musiques de chambre d'aujourd'hui

Publié le 6 Mars 2026

John McGuire - Double String Trios

[À propos du compositeur et du disque]

   Double String Trios rassemble trois œuvres pour deux trios à cordes  du compositeur américain John McGuire (né en 1942, présentation dans l'article consacré au disque Pulse Music sorti en 2022). Formé en partie dans les studios électroniques de l'après-guerre, à Cologne, John McGuire composait pour des synthétiseurs. Depuis, il a élargi sa palette compositionnelle et l'a adaptée aux instruments à cordes pour ces trois doubles trios : "Jump Cuts" (Coupes franches) de 2009-2012, "Double Bars" (Doubles barres) de 2013-2016 et "Playground" (Aire de jeux) de 2016-2019, tous les trois enregistrés en 2023 et 2024 à la Kunst-Station Sankt Peter de Cologne, l'église des Jésuites étant devenue un haut lieu où dialoguent la foi, la liturgie, l'art contemporain et les nouvelles musiques. Sur la couverture choisie par McGuire, "Perspective (Alberti)", peinture de Crockett Johnson (1906-1975), auteur de bandes dessinées, illustrateur et peintre américain, qui réalisa de 1965 à sa mort une centaine de peintures liées aux mathématiques et à la physique. Le tableau pourrait visualiser le face à face des deux trios se répondant alternativement en une antiphonie inspirée par les traditions anciennes et revue à la lumière du minimalisme et du sérialisme dont McGuire est l'héritier post-minimaliste, comme le signalait le critique et compositeur Kyle Gann. Pour deux trios (violon, alto et violoncelle) sous la direction de Axel Lindner.

Le compositeur John McGuire (Photographie du label Unseen Worlds)

Le compositeur John McGuire (Photographie du label Unseen Worlds)

Interprétation de "Jump Cuts" en novembre 2024 à Cologne

Interprétation de "Jump Cuts" en novembre 2024 à Cologne

[L'impression des oreilles]

Ivres variations...

   Plonger dans ces trois trios d'une durée chacune entre dix-huit ("Playground" et près de vingt-rois minutes"("Double Bars") est une aventure toujours exaltante. La musique de John McGuire ne laisse pas l'auditeur en repos. D'un dynamisme inlassable, elle ne connaît pas les silences. Elle avance inexorablement, portée par une pulsation sans cesse renouvelée, au fil de variations subtiles qui ne manquent pas de faire songer aux spirales fascinantes des coquillages. Tout est ici affaire de micro-proportions. On sent que tout est mesuré, à sa place dans le déroulement de structures savantes. "Jump Cuts" ouvre le disque avec ses coupes franches : violons étincelants, altos frémissants et violoncelles voluptueux. Le dialogue entre les deux trios est vif, tantôt très serré, tantôt plus lâche, dans une belle alternance rebondissante, de plus en plus ample au fur et à mesure de l'élargissement de la spirale. "Jump Cuts" est d'une fascinante splendeur !

   "Double Bars" est de prime abord plus foisonnant, avec son jeu grisant de reprises. Puis la composition joue d'alanguissements, de tempi et de hauteurs changeants. C'est une fleur ou un corps qui s'éploie, s'étire au ralenti, se laisse regarder complaisamment avant de se dérober en de nouvelles variations aux sinuosités caressantes qui se prolongent en rêveries. Mais la pulsation revient toujours emporter le mouvement dans les cadences lumineuses des frottements rapprochés des archets, et lorsque les notes serrées se changent en glissendos langoureux, on accède soudain à un hors-temps délicieux.

  "Playground" est sans doute le double trio qui évoque à la fois le plus la tradition baroque et la modernité. La somptuosité de la pâte sonore rappelle fugitivement les sonates du Rosaire de Heinrich Ignaz Franz Biber (1644-1704). D'un autre côté, sa dimension répétitive hypnotique s'inscrit dans un minimalisme presque austère. C'est un double trio qui ne cesse de s'enflammer,  dans un dialogue incandescent. Les instruments étincellent et pétillent dans les aigus, portés par les graves majestueux des violoncelles et aussi parfois des altos. L'écriture ciselée ménage éblouissements et dérapages quasi mystiques jusqu'à la fin inattendue.

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   Un chef d'œuvre de la musique de chambre d'aujourd'hui.

