electroacoustiques

Publié le 13 Janvier 2026

CoH & Wladimir Schall - COVERS

  [À propos des compositeurs et du disque] 

 Ivan Pavlov, alias CoH, et Wladimir Schall, deux artistes multimédias et musiciens électroniques, aiment rendre hommage à leurs artistes préférés, John Everall [ Coh plays Everall, Hallow Ground, 2017)pour le premier et Erik Satie et ses Vexations pour le second [cassette parue en 2020 ]. "COVERS" présente leur réinterprétation de pièces plus ou moins inconnues : deux d'entre elles inspirées de dessins animés soviétiques, une autre développée à partir d'un motif de quatre notes de Sergueï Rachmaninov, une autre encore à partir d'une œuvre originale inexistante (!!). une nouvelle version d'un morceau d'un disque antérieur de CoH, vu à travers l'œuvre de Morton Feldman ; on reconnaîtra enfin deux à la manière de Satie à la  Ryuichi Sakamoto... Selon eux, les sept pièces de « COVERS » ont été conçues comme « une série de manœuvres visant à exposer en détail et avec une honnêteté absolue les rouages ​​de la musique, sans pour autant masquer les défauts de ses instruments traditionnels ni ceux des compositions elles-mêmes ». Ils partent de compositions pour piano qu'ils manipulent numériquement et auxquelles ils appliquent un traitement électronique pour interroger les failles de la mémoire.

[L'impression des oreilles]

Les étranges paysages de l'insondable Nostalgie

   À première écoute, on se dit que c'est une pochade. Tiens, du Satie au ralenti, servi dans une ouate épaisse, avec des basses lourdaudes, un piano dépaysé de réverbérations. Après tout, le premier titre, "MERRY XMAS MR ERIK" nous y invite. Et puis on s'aperçoit que le morceau file ailleurs, l'air de rien, du côté de la nostalgie et de ses langueurs douteuses. "KOHTAKT", pour les non-soviétiques, ne parlera pas. Mais on est dans la brume, avec un vent de neige, la taïga à perte de vue, hantée par des loups subliminaux. C'est une musique à demi-gelée, une musique tombale, qui prend soudain des allures sépulcrales, une élégie déchirante en dépit des traitements débouchant sur une boue sonore ahurissante. Le titre suivant, "OKOLO KOLOKOLA", est celui qui a tiré l'album à moi. Dans la glu pâteuse des résonances amplifiées et déformées se débat une silhouette en train de se défaire, un dinosaure mémoriel. Les boucles étirées confèrent à la pièce une impressionnante grandeur. Cette partition pour les confins prend une splendeur noire à donner envie de couler dans les strates insondables de ce monde fossilisé, inhumain.

"SOII Blanc" pourrait être une danse pataude saturée de graves, de bruits plus ou moins industriels amoncelés en piles électrifiées. Pour un peu, ce serait du rock pour cosmonautes en apesanteur, alourdis par des équipements hyper molletonnés. Avec "SNOWFLAKES", c'est un autre très beau moment d'étrangeté miraculeuse, dans un monde raréfié de piano hésitant au bord de l'écroulement sur fond de bourdons légers, de déflagrations et de craquements, de pétillements comme sur les vieux vinyls.

    La "GNOSSIENNE À RYUICHI" (titre 6) nous embarque dans les armoires surchargées de la mémoire. Hors le piano sonnant comme un instrument exténué en émettant des notes pointues, tout est plombé, et la mélodie si reconnaissable, si inoubliable, se fraye un chemin dans les décombres. Une merveille de délicatesse, un hommage bouleversant ! Le disque se termine avec un autre clin d'œil, "STAROST NE RADOST" (Joie et Tristesse), en mi-teinte amusée, sorte de pièce de bastringue en écho à Satie.

