des classiques pour aujourd'hui

Publié le 4 Février 2026

Ivan Vukosavljević - a mind in the heart
Piano, Spiritualité et Paternité...

   Après The Burning avec l'Ensemble Klang  et  Slow Roads en septembre 2023, le  musicien serbe (installé aux Pays-Bas) Ivan Vukosavljević publie avec a mind in the heart un disque pour piano solo en huit mouvements, réalisé en étroite collaboration avec la pianiste portugaise Joana Gama. L'œuvre explore les attributs mélodiques du chant orthodoxe serbe en recourant à un instrument qui lui est a priori étranger. Mélodie et bourdon sont pris en charge par un instrument harmonique. 

   Si Ivan Vukosavljević retrouve le piano, qu'il a longtemps laissé de côté, cela ne m'étonne nullement. Le piano est tout à fait apte à véhiculer des émotions intenses et surtout la spiritualité si chère au musicien, qui a trouvé une partie de son inspiration dans les sermons de Maître Eckhart (vers 1260 - 1328). La naissance de sa fille a été l'autre source vive de ce cycle. 

Le compositeur (en haut) et la pianiste (en bas)
Le compositeur (en haut) et la pianiste (en bas)

Le compositeur (en haut) et la pianiste (en bas)

« Approchons-nous avec foi et amour, afin de participer à la vie éternelle. » Ces paroles de l'hymne Ninia Sili, composé au XVe siècle par Kyr Stefan le Serbe, pourraient être mises en exergue au disque d'Ivan Vukosavljević. Cet hymne est le plus ancien conservé de la tradition orthodoxe serbe qu'il admire tant qu'il considère sa musique au mieux comme une réinterprétation de celle-ci. Pas question pour lui de la dénaturer dans une musique prétendûment nouvelle : il tente simplement d'en conserver et transmettre la dimension sacrée. Dans toute sa démarche, il y a donc une humilité fondamentale. Mettre un esprit dans le cœur... Ninia Sili forme le troisième mouvement du cycle.

   Les Litanies de l'Âme

   Une mélodie réduite à quelques notes, répétée, entrecoupée de silences, c'est le début du premier mouvement éponyme. À partir de cette trame austère, le piano se lance dans une série d'explorations aux notes bien détachées, comme des escalades tenaces, tranquilles, formant un seul mouvement irrésistible vers le Ciel jamais atteint. Et si parfois, le piano se met à dissoner, c'est le signe de notre condition bancale. L'homme qui cherche se met à boiter, mais il persévère. Le piano s'entoure d'une aura résonante qui rappelle le chant de bourdon byzantin. Ce début extraordinaire m'a d'emblée convaincu de soutenir ce disque si éloigné des prétentions modernistes à l'avant-garde, à la nouveauté absolue... Désolé d'avance si les extraits musicaux sont précédés d'un flot publicitaire consternant...

 

   "a citadel", c'est une fontaine de chant, qui ne cesse de rejaillir, d'envoyer ses gerbes avec une grâce majestueuse, entêtée. C'est une allégresse qui monte, celle de l'âme croyante, sans se soucier de rien d'autre, et qui vient mourir dans un bel abandon. "ninia sili" reste un hymne limpide, tout en exubérance liquide, frémissante. Sur un fond bourdonnant de notes enchaînées, la mélodie se dresse à la fois fière, délicatement  et sobrement ornée, et en même temps presque hésitante dans son humilité. Sans doute le quatrième titre, "an announcement", est-il intimement mêlé à la vie familiale du compositeur, à l'annonce de la naissance de sa fille, qui renvoie aussi à l'Annonciation. L'annonce ne cesse d'être reprise, enrichie, d'abord dans une sorte de stupeur, puis avec une gaieté un peu folle, une joie extasiée se traduisant par des rêveries, puis une méditation lucide, qui trouve des accents debussystes pour exprimer le Mystère de la naissance.

   Quelle grâce dans l'apparition de "a virgin" (mouvement 5) ! La mélodie arpégée monte et descend encore et encore, accompagnée de marques d'admiration, puis d'une frénésie joyeuse en amples tourbillons. L'atmosphère se calme progressivement, s'intériorise. "a wife" esquisse un portrait de l'(âme)-épouse, qui se tient devant Dieu dans une liberté d'allure pleine de noblesse et de retenue. Elle irradie doucement, tourne sur elle-même et se met à chanter des louanges, envahie par un tremblement de bonheur, éperdue d'amour.

   Chaque mouvement endosse naturellement, à des degrés variables, une forme litanique propre à nombre de liturgies.  La répétition signifie, non l'immobilité ou la pauvreté d'inspiration, mais la permanence, la stabilité, la Tradition en tant que source vive, inépuisable. Répéter, c'est aimer, c'est se laisser envahir par Dieu en se débarrassant de l'ego prétentieux. "For Nata", le septième mouvement, est exemplairement dans cette extase litanique, stupéfiée ou  tournoyante  et folle, dans un émerveillement éperdu, qui n'en revient pas de son ravissement.