Paraît le 20 mars 2026 chez Unseen Worlds (Brooklyn, New-York) / 3 plages / 1 heure et 3 minutes environ

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Publié le 20 Janvier 2026

Mischa Salkind-Pearl - Lines and Traces of Desire (Music for Cimbalom)

[À propos du compositeur et du disque, de l'instrument]

Le Renouveau du tympanon

   Compositeur, claviériste et enseignant américain, Mischa Salkind-Pearl est l'auteur d'une œuvre déjà abondante, comprenant opéras, musique de chambre, des collaborations avec des saxophonistes, des percussionnistes. Compositeur en résidence de plusieurs institutions, il est titulaire d'une Chaire de Composition, de Musique contemporaine et d'Études fondamentales au Conservatoire de Boston (Massachusetts). Son œuvre A Poppy of Erasure (Un Coquelicot de l'effacement) faisait partie de l'exposition « Intersections : Masters of Line and Space (Maîtres de la Ligne et de l'Espace) au Musée d'Art d'Akron.

   Ce nouveau disque a été réalisé en étroite collaboration avec l'instrumentiste et joueur de tympanon Nicholas Tolle. Ce dernier, incité à étudier le tympanon par le compositeur hongrois György Kurtág (né en 1926 en Roumanie), s'efforce d'élargir le répertoire de l'instrument qui, s'il a vécu des heures de gloire au XVIIIe siècle, connaît un indéniable renouveau contemporain. De la famille des cithares sur table, cet instrument trapézoïdal, sans doute descendant du santour iranien, se joue avec des mailloches. Chaque note est jouée sur plusieurs cordes accordées à l'unisson, ce qui lui confère une dimension chorale naturelle.

   Le programme du disque : Le disque s'ouvre sur le duo que forme Nicholas Tolle avec la soprano Mary Bonhag pour "The Plum Gatherer" (La Cueilleuse de prunes), un poème d'Edna St Vincent Millay (1892 - 1950), première femme (et seconde personne) à recevoir le Prix Pulitzer de la poésie en 1923. Lui-même interprète en solo une pièce en trois parties titrée "Palm's Soft Terrain" (plages 2 à 4). La troisième œuvre sur le disque, "Map of my room" (2009 / plage 5) est interprétée par le Ludovico Ensemble fondé en 2002 également par Nicholas Tolle. Sous la direction de Jeffrey Means, on  y retrouve Nicholas et la violoniste Lilit Hartunian, accompagné par Zach Sheets à la flûte et par Rane Moore à la clarinette. Avec cette violoniste , Nicholas Tolle a fondé  en 2023 le duo Lamnth, qui interprète la pièce éponyme  de 2022 (plages 6 à 10).

Le compositeur Mischa Salkind-Pearl

Le compositeur Mischa Salkind-Pearl

Un tympanon

Un tympanon

[L'impression des oreilles]

   "Plum Gatherer" met d'emblée en valeur par un prologue solo énigmatique et nostalgique, la dimension résonante de l'instrument, dont les notes semblent rayonner et goutter dans le vide. Sur la trame miroitante du tympanon, la soprano chante ce poème du paradis perdu de l'enfance avec une langueur fascinante.  

The angry nettle and the mild

Grew together under the blue plum-trees.

I could not tell as a child

Which was my friend of these.

Always the angry nettle in the skirt of his sister

Caught my wrist that reached over the ground,

Where alike I gathered,—for the one was sweet, and the other wore a frosty dust—

The broken plum and the sound.

The plum-trees are barren now and the black knot is upon them,

That stood so white in the spring.

I would give, to recall the sweetness and the frost of the lost blue plums,

Anything, anything.

I thrust my arm among the grey ambiguous nettles, and wait.

But they do not sting.

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L'ortie méchante et l'ortie douce

Poussaient ensemble sous les pruniers bleus.

Enfant, je ne savais pas

Laquelle était mon amie.

Toujours, l'ortie méchante, dans la jupe de sa sœur,

Accrochait mon poignet qui se tendait au-dessus du sol,

Là où je cueillais, car l'une était douce, et l'autre recouverte d'une poussière givrée,

La prune brisée et le son.

Les pruniers sont maintenant stériles et le nœud noir les recouvre,

Ils étaient si blancs au printemps.

Je donnerais tout pour me souvenir de la douceur et du givre des prunes bleues disparues,

N'importe quoi, n'importe quoi.

Je plonge mon bras parmi les douteuses orties grises, et j'attends.

Mais elles ne piquent pas.

(traduction Google revue, j'espère en mieux)

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   "Palm's Soft Terrain", pièce de tympanon solo en trois parties, est construite sur une intrication de motifs qui viendraient, selon le compositeur, des patrons de tissage américains. La première partie, "Undulating Herringbone" (Chevrons ondulants), est particulièrement saisissante, véritable labyrinthe aux portes de l'étrange terminé par un long trémolo de notes répétées. "Basket Weave" semble un tissage percussif halluciné ponctué de décrochages irréels, débouchant sur le très beau balancement hypnotique de la fin. Quant au troisième mouvement, dont le titre complet mentionne "Mary Ann Ostrander Pattern" (ce qui nous renvoie à nouveau aux techniques de tissage), il s'inspire de la Ballade opus 10 n°4 de Brahms qu'il déconstruit et étire en un contrepoint raffiné jouant de la dimension chorale de l'instrument. C'est un grand moment de splendeur méditative, le tympanon prenant parfois l'allure à lui tout seul d'un orchestre gamelan.

