l'autre chanson francaise

Publié le 1 Avril 2022

Sophia Djebel Rose - Métempsycose

Habiter le monde des mystères

/

ça s'appelait la Liberté

   Une voix se lève, et elle chante en français des textes magnifiques ! Alors que tant de chanteurs français renoncent à leur langue pour des prétextes fallacieux, Sophia Djebel Rose revient à notre langue après avoir chanté en anglais dans le duo  An Eagle in your Mind. Il faut saluer ce retour comme il convient, que ce retour soit définitif ! Voix, guitare, un peu d'harmonium indien, retardateur, orgues et chœurs hantés, une touche de basse et de synthétiseur analogique : Sophia Djebel Rose, voix profonde, un peu âpre et rocailleuse, s'inscrit d'emblée dans la lignée d'une Catherine Ribeiro ou de Nico. J'ai pensé aussi à cette immense et trop peu connue Annkrist.

   Chaque chanson vibre comme une incantation, un appel à l'amour ou à la révolte. « L'intranquillité m'habite, liberté chérie / Et je suce ton nom / Comme un bonbon de miel » écrit-elle dans le sillage d'Éluard.  Sa montagne à elle, c'est le Massif Central de son Auvergne. Elle est fille des forêts, des légendes, en rupture : « j'aspire le venin / la brume de ce siècle pétrolier / l'industrie sévit ». Elle rêve d'un palais des Mille et Une Nuits sans porte ni fenêtres ("Le Palais", titre 1), lieu de désir et de Volupté. Baudelaire n'est pas loin. Elle brûle pour la liberté ("Liberté", titre 2), se voit en Vénus « flotter dans les airs / et puis marcher sur la mer / habiter le monde des mystères » ("Vénus", titre 3). Quel titre envoûtant, ce troisième titre, avec la guitare hypnotique, les envolées électriques qui lui permettent de donner toute l'amplitude de sa voix de prêtresse exaltée !

   Sophia Djebel Rose impose un univers vibrant, plonge dans les peurs ancestrales et les mensonges. C'est le curieux "Le Diable et l'Enfant", titre 4, le plus psychédélique par ses mélismes d'orgue et de synthétiseur, la voix proche de la psalmodie. Le texte de "La Louve" (titre 5) est d'un romantisme flamboyant, très proche du Vigny de La Maison du Berger :

Pars courageusement, laisse toutes les villes ;
Ne ternis plus tes pieds aux poudres du chemin,
Du haut de nos pensers vois les cités serviles
Comme les rocs fatals de l’esclavage humain.
Les grands bois et les champs sont de vastes asiles,
Libres comme la mer autour des sombres îles.
Marche à travers les champs une fleur à la main.

ou de La Mort du loup, que je vous laisse le soin de (re)lire. Je ne résiste pas au plaisir de citer largement le beau texte de Sophia :

j'allais parcourant les plaines désertes

j'allais courant le long des fleuves amis

puis il n'y eut plus que des forêts défaites

tous les miens étaient morts des coups de vos fusils

chantait la louve, au pied des remparts de la ville

où êtes-vous ? Venez-moi au secours, je meurs

j'ai jadis nourri comme s'ils étaient mes fils

ceux qui d'entre les hommes devaient fonder Rome

chantait la Louve, au pied des remparts de la ville

où-êtes-vous ? Venez-moi au secours, je meurs

et d'envie de colère ou d'ennui

comme mes frères à la lune

de ton cœur blessé tu hurles l'amertume

le souvenir des plaines qui fument

au doux soleil de Janvier

ca s'appelait la Liberté

   C'était devenu si rare, en français, d'entendre de la poésie, des textes avec du style, de l'allure, qui nous parlent de l'essentiel, de nos soifs intactes malgré l'industrie qui sévit, la nature dénaturée.
 

 

  Toute la face B se retire du monde pour s'enfoncer dans la nature immémoriale. C'est l'extraordinaire profession de foi de "J'appartiens" (titre 6), dont le texte évoque indirectement le titre de l'album, à propos duquel elle dit dans un entretien accordé au site VoltBass : « C’est souvent que je ressens une intimité profonde avec les choses qui m’entourent, lézards, hommes, femmes, rivières, fauves, oxygène, soleil. L’idée de la Métempsycose, selon laquelle nos âmes habitent successivement tous ces corps me permet d’expliquer cette intimité avec le monde. Et je crois qu’en dernier lieu c’est de ça que parle mon album : notre appartenance au dehors et à l’au-delà. » Se faisant, elle trouve des accents verlainiens (et plus lointainement ronsardiens) dans le titre suivant, "La Clairière", bouleversant appel amoureux à venir « où l'on se perd / si tu veux faisons la guerre / mais dans la clairière », cette clairière qui existe depuis le début du monde loin des tours et des faubourgs des cités asservies. La musique obsédante, très rock, est splendidement alliée à des chœurs, des envolées magiques, des silences, une apesanteur extatique. Toute la poésie est là entre les mots, j'y ai trouvé Nerval aussi :

« J'ai rêvé dans la grotte où nage la Sirène » écrivait-il dans El Desdichado . Sophia renoue avec ce rêve :

« je veux nager dans le bassin / au poisson d'or ». Comment s'étonner alors de ce chant de révolte qu'est "Blanche Canine" ? Une révolte tranquille, décidée : « pardon de te dire, le temps est un linceul / pas même le vent ne sèchera les pleurs / d'une jeunesse qui porte la révolte au cœur (...) mais j'ai jeté au feu tous les diadèmes / j'ai bien regardé le soleil (...) mais aucun émir ni aucun fakir / ne sèchera les pleurs / d'une jeunesse qui porte la révolte au cœur / cette mouche noire sur ma rétine / blanche canine gronde féline / quel long couloir tout crie famine »

  Je résiste à ne pas citer le dernier texte, celui de "Nénuphar" (il est heureusement placé sous la vidéo, d'ailleurs...), Sophie en baigneuse à la voix qui cascade, à la voix de joie, hymne à la légèreté, prière à la sacralité d'une nature « reine Mère ».

   Ce disque est un événement majeur. Je veux y voir le réveil d'une langue que l'on n'entendait plus assez, abandonnée ou recouverte par les publicités en anglais, tout une laide novlangue journalistique. J'y entends une belle clameur. Léo Ferré, Glenmor, Barbara et quelques autres se disent entre eux parmi la poussière de leurs tombeaux que chante à nouveau une barde ardente et farouche, tendre et sensuelle, dans la langue retrouvée de la grande poésie française.