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Titres préférés : 1) "OKOLO KOLOKOLA" (titre 3)

2)  "KOHTAKT" (titre 2) / "SNOWFLAKES" (titre 5) / "GNOSSIENNE À RYUICHI" (titre 6)

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Sept titres échappés de la Mémoire, costumés d'une grâce étrange et émouvante par un retravail numérique et électronique fascinant.

Paru fin décembre 2025 chez Hallow Ground (Lucerne, Suisse) / 7 plages / 41 minutes environ

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Publié le 9 Janvier 2026

Armando Balice - Du noir tout autour

Quand la forêt dense des parutions cache un pur joyau...

Retrouvé par hasard dans mon stock de fichiers de disques, plus de deux mois après sa sortie, Du noir tout autour m'a rappelé à lui par son beau titre, en français, ça devient si rare..., et sa couverture, le graphisme de l'excellente maison de disques montréalaise empreintes DIGITALes, d'ailleurs trop peu présente ici, « Mea culpa...»

Un livret numérique (ou papier) exceptionnellement bien fait...

Tellement bien fait que le chroniqueur se voit mal en perroquet, si bien que je vous y renvoie pour l'essentiel : éléments biographiques concernant le compositeur franco-italien Armando Balice ; présentation d'ensemble du triptyque par ce dernier, suivie d'une description détaillée de chaque partie, chacune précédée d'une magnifique épigraphe (respectivement, dans l'ordre : Eugène Guillevic, Gaston Bachelard et Samuel Beckett); sans oublier un brillant commentaire de Guillaume Contré titré Entrechocs lyriques

Le compositeur Armando Balice

Le compositeur Armando Balice

Jardins d'Artifices et de Splendeurs

  Un violoncelle surgit du néant en volutes bourdonnantes, une respiration brusquement arrêtée s'interpose, et tout dérape, s'éloigne en glissendo : c'est le début du premier jardin, "Black Garden", structuré en huit parties comme les deux suivants (x + noir + x + noir + x + noir + x + x). Ici, jamais un geste sonore ne va à sa conclusion. Il éclot, s'épanouit et disparaît, relayé par d'autres, dans un feu d'artifices faramineux. En quelques secondes, on passe du silence aux bruits les plus étranges. "Black Garden", c'est comme une série de déflagrations, de mises à feu, d'explosions, une série d'apparitions sonores, de vives esquisses. Soudain, ce serait un battement de pales d'hélicoptères, l'écho lointain du film de Coppola Apocalypse Now. On patauge dans la jungle des sons, au ras des frémissements et des soulèvements. Ce jardin noir est imprévisible dans sa puissance dramatique, son obscure clarté minée par la disparition. Il éblouit, stupéfie, véritable suite d'illuminations rimbaldiennes d'une tumultueuse beauté, ponctuée sur la fin par le chant envoûtant d'une sirène affolée en boucle crescendo. [ en vidéo, une version de juillet 2019 ] 

   "Empty Garden", que le compositeur considère comme un deuxième volet de la pièce précédente, envisage le vide, non comme une menace ou une absence radicale, mais plutôt comme « la matrice silencieuse de toute création ». La dimension mystérieuse du vide s'entend exemplairement dans ce jardin qui est un chant des origines, l'actualisation d'un potentiel aux surgissements prodigieux. Des pas pressés dans la nuit, des collisions sonores entre la nature et l'artifice. Et le violoncelle au son énorme qui secoue la nuit pour en retirer les foudres dans des passages quasi rock, d'un rock épais, métal en fusion agité de frissons, de tintinnabulements hypnotiques. Dans ce jardin vide, qui marche ainsi ? Une belle peut-être, poursuivie par des désirs, qui pousse des portes, rentre chez elle, source elle-même de visions magiques comme cette cloche qui tinte au loin et ces décharges possiblement torrides dans une atmosphère de mitraillage, de guerre. La musique d'Armando Balice mobilise tout notre imaginaire pour s'en jouer avec délectation. Ne retrouve-ton pas les pas de la marcheuse dans le jardin illuminé de détonations, près d'un temple (?) dont sourd une musique élégiaque poignante ? Une nappe diaprée recouvre le tout de son scintillement énigmatique, comme la matérialisation du vide en lévitation. Suit une invasion onirique d'une puissance tellurique absolument splendide, enthousiasmante, le mélange détonnant de la lumière et de l'ombre annoncé par la dernière phase de la pièce ! Un feu d'artifices ponctué de lourdes déflagrations termine cette composition fabuleuse !