   Les admirateurs d'Arvo Pärt retrouveront sa marque dans le beau début du dernier mouvement, "a child". La mélodie filiforme, dépouillée, dans des aigus qui semblent brouillés, avance précautionneusement pour ne pas réveiller l'enfant. On dirait des pas d'oiseaux dans la neige, prémonition des pas à venir de l'enfant qui ne sait pas encore bien marcher et qui observe le monde alentour à chaque pas. Suit un silence, il a pris de l'assurance, de la gravité. Il regarde droit devant lui, sans hâte, et il écoute...

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Un disque simplement sublime, parfaitement interprété par Joana Gama. Dans le sillage de Georges Ivanovitch Gurdjieff, Alain Kremski et quelques autres chercheurs d'Absolu...

Couverture magnifique, livret intéressant et précis, prise de son impeccable : du très beau travail !

Paru en janvier 2026 chez TRPTK (Pays-Bas) / 8 plages / 57 minutes

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Publié le 27 Janvier 2026

Gabriele Baldocci - Faded Gardens
Pour un début d'année en douceur...   

   Pourquoi, oui, pourquoi pas, après tout, commencer 2026 par une musique de piano qui certes ne révolutionnera pas le monde de la musique, mais facile, douce, agréable, pour commencer l'année sous des auspices tranquilles ? Dans la lignée d’un Ludovico Einaudi, de Yann Tiersen, de Max Richter, de Dustin O’Halloran et de quelques autres, le pianiste et compositeur italien naturalisé britannique Gabriele Baldocci sort Faded Gardens (Jardins fanés / délavés), un cycle de piano de onze pièces inspirées par son enfance et celle de son fils. Ce musicien familier de Chopin et de Liszt, qui a joué avec Martha Argerich, est aussi à l'aise dans le répertoire classique, romantique, que dans la musique de Nino Rota. Il aime se laisser aller à une musique chargée de souvenirs et d'émotions intimes.

Gabriele Baldocci

Gabriele Baldocci

  La musique chante, s'enroule sur elle-même, sans jamais appuyer. Nulle dissonance, rien de très grave ni de trop aigu : Gabriele Baldocci distille un charme discret, vous enveloppe dans des mélodies rêveuses, comme le très beau second titre, "Ashen Firefly", danse légère dans l'obscurité de la lueur de la cigarette de son père racontant des histoires. Souvenir de nuits d'hôpital à fixer le voyant vert d'urgence au-dessus de la porte, "Verde Luce" se balance entre cadence hypnotique et flux minimaliste au lyrisme magnifique.

   "Silent Watch", c'est la veille d'une mère dans le silence de la nuit, une mère qui tantôt rêve une autre vie pour son fils, tantôt se fait la plus discrète possible, même en pensée. Dans les marges imaginaires du Romantisme, Gabriele Baldocci écrit des pièces nimbées de nostalgie, soulevées de grands élans de souffrance cachée comme dans "Asa Nisi Masa" (titre 5) ou la fantaisiste et brillante "At The Playground", écrite pour Martha Argerich à l'ombre de Schumann et Chopin. Il lui arrive aussi d'être plus proche d'un Keith Jarrett sur "Paper Wings" au phrasé jazzy. L'envoûtant "Origami" (titre 7) est sans doute l'une des pièces les plus abouties, d'un minimalisme orientalisant parfaitement adapté à son sujet.

   Je suis moins séduit par le douceâtre "In Their Arms" (titre 8), mais je me laisse prendre encore au si émouvant "Night Whispers" (titre 10), semi-nocturne enchanté, avant l'étrange pièce finale, "The Inner Field", duo de piano austère et de violon amplifié (et retraité ?), marche hallucinée à la lenteur un rien funèbre... 

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Un disque de piano à savourer à l'abri des intempéries, des misères de l'actualité et de la politique. Parce que l'émotion existe encore... et l'ombre de Schumann...

Paru le 16 janvier 2026 chez MKMA Records / 11 plages / 48 minutes environ

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Le piano sans peur, #Des Classiques pour Aujourd'hui

Publié le 16 Décembre 2025

Dory Hayley, soprano - I Love Evil

  Pas question de terminer l'année sans rendre compte, même trop sommairement, du disque de la soprano Dory Haley I love evil. Cette cantatrice canadienne est une artiste incontournable de la scène contemporaine et expérimentale dans son pays, reconnue sur la scène internationale. Composé de deux disques, I love evil donne sur le premier une nouvelle version de l'un des grands chefs d'œuvre de Morton Feldman (1926 - 1987), "Three Voices", ici interprété dans sa version la plus courante pour un seul chanteur et deux versions pré-enregistrées de lui-même. Dédiée au poète Franck O'Hara (1926 - 1966), on peut présenter la pièce comme une immense invocation envoûtante, une psalmodie étirée, une monodie modulée, répétitive et respiratoire, de soixante-sept minutes. En 1957, le poète avait adressé à Feldman son poème Wind 