   "Map of my Room", comme son titre le suggère, renverrait à l'espace personnel du compositeur. Petit quatuor, la pièce tourne autour du maelstrom initial, allant d'un endroit à un autre, rêveuse, flottante, hésitante. Elle finit par dessiner un espace semi-pastoral baigné d'une grande quiétude en dépit de brefs éclats.

   Le programme se termine avec le duo éponyme en cinq parties. La première semble danser en  courts gestes autour de silences. La seconde, la plus développée, sous-titrée "Unison", chante en phrases langoureuses ponctuées de frémissements percussifs, en murmures mystérieux : lignes et traces du Désir, en effet, avec des envols éclatants ! La troisième évolue dans une atmosphère étrange entre glissandi, sifflements, souffles, quasi miaulements, la quatrième virevolte de manière fantasque. Quant à la cinquième, transcription libre d'un adagio du compositeur espagnol Manuel Blasco de Nebra (1750 - 1784), elle fait du tympanon une sorte de piano forte face au violon mélodieux ou diaphane, miraculeusement suspendu dans des étirements célestes.

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Un superbe disque de musique contemporaine pour découvrir cet instrument ô combien fascinant qu'est le tympanon.

Paru le 26 septembre 2025 chez New Focus Recordings (New-York, États-Unis) / 10 plages / 1 heure et 5 minutes environ

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Publié le 17 Janvier 2026

Laura Cetilia - gorgeous nothings

[À propos de la compositrice et du disque]     

   Mexico-américaine de seconde génération née et élevée à Los Angeles, la violoncelliste Laura Cetilia est à l'aise dans les entre-deux. Compositrice, artiste, enseignante, elle travaille des sons aussi bien acoustiques qu'électroniques, traditionnels ou expérimentaux. Membre avec Mark Cetilia (électronique et synthétiseur modulaire) du duo électro-acaoustique Mem 1, elle fait partie du collectif de compositeurs-interprètes, Ordinary Affects, qui a interprété des œuvres d'Alvin Lucier, Christian Wolff, Michael Pisaro ou Jürg Frey. On la retrouve, seule ou non, sur une trentaine de disques depuis 2004.

   gorgeous nothings comprend trois pièces de durée croissante : la pièce éponyme (le "s" en moins), solo pour violoncelle et voix interprété par elle-même ; "six melancholies", trio pour violon, violoncelle et vibraphone interprété par Ordinary Affects, et "soil + stone", avec sa voix et le duo de violoncelles n/ether qu'elle a formé avec la violoncelliste Hannah Soren, interprète notammentde la musique de Linda Catlin Smith.

   Le si beau titre, magnifiques riens en français, est emprunté à un recueil de poèmes d'Emily Dickinson paru sous ce titre en 2012, recueil qui regroupe les fac-similés de cinquante-deux poèmes écrits par la poétesse sur des enveloppes.

Laura Cetilia / Photographie © Mark Cetilia

Laura Cetilia / Photographie © Mark Cetilia

[L'impression des oreilles]

Envols ineffables des presque riens...

    Frissonnements de violoncelles espacés de silences, sur lesquels vient se poser la voix comme la peau même des sons, c'est "gorgeous nothing"(magnifique rien). Un lamento en deçà de toute mélancolie manifeste, au ras des cordes si doucement frottées, au ras des harmoniques à peine bourdonnantes : la voix et le violoncelle s'épousent, se fondent en des volutes très allongées. On ne sait plus où finit le violoncelle et où commence la voix, parfois rentrée dans la gorge sans être vraiment du chant de gorge. "gorgeous nothing" chante la beauté du presque rien, de l'intériorité infiniment fragile, discrète, repliée sur les cordes caressées. 

  "six melancholies", ce pourrait être du Morton Feldman par la raréfaction de la matière sonore, la lenteur trouée de silences. Mais aucune dérive, aucune errance : la ligne est tenue, celle de répétitions obstinées d'un geste commun du violon et du violoncelle, une montée, ou plutôt une apparition presque figée. Nul doute que la fréquentation de Jürg Frey ne soit pour quelque chose dans cette composition à la très douce austérité. L'entrée du vibraphone, qui marque probablement le début de la seconde mélancolie, apporte des gouttes de lumière sur le halo trouble des cordes. La ponctuation vibrante transcende le poignant de la mélancolie, l'aère, si bien que la troisième mélancolie se lève vraiment et se met à chanter, ô bien chastement, sans affect dramatique. La mélodie est à nu, semble en suspens dans ses répétitions, elle se tient aux portes d'un étrange mystérieux suggéré par des sons allongés en quasi sifflements. Un peu plus de deux minutes avant la fin, une tentation solennelle anime la pièce, elle s'affirme comme Mélancolie majuscule, mais sans dramaturgie pathétique, dans un dépouillement tranquille, une respiration maîtrisée.

