musiques contemporaines - electroniques

Publié le 13 Mars 2026

Tristan Allen - Osni the Flare

[À propos du compositeur et du disque] 

 Après Tin Iso and the Dawn (Tin Iso et l'Aube) sorti en 2023, le musicien et marionnettiste new-yorkais Tristan Allen poursuit l'élaboration de sa trilogie mythique avec Osni the Flare (Osni la Flamme), son second volet. Tandis que le premier était librement inspiré du Tristan und Isolde de Richard Wagner, s'interrogeait sur l'origine du monde, l'apparition des luminaires et des éléments, Osni la Flamme retrace un mythe de la création en quatre actes dont voici les grandes lignes :

Osni s'éveille dans un jardin et cueille des pommes sur un arbre. Appelé par un plongeon huard [oiseau entre canard et oie] Osni part protéger l'arbre du froid hivernal. Lorsque le plongeon huard est dévoré par un dragon, Osni s'aventure dans son ventre et y découvre des braises. En offrant ces braises à l'arbre, celui-ci s'enflamme, origine du feu lui-même. Iso, dieu de la mer, intervient par un déluge qui submerge le jardin d'Osni. À sa mort, l'âme d'Osni entre dans le royaume des ombres pour rejoindre Tin et Iso, devenant la divinité du feu, Osni la Flamme.

  La page personnelle de Tristan Allen, très belle, annonce son projet global : construire un monde à l'aide de musique et de marionnettes. Après des études de piano, sa découverte par Amanda Palmer à l'âge de seize ans permet de fiancer son premier album. Cofondateur du collectif de musique électronique Nue, il a tourné en Chine avec le groupe de métal Dent, il a sorti deux disques de piano avant de quitter Boston pour Brooklyn et de suivre une formation de marionnettistes qui lui a permis d'avoir un poste d'artiste au prestigieux théâtre Puppetworks. À partir de pianos et flûtes jouets, de flûtes balinaises Suling, d'ocarinas en forme d'oiseaux, d'harmoniums, d'orgues à pompe, de basses électriques et verticales, d'une collection de boîtes à musique échantillonnées et réarrangées pour doubler le mélodie lancinantes de Virginia Garcia Ruiz, Tristan Allen construit méticuleusement son univers sonore, support idéal des évolutions de ses  ballets de marionnettes à La MaMa, le club de théâtre expérimental de New-York.

   Le disque peut évidemment s'écouter sans la dimension visuelle qui l'accompagne comme nativement.

Tristan Allen - Osni the Flare

[L'impression des oreilles]

   Un piano (jouet ?) chaloupe doucement en ouverture, dans une atmosphère étouffée. Des boucles s'insinuent, on entend le mouvement des marteaux sur les touches dans le coquillage sonore en train de se former. C'est une ivresse légère, une joie un brin mélancolique, déchirée de pans d'ombres froissées. Dans le jardin retentit une voix chantonnante (Acte I : Garden, titre 2), la musique prend son essor, donne la mesure d'un univers coloré, merveilleux, aux riches textures.

   "Loon" ("Plongeon" - l'oiseau ! titre 3) évoque un univers sous-marin aux transparences glissantes. Ce qui frappe dans la musique de Tristan Allen, c'est sa capacité à emporter l'auditeur dans un voyage imaginaire entre enfance et exotisme luxuriant, à l'envelopper dans un cocon immersif, comme dans le ventre du dragon qui a dévoré le plongeon. Des flammes dansantes s'élèvent des braises en une étrange cacophonie, puis en une pluie de grésillements ("Pyre", titre 5) et des figures fantomatiques et chuchotantes surgissent ("Umbra", titre 6) dans un ample mouvement lyrique aux tonalités cuivrées qui s'amplifie sur "Acte III : Rite" (titre 7), océanique et diapré, majestueux.

