Publié le 26 Février 2015

Matteo Sommacal - The Chain Rules

   The Chain Rules est le disque idéal pour casser une certaine image persistante de la musique contemporaine, qui serait toujours dissonante, aride, ennuyeuse. Matteo Sommacal, jeune compositeur italien, dirige la Piccola Accademia degli Specchi depuis quelques années. J'avais chroniqué une des interprétations de son Ensemble sur le disque House of Mirrors (2011) du compositeur minimaliste néerlandais Douwe Eisenga.

   Mathématicien, Matteo Sommacal accompagne son disque du texte suivant, que je traduis de l'anglais de la pochette : « À première vue, les événements de la vie semblent s'enchaîner de manière imprévisible. Au fur et à mesure de l'avancée de notre vie, submergés par le bruit, nous oscillons distraitement entre la conception d'un univers imprévisible pour nous dégager de toute responsabilité et l'affirmation supposée d'une vérité révélée pour nous réconforter de la souffrance. Cependant, quand nous observons la réalité sans chercher une explication forcée, souvent nous découvrons que la plupart des "pourquois" peuvent être découverts en observant les "comments". Des raisons émergent de l'apparent désordre en tant que lois qui lient faits et circonstances. Même la plus simple de ces insaisissables lois sous-tend des séries de phénomènes incroyablement complexes. Seul, nous réalisons les conditions de notre propre existence individuelle. Tandis qu'en tant que totalité, sans tenir compte d'aucune différence humaine, nous nous rassemblons dans la certitude que nos vies sont toutes sujettes aux mêmes enchaînements de lois. »

     Ce texte de présentation vise sans doute l'accusation prévisible de facilité portée contre une telle musique. Trois cycles de trois pièces pour piano seul, avec trois pièces pour piano et quatuor à cordes ou violoncelle intercalées : tout coule, harmonieux, évident. Le minimalisme de Matteo Sommacal est évidemment lié à celui de Wim Mertens, de Michael Nyman ou encore de Douwe Eisenga. C'est justement parce que le minimalisme a su rencontrer la faveur du grand public qu'il s'attire aussi les remarques acerbes des puristes de la musique contemporaine académique, aux oreilles desquels ces musiques sont trop simples. Or, ce que rappelle Matteo Sommacal, c'est ce qu'un Boileau affirmait haut et fort, à savoir que la clarté est le résultat d'un travail dont on ne perçoit plus les traces une fois l'ouvrage accompli. Des lois régissent les rapports entre les notes, l'architecture des mélodies, que l'auditeur néophyte ne perçoit qu'intuitivement. Pourquoi une musique ne s'écouterait-elle pas facilement ? Certains compositeurs n'ont pas peur de revendiquer l'appellation de "easy listening" pour leur musique. Toute complexité n'est pas belle du seul fait de sa complexité, de même que la virtuosité de l'exécutant ne garantit aucunement la production d'une émotion.

    Bien sûr, "The Sign of gathering" pour piano et quatuor à cordes sonne comme du pur Wim Mertens : c'est l'hommage d'un jeune compositeur à des aînés qu'il admire, je ne trouve rien à y redire. Ce qui compte, c'est que cette musique soit une fête, une broderie échevelée qui démarque l'atmosphère précieuse et raffinée de certains films de Peter Greenaway.

   Chaque pièce a sa couleur, étincelante, impatiente, élégante, brillante, vive, pensive, intime, nocturne, imminente (je les cite dans le désordre). Elle acomplit son programme avec un bonheur constant, une alacrité rare, sans affectation, servie par l'élégance et la vivacité légère de frappe du pianiste Alessandro Stella. Ne boudons pas notre plaisir et saluons ce disque d'une incroyable fraîcheur, « Sans rien en lui qui pèse ou qui pose » comme dirait un certain Verlaine que je détourne sans vergogne, sachant que l'esthétique ce cette musique est fort éloignée par ailleurs de l'univers verlainien. Pas de blessure secrète, de langueur voilée ici : le chant limpide des règles qui nous régissent sans même se faire sentir. 

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Paru en janvier 2015 chez Kha Records / 12 titres / 41 minutes.

