ambiante sombre

Publié le 23 Avril 2026

Amp - Isotropic Beacons

   Si Amp est un groupe à personnel variable depuis sa formation au début des années quatre-vingt dix, il réapparait sous sa forme concentrée, celle du duo formé par Richard F. Walker (dit Richard Amp) et la chanteuse française Karine Charff. La participation de cette dernière se limite aux parties vocales du troisième titre "Drone In A (Yellow on Blue N°1)". Richard Amp porte le reste : instruments, programmation et enregistrements de terrain.

   Le disque est publié sur Ampbase, plateforme internet regroupant les multiples projets de Richard Amp sous son nom ou d'autres.

   Je mets tout de suite à part deux pièces très courtes constituées d'enregistrements de rues (titres 1 et 4) : le disque ne s'en portera que mieux sans eux...

   Le meilleur, chez Amp, je l'ai déjà écrit, ce sont les longues dérives mélancoliques, comme le superbe second titre de seize minutes,"Afterallisdust" (Après tout, ce n'est que poussière - en séparant les mots du titre). Des écorchures de guitare lumineuse, un fond épais de bourdons sonores, un tempo qui se moque de la durée. Amp sculpte un désespoir abyssal à coup de vagues lourdes de synthétiseurs et de raclements étirés. Des bribes mélodiques obsédantes flottent à la limite de la dissolution dans ce qui se change peu à peu en un lamento terminal...

   "Drone in A (Yellow on Blue N°1) est plus éthéré, tiré vers les hauteurs par le chant perché de Karine Charff. Entourée d'un bouillonnement sombre, la voix semble d'une incantation mystérieuse. Plus court, "Nightwalk" (titre 5) diffuse un brouillard hypnotique piqué de traces rythmiques légères, saturé de réverbérations. C'est une boucle aspirante de plus en plus opaque qui s'effiloche sur sa fin, mise en oreille pour le sombrissime "Hypnagogic Semaphore", foisonnement noir, tourmenté de volutes bourdonnantes. La promenade nocturne mène au phare d'une semi-conscience à provoquer des naufrages !

   Tiens, des chants d'oiseaux dans les huit premières minutes de "Nightones"  (comment traduire, en segmentant, les premières nuits ?) ! Serait-on sorti des ambiances claustrophobes distillées par les titres précédents ? Amp s'abandonne à une veine atmosphérique plus claire, quoique discrètement parcourue de veines plus inquiétantes. Il y a de la langueur, ou de l'épuisement, une place pour des lumières subsistantes...

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   Un disque prenant d'ambiante post-rock entre désespoir et espoir, entre ombres impressionnantes et lumières fragiles.

Paraît le 1er mai 2026 chez Ampbase (autoproduction) / 8 plages / 55 minutes environ

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Publié le 4 Mars 2026

cindytalk - sunset and forever

   Groupe mené depuis le début des années quatre-vingt par la musicienne écossaise Cinder, Cindytalk est devenu une légende au fil des ses transformations et renaissances, du post-punk au rock déconstruit, puis à la musique industrielle, à une ambiante sombre, expérimentale, au bord du bruitisme, de l'abstraction. Sunset and Forever (Coucher de soleil et pour toujours) s'inscrit dans cette dernière mouvance. Avec sept titres entre presque cinq et près de dix-neuf minutes, le groupe montre qu'il n'a rien perdu de son aura sulfureuse.

  Fleurs d'après la Lumière...

    En ouverture, le monumental "Embers of Last Leaves" (Braises des dernières feuilles) semble nous transporter dans des souterrains, avec bruits de chaînes, crépitements. Une lourde pulsation accompagnée de sortes de jets de vapeur fait se lever un mur synthétique scintillant, incrusté de voix fantomatiques. La composition prend la forme d'un lamento aux boucles amples, les synthétiseurs donnant toute leur mesure lugubre en longues coulées éplorées délavées par les échappées de textures. La pièce semble mourir un peu plus de sept minutes avant la fin, mais un coup violent ouvre une deuxième partie plus contrastée, zébrée de déchirures, envahie de surgissements inquiétants. La musique de Cindytalk atteint des sommets expressionnistes, bande-son idéale de l'adaptation d'un roman gothique ou d'un film de vampires. La voix de Cinder hante littéralement la lourde pulsation revenue au premier plan et un raclement profond avant l'expiration des dernière âmes.

   Le second titre,  "eien no yūyake" (Coucher de soleil éternel, en japonais) rappelle évidemment celui de l'album : derniers flamboiements de vagues de synthétiseur dans une ambiance cauchemardesque de grincements, bruits sourds, dérapages. Musique de fin d'un monde, recouverte in fine par des crachotements, avec des variations d'intensité comme avant une coupure radicale ! "Tower of the Sun" est encore plus sombre : atmosphère électrique raréfiée de brouillard épais, au milieu duquel errent des échos fantômes. La pièce oscille entre musique post-punk-industrielle et bruitiste, à la limite de la désintégration permanente. Traversée de voix erratiques désincarnées, elle est  une véritable illumination inverse, si l'on peut l'écrire ainsi, une préface apocalyptique hallucinée à l'agonie générale. "For those Eyes, Shadows of Flowers" (titre 4) déploie ses ombres de fleurs sur la dévastation, curieux mélange de lumières presque stridentes et de ténèbres entrantes, recouvrant tout d'un tapis survolté parsemé de coups sourds. On dirait une marmite infernale en pleins bouillonnements : les monstres s'invitent pour une pyrotechnie fuligineuse...