    La troisième pièce, "soil + stone", plus de vingt-deux minutes, a une durée presque double de la seconde. Les deux violoncelles jouent une suite de notes étirées dans une grande proximité, jusqu'à mêler leurs vibrations : chaque élongation, de plus en plus longue, se termine par un silence avant la suivante. Alors lèvent à l'intérieur des torsions, des abrasements, des buissons de sons. D'un geste simple naît au bout de quelques minutes une forêt sonore d'une somptuosité inattendue, renaissante et plus touffue après chaque silence, bientôt visitée par la voix de Laura Cetilia, posée sur les faisceaux harmoniques bourdonnants. Et cela ne cesse de s'amplifier, de devenir fastueux, naturellement, sans virtuosité ostentatoire ni surenchère, pour retourner insensiblement, croit-on, vers la simplicité initiale, mais le chemin de retour est plus étrange, le paysage sonore se métamorphose extatiquement dans une calme exaltation en clair-obscur avant de se dissoudre dans les nuées.

Avec gorgeous nothings, disque d'une humble et sublime beauté frémissante, Laura Cetilia se hausse au niveau des plus grands compositeurs de notre temps. Cette belle maison de disques qu'est elsewhere music ne s'y est pas trompée !

Paru le 20 novembre 2025 chez elsewhere music (Jersey City, États-Unis) / 3 plages / 44 minutes environ

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Laura Cetilia - gorgeous nothings

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Publié le 9 Décembre 2025

Samuel Reinhard - For 10 Musicians

   Après  For piano and shō (mai 2024)  et une courte incursion sur un autre label passionnant, Hallow Ground, pour Movement en octobre de la même année,   le compositeur suisse Samuel Reinhard, installé à New-York, revient chez  elsewhere music pour Music for 10 Musicians. Difficile pour un reichien comme moi de ne pas penser à Music for 18 instruments... Sauf que...à l'esthétique du plein du minimalisme de Steve Reich répond l'esthétique du vide de Samuel Reinhard. Tandis que le maître développe des pièces fondées sur une pulsation irrésistible et l'enchaînement des notes et des accords, Samuel Reinhard cultive la lenteur, l'espacement, ce qui le rapproche des compositeurs du groupe Wandelweiser. La présentation des quatre mouvements, de longueur à peu près identique (autour de  douze minutes vingt) est éclairante : « Dans chaque mouvement, deux pianistes se voient attribuer un accord unique et sont invités à le répéter à leur propre rythme pendant toute la durée de la pièce. Entre les répétitions, ils improvisent un court motif à partir d'un groupe de notes prédéfini. Ils sont rejoints par des instrumentistes à vent et à cordes – deux clarinettes, deux clarinettes basses, deux altos, un violoncelle et une contrebasse – qui choisissent et jouent des notes individuelles de ce même groupe. » Dans cette musique "non directionnelle", comme aime la qualifier le compositeur, les interprètes sont invités à jouer aussi doucement que possible et à utiliser le temps imparti à leur guise.

[L'impression des oreilles]

Quatre exercices de Félicité

   Une note de piano résonne et meurt doucement avant qu'une seconde lui succède de la même manière, juste prolongée par une troisième, et que d'autres groupes de eux tissent un accord minimal. Lorsque les pianos se taisent, les autres instruments s'emparent du silence pour laisser de longues traces. Comme on voit sur la couverture, celles-ci ne sont pas appuyées, elles glissent à la surface d'une neige silencieuse. Ce que Paul Verlaine, dans Art poétique (in Jadis et Naguère) souhaitait pour son mètre impair, on dirait que Samuel Reinhard l'applique à sa musique :

Plus vague et plus soluble dans l'air

Sans rien en (elle) qui pèse ou qui pose

   Toute hâte ici est bannie, qui détruirait l'impression que cette musique souhaite produire, celle d'apparitions sonores se tenant en équilibre entre son et silence. Cette musique crépusculaire ne veut d'ailleurs à proprement parler pas faire impression : elle est pure suggestion, encore une caractéristique verlainienne. Elle laisse les sons s'informer, au sens de trouver en eux-mêmes leur forme. Alors que dans la plupart des musiques les notes ne valent que par leur succession, leur enchaînement pour produire mélodie et harmonie, chaque note ici vaut pour elle-même : elle apparaît, se gonfle dans son sillage d'harmoniques pour retourner à la disparition. C'est ce qui confère à la musique de Samuel Reinhard une exquise sensualité en même temps qu'elle la gorge d'une joie par-delà tous les affects. Car elle congédie tous les romantismes, refuse tout lyrisme ostentatoire, en ennemie résolue des effets et des passions vulgaires. Elle se contente d'être, d'occuper le temps par sa sérénité ineffable. Dans la durée extasiée de ses lentes variations, elle esquisse les signes frêles d'une langue indicible. 

