musiques contemporaines - experimentales

Publié le 21 Juillet 2026

Futuro Ancestrale (Giuseppe Doronzo, Yannis Kyriakides, Andy Moor, Franck Rosaly) - Elsewhen

   Futuro Ancestrale, c'est la rencontre entre le saxophoniste et multi-instrumentiste italien Giuseppe Doronzo, installé à Amsterdam, et les cofondateurs du label Unsounds Andy Moor (guitare électrique) et Yannis Kyriakides (électronique en direct, échantillonnage), avec le renfort du batteur portoricain - américain Frank Rosaly. Elsewhen est le deuxième disque du groupe, dont le nom même annonce la volonté de célébrer les musiques anciennes en les confrontant aux nouvelles musiques, y compris électroniques. Autrement dit, on s'attend à un disque sous haute tension, entre musiques du monde, free jazz et musique contemporaine, le tout avec une bonne dose d'improvisation ! Des instruments traditionnels chinois, tchadiens, albanais, côtoient l'électronique.

 

   

   Sur le premier titre, "Eye of the Hurricane" (L'Œil du cyclone), Giuseppe Doronzo joue du hulusi, sorte de flûte chinoise composée de trois tubes percés de trous sortant d'une calebasse, dont le son rappelle celui de la clarinette. Sa douceur contraste avec la guitare électrique d'Andy, aux sons métalliques, écorchés. La mélodie sinueuse est emportée dans un rythme blues-rock bien lourd, de plus en plus chargé de décharges rageuses, enflammées. De quoi réveiller l'été engourdi de chaleur !

   La cyla dyjare, double flûte albanaise, se pose sur un socle de  gestes percussifs erratiques dans "Ghostline" (Ligne fantôme). Musique bucolique revisitée, bousculée, d'un berger hanté par des esprits manifestement frappeurs, jappeurs ! Des textures électroniques feutrées, râpeuses, rêveuses, s'immiscent entre les hoquets, soubresauts de la batterie, de la flûte, de cette pièce fantasque, apaisée sur la fin. 

   Le troisième titre, "Scindone", prend son nom d'une ancestrale prière païenne des Pouilles, murmurée par les paysans au soleil avant d'entrer dans les champs. Jolie pièce à l'introduction chorale chantée en italien (ou/et dialecte ?) sur un frottis percussif, elle se développe ensuite librement en nuages de saxophone, étincelles de guitare, presque irréelle. Une atmosphère magique, méditative, se dégage de ses volutes harmonieuses tapissées de textures étranges concoctées par Yannis Kyriakides.

  "Elsewhen" sonne comme une cérémonie secrète : pièce plus nettement contemporaine, elle se tisse sur une ligne resserrée, lacérée de guitare, de saxophone très free, de batterie attentive et frémissante, sur un fond bourdonnant de basses.  Le saxophone sur "Blind Needle" se débat entouré de sons troubles, comme s'il était, justement, pris dans une aiguille à chas borgne (beautés de la traduction, quand même !). Toutes les textures sont déchirées, le saxophone craque les tissus vers la sortie... "Saturno" (titre 6) est un bouillonnement autour de la guitare déchaînée et du saxophone halluciné, la batterie ponctuant ce pandémonium de fourberies sonores que "Underrun" prolonge de plaintes de saxophone et d'une mixture de guitare enflammée en longue pulsation, avant une pause méditative hantée par les sons d'ailleurs de Yannis Kyriakides.

   Sur "Faló"(cheval, en hongrois ???), Giuseppe Doronzo enfourche le kakaki, une trompe de trois ou quatre mètres de long utilisée en Afrique lors de cérémonies officielles et de rituels, ici le rite nocturne de passage de l'hiver au printemps. L'impressionnante sonnerie est entourée de sons comme d'insectes, devient danse, avec retour du saxophone affolé, sur un mur électronique qui dépayse la cavalcade trépidante, trépignante, achevée par la guitare implacable.

   Le dernier titre est pour moi le plus beau, plus épuré, plus dans la lignée des compositions de Yannis, même si le morceau est crédité à Giuseppe, ce qui montre bien l'étroite parenté musicale entre ces hommes. "Driftlight", oui, une lumière dérivante, éclairs de guitare, quelques notes de piano, coups de gong, dans une atmosphère d'orage latent, quand tout prend du relief, le saxophone se faufilant dans cette avancée magnétique, suspendue, cymbales frottées sous le saxo parti dans les aigus, la guitare au plus proche de froissements métalliques, bruit de sonnailles sur la fin du titre, extatique, recueillie...