 

   Mais tout chavire, c'est le déluge ("Acte IV : Flood"), un mélange de voix immergées et de houle à la manière d'un orchestre gamelan englouti. Les sonneries puissantes, presque bouddhiques, au début d'"Everglow" (titre 9) marquent l'irruption de la lueur éternelle : c'est un hymne chamarré aux boucles saturées de chants de textures, rythmé par des basses troubles et des percussions étouffées. On retrouve le piano du début dans la courte conclusion : feutré, entouré d'un halo, il caracole délicatement avant de se taire...

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   Cette musique d'une grâce irréelle et authentiquement fantastique est un enchantement. Les vidéos donnent une idée plus complète des talents de ce musicien et marionnettiste inspiré, créateur d'un monde dans la lignée des Mille et Une Nuits et du légendaire universel.

Nota

La photographie du plongeon huard, ci-dessous, regardez-la bien. On retrouve le plongeon dans la première vidéo, vers trois minutes.

Paraît le 27 mars 2026 chez RVNG Intl. (New-York, États-Unis) / 10 plages / 45 minutes environ

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Un plongeon huard

Un plongeon huard

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Publié le 24 Février 2026

Eliane Radigue in MemoriamEliane Radigue in Memoriam
Eliane Radigue in Memoriam
Eliane Radigue in MemoriamEliane Radigue in Memoriam

Éliane Radigue (24 janvier 1932 - 23 février 2026)

 Ô Ma sœur lumineuse...

  Les mots me manquent. Sans internet pendant presque quinze jours, je viens d'apprendre son décès. Présente dans ce blog depuis 2016, elle constituait une « catégorie » à elle seule. [ voir dans la colonne de droite ]

  Il me semble que les quelques portraits photographiques rassemblés ci-dessus disent à leur manière l'essentiel. Elle était la Lumière et la Sérénité. Souvent elle m'emportait dans les vagues de Lumière lentement surgies de ses patientes tapisseries de synthétiseurs analogiques. Avec elle, la musique devenait une incantation, le rappel d'Ailleurs perdus qu'elle allait chercher au fond des bobines des magnétophones et des circuits électroniques. 

   Je me permets d'écrire qu'elle fut, sans le savoir, ma sœur dans la Quête d'un Absolu Radieux. Je lui souhaite une éternité aussi pacifique que sa vie.. 

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Publié le 2 Décembre 2025

Jessica Moss - Unfolding

   Connue comme membre du presque légendaire groupe de post-rock canadien Thee Silver Mount Zion Memorial Orchestra & Tra-la-la Band, et comme cofondatrice du Black Ox Orchestra, la violoniste et chanteuse Jessica Moss, outre ses nombreuses collaborations avec d'autres artistes comme Carla Bozulich, Patti Smith, Oiseaux-Tempête, pour n'en citer que quelques uns, met l'accent depuis 2015 à la fois sur la composition et l'interprétation en solo, accordant une large place à l'improvisation libre. À partir de violon, de voix, de cloches, de boucleurs et de pédales d'effets, elle joue en direct sans préparations ni ordinateur, utilisant un matériel d'ordinaire conçu pour la guitare électrique mais qu'elle a modifié pour interagir souplement avec son public. Son sixième album Unfolding (Déploiement) s'inscrit dans cette approche de déploiement des multiples influences dont elle est porteuse, du post-rock-métal-drone au post-classique minimaliste, sans oublier une touche klezmer ou d'autres traditions folkloriques. À noter la présence du batteur de The Necks, Tony Buck, sur "One, Now", deuxième et plus long titre du disque.

Jessica Moss photographiée par © Stacy Lee.

Jessica Moss photographiée par © Stacy Lee.

  Le violon, emblème frémissant

de la liberté à conquérir

    Le violon mélancolique en ouverture du premier titre, "Washing Machine", démultiplié en écho, est brutalement en partie recouvert par l'enregistrement téléphonique d'une machine à laver accompagnée d'une voix distordue et noyée. Cette subversion initiale est à l'image du disque, qui suit sa logique propre sans se soucier des genres et des catégories musicales. La musique se déploie pour incorporer l'élément étranger, le faire musique, elle s'amplifie magnifiquement en longues boucles pour laver l'intrus de sa non-musicalité initiale, elle s'ouvre comme la fleur de la couverture dans un mouvement orchestral au minimalisme enchanteur.

