musiques contemporaines - experimentales

Publié le 11 Septembre 2011

Florent Ghys - Music for Dimensions : suite minimaliste à tomber du baobab.

   Sorti en septembre 2008, Music for Dimensions m'aurait peut-être échappé sans la vigilance d'un de mes lecteurs - lequel contribue régulièrement à élargir mon champ exploratoire, ce dont je le remercie vivement - qui m'a proposé un petit jeu : identifier la musique d'un enregistrement qu'il m'avait fait parvenir. J'ai d'emblée fait part de mon enthousiasme : "Magnifique, immense, à tomber des arbres", en reprenant pour l'expression en italiques le titre de l'album de Peter Broderick chroniqué récemment. Je me suis lancé, proposant d'abord de bons amateurs (à l'écoute du seul premier titre), et donc piste vite abandonnée, puis successivement Wim Mertens, "mais l'instrumentarium n'est guère le sien, et puis c'est mieux encore !" écrivais-je alors, Alvin Curran, voire un John Adams inconnu. En somme, je séchais lamentablement. J'ai été mieux inspiré en suggérant un ensemble du type Bang On A Can, comme vous allez le voir. Je disposai alors de trois indices : Caleb Burhans + compositeur français + Cantaloupe. J'épluchai bien sûr le catalogue d'un de mes labels favoris, perplexe...lorsque l'envoi d'un fragment de notice biographique me permit d'identifier Florent Ghys, présent sur Cantaloupe avec Baroque tardif : soli, prolongé par un Baroque tardif tout court en train de sortir. Le jeu de piste n'était toutefois pas tout à fait terminé, car mon disque n'était ni l'un ni l'autre, mais un album sorti en 2008, disponible sous forme de CD-R en le commandant au compositeur, et écoutable sur son site.

   Né à Lyon en 1979, Florent Ghys, contrebassiste et compositeur, s'inscrit pour aller vite dans la mouvance minimaliste. Il a collaboré avec de nombreux ensembles, dont...Bang On A Can et Sentieri Selvaggi. Music for Dimensions regroupe une série de pièces illustrant le film "Dimensions, une promenade mathématique". Je croyais entendre un ensemble de chambre, alors que Florent enregistre des pistes successives. Contrebasses, guitares, pianos, c'est toujours lui sur ce disque acoustique d'un bout à l'autre.

  De multiples écoutes n'ont en rien entamé mon enthousiasme. À chaque fois, je suis fasciné par la beauté rigoureuse de l'écriture, souvent en canon : de bref motifs syncopés créent un pulse entraînant, peu à peu étoffé jusqu'à prendre une dimension quasi orchestrale au fil des entrées successives, le tout rendu plus serré encore par le retour en boucles de certaines cellules sonores. Dès le premier titre, le charme - au sens étymologique ! - opère : la contrebasse, pizzicato ou à l'archet, en grappes virevoltantes, nous saisit, parfois frappée aussi, presque à nu à certains moments, se démultiplie, avant de réapparaître plus loin ronflante, en longues coulées enveloppantes autour du noyau pulsant. "Bricole anticyclonique (2)" commence aussi dans le dénuement, à la guitare, prolifère radieusement dans un beau jeu de contrepoint. Déjà emporté, j'ai fondu en écoutant "Zoboko (2)", pour plusieurs pianos (combien, au juste ?), des pianos qui sonnent à la limite du déglingué : irrésistible, digne des plus grands...