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   Un disque turbulent, entre magie et extase, où les musiques traditionnelles sont emportées dans le tourbillon d'un mélange détonnant de free jazz et de musiques contemporaines inventives.

Paru en juin 2026 chez Unsounds Records / Tora Records (Amsterdam, Pays-Bas) / 9 plages / 46 minutes environ

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Publié le 8 Juillet 2026

XKatedral Anthology Series III

Une anthologie des musiques à évolution lente fondées sur le timbre

    Le premier volume de cette compilation est sorti en avril 2022, le second fin juin 2023. Comme toute anthologie, on s'attendrait à y trouver une qualité inégale. mais c'est de très haute tenue (il ne faut jamais généraliser...). Je vais tenter de ne pas être trop technique...

   Ce troisième volume contient des pièces vraiment magistrales, notamment la première, "My Falling Sinks" de la compositrice et organiste américaine Kali Malone (née en 1994), pour orgue en intonation juste, violoncelle et guitare électrique, interprétée par Lucy Railton et l'excellent Stephen O'Malley.

    "Empyrean Flare"  de Maria W. Horn, compositrice suédoise née en 1989, atteint une grandeur cosmique -- éclat empyréen est la traduction du titre, ne l'oublions pas, par glissandi, saturation de bande analogique et oscillateurs Supersaw. "Tesselation" du suédois David Granström (né en 1987) est construit à partir de boucles de bandes synthétisées et figées. La pièce explore un espace immense entre des mondes antithétiques, l'un tout en glissements, vagues irisées, l'autre en grincements, poussières et chocs percussifs sourds. "Smoking Mother" (piste 5) de Stephen O'Malley, créé pour un spectacle inspiré par l'œuvre de Robert Walser, puise dans les œuvres de Zia Mohiuddin Dagar, Krzysztof Penderecki et Popol Vyuh pour atteindre un minimalisme extatique.

   La composition suivante, "Att böja själarna" (Pour plier les âmes) de Mats Erlandsson, compositeur de musique électroacoustique et artiste sonore suédois né en 1985, est également une pièce superbe, juxtaposition de gerbes bruissantes et flamboyantes sur un fond de bourdons granuleux, striés, ondulés et de frappes percussives aux longues résonances.

  Ce volume III termine en beauté avec "Fault Lines" (Lignes de faille) de Daniel M Karlsson, un compositeur suédois intéressé par  la texture et le timbre. Composée à l'aide de méthodes génératives (créées par un système ou/et des algorithmes), la pièce est presque un immense glissendo de textures synthétiques et de voix humaines en évolution lente. Le résultat est confondant, les voix par moments donnant l'impression de venir d'outre-tombe tandis que les textures semblent se tordre, moirées, comme issues d'un au-delà transcendant.

Volumes I et II : à écouter absolument !

 

 

 

 

 

 

   On y retrouve quelques-uns des compositeurs du dernier volume : Kali Malone, Daniel M Karlsson -- prodigieux "Shipwrecks" (titre 6), sur le I, Kali Malone encore, Mats Erlandsson et Maria W Horn [le splendide "Dies Irae (live)" ] sur le II. Mais on en entend d'autres, comme Isak Edberg avec "Lamé" (titre 3 / Volume I) ;  Marta Forsberg explorant comme le précédent la richesse harmonique des timbres de l'orgue baroque de l'église Tyska de Stockholm sur "Disquiet (Heart)" (titre 2 / Volume I) ; le très étonnant "Glory" (titre 5 / Volume I) de Caterina Barbieri et Kali Malone, pour deux guitares électriques ; Jessica Ekomane pour "First Light" (titre 2 / Volume II), superposition de textures synthétiques dans un flux mouvant sonnant presque comme de la musique orientale ; Wilma Hultén pour "Inertia" (titre 5 / Volume II), pièce synthétique somptueuse se gonflant et dégonflant, incrustée d'esquisses délicates, raffinées...

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  Une anthologie remarquable pour découvrir ces musiques "timbrales" post-minimalistes.

