musiques contemporaines - experimentales

Publié le 21 Mai 2012

Duane Pitre - Feel Free

   Duane Pitre propose depuis plusieurs années des compositions pour électronique et ensemble acoustique résolument singulières. D'abord parce qu'il appartient au cercle de musiciens s'intéressant à la microtonalité, et pratiquant d'autres manières d'accorder les instruments comme l'intonation juste utilisée par La MonteYoung, Terry Riley, Michael Harisson. Ensuite parce qu'il écrit pour des formations de chambre à l'instrumentarium varié et inédit. Enfin parce que ses œuvres sont délibérément étirées, jouent sur la durée. Tout pour n'être pas sous les sunlights. Mais tout pour la musique, la meilleure.

   Duane Pitre propose depuis plusieurs années des compositions pour électronique et ensemble acoustique résolument singulières. D'abord parce qu'il appartient au cercle de musiciens s'intéressant à la microtonalité, et pratiquant d'autres manières d'accorder les instruments comme l'intonation juste utilisée par La MonteYoung, Terry Riley, Michael Harisson. Ensuite parce qu'il écrit pour des formations de chambre à l'instrumentarium varié et inédit. Enfin parce que ses œuvres sont délibérément étirées, jouent sur la durée. Tout pour n'être pas sous les sunlights. Mais tout pour la musique, la meilleure.

   Feel Free, qui vient de sortir sur le label Important Records, prend son titre de l'une des indications de Duane aux musiciens : qu'ils se sentent libres d'interagir entre eux ou non, ou avec les motifs générés par l'ordinateur à partir d'harmoniques de guitare. La pièce se veut ainsi tension entre l'ordre et le chaos, différente à chaque interprétation : ce principe de composition n'est certes pas nouveau en soi, surtout dans le domaine des musiques électroacoustiques, mais, servi par le sextet (la guitare de Duane, violon, dulcimer frappé, contrebasse, violoncelle et harpe) sous la houlette du compositeur, donne en cinq sections une éblouissante série de variations où l'apparent statisme conduit peu à peu l'auditeur attentif dans un état d'écoute contemplative, à un véritable ravissement devant l'océan harmonique découvert au fil du temps. Le fil conducteur du "système musical", mixte d'harmoniques de guitare et de drones, me fait penser aux instruments de la famille de la vînâ dans la musique classique indienne : il assure la continuité et dans le même temps nous fait rentrer en résonance avec la musique en agissant sur notre corps, nous prenant au ventre dès que l'on pousse suffisamment le volume. L'extrême attention aux timbres, à leurs moindres vibrations, me fait aussi penser à la musique traditionnelle japonaise. L'étroite combinaison entre instruments à sons a priori discontinus (guitare, dulcimer frappé et harpe) et instruments à cordes frottées, donc à sons a priori continus (violon, contrebasse, violoncelle) conduit ici à un continuum harmonique de fait, les sons séparés des premiers s'enchâssant dans l'entrecroisement des résonances tandis que les sons continus des seconds sont suffisamment brefs assez souvent pour prendre les caractéristiques des premiers. Le résultat est que la pièce acquiert une vie extraordinaire, ponctuée d'une infinité de micro-événements, de gestes sonores qui donnent à chaque instant sa propre couleur. La musique est devenue prisme miroitant, kaléidoscope en perpétuel et lent mouvement produisant à chaque instant de nouveaux surgissements : elle laisse ainsi échapper des myriades de bulles, et lorsque les cordes frottées s'alanguissent et se font plus caressantes, ce qui arrive aussi au fil des sections II à IV notamment, elle enveloppe dans ses profondes courbes, dans ses sinusoïdes chatoyantes. La section V signe la victoire des drones dans lesquels les différents instruments se fondent pour produire une masse compacte peu à peu simplifiée au fur et à mesure qu'elle s'insinue dans notre cerveau pour s'y résorber.

   Un grand disque d'un compositeur majeur à découvrir de toute urgence.

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Paru en 2012 chez Important Records / 5 titres (une seule pièce de fait...) / 38 minutes

Pour aller plus loin

- deux précédents articles sur Duane : le premier consacré à Organized pitches occurring in time, l'autre à un disque de compilation consacré à l'intonation juste, sous sa direction.

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

 

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 25 avril 2021)

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Publié le 15 Avril 2012

Nurse with Wound (1) - Chance Meeting On A Dissecting Table...

Pourquoi commencer à parler de Nurse With Wound (NWW) seulement maintenant ?

Meph. - Tu as raison, il faut leur expliquer.

Dio.- Remarque bien qu'avec le titre du blog, les lecteurs devraient s'attendre à tout. Mais quand même...

Meph. - Tout a commencé avec un commentaire posté le 5 mars sur l'article "Spyweirdos, l'électronique onirique". L'internaute t'invitait à regarder une vidéo...de NWW.

Dio. - Inspiré, ce lecteur, que je remercie encore au passage. J'ai plongé dans cet univers incroyable.

Meph. - Et, en complète concertation, nous avons décidé de présenter quelques albums, au gré de nos découvertes.

Dio. - En commençant par le début, toutefois, peut-être dans le désordre ensuite. Mais sans nous soucier des questions d'édition, de réédition...

Meph. - C'est en effet une jungle pour collectionneurs avisés. Ce qui nous intéresse, c'est la musique.

Dio. - Et les pochettes, illustrations intérieures. On ne rentrera pas non plus dans le détail des formations multiples qui se cachent sous les trois lettres. Né en 1978, NWW est un groupe à géométrie variable dont le seul membre permanent est l'anglais Steven Stapleton. La liste des collaborateurs successifs est impressionnante. Leur premier album sort en 1979 : c'est Chance Meeting On A Dissecting Table Of A Sewing Machine And An Umbrella, titre emprunté à Lautréamont dans Les Chants de Maldoror : « beau (...) comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie. » L'une des phrases prisées par les Surréalistes, et en particulier par André Breton !