     "Laurine (8)" m'a achevé : tourbillon de cordes majestueuses, sans cesse renaissantes, ça vous caresse l'âme et vous déchire de délice, pièce phénix qui s'étire en longues ellipses enrichies par des guitares. Quelle intensité magnifique, quels frissons !! Il n'est que juste que Florent enregistre sur Cantaloupe, le label de David Lang, Julia Wolfe et Michael Gordon... On se demande toujours comment on va pouvoir écouter autre chose après...Or le reste est aussi fort, on va de surprise en surprise : "Wa (3)" joue sur des mélodies à la Lois V. Vierk, avec des sortes de glissandi tordus extraordinaires ponctués de micro irruptions vocales presque facétieuses. "Ongles" est une ode limpide à la guitare, sous forme d'ondes concentriques dans lesquelles se noierait Narcisse. "Rupture" se veut vieux vinyl craquelé, les cordes dérapant légèrement dans une ronde désuète, ensorcelante. Guitares électriques pour "Air (2)", morceau digne de l'opéra  The Carbon Copy Building des trois compositeurs susnommés, justement ! "Canon perpetuus" avoue sa dette au Canon a 4 BWV 1074 part 2" de Jean-Sébastien Bach. Quant à "Cinq pianos", c'est une superbe pièce de minimalisme fluide, d'un strumming léger, entre Michael Harrisson, Lubomyr Melnyk et quelques autres. Le disque se termine magistralement sur "Laurine (1)", variante du titre quatre qu'on dirait s'ouvrir sur du sitar avant que ne reprenne la psalmodie baroque sortie d'un film de Peter Greenaway, d'où son côté Michael Nyman, et je n'étais donc pas si loin en proposant Wim Mertens, l'honneur est sauf... La pièce est somptueuse, langoureuse, dangereuse..."L'air du baobab", cordes d'une élégance sublime pour une pièce de chambre en forme d'élégie sombre, referme ce disque splendide, l'un des plus beaux de ces dernières années, à replacer dans les premiers de l'année 2008, juste après Pierced de David Lang et For Lou Harrisson de John Luther Adams, c'est dire.

   À noter que Florent Ghys, déjà invité au marathon annuel de Bang On A Can, est en train de s'installer aux États-Unis. Notre pays ne sait pas retenir ses talents. Il est d'ailleurs sidérant qu'un compositeur de cette envergure n'ait pas trouvé de maisons de disques françaises pour le soutenir. M'enfin, tous ses disques sont en écoute et en téléchargement sur son site.

   Paru en 2008, autoproduit / 12 titres / 77 minutes environ.

Pour aller plus loin

- le site de Florent Ghys

- le site du film "Dimensions : une promenade mathématique" : visible en ligne, très bien fait, limpide, en plusieurs parties.

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 12 avril 2021)

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Publié le 3 Septembre 2011

Fred Frith - To sail, to sail : une odyssée de la guitare !

   Je suis toujours dépassé par la production discographique de ce musicien expérimentateur, improvisateur, qui ne cesse pas de surprendre nos oreilles. Ce disque est le troisième que Fred Frith consacre à son instrument favori. Ou fétiche. Ce prolongement de lui-même, de plus de trente-cinq ans de carrière. Guitar solos, c'était en 1974. Puis il y eut Clearing, en 2001. Trois îlots dans un itinéraire incroyable, marquée par l'expérience Henry Cow de 1968 à 1978, et par tant d'autres groupes : Material, Skeleton Crew, Naked City, Death Ambient, le Fred Frith Guitar Quartet... 

  Si vous entrez dans le disque par hasard, disons par le titre cinq, "Mondays", il n'est pas sûr que vous reconnaissiez la guitare. Vous allez penser à un instrument oriental, une cithare qîn, par exemple : musique chinoise ? Mais non, plus proche du gamelan balinais...car il ne faut oublier les dédicaces. Chacun des seize titres improvisé sur une guitare acoustique Taylor 810 cordes acier est un hommage à un musicien qui a compté dans le parcours artistique de Fred. Or, "Mondays" est dédié à Nyoman Windha, l'un des principaux compositeurs de la musique balinaise d'aujourd'hui. Et notre anglais a toujours l'oreille qui traîne partout à la recherche de nouveaux sons : il a été, comme d'autre compositeurs contemporains, fasciné par l'univers sonore de l'orchestre gamelan. Aussi l'album est-il à sa manière une traversée des styles, un tour du monde des univers sonores. S'il s'ouvre avec "Because your Mama wants you home", sous les auspices du blues avec la dédicace à Champion Jack Dupree, le pianiste et chanteur de blues de La Nouvelle-Orleans, il se referme avec "King dawn", dédié à Terry Riley, l'un des fondateurs de la musique répétitive. Pour autant, il ne s'agit pas de pastiches laborieux, ou d'exercices de style : Fred Frith, au sommet de son talent, dialogue de maître à maître. Les pièces sont éblouissantes d'élégance, de force épurée. Écoutez "Dog watch", dédié à Daevid Allen, l'un des fondateurs de Soft Machine : la guitare chante, pleure, avant de laisser la place à un final métallo-percussif étonnant. Ou encore "Life by Another Name", hommage au guitariste de Denver Janet Feder : pas très loin de l'univers de John Cage avec une guitare qui sonne préparée ou pas, mais mélodique, splendide, écho au titre dix, explicitement dédié au précédent, véritable étude pour guitare préparée.