  De la chanson française magistralement servie par un accompagnement sobre ou enflammé entre folk incantatoire et accents rocks. À tomber à genoux, à devenir lièvre ou biche ou cerf, en proie à un coup de fièvre de lune !

 

Paru en mars 2022 chez Red Wig  (Allemagne) et Oracle (France) / 9 plages / 36 minutes environ

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

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Publié le 25 Mars 2022

Vlady Miss - Vulnérable

Chansons explosées

   Après ViE sorti en janvier 2021, Charles-Éric Charrier, alias Vlady Miss, revient avec Vulnérable, treize chansons très libres, tendres et sensibles, sur des musiques diversement embrasées, pop acide, accents folk ou industriels, voire minimalistes. Toutes ont un grain de folie, dérivent pour nous surprendre. Voix, chœurs, boîtes à rythmes, un peu d'électronique, et du bandonéon ! L'essentiel, ce sont les mots dits, à peine chantés,  mots sans fard, avec des répétitions parfois, qui dessinent de titre en titre comme un examen de conscience au bord du mauvais goût, sauvé par une ingénuité nonchalante. C'est ce que j'aime chez Vlady Miss : l'absence de prétention, une manière d'être là, plein cadre, au ras de la peau, au ras de l'âme, pour dire les petits riens dont nous sommes la somme. Les yeux fermés, la barbe mal rasée, l'épaule un peu dénudée, c'est une voix intime au bord du murmure, qui déborde. L'album est dédié à tous les enfants.

   Ce sont chansons d'amour, presque à la Léonard Cohen sur le premier titre "Fuck You Vlady Miss", voix grave qui en veut à Vlady Miss en même temps qu'elle l'aime, quel envoûtement au fond du souffle et des grondements de la musique déchaînée.  Le tour de force du très bref second titre (une demi-minute), c'est de nous asséner un état des lieux réaliste et facétieux de notre monde pitoyable : «

Sur le quai
Industriel
Plus personne
Ne réagit
La fatigue
Est si réelle
Que même
Les rats
Sont étourdis
Dans mon nez
Mes doigts
Sentent
Le fer

Juste
L'odeur des globules rouges
Il n'y a rien à y faire...
Nous assène
La radio

Titanic
C'est pas trop tard
Titanic
Un paquet de miroirs
L'humanité parmi les hommes »

   "Pétrolifère" est un titre plus industriel, bruitiste, sur l'absence de communication, avec peut-être une allusion au film Déjà mort : « Promène-toi donc
Dans mes entrailles
Ne vis aucune
Hésitation
La ballade se fait
Comme un charme
Armé de rien

À peine là, déjà mort. » (refrain)

   Dans ce monde abruti, déjà mort, il ne reste que des signes infimes de notre survie, le goût des corps, la recherche de la volupté. "La ballade asiatique" à la musique affolée chante le galbe des seins, les baisers chauds. Suit l'étrange prière litanique sur une musique aux accents rock, syncopée, détruite, "Mon Dieu", dans laquelle le "je" se cesse de se déprécier aux yeux de Dieu : chanson si touchante, et si belle ! La laideur revient dans "Mine de rien", très rock. Cette fois, c'est le "tu" qui se trouve « moche » : « Tu m'as dis
Ce matin
Comme tu te trouvais
Moche
Et tes larmes
Coulaient
Sur ta joue
Mine de rien !
Une fois vu
C'est un bon début.
Mine de rien !
Et une fois vu
C'est un bon début.

Moi qui croyais
Mon cœur déjà
Tronçonné
Là, il est tombé
À terre
Et à sa place
Un trou béant de larmes
De bras qui tombent »

   Des paroles au couteau, l'humour d'un désespoir absolu ? Le tremblement de "Si tu crois" refuse de s'en tenir au seul amour comme sortie, car il y a le « soleil débroussaillé » à regarder, ce soleil qui fait déraper la chanson dans une autre dimension, surréelle. Puis quelques mots dépouillés pour chanter le départ « d'un p'tit gars », quelques mots encore pour évoquer une décision amoureuse dans "1.1" au bandonéon fou, avec toujours cet art de finir chaque chanson par un décrochage en principe étranger au genre de la chanson, et c'est tant mieux.

   J'aime beaucoup la profession de foi (libertaire) de "Chef Chef" (titre10), que Vlady Miss met en pratique dans ses chansons non conformes, ici avec le mur électronique de la seconde partie et les voix rieuses des enfants : « Vis ta vie
Sans l'avis
Du chef chef
Sans la voir
L’amour … Tu
L'avoir tu
Sans la voir
Clairement....
Et c'est pas grave
Si avec les boyaux
De ta tête
Tu n'entraves plus
Que dalle  »

   Pas question d'être triste, même si le lance-pierre (titre 11 "Un petit lance-pierre") « pour tirer / dans la tronche des gars » n'a guère comme cible... que lui-même, ô dérision.

   J'en arrive au bouquet final. Le très beau "Chef Chef Chef", variation sombre sur le titre 10, aux accents sourds de révolte avec une musique répétitive somptueusement hallucinée : « L'argot du Cœur
Dans la pénombre
Du temps des cerises
N'a plus le "temps"
De tergiverser
Il ajuste ces lunettes
Infra rouge
Et commence son voyage....

Infra rouge dans les replis
De la peau jusqu’ aux nerfs
Au karcher l'eau
Au karcher l'eau de mon corps
Jusqu'à tout débusquer »

  Et puis le bouleversant "Danse" autour de l'hypothèse d'une rencontre, c'est pour cela qu'il « a mis sa plus belle / chemise / pour aller danser » : dans la boucle des « peut-être », la danse hypnotique de la vie...

  Un album comme une rencontre avec l'essentiel, une descente dans les replis / de la peau jusqu'aux nerfs.

 

Paru en février 2022 / autoproduit  / 13 plages / 35 minutes environ

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp (avec toutes les paroles) :

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Publié le 23 Avril 2021

Institut - L'Effet Waouh des zones côtières

   Les Voluptés polymorphes de l'Aliénation Terminale

ou

L' Homme est soluble dans le Marché

  L'Effet waouh des zones côtières est le troisième album d'Institut, fondé par Arnaud Dumatin, qui a écrit et composé tous les titres, sauf le 7 en collaboration avec Emmanuel Mario, l'autre fondateur du groupe, et Vincent Guyot, qu'on entend aux synthétiseurs sur trois titres et à la basse et à la guitare électrique sur le 8. Arnaud et Emmanuel jouent de tous les autres instruments et ont assuré les arrangements. La voix de Nina Savary, présente ponctuellement sur un album précédent, accompagne souvent celle d'Arnaud Dumatin, voire se mêle à la sienne.  Les deux albums précédents s'intitulaient respectivement : Ils étaient tombés amoureux instantanément (2011) et Spécialiste mondial du retour d'affection (2016)

   J'ai longtemps hésité quant au titre. Je tenais à un titre. J'en ai finalement retenu deux, et j'en ai d'autres encore, que vous trouverez en lisant cet article.

