musiques contemporaines - electroniques

Publié le 7 Septembre 2026

Kr-Krr (Nathalie Forget / Gilles Aubry) - Nebulage

[À propos des compositeurs et du disque] 

   Virtuose mondialement reconnue des Ondes Martenot - qu'elle enseigne depuis 2016 au Conservatoire National Supérieur de Paris, Nathalie Forget est aussi titulaire d'une maîtrise de philosophie sur la musique d'Olivier Messiaen. L'autre membre de ce duo Kr-Krr est le compositeur de musique expérimentale et artiste sonore suisse Gilles Aubry, installé à Berlin, qui manie programmation informatique et électronique avec aisance. Ici, il est au synthétiseur modulaire et à l'ordinateur en jouant avec un double numérique des Ondes Martenot grâce au logiciel Max/MSP. C'est donc un véritable face-à-face entre l'instrument physique et sa reconstruction virtuelle qui en déconstruit et amplifie les capacités sonores. Cette première collaboration est largement improvisée.

Nota : les Ondes Martenot, l'un des premiers instruments de musique électronique, avec un clavier mobile, peuvent être également vues comme l'un des ancêtres des synthétiseurs.

Nathalie Forget aux Ondes Martenot / Photographie  © Mathilde Assier // En bas Gilles Aubry
Nathalie Forget aux Ondes Martenot / Photographie  © Mathilde Assier // En bas Gilles Aubry

Nathalie Forget aux Ondes Martenot / Photographie © Mathilde Assier // En bas Gilles Aubry

[L'impression des oreilles]

Ondes sidérantes...

  Textures froissées et étirées, chocs percussifs ouvrent "Acousmatic Fog", pièce à l'atmosphère étrange, peuplée de curieux oiseaux. Les Ondes Martenot dansent et glissent, avec en regard d'autres ondes bourdonnantes. Tout un paysage sonore aux reliefs changeants à vue, d'un exotisme abstrait, un peu inquiétant ! Après un tel début, le second titre "Cross Voltage", de plus de vingt-deux minutes, paraît baigné d'une douce irréalité avec ses nappes translucides de synthétiseurs et les lentes contorsions des Ondes Martenot. Cette musique spectrale à plus d'un titre serait la bande sonore idéale de courts-métrages surréalistes, de quelqu'un comme Man Ray par exemple. La pièce atteint assez vite une intensité et une densité étonnantes, grouillante de micro-gestes musicaux comme si l'on suivait le dialogue d'entités mystérieuses. Si oiseaux il y a, ce sont oiseaux oniriques, électroniques, dont les claquements de becs sont accompagnés de réponses métalliques résonnantes. Au carrefour de l'organique-ornithologique et des grésillements de systèmes électriques, "Cross Voltage" invente une musique ambiante dépaysante, fascinante, et d'une grande beauté imprévisible.

   La facétie inventive de "Radio animal" (titre 3) me ravit ! Dans quelles savanes peuplées d'animaux insolites  sommes-nous ? Ce sont bouquets d'ondes jaillissantes, éructations percussives, saupoudrées d'enregistrements de terrains très discrets, de voix fondues dans la nébulisation du titre de l'album. "Blissement" pourrait être de la musique industrielle passée au tamis, décantée pour en dégager le substrat mélodique raffiné, cette efflorescence folle d'ondes fouettant l'air pour disparaître dans des bourdons croisés, courbes, d'une délicatesse supra-humaine.

   "Boreal Control" (titre 5) se développe paresseusement à travers des mugissements lamentables, sans doute poussés par les bœufs du Soleil (boréal !) accaparés par les compagnons d'Ulysse égarés vers le pôle Nord. Les immenses sinuosités sonores dessinent un univers monochrome perdu dans des brumes épaisses. C'est la pièce la plus tellurique, semi-ténébreuse, marquée de rayures métalliques, de grattages et de quasi glitchs comme des grains de beauté écrasés. Le dernier titre "Microbells", hommage à Olivier Messiaen, est une pure féérie en suspension : aux glissements fantomatiques des Ondes Martenot répondent les échappées intermittentes d'ondes électroniques en fusées grésillantes...

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   Nathalie Forget et Gilles Aubry se promènent dans le jardin miraculeux des ondes comme deux poissons virtuoses pour en tirer des enchantements envoûtants !

