, et la voix de Scott envoûtante...Il faudrait que je revoie le classement de mes disques 2006 : en nette hausse !

Avec une vidéo à partir du premier titre :

 

 


Le ciel brûle :

Russian Circles : Fathom / Geneva (p.1-2, 10' 45), extraits de Geneva (Suicide Squeeze Records, 2009)

La boucle se referme :

Glenn Kotche : Fantasy on a Shona Theme (p.8, 4' 06), extrait de Mobile (Nonesuch, 2006)

17 septembre 2010 5 17 /09 /septembre /2010 14:37

So Percussion Matmos Treasure State  Prenez un quatuor avant-gardiste de percussionnistes, interprète des musiques de Steve Reich, David Lang et d'autres. Ajoutez un duo de musique électronique très porté sur la musique concrète, qui a travaillé avec Björk sur deux albums de référence, Vespertine (2001) et Medúlla (2004). Laissez mijoter dans un studio du Montana, l'état du Trésor. Vous obtenez, sidérés, Treasure State, paru chez Cantaloupe Music, le label fondé par David Lang, Michael Gordon et Julia Wolfe.

   Le parti-pris de So Percussion et de Matmos est de tirer le plus possible leurs sons d'objets, de matériaux du quotidien ou de matières élémentaires : seaux d'eau, céramiques, cannettes de bière en aluminium, bidons de peinture, aiguilles de cactus (voyez la pochette !). Trois titres sont  signés par Matmos, deux par So Percussion, deux sont co-signés, et le dernier, le sixième des huit, est une improvisation de presque sept minutes. Loin d'être difficile, inaudible, le disque est limpide, magnifique, passionnant de bout en bout, autant le dire tout de suite.

  "Treasure" ouvre le bal, facétieux comme un morceau du divin Gong, mêlant glockenspiel,  vibraphone, percussions caquetantes et cris d'animaux en folie, sitar, guitare électrique de Mark Lightcap (du groupe Acetone). On est dans une sorte de fantaisie hawaïenne, polynésienne qui s'échoue en douceur sur les notes du grand piano. Signé So Percussion, "Water" est une composition d'une beauté sereine, l'un des titres inoubliables de l'album. À partir des sons d'un seau d'eau qu'on remplit, retraités électroniquement, et qui rythment les sept minutes de la pièce, les musiciens développent un hymne aux boucles cristallines parsemé de douces phrases lointaines de trompette. Une courte pause après le milieu, puis la musique repart, lyrique, gorgée par la trompette plus en avant, dans un mouvement perpétuel aux multiples couches sonores terminé par des clapotis  et crissements. Le morceau suivant, "Needles",  est entièrement conçu à partir de sons amplifiés  et traités d'aiguilles de cactus caressées ou frappées par les musiciens. Cela donne une pâte sonore étrange agitée de battements, parcourue de frémissements liquides. Dépaysement garanti ! "Cross", signé Matmos, est d'un dynamisme parfois sauvage à base de sons grinçants de guitare électrique, de textures entrelacées, trépidantes, à la manière du free jazz. Le disque, qui joue sur des contrastes hardis, propose ensuite le médiatatif "Shard", évidemment signé So Percussion : pièce sculptée au millimètre, aux limites de l'audible dans un premier temps, sur beau tapis de vibraphone, et beaucoup à partir de céramiques manipulées en particulier par cet étonnant Dan Trueman qui retraite les sons produits avec ses propres logiciels. Au fil de la composition surgit une véritable jungle sautillante, comme si une multitude de gnomes frappaient d'improbables fûts minuscules pour nous emprisonner dans une forêt magique. Extraordinaire et jubilatoire ! Et ce n'est pas fini, car "Swamp", improvisation collective, démarre dans une atmosphère extatique, dépouillée, se charge peu à peu de cactus percussifs (si j'ose dire !), mêle eau et céramiques pour un cérémonial mystérieux : l'atmosphère est glauque, un vrai marécage en effet, habité. "Aluminium" est peut-être le titre le plus électronique, strié de vibraphones, animé de bondissements, de fourmillements. Une guitare, tiens une guitare, seule, au début de "Flame", puis, en plus des instruments déjà mentionnés (je ne les ai pas tous cités), une phono-harp inventée par Walter Kitundu, tout cela pour une atmosphère festive et débridée. Réjouissons-nous !