   Lisez la présentation d'Institut et du disque sur le site officiel : leur délicieuse ironie caustique vous donnera un avant-goût des textes d'Arnaud Dumatin. Le groupe poursuit mine de rien un projet ambitieux, qui n'est rien moins qu'une anti-sociologie goguenarde de notre monde dévasté [ J'avais pensé au titre : « L'Homme dévasté » ]. Le même regard décapant, mordant, démasque tous les faux-semblants. Les pochettes elles-mêmes participent de cette démarche. Sur Ils étaient tombés amoureux instantanément, un homme seul, de trois-quart dos, gratte pensivement sa tête inclinée sur fond de cuves d'un site industriel. L'image nie le titre, semblant nous dire que les réalités économiques ruinent les belles histoires sentimentales, acculent l'homme à la solitude. Sur Spécialiste mondial du retour d'affection, un groupe vu de dos semble venu pour accueillir quelqu'un, qu'on ne voit pas. Aucun signe d'affection. Encore un groupe vu de dos sur le troisième. En toile de fond, des immeubles assez élevés en construction, avec une grue et un peu devant, une énorme levée de terre , une autre un peu plus loin sur la droite, qui cachent la base des immeubles. Devant la levée (ou butte) centrale, une partie des spectateurs brandit des téléphones portables (probablement) pour photographier la vue (imprenable...) tandis que les autres semblent fascinés ou attendre quelque chose (je rappelle qu'on les voit de dos...). Derrière eux, au tout premier plan, au centre et un peu à gauche de la mention "INSTITUT", deux chasseurs (?) de dos, eux aussi, en bottes et vêtements kaki ou verdâtre, le fusil sur l'épaule dans sa housse. Que font-ils là ? Que vont-ils faire ? Tirer sur le groupe de devant, ces lapins qui attendent de rentrer dans leur futur terrier ? Les buter (en jouant sur les mots) ?? Image sarcastique, magnifique entrée en matière ! Et n'oublions pas le titre : L'Effet Waouh des zones côtières, qui est aussi celui du premier titre. On attendrait une image montrant une côte déserte, connotant l'infini. C'est l'inverse : saturation, fermeture. Et destruction de ce qui était tant vanté dans la publicité immobilière évoquée dans la chanson. Les zones côtières, ce sont celles de Benidorm ou de Mellila, destinations à la mode où s'entassent les touristes dans des gratte-ciels au ras des plages immenses, mais sans aucune intimité ni caractère sauvage. L'appel érotique de la doudoune Uniqlo a constitué le couple qui rêve de se poser « sur (leurs) serviettes pour des moments à (eux) » après avoir acquis une résidence ultra-protégée dans une zone touristique lointaine et exotique... Dans ce monde d'illusions, les rencontres amoureuses ne sont plus l'occasion d'un dialogue intime, d'ordre privé. Le deuxième titre, "Je suis dans la data" montre comment la sphère privée est infiltrée par le discours professionnel, ce qui donne lieu à des propos savoureux de la part de l'inconnue tandis qu'invitée chez le narrateur elle est en train d'enlever ses bottes : « ne dis rien, je suis dans la data, j'aurais pu être ailleurs, j'aurais pu être actrice, ouverte à l'inconnu, à la mélancolie, je suis dans la data, ouverte à l'analyse des bases de données pour une PME, je développerai des algorithmes pour t'aider à être toi-même ». Or il venait de la comparer intérieurement à Jane Fonda (en 1972 !) : belle rencontre, non ? La femme de nos rêves ! Qui n'est qu'un robot saturé par ses fonctions dans l'univers économique, ce que la chanson laisse génialement entendre, la voix de Nina se voilant comme une voix synthétique ! Exit la mélancolie, exit la langue amoureuse. Restent les gestes du déshabillage sur fond de bavardage techno-commercial... La vidéo, quant à elle, est tout bonnement le contraire de tous les clips, et ça fait sacrément du bien !!

 

   Que reste-t-il de la langue, d'ailleurs ? Le langage technocratique, bureaucratique, commercial, enrichi de termes ou expressions grandioses comme « démarche qualité » (Titre 1 éponyme)  « présentiel » et « distanciel » (titre 3 "On se voit demain" / [titre possible : « Le Distant Ciel »), « vigilance orange » (titre 8 "Avec un DJ barbu sous MDMA") « solutions externalisées, multicanales » (titre 9 "Allo Performance Bonjour"). Dans ce même titre et le suivant ("La Combinaison de mes expériences"), c'est le langage de ceux qui se veulent les gagnants, étalant désespérément leurs expériences et leurs qualités (hilarantes !) pour décrocher un emploi. En fait, une langue prostituée, pour se vendre en faisant ses propres louanges, si bien qu'elle n'est plus l'apanage des publicitaires. Cette langue du marketing, enjôleuse, séductrice, est devenue la langue de tous. Arnaud et Nina chantent cette séduction universelle, uniforme, qui s'applique à n'importe quel objet, toute de douceur et chuchotements, sur une musique synthétique mélodieuse et rythmée.  Remarque au passage : on ne dit plus "travail", c'est dépassé, on dit "mission"... comme une mission spatiale qui éloigne les hommes irrémédiablement les uns des autres. Nous sommes au temps des  « mesures de prophylaxie sociale » qui s'appliqueraient même à Jair Bolsonaro, dévirilisé et rappelé à l'ordre du marquage au sol par une (charmante)  « gestionnaire de planning » (Titre 8 "Des Échanges vraiment cul"). Nota : avec paroles explicites nous dit YouTube dans son jargon anglophone (évidemment).

      Au temps de "l'état d'urgence bien profond dans le cul" (Titre 4 "Prenez soin de vous"), il arrive que la langue se délie, retrouve sa crudité, son obscénité pour dénoncer en creux des mesures sanitaires de confinement obligeant au repli sur soi, au nombrilisme, aux voluptés de la chair : quoi de mieux qu'un  « plug anal » pour prendre soin de soi ? Pornographie privée, réponse à la pornographie publique des forces de l'ordre (sanitaire). L'avoir dans le cul et en jouir, jouir de la soumission parce qu'il n'y a rien d'autre peut-être dans ces vies vides, lisses, plates comme des façades d'immeubles...Le titre 6 sonne comme un rêve, interrompu brutalement par cette vigilance orange qu'on n'avait pas vu venir. Exit la joie de vivre, la folie, la musique...