Paru fin juin 2026 chez sirr-ecords (Portugal) / 6 plages / 56 minutes environ

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Publié le 24 Août 2026

Barbara Ellison - Murdúchann (Siren Sea Songs)

[À propos de la compositrice et du disque] 

   L'artiste visuelle et compositrice irlandaise Barbara Ellison est fascinée par le caractère spectral de certains univers sonores et visuels. Ses recherches autour de ce qu'elle appelle des fantômes visent à faire naître une présence fantasmatique en explorant des états d'ambiguïté auditive et visuelle. Elle a déjà publié CyberSongs chez Unsounds, un opéra de trois heures intitulé Cyber-Opera. Par ailleurs, trois volumes titrés comme ce nouveau disque et affectés d'un numéro, ont déjà été publiés entre avril 2025 et janvier 2026, mais les numéros ne correspondent pas : il semble que ce soit une série distincte du nouvel enregistrement.

« Murdúchann » désigne en moyen irlandais une créature semblable à une sirène, chanteuse des mers ou sirène marine. Les chants ensorceleurs de ces créatures sont devenus célèbres grâce à L'Odyssée d'Homère. Barbara Ellson a travaillé à partir d'un vaste corpus de voix féminines pour générer des fantômes sonores grâce à des superpositions de couches et des transformations. Une petite partie de la source provient d'un morceau remixé par la compositrice, créé à partir d'extraits de l'album Bleaching Bones de l'Ensemble vocal irlandais Landless, composé de quatre voix féminines.

La compositrice Barbara Ellison

La compositrice Barbara Ellison

[L'impression des oreilles]

Présence des fantômes...

   Le numéro 1 de ces chants de sirènes est titré "idir", « entre » en irlandais, ce que je comprends comme une invite à entrer dans le disque : note bloquée répétée de plus en plus vite, surgissements des voix en coulées croisées et glissantes et revenantes, dislocation en sons brefs résonnants, le tout agrémenté de différents "glitchs". C'est parti pour "glór" (Voix), respirations vocales syncopées, répétitives, échantillon de l'esthétique de Barbara Ellison, entre une curieuse techno vocale et un minimalisme ultra-répétitif. Très vite, la musique produit un effet hypnotique indéniable, un décollement du réel. Ces voix dirait-on machiniques, robotisées, paraissent surgies d'outre-mondes. En même temps, ces chœurs conservent des traces d'émission humaine qui les rendent troublants. La superposition d'un socle synthétique minimal et de voix réduites à leur souffle, à leur trace vibratoire, sur l'étonnant "draíocht" (Magie, titre 4, un peu plus de 15 minutes !) évoque un système bloqué dans lequel viennent se glisser les fantômes tels des cloches, puis des souvenirs de voix comme décortiquées, réduites à une enveloppe translucide. En fait, la pièce semble être une tresse dévoilant peu à peu des cordes cachées dans la torsade en train de se dérouler, de se multiplier magiquement en un crescendo foisonnant vers une extase pétrifiée dont jaillissent des souffles ardents. Quelle musique extraordinaire, authentiquement fantastique avec sa coda de quasi grognements de monstres à demi endormis !

entre / voix / secret / magie / sortilèges / nature sauvage / transformation / frontière / rêve / elle / brouillard / merveilles / seuil / évasion / retour
 

   Sirènes litaniques, mon amour !

   Le court "geasa" (Sortilèges) sonne comme un souvenir de chants médiévaux réduits à des soupirs et à des envolées coupées, tandis que l'ample "fiántas" (Nature sauvage, titre 6, plus de douze minutes) évoque des litanies païennes dans de lointaines forêts. Car les sirènes de Barbara Ellison ne sont pas cantonnées au milieu maritime, elles font apparaître aux auditeurs les paysages mentaux qui les hantent secrètement. Ne sont-elles pas des quintessences, des réductions raffinées qui, en faisant vibrer de manière répétitive certaines cordes enfouies, attirent à elles, dépaysent jusqu'à l'hypnose ? Après quelques minutes où la musique flirte avec la techno minimale, cette longue pièce libère des bouquets de voix, véritable feu d'artifice vocal se figeant dans la répétition d'une syllabe peu à peu rognée, avalée dans le battement percussif...