Who'd have thought
that snow falls
it always circled whirling
like a thought
in the glass ball
around me and my bear

Then it seemed beautiful
containment
snow whirled
nothing ever fell
nor my little bear
bad thoughts
imprisoned in crystal

beauty has replaced itself with evil

And the snow whirls only
in fatal winds
briefly
then falls

it always loathed containment
beasts
I love evil 

////////// traduction "basique..." :

Qui eût cru 
que la neige tombe… 
Elle tournoyait toujours, tourbillonnante, 
comme une pensée, 
dans la boule de verre, 
autour de moi et de mon ours. 
Alors, cela semblait beau

le confinement 
La neige tourbillonnait, 
                                rien ne tombait, 
ni mon petit ours. 
                               les mauvaises pensées, 
emprisonnées dans le cristal, 
La beauté a fait place au mal. 
Et la neige ne tourbillonne que 
dans les vents mortels, 
brièvement, 
puis tombe. 
Elle a toujours détesté l'enfermement, 
les bêtes… 
J'aime le mal.

   Le troublant vers final donne son titre à l'album, dont le deuxième disque est consacré à quatre commandes inspirées par Three Voices à quatre compositeurs canadiens contemporains.

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La soprano Dory Hayley

La soprano Dory Hayley

"XYZ" (2023) de Jordan Nobles est une lente dérive aux lignes ondulantes de petits segments phoniques, comme une traînée d'infimes comètes mystérieuses. Une très belle pièce !

"Shadow/Light" (2021, en trois parties) de Katerina Gimon est tout aussi convaincante. Aux couches superposées de la voix de Dory sur ses propres textes poétiques, la compositrice, ajoute un traitement en direct et des sons de terrain, comme les grondements de la première partie, "Storm & Silence", tout à fait magnifique, crépusculaire. Quelques bruits quotidiens (sonneries notamment) accompagnent "Time Soup", routine répétitive jubilante, précédant la "New Light" de la dernière partie, atmosphérique, maritime par ses clapotis et les ondes de son chant de sirènes  dangereuses, enchanteresses, à se précipiter sur les rochers...

   Que suivent quatre scènes d'après Macbeth, par Rodney Sharman est dans la logique onirique de ce second disque. Les sœurs étranges ("Wyrd Sisters") de la première scène ne sont-elles pas jeteuses de charmes ? Elles savent si bien pleurer, se lamenter ! Des percussions corporelles accompagnent leurs incantations brûlantes. Nous sommes à mi-chemin de l'opéra dans ces pièces frémissantes, pathétiques, miaulantes.

   La dernière commande est de prime abord la plus déconcertante. "How weird he must think the world is (2021, Il doit trouver le monde tellement bizarre) de Cassandra Miller se présente comme une sorte d'entretien ponctué de rires, entretien qui se dédouble, se multiplie sur fond de voix lointaines, au point de se fluidifier, puis de se déformer de manière grotesque comme dans un miroir vocal magique. Pièce folle s'il en est, elle prend curieusement une dimension océanique, dans un délire proliférant qui réduit le langage à ses articulations minimales pour en extraire une joie quintessentielle, au-delà des mots, d'où surgit un chœur de sirènes - non pas seulement trois, mais innombrables, émettant de longues vagues vocales, avant que nous ne retrouvions très brièvement le ton de l'entretien, sauf que le délire domine l'arrière-plan tel des chants d'indiennes déchaînées, que rien ne saurait plus faire revenir à une formulation claire, les soupirs de la fin et la fausse prière aux mots mangés impuissants : l'étrangeté a définitivement triomphé ! Magnifique pièce jubilatoire !

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Un bouquet d'œuvres majeures de la musique vocale d'aujourd'hui, interprétées par une Dory Hayley éblouissante.

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Paru fin septembre 2025 chez Redshift (Vancouver, Canada) / 2 cds / 10 plages / 2 heures et 6 minutes environ