Meph. - Que l'on évoquait voici peu à propos du disque du groupe anglais Breton, d'ailleurs pour souligner que le rapport entre leur musique et le Surréalisme était rien moins qu'évident. Car il ne suffit pas se réclamer d'une influence, encore faut-il la faire sentir...

Dio. - Ce qui est le cas chez NWW, cette fois. Steven Stapleton affirme, dans la réédition de 2001, son goût pour les musiques inhabituelles — autrement dit singulières, ce qui nous ravit ! — et absurdes. En compagnie d'Heman Pathack, d'origine indienne, et de John Fothergill, ils sont bien décidés à explorer l'inconnu musical. Aussi tous les efforts pour leur coller une étiquette sont-ils vains. Leur musique sera industrielle, ambiante, bruitiste, concrète, selon l'inspiration : inattendue, décalée, d'avant-garde...L'adjectif "expérimentale" serait encore la meilleure façon de dire ce désir permanent, fou, d'inventer de nouveaux chemins. C'est en ce sens qu'elle peut être dite dadaïste ou surréaliste. Steven rappelle les principes fondamentaux guidant leur démarche : 1/ Les titres doivent être longs. 2 / Nous n'aimons pas les chansons : pas de vocaux. 3/ Les pochettes s'inspireront d'expériences d'état de conscience liés aux drogues. Il ne faut pas forcément prendre à la lettre le troisième principe : Steven Stapleton, qui signe la plupart des illustrations, s'inspire des pratiques dadaïstes et surréalistes, à base de collage, de détournement, le tout avec une dimension provocatrice évidente. Comme dans le groupe d'André Breton, il s'agit de faire scandale en effrayant bourgeois et puritains, conformistes frileux aux hypocrites leçons de morale.

Meph. - D'où le titre du groupe, pour commencer. "Nurse With Wound", infirmière avec blessure : un quasi oxymore aux sous-entendus érotiques assumés, rendus explicites par l'illustration liée à l'un des quatre titres (voir ci-contre). Ajoutons que la couverture de Chance Meeting... va dans le même sens, renvoyant au bondage et aux pratiques sado-masochistes, phénomène assez fréquent dans la contre-culture rock si l'on songe notamment, parmi de multiples exemples, à la "Venus in Furs" du Velvet Underground.

Dio. - Chance Meeting... s'ouvre avec "Two Mock Projections". Guitare électrique en longues traînées incandescentes, réverbérations et effets qui saturent l'espace sonore. Du Hendrix revisité, envahi et subverti par un orgue tranquillement inquiétant, lui-même recouvert par des tourbillons, des nuées épaisses de sons électroniques bientôt hoquetant, hachés. Le tout prend des allures de jeu de massacre halluciné. En somme, le ton est donné ! "The Six buttons of Sex appeal" joue l'affolement à travers une guitare échevelée, tout en cisaillements rapides sur fond de micro percussions sourdes. Nous sommes quelque part entre musique expérimentale et free jazz brûlant, avant que l'intervention d'une voix d'écorchée ne nous propulse dans une dimension cauchemardesque, grand guignolesque : ne serait-ce pas les pleurs amplifiés de l'infirmière blessée, torturée... ou en pleine jouissance ?

Meph. - Ce n'est pas à moi de te le dire, mais tu risques d'effaroucher les âmes sensibles, non ? Il y a en tout cas un aspect jusqu'au boutiste dans cette musique totalement libre, indifférente aux qu'en-dira-t-on. Elle creuse sa voie, fore dans l'obscur. Si l'on accepte de la suivre — il faut pour cela de la patience —, on accède, après neuf minutes, à des territoires étranges et beaux, vivants, d'une incroyable manière, qui abolissent les repères ordinaires, les frontières entre acoustique et électronique, entre musique et bruit. Guitare, jouets, outils, se mettent à vibrer, à résonner, à bondir : la fin est splendide !

Dio. - Cette musique prend le contrepied des habitudes de consommation musicale d'aujourd'hui. Pas question de surfer, zapper : il faut attendre, s'immerger, plonger. Et c'est l'extraordinaire " Blank Capsules of Embroidered Cellophane ", presque trente minutes de fusion sous-tension, où l'on sent le trio en complète symbiose, inventant au fur et à mesure. On est assez proche de l'esprit de Musica Elletronica Viva d'Alvin Curran, où l'expérimentale rejoint la musique contemporaine pour le meilleur. Le collage de fragments de contes par la voix de Nadine Mahdjouba souligne la dimension merveilleuse de cette audace : NWW fait surgir une nouvelle langue musicale, authentiquement rimbaldienne, parce qu'elle est en permanence illuminée, illuminante. Cela n'exclut pas des passages calmes, introspectifs...

Meph. - En effet ! Tout se passe comme s'il fallait percer le mur des habitudes. Le cœur des morceaux est la récompense de l'auditeur qui a su s'abandonner pour accéder à la beauté sidérante, stupéfiante. La guitare se met à chanter quand on ne l'attend plus, par-dessus les claviers saturés, les émanations électroniques triturées, les boursouflures non identifiées et, sur la fin tout s'enraye, même les voix amplifiées, comme si l'on remontait le cours de la musique à l'envers. Le dernier titre, "Stain, crack, break", ajout de 2001 si j'ai bien compris, est un véritable poème électronique à base de voix répétées, mêlées : dans cette dislocation progressive de la langue, les mots rendent l'âme, redeviennent pure articulation sonore. La durée de l'expérience est fondamentale dans ce nouveau rapport à la musique : il faut oublier les références, modèles, pour apprécier ce voyage dépaysant !