"claochlú" (Transformation, titre 7) joue sur des boucles de plus en plus rapides au point de rapprocher certaines voix d'instruments inconnus. La pièce devient pure scansion. "Teorainn" (Frontière) commence par une longue queue de comète, la coulée étirée de la profération initiale ramenée à son bourdonnement de base avant le surgissement d'autres voix plus étranges, plus archaïques dirait-on, venues de rituels brûlants ! "aisling" (Rêve, titre 9) se développe dans un brouillard épais, pièce ambiante irréelle traversée de voix éthérées, avec une coda mystérieuse à la limite du chuintement, de la murmuration (j'assume l'anglicisme, pour une fois - je pense à un autre disque !) diaphane. Retour à des boucles répétées avec "si" (Elle), au rythme lourdement marqué par un bloc sombre et des glitchs presque humains (voix transformées ?) en deux séries parallèles encadrant les voix féminines : prodigieux !

   Le dernier titre avant les bonus, "ceo" (Brouillard, titre 11) prend une dimension quasi orchestrale, semble sombrer dans les marais sans fond de l'Hadès, Hadès dont il ramène des voix sinueuses, fantomatiques, évoquant notamment le premier titre, pour en épuiser la substance dans une fin d'une immense douceur.

   Et les bonus ? Généreux et tout aussi réussis, à commencer par l'envoûtant "iontai"(Merveilles, piste 12), au montage audacieux, abrupt ! On entend des échos des chants irlandais traditionnels, si grandioses, dans "ealú (Évasion, piste 14).

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   Un disque stupéfiant, enivrant, monument de la musique répétitive pour voix et électronique.

On imagine un tel disque utilisé pour la séquence des sirènes du film L'Odyssée de Christopher Nolan, séquence hélas si anodine et à la bande originale sans intérêt. Mais ce serait rêver à une poésie qui est la grande absente du film.

Paraît le 4 septembre 2026 chez Unsounds Records (Amsterdam, Pays-Bas) / 11 plages + 4 bonus numériques de 19 minutes / 1 heure et 31 minutes environ au total.

Pour l'instant en écoute totale sur le site Soundcloud

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Publié le 17 Juillet 2026

Kassel Jaeger - Sub Re

[À propos du compositeur et du disque] 

   Directeur depuis 2018 du GRM (Groupe de Recherches Musicales de l'Institut National de l'Audiovisuel) le compositeur et musicien électroacoustique franco-suisse François J. Bonnet a collaboré notamment avec Stephen O'Malley, Giuseppe Ielasi. Sous le nom de Kassel Jaeger, il revient chez Shelter Press avec Sub Re, un album dont le titre latin insiste sur son exploration de la matière sonore brute « sous la chose, sous la substance ». Il s'agirait rien moins que de plonger dans l'immanence des sons, leur flux moteur. Le compositeur recourt pour cela à des sources diverses : acoustiques, électroniques, naturelles ou artificielles, trouvées par hasard ou créées. Deux fragments, le premier entendu pour la première fois lors d'un concert organisé à Venise dans le cadre de la contribution de la plasticienne franco-marocaine Latifa Echakhch au pavillon suisse de la Biennale d'art de 2022, le second en conclusion d'une œuvre présentée lors de la première biennale du son à Sion (Suisse) en 2023, ont été façonnés et détachés de leur contexte d'origine pour être intégrés dans les deux grands mouvements du disque, chacun d'environ vingt-et-une minutes. Sub Re fait aussi écho à un chapitre des Travailleurs de la mer de Victor Hugo, lorsque le protagoniste, seul en pleine mer, sous une épave gigantesque prise dans les mâchoires d'un récif isolé, doit faire face à l'impossible. Sous la surface...

Le compositeur François J. Bonnet © Ele_onore Huisse

Le compositeur François J. Bonnet © Ele_onore Huisse

[L'impression des oreilles]