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Publié le 4 Septembre 2025

Rebecca Foon / Aliayta Foon-Dancoes - Reverie

Pourquoi la musique devrait-elle être un déferlement de décibels, s'autoriser de justifications théoriques plus ou moins fumeuses, d'engagements pour des causes irréfutablement bonnes ? Je me posais ces questions en écoutant ce disque de deux sœurs, Rebecca Foon et Aliayta Foon-Dancoes, sur le label - jadis très militant, Constellation. D'autant que la première, violoncelliste, vient notamment de A Silver Mont Zion, que le disque est produit par Jace Lasek, qui a enregistré des albums de Godspeed You! Black Emperor. En somme, comment vieillit le post-rock le plus flamboyant ? Il accouche, comme c'était prévisible d'ailleurs en écoutant attentivement ces groupes, et particulièrement A Silver Mont Zion, d'une musique de chambre pétrie de sublime. Les mauvaises langues diront que le gâtisme atteint les plus échevelés des révoltés. Je dirai plutôt que derrière les flammes, dans les flammes, le sublime était là. Le voici à nu, tel qu'en lui-même, fragile et presque mièvre ainsi dépouillé. Violoncelle, violon pour Aliayta, et piano pour les deux, avec quelques touches électroniques. Quant au titre, sans son bel accent circonflexe (le disque vient quand même du Québec, non ?), il est interprété dans le sens écologiste : rêverie sur l'écocide en cours, la bonne conscience veille !

Les deux sœurs : Rebecca et Aliayta

Les deux sœurs : Rebecca et Aliayta

   Le premier titre, "Eternal I" est une belle élégie embrumée, violon, violoncelle et piano légèrement réverbéré. Douce solennité, prémices de l'éternité ! "Incandescence" dérive autour du violon tournoyant, avec de graves ponctuations comme dans le titre précédent, ce sera l'une des marques de cette musique qui prend son temps pour escalader le ciel, à coup de boucles amples délicatement illuminées par des triturations électroniques vraiment pensées pour se fondre dans les lacis des cordes suaves. Comment ne pas fondre dans ces envolées de plus en plus éthérées ?

  À partir de "Phosphorescence" (titre 3), le tissu de variations qui sous-tend le disque crée une familiarité, favorise une osmose atmosphérique avec cet univers nébuleux, contemplatif, d'un lyrisme n'ayant pas peur d'une certaine emphase dramatique. "Between Us" (titre 4),  est gravement scandé par le violoncelle qui se laisse emporter dans une danse langoureuse, un émouvant frémissement. Les boucles minimalistes de "Drifters And Dreamers" évoquent des milieux liquides propices aux rêves. Sur un fond changeant, velouté, légèrement bourdonnant, les cordes dessinent de fines arabesques, donnant à la pièce une apparence arachnéenne. "Surrounded By You"(titre 6) chante une ivresse folle, nous enveloppe dans ses spirales en crescendo, avant une retombée de glissements mélancoliques. S'il est un nocturne, "Midnight Shadow" semble pétri de rêves féériques : comme un carrousel un peu caché sous la pleine lune, qui tourne et tourne encore, qui tournera toujours, étourdissant et irréel...Reprenant un thème de "Incandescence", "Devotion" (titre 8) déploie des ramifications langoureuses, ô délices envoûtantes !

Pianos au premier plan du très trouble titre éponyme (titre 9), marqué par des tessitures électroniques envahissantes : une marche lente nous conduit vers des abysses douteuses, insidieuses. L'inquiétude s'amplifie encore avec "Dream Of What Was" (titre 10), le violon tournoyant de "Incandescence" revient, mais parasité par des matières sombres, des engourdissements, des étouffements. La tension monte dans un ciel devenu opaque : l'ultime sursaut de ce qui fut, ligoté dans une nostalgie épaisse. Le disque se referme avec un retour au premier titre : l'éternel retour, si l'on veut, la prise de distance. Les pianos réverbérés donnent à la pièce l'allure d'une composition d'Harold Budd, parmi ses plus hallucinées, grandiosement noire. C'est une fin magnifique !

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Le post-rock est mort ? Peu importe s'il nous donne cette musique sublime, tour à tour illuminée et sombre. 

 

Paru en avril (ou juin) 2025 chez Constellation Records (Montréal, Québec) / 11 plages / 38 minutes environ

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Publié le 26 Août 2025

Mark Molnar - Exo

[À propos du compositeur et du disque]

    Pilier de la scène musicale d'Ottawa depuis plus de deux décennies, Mark Molnar se distingue par son éclectisme et son indépendance. Traversant à peu près tous les styles, depuis le classicisme contemporain jusqu'à la musique industrielle et bruitiste, cet instrumentiste à cordes qui a étudié la microtonalité avec James Tennay s'implique dans de nombreux projets, et dirige sa propre maison de disque d'avant-garde, Black Bough Records.

   Pour son premier disque chez Constellation, Mark Molnar joue de tous les instruments (violons, altos, violoncelles, contrebasse, harpe, piano, voix, synthétiseurs MS20 et Strega) et a procédé lui-même à l'enregistrement. Précédée d'une pochette impressionnante créée par le photographe britannique Ed AllenExo se présente comme une suite de cinq pièces résolument...en dehors !

Mark Molnar par © Adrián Morillo

Mark Molnar par © Adrián Morillo

[L'impression des oreilles]

Aux Seuils somptueux de l'Étrangeté...