    Si l'on ajoute que tout cela a été improvisé, enregistré en deux jours, et que le disque est d'une musicalité exceptionnelle, on n'aura encore rien dit de ce chef d'œuvre de la guitare, pincée, frottée, frappée, caressée, triturée, explorée  par un musicien exceptionnel qui livre un chant d'amour à son instrument. Avec lui, on en reste à la première lumière, miraculeuse, celle de "First Light", piquée du bout des doigts aux cordes en référence à Robbie Basho (deux titres en écoute ici), maître du genre.

   Paru en 2008 chez Tzadik / 16 titres / Une heure.

Pour aller plus loin

- la discographie exhaustive (impossible de la retrouver...) de  Fred, disques et contributions diverses, où l'on découvre que l'album ci-dessus porte le numéro 491 !!

- deux titres en écoute sur le site de Fred.

- Pour élargir la perspective, un des précédents albums solo de Fred Frith, celui de 1991 :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 12 avril 2021)

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Publié le 29 Août 2011

Peter Broderick - Music for FALLING FROM TREES

J'avais chroniqué  Under Geant Trees, premier album d'Efterklang, cet étonnant groupe danois avec lequel a tourné un temps Peter Broderick, musicien américain né en 1987, multi-instrumentiste qui mène depuis une carrière solo de compositeur assez passionnante. Entre ambiance, folk, post-minimalisme, la musique de Peter n'est pas si éloignée de l'esprit de Dakota Suite que je célébrais récemment, ou encore de Slow Six.

   Avec cette pièce orchestrale en sept parties destinée à un spectacle de danse contemporaine d'Adrienne Hart, il a réussi un petit tour de force : composer en trois semaines à partir d'un vieux piano cassé, de son violon et de son alto, une œuvre qui convienne à la chorégraphe avec son scénario narrant la lutte d'un homme pour conserver son identité dans un hôpital psychiatrique. Chaque section a un noyau écrit, le reste ayant été improvisé. Tous les instruments sont joués par le compositeur, qui a parfois retraité les sons produits pour étoffer la pâte. Cela donne une atmosphère à la fois intimiste, intense, avec des explosions incroyables, à la mesure du combat mené. "Introduction au patient", le premier titre, est dite avec le piano cassé, comme pour suggérer les fêlures de l'être. L'alto s'essaye à la reconstruction en notes glissées, bientôt soutenu par le violon démultiplié pendant la "Patient observation", magnifique et poignante : quelle belle musique de chambre ! Le piano moribond ouvre "Pill induced slumber", mais l'énergie revient avec un pulse répétitif obstiné qui s'amplifie en strumming où viennent se mélanger les cordes, créant une ambiance hallucinée.

    Puis vient le rêve, titre quatre :  de la poussière sonore sort le piano évanescent, nimbé d'une aura électronique, et le pulse, le pulse reichien le plus pur surgit, ce n'est pas moi qui en voudrais à Peter de piller Steve, car c'est formidablment bien vu, et d'ailleurs aéré par un pizzicato folk délicieux. "Awaken / Panic / Restraint" commence grandiose, piano strummant (si j'ose le néologisme !!) et cordes majestueuses, puis tout se défait en glissandi, piano glauque et bancal, mélancolie noire que va tenter d'écarter le puissant "Electroconvulsive shock", mélodieux, envoûtant, tout en boucles et en stries, deux textures de cordes et de curieuses percusssions retraitées. Vous avez suivi "The path to recovery" : vous êtes apaisé, un peu fatigué, le piano est avare de ses notes, finit toutefois par ébaucher une mélodie, une danse, presque, fragile et incertaine, à laquelle se joignent les cordes émues, crescendo revient la vie... Un très beau petit (par la durée) disque, qui témoigne d'un sens très sûr des atmosphères : on y met vite des images, on reconstruit l'histoire, et, en l'absence de toute indication, la musique se suffit heureusement à elle-même.