"One, Now" alterne basse profonde et cloches, carillons, chants lointains et cordes pincées avant que le violon d'abord en quasi sourdine, puis à pleine voix, nettement dans un mode oriental, ne vienne animer cette introduction solennelle. C'est une plainte déchirante reprise en écho sur friselis de cloches, de bourdons, de sons de terrain et de nouvelles voix, féminines. La pièce avance lentement, dans une atmosphère lourde, allant s'épaississant, évoquant de plus en plus nettement le Moyen-Orient, dans son chatoiement d'influences arabes et juives. En même temps, elle se souvient du post-rock par son mouvement puissant chargé de graves, de chants fondus dans la masse en fusion barattée par Tony Buck. Hypnotique et saisissant !

   Les quatre morceaux suivants, dont les titres mis bout à bout, "no one" / "no where" / "no one is free" / "until all are free"  sont un credo politique clair, peuvent être considérés comme un seul opus en quatre parties. "No one" commence comme un rituel rythmé par une cloche, avec de lointaines harmonies, quand le violon surgit très haut entouré d'une atmosphère grondante. La pièce se développe autour d'une ample boucle de plus en plus ravageuse, qui semble racler des terres sonores très primaires. Le violon part en volutes multipliées dans une atmosphère électronique scintillante. Sa mélodie mélancolique fait lever un terreau orchestral d'une majestueuse beauté recueillie. "no where" gronde comme un orage saturé de bourdons striés, d'un noir grandiose : c'est le côté épique de Jessica Moss, sa tendance monumentale, sa manière de nous emporter dans un torrent fulgurant avant de nous laisser sur une douceur bouleversante. Pour moi, le plus beau moment de l'album, que prolonge de manière impressionnante "no one is free" aux sinuosités nébuleuses, comme emprisonnées par des voiles électroniques avant d'être percées par un faisceau de lumières : symbolique d'une libération chantée dans la quatrième partie, "until all are free", dont l'ouverture transparente de cloches agitées et de souffles annonce les voix venues d'ailleurs. Et c'est comme un cantique d'allure médiévale, finement bordé de ciselures électroniques, une polyphonie qui s'élance dans sa pureté tranquille...

Jessica Moss signe avec Unfolding un disque au lyrisme puissant, où le violon incante des trames électroacoustiques, expérimentales, aux bourdons ambiants.

Paru fin octobre 2025 chez Constellation Records (Montreal, Québec) / 6 plages / 44 minutes environ

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Publié le 29 Novembre 2025

Connor D'Netto - Some Kinda Way

[À propos du disque, du titre et du compositeur]     

Le titre de l'album et sa présentation visuelle m'intriguent. Some Kinda Way  : d'une manière ou d'une autre. Soit. Sur l'image, trois positions de la main, que j'ai tendance à interpréter comme trois manières de tenir un instrument. J'ai tout faux, mais me voilà lancé sur une piste plus intime qui n'est pas dans la manière de mes articles. Comme j'ai posé la question, alors autant donner la réponse fournie par le compositeur lui-même. De retour après un long séjour loin d'Australie pendant lequel il a suivi notamment une résidence de trois semaines avec Bang On A Can et terminé ses études musicales à Londres, fin 2019,  Connor D'Netto a progressivement affirmé son homosexualité (ou/et son refus du binarisme de genre) auprès des siens et de ses amis, décidant d'être enfin lui-même, consolidant une image fracturée de son moi. Les trois images de la couverture, prises en 2017 sur son iPhone, montrent trois postures de sa main gauche arborant un vernis à ongle pastel. Devenu plus à l'aise avec son identité affirmée, il a décidé des les placer en en-tête de son nouvel album Some Kinda Way, dont la problématique personnelle sous-jacente est celle de l'exploration du moi.