   Que peut-on encore attendre de "Light Garden", dernière pièce du triptyque ? Ce sont des amorces d'étincelles, les vrilles entêtantes de chants d'entités inconnues, des forages et des déchirements électriques. C'est la mise à feu de forces magnifiques, une exultation des matières en flamme. Et un chien qui aboie dans la nuit pendant l'orage, avant de grands froissements grondants. Ici le naturel côtoie l'artificiel : nulle opposition, une mutuelle émulation pourrait-on dire. Surgie de l'ombre, la lumière déferle, vibre, rayonne, et se métamorphose sans cesse sur fond de croassements de corbeaux. Le leitmotiv du feu d'artifice continue d'informer une masse sonore volontiers magmatique, éruptive, qui peut d'un moment à l'autre se calmer pour rappeler les bourdons de la musique indienne. D'autres pas encore animent latéralement cette composition avant de revenir au premier plan et de s'éloigner, annonciateurs de nouveaux surgissements impétueux. Armando Balice brosse alors une fresque apocalyptique d'une grandeur sauvage, un véritable incendie de la Lumière piquetée de sombres éclats et de zébrures multipliées.

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Un disque magistral, d'une rare somptuosité. Un des événements discographiques de l'année 2025 !

Paru le 19 octobre 2025 chez empreintes DIGITALes (Montréal, Québec) / 3 plages / 1 heure et 6 minutes environ

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Publié le 29 Novembre 2025

Connor D'Netto - Some Kinda Way

[À propos du disque, du titre et du compositeur]     

Le titre de l'album et sa présentation visuelle m'intriguent. Some Kinda Way  : d'une manière ou d'une autre. Soit. Sur l'image, trois positions de la main, que j'ai tendance à interpréter comme trois manières de tenir un instrument. J'ai tout faux, mais me voilà lancé sur une piste plus intime qui n'est pas dans la manière de mes articles. Comme j'ai posé la question, alors autant donner la réponse fournie par le compositeur lui-même. De retour après un long séjour loin d'Australie pendant lequel il a suivi notamment une résidence de trois semaines avec Bang On A Can et terminé ses études musicales à Londres, fin 2019,  Connor D'Netto a progressivement affirmé son homosexualité (ou/et son refus du binarisme de genre) auprès des siens et de ses amis, décidant d'être enfin lui-même, consolidant une image fracturée de son moi. Les trois images de la couverture, prises en 2017 sur son iPhone, montrent trois postures de sa main gauche arborant un vernis à ongle pastel. Devenu plus à l'aise avec son identité affirmée, il a décidé des les placer en en-tête de son nouvel album Some Kinda Way, dont la problématique personnelle sous-jacente est celle de l'exploration du moi.

    Salué comme un des plus marquants compositeurs australiens contemporains, Connor D'Netto, grand amateur de la musique de Steve Reich, reconnaît que ce dernier a eu une influence formelle sur l'instrumentation de l'album par l'intermédiaire du New-York Counterpoint, pièce au répertoire de Jason Noble, le clarinettiste qu'on entend dans le disque. On y entend aussi la multi instrumentiste Shannon Luk, spécialiste des instruments d'époque, à la viole gambe et à la nickelharpa (instrument de musique traditionnel à cordes frottées par un archet, originaire du nord de Stockholm). En fait il y a trois clarinettes, une en si bémol, une clarinette basse et une troisième contrebasse. Électronique et traitements, une touche de synthétiseur modulaire rajoutent des couches sonores superposées qui contribuent à créer une musique de chambre électroacoustique post-minimaliste.