   Un des grands disques de cette année 2010.

Paru chez Cantaloupe Music / 8 titres / 49 minutes...de bonheur. Et de ravissantes illustrations de Robert Syrett.

Pour aller plus loin

- So Percussion et David Lang

- le site de So Percussion. (en écoute : des extraits de leur version de  Drumming de Steve Reich, etc.)

- le site de Matmos.

- Les musiciens en studio interprètent "Water" :

 

16 septembre 2010 4 16 /09 /septembre /2010 17:55

Reprise de l'émission sur Radio Primitive (Reims) le lundi de 22 à 23h. Rediffusion le dimanche à 15h (créneau à l'essai). Pas question de déborder, pour cause de rediffusion. L'émission est donc ramassée, structurée autour de modules plus ou moins réguliers. Pour cette nouvelle formule, à côté de plages libres, trois modules :  

Aux marges du silence : Trop de bruit parfois dans la musique... Place aux musiques discrètes, qui flirtent avec le silence pour le féconder.

Réécoute : Halte au nouveau veau d'or, le monstre "Actualité". Prenons le temps de savourer nos morceaux favoris, de fouiller dans les armoires du passé (dans la limite du projet de l'émission : rien avant 1960,  sauf parfois du côté des musiques électroniques).

Grande forme : Parce que la chanson, les titres de trois à quatre minutes,  ne représentent qu'une infime partie de la musique qui s'écrit. Morceaux de 15 minutes... à la fin de l'émission, en intégrale si possible !

Programme de l'émission du lundi 13 septembre 2010

Laurie Anderson : Transitory life / My right eye (pistes 1 et 2, 11' 51), extraits de Homeland (Nonesuch, 2010)

Aux marges du silence :

Dawn of Midi : Civilization of Mud and Amber / The Floor (p.3 et 4, 8' 15), extraits de First (Accretions, 2010)

Réécoute : Kyle-Gann-Private-dances.jpg

Kyle Gann : Sad / Saintly (p.2 et 5, 6' 49), extraits de Private dances (New Albion Records, 2 00 7)


Grande forme : 

Jóhann Jóhannsson : How we left Fordlandia (p.11, 15' 25), extrait de Fordlandia  (4AD, 2008)

Maya Beiser : Memories (p.2, 7' 01) de Djivan Gasparian, extrait de Provenance (Innova, 2010).


11 septembre 2010 6 11 /09 /septembre /2010 21:03

   La surdité de certains spectateurs ou critiques de cinéma me stupéfie toujours. À les écouter parler, on a l'impression que la musique du film n'est pas parvenue à leurs oreilles. Fascinés par les images, ils n'entendent que les dialogues. De même, lorsque l'on parle de disques, on a tendance à oublier la pochette, le livret, qui représentent un travail, affirment des choix esthétiques. Dans cette nouvelle catégorie, je vous livrerai une sélection de reproductions de pochetttes, couvertures ou pages intérieures de disques dont je n'ai par ailleurs guère envie de chroniquer la musique, soit parce que je la trouve mauvaise, ou qu'elle m'indiffère, ne m'inspire guère, ou encore que je laisse à d'autres parce qu'elle n'est pas dans mes cordes. Je ne vous cache pas que cette catégorie me permettra aussi de vous envoyer un signal dans les périodes où mes diverses activités laborieuses m'accaparent impitoyablement, ce qui est un peu le cas ces jours-ci d'ailleurs.

  Avant de vous livrer ma première trouvaille, je vous signale que je travaille dur à un futur index des musiciens cités dans ce blog depuis sa création en février 2007...

  Quant à la sélection, elle obéira aux fluctuations de mon humeur. Elle sera magnifique, drôle, décalée, émouvante, lamentable, insignifiante, ridicule, gothique, infantile, souveraine, grandiloquente, curieuse...Attention, premier échantillon...

Stornoway Beacgcomber's Windowsill

 

Deux des pages intérieures de BEACHCOMBER'S WINDOWSILL, un album d'un groupe d'Oxford nommé Stornoway. Sorti en Août 2010 chez 4AD. Graphisme d'une grande finesse. Toute la mer dans une pochette !!

  Leur page MySpace est aussi très réusssie.