    Salué comme un des plus marquants compositeurs australiens contemporains, Connor D'Netto, grand amateur de la musique de Steve Reich, reconnaît que ce dernier a eu une influence formelle sur l'instrumentation de l'album par l'intermédiaire du New-York Counterpoint, pièce au répertoire de Jason Noble, le clarinettiste qu'on entend dans le disque. On y entend aussi la multi instrumentiste Shannon Luk, spécialiste des instruments d'époque, à la viole gambe et à la nickelharpa (instrument de musique traditionnel à cordes frottées par un archet, originaire du nord de Stockholm). En fait il y a trois clarinettes, une en si bémol, une clarinette basse et une troisième contrebasse. Électronique et traitements, une touche de synthétiseur modulaire rajoutent des couches sonores superposées qui contribuent à créer une musique de chambre électroacoustique post-minimaliste.

Le Compositeur Connor D'Netto

Le Compositeur Connor D'Netto

[L'impression des oreilles]

Avec Steve Reich, être Soi enfin...

L'introduction (Intro/tattoo) nous immerge dans un monde grouillant, saturé, avant de nous abandonner à la clarinette de Jason Noble pour le titre éponyme, en trois parties. La première est la plus dépouillée : un solo élégiaque, très pur, qui fait entendre chaque note soufflée se répandant dans l'espace un peu comme la volute d'une fumée de cigarette. C'est peut-être le Moi, tel qu'en lui-même, s'essayant à être vraiment, sans témoin, dans la solitude essentielle. Il chante, pour le plaisir, se gargarise de petites envolées. C'est très émouvant. Dans la seconde partie, la clarinette se démultiplie, tout en restant au ras d'une mélancolie qui lui fournit son bagage, son paysage. Le contraste entre une clarinette chantante et une ou deux autres en contrepoint tenu nourrit un dialogue de toute beauté. La troisième partie, avec ses boucles envoûtantes, correspond à un véritable envol du Moi, maintenant solidement appuyé sur une charpente sonore étoffée. La fameuse pulsation reichienne s'empare des instruments qui vibrent profondément...

"interlude/nails" (titre 5) se place d'emblée sur un autre plan, celui d'un accomplissement sonore, d'une plénitude souveraine. Les couches superposées acquièrent une majesté magistrale. Acoustique et électronique ne sont plus discernables, la viole de gambe et la nickelharpa serties d'une gangue synthétique dans laquelle elles évoluent comme par miracle, la trame sonore ponctuée d'attaques percussives sourdes. C'est un monde en fusion, en déflagration...qui laisse la place à "Feeling More like", ahurissante réécriture à la manière de Steve Reich, sauf que Connor D'Netto déconstruit la trame reichienne compacte, lui injecte des envolées presque méditatives en distendant le tissu, ou en le saturant monstrueusement, congédiant la pulsation du maître ! "Outro/piercing" étale sans complexe les sons rutilants des différents instruments, fastueusement portés par un mur sonore de graves grondants. Il y a là une belle onctuosité, une plénitude doucement euphorisante...

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Le disque de Connor D'Netto, vibrant hommage à Steve Reich, vaut par sa chaleur et sa plénitude rayonnante. 

Paraît le 5 décembre 2025 chez A Guide to Saints (label frère de Room40, Melbourne, Australie) / 7 plages / 36 minutes environ

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Publié le 23 Novembre 2025

Michiko Ogawa - Pancake Moon

 [À propos de la compositrice et du disque] 

Entre Berlin et la Californie, la musicienne, compositrice et chercheuse japonaise Michiko Ogawa travaille avec plusieurs groupes musicaux, est l'un des membres principaux du Harmonic Space Orchestra de Berlin. Pleinement impliquée dans la création contemporaine, l'improvisation et les arts sonores, elle aime explorer les timbres superposés et les espaces acoustiques changeants, attentive aussi bien aux détails qu'aux amples résonances. Pancake Moon est son second disque solo. Elle y joue du piano, de l'orgue, du synthétiseur et du shō (orgue à bouche de la musique japonaise traditionnelle, en particulier le style Gagaku). Les instruments sont associés à des sons de terrain enregistrés en 2024 à Berlin et en 2022 dans le Parc National de Joshua Tree en Californie. le disque se compose de deux longs titres, entre dix-huit et vingt minutes.