Paru fin mai 2026 chez XKatedral (Stockholm, Suède) / 7 plages / 1 Heure et 7 minutes environ

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Publié le 20 Juin 2026

Federico Perotti - Quadro

   Voici le disque que j'évoquais dans mon article précédent. Federico Perotti est compositeur, organiste, apparemment titulaire de l'orgue Fachetti-Lanzi de la Basilique de San Sisto à Piacenza, un orgue en place depuis 1545, donc qui assista, si l'on peut dire, à l'enlèvement de la Madonna Sistina de Raphaël, destinée à orner le retable du maître-autel de l'église. En effet, la toile, la dernière des Madones terminée par les propres mains du maître, fut vendue à Auguste III de Saxe qui l'exposa dans sa collection à Dresde, où elle restée après quelques vicissitudes. Federico Perotti dit avoir conçu son disque comme l'histoire de cette absence, puisque sans elle la basilique reste incomplète, la copie de Giuseppe Nogari ne la comblant pas. S'interrogeant sur ce que serait l'église Saint-Sixte si la toile de Raphaël s'y trouvait encore, avec évidemment le surcroît de célébrité touristique pour Piacenza (Plaisance), il a forgé un programme entrelaçant ses propres compositions avec celles de plusieurs compositeurs des XVIe et XIIe siècles actifs dans la région. Quant à l'orgue, des commandes manuelles permettent à Perotti de moduler la hauteur des notes, ce qui enrichit ses propres compositions.

Très belle photographie du compositeur Federico Perotti

Très belle photographie du compositeur Federico Perotti

   Le disque commence et se termine avec deux pièces d'un compositeur et organiste originaire de Piacenza, Claudio Maria Veggio  (vers 1504 - vers 1553), "La Fugitiva", éclatante et colorée, comme dialoguée plaisamment, et "Donna, per Dio vi giuro", recueillie comme une prière. Deux pièces de Girolamo Frescobaldi (1583 - 1643), en 5 et 9, témoignent de la splendeur de l'écriture pour orgue du dix-septième siècle. La "Toccata seconda" passe de la flamboyance initiale à une intériorité méditative pour revenir à un finale plus grandiose, tandis que la "Partite sopra Passacagli" semble une danse lente ornée de variations tournoyantes. Outre ces deux "témoins" possibles de la présence de la Madonna de Raphaël, Perotti intercale avec ses propres œuvres deux toccatas de Michelangelo Rossi (vers 1602 - 1656). La majestueuse VII (piste 3) étonne par ses ruptures de hauteur, des cassures intérieures qui déclenchent presque des glissendos ligétiens au bord de la dissonance ! La XII (piste 7) alterne bousculades facétieuses et envolées apparemment plus sérieuses, comme une série de roucoulades qui viennent buter sur une partie centrale méditative, s'enfonçant dans des graves descendants avant de retrouver une joie sommée par un bref grand jeu.

   J'en arrive aux cinq Toccatas Sistine composées entre 2017 et 2025 par Federico Perotti (pistes 2- 4 - 6 - 8 - 10). les trois premières sont consacrées à la Basilique, nous dit le compositeur, à sa lumière, sa forme, son parfum. Ce qui frappe dans l'écriture contemporaine, c'est la place pris par les répétitions, le développement d'une composition à partir de motifs, de boucles. La I prolifère sur un socle qui semble immobile. Pas de grands mouvements vers le haut et le bas, pour finir par une modestie balbutiante. La II joue de notes longuement tenues. Les résonances y sont le liant d'un bourdonnement dont se détachent à peine des notes plus claires : on monte un escalier aux marches basses, peu marquées, on suspend sa respiration pour saisir quelques fêlures lumineuses. Il y a là une retenue, le refus du solennel au profit du mystère des durées imbriquées, la recherche du cœur enfoui dans la trame du son, dans les vibrations envahissantes. C'est une pièce superbe !