Dès la première pièce, "Sub Luna", une série d’amples vagues impose un univers dense, tissé de piano, de harpes, de cordes, en retombées majestueuses. Les sons cristallins de la harpe déposent un semis étoilé dans les draperies graves et moelleuses des cordes. La musique de Mark Molnar est océanique, entre ambiante sombre et néo ou post-classicisme austère. « Terre Sacer » nous plonge dans un univers glauque, hanté par une boucle lugubre, à la lenteur inquiétante. On se dit que Mark Molnar est un maître de l’Étrange, qu’il peint avec des cordes fastueuses une ode noire au naufrage absolu, dans la lignée de The Sinking of the Titanic de Gavin Bryars. La beauté des arrangements se développe sur un fond mouvant à la texture proche de l’orgue, on penserait presque à Mysterious Semblance at the Strand of Nightmares de Tangerine Dream, puis une corde monte au firmament une plainte répétée sur un bercement obstiné de cordes et de piano, le temps s’est figé, une voix erre dans les nuées, les nappes semblent immatérielles et se croisent avant un ultime crescendo bouleversant. Une splendeur !

Fastes gothiques d'outre-mondes...   

Le triptyque « pallida Mors » (Mort pâle) occupe le reste du disque. Le début dissonant et comme déconstruit de « Disquiet » est peu à peu incorporé dans un mouvement de cordes sonnant comme de l’orgue. De la pure ambiante sombre tapissée de bourdons et de poussières d’un autre monde : une atmosphère dramatique et funèbre de roman noir ! La seconde partie, « Aporia » semble bafouiller, à demi-paralysée par des forces inconnues qui bousculent piano, harpes et cordes les uns contre les autres en débris harmoniques fracassés, survivant au-dessus de respirations sourdes, suffoquées. La dernière partie, « Patior », s’ouvre sur un émouvant dialogue diaphane ralenti entre la harpe et le piano, suspendus au milieu du vide, avant que ne se déchaînent des vagues puissantes comme dans une vaste église soudain ouverte sur les cieux. Il y a là un lyrisme un peu fou, tempéré par la remontée de notes graves de piano, quelque chose de fêlé, encore vêtu d’abysses : le temps d’une méditation minimaliste sur la pâle mort du titre, le glas insistant d’un monastère perdu dans des forêts fossilisées. Autre grand moment de ce disque qui n’a pas peur du Sublime !

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Un disque d'ambiante de chambre sombre et grandiose somptueusement orchestrée pour basculer dans le hors-là...

Paru début juin 2025 chez Constellation (Montréal, Québec) / 5 plages / 37 minutes environ

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Publié le 1 Août 2025

Phillip Schroeder (3) - Radiance Within

[À propos du disque et du compositeur]

   Pour des données biographiques sur Phillip Schroeder, pianiste et compositeur américain auquel j'ai déjà consacré deux articles, je renvoie au premier Phillip Schroeder (1) : nuance, mystère et grâce Avec ce disque, Phillip Schroeder confirme son aisance dans la musique de chambre. Certes le piano reste son instrument de prédilection, mais à côté de trois pièces pour piano (dont une pour piano avec préparations), on trouve deux compositions pour piano et violon, une pour violon seul, et une autre pour violon électrique à 5 cordes, piano prépar et gongs.

Phillip Schroeder : piano (1-2-4-5-6-7 / Margaret Jones : violons (1-3-7) / Alan Zimmerman : gongs (7)

[L'impression des oreilles]

L'éveil à la Merveille tranquille...

   Rien de tapageur ou de fracassant dans ces sept pièces sous le signe d'un immense apaisement. La pièce éponyme, en ouverture, donne le ton. Un duo piano et violon, tout en échappées délicatement mélancoliques, nimbées d'une lumière intérieure, comme l'annonce le titre. À certains moments, le piano se tait, il écoute le violon dérouler ses mélodieuses notes prolongées, ses inflexions suaves. Sinon, il souligne d'un frais friselis le violon éperdu de langueur. Cette pièce est un îlot de quiétude, de grâce exquise. 

   "An Awakening", pour piano avec préparations, gravite autour d'une note répétée, prolongée d'échos bourdonnants, de frissonnements des cordes, avec des esquisses mélodiques d'un calme magnifique. C'est l'éveil à un monde de rayonnements intérieurs, une joie ineffable devant le Mystère...