Le Compositeur Connor D'Netto

Le Compositeur Connor D'Netto

[L'impression des oreilles]

Avec Steve Reich, être Soi enfin...

L'introduction (Intro/tattoo) nous immerge dans un monde grouillant, saturé, avant de nous abandonner à la clarinette de Jason Noble pour le titre éponyme, en trois parties. La première est la plus dépouillée : un solo élégiaque, très pur, qui fait entendre chaque note soufflée se répandant dans l'espace un peu comme la volute d'une fumée de cigarette. C'est peut-être le Moi, tel qu'en lui-même, s'essayant à être vraiment, sans témoin, dans la solitude essentielle. Il chante, pour le plaisir, se gargarise de petites envolées. C'est très émouvant. Dans la seconde partie, la clarinette se démultiplie, tout en restant au ras d'une mélancolie qui lui fournit son bagage, son paysage. Le contraste entre une clarinette chantante et une ou deux autres en contrepoint tenu nourrit un dialogue de toute beauté. La troisième partie, avec ses boucles envoûtantes, correspond à un véritable envol du Moi, maintenant solidement appuyé sur une charpente sonore étoffée. La fameuse pulsation reichienne s'empare des instruments qui vibrent profondément...

"interlude/nails" (titre 5) se place d'emblée sur un autre plan, celui d'un accomplissement sonore, d'une plénitude souveraine. Les couches superposées acquièrent une majesté magistrale. Acoustique et électronique ne sont plus discernables, la viole de gambe et la nickelharpa serties d'une gangue synthétique dans laquelle elles évoluent comme par miracle, la trame sonore ponctuée d'attaques percussives sourdes. C'est un monde en fusion, en déflagration...qui laisse la place à "Feeling More like", ahurissante réécriture à la manière de Steve Reich, sauf que Connor D'Netto déconstruit la trame reichienne compacte, lui injecte des envolées presque méditatives en distendant le tissu, ou en le saturant monstrueusement, congédiant la pulsation du maître ! "Outro/piercing" étale sans complexe les sons rutilants des différents instruments, fastueusement portés par un mur sonore de graves grondants. Il y a là une belle onctuosité, une plénitude doucement euphorisante...

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Le disque de Connor D'Netto, vibrant hommage à Steve Reich, vaut par sa chaleur et sa plénitude rayonnante. 

Paraît le 5 décembre 2025 chez A Guide to Saints (label frère de Room40, Melbourne, Australie) / 7 plages / 36 minutes environ

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Publié le 31 Octobre 2025

Mike Majkowski - Tide

   Contrebassiste et compositeur australien installé à Berlin, Mike Majkowski est membre du trio de rock alternatif polonais Lotto et a collaboré avec des musiciens de... The Neck, dont j'ai célébré récemment le triple album Disquiet ! Il était invité en avril 2025 au Festival Archipel à Genève avec un dispositif électroacoustique, ayant développé depuis le début des années 2000 un style personnel à partir de sons analogiques ou électroniques formant de lentes trames en perpétuelle transformation. Son nouvel album Tide comprend deux sections formant un tout continu, faisant de la fin de la première partie le début de la seconde.

Mike Majkowski / Photographie © Lukasz Rychliki

Mike Majkowski / Photographie © Lukasz Rychliki

    J'ai rêvé dans la grotte où nage la syrène...*

   La musique de Mike Majkowski, c'est comme une toile de brume constellée de gouttelettes sonores, animée d'une douce pulsation. Les résonances s'étirent dans une atmosphère méditative propice à une écoute profonde. Il y a quelque chose d'arachnéen aussi dans cette manière d'emprisonner le temps dans une boucle répétée, où tous les sons sont feutrés, finement découpés. Si c'est une marée, comme le suggère le titre d'ensemble, c'est une marée éternelle, celle d'un flottement nuageux (voir la couverture).