Les Charmes réservés des Beautés enfouies

   La première partie commence par une vaporisation de couches musicales superposées, une sorte de méta-pop saturée, bourdonnante, déchirée de larsens de guitare, suivie d'une accalmie tout en grondements doux. Nous sommes parvenus dans les grands fonds, si nous pensons à la référence au roman de Victor Hugo. Et c'est alors que commence un mouvement, baptisé a shell, a bell, a spell. Sur le bourdonnement sonne(nt) une ou plusieurs cloches, en un canon vers les graves, l'incantation, le charme monte en une boucle se balançant : c'est un moment magique, qui a immédiatement déclenché l'envie d'écrire cet article. Les tintinnabulements se chevauchent dans des courants profonds, des vagues comme des ostensoirs émettant leurs fumées sonores. On se dit, c'est cela, la musique, cette lame de fond enchanteresse, cette sonnerie des abysses. On est au-delà, tout est réconcilié dans ce baume sonore. On navigue ensuite au fond du fond, dans l'émission fragile d'un picotement synthétique à la limite de la perception, dans une ouate qui tapisse nos oreilles envahies par cette suavité modeste. Puis quelque chose bat la matière, pulse, fait se lever une force venue de très loin, un chant irisé un peu trouble planant sur un bourdonnement de micro-battements fondus. Une véritable polyphonie de textures se rapproche peu à peu d'un chœur de voix éthérées, se mêle à lui en un finale d'une éblouissante et hypnotique beauté...

Ô Elégies, douces transes lucides...

    Introduite par des frappes percussives comme des déflagrations résonantes, les départs d'un feu dans des matières opaques, la seconde partie se tapisse de fins bourdons, est envahie par un orgue ondulant, auquel s'enchevêtrent des stries roulées, des mouvements troubles, puis tout se calme et s'unifie pour laisser entendre des sortes de trompes. -- je pense à la magnifique photographie de couverture ! La pièce est devenue discret lamento lamentable, les trompes semblant provenir d'un labyrinthe : elles gémissent doucement, leurs échos se fondent dans un mur sonore d'abord à peine piqueté de micro-paillettes, puis traversé de venues oscillantes, de clartés. C'est un moment de grande paix presque immobile, dans la répétition d'une boucle clignotante. Le prélude à l'audition du plus secret, ce léger tournoiement de vents très fins dans lequel viennent s'incruster des sons de terrain, une scène champêtre en filigrane, clapotements d'eaux, piaulements d'oiseaux, bourdonnements d'insectes. Kassel Jaeger excelle à juxtaposer, ou plutôt à greffer, des atmosphères, la nouvelle semblant naître de la précédente. Ainsi le dernier mouvement se lève, reprise magnifiée des lamentations des trompes, véritable sculpture mélancolique atteinte de diaphanéité miraculeuse...

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  Kassel Jaeger cisèle avec une immense délicatesse tout un monde lointain de beautés fragiles. Un chef d'œuvre !

Paraît le 10 juillet 2026 chez Shelter Press (France) / 2 plages / 42 minutes environ

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Publié le 8 Juillet 2026

XKatedral Anthology Series III

Une anthologie des musiques à évolution lente fondées sur le timbre

    Le premier volume de cette compilation est sorti en avril 2022, le second fin juin 2023. Comme toute anthologie, on s'attendrait à y trouver une qualité inégale. mais c'est de très haute tenue (il ne faut jamais généraliser...). Je vais tenter de ne pas être trop technique...

   Ce troisième volume contient des pièces vraiment magistrales, notamment la première, "My Falling Sinks" de la compositrice et organiste américaine Kali Malone (née en 1994), pour orgue en intonation juste, violoncelle et guitare électrique, interprétée par Lucy Railton et l'excellent Stephen O'Malley.

    "Empyrean Flare"  de Maria W. Horn, compositrice suédoise née en 1989, atteint une grandeur cosmique -- éclat empyréen est la traduction du titre, ne l'oublions pas, par glissandi, saturation de bande analogique et oscillateurs Supersaw. "Tesselation" du suédois David Granström (né en 1987) est construit à partir de boucles de bandes synthétisées et figées. La pièce explore un espace immense entre des mondes antithétiques, l'un tout en glissements, vagues irisées, l'autre en grincements, poussières et chocs percussifs sourds. "Smoking Mother" (piste 5) de Stephen O'Malley, créé pour un spectacle inspiré par l'œuvre de Robert Walser, puise dans les œuvres de Zia Mohiuddin Dagar, Krzysztof Penderecki et Popol Vyuh pour atteindre un minimalisme extatique.

   La composition suivante, "Att böja själarna" (Pour plier les âmes) de Mats Erlandsson, compositeur de musique électroacoustique et artiste sonore suédois né en 1985, est également une pièce superbe, juxtaposition de gerbes bruissantes et flamboyantes sur un fond de bourdons granuleux, striés, ondulés et de frappes percussives aux longues résonances.