   Que reste-t-il de notre humanité ? Le titre 11 "Comme un coach en éveil de conscience", le dernier de l'album, dresse un court inventaire glaçant : « une galerie marchande »,  « un échange linguistique entre deux vigiles de sexe opposé », « des tutos/ Aux gogues / Où on expérimente / La joie dans le quotidien ». Glaçant comme le ton distancié de certains passages où s'entend la menace latente derrière la séduction apparente, notamment dans "Des échanges vraiment cul".

  Que reste-t-il ? Le manque : « Sentir qu'il manque / Quelqu'un / Une présence animale / Ne peut pas remplacer / Ce qu'il y avait avant. » Tiens, on entend la guitare au long de ce dernier titre, jusqu'à cette ultime strophe...

Ce qu'il y avait avant ?  Vous vous en souvenez, vous ?

   En se glissant avec jubilation dans les langues de bois de toutes les soumissions, celles qui nous conduisent si suavement vers l'Aliénation Terminale, ces chansons affriolantes et ingénument terrifiantes nous ravissent.  Waouh !!!!!

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Paru en mars 2021 chez Institut & Rouge-déclic / 11 plages /   30 minutes environ

Livret impeccable (avec les paroles), tout en français, ce qui est hélas devenu rare...

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Rédigé par Dionys

Publié dans #L'Autre Chanson française

Publié le 3 Mars 2021

Vlady Miss - ViE

   Affleurements poétiques

   Voilà une couverture peu ordinaire pour un disque qui détonne. Des mots bien dits, des mots qui sonnent, des mots qui se taisent pour qu'on entende mieux encore la guitare et la batterie, les claviers et d'autres instruments encore, enregistrés de très près, en gros plan, comme sur la photographie. C'est ViE, le nouvel album de Vlady Miss, pseudonyme de Charles-Éric Charrier, ex-moitié du duo MAN, auteur-compositeur assez prolifique depuis plus de dix ans. Un album à hauteur d'homme. Une guitare frissonnante, basse profonde, l'éloge de l'autre à travers des petites notations sur le temps qu'il fait, le vent, la neige, l'homme qui parle « balayé comme un fétu de rien », et soudain une expression inattendue, « place à la joie / nucléaire », qu'on se demande comment prendre. Allusion distanciée, ironique, à la nucléarisation de la France, ou simplement utilisation du sens premier de l'adjectif, « relatif au noyau de la cellule », je penche pour la seconde, une joie élémentaire, à la source, le titre n'est-il pas "La source" ? Sur l'écran de la vidéo, une cellule au noyau blanc avec un halo bleu palpite avant de se fondre en une nébuleuse mouvante après une mini explosion tandis que la guitare, la basse et de légères percussions dérivent en un ad libitum intense et feutré. Introduction méditative aux cymbales, batterie et électronique pour "Cingle", dont le titre provient de la question initiale : « La vérité ? Cinglante comme une caresse. ». Le morceau continue, instrumental dépouillé, illuminé par un métallophone doublé de draperies de claviers. Douceur extatique, soleil aveuglant sur l'écran, rien d'autre, décharges déchirées sur la fin de l'errance. Il y a dans cette musique une austérité bienfaisante, si éloignée des déluges sonores que se croient obligés de nous assener bien des compositeurs pour nous prouver leur maîtrise, leur modernité. Elle accompagne les mouvements de l'âme, n'a pas honte d'être intime, éblouie de l'intérieur.

   Un homme de profil, cadré à hauteur d'oreille et de nez, cligne des yeux sous le regard d'une femme de face, dont on voit la bouche. Que fait-il ? Il écoute peut-être, se tourne vers elle, elle sourit, on est sous le charme de son sourire, sous le charme des accords tranquilles de la guitare. Ils se parlent, elle se tourne vers la gauche, ils sont aux deux extrémités de l'écran, on ne voit plus qu'un œil de chacun. C'est "the Komlanvi's song", hommage à Laurent Komlanvi Bel, à la guitare ici et à l'électronique et aux percussions sur d'autres titres de l'album. Komlanvi Bel : comme l'envie belle entre l'homme et la femme ? J'en aime assez l'idée, la chanson simple n'est-elle pas une sérénade à sa manière ? Avec "Into the wind", c'est un dialogue entre percussion sèche et basse grondante, un blues décanté sur lequel vient se poser la voix, « tout est un / tout est... tout est rien », la voix de Béatrice Temple se glisse dans ce rythme minimal, ondule doucement sur des percussions diverses, discrètes, la guitare complète le tableau sonore d'une incantation ancestrale, « pendant que le vent souffle...». Lorsque la voix disparaît, persiste une rumeur percussive, des clochettes peut-être, un moment d'extase à contempler les nuages glisser dans le ciel bleu.

    "Un & Zéro" ? L'un des sommets de cet album, une dérive poétique. Boucles de guitare et d'électronique, basse obstinée, voix chuchotante, « Le feu danse avec qui il veut », le bonheur d'entendre notre langue si souvent abandonnée par de misérables artistes ayant vendu leur âme au marketinge. C'est la beauté fragile qui avance, corde tendue sur le vide. Aussi "Libre de moi" s'entend-il comme un autre art poétique se laissant aller à la joie des mots, des rimes hasardées, et « si le ciel s'en fout c'est qu'il ne manque pas d'air », les paroles soutenues par un coussin rythmique allègre ponctué de petites lumières, puis c'est une envolée, une en allée chantante menée par la guitare débridée. Que reste-t-il alors ? Ce qui "Affleure", magnifique dernier titre, entre post-rock et ambiante, indirect hommage à Jack Kerouac... Charles Éric Charrier en clochard céleste sur la route de la ViE. 

   Des hymnes sans prétention, l'émotion musicale, et des vidéos qui n'en font pas trop, avares d'images,  saisissent la vie au fil du temps : nuages qui passent, escargot en train de savourer une feuille, une fleur vibrant au vent, le vol d'un héron, un chat intrigué par des lamelles de tissu agitées par un courant d'air, des gouttelettes sur des roses un peu fanées, des couleurs pures, et puis rien parfois, l'équivalent visuel du silence, de l'introspection.