[L'impression des oreilles]

   "ashimoto no uchuu" (L'univers sous vos pieds), le premier titre, s'ouvre sur une introduction au shō et au synthétiseur : tradition et modernité ! Sons tenus, oscillants, rejoints par quelques notes de piano. Michiko Ogawa déroule tune tapisserie sonore dense, parcourue de lentes vagues. Un mur du son qui accueille des broderies de clavier, un orgue Farsifa usé, comme un écrin précieux pour une méditation chaleureuse, que le piano, plus loin, hante de ses notes répétées. Entre musique ambiante et minimalisme, sa musique aime bourdonner au ras des graves, laisse surgir des sons venus d'un lointain passé, auréolés d'une lumière trouble admirablement rendue par le son scintillant du shō. Les différentes nappes sonores glissent l'une sur l'autre, laissant l'impression de mirages délicats surgis des rêves.

   "shizukana hikari" (titre 2, Lumière silencieuse) propose des textures plus épaisses en libre expansion. Shō et piano nagent dans un bain de synthétiseur, d'orgue. Une infusion d'astres en mouvement ! Cette lumière silencieuse sourd de partout, donne à la pièce une atmosphère irréelle, magique, c'est la lumière de contes très anciens tapissés de neige et de brume. Nous sommes dans un temple sans toit, perdus dans une vaste forêt, et nous écoutons l'univers couler à travers les branches, nous ravir de sa magnificence intarissable.

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Deux dérives d'une splendeur lente, où shō, piano, orgue et synthétiseur tissent un univers doucement illuminé.

Paru le 10 novembre 2025 chez Futura Resistenza (Bruxelles / Rotterdam, Belgique / Pays-Bas) / 2 plages / 38 minutes environ

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Publié le 17 Novembre 2025

Hampus Lindwall - Brace for Impact

Il était dans les limbes, je l'ai rattrapé de justesse...

Un disque d'orgue peu conventionnel...

   Titulaire de l'orgue de l'église du Saint-Esprit à Paris depuis 2005, l'organiste, improvisateur et compositeur suédois Hampus Lindwall dynamite et revitalise notre vision de l'orgue à un moment où la restauration de nombre d'orgues à tuyaux replace l'instrument au cœur du monde musical. Ce lauréat de prix internationaux d'improvisation propose cinq compositions contemporaines tumultueuses, interprétées par lui-même sur l'orgue de soixante-dix-huit jeux de l'église Sankt Antonius de Düsseldorf.

   Sur le premier titre éponyme, se joint à lui, à la guitare électrique, Stephen O'Malley, directeur artistique du label Ideologic Organ depuis 2011, dont j'ai célébré la prestation incandescente dans But remember what you have had, paru d'ailleurs à peu près en même temps que l'album de Hampus Lindwall. Il eût été injuste d'oublier ce dernier ! Imaginez des glissendos explosés de guitare doublés par le feu d'artifice d'autres guitares maniées par Hampus en personne, à l'orgue par ailleurs avec d'autres glissades post-ligetiennes qui seraient  en fait inspirées par Iannis Xenakis. Nous étions prévenus par le titre du disque : préparez-vous à l'impact !