    La III paraît brouillonne, tout en tâtonnements, insaisissable, mais, installée elle aussi sur un socle de boucles, on croit presque entendre des chants d'oiseaux. C'est le chant déjà fracturé qui précède le drame de l'enlèvement du tableau, rendu par l'expirante Toccata Sistina IV, dont les timbres vacillent en un ballet funèbre lamentable, et pourtant d'une tristesse somptueuse tant l'orgue dérape alors dans des corridors aux beautés fragiles, bouleversantes, lentement remuantes, aux allures d'un lamento - j'avais écrit "lamentable", de la même racine, à la Arvo Pärt. C'est un autre moment miraculeux de ce disque qui finit par nous envoûter. "Toccata Sistina V", qui "traduirait" tout ce qui s'est déroulé depuis la vente de la toile, s'envole dans les aigus, piaffante et intrigante. De la musique d'orgue post-minimaliste, fracturée sur une base de tremolos agglomérés et continués avant que ne s'élève  un chant interrogatif, répétitif, aux lumières changeantes. Décidément, Federico Perotti ne cesse de nous surprendre. Il s'approprie en 11 un madrigal de Claudio Monteverdi, "Lamento della ninfa", ramené à son squelette expressif parsemé de quasi dissonances, étonnante chanson d'amour perdu...

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  Federico Perotti réussit un disque d'orgue peu commun qui rend hommage à certains compositeurs italiens des XVI et XVIIe siècles tout en tissant avec ses propres compositions l'histoire de l'absence d'une toile de Raphaël. Le cycle de ses cinq toccatas personnelles fait de l'orgue historique de la basilique de Piacenza un  magnifique rival des modernes synthétiseurs ou claviers numériques.

Paru fin mai 2026 chez Feral Note (Berlin, Allemagne) / 12 plages / 1 heure et deux minutes environ

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Publié le 19 Juin 2026

Petites considérations intempestives sur la musique par grosse chaleur !

   Depuis deux jours, j'annihile, j'efface, je détruis à tour de bras des fichiers musicaux. Même des musiciens déjà chroniqués ici finissent à la poubelle. Tout me paraît fade, lourd, ennuyeux, et surtout d'un compliqué ! Trop de musiques sont encombrées de prétentions théoriques ou d'un dogmatisme qui étouffe le sensible. Ils sont trop intelligents; leur intellect les étouffe, on n'entend plus que leur intelligence, séchée sur pied, dés-incarnée. Ce sont squelettes musicaux, oripeaux d'expérimentations. J'ai lâché le mot : expérimentations, musique expérimentale. Non pas que je vomisse cette "catégorie" - inconsistante et disparate fourre-tout, très présente dans mes articles, mais elle produit aussi des monstres. Trop de raison, en musique, tue la musique ! La musique a besoin d'un feu, d'un feu intérieur, pour ravir nos âmes. Aussi la virtuosité, la maîtrise académique ou traditionnelle, car c'est aussi bien vrai des musiques orientales, ne sont-ils absolument pas garants de la production d'une émotion perçue par l'auditeur. Sans doute la rigueur mathématique du langage musical, l'emploi d'algorithmes sont-ils séduisants pour les experts, les musicologues, sans nécessairement aboutir à une musique vivante. À l'écoute de ces pièces laborieuses que j'écartais après de réels efforts d'écoute - je tiens à le préciser -, fruits de recherche et d'une volonté d'expérimentation, je restais de marbre. « efforts d'écoute » : quelle horreur je viens d'écrire, mais c'est bien cela le problème ! J'aime m'abandonner à une musique, être emporté, ravi au sens fort du terme, et non faire des efforts. Bien sûr, il m'arrive régulièrement de n'être ravi qu'à la seconde, troisième ou quatrième écoute, mais quelque chose m'avait alors déjà retenu, une étincelle dans le fagot des notes et des mesures, qui m'avait conduit à mettre en réserve les pièces entendues. J'ai l'impression que nombre de musiques sont mortes-nées, étouffées sous les certificats d'excellence, les intentions, les prétentions à l'exploration à tout prix, En musique, chaque fois qu'« exploration » signifie recherche forcenée d'une voie à ouvrir, on peut craindre que se glisse quelque chose de factice dans la composition, qui empêche la musique d'être vraie. Qu'est-ce qu'une musique vraie, me direz-vous ? Une musique qui trouve sa voie sans la chercher, parce qu'elle correspond à un besoin intérieur, à un ressenti du musicien. Alors seulement, elle est communication, vecteur émouvant entre le compositeur, ses interprètes et son public. Il n'est pas mauvais de rappeler ce que certains considèrent avec une moue condescendante comme des truismes, parce qu'au fond d'eux-mêmes, ils ont peur de leur humanité, qu'ils tentent de recouvrir sous des tonnes de matériel, un fatras de logiciels et des notes d'intentions blindées. Et ces derniers jours, j'avais l'impression de rencontrer des applications théoriques, sans doute brillantes, qui ne me disaient RIEN, comme on dit si bien. J'ai repris confiance en prenant dans mes piles de disques personnels, un disque de piano. Il n'avait rien d'expérimental dans son discours. Il s'inscrivait dans une lignée, celle d'Henri Dutilleux et de Gÿorgy Ligeti. C'était les études pour piano de Karol Beffa, publiées en 2018 par la maison de disques Ad Vitam, interprétées par Tristan Pfaff. Vous allez me dire que, du côté académique, c'était brillantissime, aussi bien chez le compositeur que chez le pianiste, que la virtuosité nécessitait une technique éblouissante. Dès la première nouvelle écoute, pourtant, tout cela ne rentrait pas en ligne de compte. On entendait le feu parcourir la musique, les émotions circuler. Cette musique était vivante, radieuse. Dans ses plis, le lyrisme donnait à entendre des êtres humains. Il y avait du mystère, des ombres, du silence, oui, du silence, et tout cela par-delà les mots et les discours, les écoles et les théories. Comme c'était bon de se baigner dans cette source fraîche ! Je reprenais pied...je finirais bien par trouver dans les productions d'aujourd'hui des filons précieux.