Paru en janvier 2021 / 7 plages / 28 minutes environ

Textes : Charles-Éric Charrier

Musiques : Charles-Éric Charrier et Laurent Komlanvi Bel

Pour aller plus loin :

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Rédigé par Dionys

Publié dans #L'Autre Chanson française, #La Musique et les Mots

Publié le 11 Juillet 2019

Lune très belle - Ô la lune

Déjà présente sur le disque À la tonalité préférable du ciel du groupe Ambroise, Frédérique Roy signe la musique et les textes de cet album, chante et joue de l'accordéon, est accompagnée en fait par les autres musiciens d'Ambroise, le changement de nom de l'ensemble semblant lié au changement de meneuse, puisque c'est Eugénie Jobin qui menait le projet précédent. 

La musique glisse sur les mots, à moins que ce ne soit l'inverse. La diction très fluide de Frédérique Roy crée des mélismes diaphanes. Chaque mot se déploie, souligné par un ou plusieurs instruments. On n'est plus habitué à une telle douceur, à cette souplesse, à cet abandon d'une langue poétique tournée vers la nature, vers une intériorité sans fracas. Bientôt, n'en viendrons-nous pas à être tout étonné d'entendre du français dans une chanson ? Du français non crié, non assené, non agressif ? Déjà le disque détonne, en rupture totale avec une langue de plus en plus vulgaire, défigurée, enlaidie par des vocables branchés, si étroitement localisés, étriqués. Ici, tout respire, on se laisse aller au fil de l'eau des mots :

« belle fleur grise et vieille soudain est brodée sur une terre d'encre

en septembre clair elle pousse tout près dans l'eau là où vivent les baleines seules

comme phare allumé elle brûle une nuit longue au-delà du cap, là-bas

regardant la rive les bras comme des chaînes les mains sur les lèvres bleues

belle fleur grise saura taire bientôt les flots de salive de cœurs imbuvables »

  Il s'agit de fleurs, d'eau, de lune, d'un vieux renard, de douces perdrix, de marcher « au travers des branches des framboisiers ». On examine des questions désarmantes : « D'où vient l'eau longue d'où vient sa course », « Est-ce possible de sombrer collés au dos de la cuillère », « où va le son après ma bouche ». Ce serait le monde de l'enfance, celui des contes, où l'enchantement ne va pas sans angoisse. Les instruments deviennent eau, vent, jusqu'à ce que « une lueur chaude dépasse la misère ». L'idéal en somme, c'est le glissendo, comme dans "Claire I", retrouver le continuum, se fondre dans les respirations du monde. Le rythme naturel c'est la marche, tranquille, dont les pas prennent appui dans le sol du silence : en témoigne la belle marche des guitares, de la contrebasse dans "Claire II". Le poids d'une force ne se connaît que « lorsque je suis seule et même / je ne connais pas ma force » Nous sommes loin des musiques et des paroles arrogantes, tonitruantes, du côté d'une humilité errante à la recherche des « restes de vos âmes enfouies », « loin du passage du sens ». Pour "Le poids d'une force II", la voix se dédouble pour interroger la possibilité de parler ensemble : deux voix prêtes à s'envoler, « noué(e)s ensemble pour parler d'inondations fécondes / et des savons qui nous glissent sous les omoplates ». Ô langage charmant, au seuil du pays des merveilles de Lewis Caroll ! Comme on se plaît à plonger dans cette « traversée à la brunante pour trouver l'amour quelque part au bout » ! L'amour se trouve dans cet accompagnement attentif des musiciens, qui enveloppent la voix, la caressent, la prolongent dans de belles codas discrètes, lumineuses comme celle qui conclut "La traverse". Le dernier titre, "Ô la lune", est une invocation à « retrouve(r) la force de se perdre d'un élan », ce qui passe par la nécessaire faculté d'oublier. Or n'est-ce pas la malédiction nouvelle de notre monde que de vouloir « se souvenir de tout, tout le temps » ??

   Un vrai baume, ce disque !

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Paru en mai 2019 chez Wild Silence / 9 plages / 33 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- disque en écoute et en vente sur bandcamp :

 

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 1er octobre 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges, #L'Autre Chanson française

Publié le 16 Décembre 2018

Ambroise - À la tonalité préférable du ciel

   Ambroise est le nom du projet mené par Eugénie Jobin (compositions, voix, guitares et harmonium), avec le soutien fidèle de trois musiciens qui, outre le concours de leurs voix respectives, jouent de l'accordéon (Frédérique Roy), de la basse électrique et de la contrebasse (Gabriel Drolet) et des guitares (Simon Labbé). Venus des domaines des musiques improvisées, nouvelles et expérimentales, ils se produisent à Montréal et Toronto, défendent une chanson ouverte, libre. À la tonalité préférable du ciel est leur premier album complet après deux mini-albums. Il comprend neuf poèmes mis en musique par Eugénie. Les textes sont du poète québecois Paul-Marie Lapointe (1929 - 2011), dont le premier recueil, Le Vierge incendié en 1948, était d'un surréalisme flamboyant. Les poèmes choisis ici sont évidemment placés sous le signe de Rimbaud, comme l'indique le titre du premier, « Partir ». Entre blasons du corps féminin (« Message de ton corps » ou « Astéroïde ») et célébrations de la nature confondue avec l'espace même de l'amour, de l'angoisse (« Respiration », « Courte paille », « Hibernations »), les poèmes chantent une liberté sans frontière, dans laquelle le poète s'agrandit aux dimensions d'un univers où tout lui est parentèle :

J'ai des frères à l'infini

j'ai des sœurs à l'infini

et je suis mon père et  ma mère

 