Dio. - Un disque pour les oreilles intrépides, aventureuses...L'illustration de la dernière page du livret pour terminer...

Meph. - Du Max Ernst pur jus !!

Nurse with Wound (1) - Chance Meeting On A Dissecting Table...

Et la quatrième du cd, fragment de l'image précédente, avec à l'intérieur de la maison le petit bonhomme en gomme rouge dessiné par David Tibet, l'un des collaborateurs de cette réédition enrichie.
 

Nurse with Wound (1) - Chance Meeting On A Dissecting Table...

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Réédition parue en 2010 chez Jnanarecords / 4 titres / 64 minutes

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 24 avril 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Contemporaines - Expérimentales

Publié le 12 Mars 2012

 

                                                                                                                               à Arvo Pärt

 

La musique d'Arvo Pärt nous courbe vers la terre,

                                                                                   vers l'humus.

Des voix nous conduisent, tour à tour surgissantes,

                                                                                   très douces et séraphiques,

Si sûres de notre néant que nous baissons la tête,

Les yeux fermés sur cette lumière qui descend et qui apaise,

Et qui nous montre les déserts magnifiques, les taïgas austères,

Bouleaux à l'écorce de neige

                                                dans l'infini des plaines.

Il n'y a rien à dire, pas de protestation.

Quand l'orgue s'en mêle,

Quelle force soudain nous jette sur le sol,

Parmi les feuilles amoncelées de l'automne

Ou dans la débâcle des eaux vives du printemps.

Nous marchons dans la nuit sans limite,

Sans plus rien sentir que ce frémissement

                                                                                  qui nous traverse et nous soulève,

Nie notre matérialité que nous croyions notre lot.

Nous sommes devenus si légers

Que nous ne craignons plus aucune trahison.

Pourtant nous trébuchons, sans cesse nous nous arrêtons,

                                                                                                 à l'écoute.

Les violons se plaignent, et c'est de la joie exultante,

                                                                                 celle d'en finir avec ce moi d'orgueil.

Tabula rasa...

oser

l

a

table rase

 

v

e

r

t

i

g

e

!

au sommet la tige sera rose

 

La musique d'Arvo Pärt nous prend par l'âme,

                                                                              et ne nous lâche plus.

Elle est l'amour extrême,

Obstinée à nous mener sur les chemins désolés.

Car l'errance est la seule voie parmi les ombres vaines.

Toujours, au loin, brille un appel

                                                              à peine

Pour qui accepte d'entendre de tous ses intervalles dilatés

Par delà le massacre des illusions

Le surgissement des sons nouveaux,

Le torrent fou de la lumière jamais vue.

Le piano marche avec nous dans l'épaisse poudreuse,

Tandis que le violon joue, l'innocent,

Virevolte pour convoquer l'humanité entière,

L'assigner à résidence dans son véritable domaine

Qu'elle refuse de connaître par peur de la forêt en feu.

Et pourtant, si la forêt brûle,

C'est pour nous sauver de la laideur de nos attachements.

Il y a dans les arbres qui craquent

                                                                            et dans les aiguilles qui crépitent

Comme une promesse de morsure féconde.

L'embrasement est déjà embrassement, étreinte

                                                                            et rage de l'orage

Dans l'orange des crépuscules inverses,

Lorsque tombent les foudres et les ciels factices

Et que les loups s'enfuient pour restaurer l'immense               

                                                                                               silence.

 

La musique d'Arvo Pärt est un buisson ardent

Qui se ravive sans cesse, animé

Par le vol fulgurant des archanges.

Sa forme idéale est le canon

Qui nous propulse                                                loin

Par une série de salves en arcades

Filantes : envol et chute indissociables

Au son des trompettes de l'éternel jugement

 

Et les voix s'élèvent des profondeurs

Bourdon et psalmodie, plainte et clameur

Haute et claire et pleine et forte

Comme la rumeur en nous de la mer

Enfermée dans les cavernes de nos os

                                                                         de poudre.

© Dionys Della Luce

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Cet hommage à la musique d'Arvo, je le lui devais depuis longtemps, depuis  Tabula Rasa,  Arbos,  Passio, la trilogie absolue parue en 1984, 1987 et 1988 chez ECM New series. Il a été déclenché par la vidéo ci-dessus,  "rencontrée" voici quelques jours. J'avais écrit un court texte sur Tabula rasa, dorénavant enchâssé dans l'improvisation de cet après-midi, nourrie de nombreuses réécoutes. En guise de prolongement, un photogramme extrait de Le Miroir (1974) d'Andréi Tarkovski.

 

La musique d'Arvo Pärt

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 21 avril 2021)

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Publié le 16 Février 2012

Douwe Eisenga - House of mirrors

   Beau titre qui touche juste pour ce nouvel album du compositeur minimaliste néerlandais Douwe Eisenga. Les amateurs de Douwe y retrouveront des pièces déjà enregistrées, réarrangées pour la formation de chambre italienne La Piccola Accademia degli Specchi, qui réclamait au compositeur des morceaux pour son répertoire. Douwe Eisenga a connu Matteo Sommacal, le directeur artistique de l'Ensemble, par l'intermédiaire d'un réseau social,  ayant vite perçu la convergence de leurs approches. La Piccola Accademia compte deux pianistes, une flûtiste, une saxophoniste, un violoniste et une violoncelliste.