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Ce matin, d'ailleurs, parmi ce que m'envoient attachés de presse, maisons de disques et musiciens, je me suis agrippé à un disque d'orgue. Il fera l'objet de mon prochain article. Je n'en dis pas plus ! Et ce sera parfaitement INACTUEL !!!

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  En écoute, l'étude N°7 de Karol Beffa [La musique dite classique ne rentre pas dans le cadre de ce blog, dans la mesure où des revues spécialisées couvrent bien ce secteur, sauf exception. Je m'autorise des exceptions, surtout quand il s'agit aussi de musiques contemporaines, la frontière entre les deux étant flottante. ] Il faut savoir flâner, oublier les cadres...

Image végétale de la musique de Karol Beffa ? Photographie © Dionys Della Luce

Image végétale de la musique de Karol Beffa ? Photographie © Dionys Della Luce

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Publié le 13 Juin 2026

Kreng - Wormhole

   Brièvement mentionné à la fin d'un article consacré à Devolving Trust de Svarte Greiner, le musicien belge Pepijn Caudron, alias Kreng, revient en force avec son nouvel album Wormhole. Chez lui, la musique, le théâtre, le cinéma sont intimement liés. Il a joué dans de nombreuses pièces, s'est associé à la compagnie belge de théâtre d'horreur surréaliste Abattoir fermé pour laquelle il a composé plus de trente musiques. Son attrait pour l'horreur et les musiques sombres n'a pas manqué d'attirer l'attention du musicien Erik K Skodvin, qui dirige aussi la maison de disques Miasmah. Il en est résulté par exemple les disques L'Autopsie phénoménale de Dieu (déjà le titre, quel titre !) en 2009 et Grimoire en 2011. Mêlant instruments acoustiques, échantillons divers et électronique, Kreng se situe à la confluence d'une musique contemporaine expérimentale et d'une ambiante sombre.

Kreng (Pepijn Caudron)

Kreng (Pepijn Caudron)

   Kreng, c'est une expérience de dépaysement, une allée dans l'Étrange. Les cordes, ici, répondent à des configurations sonores monstrueuses. Le piano, dans "You are here", vous assigne une place au milieu de l'horreur inconnaissable. Ne cherchez pas à vous échapper ! Cette musique millimétrée est une toile d'angoisse dans laquelle viennent se prendre des voix, parfois.