    Les cymbales sont caressées, et les autres instruments acoustiques ou non sont enveloppés d'une traîne délicate. On avance avec précaution, comme pour ne pas déranger la respiration essentielle dont sourd la musique. On avance vers l'imperceptible cher au poète Jacques Ancet, au bord d'un vacillement indicible, et l'on réveille, oh à peine, des ombres endormies depuis des siècles dans les limbes de la mémoire. Au fond, Mike Majkowski déploie un rituel magique d'écoute d'un l'au-delà enfoui tout près, qui risque à tout moment de s'évanouir, comme ces fresques antiques qu'on retrouve à la faveur d'une excavation et qui disparaissent si l'air continue de s'y engouffrer : il faut alors refermer pour les préserver. Le compositeur s'introduit dans le mystère en jouant d'une torpeur enchanteresse, prudente, par respect pour la Beauté qui dort là, fragile, prête à fuir au moindre bruit agressif...

 

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Ça n’existe pas, peut-être.

La pierre ou l’arbre l’ignorent,

l’oiseau qui passe, le ciel

et sa lumière. C’est un feu

qui n’aurait jamais brûlé,

une eau qui n’apaiserait

jamais la soif. Mais c’est là.

Le matin vient, sa pluie lente,

sur tes yeux des gouttes brillent,

tes cils battent : ce n’est rien.

 

Extrait de L'Imperceptible (Lettres vives, 1999), par Jacques Ancet

* Extrait de El Desdichado  de Gérard de Nerval

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Un disque d'une grâce irréelle, suspendu dans un hors-temps merveilleux. Sublime.

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Electroacoustiques, #Musiques Ambiantes - Électroniques

Publié le 24 Octobre 2025

IKI - Body

  [À propos des chanteurs et du disque] 

    Fondé en 2009, IKI est un groupe vocal composé de cinq chanteurs originaires de Norvège, de Finlande et du Danemark. Il explore la voix comme instrument principal et recourt à l'improvisation comme moyen d'expression privilégié. Depuis leur premier disque en 2011, Iki a multiplié les collaborations, notamment avec Blixa Bargeld et Laurie Anderson. Chaque son de leur nouvel album est créé à partir de la voix brute, avec ses imperfections, et non de la voix traitée, d'où une musique à la fois vocale et électroacoustique. Conçu comme un cycle à écouter en boucle, sans début ni fin définis, l'album décline différents moments liés à des activités physiques différentes et à leur répercussion rythmique, ménageant trois pauses méditatives intitulées "Circuit". Une mélodie cyclique de onze syllabes réapparaît sous différentes formes avant d'énoncer la phrase finale, révélatrice de leur philosophie artistique : « Êtes-vous parti lorsque votre corps ne respire plus ? »

Anna Mause (DK) / Guro Tveitnes (NO) / Johanna Sulkunen (FIN) / Kamilla Kovacs (DK) / Randi Pontoppidan (DK)

Anna Mause (DK) / Guro Tveitnes (NO) / Johanna Sulkunen (FIN) / Kamilla Kovacs (DK) / Randi Pontoppidan (DK)

[L'impression des oreilles]

Polyphonies post-minimalistes...

   "Circuit I" nous entraîne dans une irrésistible ronde des voix, prolongée par son émanation électronique, manière d'entrer dans "Run", qu'on dirait purement électronique si on ne nous avait pas dit que chaque son est tissé à partir des voix. Pulsation rythmique envoûtante, fins bourdons et vibrations, tourbillons de voix éthérées, un bain de voix lardé de syllabes fondues dans le mur sonore impressionnant. Juste magnifique, quelle claque !