J'ai des arbres des poissons

des fleurs et des oiseaux

   Le dernier  poème mis en musique, « Hibernations », se termine sur la métaphore saisissante des « oiseaux blancs aériens ossements » : présence de la mort dans la vie, corollaire du « message de ton corps » qu'est « la création du monde » à la fin de « Message de ton corps ». L'intérieur et l'extérieur se mêlent comme dans le très beau « Une », sous le signe d'incessantes métamorphoses :

mille amoureuses m'extraient de la mort

me tirent de la terre

 

mille amoureuses toujours la même

 

l'automne elles s'envolent de moi

puis réapparaissent

avec les feuilles

   Musicalement, l'album est marqué par la beauté des guitares, fluides, tranquillement rutilantes, et par la voix angélique d'Eugénie, régulièrement épaulée par celle de Frédérique ou le chœur des trois autres. « Partir » est une ballade folk qui prend le temps de rêver entre les strophes : on y respire à l'aise, on s'envole avec les phrases, les mots chantés avec grâce et une certaine suavité qui exclut toute dramatisation. Dans « Une », l'évocation de la mort, prise en charge par la basse électrique ou la contrebasse, est transcendée par les délicats mélismes de la voix dédoublée (au moins ?) et des guitares. L'harmonium ouvre « Crâne balayé rose », le texte le plus surréalisant, nous propulsant dans un autre monde, ponctué par les boucles des guitares. La voix d'Eugénie se fait plus fine encore, module chaque mot avec une infinie délicatesse. Chaque phrase est ainsi sertie d'une aura sensible, la chanson sur le point de mourir repart mieux dans un quasi chuchotement-chanté. Bien sûr, il faut tendre l'oreille pour une telle musique, sinon les mots ne sont plus perçus. Il faut soi-même se tapir dans le doux buissonnement musical, avant de s'ouvrir aux bruits des rues du premier espace de vivre, interlude accompagné par l'avancée du piano et une voix en sourdine. Puis c'est la mer qu'on entend, les voix féminines tendues soudain vers le ciel qui frémit. Il faut dire la merveille de « Message de ton corps », cet accord entre la polyphonie subtile des voix et l'accompagnement à l'harmonium, puis aux autres instruments. Nous sommes entre musique médiévale et quasi ambiante, habitée d'un feu secret, d'un mystère. C'est une pièce somptueuse.

       « Respiration » est sous-tendu par l'accordéon et l'harmonium intimement mêlés dans une nappe de drones, avant que les guitares n'annoncent et n'accompagnent aussi les chants haut-perchés des quelques vers du poème. On peut considérer qu'il forme diptyque avec « Astéroïde », autre poème court, où l'on entend un peu les voix masculines de l'ensemble car il est nettement choral avant tout, les guitares ponctuant le phrasé. L'harmonium donne à « Frères et sœurs » sa dimension de religiosité si particulière, liée au caractère cosmique du texte, à la figure christique du poète, cet « assassin sans lame » qui « se perce de lumière ».

   Suit un deuxième intermède, « l'espace de vivre 2 », avant « Courte paille », boucle obsédante de guitares et de voix, expression musicale de l'angoisse qui « polit sa terre ». Le disque se termine avec « Hibernations », le plus long titre. Autre évidente réussite, celle de la liberté de la composition, qui épouse le texte, sans le brusquer, choyant chaque vocable, le laissant résonner, déployer son sillage onirique, laissant le temps aux mots de « fra(yer) leur chemin vers l'intérieur », jusqu'aux bruitages insolites suscités par le dernier vers déjà cité plus haut, où l'on croit entendre s'entrechoquer les « aériens ossements ».

   Qui, de ce côté-ci de l'Atlantique, servirait ainsi la poésie, loin du bruit et de toute mièvrerie, dans une forme musicale à ce point naturelle qu'elle épouse les mots, les rythmes, qu'elle enchante absolument ?

   Un disque merveilleux, et un objet soigné, avec les textes de tous les poèmes, ce qui n'est hélas pas si fréquent !

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Paru en novembre 2018 chez Wild Silence / 11 plages / 46 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- disque en écoute et en vente sur bandcamp :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 29 septembre 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #L'Autre Chanson française, #La Musique et les Mots

Publié le 4 Juin 2016

Pascal Bouaziz - Haïkus

« Les choses les plus belles qu'on dit, on les dit en chuchotant »

   Pascal Bouaziz ne cesse de renaître, de se multiplier aussi dirait-on. L'auteur-interprète de Mendelson venait de réduire la voilure pour se glisser dans le duo de choc de Bruit Noir. Il affiche maintenant son seul nom sur la couverture, même s'il a finalement fait appel à quelques musiciens pour l'accompagner. Finies les longues plages de Mendelson, les plongées dépressives et ténébreuses de Bruit Noir ? Bien sûr, le titre Haïkus annonce des formats courts, une dimension poétique. Mais la vision du monde est une. Il n'y a pas rupture, comme l'affirment certains critiques et journalistes. Il s'agit de variations sur des thèmes bouaziziens. Des variations d'une suprême élégance, concentrées, rechantées jusqu'à ce qu'elles nous atteignent enfin. Il faut ici que j'évoque ma première écoute. J'étais perplexe, déçu, irrité même par les répétitions insistantes que j'associais trop vite avec l'idée d'une pauvreté d'inspiration. Je me disais aussi que je ne voyais guère le rapport avec le titre. Lors de la deuxième écoute, tout a changé. Dans la société japonaise, le haïkaï ou haïku, dans sa forme très ramassée, célèbre l'évanescence des choses, saisit l'instant pour en extraire l'éternel. C'est un trait qui fuse, se détache sur le silence. Dans notre société bruyante et pressée, saturée, comment pourrait-il encore nous atteindre, surtout dans une mise en forme musicale ? Il ne reste que la répétition, le ressassement (un terme présent dans la chanson "L'Usine" de Bruit Noir). La répétition, c'est la vrille, l'insistance qui pousse le trait vers nous, jusqu'à ce qu'on percute, comme on dit. Elle n'est donc ni maladresse, ni pauvreté : elle est la penne de la flèche, qui la dirige et lui fait nous toucher. Sinon ? « De toutes ces voix / Ne m'arrive que du bruit » Ce bruit du premier titre, "Que du bruit", ne devient signe de vie qu'après avoir été répété, devenant « du bruit que tu fais dans la pièce à côté / du bruit que tu fais j'entends ta voix ». Il faut un temps pour débrouiller le bruit informe et collectif, entendre enfin le bruit qui a du sens parce qu'il y a quelqu'un derrière. Ce n'est qu'alors que surgit le mot "musique", après ce trajet de l'insignifiant au signifiant, de "toutes ces voix" à "ta voix". La musique naît de l'intime, elle peut alors être dite « nouveau pays natal / ma nouvelle langue maternelle » et pourra parler "plus que toi" parce que "j'entends ta voix"...Ne peut bien chanter que celui qui sait bien écouter la voix qui l'inspire, celle de sa muse ? Mine de rien, ce premier titre est l'art poétique de l'album.