   Après un tel choc, "Swerve" navigue calmement sur des textures vacillantes, irréelles, peu à peu envahies de ponctuations doucement percussives, écho d'un monde de rebondissements échoués d'un tableau de Miró, et lorsque l'orgue reprend le cours de sa trame, bientôt il balbutie, joue une partition saccadée peu éloignée d'une musique post-industrielle passée à la moulinette. Rien, décidément, d'un bout à l'autre, ne se comporte comme attendu . "À bruit secret", pour orgue automatisé, titré d'après l'œuvre de Marcel Duchamp À bruit secret (With Hidden Noise) de 1916 utilise les cinquante-six notes du clavier pour alimenter un générateur de nombres aléatoires, lui-même manipulé dans un esprit post Schönberg. Concrètement, cela donne une pièce jouant d'agglomérats de notes contrastant avec un jeu plus classique du clavier, comme des ricanements grotesques face à des envolées fulgurantes, grandioses. Un peu comme L'Homme qui rit au clavier, une pièce hugolienne en somme.

   "AFK", également pour orgue automatisé, semble d'abord un moteur enrayé, bloqué dans une boucle de sons saccadés, puis à demi étouffé. Comment ne pas penser à Conlon Nancarrow (1912 - 1997) et à ses études pour piano mécanique ? "AFK" est une étude de polyrythmie répétitive absolument indifférente à toute tentative de séduction de l'oreille. Dans son abstraction post-industrielle, elle atteint toutefois une beauté brute et quasi bestiale, comme si l'on entendait la respiration d'un monstre préhistorique pris dans les glaces qui reprendrait une vie aléatoire, folle, frénétique et destructrice. Impressionnant !

   "Piping" termine l'album avec une rêverie cahotique, une échappée dans les tuyaux, jouant de la profondeur du champ sonore, des contrastes de timbres. Cette pièce d'abord doucement jubilante s'enfonce progressivement dans l'étrange forêt primitive de l'orgue, sans doute le plus naturellement mystique des instruments, et naissent alors de sublimes paysages apaisés.

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Un disque d'une tumultueuse liberté pour (re)découvrir l'orgue.

Paru en juin 2025 chez Ideologic Organ (Paris, France) / 5 plages / 47 minutes environ

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Publié le 20 Octobre 2025

Rafael Loher - Hug of Gravity

[À propos du pianiste et du disque]     

   Deuxième album solo du pianiste suisse Rafael LoherHug of Gravity (Étreinte de gravité) reprend des matériaux de son premier disque Keemuun paru chez three:four Records en 2022. Le compositeur, qui aime augmenter le piano par des préparations ainsi que par le recours à des outils numériques, des effets électroniques et à des magnétophones, a modifié l'accordage par de la pâte à modeler, découpé et réarrangé les morceaux, transférés sur un magnétophone à bande variable puis sur ordinateur pour être à nouveau retravaillés. Le disque doit beaucoup, dit le musicien, à la vallée de Blenio (Tessin suisse) où il était installé pour une résidence d'artiste de trois mois, arpentant les montagnes neuf à dix heures par jour, lui donnant le sentiment d'un temps allongé. La modification de la hauteur tonale des différents enregistrements, superposés, lui a permis, de faire émerger des motifs d'interférence et de créer un climat...bien particulier.

Rafael Loher

Rafael Loher

[L'impression des oreilles]

   Flottements ineffables...

   À l'instar de Keemuun qui avait adopté une règle austère, n'utiliser que dix notes réparties sur deux octaves, Hug of Gravity relève d'une esthétique de la réduction et d'une forme de minimalisme. Mais la virtuosité parfois vertigineuse du premier cède la place à une atmosphère feutrée, tranquillement euphorisante. Chaque pièce semble un tissu de bulles venant éclore à la surface de l'espace sonore, des bulles plus ou moins gorgées de notes agglutinées. Une immense paix émane de ces apparitions d'où toute aspérité a été gommée, d'où toute agressivité rythmique est bannie.