4 septembre 2010 6 04 /09 /septembre /2010 16:41

   Johann Johannsson FordlandiaUn petit retour en arrière, comme souvent sur ce blog, pour attraper au vol un disque singulier, sorti en novembre 2008. Je m'étais déjà intéressé à l'opus précédent de l'islandais Jóhann Jóhannsson, consacré à une étrange ode décalée inspirée par les premiers puissants ordinateurs, IBM1401-A Users Manual, paru deux ans plus tôt. Cette fois, l'album, intitulé Fordlandia,  s'inscrit dans l'univers Ford : aucune vision optimiste du fordisme, plutôt une mise en perspective, une rêverie teintée de mélancolie comme l'attestent les photographies et illustrations de la pochette : rouages, photographie sépia d'une vieille voiture embourbée (?) contemplée par toute une famille sur fond de ruines (?), maquette de fusée dans un laboratoire... "Fordlandia" renvoie à une ville utopique fondée par Henry Ford en Amazonie pour tenter de se procurer le caoutchouc à un meilleur prix. Le projet échoua parce que trop pétri  de principes étrangers aux travailleurs locaux, qui finirent par se rebeller. Ne restent aujourdhui que les ruines de cette cité reconquise par la forêt et la jungle. Le disque mêle la musique classique, avec la participation de l'Orchestre philharmonique de Prague notamment, et l'électronique, pour des morceaux au lyrisme puissant, construits sur des crescendos de variations répétitives étirées. Des interludes baptisés "Melodia" I à IV font entendre des instruments solistes qui viennent colorer cette vaste fresque : clarinettes démultipliées en boucles lancinantes, piano aux accents frêles et poignants sur fond de guitares embrumées. À chaque écoute, le temps semble se dilater un peu plus, comme si la musique nous propulsait, un peu comme les fusées de la pochette ou celles signalées par certains des titres, dans une traverse temporelle aux pulsations plus amples. Chœurs, cordes, orgue, nous emmènent à la dérive au creux de ces spirales insidieuses, et l'on est tout surpris que le monde extérieur puisse encore exister...Le dieu Pan n'est pas mort, qui reprend tous ses droits quand meurent les utopies en Chimerica (titre du septième morceau), le pays des chimères. C'est à la poétesse victorienne Elizabeth Barrett Browning (1806-1861), épouse du poète Robert Browning, que Jóhann Jóhannsson emprunte ce qu'on peut considérer comme l'épigraphe du disque :

Et ce lugubre cri s'élevait lentement

Et lentement sombrait parmi les airs

Remplis de la mélancolie de l'Esprit

Et du désespoir de l'Éternité

Et ils entendirent les mots qu'il disait :

"Pan est mort. Le grand Pan est mort"

(Traduction personnelle)

Paru fin  2008 chez Mute Song / 4AD. 11titres, environ 70 minutes.

Depuis, Jóhann Jóhannsson a sorti &In the Endless Pause There Came Sound of Bees, en avril de cette année.

Pour aller plus loin

- Jóhann Jóhannsson sur MySpace

- le superbe site personnel de Jóhann Jóhannsson

- une video sur "The Rocket Builder (Lo Pan !)", troisième titre de l'album :

 