   Le minimalisme aime les variations, on le sait. Faire le plus avec le moins. Alors, la même idée peut être déclinée pour deux pianos —comme dans The Piano Files, pour quatuor de saxophones — comme dans Music for Wiek, ou pour ensemble de chambre, ici, ce qui est d'ailleurs fréquent aussi bien dans la tradition classique en général. Là où les grincheux protestent et font les dédaigneux, c'est que cette école musicale aime la simplicité, au moins apparente. Le cœur d'une pièce peut se réduire à quatre ou cinq notes, combinées en motifs proches, répétés, décalés, inversés, tronqués, augmentés : la complexité est seconde, dans l'agencement. D'où la métaphore : toute composition minimaliste un peu étendue est une maison des miroirs. Certains sont agacés, surtout s'ils écoutent d'une oreille distraite. Les aficionados, dont je suis — vous l'aurez remarqué ! —, se régalent, se délectent, se prélassent avec volupté dans ces rêts serrés, fascinants. Et ici, me direz-vous ?

     Le disque s'ouvre sur le superbe "Motion", avec une belle attaque caracolante des deux pianos, bientôt reprise par les autres instruments : dynamique irrésistible, cercles langoureux escaladés tour à tour par un ou deux instruments qui se tiennent alors sur la crête, brèves suspensions comme des respirations dans le crescendo énergique. La "Passacaglia", après cet allegro, est un andante suave aéré par les phrases mélancoliques des pianos, les notes filées des cordes. Basée sur une sonate du compositeur néerlandais d'origine allemande Christian Ernst Graf (1723-1804), "La Musica del Giorno" prend la forme d'une danse enjôleuse, à l'exubérance proprement charmante : la musique nous enferme dans les développements de ses volutes, ne nous laissant aucun répit. "L'Atlante delle Nuvole" retravaille les thèmes de "Cloud Atlas" (pour deux pianos sur The Piano Files) mais aussi de Music for Wiek : chaleur du saxophone aux lignes sinueuses, piano sobrement percussif, flûte aux cercles veloutés, violoncelle calme et grave, violon en tant que rotor de cette sarabande irréelle, d'essence baroque au fond, tout en entrelacs, en reprises et envolées brumeuses ou miroitantes.Le plus long morceau avec ses seize minutes, "Kick", fait la part belle aux deux pianos dans son introduction d'un peu plus de trois minutes, marche légèrement claudicante, clapotante, épaulée par la flûte et le saxophone, avant un brutal emballement, ce tournoiement fou qui donne le vertige, toute la musique de Douwe tourne autour de cet emportement, cette entrée dans la ronde infernale et brillante, suivie de phrases ralenties dans l'attente pressentie d'une nouvelle irrésistible accélération. La vie est une succession de tours de manège plus ou moins rapides : pas question de descendre en route, si bien que l'on peut ressentir comme une panique à l'écoute de cette musique qui ne laisse guère le temps du doute. Sa douceur séductrice est au service d'une énergie au fond authentiquement violente, à laquelle on peut rester, cela m'arrive encore, extérieur : on écoute le manège tourner, étranger à cette férocité trop bien rodée, démultipliée jusqu'à la nausée. Le titre éponyme, en italien, donne la même impression en version courte : la majesté grave des phrases de violoncelle est laminée par la chevauchée épuisante. Vous voilà étonnés ? Je ne donne pas dans le dithyrambe, souvent homme varie : j'aimais hier, moins aujourd'hui ? Mais c'est surtout dû à ce que j'appelle l'effet Glass. Le minimalisme tourne parfois...en rond, se répète trop prévisiblement. Hier, j'extrayais le meilleur. Aujourd'hui, mon oreille est caustique, j'ai du mal à rentrer dans la ronde, sauf pour l'excellent "Motion". En somme, un disque agréable, non sans beautés, mais moins convaincant que les deux précédemment chroniqués : musique plus habile qu'habitée, trop narcissique à la longue ?  

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Paru en 2011 chez  Zefir Records / 6 titres / 56 minutes.

 

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

   Au passage, un coup de chapeau au label Tzadik fondé par John Zorn, et une pensée pour l'œuvre de Madge Gill (1882-1961), femme qui se disait inspirée par un esprit bienfaisant, "myrninerest", titre de l'album d'Ikue Mori auquel j'ai pensé en voyant un grand dessin sur un rouleau de calicot dans l'exposition "L'Europe des Esprits, La Fascination de l'occulte, 1750-1950", qui vient de s'achever au musée d'art moderne de Strasbourg (pour aller s'installer je crois à Berne : monumentale et superbe exposition !). En regardant cette œuvre (ci-dessous), je me dis qu'elle n'est pas sans rapport avec le minimalisme : multiplication en miroir de visages identiques ou quasiment, aspect labyrinthique de la composition, motifs répétés, décalés, horreur du vide, impression de tournoiement. Le dessin n'est pas daté, mais serait antérieur à 1958. 

Madge Gill, Encre de Chine sur calicot

Madge Gill, Encre de Chine sur calicot

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 20 avril 2021)

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Publié le 30 Janvier 2012

David Lang - this was written by hand

L'art de l'écoute  

  Ce n'est jamais sans une intense émotion, et une certaine appréhension, que j'aborde la musique de David Lang, auquel ces colonnes consacrent une catégorie, "David Lang, Bang On A Can & alentours". J'ai la ressource provisoire de me réfugier derrière la note d'intention de la pochette, qui a déjà le mérite de nous informer clairement. L'album, sorti à la mi-novembre sur "son" label, cofondé avec Michael Gordon et Julia Wolfe, comporte une première pièce éponyme d'une dizaine de minutes, "this was written by hand", de 2003, et "memory pieces", un cycle de huit pièces à la mémoire de huit amis disparus, composé entre 1992 et 1997. Le tout pour piano solo. Quand on ajoute que la première est liée, comme l'indique son titre, à une époque pas si lointaine, avant d'acquérir son premier ordinateur en 1993, où écrire de la musique était une activité physique, éprouvante pour les doigts, les bras, que la seconde est une tentative invocatoire pour garder le souvenir d'amis chers, disparus, à travers un geste sonore qui condenserait leur personnalité, on n'a encore rien dit de la musique de David Lang, de son impact sur l'auditeur.