Pour aller plus loin :

- le premier titre, "Exile upon Earth I nocturnal" chorégraphié et dansé par Naima Sommacal :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 6 août 2021)

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Publié le 19 Février 2015

Meredith Monk - Piano songs

   Piano Songs, interprété par Bruce Brubaker, auquel j'ai déjà consacré au moins deux articles, et Ursula Oppens, offre une rétrospective de l'écriture de Meredith Monk pour le piano. Les pièces ont été composées entre 1971 et 2006, certaines arrangées pour deux pianos par Bruce Brubaker. Enregistrées lors d'un concert à Boston en avril 2012, elles sont l'occasion de découvrir une facette rarement présentée séparément sur ses précédents disques, qui mettaient en avant ses expérimentations vocales. Aussi est-ce une excellente surprise. Ces compositions ont la légèreté et l'évidence des chansons tout en étant extrêmement élaborées comme le rappelle Meredith dans le livret, toujours illustré de sobres et belles photographies en noir et blanc chez ECM : « Le caractère direct, la pureté, l'asymétrie et par dessus tout la transparence ont toujours été importantes pour moi. La surface de la musique semble simple, mais la complexité du détail et la combinaison de retenue et d'expressivité mettent au défi l'interprète. »

   "Obsolete objects"(1996) pour deux pianos croise les deux lignes, vives, graves-médiums obstinés et médiums-aigus chantants, avec des échos lointains de ragtime.

Ci-dessous, "Ellis Island" pour deux pianos : Ursula Oppens et Gloria Cheng

    Piano Songs, interprété par Bruce Brubaker, auquel j'ai déjà consacré au moins deux articles, et Ursula Oppens, offre une rétrospective de l'écriture de Meredith Monk pour le piano. Les pièces ont été composées entre 1971 et 2006, certaines arrangées pour deux pianos par Bruce Brubaker. Enregistrées lors d'un concert à Boston en avril 2012, elles sont l'occasion de découvrir une facette rarement présentée séparément sur ses précédents disques, qui mettaient en avant ses expérimentations vocales. Aussi est-ce une excellente surprise. Ces compositions ont la légèreté et l'évidence des chansons tout en étant extrêmement élaborées comme le rappelle Meredith dans le livret, toujours illustré de sobres et belles photographies en noir et blanc chez ECM : « Le caractère direct, la pureté, l'asymétrie et par dessus tout la transparence ont toujours été importantes pour moi. La surface de la musique semble simple, mais la complexité du détail et la combinaison de retenue et d'expressivité mettent au défi l'interprète. »

   "Obsolete objects"(1996) pour deux pianos croise les deux lignes, vives, graves-médiums obstinés et médiums-aigus chantants, avec des échos lointains de ragtime. Nous voilà en route. "Ellis Island"(1991) est plus intimiste : elle coule comme deux fleuves tranquilles, scintillants, qui se répondent avec des jeux de prisme. Belle transparence minimaliste en effet pour cette pièce sereine, creusée de quelques graves. "Folkdance"(1996), toujours pour deux pianos comme les deux précédentes, est agrémentée de quelques cris et claquements de mains : sautillante, joyeuse, elle joue sur deux voix, l'une très en avant, l'autre plus en sourdine. L'intrication des motifs est superbe ; tout en déhanchements, elle ne cesse de fleurir. La courte "Urban march (shadow)" (2001) flirte avec l'atonalité, la dissonance : intrigante, tapissée de zones d'ombre, elle devient puzzle miroitant, zébré de rayures symétriques. "Tower" (1971) est comme une escalade, une colonne infinie dirait Constantin Brancusi. "Paris" (1972) est la première pièce solo de l'album, interprétée par Ursula Oppens : émouvante spirale enroulée vers l'intérieur qui explose soudain en arpèges fous, elle finit dans une extrême douceur. Bruce Brubaker inteprète la virtuose "Railroad (Travel Song)" (1981), aux rythmes puissants. Retour à deux pianos avec "Parlour Games" (1988) : pièce chatoyante, miroitante, animée d'un mouvement irrésistible, traversée de courants contrastés, belle réussite d'un minimalisme très rigoureux sous ses dehors séduisants. Un des sommets de l'album, suivi par la magnifique "St Petersburg Waltz" (1993) interprétée par Ursula. Pièce mystérieuse, qui joue d'abord dans les graves, les ombres : plus calme, elle se déploie toutefois à certains moments dans les aigus avec des notes répétées de nombreuses fois, ménage des décrochages, des aperçus. C'est une balade le long des canaux dans la lumière un peu trouble de l'aube : moments introspectifs, diffraction de la lumière. Un chef d'œuvre ! "Window in 7's" (1986), interprétée par Bruce, est dans la lignée d'un Federico Mompou, compositeur catalan qu'elle admire, colorée, aux inflexions subtiles, avec des souvenirs de cloches sur la fin.