    Le bref "Circuit II" nous repose par une atmosphère de polyphonie médiévale, nous lâchant pour "Dance", très reichien et à la fois écho lointain d'un David Hykes avec des voix presque de gorge ou de chants bouddhiques gutturaux. "Breathe", avec la répétition incessante et hachée de "Breathing", évoque Laurie Anderson. Le morceau s'envole en un hymne somptueux hanté de boucles, du Steve Reich de la grande période vocale encore. L'interlude "Awake" nous secoue de voix pour nous éveiller du rêve antérieur. "Walk", à la limite du hip-hop, semble une incantation rythmée, s'agrandissant en courtes envolées merveilleuses. "Float", d'abord médiéval dans sa polyphonie épurée, se mue en broderies rêveuses, répétitives, émaillées de sonneries étranges. La répétition lancinante et descendante de "When" occupe la courte pièce du même titre, tandis que, un peu sur le même principe, "Wander" tournoie follement jusqu'au vertige sur des gloussements sonores avant de finir sur des soupirs qui se changent en sorte de glitchs et de cliquetis sur "Regenerate", du Alva Noto, quasi ! Décidément, ces cinq chanteuses concentrent dans ce disque incroyable des influences diverses qu'elles rejouent non sans malice, avec une jubilation qui s'entend nettement dans le jouissif "Explode" (titre 12), kaléidoscope hoquetant. C'est en "Circuit III" qu'on entend enfin la fameuse phrase-clé signalée plus haut, avant le dernier titre, "Remember", vagues de voix angéliques et déformées, association du pur et de l'impur, si l'on veut, qui prélude à un concert sublime dans des hauteurs réunifiées.

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Un disque en état de grâce, au plus haut lorsqu'il se souvient de Steve Reich et de quelques autres pour chanter le corps des anges que nous sommes à notre corps défendant...

Paru le 17 octobre chez Tila (Copenhague, Danemark) / 14 plages / 34 minutes environ

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Publié le 7 Octobre 2025

Fani Konstantinidou - Undertones

   Compositrice grecque installée aux Pays-Bas, Fani Konstanttinidou utilise des environnements sonores urbains et ruraux combinés à des instruments électroniques conventionnels et de conception personnelle. Undertones, à l'origine pour quatre canaux, a été revu pour le format stéréo. De même, les enregistrements de terrain intégrés à la pièce, en principe variables à chaque exécution dans un lieu différent, ont été choisis dans plusieurs lieux d'Amsterdam. Les interprètes, invités à réagir aux enregistrements de terrain demandés à l'un d'entre eux, contribuent à la structure de la composition, qui peut-être considérée comme semi-improvisée. On pourra ici entendre incorporés des sons de l'orgue du Concertgebouw (sans public), du Utopa Baroque Organ à partir de l'intérieur de l'instrument (sans public également), et de l'extérieur depuis le toit du Stedelijk Museum. La pièce associe les percussions idiophones de Iakovos Pavlopoulos et l'électronique de la compositrice. Un disque des Séries Contemporaines (Contemporary Series) du label d'Amsterdam, décidément à l'affût de ce qui se compose de mieux.

Fani Konstantinidou

Fani Konstantinidou

  Dans la forêt des épiphanies...

   Sur un fond ondulant de bourdons et un crépitement, un bol chantant (probablement). Des invasions texturées rivalisent avec la percussion dans un jeu de résonances prolongées. Frottis de cymbales, de métallophones, montée de sons lourds, créent un climat mystérieux. La musique de Fani Konstantinidou est rituelle, solennelle. Entre vagues profondes et notes percussives précises se crée une densité habitée, dans laquelle des fantômes de voix peuvent se lover, comme à la fin de la première partie ou au début de la seconde, où l'on croit entendre des voix courbes, plaintives. Tissée de délicats frémissements percussifs et d'une aura électronique mouvante, chaque pièce tisse sa broderie, comme le froissement d'un feuillage, ce serait comme le murmure des chênes de Dodone, leur bruissement aux intrications innombrables. Avec des phases de calme extatique, la bouleversante venue d'un au-delà sonore majestueux, d'une radieuse beauté comme dans la troisième partie. On croit parfois avancer dans une jungle fourmillant de sons minuscules, d'épines sonores, on dérange des divinités assoupies depuis des siècles au fond de grottes qui se mettent à grelotter, à racler leurs poumons ankylosés par des pétrifications immémoriales. Et c'est l'approche d'un temple inconnu, entouré d'une enveloppe de gongs, de sinueuses lianes d'orgue ; il faut déblayer les abords, enlever les gravats, pour que résonnent les sons purs dans leur gangue de tumultes accumulés. Undertones, c'est à voix basse, dans l'ombre des nuances, que l'on parvient au cœur du chaos, dans la seconde moitié de la quatrième partie, extraordinaire. Qu'y a-t-il au centre du fouillis, derrière ces rideaux bruissants d'une musique devenue épique ?  

