Publié le 25 Janvier 2021

Mario Verandi - Remansum

Supin du verbe remaneo,  « s'arrêter, demeurer, séjourner » ou encore « rester, durer », remansum est le titre de l'album du compositeur et pianiste argentin Mario Verandi paru voici quelques mois. Celui-ci affirme qu'il a trouvé son inspiration dans l'écoute et l'improvisation au piano à partir de matériel sonore électroacoustique de sa période académique qu'il a longuement travaillé pour se constituer un univers sonore personnel. En espagnol, le mot "remanso" signifie l'action de s'arrêter et de rester sur place. Toutefois, les illustrations de la couverture et du digipack pour le Cd évoquent encore davantage l'idée de durée, de résistance au temps. Elles proviennent de négatifs tirés d'une collection muséale de vues de l'Antiquité. En voyant la couverture, j'ai tout de suite pensé aux travaux d'Anne et Patrick Poirier, ou encore au photographe espagnol Toni Catany pour son livre splendide, Obscura memoria. C'est d'ailleurs cette image qui m'a littéralement tiré vers le disque. Je ne le regrette pas. Mario Verandi y joue du piano, du piano numérique, de la guitare, des synthétiseurs et utilise des processus électroniques. Sur six titres, deux violoncellistes différents interviennent. Enfin on entend le bandonéon de Rafael  Velasco sur le titre six.
   Le premier titre, "Riven in Time" (Déchiré dans le Temps ?), nous propulse dans un hors temps suspendu. Un accord répété au piano, comme une interrogation, cymbales frémissantes à l'arrière-plan, prélude à l'entrée du violoncelle élégiaque. On se promène dans les ruines grandioses de la Beauté perdue. Un souffle vient, qui soulève, mais rien ne presse. C'est la poussière du Temps qui voltige et enrobe toute chose d'un drapé noble et fragile. Superbe ouverture ! Pas étonnant que le soleil y soit brumeux : "Hazy Time" est une délicate et envoûtante ritournelle minimaliste, dont les volutes nous tournent la tête Le violoncelle de Sebastiao Selke, particulièrement suave, ronronnant, contribue à l'irréalité de la pièce. La musique de Mario Verandi se coule dans l'harmonie, loin des théories et des écoles.

   Avec "Small Wings Behind", on est transporté doucement par un rythme irrépressible, profond comme celui de la mer. Le piano chante ingénument sa boucle obstinée. L'électronique chez lui n'est jamais agressive : elle revêt les instruments d'une lumière voilée, comme dans "With Eyes Hidden". Le piano numérique découpe finement l'étoffe du songe, les cascades ouatées des synthétiseurs. L'auditeur peut avancer les yeux bandés, comme à colin-maillard : il n'attrapera que les écharpes de brume du Temps posées sur le souvenir des Formes. Magique !
   La signification du titre cinq m'échappe : "Ayse" serait du turc ? Le piano développe un motif, rejoint par les chantonnements litaniques d'une voix un peu rocailleuse, celle d'une vieille femme d'un petit village au bord de la Mer Noire, que le compositeur a enregistré pendant qu'elle cuisinait. Morceau mystérieux, berceuse ou prière, qui s'élargit avec les textures électroniques, le diseur réduit à des murmures. "Bosque" (Forêt) nous introduit dans le monde des esprits peut-être suggérés par  la poussée initiale d'un son ténu dans les aigus : le piano interroge, amusé, variant le ton, oiseau têtu. La forêt s'agite, se met à bruisser, submergeant presque le piano. Le violoncelle et des drones accompagnent cette invasion sonore. Le bandonéon de Rafael Velasco se glisse dans la forêt instrumentale à laquelle il donne une couleur discrètement rutilante. Le piano réapparaît en même temps qu'une ou des voix à bouches quasi fermées. Tout avance et glisse vers sa disparition, et c'est le piano qui aura le dernier mot, reposant à nouveau sa petite phrase : il n'aura pas vu passer le Graal !

  Synthétiseurs en avant, sons électroniques, "Melted Horizon" est un mur de sons ondulés sur lequel se profile soudain une vague grandiose d'orgue, puis des sons flûtés. Aigus et graves se mêlent dans ce titre à l'allure d'hymne, saccadé par une pulsation puissante et sourde, qui se vaporise littéralement dans une coda archangélique.