   Le disque se termine  sur deux chefs d'œuvre pour deux pianos. La "totentanz" ("Danse macabre") de 2006 est déhanchée, sarcastique et narquoise, vigoureusement ponctuée, avec un face à face expressif des deux pianos. La "Phantom Waltz" de 1989 est peut-être ma préférée avec la "St Petersburg Waltz" : calme, sensible, feuilletée de lumières et d'ombres, elle avance avec une grâce souveraine entre quelques quasi dissonances , soudain très animée, vigoureuse, dans la seconde moitié, et illuminée de trilles éblouissantes vers la fin lorsque, sans aucun doute, le fantôme pirouette avant de s'effacer dans l'épaisseur de l'invisible...

    Un magnifique disque de piano !

Paru en 2014 chez ECM New Series / 12 titres / 48 minutes  

Pour aller plus loin :

- Une très belle version de "Phantom Waltz" par Nurit Tiles et Edmund Niemann, un enregistrement disponible chez New World Records (c'est une compilation pour deux pianos titrée Double Edge - U.S. Choice, référence NWCR637), avec une vidéo d'archive de 1915 :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 6 août 2021)

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Publié le 11 Février 2015

David Lang - mountain

    C'est le Cincinnati symphony Orchestra sous la direction de Louis Langrée qui interprète une des dernières œuvres enregistrées de David Lang. Mais comme Hallowed Ground rassemble deux autres pièces, Lincoln Portrait  de Aaron Copland et Pleasure Ground de Nico Muhly, David Lang n'est pas crédité sur la couverture du disque, ce que je trouve assez regrettable. Passons, comme je passerai exceptionnellement sur les deux autres compositions : j'espère que vous ne m'en tiendrai pas rigueur, mais vous commencez à me connaître. Disons que je ne suis pas assez emballé par celles-ci, qui ne sont pas sans qualité, je le reconnais volontiers : l'émotion n'y est pas, pour aller vite.

   Par contre, mountain est un de ces morceaux à trembler comme nous en offre régulièrement David Lang. Le compositeur précise dans le livret que l'orchestre lui a commandé une pièce qui aurait à voir avec l'héritage d'un grand Américain. Il a pensé à Aaron Copland, compositeur présent avec le premier titre dont l'œuvre est devenue associée à la manière dont les Américains voient la relation entre leur pays et eux-mêmes. Seulement il ajoute que, s'il apprécie l'ironie qu'un pauvre juif homosexuel de gauche représente la musique classique américaine de notre temps, il y a une autre manière de regarder le paysage. Même s'il précise que ce regard différent est en hommage à Copland, je me demande s'il ne se dissocie pas ainsi - sans pouvoir l'écrire, cela ne se fait pas - du style volontiers emphatique de l'auteur de l'emblématique Fanfare for the Common Man. Ce à quoi David nous convie, c'est à une contemplation de la montagne telle que celle à laquelle il s'est livrée, lui qui n'est pas spécialement un amoureux de la nature, depuis sa chambre dans un cottage loué avec son épouse dans le Vermont. Du balcon, sans voir les détails, sans se salir les pieds, juste la vue de la montagne en face, pendant des heures : rude, imposante, belle, intemporelle. C'est cela le sujet de ces douze minutes, de ce bloc, sculpté à l'aide de quatre flutes, trois clarinettes, une clarinette basse, trois bassons, quatre trombones, tuba, timpani, xylophone, vibraphone, percussion basse, harpe et cordes. 