   Un mot sur le titre du disque et du spectacle : j'adore cette idée de tomber des arbres, et je ne peux m'empêcher de songer au beau livre fou d'Italo Calvino, Le Baron perché, autre délice. Vous aurez remarqué qu'un avait commencé avec des arbres, d'ailleurs, géants de surcroît...

Paru en 2009 chez Western Vinyl / 7 titres / 29 minutes.

Pour aller plus loin

- le site de Peter Broderick.

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

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Publié le 15 Août 2011

Douwe Eisenga - The Piano Files : eaux d'artifice minimalistes.

   L'été sera placé sous le double signe d'Alva Noto et de Douwe Eisenga. Je reviens en effet vers ce compositeur néerlandais, représentant actif d'un minimalisme serein, lumineux. The Piano Files, paru en 2009 chez Zefir Records, rassemble cinq pièces pour un, deux ou quatre pianos. Si l'on excepte le cinquième titre, sous les doigts du pianiste Marcel Worms, les autres titres sont interprétés par Jeroen van Veen, auquel on doit déjà deux coffrets magistraux de 10 cds chacun sous le titre The Minimal Piano Collection (le premier est chroniqué ici), deux fois en duo avec son épouse Sandra, et en multipistes sur Les Chants estivaux, pour quatre pianos.
   Cloud Atlas, le premier titre, écrit en 2008 pour la production éponyme inspirée du roman de David Mitchell, nous prend comme une berceuse océanique, avec son balancement très doux, son carillonnement envoûtant. Une sourdine dans les medium-graves, et la mélodie du second piano qui grimpe parfois dans un registre plus aigu. Le flux harmonieux ne nous abandonnera pas, tant les deux pianos avancent dans un éclaboussement de lumière, décrivent des boucles ascendantes irrésistibles. Le soleil se baigne dans la mer, le temps distendu d'une célébration de la beauté joyeuse. Un peu plus de onze minutes de bonheur pour ce chef d'œuvre du minimalisme. Je sais que le titre réfère à un nuage, mais cette musique est ruissellement, transport sur le dos ondulé d'une mer euphorisante.

Douwe Eisenga - The Piano Files : eaux d'artifice minimalistes.

   Les Chants estivaux, pour quatre pianos, semblera moins évident, facile : n'oublions pas que la quadriphonie était accompagnée d'une mise en espace élaborée par des architectes lors de la première. Néanmoins, ces presque vingt-et-une minutes sont impressionnantes : imaginez quatre pianos partis à l'assaut d'une escalade toujours à recommencer, enlaçant leur obstacle de boucles toujours plus serrées, vous aurez une idée de la structure immobile-tourbillonnante de ce morceau virtuose, assez proche du climat de Music for Wiek. C'est un titre fou, un numéro de derviche lors d'un rite ascétique, une aspiration au gouffre sublimée. Theme I, pour piano solo, est tout le contraire : calme, limpide, une barque glisse en cercles lents autour d'une source, elle danse, s'élève dans une lévitation extasiée. Magnifique moment.

   Le compositeur dit avoir composé City Lines pour deux pianos après avoir réentendu Tubular Bells bien des années après sa parution et en pensant aux œuvres de Simeon ten Holt, autre compositeur néerlandais représentatif d'un minimalisme européen vivace. Pièce très chantante, aux boucles presque guillerettes, qui joue des chevauchements et des ruptures pour une échappée belle échevelée : musique séduisante, étincelante, réjouissante... L'album se termine avec Growing Worm pour piano solo : sautillements hésitants, enroulements de côté, puis des bonds, des précautions, le ver s'enhardit et se contorsionne avec une certaine majesté raide. Pièce qui a le sens du grotesque et de la farce !

   De toute façon, vous reviendrez à Cloud Atlas, d'une grâce miraculeuse...

   Paru en 2009 chez Zéphir Records / 5 titres / 57 minutes.

Pour aller plus loin

- le site de Zefir Records.