 
30 août 2010 1 30 /08 /août /2010 10:42

   Dawn of Midi FirstTrio constitué du percussionniste pakistanais Qasim Naqvi, du contrebassiste indien Aakaash Israni et du pianiste marocain Amino Belyamani, Dawn of Midi propose dans son premier disque First une musique purement improvisée, acoustique, d'une belle densité, qui tient autant de la musique contemporaine que du jazz, d'où sa place dans ce blog qui, vous le savez, ne flirte qu'assez peu avec ce dernier, trop souvent bavard et embarrassé de tics à mon goût. Le premier titre, "Phases in Blue", commence pourtant très jazz, un jazz ramassé : intro aux percussions, entrée de la contrebasse puis du piano au phrasé caractéristique. Tout de suite on sent une grande concentration, le piano virevolte et gronde, la batterie découpe dans la chair improvisée, quelque chose s'installe au-delà du convenu. "Laura Lee" confirme l'impression. John Cage et quelques autres ne sont pas loin. Le piano se taille la part du lion. Il explore les failles, s'arrête pour explorer l'inaudible, tandis que percussion et contrebasse le serrent de près, jouent des textures métalliques, froissées. C'est d'une beauté sereine, sur la corde mélodique, sans démonstration. Signalons la magnifique prise de son, qui garde la fraîcheur de cette musique discrète dans les deux sens du terme. Le troisième titre, "Civilizaton of Mud and Amber",  nous entraîne plus loin dans un monde délicat, tout en étincellements. "The Floor" joue du clavier et de l'intérieur du piano dirait-on, égratigné avec douceur, avec un obsédant frappé sur le bois, tandis que la percussion et la contrebasse forment un tapis profond, et grave, et presque moelleux. Le piano s'efface alors pour une coda dépouillée de percussions à peine. Atmosphère magique et minimale pour le superbe "Tale of two worlds" : frémissement des cymbales, ponctuation piquetée de la contrebasse, et le piano dans des éclats de lumière, des hésitations au bord du silence, les cordes de son ventre à cru dans la retenue des percussions. Pas de bavardage dans cette musique. J'aime cette tenue intense, ce sens aigu du mystère qu'on effleure. "One" fait d'abord dialoguer les cymbales frottées, la contrebasse tranquille et le piano tout en découpes scintillantes, en notes détaillées. Le morceau s'enfonce dans les graves, dans une aube translucide  dessinée comme une estampe japonaise : il attend que vienne l'indicible, tout en frémissements minuscules. Magistral !! Déjà quatre titres sur six qui justifient l'écoute de l'album. "Hindu Pedagogy" nous rappelle à une réalité plus consistante par sa rythmique et ses redites appuyées, prolongé par "Annex", surtout percussif. Je sens ces deux titres comme un intermède, on ne pouvait rester au seuil de l'impalpable au risque peut-être de glisser vers l'inconsistance. Et puis on accueille mieux les deux dernières pièces, très intériorisées. "No Abhor", le piano sur un lit percussif mouvant, avec des pages presque impressionnistes, puis plus déconstruites, proches d'un jazz expérimental que je connais mal, avec une fin moins convaincante à mon goût. Mais le disque se termine avec "In Between", magnifique itinéraire de plus de onze minutes dominé par le piano qui ressasse certaines notes comme dans le strumming à la Charlemagne Palestine, tandis que percussion et contrebasse créent une curieuse forêt rocailleuse agitée de mouvements chaotiques : crescendo exalté ponctué de stases, parcouru de nervures, tendu en effet entre deux mondes comme un pont de cordes au-dessus d'un précipice. Une fin splendide pour un grand disque.

Paru chez Accretions, label indépendant californien, en 2010. Presque 53 minutes / Dix titres, dont six magnifiques, deux très bien.

Pour aller plus loin

- le site du trio, qui navigue entre New York et Paris.

-une vidéo à partir du titre "The Floor" :

 

24 août 2010 2 24 /08 /août /2010 12:39

  J.-H. Rosny Ainé n’est plus guère à la mode. Tout au plus se souvient-on, grâce au film de Jean-Jacques Annaud, que Joseph Henri Honoré Boex, de son vrai nom, est l’auteur avec son frère Séraphin Justin François (ils écrivent en collaboration jusqu'en 1909) de La Guerre du feu, roman préhistorique considéré avec une condescendance ironique dans le meilleur des cas. Ce qui est très injuste pour un roman splendidement écrit, au souffle épique, tout à fait au niveau des œuvres d’un Kipling ou d’un Rider Haggard. Mais le roman d’imagination ou d’aventures n’est pas encore reconnu dans la littérature française comme il l’est chez les Anglo-saxons.

   Rosny Aîné Amour étrusqueDe toute façon, ce n’est pas un roman de cette veine que je veux évoquer.  Les frères ont été des romanciers prolifiques, populaires dans le meilleur sens du terme. Je suis tombé  sur un roman d’amour et d’analyse psychologique, d’ailleurs bien mené, autour d’un personnage féminin charmeur et troublant heureusement surnommé Liane – la pauvre s’appelle Lucette dans cette histoire d’adultère où elle vient perturber le ménage harmonieux de sa cousine très aimée,  l’éblouissante Geneviève. L’Appel du bonheur parut en 1919 (faute d'image de couverture, j'ai trouvé celle d'un autre roman sentimental...) Vous allez me dire que vous ne voyez pas le rapport avec ce blog, et vous aurez raison. J’y viens. Lors d’une des conversations familiales qui émaillent le roman, l’un des personnages, Hippolyte, vieil homme amer en recherche d’absolu, oppose la musique au langage, entendez ici "les mots" :