   Flancs abrupts, contre lesquels se heurte la vue

   Flancs lancés vers le ciel, lancés à nouveau

   Farouches escalades rudement ponctuées

   Élans secs et puisants à l'assaut

  

    Silence du silence en retour

 

   Reprises inlassables doublées d'échos

   Épanchements plaies sublimes

   Pourtant

   La montagne ne cesse de s'exhausser

   Tandis que sourdent de ces masses

   Les sons très longs si doux si doux

   Cela ne cessera pas fanfare tonitruante

   Coupée d'abrupts vertigineux qui ne

   Parviennent plus à recouvrir la suavité

   Des hautbois des clarinettes et des cors

   Hautes syncopes faillées unissons fragiles

   Courtes explosions violentes contre

   La persistance de la permanence

   Tournoiements des bassons et des cors

   De la montagne surgit l'or sonore

   Toujours plus haut plus fort

   La montagne est en éruption vive

   Sous les yeux fascinés la calcination

   L'incandescence éternelle jette au ciel

   Des bouquets d'exultante beauté

   Immobile la montagne fracasse

   Le regard ouvre l'ouïe à

   La majesté terrible de la matière

 

Écrit au fil de l'écoute, en réponse à cette musique prodigieuse de l'un des plus grands compositeurs de ce temps, pour moi sans doute le plus grand.

Paru en 2014 chez Fanfare Cincinatti / 5 titres / 48 minutes  

Pour aller plus loin :

   Pas moyen de vous faire écouter mountain pour le moment : je respecte la discrétion de David Lang, même si la tentation est forte de vous le proposer via une plateforme de stockage comme je le fais parfois, aussi je vous renvoie à mes autres articles consarés à David, regroupés dans la catégorie "David Lang - Bang On A Can & Alentours", le dernier consacré à death speak ayant été republié volontairement voici quelques jours.

   Par contre, voici des extraits d'une répétition de "man made", une pièce à ma connaisance pas encore enregistrée et qui s'annonce aussi forte que les précédentes. Interprétée par l'Ensemble So Percussion, l'un des meilleurs ensembles de percussion actuels, et le Los Angeles Philharmonic :

     montagne.............................© Photographie personnelle (cliquez sur la photo pour agrandir)

montagne.............................© Photographie personnelle (cliquez sur la photo pour agrandir)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #David Lang - Bang On a Can & alentours

Publié le 5 Février 2015

David Lang - death speaks

(Nouvelle publication de cet article paru initialement en juin 2013 : nouvelle mise en page et ajout de deux vidéos)

« tu retourneras à la poussière

tu iras

retourneras à la poussière

 

iras vers le soleil

comme moi, iras vers le soleil

iras vers la lumière

iras vers la lumière »

   C'est la mort qui parle dans "you will return", première mélodie du cycle "death speaks" composé en 2012 en réponse à une commande du Carnegy Hall et du Stanford Living Arts pour compléter un programme comprenant déjà the little match girl passion enregistré en 2009 par le compositeur, pour la première fois sur un autre label que Cantaloupe co-fondé avec Michael Gordon et Julia Wolfe. Retour à Cantaloupe  - déjà lors du disque précédent, this was written by hand (2011)- avec sa troisième incursion majeure dans le domaine de la musique vocale. Tandis que the little match girl passion (la Passion de la petite fille aux allumettes) partait du conte d'Andersen (que vous pourrez (re)lire à la fin de l'article consacré à ce disque de 2009) et de la Passion selon saint Matthieu de Bach, le cycle de cinq mélodies prend appui sur les lieder de Franz Schubert, uniquement sur les textes. Le point commun des deux disques est évidemment la proximité, la rencontre avec la mort. Frappé par le décalage entre la félicité finale de la petite fille ayant trouvé refuge dans les bras de sa grand-mère au ciel et l'émotion débordante, les pleurs souvent versés par le lecteur bouleversé, David Lang a alors songé au lied de Schubert  "Der Tod und das Mädchen" (d'ailleurs traduit en inversant les termes en français : La Jeune fille et la Mort). Un lied divisé en deux parties : dans la première, la jeune fille supplie la mort de passer son chemin ; dans la seconde, cette dernière tente de la rassurer par de douces paroles ( "Donne-moi la main, douce et belle créature ! / Je suis ton amie, tu n'as rien à craindre. / Laisse-toi faire ! N'aie pas peur, / Viens doucement dormir dans mes bras"). Le lecteur d'Andersen est si l'on veut dans la situation de la jeune fille effrayée par la mort chez Schubert, alors que la petite fille d'Andersen semble avoir suivi les paroles rassurantes de la mort qui ne lui a donc pas menti sur son sort dans l'au-delà, puisqu'elle semble s'être confondue avec la grand-mère tant aimée. Partant de là, de cette présence de la mort personnifiée, David a cherché, avec l'aide d'Internet, dans toute l'œuvre vocale de Schubert les paroles prononcées par la Mort, personne à part entière. Il a retenu des extraits de trente-deux lieder, les a grossièrement traduits et "élagués" pour constituer cinq textes. L'élagage, le rafraîchissement (David emploie le verbe "to trim") a le mérite d'enlever toute l'emphase d'un romantisme volontiers mélodramatique. Le résultat, c'est que le texte ainsi épuré, allégé,...vole en effet vers la lumière !