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Samuel Reinhard continue d'inventer une musique miraculeuse, en suspension dans l'aurore et la brune des chemins de repos. *

dans l'ombre du meilleur Alfred de Musset

Paru le 1er novembre 2025 chez elsewhere music (Jersey City, États-Unis) / 4 plages / 50 minutes environ

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Publié le 7 Novembre 2025

Kory Reeder - In Place

[À propos du compositeur et du disque]      

   Bassiste, parfois pianiste ou violoncelliste, voire faiseur de bruit, le compositeur américain Kory Reeder, installé au Texas, gravite autour de la constellation du Groupe Wandelweiser, collectif de compositeurs inspirés par la démarche de John Cage - et l'univers musical de Morton Feldman, dans lequel on retrouve Jürg Frey et Michael Pisaro, collectif dont la musique expérimentale se caractérise par la nature calme, méditative, raréfiée. L'œuvre de Kory Reeder ne compte pas moins de 150 pièces, interprétées par de nombreux orchestres ou ensembles. Influencée par les arts visuels et la théorie politique, elle touche aussi bien à l'opéra, au théâtre, à la danse, qu'au bruitisme ou à la libre improvisation. Lui-même enseigne la composition, la musique électronique et rock, les rapports entre musique et politique. In Place  est son dixième album. On y entend le compositeur au piano, accompagné par deux collaborateurs de longue date, les altistes Kathleen Crabtree et Michael Moore. C'est la première parution ne contenant que des pièces de la série intitulée "Grid Series", influencée par le travail de la peintre canado-américaine Agnès Martin (1912 - 2004), qui se considérait elle-même comme une expressionniste abstraite plutôt que comme une minimaliste, étiquette vite collée en raison de ses "grilles", toiles composées de traits géométriques verticaux et horizontaux destinés à capter émotions et sensations les plus profondes. En écho à sa méthode à l'intersection entre structure et spontanéité, Kory Reeder utilise des partitions à base de textes et de grilles de notations graphiques pour créer des environnements sonores intimistes et ouverts invitant l'auditeur à l'exploration, jouant du potentiel poétique d'une musique entre silence et son. Chacune des trois pièces offre un équilibre unique entre structures harmoniques fixes et liberté d'interprétation. L'expérience de l'interprète et le souvenir émotionnel persistant de l'auditeur y comptent pour beaucoup : plus que le détail, c'est l'impression produite, "l'aura" de la pièce qui permettra à l'auditeur d'y mettre la beauté qui est en lui, selon une conviction forte d'Agnès Martin. L'album comprend trois pièces, d'une durée chacune entre seize et vingt minutes.

[L'impression des oreilles]

   "Landscape Study" (Étude de terrain) joue de l'opposition entre les sons tenus des altos et les notes discontinues du piano, ces dernières répétées dans un halo réverbéré. Les altos tracent des horizontales, le piano indique les verticales potentielles ou bien, lorsqu'il répète inlassablement une ou deux notes en alternance, indique une centralité, une zone de concentration dans laquelle les trois instruments se fondent, en place. L'étude oscille entre des moments de forte matérialité et des périodes d'étirement, d'effilochement, de raréfaction, alors au bord du silence. Ce serait comme une élégie, parfois dramatique, vigoureusement ponctuée, parfois rêveuse, en partance vers une plainte infinie, d'où ces images tremblées d'arbres à l'automne. Le piano  devient une cloche battant une déréliction inconnue. Ce minimalisme-là, car minimalisme il y a bien, est en effet affectivement chargé, d'où une forme d'expressionnisme indéniable. La musique est sous-tendue par un déchirement qui cherche sa résolution dans des structures obsessionnelles, une abstraction lyrique bouleversante.