   "Avian Fields" (titre 3) pour violon solo surprend Phillip Schroeder ailleurs que dans le domaine de son cher piano. Aussi à l'aise dans l'écriture pour le violon, il signe une pièce intrigante, broderie de chants d'oiseaux saisis dans leur pureté, posés sur une trame de silence. Trilles, pizzicati, roulades, trémoussements, gloussements, émaillent ce récital limpide, volontiers curieusement minimaliste à sa manière dépouillée, répétitive. Suit une composition pour piano solo typiquement schroederienne, "Being in Wonder", l'égrènement de quelques notes comme des virgules répétées, de légères éclaboussures transparentes, vibrantes. Comme des suspensions de lumières qui reluisent doucement, une méditation peu à peu envahie par les résonances, les harmoniques avant la dernière gerbe qui se perd dans la merveille ! Le "Nocturne" pour piano et violon (titre 5) constitue la clé de voûte de ces sept compositions. Le piano, dans les médiums et les graves, fournit un noble contrepoint au violon frémissant, tout en glissements et caresses mélodieuses semi extatiques. La pièce avance majestueusement au bord de tremolos qui m'ont fait penser parfois à la musique de Gavin Bryars. Ce lyrisme splendide est un modèle de retenue pudique, d'équilibre illuminant.

   "Stillness at Night" (titre 6), pour piano solo, ce pourrait être l'art poétique de Phillip Schroeder : la lente éclosion des notes, les remontées graves dans un temps distendu, purgé de tout accident. Puis une mélancolie discrète, véritable économie de l'émotion, transcendée par une attention aiguë à la beauté des sons qui se propagent dans l'épaisseur du silence.

   Le disque se termine avec le très étonnant "Shed the Pedestrian", pour violon électrique à cinq cordes, piano préparé et gongs. Les gongs donnent à la pièce une évidente coloration extrême-orientale, vite neutralisée par le violon, et  à peine dépaysée par le piano préparé camouflé en percussion un brin métronomique. On dirait une marche, un rituel intemporel, que rien ne saurait arrêter dans son avancée gentiment implacable, malicieuse du côté du violon en liberté désinvolte sur les rails des graves et des résonances des deux autres instruments.

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Un disque magnifique pour déguster la paix des soirs et des nuits.

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Passage à travers un rêve...

 À noter la réédition par Neuma Records de Passage Through a Dream, initialement paru en 2011 chez Innova Recordings. Flûte, soprano, accordéon, vibraphone, harpe, clarinette et basse clarinette, euphonium, et Phillip Shroeder lui-même au piano...et à la basse électrique. Superbe disque, aux textures étoffées, moirées par l'usage de répétitions en canon traitées par délai numérique. 

Paru fin juin 2025 chez Neuma Records (Saint-Paul, Minnesota) / 7 plages / 59 minutes environ

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Publié le 16 Juillet 2025

Alfredo Santa Ana - Before The World Sleeps

   Tous les amoureux du piano devraient se précipiter sur ce disque, qui n'a que trop attendu dans les limbes de mes fichiers. 

[À propos du compositeur, de la pianiste et du disque]

    Le compositeur mexico-canadien Alfredo Santa Ana réside à Vancouver depuis 2003 sur les terres de nations autochtones. Il est guitariste dans  un groupe "d'avant-rock avec une touche de classique" de Vancouver, Square, se produit avec sa compagne, l'écrivain Alisen Santa Ana sous le nom de Ghost Sheperd. Son album de guitare, Sounds of Time & Distance, est sorti en novembre 2022.

   Aussi à l'aise dans le répertoire classique que contemporain, la pianiste Miranda Wong a derrière elle une solide carrière de soliste au Canada, aux États-Unis et en Angleterre, d'instrumentiste de chambre et d'enseignante qui la rend à même d'interpréter la musique exigeante du compositeur.

  Quant au propos du disque, qui se veut dans l'air du temps, lié à la précarité de notre époque face au futur, il me semble suffisamment vague et inconsistant pour que je n'insiste pas. La musique n'a pas besoin de "programme" pour nous plaire. Cette collection de dix-huit pièces, quinze d'entre elles de moins de quatre minutes, trace le portrait d'une sensibilité attachante, en marge des projecteurs et d'une actualité tapageuse. C'est assez pour la rendre précieuse.

Le compositeur Alfredo Santa Ana (à gauche) / la pianiste Miranda Wong (à droite)Le compositeur Alfredo Santa Ana (à gauche) / la pianiste Miranda Wong (à droite)

Le compositeur Alfredo Santa Ana (à gauche) / la pianiste Miranda Wong (à droite)

   Une nouvelle culture de la Nostalgie   

   Le compositeur a distingué quatre chapitres dans son album qu'il considère en somme comme un livre pour piano : Le Concile des Apparitions (titres 1 à 3) / Mémoire, je pense souvent à toi comme la cendre du Temps (4 à 7) / Couleurs (8 à 12) / Petit âge de glace (13 à 18) La première pièce, titrée par le mot-valise "Zaloasymphnesis", mot si mystérieux, me paraît à cent lieues des "explications" fournies par le compositeur : "Zaloa" est le mot Nahuatl (langue du Mexique, de la famille uto-aztec) pour la glue ou des sortes de colle, "symph" renvoie à l'idée d'un accord ou rassemblement de sons, tandis que "nesis" réfère à la théorie platonicienne de l'anamnèse, qui considère que les formes ou les concepts sont préinstallés dans l'esprit...Ce qui me laisse perplexe, mais la pièce a de l'allure, un tantinet beethovenienne (?). En effet, elle me rappelle d'autres musiques, elle me colle à l'oreille, elle semble pétrie de souvenirs musicaux. Son lyrisme dynamique est couplé avec des phases introspectives plus proches de la musique des débuts du vingtième siècle. On aimerait se souvenir, avant que le monde ne s'endorme, de telles mélodies qui échappent au temps. C'est un très beau début !