   L'intrication des motifs crée un tapis changeant de figures miniatures formant des archipels résonnants. Il y a quelque chose d'orientalisant dans cette manière de transformer le piano en une sorte de koto amorti ou de portique de cloches englouties. Une orientalisation intériorisée, adoucie. Une musique à jouer en kimono de velours, entouré de volutes épaisses d'encens, à n'y plus rien voir d'extérieur à elle. L'extase peut venir dans ce temps distendu en dehors du temps, une immense lévitation dans le brouillard des phénomènes illusoires.

Un disque absolument magnifique, un ravissement d'une douceur sublime : l'étreinte de la gravité...

Paru le 17 octobre 2025 chez Hallow Ground (Lucerne, Suisse) / 4 plages / I heure et seize minutes environ

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Un extrait du disque précédent, Keemuun :

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Publié le 7 Octobre 2025

Fani Konstantinidou - Undertones

   Compositrice grecque installée aux Pays-Bas, Fani Konstanttinidou utilise des environnements sonores urbains et ruraux combinés à des instruments électroniques conventionnels et de conception personnelle. Undertones, à l'origine pour quatre canaux, a été revu pour le format stéréo. De même, les enregistrements de terrain intégrés à la pièce, en principe variables à chaque exécution dans un lieu différent, ont été choisis dans plusieurs lieux d'Amsterdam. Les interprètes, invités à réagir aux enregistrements de terrain demandés à l'un d'entre eux, contribuent à la structure de la composition, qui peut-être considérée comme semi-improvisée. On pourra ici entendre incorporés des sons de l'orgue du Concertgebouw (sans public), du Utopa Baroque Organ à partir de l'intérieur de l'instrument (sans public également), et de l'extérieur depuis le toit du Stedelijk Museum. La pièce associe les percussions idiophones de Iakovos Pavlopoulos et l'électronique de la compositrice. Un disque des Séries Contemporaines (Contemporary Series) du label d'Amsterdam, décidément à l'affût de ce qui se compose de mieux.

Fani Konstantinidou

Fani Konstantinidou

  Dans la forêt des épiphanies...

   Sur un fond ondulant de bourdons et un crépitement, un bol chantant (probablement). Des invasions texturées rivalisent avec la percussion dans un jeu de résonances prolongées. Frottis de cymbales, de métallophones, montée de sons lourds, créent un climat mystérieux. La musique de Fani Konstantinidou est rituelle, solennelle. Entre vagues profondes et notes percussives précises se crée une densité habitée, dans laquelle des fantômes de voix peuvent se lover, comme à la fin de la première partie ou au début de la seconde, où l'on croit entendre des voix courbes, plaintives. Tissée de délicats frémissements percussifs et d'une aura électronique mouvante, chaque pièce tisse sa broderie, comme le froissement d'un feuillage, ce serait comme le murmure des chênes de Dodone, leur bruissement aux intrications innombrables. Avec des phases de calme extatique, la bouleversante venue d'un au-delà sonore majestueux, d'une radieuse beauté comme dans la troisième partie. On croit parfois avancer dans une jungle fourmillant de sons minuscules, d'épines sonores, on dérange des divinités assoupies depuis des siècles au fond de grottes qui se mettent à grelotter, à racler leurs poumons ankylosés par des pétrifications immémoriales. Et c'est l'approche d'un temple inconnu, entouré d'une enveloppe de gongs, de sinueuses lianes d'orgue ; il faut déblayer les abords, enlever les gravats, pour que résonnent les sons purs dans leur gangue de tumultes accumulés. Undertones, c'est à voix basse, dans l'ombre des nuances, que l'on parvient au cœur du chaos, dans la seconde moitié de la quatrième partie, extraordinaire. Qu'y a-t-il au centre du fouillis, derrière ces rideaux bruissants d'une musique devenue épique ?  

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Une fascinante plongée électroacoustique aux alentours des arcanes, méticuleusement façonnée dans de splendides clairs-obscurs.

Paru le 26 septembre 2025 chez Moving Furniture Records / Contemporary Series (Amsterdam, Pays-Bas) / 4 plages / 37 minutes environ

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