   Un album qui traque, trappe les traces avec tour à tour une infinie douceur, une férocité tranquille et assumée, ailleurs un zeste d'amertume, et toujours comme une distance, une retenue, une pudeur bouleversante. Si Pascal chante vraiment ici, il reste à la limite du chuchotement et, ce qui m'agaçait au début, je le comprends maintenant comme une invite pressante à vraiment l'écouter, pas de manière distraite, comme on fait trop de choses aujourd'hui : c'est sa manière de forcer l'attention, à rebours justement de cette société du bruit. Les accompagnements bruitistes, presque expressionnistes de Mendelson et de Bruit Noir laissent la place à une ligne mélodique claire. Autour de la guitare de Pascal, celle d'Éric Jamier, la batterie de Pierre-Yves Louis (de Mendelson), de temps à autre le piano de Stan Cuesta et la voix de Lou sertissent sa voix dans une sorte de cocon de lumière qui illumine l'album. Certaines attaques de titres évoquent l'atmosphère frémissante des premiers albums de Leonard Cohen, surtout Songs of Love and hate : écoutez la guitare au début de "Miracle", comme un souvenir de cette extraordinaire chanson du canadien, "Avalanche".

   Un album qui traque, trappe les traces avec tour à tour une infinie douceur, une férocité tranquille et assumée, ailleurs un zeste d'amertume, et toujours comme une distance, une retenue, une pudeur bouleversante. Si Pascal chante vraiment ici, il reste à la limite du chuchotement et, ce qui m'agaçait au début, je le comprends maintenant comme une invite pressante à vraiment l'écouter, pas de manière distraite, comme on fait trop de choses aujourd'hui : c'est sa manière de forcer l'attention, à rebours justement de cette société du bruit. Les accompagnements bruitistes, presque expressionnistes de Mendelson et de Bruit Noir laissent la place à une ligne mélodique claire. Autour de la guitare de Pascal, celle d'Éric Jamier, la batterie de Pierre-Yves Louis (de Mendelson), de temps à autre le piano de Stan Cuesta et la voix de Lou sertissent sa voix dans une sorte de cocon de lumière qui illumine l'album. Certaines attaques de titres évoquent l'atmosphère frémissante des premiers albums de Leonard Cohen, surtout Songs of Love and hate : écoutez la guitare au début de "Miracle", comme un souvenir de cette extraordinaire chanson du canadien, "Avalanche".

Prendre du large, partir...loin dans les racines de l'émotion !   L'art du haïku, chez Bouaziz, c'est de saisir la beauté où l'on ne sait pas ou plus la voir, pour la sertir dans une forme et, d'une certaine manière, en faire son viatique, une raison de vivre encore, malgré toute la laideur du monde, l'horreur suscitée par l'espèce humaine et ce qu'on appelle "civilisation". Dans "La trace", c'est « au supermarché la trace de ton dos » qui, disparaissant, laisse le "je" désemparé, désorienté. En creux, une critique de la déshumanisation de ces lieux marchands sinistres... Dans "Cessez d'écrire", c'est une plainte pitoyable contre le déferlement des confessions impudiques qui souille le monde. Le « Je ne suis pas curieux de vous connaître » n'est absolument pas à comprendre comme un signe de misanthropie, mais comme une protestation contre la disparition de la pudeur. Sans pudeur, plus de beauté possible. Le haïku représenterait alors le compromis entre le trop de mots et le silence, une tentative pour tout « nettoyer de l'intérieur ». Le titre suivant, "L'Être humain", est une magnifique illustration de cette pureté retrouvée. Une minute vingt-neuf d'émotion, guitares, duo de voix de Pascal et Lou, et quelques mots pour dire l'essentiel : « Parfois je me laisse aller avec toi / Je me laisse aller / Parfois je me laisse aller avec toi / Je baisse la garde / Tu me ferais presque croire (...) / En l'être humain. » Magnifique, et ce n'est pas fini. "Ta main", la plus longue, presque six minutes. Une danse un peu trop longue, « ta main je m'en souviens dans mon dos », des accents à la Gérard Manset, des souvenirs de tendresse, une guitare qui flamboie doucement. Cela pourrait durer toujours, le monde tourne autour de ta main, « d'autres corps me réchaufferont peut-être », mais le souvenir restera, illuminant. Chanson SUBLIME, d'une absolue pureté de ligne, à pulvériser toutes les niaiseries... "Miracle", c'est celui de la vie civilisée qui cache les instincts agressifs sous un vernis sentimental hypocrite : petite merveille d'humour acerbe, gravement délicieuse. Un petit côté blues pour "L'ombre", une invitation à regarder « sur le trottoir de ta vie (...) l'ombre que tu quittes / qui revient vers toi ».

"Encore envie" est une belle célébration de la vie, guitares chantantes, rythme prenant : qui a dit que Pascal Bouaziz noircissait tout ? "Avec la peur" joue habilement de l'accompagnement haletant à la batterie, mais oppose là encore la peur au ventre, affolante, et une émouvante demande de lumière. La chanson suivante, "Toutes ces guerres" prend une certaine distance avec tous les ennemis de toutes les guerres, victorieuses ou non, pour demander avant tout la paix. N'est-ce pas un chemin d'espoir que le nouveau Pascal Bouaziz trace, chanson après chanson ? Dans "Loin", la double affirmation « Nous partirons toujours / Nous ne sommes jamais arrivés » sert de refrain à une balade fragile ponctuée de deux moments graves, instrumentaux : encore un superbe titre pour ce qui prend l'allure de l'annonce d'un départ décisif, rimbaldien qui sait. Une composition creusée par le désir d'un ailleurs..."S'il ne fallait que ça" poursuit de manière énigmatique le titre précédent. Du courage, de la patience ne suffisent pas...parce qu'il faudrait aussi ce qui est formulé en dernier, de l'amour. Pour quoi faire ? Mourir, ou continuer à vivre, encore et malgré tout ? Je penche pour la seconde voie, me fiant à ceux qui ont rencontré Pascal, qui l'ont vu en concert (je l'ai hélas manqué de peu récemment...), qui disent ses sourires, son humour, quand bien même ce pourrait être évidemment celui du désespoir, je sais. La dernière chanson, à laquelle j'ai emprunté le titre de cet article,  me paraît aller dans ce sens.

Pudeur et chuchotements : écoutez la voix très douce d'un homme d'aujourd'hui. Quel bonheur ! Quel baume sur les braillements médiatiques, ce monde imbu de son importance !

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Paru en 2016 chez Ici d'ailleurs / 13 titres / 41'.