  Troublé par le bruit de mes doigts sur le clavier de l'ordinateur, parce qu'il redouble celui des doigts d'Andrew Zolinsky sur son piano, je m'arrête. L'évidence d'une commune lutte : contre la mort, l'effacement, la disparition. La volonté d'arracher quelque chose, une trace sonore, une phrase. Le piano de David cherche, inlassable, obstiné. Il se lance, s'interrompt, reprend, martèle, trouve soudain une note nouvelle, un accord jaillissant de la nuit du clavier, des souvenirs enfouis sous les touches et qu'il fallait convoquer comme des esprits farouches. C'est ça, le mouvement même de cette pièce admirable, bouleversante, "this was written by hand" : tâtonnante, aveugle, attentive à débusquer un éclat de lumière, elle ne sait pas où elle va, elle écoute autant qu'elle donne à entendre, entre les notes, ce qui creuse le monde et le vêt de mystère. Il arrive qu'elle trouve des sources, qu'elle bondisse, exultante, avant de se casser pour ainsi dire, comme troublée par la puissance du courant qu'elle vient de chevaucher le temps de quelques accords, recroquevillée dans une contemplation éblouie de ce qu'elle a révélé. La recherche reprend alors, plus haut ou plus bas, elle suit une piste intermittente qui joue à cache-cache avec le pianiste de plus en plus humble au point de disparaître progressivement dans l'aura de ses notes frappées du bout de l'âme, dans une exquise retenue : l'attitude même de l'orant devant le sacré manifesté.

Le cycle "memory pieces" n'est pas totalement inédit. On trouve "wed" sur Elevated (2005), interprété par Lisa Moore, et le pianiste Danny Holt en a donné une interprétation en 2009 (voir plus bas). Les huit pièces tentent de condenser, dans une démarche à mon sens exemplaire du travail de création de David, huit souvenirs d'amis proches, compositeurs, interprètes, artistes. Sa musique me fait souvent songer aux compressions des sculpteurs : ennemie du bavardage, de la fioriture, du remplissage, elle compacte, densifie pour atteindre l'essentiel. Elle nous livre une matière d'un noir abyssal, lourd, d'où cet état de choc provoqué par ses compositions orchestrales. Au piano, si la masse sonore est moindre, nécessairement discontinue malgré les notes parfois martelées dans un strumming à la Charlemagne Palestine, l'effet n'en est pas moins énorme : chaque pièce est un monolithe, à l'effet d'entraînement d'une incroyable puissance. La première du cycle, en hommage à John Cage, escalade et descend le clavier dans un mouvement terrifique. Rien n'arrête cette musique dans son avancée inexorable, implacable : formidable, au sens premier du mot. Et nous descendons dans le maelstrom vers la musique intérieure, portés par les vagues successives des harmoniques.

   Dédiée à la mémoire du pianiste Yvar Mikhashoff, "spartan arcs" ne nous laisse pas davantage de répit, car l'auditeur est soumis à un véritable bombardement d'arpèges descendant ponctués de notes fixes lentement variées, comme si une série de gouttes ne cessait de produire des cercles concentriques se chevauchant, des images diffractées. "wed" semble ensuite bien aérée, plus méditative, mais pas moins tenue, serrée dans son tissage patient, sans cesse repris : la même nécessité est à l'œuvre qui marie les notes les unes aux autres. "grind" martèle le piano en ostinato massifs, donnant l'impression qu'on s'enfonce peu à peu dans le clavier, opérant un véritable travail de terrassement...qui libère par contrecoup le caprice de "diet coke", étourdissante suite de pirouettes enchevêtrées. On arrive au magnifique "cello", dédié à la violoncelliste Anna Cholakian, du Cassatt quartet : paysage désolé, et pourtant étincelant de notes comme des bulles éclatées, on flotte dans une apesanteur radieuse, miraculeuse, maintenue là aussi avec une rigueur, une attention sans faille, car on n'avance qu'à ce prix, en équilibre au-dessus du vide. Peu de musiciens savent forcer l'écoute comme David Lang pour nous hisser hors des contingences. Par contraste, "wiggle", dans son trémoussement panique, sa frénésie, peut de prime abord sembler plus superficiel, plus gratuitement virtuose : il se révèle tout aussi vertigineux dans son épaisseur torrentueuse, parcouru d'étranges courants sous-jacents. L'album se referme avec "beach", presque neuf minutes pour entendre le piano comme rarement. Une mélodie se cherche, là encore, comme si nous revenions à la première composition, mais elle ne cesse d'accoucher de notes isolées, aiguës ou graves, sortes d'à-plats dans lesquels chaque note se révèle, galet sonore qui vient  s'offrir, s'écraser doucement, s'échouer sur le sable de notre attention. Tout simplement prodigieux !

   Un  grand disque, inépuisable.

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Paru chez Cantaloupe Music / 9 titres / 45 minutes

Pour aller plus loin

   En complément : le beau disque du pianiste Danny Holt, Fast Jump (Innova Recordings, 2009), avec un programme

passionnant de nouvelles musiques pour piano : Caleb Burhans, Lona Kosik, Graham Fitkin, Jasha Narveson... et l'intégrale des "Memory pieces" de David Lang, même si je trouve l'enregistrement chez Cantaloupe par Andrew Zolinsky nettement meilleur : dynamique, relief, éclat...Il y a toutefois dans l'album paru chez Innova un éloignement, une matité sourde, qui ne sont pas sans charme.

