Publié le 14 Mai 2026
Pianiste, compositrice et interprète la berlinoise Magda Mayas explore depuis vingt-cinq ans les possibilités sonores du piano, en jouant aussi bien sur le clavier qu'à l'intérieur de l'instrument, souvent préparé avec des objets et éventuellement amplifié de diverses manières. Chant, composé de trois pièces autour de vingt minutes chacune, est son deuxième disque chez Unsounds. Il témoigne d'un univers personnel éloigné de celui de pionniers comme John Cage ou, plus près de nous, de Stephen Scott et de son "orchestre" à l'intérieur du piano avec son Bowed Piano Ensemble.
Le patient réenchantement du piano inconnu...
"Embodied", pour piano et objets, a été enregistré en direct au Festival SoundOut de Canberra (Australie) en février 2025. Une note tenue, une seconde lui répond, une troisième feuilletée en écho, la note initiale revient, entourée d'autres parfois plus graves ou feuilletées. Un climat s'installe, d'une immense douceur. Pas de démonstration dans la démarche de Magda Mayas, une recherche de beauté mystérieuse. Le piano se démultiplie, se fait orchestre secret, dans la patience des sons et de leurs résonances. Une voie se fraye parmi les buissons sonores, les éclosions somptueuses. Le piano n'est gamelan que superficiellement, il est aussi bien cloche, bourdon, instrument cérémoniel avant tout, sans fracas. N'oublions pas le titre "Embodied", incarné(e) c'est un piano incarné, on plonge sous les notes pour découvrir la matérialité trouble des sons, les crissements, grincements, résonances voilées. Magda Mayas débusque l'étrange sans jamais renoncer à la beauté connue du piano dont quelques notes "normales" servent de structure délicatement hypnotique par leurs répétions, leurs boucles. L'étrange se love entre les mailles de la trame. Surgissent des plaintes, comme un lamento déchirant là tout au fond, un embrasement brouillé de vibrations, de frappes glissantes, un combat intérieur de cliquetis absolument fascinant. Et la dernière phase de la pièce est une lente avancée dans une jungle sonore fermement encadrée par la structure minimaliste et foisonnante du piano ordinaire : on y entend des bêtes inconnues tenues en laisse...Extraordinaire ! (un extrait ci-dessous)
Pour "Halcyon", enregistré à Berlin en juin 2025, la compositrice a installé un petit amplificateur de guitare à l'intérieur du piano. Outre les deux microphones habituels pour enregistré les sons du piano préparé, elle a placé sur certaines cordes un micro de guitare mobile qui, relié à l'amplificateur, permet de produire des notes semblables à celles d'une guitare et d'un larsen.
Serait-ce une harpe ? Non, c'est un piano dont les cordes chantent dans une forêt qui s'épaissit. L'halcyon (avec ou sans "h"initial) est dans la mythologie un oiseau de mer fabuleux. La dimension fabuleuse est d'emblée présente dans cette pièce qui mêle résonances électroniques et acoustiques, joue de distorsions, de larsens grinçants. Les notes étirées glissent les unes sur les autres en un tuilage où s'entendent les chants intérieurs d'un piano totalement réinventé. Ce piano-guitare électrifié, amplifié, se déchaîne par paliers de longues résonances, simplement souligné d'une ligne très discontinue de piano-piano (pour ainsi dire !). Curieusement, cet enflammement n'est pas incompatible avec une dimension méditative certaine. L'incandescence, ici, est chant authentiquement sublime.
Le troisième titre éponyme a été enregistré à la résidence Piano Mill à Queensland (Australie) en juin 2023. Seize piano droits situés dans la résidence ou à l'extérieur ont été utilisés. Magda Mayas intègre l'état très varié de chaque instrument, lié à la dégradation tonale et mécanique engendrée par le temps et l'environnement, à sa démarche. Deux accords différents sur les seize claviers forment la trame de la pièce. Elle y intègre peu à peu des décompositions de ces accords. Les différences de timbres, de résonances, évitent toute monotonie. Après le flamboyant "Halcyon", "Chant" est une pièce paisible, une mosaïque constituée de sortes de carillons plus ou moins désaccordés résonnant dans une éternité intimiste. Insolite élégie, n'est-elle pas, verlainienne, « L'inflexion des voix claires qui se sont tues » ?
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Magda Mayas invente de nouveaux chants magnifiques et fascinants pour le piano réinventé.
Paraît le 15 mai 2026 chez Unsounds (Amsterdam, Pays-Bas) / 3 plages / 59 minutes environ
Pour aller plus loin
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