   "Field" se construit à partir d'enregistrements de terrain effectués au Nebraska, sol ou champ sonore dont émergent et se détachent parcimonieusement les trois instruments, laissant la part belle au bruit de fond, chants ou cris d'oiseaux - perruche(s) ou perroquet(s) peut-être, tourterelles, abois de chiens, bruits lointains de moteurs. Comme si la musique s'efforçait de ne pas détruire ce paysage mental, forcément reconstruit par l'auditeur, d'en prolonger la grâce fragile. Le contraire, en somme, des musiques ordinaires, qui accaparent l'oreille, voire l'assourdissent de leur plénitude arrogante. Ici, la musique n'est qu'un élément parmi d'autres, la consonance humble et poétique d'un monde rêvé, gorgé d'humanité comme une séquence de film d'Andréi Tarkovski, je pense en particulier au début de Nostalghia (1983).

   La troisième pièce, "Present Tense", suit un parcours ouvert où se retrouvent des motifs lancinants, tout en méandres, le tout troué de profonds silences. La musique, qui semble renaître quand elle veut, est à la fois granuleuse, scintillante, d'une matière mystérieuse aux lumières internes démultipliées. Seul le présent existe, tendu comme un arc, et sa réfraction dans la mémoire de l'auditeur qui se souvient des gestes antérieurs, les mêmes ou presque, ou pas du tout, car les surprises jaillissent dans une vigoureuse fraîcheur.

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In Place déploie trois espaces d'écoute profonde, entre minimalisme et expressionnisme concentré, vibrant d'une densité intérieure magnifique.

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Pas d'extrait sonore à vous proposer pour le moment, en dehors de Bandcamp.

Paru fin août 2025 chez Thanatosis (Stockholm, Suède) / 3 plages / 55 minutes environ

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En complément

- Première partie du disque Snow, paru en janvier 2024. Pour violon, violoncelle, percussion et piano. Absolument superbe ! 

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Publié le 4 Septembre 2025

Rebecca Foon / Aliayta Foon-Dancoes - Reverie

Pourquoi la musique devrait-elle être un déferlement de décibels, s'autoriser de justifications théoriques plus ou moins fumeuses, d'engagements pour des causes irréfutablement bonnes ? Je me posais ces questions en écoutant ce disque de deux sœurs, Rebecca Foon et Aliayta Foon-Dancoes, sur le label - jadis très militant, Constellation. D'autant que la première, violoncelliste, vient notamment de A Silver Mont Zion, que le disque est produit par Jace Lasek, qui a enregistré des albums de Godspeed You! Black Emperor. En somme, comment vieillit le post-rock le plus flamboyant ? Il accouche, comme c'était prévisible d'ailleurs en écoutant attentivement ces groupes, et particulièrement A Silver Mont Zion, d'une musique de chambre pétrie de sublime. Les mauvaises langues diront que le gâtisme atteint les plus échevelés des révoltés. Je dirai plutôt que derrière les flammes, dans les flammes, le sublime était là. Le voici à nu, tel qu'en lui-même, fragile et presque mièvre ainsi dépouillé. Violoncelle, violon pour Aliayta, et piano pour les deux, avec quelques touches électroniques. Quant au titre, sans son bel accent circonflexe (le disque vient quand même du Québec, non ?), il est interprété dans le sens écologiste : rêverie sur l'écocide en cours, la bonne conscience veille !

Les deux sœurs : Rebecca et Aliayta

Les deux sœurs : Rebecca et Aliayta

   Le premier titre, "Eternal I" est une belle élégie embrumée, violon, violoncelle et piano légèrement réverbéré. Douce solennité, prémices de l'éternité ! "Incandescence" dérive autour du violon tournoyant, avec de graves ponctuations comme dans le titre précédent, ce sera l'une des marques de cette musique qui prend son temps pour escalader le ciel, à coup de boucles amples délicatement illuminées par des triturations électroniques vraiment pensées pour se fondre dans les lacis des cordes suaves. Comment ne pas fondre dans ces envolées de plus en plus éthérées ?

  À partir de "Phosphorescence" (titre 3), le tissu de variations qui sous-tend le disque crée une familiarité, favorise une osmose atmosphérique avec cet univers nébuleux, contemplatif, d'un lyrisme n'ayant pas peur d'une certaine emphase dramatique. "Between Us" (titre 4),  est gravement scandé par le violoncelle qui se laisse emporter dans une danse langoureuse, un émouvant frémissement. Les boucles minimalistes de "Drifters And Dreamers" évoquent des milieux liquides propices aux rêves. Sur un fond changeant, velouté, légèrement bourdonnant, les cordes dessinent de fines arabesques, donnant à la pièce une apparence arachnéenne. "Surrounded By You"(titre 6) chante une ivresse folle, nous enveloppe dans ses spirales en crescendo, avant une retombée de glissements mélancoliques. S'il est un nocturne, "Midnight Shadow" semble pétri de rêves féériques : comme un carrousel un peu caché sous la pleine lune, qui tourne et tourne encore, qui tournera toujours, étourdissant et irréel...Reprenant un thème de "Incandescence", "Devotion" (titre 8) déploie des ramifications langoureuses, ô délices envoûtantes !