    "Cepheide" (titre 3) chante une étoile géante variable : le violoncelle se meut dans un espace immense peuplé d'échos, de trajectoires frissonnantes que ponctue un piano feutré, mystérieux. Rarement on aura entendu une telle musique, de science-fiction si l'on veut. Une musique raréfiée, ramenée à son pouvoir hypnotique, au plus proche d'une transe énigmatique, à la beauté tranchante. " To Yield" (titre 5), ce serait le moment de céder, c'est-à-dire de s'abandonner aux fastes sombres de ces naufrages sidéraux. "Entropy" dérive insidieusement vers des chœurs à la Arvo Pärt, avec un saxophone  faussement réconfortant en contrepoint. Avec "Vacuum" (titre 7), on revient au cœur de ce trou de ver, les cordes inquiétantes ou librement lyriques, le piano toujours affilé : Kreng nous donne une musique contemporaine riche en surgissements tumultueux pour film surréel. "Donker" (titre 8, Sombre) déploie une palette quasi expressionniste parcourue de pulsations sauvages pour un rituel infernal, l'accouchement d'un chaos de gémissements depuis longtemps en germe. C'est le sommet de ce disque sculpté à même les frayeurs innommables, digne prolongement musical des récits de Lovecraft.

   "Altar" (titre 9) condense l'obscène en chants mirobolants, en avancées de blocs noirs sertis de bourdons : du Debussy détourné de tous les faunes pour une adoration veloutée, à se perdre...Le piano conclut dans une "Gymnopédie" dépouillée, bel hommage à Satie, peut-être celui de Le Fils de l'étoile, cette pièce pour piano en trois actes, écrite pour la pièce éponyme de Joseph Péladan : la trou de ver dans le réalisme ? Ou une manière de revenir des espaces effrayants et inhumains...

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  Une plongée dans des espaces inquiétants, à la sombre beauté.

Paru début mai 2026 chez Miasmah Recordings (Berlin, Allemagne) / 10 plages / 44 minutes environ

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Publié le 1 Juin 2026

Francis Heery - Garry Kasparov vs Deep Blue
Des échecs à la musique...

   La présentation de l'album m'avait laissé dubitatif, méfiant : encore une intrusion technologique dans la musique ! Certes, je n'oublie pas qu'elle était considérée par Pythagore comme une science mathématique, et qu'aujourd'hui logiciels numériques, algorithmes, déferlent sur Euterpe au point de sembler renvoyer au placard les vieilles méthodes de composition fondées sur l'inspiration, l'intuition, l'artisanat. De quoi s'agit-il ? L'improvisateur, compositeur et artiste sonore irlandais Francis Heery, dont la musique s'inspire de la science-fiction, des philosophies occultes et de la bio-esthétique, retrace dans cet album Garry Kasparov vs Deep Blue les coups joués lors du match revanche de 1997 entre le champion d'échecs Garry Kasparov et l'ordinateur Deep Blue de la firme IBM. Je ne sais pas comment il convient d'interpréter le choix du match revanche, perdu par le Russe : apologie de la technologie ou cri d'alarme. Toujours est-il que le compositeur, nous dit-on, a noté les coups à la main sur papier (!!!), puis composé à partir des données ainsi rassemblées grâce à une sorte « d'algorithme (biologique) à l'ancienne », souligne-t-il malicieusement. Ce qui compte, c'est le résultat, et le résultat, c'est sa présence dans ces colonnes !

Francis Heery / Photographie © Youngjun Kim

Francis Heery / Photographie © Youngjun Kim

   Ivresses électroniques

   Très vite, avec ce disque, j'ai perdu pied, complètement absorbé, fasciné par l'alternance entre les poussées montantes électroniques et les échappées dansantes de notes, esquissant des figures insaisissables. Je renonce à distinguer les six parties, quatre autour de dix minutes, une autour de huit et la dernière autour de quatre. C'est un brouillard qui monte, une fantasmagorie aux fleurissements baroques en fin de "Game 1". J'ai oublié les échecs, et toute la présentation. Il y a une musique, fabuleuse, et belle, qui vous reprend partie après partie. Une gigantesque partie de cache-cache avec les Mystères tapis au cœur des entrelacs, dans les sources glissantes des traînées électroniques. J'ai pensé parfois aux œuvres de Costin Miereanu, dont la republication fut l'un des événements discographiques majeurs de 2025. Comme chez Miereanu, l''électronique n'est ni effrayante ni machinique : elle est l'élégance même dans ses surgissements, ses répétitions, ses ondulations, ses courbes et contre-courbes d'une grâce sensuelle. "Game 3" est une succession de vagues chaleureuses, miroitantes, accompagnée de micro bousculements quasi aériens. Comment ne pas être sous le charme de cette musique d'une légèreté illuminante, grisante ? Chaque partie semble un labyrinthe aux facettes et couloirs évanescents, renaissants, qui se désagrège en bulles fantasques, se perdant dans une irréalité hypnotique, où le même et l'autre s'échangent dans un vertige fabuleux...