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 15 avril 2021)

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Publié le 16 Janvier 2012

   Jusqu'au 31 janvier se déroule à la Casa delle Letterature de Rome une exposition titrée The Painted Song / Il Canto dipinto, consacrée au compagnonnage artistique de deux américains qui ont choisi de se fixer dans la capitale italienne. Alvin Curran est une figure marquante de la musique expérimentale, électronique - l'un des fondateurs et membre actif de Musica Elettronica Viva, ensemble né dans les années 60, qui donne encore des concerts-événements de temps à autre. Sa grande liberté d'écriture, son goût pour l'improvisation ne l'ont pas empêché d'écrire un monumental cycle de pièces pour piano, Inner Cities, loué dans ces colonnes (voir ma catégorie dédiée à Alvin). Je ne connaissais pas Édith Schloss, artiste américaine d'origine allemande née en 1919, écrivain et peintre active dans les milieux d'avant-garde où elle se lie d'amitié avec Willem de Kooning ou Meret Oppenheim, décédée dans sa quatre-vingt-douzième année quelques jours avant l'inauguration du mercredi 21 décembre 2011, alors qu'elle préparait activement cette exposition importante. En fait, j'avais déjà vu certaines de ses œuvres sur ou dans les livrets des disques d'Alvin, présentés dans l'exposition. Leur première collaboration artistique commune date de 1966, quatre ans après qu'elle se soit installée en Italie, pays qu'elle avait visité en 1936, avant son émigration aux États-Unis. Alvin venait de son côté de s'y installer.

   Le cœur de l'exposition est une série d'aquarelles d'assez grand format, 50 sur 70 centimètres, qu'elle a réalisée sur des fragments de partitions fournis par le musicien. L'idée leur était venue d'associer plus étroitement musique et peinture, d'où le titre.

Alvin Curran / Edith Schloss - The Painted Song : Etreindre le corps astral de la beauté !

   Édith pose ses couleurs sur les partitions soignées d'Alvin, à l'écriture fine et nette, qui créent un espace à la fois réglé et aéré, comme offert à la rêverie. La corne de brume ("Fog Horn" sur la première ligne) utilisée dans Maritime Rites semble appeler des esquisses fantasmatiques : une femme jambes ouvertes, écho de certains dessins d'Egon Schiele ; formes vaguement phalliques ; la mer mauve crache du sang sous un tournoiement très léger de constellations. 

Alvin Curran / Edith Schloss - The Painted Song : Etreindre le corps astral de la beauté !

   Sur la très belle partition du n°7 ci-dessus, "Bend very slightly", un centaure violet s'affronte à une créature féminine toute de sang, à moins qu'ils ne s'embrassent ou s'étreignent par-dessus un corps allongé bras derrière la tête, sous le regard d'un personnage à tête de chat, sans bras, à droite, derrière une forme debout, à la tête un peu bovine. Eros et Thanatos...crime passionnel à la face des dieux ? Ces rencontres entre le trait incisif de l'encre et les délavements de l'aquarelle disent le caractère fantasmagorique de toute musique. Mais tandis que Franz Liszt, dans ses poèmes symphoniques, prétendait transcrire les émotions éprouvées à la lecture de poèmes de Hugo ou de Lamartine, ou devant des tableaux, des sculptures, le mouvement est ici inverse, de la musique vers la peinture, ou plus exactement de la trace écrite de la musique, déshabillée de son vêtement harmonique, vers l'aquarelle, sœur évanescente du souvenir. Rien n'est fixé, figé, car dans le jeu des deux univers l'imagination est comme des abeilles en train d'essaimer - je me saisis de "like swarming bees", lu en haut à droite...

Alvin Curran / Edith Schloss - The Painted Song : Etreindre le corps astral de la beauté !

   Passionnée par la mythologie, sans doute parce que son père l'emmenait voir des tragédies grecques pendant son adolescence, Édith Schloss y revient souvent dans ses aquarelles. Ici, une étonnante carte du ciel répond à la partition éparpillée sur la feuille. Les constellations s'épousent dans une danse douce et folle devant un foetus astral, très improbable fantaisie de ma lecture : son cordon ombilical s'enroule autour d'un verre énorme dont le haut du contenu brûle et pétille. "Égratigne aussi fort que possible, ou ne fais rien", dit le titre anglais.

   Un dernier exemple, très flamboyant, inspiré de l'histoire de Léda s'accouplant avec Zeus sous la forme d'un cygne. Ce numéro 12 est donc l'une des toutes dernières créations d'Édith. Comme pour les autres, il m'a fallu du temps pour les voir. C'est après les avoir numérisées à partir du catalogue, en les observant pendant que je commençais cet article, qu'elles me sont apparues dans leur légère, exubérante délicatesse. Dans leur intensité sauvage aussi, car la scène ci-dessous relève de l'excès absolu. Le cygne blanc de l'iconographie traditionnelle cède la place à un animal ou une colonne fulgurante qui, comme des torrents de feu, envahit le corps fragile de Léda, d'un violet liturgique. De la bouche de la mère de Clytemnestre et des Dioscures sourd la musique sur sa partition tranquille, peut-être pour nous dire qu'elle est transmutation de la jouissance incommensurable. Léda est devenue Euterpe, muse de la musique, dont le nom signifie "la toute réjouissante", "qui sait plaire". Seule celle qui est réjouie, comblée d'amour par l'amant divin, peut nous réjouir grâce à l'harmonie exhalée par son souffle, son corps en état d'exultation majeure.

Alvin Curran / Edith Schloss - The Painted Song : Etreindre le corps astral de la beauté !

Pour aller plus loin

- l'exposition est visible à la Casa delle Letterature, 3 piazza dell'Orologio, dans le centre de Rome, jusqu'au 31 janvier. Du lundi au vendredi, de 9h30 à 18h30. Entrée libre.

- un poème d'Édith Schloss, lu lors de la soirée d'inauguration : (avis aux traducteurs...je suis en train de m'y atteler de mon côté.)

 

Ode to the Unknown Photographer

La Serra 1979

 

Seeker of sunsets

and mothwing skies

shatter of sea on rock

and houses bleached apricot

your horizon striving

sailor's eye

fishes a view.