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 1er avril 2021)

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Publié le 19 Juillet 2011

Douwe Eisenga - Music for Wiek

   Le compositeur néerlandais Douwe Eisenga, après des études académiques, a écrit des pièces pour de nombreux ensembles. Très influencé par la musique pop, il ne fait pas de distinction entre les genres musicaux, aussi intéressé par le dodécaphonisme que par la musique baroque ou le minimalisme. Music for Wiek a été composé pour un spectacle de danse intitulé Wiek (Rotor) conçu et dirigé par Boukje Schweigman, dont la première a eu lieu en 2009 en Zélande.
   La pièce est écrite pour un quatuor de saxophones - tous joués par Erik-Jan de With, du Python Saxophone Quartet - , piano (Douwe Eisenga en personne), percussions échantillonnées. D'une durée d'une heure, elle comprend quatre danses encadrées par un prologue et un épilogue et aérées par deux interludes. C'est une expérience intense, une cérémonie à laquelle nous convie le néerlandais. Il s'agit bien d'entrer dans la danse, une fois passé le troublant appel du début du prologue - cloche, percussion sèche et lancinante interrompue régulièrement par un vent de sons - et l'entrée du premier saxophone, d'abord à l'unisson du mystère, puis qui prend son envol dans un phrasé à la Wim Mertens : la ronde a commencé, intrigante, inexorable, elle ne nous lâchera plus. Marquée par une écriture répétitive dans le plus pur style minimaliste, la pièce, commencée lento, monte vers un climax frénétique en trois paliers : 1) danses 1 et 2 / interlude / 2) danse 3 / interlude / 3) danse 4. Si l'on songe bien sûr, comme je l'ai signalé ci-dessus, à Wim Mertens, pour la mélodie de base et pour la couleur chaude, l'entraînement d'une musique évoquant une cavalcade intemporelle, l'aspect de plus en plus pulsant des danses 3 et 4 est nettement reichien - je pense à Music for 18 Musicians, pièce justement aimée des chorégraphes.

   L'intrication savante des motifs, le jeu des variations, évitent toute monotonie à l'auditeur, reposé par les interludes méditatifs, presque orientaux par moment. L'épilogue met en valeur le piano de Douwe Eisenga, et c'est un enchantement, un magnifique duo aussi avec le saxophone, ce qui n'est pas si fréquent. On continue de tourner dans la poussière dorée du soir, abasourdis, heureux, on ne sait plus depuis combien de temps on s'agite tels des pantins désarticulés, on voudrait que cela ne s'arrête jamais, car cela ne s'arrêtera jamais, n'est-ce pas ?

   Le disque fini, en effet, le carrousel continuera son manège. Cette musique agit comme un sortilège agitant dans nos cerveaux mille émotions : comme un écho lointain de Brueghel et de Bosch, bouleversante musique de cette Folie qu'est la vie !!

Paru en 2009 chez Zefir Records / 8 titres / Une heure

Pour aller plus loin

- le site de Douwe Eisenga.

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

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Publié le 17 Juin 2011

John Luther Adams - Four Thousand Holes

La Musique de l'Ici-Toujours 

 

   Le 29 avril 2010, John Luther Adams se voyait décerner le Wins Nemmers Composition Prize, succédant à Kaija Saariaho en 2008, Olivier Knussen en 2006 et John Adams en 2004. J'en suis très heureux pour cet artiste solitaire, profondément influencé par les grands espaces de l'Alaska où il vit depuis trente ans.  Un seul article en français à ce jour sur Internet salue la parution chez Cold Blue Music de Four Thousand Holes, nouveau chef d'œuvre lumineux de cet homme qui commença comme batteur de rock, passionné par les musiques de Franck Zappa, puis par celles d'Edgar Varèse et de Morton Feldman. Principal percussionniste du Fairbanks Anchorage Opera et du Arctic Chamber Orchestra pendant quelque temps, il a étudié les percussions traditionnelles d'Alaska. Ses compositions très variées, aussi bien acoustiques qu'électroniques, mixtes, se caractérisent par l'attention portée à l'espace, au lieu. Musique géographique, enracinée, mais non terrienne pour autant. Ce que John Luther Adams cherche à capter, c'est le rayonnement, les rythmes enfouis, l'énergie qui sourd pour qui sait attendre. C'est là que la leçon de Morton Feldman est capitale, même si la perspective est autre. Morton s'enfonce dans le temps à la manière d'un chat patient : il avale le silence pour le restituer avec parcimonie, rendu enfin palpable en l'ayant comme désossé. John Luther absorbe l'espace pour en extraire l'aura rythmée, les harmoniques secrètes. Il faut être en arrêt, se poser, noter le presque rien, suivre le fil ténu qui mène aux flux vitaux, jusqu'à ce que tout s'embrase.
 