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Une fascinante plongée électroacoustique aux alentours des arcanes, méticuleusement façonnée dans de splendides clairs-obscurs.

Paru le 26 septembre 2025 chez Moving Furniture Records / Contemporary Series (Amsterdam, Pays-Bas) / 4 plages / 37 minutes environ

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Publié le 4 Août 2025

Stephen O'Malley - But remember what you have had

[À propos du compositeur et du disque]

Stephen O'Malley (né en 1974) est un musicien américain installé à Paris. Compositeur et guitariste, il a collaboré avec beaucoup de monde (Merzbow, Scott Walker, Keiji Haino...), y compris d'autres compositeurs, des cinéastes, des chorégraphes, des photographes, sculpteurs...et fondé ou cofondé ou participé à  plusieurs groupes comme Sunn O))), Burning Witch. Directeur artistique de plusieurs maisons de disques, il a lancé en 2011 Ideologic Organ, une maison qui s'invite parfois dans ce blog : on y trouve par exemple Golem mécaniqueGammelsæter & Marhaug.

But remember what you have had, pièce de plus de trente-deux minutes, répond à une commande de l'INA GRM (Groupe de recherches musicales, Paris). 

Stephen O'Malley : guitares électriques

Hans Teuber :  flûte et flûte basse, clarinette et clarinette basse, trompette

Stephen Moore : Trombone

Stephen O'Malley

Stephen O'Malley

[L'impression des oreilles]

  Dans le creuset de la Musique Ardente

  Les vents ouvrent la pièce en une sorte de sonnerie de notes tenues en canon (Stephen O'Malley, rappelons-le, a été pendant son adolescence membre d'un corps de cornemuse et de batterie des Highlands écossais) évoquant les musiques bouddhiques. Impressionnante ouverture à dominante de graves profonds, les aigus enchâssés dans les traînes harmoniques ! Puis c'est la première déflagration dédoublée de  guitare électrique vers trois minutes quinze, suivie d'une seconde dont l'onde de choc submerge tout, et dès lors les décharges se succèdent, se répondent, amalgamées ou non aux vents, l'espace sonore ondule longuement à chaque fois, criblé de partout. Comme un bombardement ? D'une certaine manière, avec des sons traçants qui vibrent, se modifient, amplifiés jusqu'à des anamorphoses sonores. Peu à peu, nous sommes dans une cathédrale en fusion, guitares et vents éventrés devenus des orgues monstrueuses et magnifiques, des laves vibrantes, des surgissements surréels de textures fabuleuses saturées de bourdons puissants. C'est le déferlement ininterrompu des énergies primordiales, grondantes, épaisses et pourtant acérées, c'est la frappe de mille épées flamboyantes qui se retournent sur elles-mêmes, vrillent et se consument en lançant des gerbes noires d'étincelles  dans des nuages telluriques...Avec une fin presque bucolique d'une tendresse veloutée !

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Extraordinaire ! Une véritable Transfiguration, au sens religieux ou mystique. Mais souviens-toi de ce que tu as eu : cette musique est l'aide-mémoire incandescent de ce que l'on oublie trop souvent, la Beauté fulgurante de la Vie.