Pianos au premier plan du très trouble titre éponyme (titre 9), marqué par des tessitures électroniques envahissantes : une marche lente nous conduit vers des abysses douteuses, insidieuses. L'inquiétude s'amplifie encore avec "Dream Of What Was" (titre 10), le violon tournoyant de "Incandescence" revient, mais parasité par des matières sombres, des engourdissements, des étouffements. La tension monte dans un ciel devenu opaque : l'ultime sursaut de ce qui fut, ligoté dans une nostalgie épaisse. Le disque se referme avec un retour au premier titre : l'éternel retour, si l'on veut, la prise de distance. Les pianos réverbérés donnent à la pièce l'allure d'une composition d'Harold Budd, parmi ses plus hallucinées, grandiosement noire. C'est une fin magnifique !

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Le post-rock est mort ? Peu importe s'il nous donne cette musique sublime, tour à tour illuminée et sombre. 

 

Paru en avril (ou juin) 2025 chez Constellation Records (Montréal, Québec) / 11 plages / 38 minutes environ

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Publié le 26 Août 2025

Mark Molnar - Exo

[À propos du compositeur et du disque]

    Pilier de la scène musicale d'Ottawa depuis plus de deux décennies, Mark Molnar se distingue par son éclectisme et son indépendance. Traversant à peu près tous les styles, depuis le classicisme contemporain jusqu'à la musique industrielle et bruitiste, cet instrumentiste à cordes qui a étudié la microtonalité avec James Tennay s'implique dans de nombreux projets, et dirige sa propre maison de disque d'avant-garde, Black Bough Records.

   Pour son premier disque chez Constellation, Mark Molnar joue de tous les instruments (violons, altos, violoncelles, contrebasse, harpe, piano, voix, synthétiseurs MS20 et Strega) et a procédé lui-même à l'enregistrement. Précédée d'une pochette impressionnante créée par le photographe britannique Ed AllenExo se présente comme une suite de cinq pièces résolument...en dehors !

Mark Molnar par © Adrián Morillo

Mark Molnar par © Adrián Morillo

[L'impression des oreilles]

Aux Seuils somptueux de l'Étrangeté...

Dès la première pièce, "Sub Luna", une série d’amples vagues impose un univers dense, tissé de piano, de harpes, de cordes, en retombées majestueuses. Les sons cristallins de la harpe déposent un semis étoilé dans les draperies graves et moelleuses des cordes. La musique de Mark Molnar est océanique, entre ambiante sombre et néo ou post-classicisme austère. « Terre Sacer » nous plonge dans un univers glauque, hanté par une boucle lugubre, à la lenteur inquiétante. On se dit que Mark Molnar est un maître de l’Étrange, qu’il peint avec des cordes fastueuses une ode noire au naufrage absolu, dans la lignée de The Sinking of the Titanic de Gavin Bryars. La beauté des arrangements se développe sur un fond mouvant à la texture proche de l’orgue, on penserait presque à Mysterious Semblance at the Strand of Nightmares de Tangerine Dream, puis une corde monte au firmament une plainte répétée sur un bercement obstiné de cordes et de piano, le temps s’est figé, une voix erre dans les nuées, les nappes semblent immatérielles et se croisent avant un ultime crescendo bouleversant. Une splendeur !

Fastes gothiques d'outre-mondes...   

Le triptyque « pallida Mors » (Mort pâle) occupe le reste du disque. Le début dissonant et comme déconstruit de « Disquiet » est peu à peu incorporé dans un mouvement de cordes sonnant comme de l’orgue. De la pure ambiante sombre tapissée de bourdons et de poussières d’un autre monde : une atmosphère dramatique et funèbre de roman noir ! La seconde partie, « Aporia » semble bafouiller, à demi-paralysée par des forces inconnues qui bousculent piano, harpes et cordes les uns contre les autres en débris harmoniques fracassés, survivant au-dessus de respirations sourdes, suffoquées. La dernière partie, « Patior », s’ouvre sur un émouvant dialogue diaphane ralenti entre la harpe et le piano, suspendus au milieu du vide, avant que ne se déchaînent des vagues puissantes comme dans une vaste église soudain ouverte sur les cieux. Il y a là un lyrisme un peu fou, tempéré par la remontée de notes graves de piano, quelque chose de fêlé, encore vêtu d’abysses : le temps d’une méditation minimaliste sur la pâle mort du titre, le glas insistant d’un monastère perdu dans des forêts fossilisées. Autre grand moment de ce disque qui n’a pas peur du Sublime !

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Un disque d'ambiante de chambre sombre et grandiose somptueusement orchestrée pour basculer dans le hors-là...