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 11 août 2021)

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Publié le 9 Février 2016

Institut  - Spécialiste mondial du retour d'affection

Bienvenue dans l'ère du vide post-moderne

   Après Ils étaient tombés amoureux instantanément publié en 2011, le groupe Institut, fondé par Arnaud Dumatin et Emmanuel Mario, récidive : il tente à nouveau d'envahir le marché avec Spécialiste mondial du retour d'affection, un album de onze chansons bien enlevées : rythmes vifs, arrangements soignés où claviers et programmation sont relevés de touches de cuivres, de guitare, tandis que la voix douce, tendre et un brin ironique d'Arnaud Dumatin se cale régulièrement sur de séduisantes voix féminines.

   Il faut se méfier des chansons d'Arnaud, harmonieuses, insidieuses. Elles vous prennent au fil de paroles qui n'ont l'air de rien, de venir de la publicité, des informations, des propos anodins de chacun dans des situations de travail, d'observations de la vie quotidienne. Vous sortez de chez le médecin , vous circulez dans la ville, « Il y a des parts d'ambiance / Ici aussi des prises de conscience / Il y a des parcours de santé / Il y a des portiques de sécurité ». Cet enregistrement apparemment neutre du monde d'aujourd'hui en dévoile l'envers. Sourd alors une secrète mélancolie à entendre l'insignifiance d'un univers sans transcendance, « à regarder un homme qui se noie / Ici je n'ai pas assez de voix ». On n'est plus que spectateur indifférent, machine enregistreuse, on glisse dans la médicalisation, la professionnalisation, la consommation, dans un monde de rêves fabriqués par la publicité comme dans " La majestueuse baie de Wellington". Comme sur l'album précédent, cet univers est celui des listes obsédantes : chacun est pressé de faire des choix, d'afficher des préférences : « Tu préfères être urologue ou vendeur chez Castorama ? / Tu préfères un plancher flottant ou un crédit revolving ? » "Tu préfères courir dans le désert" décline ainsi une série d'alternatives résumant la condition de l'homme unidimensionnalisé dans un univers où tout s'équivaut. La malice des paroles d'Arnaud est de dynamiter en douce ces faux choix en pointant leur point commun sous-jacent, une égale déculturation : « Tu préfères être islamiste radical ou t'appeler Kévin ? /(...)/ Tu préfères oublier l'essentiel ou vivre à Disneyland ? ».

   "Aujourd'hui" égrène une série de regrets suivis de désirs, "Parler de moi" est une satire délicieuse qui met à jour le lien troublant entre les petites annonces des sites de rencontre et les entretiens d'embauche. "À un autre moment" dit le rêve « de se laisser porter par un courant doux et chaud » dans l'oubli du passé, de tout ce qui n'est pas le confort, sans « aucun souvenir de ce qui ressemble à un événement » : l'utopie terrible d'un monde aplati, aseptisé, sécurisé, soigné physiquement et mentalement. Dans ce monde, la demande en soins est exponentielle, d'où le succès d'un Spécialiste mondial en retour d'affection qui donne son titre à la septième chanson et à l'album. Les nouveaux marabouts extirpent toutes les causes d'échec pour vous réinsérer dans le grand marché. "Dis-moi ce que tu penses" parodie tous les sondages qui demandent votre avis sur tout, ne vous laissant jamais le temps de vraiment penser, bien sûr.

 

   À partir de "Cette arme et Ces menottes ne sont pas les miennes" la belle surface aseptisée de ce meilleur des mondes se craquèle : voici un homme accusé de meurtre « dont la culpabilité est criante », les preuves assenées par la police scientifique accablantes. Mais ne s'agit-il pas d'une machination policière ? La chanson laisse planer le mystère, on ne saura pas. "Cet homme-là est mort" explore une autre énigme, la mort d'un homme important « abattu par un intermittent / un technicien de cinéma / obsédé par les attentats », la mort d'autres hommes peut-être aussi, dont un qui aurait fui les réunions « et toute forme de concertation ». Après ces deux énigmes, le très beau et très court intermède intitulé "Fugue bergmanienne" amène le dernier éloge ironique d'un monde vide où il n'y a « pas d'autre politique », où il n'y a pas de temps pour une relation amoureuse, où le citoyen moyen qui n'est pas déviant et ne comprend pas la polémique aime le gratuit, les catalogues de mobilier urbain ou le logo de Monsanto, mais la voix féminine qui prend le relais avoue ne pas se sentir en sécurité même les volets fermés, se réveiller toujours la nuit, la voix d'Arnaud se joint à elle et les deux voix réunies terminent en martelant "Je n'ai pas besoin d'ennemi" comme pour éloigner les cauchemars, ce revers refoulé de leur égoïsme assumé.

  Il va sembler étrange à quelques lecteurs que je termine cette revue par un extrait de livre. Cet album donne à penser : c'est suffisamment rare pour ne pas être passé sous silence. Quant à moi, je m'en réjouis d'autant plus que les chansons sont agréables à écouter, prenantes, voire fascinantes. Alors, je n'hésite plus à mettre ce fragment en exergue :

   « Le néo-narcissisme se définit par la désunification, par l'éclatement de la personnalité, sa loi est la coexistence pacifique des contraires. À mesure que les objets et messages, prothèses psy et sportives envahissent l'existence, l'individu se désagrège en un patchwork hétéroclite, en une combinatoire polymorphe, image même du post-modernisme. Cool dans ses manières d'être et de faire, libéré de sa culpabilité morale, l'individu narcissique est cependant enclin à l'angoisse et à l'anxiété ; gestionnaire soucieux en permanence de sa santé et risquant sa vie sur les autoroutes ou en montagne; formé et informé dans un univers scientifique et perméable néanmoins, fût-ce épidermiquement, à tous les gadgets du sens, à l'ésotérisme, à la parapsychologie, aux médiums et aux gourous...» C'est extrait de l'essai L'Ère du vide de Gilles Lipovetsky, page 125 de l'édition parue dans la collection "Les Essais" sous le numéro CCXXV, chez Gallimard en ...1983 ! Cherchant un titre à mon article, j'ai pensé à "l'ère du vide". Retrouvant le livre dans ma bibliothèque, je l'ai refeuilleté et je viens de tomber sur ce passage qui me semble un excellent éclairage de la vision donnée par Arnaud Dumatin.

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À paraître en février 2016 chez Quadrilab / 12 titres / 38 minutes.

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp

- puis une vidéo "glaçante" de Denis Côté et Nicolas Roy pour le premier titre : une manière de pointer la dimension chirurgicale des textes !

- Un autre titre est écoutable sur la page bandcamp consacrée à l'album.

- Un p'tit coup de chapeau à une chronique amusante écrite à la Arnaud Dumatin !

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