Four Thousand Holes est le prolongement de for Lou Harrison (vous y trouverez aussi une notice biographique plus complète), cette longue pièce extraordinaire de plus d'une heure parue chez New World Records en 2008. Deux pièces sur ce nouvel album qui porte en exergue un extrait de "A Day in the Life" de John Lennon : « Et quoique les trous fussent plutôt petits / Ils durent les compter tous. » Pour moi, les trous sont ceux de l'espace qui nous environne, minuscules canaux qui portent la lumière éternelle que la musique aura pour mission de révéler, ce qui passe par le décompte, la computation, forme élémentaire de la contemplation.

   Le premier titre, éponyme, est une pièce d'un peu plus d'une demi-heure interprétée par Stephen Drury - fidèle parmi les fidèles de John Luther, au piano, Scott Deal au vibraphone et cloches d'orchestre et le compositeur à "l'aura électronique" comme il la désigne lui-même. C'est cette pièce plus particulièrement qui se rattache à for Lou Harrison. Plus ramassée, elle commence par quelques minutes d'attente, dans un climat de recueillement émerveillé ménagé par l'électronique radiante et le piano qui s'ébroue dans l'aube transfigurée par les cloches éparpillées. On avance dans la neige à pas lents tandis que les stalactites au bout des branches des conifères secrètent une eau diaphane. Le soleil à l'horizon commence à se montrer ; les gouttes se suivent de plus près. Salutation au monde qui triomphe à nouveau de la nuit. La musique s'épaissit, se gorge de lumière. Les cloches s'enlacent aux grappes de notes du piano. Qui sait jusqu'où on pourrait monter ? Des vagues poussent entre les notes leurs ondulations puissantes. Il suffit maintenant de se laisser porter sur le marteau du clavier qui chevauche les cimes de l'instant. Des fulgurations zèbrent la montagne mobile des harmonies cascadantes. Tout l'espace brûle d'un feu qui se recourbe sur lui-même pour mieux se déployer ensuite en gerbes d'étincelles liquides. Musique élémentaire à trois éléments : air, feu, eau. De terre, point : ou plutôt, elle est comme vaporisée, projetée contre le ciel, mêlée dans ce creuset alchimique qu'est la durée du morceau pour une incessante transmutation. On se défait enfin de toute pesanteur, parce que l'on embrasse le rythme en ses confondantes poussées aux ramifications innombrables. Les résonances finales du piano qui s'éteint nous laissent pantelants, éblouis, réconciliés, soutenus encore par l'aura électronique qui nous ramène au début. Four Thousand holes délivre la ronde enivrante de l'infini gisant au fond de chaque instant. 

   L'album se poursuit avec "and bells remembered", interprété par le Calithumpian Consort sous la direction de Stephen Drury. Carillons, cloches, vibraphone, crotales et vibraphone joués à l'archet créent un espace sonore translucide, flottant, traversé d'échos multiples. La pièce est tranquillement extatique, laisse les sons se répandre et s'évanouir dans l'espace. Je me revois soudain sous l'énorme dôme des thermes de Mercure à Baïa, dans l'étonnante chambre d'échos aux parois striées de coulées verdâtres. Tout l'ailleurs est dans l'ici, toute l'éternité dans le trajet des sons, souvenirs fragiles d'un au-delà ineffable.

   Le cercle zen sur la pochette m'évoque irrésistiblement la présentation de certains albums de Giacinto Scelsi (voir ci-dessous) : même écoute exigeante, même intransigeance, et au final, même si leurs univers musicaux peuvent paraître lointains, même plénitude réconfortante arrachée au vide. 

Paru chez Cold Blue Music en 2011 / 2 titres / 43 minutes.

Pour aller plus loin

- le site de John Luther Adams.

- la critique de Monsieur Délire (François Couture), seul article en français avant le mien ! Hommage lui soit rendu !!