  Toujours soucieux de sortir sa musique de l'étiquette "classique", et conformément à la volonté commune des trois fondateurs du label, David Lang a fait appel à des musiciens venant de la mouvance rock indépendant, pop : Bryce Dessner (de The National) à la guitare (électrique), Owen Pallett au violon et en seconde voix, Shara Worden au chant et à la percussion basse...mais aussi au jeune et fougueux, talentueux Nico Muhly qui, s'il appartient au monde des musiques contemporaines, écoute de tout et en fait son miel. Quatre interprètes qui sont aussi quatre compositeurs au service de la musique de David. Un quatuor qui prendrait des allures de groupe pop - j'y reviendrai - pour des lieder d'aujourd'hui...

  

Il y a cette voix, d'abord, une voix qui me saisit à chaque fois. Tout mon être frémit, frissonne, s'élance avec elle. Je ne suis plus ici, je suis avec elle. Car Shara Worden, chanteuse, compositrice et fondatrice de My Brightest Diamond, est l'une des plus belles voix de ce temps : séraphique, archangélique, à la fois limpide, claire, et très légèrement trouble, au sens propre diaphane, qui laisse voir à travers. La voix idéale pour incarner cette Mort si vivante qui nous tend les bras pour nous emmener sur l'autre bord : caressante, envoûtante, irrésistible, sublime. Une soprano aux inflexions plus basses de mezzo, capable de monter dans des aigus miraculeux, de redescendre dans des graves veloutés d'une ineffable tendresse. La rencontre de la voix de Shara et de la musique de David Lang me prend par surprise et me comble, me ravit.

   La musique de David...je la connais si bien, je la reconnais, elle m'atteint toujours au plus profond. Pas une note qui ne soit à sa juste place; le refus du pathos, de l'emphase.  Discrète, au double sens de "qui n'en dit pas trop", "qui se conduit avec réserve" et, au sens mathématique, de "qui est composée d'éléments discontinus, séparés, distincts". Le choix de la guitare en tant qu'instrument dominant est à cet égard remarquable, mais le piano, s'il est un peu moins présent, va dans le même sens, et le violon se limite à des segments fragmentés, loin des glissendi raccoleurs. Chaque note est une goutte de lumière, tantôt limpide, tantôt plus trouble, sur laquelle se déploie la voix suave de Shara. Chaque mélodie est à la fois simple, évidente, et d'un extrême raffinement dans l'accompagnement - n'a-t-on pas l'impression d'entendre ça et là une harpe, un clavecin, à la faveur du jeu savant de variations, de reprises qui tissent un réseau doucement hypnotique? - qui réussit à donner l'impression d'une incroyable profondeur. Les instruments soutiennent la voix, l'entourent, le piano et la guitare parfois indiscernables,  comme le calice autour du pistil vocal, un calice toujours surgissant, reformé à chaque note autour de la voix en apesanteur. Si la musique atteint ainsi une grâce impondérable, confortée par le phrasé calme et serein, elle est également pleine de force, son chemin alors émaillé de frappes percussives, d'éclats brefs. La musique de David Lang est auguste, spirituelle, au-delà de toute tristesse, vraiment métaphorique : n'est-elle pas là pour aider à franchir le pas, à passer de l'autre côté, et donc à nous transporter jusqu'à nous faire oublier notre plus vieille et tenace peur ? Plus encore, elle est négation de la coupure, effacement du hiatus. La mort personnifiée, c'est toujours la vie qui nous montre le chemin.