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  Francis Heery signe un album de musique électronique d'une beauté diaphane irrésistiblement ensorceleuse.

Paru le 8 mai 2026 chez Flaming Pines (Londres, Royaume-Uni) / 6 plages / 44 minutes environ

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Publié le 21 Mai 2026

ZÖJ - May The Devil's Ear Be Deaf

  À nouveau ZÖJ...Après Fil O Fenjoon (2023) et Give Water to Birds (2025), voici May The Devil's Ear Be Deaf, dont le titre vient d'un poème persan : c'est une phrase pour conjurer l'envie et le mauvais sort lorsque l'on prononce à voix haute quelque chose de beau ou porteur d'espoir. Leur musique se veut un acte de résistance, un. refus de laisser la peur étouffer la création.

Rappel : Zöj est le duo formé depuis 2016 par Gelareh Pour, musicienne iranienne primée pour ses interprétations au kâmanche (vièle à pique traditionnelle, instrument à cordes frottées), qu'elle a étudié depuis l'âge de sept ans, et le musicien australien Brian O'Dwyer, à la batterie. Et Gelareh chante, chante...

Enregistré en direct, sans superposition, l'album explore les thèmes du déclin, du désir, du rêve et du silence. Les poèmes, dont je n'ai malheureusement pas les textes, disent notamment la crainte que la beauté elle-même n'invite à la destruction...

Quatre hymnes brûlants à la VIE...

   "Termites", le premier titre, est comme une longue incantation où le chant envoûtant, démultiplié, de Gelareh Pour plane sur les percussions minimales de Brian O'Dwyer. Sans comprendre les paroles, on se laisse emporter par ce Verbe de déploration somptueuse et de désir ardent, cette voix de rêve qui peut s'envoler vers des ailleurs sublimes en quelques instants...

   Après un tel début, "Desert Motreb" surprend par son aridité crissante, le kâmanche dansant dans les aigus une transe répétitive que les percussions tirent peu à peu vers une mélodie qu'elles cernent d'un grondement tellurique. Sur ce double fond bourdonnant et crissant, le kâmanche s'élance, étincelant, il illumine de ses éclairs fulgurants l'orage percussif épaissi pour une hallucinante montée  dans une tourmente fabuleuse, comme une tempête de sable d'une violence inouïe !

    "Woe to the Ear" (Malheur à l'oreille) serait une ensorcelante imprécation instrumentale, commencée dans des marmonnements, continuée par des minaudages glissants. Puis la voix surgit, chaude et véhémente, insinuante, nimbée d'une infinie nostalgie, tandis que la batterie et le kâmanche créent un arrière-plan bouillonnant, frémissant. La pièce, de plus en plus envahie par des boucles irréelles, semble alors la fumée d'un rêve qui n'en finit plus...

   Le dernier titre, "She Sleeps with Genies" prolonge cette impression de rêve par les inflexions caressantes du kâmanche, le tambourinement percussif. Mais c'est en fait, comme semble le suggérer le titre, l'invasion d'une magie ancestrale venue des Mille et Une Nuits. C'est un chant éperdu, d'une nostalgie poignante, un appel à la Beauté intemporelle. Les cymbales déchaînées, la grosse caisse à son paroxysme, accompagnent la disparition du kâmanche dans un tournoiement vertigineux, comme dans une cérémonie soufie... 

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   Un troisième disque éblouissant par un duo exceptionnel. Batterie et kâmanche enveloppent l'une des plus belles voix du moment d'une sublime musique incandescente.

ZÖJ (Photographie © Andrew McKenzie)

ZÖJ (Photographie © Andrew McKenzie)

Paru début mai 2026 chez Parenthèses Records (Bruxelles, Belgique) / 4 plages / 37 minutes environ.

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Publié le 14 Mai 2026

Magda Mayas - Chant

   Pianiste, compositrice et interprète la berlinoise Magda Mayas explore depuis vingt-cinq ans les possibilités sonores du piano, en jouant aussi bien sur le clavier qu'à l'intérieur de l'instrument, souvent préparé avec des objets et éventuellement amplifié de diverses manières. Chant, composé de trois pièces autour de vingt minutes chacune,  est son deuxième disque chez Unsounds. Il témoigne d'un univers personnel éloigné de celui de pionniers comme John Cage ou, plus près de nous, de Stephen Scott et de son "orchestre" à l'intérieur du piano avec son Bowed Piano Ensemble.