  Ce volume III termine en beauté avec "Fault Lines" (Lignes de faille) de Daniel M Karlsson, un compositeur suédois intéressé par  la texture et le timbre. Composée à l'aide de méthodes génératives (créées par un système ou/et des algorithmes), la pièce est presque un immense glissendo de textures synthétiques et de voix humaines en évolution lente. Le résultat est confondant, les voix par moments donnant l'impression de venir d'outre-tombe tandis que les textures semblent se tordre, moirées, comme issues d'un au-delà transcendant.

Volumes I et II : à écouter absolument !

 

 

 

 

 

 

   On y retrouve quelques-uns des compositeurs du dernier volume : Kali Malone, Daniel M Karlsson -- prodigieux "Shipwrecks" (titre 6), sur le I, Kali Malone encore, Mats Erlandsson et Maria W Horn [le splendide "Dies Irae (live)" ] sur le II. Mais on en entend d'autres, comme Isak Edberg avec "Lamé" (titre 3 / Volume I) ;  Marta Forsberg explorant comme le précédent la richesse harmonique des timbres de l'orgue baroque de l'église Tyska de Stockholm sur "Disquiet (Heart)" (titre 2 / Volume I) ; le très étonnant "Glory" (titre 5 / Volume I) de Caterina Barbieri et Kali Malone, pour deux guitares électriques ; Jessica Ekomane pour "First Light" (titre 2 / Volume II), superposition de textures synthétiques dans un flux mouvant sonnant presque comme de la musique orientale ; Wilma Hultén pour "Inertia" (titre 5 / Volume II), pièce synthétique somptueuse se gonflant et dégonflant, incrustée d'esquisses délicates, raffinées...

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  Une anthologie remarquable pour découvrir ces musiques "timbrales" post-minimalistes.

Paru fin mai 2026 chez XKatedral (Stockholm, Suède) / 7 plages / 1 Heure et 7 minutes environ

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Publié le 26 Juin 2026

Puce Moment - O.R.G.II

   Après Epic Ellipses (mars 2023) et Sans soleil (mars 2025), le duo Puce Moment, formé par Pénélope Michel, violoncelliste de formation classique, chanteuse et multi-instrumentiste, et l'artiste sonore et plasticien Nicolas Devos, sort un second disque où l'orgue d'église dialogue avec l'électronique. J'avais manqué le premier, O.R.G., sorti en 2019 et consacré à l'orgue limonaire de Herzeele (département du Nord). Ce nouveau disque a été enregistré en l'église Saint-Joseph d'Armentières pour répondre à une commande du chorégraphe Christian Rizzo cherchant une musique pour son nouveau spectacle À l'ombre d'un vaste détail, hors tempête, créé à la Biennale de Lyon en septembre 2025. Pour garder leur approche "mécanique" de la musique, ils ont fait fabriquer une "main" mécanique" d'un octave qui joue avec eux sur l'orgue.

   Magnificences de l'orgue !

   "Simoon", c'est le simoun, vent du désert, en principe, violent et chaud. Ici, c'est d'abord un vent doux et profond, qui enveloppe de ses ailes bourdonnantes l'auditeur. C'est un vent de méditation aux longues notes tenues, oscillantes, avec au fond de lui comme des voix enfouies, puis des lumières surgissantes, des courants obscurs. Peu à peu s'entend le battement régulier du cœur, autour duquel naissent d'amples vagues feuilletées. L'orgue s'embrase alors brièvement, libérant une poussière vite dissipée. Belle entrée en matière ! "Pavana" va chercher plus loin. Pièce répétitive, minimaliste, elle est aussi plus colorée, plus claironnante, animée par une puissante pulsation, avec des explosions diaprées, troubles. "Imbat" est sa continuation lancinante, chorale, somptueuse, les boucles se déroulant et s'aplatissant sur des notes tenues grondantes parcourues de sombres mouvements, d'où une dernière partie extatique, en lévitation !