 

Catcher of peacock moments

- at the edge of this great wet

which has shivered

into whales, scales, whelks, and us -

of red suns, chinks of yellow,

bottle glass hills of waves

and yes

blues blues blues upon blues.

 

Are you just one or many

of the Ginocchio Postcard Company

who snaps these hues ?

 

But I know you man

for I too am a dealer in blues.

 

  - "For Cornelius" (1982, révisée en 1990) d'Alvin Curran, une pièce représentative de l'autre face du musicien : non plus le performeur, l'expérimentateur agité entre free jazz et expérimentale dure et folle, non, le compositeur exigeant, secret et fin, qui a donné au piano parmi les plus belles pages de la fin du vingtième et du début de ce siècle : écoutez le décollage extraordinaire après six minutes. Et en plus, interprété au piano par le grand Yvar Mikhashoff, trop tôt disparu :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 15 avril 2021)

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Publié le 12 Janvier 2012

Nico Muhly - Seeing is believing : le magicien d'Oz de la musique contemporaine.

   On n'échappe pas à Nico Muhly. J'avais bien sûr commandé son nouveau disque, le quatrième chroniqué sur ce blog. Reçu le 14 septembre, je l'avais mis de côté après une première écoute. Doué, ça crevait l'oreille à nouveau. Mais je restais extérieur, à la limite de l'agacement face à la virtuosité de l'écriture. Plusieurs lecteurs m'ont interpellé : alors, et Seeing is believing ? L'un d'entre eux - quasi collaborateur occulte de ce blog ! - n'a pas hésité : il le place au premier rang de son classement personnel de 2011, considérant sa pièce maîtresse, le concerto pour violon électrique éponyme, comme "une des premières œuvres majeures de ce nouveau siècle" (je le cite). Mon honneur de chroniqueur exigeait que je le sorte de sa pile, déjà recouvert par d'autres. J'avais au moins sa pochette sous les yeux : superbe, un plaisir. J'ai fini par le glisser dans le lecteur cd de ma chaîne, puis par l'emporter en voiture. Important, le test de la voiture : la musique surmontera-t-elle les vrombissements, s'imposera-t-elle malgré une attention accaparée par la conduite ? Et la musique a triomphé : je glissais dans la ville, illuminé (mais vigilant...). La musique m'avait envahi. J'étais la musique, j'épousais sa structure, ses inflexions.

   Je ne reviendrai pas sur les commentaires toujours limpides et passionnants que Nico donne sur sa musique dans le livret - un modèle du genre, trilingue : anglais, français et allemand ; lisible, ce qui devient rare, parce qu'on a pensé au lecteur au lieu de l'éblouir de couleurs ou par des mises en pages inutilement artys.

   Pourquoi Nico m'a-t-il à nouveau conquis ?

    "Seeing is Believing"commence dans le dénuement solo du violon électrique qui exécute quelques accords, virevolte lentement sur lui-même, torsions très lentes dans lesquelles viennent se glisser peu à peu les autres instruments à cordes de l'ensemble de chambre, mêlant pizzicati et glissandi. La suavité est ensuite fouettée de coups d'archets, morcelée par des silences : surgissent les cuivres et les bois, le piano. La pièce se densifie, jouant de la diversité des timbres, des vitesses, passant avec une facilité déconcertante d'une tonalité à une autre. C'est cette virtuosité qui faisait écran lors de ma première écoute. Loin d'être gratuite, c'est-à-dire démonstrative et creuse, elle est au contraire comme une ligne de fuite, comme si la pièce se cherchait, prenant un étonnant caractère improvisé - ce qu'elle n'est pas -, nous entraînant vers la seconde moitié, pour moi sublime, celle que je n'avais pas eu la patience d'attendre, que je n'avais pas entendu lors de ma première écoute. C'est vers 11 minutes et trente-cinq secondes que la composition atteint ce qu'elle cherchait à travers des contorsions brillantes, mais encore insignifiantes. Les strates se superposent, le rythme se ralentit, marqué par une percussion mystérieuse : la musique écoute ce qui vient, et qu'elle accueille dans une  brève explosion jubilatoire avant d'être reprise par la douceur extatique, les poussées intérieures d'une nouvelle harmonie. L'alternance lent / rapide, avec une prédominance du second, exprime alors la résolution de la matière contemplative (Seeing) en accents de joie tumultueux (Believing) opérée par l'alchimie orchestrale. Vers 21 minutes, le violon chante comme chez Arvo Pärt, soutenu par l'alto et le violoncelle. Comment peut-on aller si haut, si loin, dans le frissonnement des cordes, le gazouillis des bois ? Cette musique est proprement ravissante. Le granit de mon indifférence y a fondu, vaporisé. Et l'on se sent pris de l'ivresse de l'altitude, celle qu'a dû éprouver Icare à l'approche du Soleil de l'Idéal...avant de chuter dans le réel.

   La suite du disque alterne trois arrangements de motets de William Byrd (1543 - 1623) et Orlando Gibbons (1583 - 1625), deux compositeurs anglais que Nico Mully adore, et trois compositions personnelles.

   L'intérêt des arrangements, dont Nico revendique la liberté, réside à mon sens dans l'ajout de quelques touches qui viennent aérer ces compositions tellement prévisibles en raison du retour obligé des couplets et des refrains : le puissant trombone - Nico affectionne cet instrument qu'il place un peu comme un signe de reconnaissance dans beaucoup de ses compositions -  et le piano recueilli élargissent l'éventail harmonique et rythmique de "Miserere mei, Deus", le premier motet de Byrd, placé juste après l'ample concerto. Pour l'anthem "This is the Record of John" de Gibbons, Nico souligne le rôle de l'alto, qui remplace le contre-ténor absent dans ces versions orchestrales. Je soulignerai aussi celui du piano, qui remplace l'orgue. Sans oublier la clarinette basse. Et le basson en plus dans "Bow thine ear, O Lord" de Byrd. Sacré Nico, qui me replonge dans les suavités raffinées de la musique ancienne...délaissées ces temps.  