   Contrairement à ce que semblerait annoncer son titre "My Sister the Wind", le morceau suivant n'est pas plus aéré que les précédents. Ici le vent souffle sur un magma effrayant, un orchestre des ténèbres à la Nurse With Wound. "Invisible Adventure" (titre 7) ouvre une fenêtre dans cet univers claustrophobe sous forme de couture rythmique rapide d'un minimalisme étonnant, couture contre laquelle viennent buter les bruits intérieurs, déformés..., prélude à la dernière longue pièce, "I See Her in Everything", d'une solennelle beauté : un chœur électronique troublant se fraie un chemin parmi bourdonnements, grondements, percussions foisonnantes, puis soudain, tout se clarifie, dirait-on, un orgue s'impose, donne forme à l'informe. Ce qui tente de monter alors, c'est un peu comme des trompettes, l'annonce du Jugement, mais encore contrarié par des masses obscures non dissipées, par la persistance de forces inconnues que rien ne saurait apprivoiser et qui étendent leur voiles de plus en plus épais sur la brève tentative lumineuse...

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   Un disque sombre et sulfureux au bord du Chaos.

Paru fin janvier 2026 chez Helen Scarsdale Agency (Californie) / 7 plages / 1 heure et 9 minutes environ

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Publié le 11 Février 2026

Yann Novak - Continuity

   Après Lifeblood of Light and Rapture en 2021, Reflections of a Gathering Storm en 2022, The Voice of Theseus en 2023 suivi de variations sur le même en 2024, Continuity s'inscrit dans la belle...continuité de la production de Yann Novak, artiste interdisciplinaire et compositeur installé à Los Angeles. Un fragment du texte de présentation vous donnera une idée de son ambitieux projet : « À travers trois longs morceaux, Continuity retrace la tension qui émerge lorsque des structures censées apporter la certitude deviennent les instruments de sa propre destruction. À mesure que nos systèmes de vérification se perfectionnent, ils deviennent paradoxalement des outils de manipulation plus efficaces. Chaque nouvelle couche de transparence semble créer de nouvelles zones d'ombre, de nouveaux espaces où la réalité peut être déformée. Ce qui est présenté comme un accès à la vérité est, en pratique, un moyen de contrôler quelles vérités sont accessibles et comment elles sont présentées. Construite à partir de 28 boucles d'enregistrements de terrain et de synthétiseurs, Continuity reflète la malléabilité même de l'information. Ses sources incluent des sons captés dans l'espace public – où l'acte d'enregistrement lui-même incarne la pulsion de surveillance, transformant l'expérience publique en données privées – ainsi que des messages vocaux capturés documentant l'instrumentalisation des systèmes d'autorité à des fins de manipulation. »

   La musique de Yann Novak joue à merveille des transparences et des ombres, avec une dominante des secondes. Orgue et synthétiseur, sur "Metric of Caution"(Mesure de prudence), le premier titre, évoluent en terrain saturé, opaque, dont surgissent des chœurs ténébreux ou angéliques, on ne sait plus très bien. Les textures se recouvrent, laissent filtrer des bribes. Lorsque le son monte, l'opacité se densifie, tout en ne laissant plus passer que des vents de particules. En somme, le brouillage généralisé devient la règle. "Context Collapse" (Contexte d'effondrement) s'ouvre sur de lourdes percussions et un orgue sinuant dans le brouillard, des fragments mélodiques déchiquetés et réduits à des à-plat en arrière-plan. Il règne une atmosphère lugubre, plombée. C'est un paysage post-industriel dévasté où les décombres émettent encore de faibles vibrations lumineuses, où les courants sonores semblent des hordes de loups tant l'impression d'une sauvagerie absolue d'après l'homme s'installe !

   Quant aux "Zones of Privacy" (Zones d'intimité, titre 3), elles sont envahies de parasites divers, n'émettent plus que des sons tronqués, privés de sens. Dans l'immense halo des systèmes ne s'entend plus qu'une plainte, ou le fantôme d'un hymne, agglomération de millions de messages indéchiffrables, dans une caverne de cauchemars moribonds. 

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Yann Novak signe un album d'une puissance noire sur l'effacement du sens dans un monde saturé d'informations.

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Paru en juillet 2025 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 3 plages / 31 minutes environ

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Publié le 7 Janvier 2026

Arvin Dola - O Ghost

O Ghost est le premier album du compositeur et artiste sonore madrilène Daniel Mesa sous son nouveau pseudonyme d'Arvin Nola. De formation classique, il s'est orienté vers des styles assez différents comme la musique industrielle ou techno, ou plus nébuleuse ("shoegaze"). Il chante aussi dans le duo de jazz doom Tera Ho !