Paru fin juin 2025 chez Portraits GRM (Paris, France) / 1 plage / 33 minutes environ

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Publié le 17 Mars 2025

Puce Moment - Sans Soleil

  Après notamment Epic Ellipses (mars 2023), le duo Puce Moment, formé par Pénélope Michel, violoncelliste de formation classique, chanteuse et multi-instrumentiste, et l'artiste sonore et plasticien Nicolas Devos, sort un nouvel album vraiment singulier, lié à leur voyage en février 2020 à Tenri, une banlieue de Nara, l'ancienne capitale du Japon. Là, ils ont rencontré la Société de Musique Gagaku, un ensemble qui perpétue les traditions musicales du Gagaku (littéralement Musique élégante), cette musique d'origine chinoise et coréenne jouée à la cour impériale, dont les principales caractéristiques ont été fixées vers le Xe siècle.

   Les enregistrements forment la base de la création musicale et scénique du spectacle Sans soleil, réalisé en collaboration avec la danseuse et chorégraphe Vania Vanneau. Le titre est un hommage au film de Chris Marker sorti en 1983. Le disque, qui s'inscrit aussi dans la lignée des ciné-concerts organisés par le duo,  est la rencontre étonnante entre leurs synthétiseurs analogiques et modulaires, leur thérémine, leurs voix,  et les instruments traditionnels du Gagaku : shô (orgue à bouche), ryûteki (flûte traversière en bambou), hichiriki (court hautbois en bambou), biwa (luth à manche court), sô (harpe à treize cordes), taiko (tambour), skôko (petit gong en bronze frappé avec deux baguettes en corne), kakko (petit tambour). Pour en savoir plus sur les instruments et la musique Gagaku, vous pouvez consulter ce site très bien fait.

Puce Moment - Sans Soleil

   Le premier titre, "Kangen", s'ouvre sur un bourdon tenu de synthétiseur, soudain comme fracassé par les percussions de l'orchestre gagaku. Le choc  est magnifique. Quand les flûtes s'en mêlent, le titre s'envole, et la rythmique sourde du duo accompagne les découpes du gagaku. Une entrée en matière impressionnante et splendide ! Sur "Batu", le titre 2, flûte mystérieuse et synthétiseurs dessinent une constellation mouvante peuplée d'appels, creusée de surgissements rayonnants. Les instruments du gagaku sont traités comme les synthétiseurs, modulés et transmutés, fondus dans une pâte grandiose en fermentation dans un beau crescendo, qui se résorbe en accents de flûtes presque pastoraux. "Haishiri Mai" porte la rencontre à une dimension d'osmose encore supérieure. Les synthétiseurs se déchaînent, orgues de cristal et bouillonnements, le hautbois hante les lointains de ses plaintes sublimes zébrées de rayures synthétiques et le tambour profond précède la rythmique électronique. La pièce prend l'allure d'une marche rituelle, sacrificielle, et dans le brouillard électronique qui l'accompagne on croit entendre des voix, toute une volière éthérée.

   Le quatrième titre, "Shô", paraît plus délibérément grandiose, décollant très vite d'un début méditatif pour devenir cathédralesque (j'assume le néologisme) à souhait, agité d'apparitions sonores, de chiffonnements troubles, de voix. C'est un chaos formidable, l'accouchement farouche d'une fulgurante beauté, terminé par une pluie exténuée. Le découpage implacable des percussions gagaku ouvre "Bugaku" (nom d'une danse traditionnelle japonaise), pièce incantatoire qui fait la part belle aux musiciens japonais tout en montrant l'inventivité du duo : celui-ci greffe sur leur musique à l'élégance raffinée un magma prodigieux hanté par la voix enchâssée de Pénélope Michel. Une danse sans soleil, une danse noire de transe ! Le dernier titre est un épilogue rythmé par le tambour taiko qui lui donne son nom : des sons d'ambiance japonaise sont peu à peu recouverts par un brouillage électronique progressant crescendo avec le tambour, véritable passage au pilon d'une force inexorable...

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Une osmose saisissante et magistrale entre musique traditionnelle japonaise et musique expérimentale électronique.

Paraît le 21 mars 2025 chez Parenthèses Records (Bruxelles, Belgique) / 6 plages / 46 minutes environ

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