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

Illustrations pour des disques de Giacinto ScelsiIllustrations pour des disques de Giacinto Scelsi

Illustrations pour des disques de Giacinto Scelsi

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 31 mars 2021)

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Publié le 12 Juin 2011

Nico Muhly - I Drink the Air Before Me

   Nico Muhly aura trente ans le 26 août, mais la valeur n'attend pas le nombre des années comme l'a dit quelqu'un. Le catalogue de ses oeuvres est impressionnant. Choriste dans une église dès l'enfance, il pratique le piano dès l'âge de dix ans, étudie la littérature anglaise avant de collaborer étroitement avec Philip Glas, et plus ponctuellement avec Björk, Antony and The Johnsons. I Drink the Air Before Me est son troisième album solo, après speak volumes en 2007 et mothertongue en 2008. À peu près en même temps est sorti A Good Understanding, grande composition pour chœur, tandis qu'il nous prépare un opéra !

   Commandée en tant que la musique d'un spectacle de la Stephen Petronio Dance Company à l'occasion de son vingt-cinquième anniversaire, l'œuvre se veut forte, enthousiaste, pour fêter la circonstance. Un chœur d'enfant intervient au début et à la fin. Sur la pochette, Nico nous dit que la musique aurait un rapport avec le temps atmosphérique : tempêtes, anxiété liée à la vie côtière. Elle nous plonge  au centre d'une tempête, avec ses tourbillons, ses irrégularités. Divisée en douze épisodes, elle évolue autour de constellations tourbillonnantes de notes, plus ou moins audibles. En dehors de la chorale et de la programmation assurée notamment par le fidèle Valgeir Sigurdsson, elle fait appel à un petit effectif de chambre : flûte, piano, alto, basse et bien sûr trombone et basson, deux instruments régulièrement mis en valeur par le new-yorkais.

   D'emblée, la puissance de "Fire Down Below" nous frappe et nous prend : coups de fouet des cordes, doublés par les éclats profonds du trombone qui gronde. Le chœur d'enfants s'élève limpide dans une atmosphère cravachée d'arrêts brutaux, envahie par la ronde insidieuse des graves. C'est majestueux, inquiétant et superbe. Le piano et la flûte caracolent dans l'atmosphère orageuse, l'alto chante, indifférent, en pacificateur, comme s'il exorcisait la terreur. Arrive le "First Storm", agitation extrême, affolement des instruments, tout en maintenant une ligne mélodique perceptible. "Salty Dog" fait dialoguer le basson et le piano sur un fond mouvant de cordes : tempo bucolique peu à peu perturbé par le piano à coup de notes plaquées jusqu'au silence ; le trombone reprend avec des notes isolées, accompagné par les pizzicati de l'alto, puis par le réveil du basson, à nouveau interrompu par l'impoli piano, la querelle étant résorbée par l'alto langoureux, altier, bien au-dessus des piètres querelles, et tous se rejoignent dans une ligne finale où les coassements du trombone répondent à la noblesse de l'alto lyrique. J'arrête là l'exercice : la musique de Nico Muhly est en perpétuel mouvement, inventive, expressive, jouant de tous les registres, de tous les écarts avec une désinvolture magnifique, sans toutefois jamais cabotiner, car l'écriture est pleine, incisive, déliée. Ce disque est une fête fantasque et colorée, un bonheur, un régal à l'évidence pour une compagnie de danse, mais aussi pour tout auditeur ravi qu'on s'adresse à ses oreilles avec tant d'intelligence malicieuse. Nico Muhly n'a plus rien à envier à ses aînés : à mon sens, on entend peu sa proximité dans le travail avec Philip Glass, un peu plus l'influence de Steve Reich, et, surtout, celle de David Lang, par ce sens du tranché, de la découpe hardie, moins implacable, moins sombre, plus joueuse, mais parfois aussi magistrale comme dans "Music under Pressure 3 - Ensemble".

Paru en 2010 chez Bedroom Community - Decca / 12 titres / 53 minutes

Pour aller plus loin

- le site personnel de Nico Muhly

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Publié le 9 Juin 2011

Guillaume Gargaud : le chant bruissant des corps célestes.

    Encore une trouvaille que je dois à mes aimables lecteurs, en l'occurrence une lectrice : merci Eleni, d'Athènes, de m'avoir signalé ce musicien français qui avait échappé à mes oreilles de lynx ! Il associe la guitare et les sons électroniques.