   "Castle Keep" (titre 2) est l'une des merveilles qui motivent mon article. La neige est tombée finement, enveloppant les choses d'un manteau mélancolique. Le piano picore dans les aigus parmi des flaques de rêve, ne redescend dans les médiums que dans la dernière partie, encore est-ce fugitivement : tout s'efface dans le rêve...

     N'y a-t-il pas au fond "Two Worlds" (titre 3) ? Le premier pose des questions, insiste par des séries de notes répétées, et le second entraîne dans la beauté profonde gisant dans les résonances, là juste derrière, ô les grappes gorgées de sons de l'au-delà, oiseaux sublimes... Voilà un triptyque d'entrée qui vous avertit : vous écoutez un grand disque !

    Quant à la petite pièce suivante, qui inaugure le chapitre de la mémoire, "A New Culture of Nostalgia", elle me fournit le titre de ma recension. Sa ligne flottante de boucles n'est interrompue que par de brèves efflorescences. Dans un esprit post-debussyste, la composition tourne et se pavane dans l'air du soir. "The Feeling of Forgetting" (titre 5), en dépit d'attaques décidées, se défait au milieu de pirouettes. "Lessons for Oblivion", ce pourrait être le titre d'un tango d'Astor Piazzolla,  ce sont des rêveries délicates et tourmentées arrachées au silence, c'est le jaillissement d'une sensibilité frémissante.

   Une poétique des titres serait à écrire. "Phantom Etude" semble conclure une trilogie de l'effacement. La pièce court dans les herbes folles avec une belle énergie pour se perdre dans les brumes. Ce n'est qu'après qu'apparaissent des compositions liées aux couleurs. C'est "Fuchsia", tout en trilles et torsions, avec des alanguissements et une montée de la mélancolie. C'est la très courte "Marigold" (souci, titre 9), perdue dans ses rêves, l'oreille tendue à l'orée du silence. Puis c'est un climat peut-être, avec "Aegean" (Égéenne), miniature solennelle et grave, notes tenues, résonantes, d'une incroyable beauté. "Wheelbarrow Red", c'est un objet qui troue l'épaisseur de l'oubli, une brouette rouge, mystérieuse, posée là, pour transporter quoi ? Le souvenir des choses disparues, qui sait, la composition est un petit chef d'œuvre suggestif, verlainien dans son économie de l'esquisse. Je souris, car le titre suivant, c'est "Absinthe", boisson trop aimée par Verlaine, pièce d'une grâce diaphane, comme l'Essence de la Nostalgie.
 

 

   Puis le disque nous achemine au Pays du froid, comme nous prévient "The Cold Gathers" (Le Froid s'installe, pièce 13). Avec ses notes rares et prudentes, la composition dessine un monde peu à peu saisi par l'immobilité, qui se débat faiblement, se laisse séduire, gagné par des ombres, envahi par le silence. La pièce suivante, "Ice Gods Don't Keep" (Les Dieux de glace ne conservent pas (?)) frétille et semble se jouer du froid, ironiquement, lui faisant la nique, mais celui-ci monte et la saisit, lui conférant une gravité bouleversante. Elle s'épure en chemin, marche extasiée dans le nouveau monde, s'ébroue de joie et gambade à nouveau pour finir. Le nouveau monde, c'est celui dans lequel "The Introvert" nous conduit : piano préparé, ou joué sur les cordes intérieures. Un monde de micro étincellements, d'éclats ouatés. Le piano s'est fait clavecin, luth, il tapisse de ses sons graves les autres sons arrachés à sa nuit intérieure pour une méditation sublime.

   Je n'en finis pas de me perdre dans ce disque admirable. Ah ! les trois dernières pièces ! "Prayer to a Vanishing Sun" (titre 16) marche sur des cellules de deux notes, suit un sentier bordé de ténèbres. "Snow Dirge" (Chant funèbre de la Neige) égrène quelques grappes dans une immense et paisible mélancolie avant de s'émietter en notes éparses, puis de brièvement briller de feux, souvenirs d'un monde enfui. "The Last Hymn" semble, lui, le souvenir d'autres hymnes connus (lesquels ?) qu'il condense jusqu'à les agglomérer en balbutiements pathétiques.

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   Un très grand disque de piano intemporel, dans l'interprétation sobre et sensible de Miranda Wong. Un classique néo-impressionniste pour aujourd'hui.