   "Ruach" (titre 4), c'est encore le souffle, ou l'esprit, la respiration, le cœur. On entend les battements des mécanismes de l'instrument, sur lesquels s'élèvent les torsades mélodiques répétitives parfois enflammées. La trépidation régulière fait songer à un train lancé dans la nuit avec son orgue-sirène aux sifflements sourds. Il ralentit en un glissendo fantastique lorsqu'il s'approche de sa gare de destination... Prélude à "Llma", le plus long titre avec presque quinze minutes, le plus bourdonnant, calé sur des notes tenues. Une pulsation monte, démultipliée en canon, accompagnée de saccades rapides et grandioses, implacables, des fusées des grands jeux d'orgue. La musique du duo déploie les somptuosités de l'orgue, instrument total, vivant, propre à réjouir les entrailles et l'esprit ! La longue coda traînée ravit l'âme exténuée de Beauté !

  "Tehuano" (titre 6), nom d'un vent encore, au sud du Mexique, est un couloir mystique et frémissant de notes sinueuses et à demi vaporisées par le jeu de la pression dans les tuyaux et par l'électronique, envoûtant hommage aux maîtres de l'orgue, Frescobaldi ou Bach, dont les ombres semblent flotter autour des tuyaux au gré d'une mélodie d'une suavité sublime.

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  Un disque à tomber à genoux : l'orgue et l'électronique, difficiles à distinguer, s'épousent le temps de six moments d'intemporelle Beauté.

Paru le 12 juin 2026 chez Odd Doo (San Diego, Californie) / 6 plages / 57 minutes environ

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Publié le 1 Juin 2026

Francis Heery - Garry Kasparov vs Deep Blue
Des échecs à la musique...

   La présentation de l'album m'avait laissé dubitatif, méfiant : encore une intrusion technologique dans la musique ! Certes, je n'oublie pas qu'elle était considérée par Pythagore comme une science mathématique, et qu'aujourd'hui logiciels numériques, algorithmes, déferlent sur Euterpe au point de sembler renvoyer au placard les vieilles méthodes de composition fondées sur l'inspiration, l'intuition, l'artisanat. De quoi s'agit-il ? L'improvisateur, compositeur et artiste sonore irlandais Francis Heery, dont la musique s'inspire de la science-fiction, des philosophies occultes et de la bio-esthétique, retrace dans cet album Garry Kasparov vs Deep Blue les coups joués lors du match revanche de 1997 entre le champion d'échecs Garry Kasparov et l'ordinateur Deep Blue de la firme IBM. Je ne sais pas comment il convient d'interpréter le choix du match revanche, perdu par le Russe : apologie de la technologie ou cri d'alarme. Toujours est-il que le compositeur, nous dit-on, a noté les coups à la main sur papier (!!!), puis composé à partir des données ainsi rassemblées grâce à une sorte « d'algorithme (biologique) à l'ancienne », souligne-t-il malicieusement. Ce qui compte, c'est le résultat, et le résultat, c'est sa présence dans ces colonnes !

Francis Heery / Photographie © Youngjun Kim

Francis Heery / Photographie © Youngjun Kim

   Ivresses électroniques

   Très vite, avec ce disque, j'ai perdu pied, complètement absorbé, fasciné par l'alternance entre les poussées montantes électroniques et les échappées dansantes de notes, esquissant des figures insaisissables. Je renonce à distinguer les six parties, quatre autour de dix minutes, une autour de huit et la dernière autour de quatre. C'est un brouillard qui monte, une fantasmagorie aux fleurissements baroques en fin de "Game 1". J'ai oublié les échecs, et toute la présentation. Il y a une musique, fabuleuse, et belle, qui vous reprend partie après partie. Une gigantesque partie de cache-cache avec les Mystères tapis au cœur des entrelacs, dans les sources glissantes des traînées électroniques. J'ai pensé parfois aux œuvres de Costin Miereanu, dont la republication fut l'un des événements discographiques majeurs de 2025. Comme chez Miereanu, l''électronique n'est ni effrayante ni machinique : elle est l'élégance même dans ses surgissements, ses répétitions, ses ondulations, ses courbes et contre-courbes d'une grâce sensuelle. "Game 3" est une succession de vagues chaleureuses, miroitantes, accompagnée de micro bousculements quasi aériens. Comment ne pas être sous le charme de cette musique d'une légèreté illuminante, grisante ? Chaque partie semble un labyrinthe aux facettes et couloirs évanescents, renaissants, qui se désagrège en bulles fantasques, se perdant dans une irréalité hypnotique, où le même et l'autre s'échangent dans un vertige fabuleux...

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  Francis Heery signe un album de musique électronique d'une beauté diaphane irrésistiblement ensorceleuse.