   "Motion", première des pièces personnelles après "Seeing is Believing", joue effrontément entre des fragments répétés de Gibbons et  un aujourd'hui frénétique, tout en juxtapositions nerveuses, fractures pulsantes reichiennes. "By All Means" réemploie trois notes initiales utilisées par Webern dans son concerto pour neuf instruments opus 24 pour les enchâsser dans une orchestration chatoyante (aussi pour neuf instruments), au chromatisme appuyé, tout en dérobades et pieds de nez. Il y a du lutin facétieux chez Nico, qui s'empare de matériaux austères, les détourne pour les faire briller davantage. "Step Team" participe de la même esthétique : comment une danse presque militaire, le stepping, devient un hymne de la liberté, irrévérencieux, avec son trombone basse outrancièrement en avant dans des tempos ralentis. Ailleurs, des éruptions tumultueuses côtoient de courts motifs répétés dans un crescendo se complexifiant - Nico, rappelons-le, est imprégné de Reich - qu'il résout aisément grâce à un décrochement rythmique pour nous proposer un étonnant dialogue entre le piano rêveur et le trombone lyrique, enveloppés dans une coda méditative admirable, d'autant plus belle que totalement imprévue.

   Alors, oui, ce qui séduit chez Muhly, c'est l'intelligence d'une vaste érudition musicale transcendée par sa vivacité créatrice, sa capacité à métamorphoser les matériaux et à les organiser dans des compositions à la fois extrêmement élaborées et d'une incroyable légèreté. On ne peut s'ennuyer en écoutant (vraiment...) une musique aussi flexible, rieuse, qui touche au sublime avec une indicible grâce, au détour d'une idée musicale, sans crier gare. En un sens, Nico est, paradoxalement, une sorte de mystique naïf. Pas étonnant, me direz-vous, chez un ancien enfant de chœur. Encore lui a-t-il fallu savoir rester enfant de cœur. Regardez sa photo, au dos du livret : pureté angélique, humilité amusée...

Paru chez Decca en 2011 / 7 titres / 72 minutes

Pour aller plus loin

- le blog du compositeur.

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 15 avril 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Contemporaines - Expérimentales

Publié le 10 Décembre 2011

Michael Gordon - Timber : Foisonnant désert percussif !

   Michael Gordon, l'un des trois cofondateurs du festival Bang On A Can, ce creuset formidable où se rencontrent les énergies des musiques pop-rock et la rigueur de l'écriture contemporaine, avait décidé de quitter pour un temps le domaine orchestral, dans lequel il avait donné des pièces amples, ambitieuses. Invité en 2009 par le Slagwerk Den Haag, un ensemble de jeunes percussionnistes néerlandais, il a donc décidé que Timber serait pour des percussions non accordées, et que chaque percussionniste ne jouerait que d'un instrument. Il voyait le processus compositionnel comme un voyage dans le désert, espérant que le paysage désolé et la lutte pour la survie l'aideraient à clarifier son esprit et lui apporteraient des visions... Tel est le point de départ d'une des œuvres les plus abouties, les plus stupéfiantes de Michael Gordon, qui m'avait moyennement convaincu dans ses grandes "machines" orchestrales comme Decasia (2001). Avec cette pièce, je le retrouve au meilleur de son énergie, de son sens inné de la transe.

      

Comme il voulait une percussion au son très sec, proche de l'électronique, après quelques essais le directeur artistique de l'ensemble néerlandais, Fedor Teunisse, lui a apporté des simantras en bois qu'ils conservaient parmi leurs instruments et matériaux divers. Ce beau mot désigne d'abord une percussion liturgique grecque. Iannis Xenakis en a utilisé. Ce sont plus couramment des poutres de bois, appelées 2x4, posées sur des sortes de tréteaux, frappées avec des mailloches. Le défi, c'était en somme de produire de la musique avec...des matériaux de construction ! On entend bien la frappe très claire, qui produit des champs harmoniques évidemment exploités par Michael Gordon.

   La composition, en cinq parties pour presque cinquante-cinq minutes, est fondée sur des motifs montant et descendant. Les six interprètes forment un cercle, chacun frappant un seul simantra, puis deux dans les parties quatre et cinq. Curieusement, on est très vite enveloppé par les vagues rythmiques produites par les frappes rapprochées. Si la pièce exige concentration et virtuosité de ses exécutants, elle exerce sur l'auditeur une fascination hypnotique impressionnante. Sous le crépitement des chocs circulent des nappes sonores profondes, fluides. Comme de la lave qui se vaporiserait dans des halètements, des lâchers de bulles rutilantes. Et n'imaginez surtout pas que l'on s'ennuie pendant l'écoute, tant la composition est vivante, animée de mouvements quasi respiratoires, de girations, de contractions et d'expansions qui font de l'œuvre un nuage percussif, une constellation mouvante, un univers en soi !

   Le boîtier en bois massif, si agréable au toucher, est un prolongement naturel de cette composition magistrale : l'équipe de Cantaloupe ne néglige rien !

Paru chez Cantaloupe Music en 2011 / 5 titres / 55 minutes

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp

- si vous souhaitez écouter d'autres compositions de Michael Gordon, ma sélection (provisoire...) :

Michael-Gordon-Selection.jpeg

 

Trance est initialement sorti sur le label Argo en 1996, avec une autre couverture / Weather et Light is calling chez Nonesuch Records en 1998 et 2004.

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 14 avril 2021)

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