« — Il me semble parfois, — dit Hippolyte, — que la musique est destinée à combattre les méfaits du langage. Elle ne saurait mentir. Chacun à la vérité peut lui prêter ses fables, mais d’elle-même, elle échappe à toute signification. Je trouve que par là, elle est l’art supérieur, le grand art moral. »

Ce à quoi un autre personnage, Frédéric, rétorque :

   «  C’est une esclave (…) Elle sert indifféremment nos vertus et nos vices. Je le lui reproche. J’aime mieux le langage qui peut mentir mais aussi conduire à la vérité. La musique ne nous y mène pas plus que l’alcool, le café ou la morphine… »

   À quoi sert la musique ? Vaut-elle mieux que nos mots si aisément menteurs, ou n'est-elle qu'une drogue parmi d'autres ? Partagez-vous l'idéalisme d'Hippolyte ou le scepticisme de Frédéric ? Faut-il d'ailleurs opposer la musique aux mots ? Ce qui me semble sûr, en ce qui concerne la musique instrumentale, c'est qu'elle repose des mots, qu'elle est d'abord au-delà d'eux, avant d'être annexée par nos réactions, critiques...

6 août 2010 5 06 /08 /août /2010 18:14

 

Maya Beiser Provenance   Cinq titres, cinquante cinq minutes pour évoquer notamment l’Âge d’Or de la musique espagnole, entre le neuvième et le quinzième siècle, quand les trois monothéismes, musulman, chrétien et juif, se côtoyaient dans une relative harmonie. Pourtant, le nouveau disque de Maya Beiser, violoncelliste de toutes les expériences avant-gardistes de la musique contemporaine américaine, de Steve Reich à Bang On A Can, n’est pas une entreprise folklorique. Cinq compositeurs d’aujourd’hui donnent leur version de la tradition, de l’origine, les deux revivifiées par une véritable écriture. Oud, percussions, viennent épauler le violoncelle roi sur trois des cinq titres. Kayhan Kalhor, compositeur iranien maître du kémantché, signe "I was there", le premier titre d’un peu plus de quinze minutes. Maya considère le kémantché, cette vielle à archet fondamentale du Moyen-Orient, comme l’un des ancêtres possibles du violoncelle occidental. Longue introduction sinueuse avant l’entrée du oud : c’est le titre le plus oriental, rêveur et méditatif, caressant, avec un dernier tiers assez dans l’esprit de la musique soufie. L’arménien Djivan Gasparian, maître du duduk, l’équivalent de notre hautbois, donne "Memories", une pièce  pour violoncelle solo d’une mélancolie alanguie, un peu comme la spirale qui s’échapperait d’une pipe dans l’air calme. Le tour de Méditerranée se poursuit avec "Mar de leche", de la compositrice israélienne Tamar Muskal : le morceau greffe sur une mélodie traditionnelle de la musique des juifs sépharades, interprétée a capella par la chanteuse Etty Ben-Zaken au tout début, des variations nettement plus contemporaines. Le sommet de ce magnifique parcours est "Only Breath" de Douglas J Cuomo, méditation envoûtante pour violoncelle solo et environnement électronique inspiré à la fois par l’Andalousie et la Turquie soufie : plus rien toutefois d’exotique ou pittoresque, tout simplement une page sublime de violoncelle démultiplié par une mise en espace d’une infinie suavité. Le dernier titre, "Kashmir", étonnant arrangement d’Evan Ziporyn d’un morceau de Jimmy Page et Robert Plant, s’il surprend au premier abord, s’intègre à merveille dans cette exploration tous azymuth des origines…de Maya Beiser elle-même, enfant bercé par les mélopées orientales mais aussi par le rock. Un disque abouti, dispensateur de paix…

Pour aller plus loin

- un article antérieur sur les disques précédents de Maya.

- un autre sur elle et le groupe rennais Psykick Lyrikah : deux lyrismes inspirés, visionnaires.

- Maya en direct interprète "Only Breath" (version plus courte que sur le disque) :