Magda Mayas (sur le site de Roulette, Brooklyn)

Magda Mayas (sur le site de Roulette, Brooklyn)

   Le patient réenchantement du piano inconnu...

   "Embodied", pour piano et objets, a été enregistré en direct au Festival SoundOut de Canberra (Australie) en février 2025. Une note tenue, une seconde lui répond, une troisième feuilletée en écho, la note initiale revient, entourée d'autres parfois plus graves ou feuilletées. Un climat s'installe, d'une immense douceur. Pas de démonstration dans la démarche de Magda Mayas, une recherche de beauté mystérieuse. Le piano se démultiplie, se fait orchestre secret, dans la patience des sons et de leurs résonances. Une voie se fraye parmi les buissons sonores, les éclosions somptueuses. Le piano n'est gamelan que superficiellement, il est aussi bien cloche, bourdon, instrument cérémoniel avant tout, sans fracas. N'oublions pas le titre "Embodied", incarné(e)  c'est un piano incarné, on plonge sous les notes pour découvrir la matérialité trouble des sons, les crissements, grincements, résonances voilées. Magda Mayas débusque l'étrange sans jamais renoncer à la beauté connue du piano dont quelques notes "normales" servent de structure délicatement hypnotique par leurs répétions, leurs boucles. L'étrange se love entre les mailles de la trame. Surgissent des plaintes, comme un lamento déchirant là tout au fond, un embrasement brouillé de vibrations, de frappes glissantes, un combat intérieur de cliquetis absolument fascinant. Et la dernière phase de la pièce est une lente avancée dans une jungle sonore fermement encadrée par la structure minimaliste et foisonnante du piano ordinaire : on y entend des bêtes inconnues tenues en laisse...Extraordinaire ! (un extrait ci-dessous)

   Pour "Halcyon", enregistré à Berlin en juin 2025, la compositrice a installé un petit amplificateur de guitare à l'intérieur du piano. Outre les deux microphones habituels pour enregistré les sons du piano préparé, elle a placé sur certaines cordes un micro de guitare mobile qui, relié à l'amplificateur, permet de produire des notes semblables à celles d'une guitare et d'un larsen. 

   Serait-ce une harpe ? Non, c'est un piano dont les cordes chantent dans une forêt qui s'épaissit. L'halcyon (avec ou sans "h"initial) est dans la mythologie un oiseau de mer fabuleux. La dimension fabuleuse est d'emblée présente dans cette pièce qui mêle résonances électroniques et acoustiques, joue de distorsions, de larsens grinçants. Les notes étirées glissent les unes sur les autres en un tuilage où s'entendent les chants intérieurs d'un piano totalement réinventé. Ce piano-guitare électrifié, amplifié, se déchaîne par paliers de longues résonances, simplement souligné d'une ligne très discontinue de piano-piano (pour ainsi dire !). Curieusement, cet enflammement n'est pas incompatible avec une dimension méditative certaine. L'incandescence, ici, est chant authentiquement sublime.

   Le troisième titre éponyme a été enregistré à la résidence Piano Mill à Queensland (Australie) en juin 2023. Seize piano droits situés dans la résidence ou à l'extérieur ont été utilisés. Magda Mayas intègre l'état très varié de chaque instrument, lié à la dégradation tonale et mécanique engendrée par le temps et l'environnement, à sa démarche. Deux accords différents sur les seize claviers forment la trame de la pièce. Elle y intègre peu à peu des décompositions de ces accords. Les différences de timbres, de résonances, évitent toute monotonie. Après le flamboyant "Halcyon", "Chant" est une pièce paisible, une mosaïque constituée de sortes de carillons plus ou moins désaccordés résonnant dans une éternité intimiste. Insolite élégie, n'est-elle pas, verlainienne,  « L'inflexion des voix claires qui se sont tues » ?

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   Magda Mayas invente de nouveaux chants magnifiques et fascinants pour le piano réinventé.

Paraît le 15 mai 2026 chez Unsounds (Amsterdam, Pays-Bas) / 3 plages / 59 minutes environ

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