 L'autre composition de l'album, "départ" (2002), répond à une commande de la Fondation de France pour la morgue de l'hôpital Raymond Poincaré de Garches. Les médecins, frustrés de pouvoir faire si peu pour accompagner les agonisants au moment crucial, ont demandé à un artiste italien de créer une morgue et à Scanner et à David un accompagnement sonore approprié. "depart" est constitué de couches de violoncelles jouées par Maya Beiser (ici un article ancien), couches qui partent en décalé un peu comme dans un canon, formant un mille-feuilles d'amples glissandi sur le continuum vocal de quatre voix féminines - dont celle d'Alexandra Montano, décédée depuis lors, à la mémoire de laquelle la pièce est dédiée. Peu importe à vrai dire la destination de l'œuvre : vous n'êtes pas dans une morgue, elle peut s'écouter partout, de préférence en nocturne, comme une musique d'ambiance, planante. "Depart" est un requiem qui nous fait comprendre que la mort, cette forme inconnue de la vie, n'est qu'une construction imaginaire, une fiction... Tentez l'expérience en voiture, en pleine nuit (sans perdre les pédales, tout de même...) : d'une hyper-mélancolie splendide, une invitation au voyage grave et belle...

    Quant à l'origine pop-rock des interprètes, elle est transcendée par l'écriture précise, magistrale d'un compositeur qui, comme les plus grands, n'est plus d'aucune chapelle. Une musique contemporaine intemporelle, un elixir parfaitement décanté !

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Paru chez Cantaloupe Music en 2013 / 6 titres (5+1) / 42 minutes

Pour aller plus loin

- le site de David Lang

- chronique d'un autre disque de David Lang : this was written by hand

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

 

 © Photographie personnelle (cliquez sur la photo pour l'agrandir)

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(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 6 août 2021)

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Publié le 3 Février 2015

   Le compositeur américain sera en personne à La Comète, scène nationale de Châlons en Champagne, pour deux soirées exceptionnelles jeudi 12 et vendredi 13 février 2015, à chaque fois à 20h30.

   Le jeudi, il sera à la tête de son Ensemble et au piano pour une rétrospective sélective couvrant une quarantaine d'années.Le programme comprendra notamment la Music in similar motion de 1969, une partie de Music in twelve parts (1971 -1974), soit deux œuvres majeures de la première grande période minimaliste, mais aussi des extraits d'opéra, comme Koyaanisqatsi, de 1982, l'acte III de The Photographer (1983). C'est apparemment déjà complet, hélas pour moi, mais...

  Le vendredi, je serai là pour l'entendre seul au piano. Une soirée intimiste, au cours de laquelle il interprètera quelques unes de ses Études (1994 -1999), les numéros 2 à 4 de ses Metamorphosis (1989), et se lancera dans Mad rush et Wichita Vortex Sutra, deux sommets de 1990. Le programme ajoute que nous aurons droit aussi à des extraits de films témoignant de rencontres artistiques diverses, parmi lesquelles Steve Reich ou Robert Wilson, le chorégraphe inspiré de son opéra Einstein On The Beach.

   Pour réserver le vendredi : site de La Comète

Philip Glass en concert : deux soirées exceptionnelles !

   À noter que l'actualité Philip Glass est riche. Après un concert de lancement en décembre 2014 au Brooklyn Academy of Music de New York avec Philip Glass et neuf pianistes, et après la première mondiale de l'interprétation des études pour pianiste solo avec Nicolas Horvath au Carnegie Hall de New York en janvier 2015, c'est au tour de l'Europe d'accueillir pour la première fois le récital de l'intégrale des études pour piano par le même Nicolas Horvath, au théâtre Adyar de Paris le 3 avril 2015, une date à retenir ! Un livret-programme couleur sera offert à l'entrée. Le même pianiste s'apprête à sortir chez Naxos, dans la collection "Grand Piano", une intégrale des œuvres pour piano de Philip Glass...

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Le piano sans peur