   Lost chords, sorti en 2011, est le neuvième album de Guillaume Gargaud, le troisième en solo. Le début est flamboyant. "Œil humide", le premier titre, décolle sur un mur de particules agitées lacéré par la guitare saturée, hurlante, qui plonge pour finir dans le magma incandescent. "Sortir" commence plus doucement, pour lâcher vite une guitare qui joue des distorsions et des envolées troubles. Le son est incroyablement dense. Déchirements de textures, crépitements voilés accompagnent la guitare, tantôt aérienne, tantôt grave à se fondre dans le tapis oscillant, hoquetant. Le ton de l'album est donné : on reste au cœur des magmas d'étoiles, dans le maelstrom des fusions, des naissances fulgurantes, des arrachements, même si certains morceaux sont plus classiquement planants, comme le très beau "Pas là", presque une ballade, mais dans une nuée agitée, pulsante. Guillaume Gargaud réussit à magnifier la matière même du son, son épaisseur, ses raclements. Écoutez l'étonnant "Passerelle", d'une rugosité hypnotique. L'ouïe rencontre le toucher, grâce au travail à l'intérieur du son : pas de lissage, surtout pas, Guillaume Gargaud lui laisse son étrangeté, son aspect brut, en élargissant son spectre pour en révéler la complexité. La beauté n'est pas le fruit d'une réduction, d'une élimination des résidus, elle surgit au contraire de l'attention donnée à la moindre des composantes. Expérimentale, sa musique l'est au plus noble sens du terme, en effet une recherche des accords perdus comme l'annonce le titre. Perdus au nom d'une conception du son appauvrissante. Ici, le son foisonne, se brouille, on pense aux ondes courtes de la radio, ce en quoi le travail du français rejoint celui d'un musicien comme  Ingram Marshall dans ses premières œuvres électroniques, ou d'une  Annie Gosfield. Au total, un album passionnant, entre fulgurances et rêves pour un voyage dans l'inimaginable des espaces infinis, des trous noirs et de l'antimatière. Et un hymne à la guitare, lumière arrachée aux ténèbres natives.

Guillaume Gargaud : le chant bruissant des corps célestes.

   She, le second album solo sorti en 2009, paraîtra d'abord plus monolithique, plus planant, ce qui n'est pas un reproche. Lente montée du premier titre, "Le Chien de José", très noir, science-fiction qui donne des frissons : noyau compact de drones dont se détachent à peine des excroissances tournoyantes, avec une coda de comète. "La Légende du Scarabée" ne dément pas l'impression : des boucles d'orgue font pulser un corps astral aux rayonnements de plus en plus intenses, parcouru de frissons imprévus. Le son se fait plus transparent pour "Mer du Nord". La guitare se détache, évolue tranquillement sous les nappes électroniques légères : la mer est un champ paisible. Album bucolique marqué par les écoulements aquatiques. Cette "Clairière" doit être marine, parce que la lumière coule, circule à la surface du sol de drones, tout à coup envahi par des écarquillements stupéfiants. L'inconscient est un cosmos enfoui au fond de nous, que Guillaume Gargaud écoute gargouiller. Qu'est-ce que la lumière, sinon la levée de l'inconnu dans l'aube éternelle ? "Géante rougewave", est-ce le nom d'une étoile double, ou celui,  secret,  de la beauté qui s'offre soudain dans ses dentelles déchirées ? Ou comme un écho au nom du groupe électronique français Lightwave ? Chaque morceau est une rêverie émerveillée, je prends rêverie au sens fort : pas de mièvrerie, il suffit d'écouter "Lumière froide", cyclone radieux de pur anthracite sauvage, prolongé par un "Émissaire" strié d'accents plaintifs et acérés de guitare, véritable vortex incandescent. Il est vrai qu'on termine "Au Bord du lac", un morceau qui sonne furieusement comme du  Tim Hecker, orgue grandiose enveloppé de rets électroniques mélancoliques : ne faut-il pas un reposoir pour les voyageurs émus par le périple odysséen aux territoires de l'Imaginaire ?

Lost Chords, sorti en 2011 chez Dead Pilot Records / 10 titres / 43 minutes

She, sorti en 2009 chez Utech Records / 8 titres / 39 minutes

Pour aller plus loin

- les deux albums sont en écoute et en vente sur bandcamp :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 31 mars 2021)

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