   Le violoncelle de Dina Bolshakova ouvre suavement "A Tear in the Desert", lamento somptueux agité d'oripeaux électroniques. Les draperies claquent, sans cesse éclosent des splendeurs sonores : flamboyant morceau d'ambiante ponctué par un court duo violoncelle-piano, le violoncelle terminant par une volte caressante. Par une rêverie se conclut ce disque intemporel : "Now and Always", un peu trop doucereux, trop alangui à mon goût... Néanmoins...

    Un disque souvent de toute beauté pour les amateurs de suavité, d'harmonie, de quiétude. Ce qui n'exclut pas de beaux élans, des envolées exaltantes ! Nous en avons tant besoin dans ce monde anxyogène, qui ne cesse de courir après le néant, après une pseudo-modernité de pacotille !

Mes titres préférés : "Riven in Time" /  "Hazy Sun" / "Small Wings Behind"/ " With Eyes Hidden" / "Bosque" / "Melted Horizon" / "A Tear in the Desert"... 7 sur 9, déjà...

Paru en juin 2020 chez Time Released Sound / 9 plages / 42 minutes environ

Vidéo / photo : Corinna Rosteck pour "Small Wings Behind" / Carolina Boettner pour "Bosque"

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

Toni Catany (1942 - 2013), "Le Temple de Zeus" à Euromos, in OBCURA MEMORIA (1994)

Toni Catany (1942 - 2013), "Le Temple de Zeus" à Euromos, in OBCURA MEMORIA (1994)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Ambiantes - Électroniques, #Le piano sans peur

Publié le 14 Janvier 2021

Aseret - Consciousness of Undefined

Aseret est le pseudonyme que s'est choisi Andrea Loriga, musicien originaire de Sardaigne qui travaille surtout à Berlin. Très orienté vers les performances en public et les installations sonores, Aseret présente sur Consciousness of Undefined trois compositions électroniques ambiantes au pulse puissant sans battement rythmique. La première, éponyme, nous embarque pour presque vingt-cinq minutes dans une odyssée cosmique flamboyante, animée d'ondes tournoyantes, parcourue de nuages de poussières électroniques. Sur un fond de drones découpé par une ligne de basse surgit une profusion sonore énorme, comme des galaxies surgissant à l'aura merveilleuse. Les synthétiseurs battent la pâte, se lèvent encore et sans cesse d'autres vagues sombres. C'est un peu comme la rencontre entre Tim Hecker - auquel j'ai toujours reproché en secret de ne pas développer assez ses idées - et Tangerine Dream ou encore Harold Budd : la somptuosité majestueuse d'une respiration grandiose, celle de l'Univers ! Après cette longue dérive en immersion, "Embrace the clouds", plus court de moitié (mais plus de douze minutes), commence par une hypnotique danse de micro piqûres sèches, bientôt enveloppée de lourdes volutes graves dans un crescendo griffé de marbrures à peine plus claires. On croit entendre des sirènes de navire se croisant dans un climat de saturation de plus en plus épaisse, trouble. Il s'agit d'embrasser les nuages, n'est-ce pas, aussi tombons-nous en pleine poix, cernés de trous noirs. La matière sonore semble s'embraser dans un tohu-bohu qui retombe peu à peu concurrencé par des voix de haut-parleur. On retrouve des voix, plus lointaines, de conversation, au début de "Conessioni Temporali", plus aéré, plus énigmatique, posant de manière insistante une question alors que l'arrière-plan, puis tout l'espace sonore, sont traversés de vents de particules, de fusées lumineuses. Très vite, la densité redevient maximale, la vitesse augmente, de grands drapés pulsants de synthétiseurs sont soulevés par des drones telluriques, tout se vaporise en suspension dans un chant inaudible au bord de l'indéfini. C'est un hymne à la vie, chaleureux, fulgurant, fou. Il vous laisse pantelant au bord de l'extase qui s'en va, la vilaine, sans vous emporter à jamais, ce sera pour la prochaine fois..

Paraît le 15 janvier chez Midira Records / 3 plages / 52 minutes environ

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

Aseret en concert à Weimar :

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