Paru en novembre 2024 chez Redshift Music (Vancouver, Canada) / 18 plages / 50 minutes environ

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Publié le 2 Mai 2025

Mark Springer + Neil Tennant + Sacconi Quartet - Sleep of Reason

   Inspirés par la série d'estampes des Caprices de Francisco de Goya le compositeur, pianiste et interprète britannique Mark Springer, fondateur du groupe Rip, Rig and Panic, et Neil Tennant, chanteur du duo britannique Pet Shop Boys, ont composé une vaste suite de chambre pour quatuor, quintette avec voix et piano solo. Neil Tennant a écrit les paroles pour l'eau-forte Le Sommeil de la raison engendre des monstres , gravure 43 de la série, en se voulant fidèle à la dimension sardonique, onirique, d'œuvres qui donnaient de leur époque un portrait satirique cruel de la politique, de la corruption et du double langage du pouvoir établi à travers ses cauchemars. Les monstres de Goya, le parolier a cru les repérer avec leur ego grotesque sur les réseaux sociaux où ils hurlent en laissant derrière eux une traînée de ruines...

Quatuor à cordes : le Sacconi Quartet (Ben Hancox, violon / Hannah Dawson, violon / Robin Ashwell, alto / Carra Berridge, violoncelle) // rejoints par Neil Tennant, voix, pour le quintette.

Au piano : Mark Springer

Treize caprices pour aimer la Déraison...  

   Le premier cd comporte le quintette en six mouvements, puis le quatuor en trois parties. Le quintette se situe dans la tradition des chansons de Hans Eisler et Kurt Weill composées pour le dramaturge Bertolt Brecht. Parolier et unique chanteur, Neil Tennant restitue la gouaille, la mordante ironie des chansons de cabaret, la quatrième partie ayant d'ailleurs un titre allemand, "Schmutzig" (Sale), mais aussi la dimension onirique des tableaux fantastiques. Mélodies caressantes, fragments de comptines, refrains obsédants, c'est une musique populaire au sens le plus noble, que l'on pourrait aussi rattacher à des musiciens grecs comme Mikis Theodorakis ou Manos Hadjidakis. Au total, grâce à la magnifique diction et au chant souple et ensorceleur de Tennant - on pense parfois en l'écoutant à Edward Ka-Spell des Legendary Pink Dots !, c'est un enchantement. 

   Le quatuor qui suit transpose pour cordes seules les mélodies et motifs du quintette. Qu'est-ce que le sommeil de la raison, sinon le retour doucement enivrant de mélodies suaves, le développement de motifs allègres ou rêveurs selon le moment du jour, les trois mouvements étant titrés "Morn" /"Noon"/"Night" ? On s'abîme dans une langueur capiteuse, le temps s'alentit, la nuit nous prend dans ses filets. Mark Springer redonne au quatuor ses pouvoirs de rêverie grâce à une écriture légère, fine, vaporeuse. Les mélodies coulent, nous enveloppent dans des rets aux mailles subtiles...

   La surprise pour moi, ce fut le deuxième cd. Une immense suite pour piano solo en quatre mouvements : presque une heure ! D'abord un parfum post-Satie irrésistible : une suite de miniatures sautillantes enchaînées sur "Break", alanguies parfois par la main gauche, et qui se mettent à caresser le ciel pour mieux rebondir en pluie de notes fines. "Flight" (plus de vingt minutes) s'enrichit de développements à la Philip Glass. La musique s'envole en effet dans de beaux tournoiements graves, caracole et frétille, se suspend, rêve, se lance dans de longues boucles aérées de passages féériques. Jamais l'intérêt ne faiblit, tant la composition est d'une incroyable variété, nous emporte dans son mouvement animé.

   Avec "Dark" (piste 3 du cd2), on retrouve le côté Satie, poussé au brillant, quasi frénétique, et s'enfonçant dans de noires béances, comme si l'aile de la folie passait, avant de s'abandonner et d'être repris par des airs fantasques. Glass revient en force au début du bouillonnant "Moon" : boucles puissantes, éparpillées en gouttelettes miroitantes, bousculades, cette lune n'est pas de tout repos. Elle entraîne certes au rêve, mais navigue en eaux troublantes, agitées, parcourues de frissons mélodiques récurrents. Mark Springer écrit une musique qui épouse les soubresauts d'une conscience prise aux sortilèges séduisants de la Nuit...

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Un double album tout à fait étonnant, associant un quintette avec voix, un quatuor et une suite pour piano solo de toute beauté. La musique, d'un néo-classicisme post-minimaliste, est constamment mélodieuse, étincelante de verve et de fantaisie nimbée de grâce irréelle.

Paru le 25 avril 2025 chez Sub Rosa (Bruxelles, Belgique) / 2 cds / 13 plages / 1 heure et 43 minutes environ

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