Paru le 8 mai 2026 chez Flaming Pines (Londres, Royaume-Uni) / 6 plages / 44 minutes environ

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Publié le 3 Mai 2026

Ben Vida & Lea Bertucci - Murmurations

Ben Vida (suite)

[ Suite de l'article précédent consacré au tout dernier disque de Ben Vida, Oblivious Seekers, car j'ai retrouvé dans mes archives sonores un album d'avril 2022, Murmurations, fruit de la collaboration avec Lea Bertucci, que j'avais découverte sur l'album au si beau titre I Know the Nimber of the Sand and the Measure of the Sea, réalisé en collaboration avec Olivia Block et sorti en avril 2025.] D'une collaboration l'autre...

Quand la musique expérimentale ne se prend pas au sérieux...

   Ce n'est pas un album évident en dépit de sa magnifique couverture, qui annonce toutefois la jubilation déconstructrice du premier titre "Gasps and Spasms", curieuse réminiscence lointaine d'un groupe comme Gong dans les années soixante-dix, en beaucoup plus expérimental, mais aussi délicieusement érotique dans sa bouffonnerie espiègle.. Ben Vida est aux échantillons, au synthétiseur, Lea Bertucci à la clarinette basse, au saxophone, à la flûte, aux bandes magnétiques, et tous les deux jouent de leur voix bien évidemment. "Ghost Pipes" plonge dans des drones profonds que la flûte traverse de part en part. Ces tuyaux fantômes sont également facétieux, on y joue à cache-cache (voir la créature masquée de la couverture...) pour s'y engloutir paisiblement. "Flared Margin" propose une polyphonie d'une folle vivacité dans une atmosphère enchantée. Ce qui me frappe dans ce disque, c'est sa liberté, son inventivité permanente. Cette musique respire, elle déborde d'une poésie rare. La belle voix grave de Ben Vida sert de base à "Static Pressure" : nous sommes au bord de murmures, de jouissances minuscules qui prennent soudain une ampleur inattendue, comme si nous étions dans un temple, et le morceau finit presque comme une prière ! "Fugue State" (titre 5) est une suite rapide de moments esquissés, de chuchotements terminés en queue de poisson : très joli titre à l'ambiance magique, juste avant "Basso Profundo", la plus longue pièce, aux bourdons délicatement foisonnants, avec des accents curieux de musique bouddhique, les voix entremêlées dans un arrière-plan brumeux. Ce serait presque sérieux, sauf que ces deux-là s'amusent beaucoup à subvertir les formes qu'ils empruntent, ici par une outrance de belle allure, une explosion interne de chuintements conjurés.

   "The Vast Interiority" (titre 7) marque tout de même un changement de cap momentané, en dépit des accidents sonores dont les deux musiciens se plaisent à peupler leur composition : nous voici dans une musique ambiante extatique, animée d'une ample pulsation ondulante, tapissée de réverbérations et de vocalises minuscules, marque de l'album.

   Le très court titre éponyme est une pochade moqueuse, faux entretien s'effilochant en cascades de gloussements et terminé par un grand rire. "Permanent Singularity", entre clapotements et battements, sifflements, crée un climat mystérieux et prenant avant de s'évaporer en nouvelles facéties vocales. L'impressionnant dernier titre, "I am the size of what I see", n'échappe pas à ces glissements délicieux, manifestations d'une vitalité débordante qui excède la forme foisonnante pour l'aérer, l'ouvrir au plaisir du démasquage...

Paru en avril 2022 chez Cibachrome Editions (apparemment le label de Lea Bertucci) / 10 plages / 40 minutes environ

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- En concert le 5 novembre 2022, au Kunsthalle de Mannheim.