Paru début juin 2025 chez Constellation (Montréal, Québec) / 5 plages / 37 minutes environ

Pour aller plus loin

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Publié le 1 Août 2025

Phillip Schroeder (3) - Radiance Within

[À propos du disque et du compositeur]

   Pour des données biographiques sur Phillip Schroeder, pianiste et compositeur américain auquel j'ai déjà consacré deux articles, je renvoie au premier Phillip Schroeder (1) : nuance, mystère et grâce Avec ce disque, Phillip Schroeder confirme son aisance dans la musique de chambre. Certes le piano reste son instrument de prédilection, mais à côté de trois pièces pour piano (dont une pour piano avec préparations), on trouve deux compositions pour piano et violon, une pour violon seul, et une autre pour violon électrique à 5 cordes, piano prépar et gongs.

Phillip Schroeder : piano (1-2-4-5-6-7 / Margaret Jones : violons (1-3-7) / Alan Zimmerman : gongs (7)

[L'impression des oreilles]

L'éveil à la Merveille tranquille...

   Rien de tapageur ou de fracassant dans ces sept pièces sous le signe d'un immense apaisement. La pièce éponyme, en ouverture, donne le ton. Un duo piano et violon, tout en échappées délicatement mélancoliques, nimbées d'une lumière intérieure, comme l'annonce le titre. À certains moments, le piano se tait, il écoute le violon dérouler ses mélodieuses notes prolongées, ses inflexions suaves. Sinon, il souligne d'un frais friselis le violon éperdu de langueur. Cette pièce est un îlot de quiétude, de grâce exquise. 

   "An Awakening", pour piano avec préparations, gravite autour d'une note répétée, prolongée d'échos bourdonnants, de frissonnements des cordes, avec des esquisses mélodiques d'un calme magnifique. C'est l'éveil à un monde de rayonnements intérieurs, une joie ineffable devant le Mystère...

   "Avian Fields" (titre 3) pour violon solo surprend Phillip Schroeder ailleurs que dans le domaine de son cher piano. Aussi à l'aise dans l'écriture pour le violon, il signe une pièce intrigante, broderie de chants d'oiseaux saisis dans leur pureté, posés sur une trame de silence. Trilles, pizzicati, roulades, trémoussements, gloussements, émaillent ce récital limpide, volontiers curieusement minimaliste à sa manière dépouillée, répétitive. Suit une composition pour piano solo typiquement schroederienne, "Being in Wonder", l'égrènement de quelques notes comme des virgules répétées, de légères éclaboussures transparentes, vibrantes. Comme des suspensions de lumières qui reluisent doucement, une méditation peu à peu envahie par les résonances, les harmoniques avant la dernière gerbe qui se perd dans la merveille ! Le "Nocturne" pour piano et violon (titre 5) constitue la clé de voûte de ces sept compositions. Le piano, dans les médiums et les graves, fournit un noble contrepoint au violon frémissant, tout en glissements et caresses mélodieuses semi extatiques. La pièce avance majestueusement au bord de tremolos qui m'ont fait penser parfois à la musique de Gavin Bryars. Ce lyrisme splendide est un modèle de retenue pudique, d'équilibre illuminant.

   "Stillness at Night" (titre 6), pour piano solo, ce pourrait être l'art poétique de Phillip Schroeder : la lente éclosion des notes, les remontées graves dans un temps distendu, purgé de tout accident. Puis une mélancolie discrète, véritable économie de l'émotion, transcendée par une attention aiguë à la beauté des sons qui se propagent dans l'épaisseur du silence.

   Le disque se termine avec le très étonnant "Shed the Pedestrian", pour violon électrique à cinq cordes, piano préparé et gongs. Les gongs donnent à la pièce une évidente coloration extrême-orientale, vite neutralisée par le violon, et  à peine dépaysée par le piano préparé camouflé en percussion un brin métronomique. On dirait une marche, un rituel intemporel, que rien ne saurait arrêter dans son avancée gentiment implacable, malicieuse du côté du violon en liberté désinvolte sur les rails des graves et des résonances des deux autres instruments.

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Un disque magnifique pour déguster la paix des soirs et des nuits.

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Passage à travers un rêve...

 À noter la réédition par Neuma Records de Passage Through a Dream, initialement paru en 2011 chez Innova Recordings. Flûte, soprano, accordéon, vibraphone, harpe, clarinette et basse clarinette, euphonium, et Phillip Shroeder lui-même au piano...et à la basse électrique. Superbe disque, aux textures étoffées, moirées par l'usage de répétitions en canon traitées par délai numérique. 

Paru fin juin 2025 chez Neuma Records (Saint-Paul, Minnesota) / 7 plages / 59 minutes environ

Pour aller plus loin

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