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Publié le 13 Mars 2026

Tristan Allen - Osni the Flare

[À propos du compositeur et du disque] 

 Après Tin Iso and the Dawn (Tin Iso et l'Aube) sorti en 2023, le musicien et marionnettiste new-yorkais Tristan Allen poursuit l'élaboration de sa trilogie mythique avec Osni the Flare (Osni la Flamme), son second volet. Tandis que le premier était librement inspiré du Tristan und Isolde de Richard Wagner, s'interrogeait sur l'origine du monde, l'apparition des luminaires et des éléments, Osni la Flamme retrace un mythe de la création en quatre actes dont voici les grandes lignes :

Osni s'éveille dans un jardin et cueille des pommes sur un arbre. Appelé par un plongeon huard [oiseau entre canard et oie] Osni part protéger l'arbre du froid hivernal. Lorsque le plongeon huard est dévoré par un dragon, Osni s'aventure dans son ventre et y découvre des braises. En offrant ces braises à l'arbre, celui-ci s'enflamme, origine du feu lui-même. Iso, dieu de la mer, intervient par un déluge qui submerge le jardin d'Osni. À sa mort, l'âme d'Osni entre dans le royaume des ombres pour rejoindre Tin et Iso, devenant la divinité du feu, Osni la Flamme.

  La page personnelle de Tristan Allen, très belle, annonce son projet global : construire un monde à l'aide de musique et de marionnettes. Après des études de piano, sa découverte par Amanda Palmer à l'âge de seize ans permet de fiancer son premier album. Cofondateur du collectif de musique électronique Nue, il a tourné en Chine avec le groupe de métal Dent, il a sorti deux disques de piano avant de quitter Boston pour Brooklyn et de suivre une formation de marionnettistes qui lui a permis d'avoir un poste d'artiste au prestigieux théâtre Puppetworks. À partir de pianos et flûtes jouets, de flûtes balinaises Suling, d'ocarinas en forme d'oiseaux, d'harmoniums, d'orgues à pompe, de basses électriques et verticales, d'une collection de boîtes à musique échantillonnées et réarrangées pour doubler le mélodie lancinantes de Virginia Garcia Ruiz, Tristan Allen construit méticuleusement son univers sonore, support idéal des évolutions de ses  ballets de marionnettes à La MaMa, le club de théâtre expérimental de New-York.

   Le disque peut évidemment s'écouter sans la dimension visuelle qui l'accompagne comme nativement.

Tristan Allen - Osni the Flare

[L'impression des oreilles]

   Un piano (jouet ?) chaloupe doucement en ouverture, dans une atmosphère étouffée. Des boucles s'insinuent, on entend le mouvement des marteaux sur les touches dans le coquillage sonore en train de se former. C'est une ivresse légère, une joie un brin mélancolique, déchirée de pans d'ombres froissées. Dans le jardin retentit une voix chantonnante (Acte I : Garden, titre 2), la musique prend son essor, donne la mesure d'un univers coloré, merveilleux, aux riches textures.

   "Loon" ("Plongeon" - l'oiseau ! titre 3) évoque un univers sous-marin aux transparences glissantes. Ce qui frappe dans la musique de Tristan Allen, c'est sa capacité à emporter l'auditeur dans un voyage imaginaire entre enfance et exotisme luxuriant, à l'envelopper dans un cocon immersif, comme dans le ventre du dragon qui a dévoré le plongeon. Des flammes dansantes s'élèvent des braises en une étrange cacophonie, puis en une pluie de grésillements ("Pyre", titre 5) et des figures fantomatiques et chuchotantes surgissent ("Umbra", titre 6) dans un ample mouvement lyrique aux tonalités cuivrées qui s'amplifie sur "Acte III : Rite" (titre 7), océanique et diapré, majestueux.

 

   Mais tout chavire, c'est le déluge ("Acte IV : Flood"), un mélange de voix immergées et de houle à la manière d'un orchestre gamelan englouti. Les sonneries puissantes, presque bouddhiques, au début d'"Everglow" (titre 9) marquent l'irruption de la lueur éternelle : c'est un hymne chamarré aux boucles saturées de chants de textures, rythmé par des basses troubles et des percussions étouffées. On retrouve le piano du début dans la courte conclusion : feutré, entouré d'un halo, il caracole délicatement avant de se taire...

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   Cette musique d'une grâce irréelle et authentiquement fantastique est un enchantement. Les vidéos donnent une idée plus complète des talents de ce musicien et marionnettiste inspiré, créateur d'un monde dans la lignée des Mille et Une Nuits et du légendaire universel.

Nota

La photographie du plongeon huard, ci-dessous, regardez-la bien. On retrouve le plongeon dans la première vidéo, vers trois minutes.

Paraît le 27 mars 2026 chez RVNG Intl. (New-York, États-Unis) / 10 plages / 45 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute (partielle pour le moment) et en vente sur Bandcamp :

Un plongeon huard

Un plongeon huard

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