   La musique de ce disque serait inspirée par le concept philosophique d'hantologie proposé par Jacques Derrida et ensuite popularisé dans divers domaines comme la musique, le cinéma, la photographie ou les jeux vidéo. Les œuvres relevant de ce principe sont construites à partir de traces en provenance du passé. En somme, l'absence, la perte, ne sont pas définitives ni totales : elles persistent sous la forme de souvenirs spectraux. Chaque composition est une série d'apparitions sonores successives qui viennent hanter le présent...Tout cela se rattache en littérature et en musique à la très ancienne veine élégiaque. Frappé par des deuils intimes, Arvin Nola fait vivre les fantômes du passé à l'aide de synthétiseurs analogiques, d'enregistrements de terrain, de guitares et de voix traitées.

Arvin Dola

Arvin Dola

Lamentos fantomatiques...

   Après quelques hésitations, je me suis laissé emporter par ce disque volontiers grandiloquent et dramatique qui ne manque pas de vraie grandeur. Les draperies diaprées du premier titre, "Geology of Absence", creusent des abysses, car l'absence est d'abord un creux, un vertige, duquel remontent les spectres disparus. Les stries lancinantes de la seconde partie mettent en œuvre cette hantologie déferlante, irrépressible, suivie d'une dérive très douce, le beau "The Drift" peuplé d'un feuilletage de voix traitées, traversé de craquements soudains. Tout oscille lentement, se déforme comme sur la très belle pochette d'Irene Gaumé.

    "Resurrecting the Father (Canon)", inspiré par la mort du père du compositeur, est à mi-chemin entre requiem et ambiante. Le titre déploie ses toiles funèbres déchirées de froissements comme si dans la cathédrale du souvenir l'ombre du père lévitait dans les semi-ténèbres : c'est grandiose et poignant. "Specters of Me" (titre 4) lui répond par la vision presque bucolique de son propre Moi dans une expectative diaphane, de lointaines trompettes évoquant le Jugement Dernier comme toile de fond ultime à ces flottements évanescents. Toute une imagerie catholique s'invite obliquement dans ces pièces baignées d'une religiosité indéniable (Espagne oblige ?). "Thorn in my Flesh" s'inscrit dans la tradition d'un dolorisme qui plaisait tant à Baudelaire. Les textures brouillées, tuilées, sont comme l'Épine s'enfonçant dans sa chair en lentes et longues vrilles suscitant une extase trouble dans la lignée des romans frénétiques, une agonie majestueuse de jouissance masochiste...

  "Lofi Sign" (titre 6) engage le disque dans une veine atmosphérique bourdonnante. Les vagues de synthétiseurs s'entremêlent, s'opacifient dans un maelstrom ralenti d'une mélancolie sans fin. "Rafah" relierait le disque à d'autres traumatismes, historiques cette fois. La pièce semble une forêt de sirènes et de voix engluées dans un nuage épais de particules : élégie pour une ville détruite !

   Le dernier titre, "Act of Heresy", est l'un des plus hantés de l'album, dramatique à souhait, une sorte de messe noire frémissante et altière ponctuée de grondements énormes et de voix à la fois désincarnées et gémissantes.

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Entre musique ambiante et musique atmosphérique, Alvin Dola creuse un sillage élégiaque à son meilleur lorsqu'il se laisse aller à une dramaturgie ténébreuse et grandiose dont "Thorn in my Flesh" et "Act of Heresy" sont les sommets troubles et un rien sauvages !

Paru en septembre 2025 chez Dragon's Eye Recordings (Los Angeles, États-Unis) / Espacio Vacío (Espagne) / 8 plages / 38 minutes

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Publié le 19 Décembre 2025

Martina Berther / Philipp Schlotter - Silence Will Never Die

   Après Matt (2023), Martina Berther et Philipp Schlotter se retrouvent pour leur seconde collaboration sur le même label suisse Hallow Ground. L'album a été enregistré dans la même église du village de Matt (Canton de Glarus, Suisse). Les cinq pièces, entre composition et improvisation, recourent au même orgue, utilisé par les deux musiciens, avec Martina jouant aussi de la basse électrique et du synthétiseur, et Philipp synthétiseur et guitare. L'ingénieur du son Flo Götte les rejoint à la cithare sur le dernier titre, et leur "oreille extérieure" (selon leur propre expression) Anuk Schmelcher à l'orgue sur le quatrième. Faut-il ajouter que la patte de Lawrence English s'est posée sur ce disque, dont le mixage et la finalisation ont été effectués dans son studio Negative Space ? 

Martina Berther et Philipp Schlotter / Photographie © Tom Huber

Martina Berther et Philipp Schlotter / Photographie © Tom Huber

   Aux seuils de l'Obscur...

   Le premier titre "Calm for On Day" allie synthétiseur et orgue pour une méditation austère fondée sur de micro variations tonales. La pièce semble flotter telle un mur animé d'une ondulation interne dans lequel viennent s'incruster des filaments, des stridences, des irisations, le tout exprimant une énergie dense et puissante dont nous suivons les crescendos et decrescendos. Superbe début !

"Gut Feeling" se construit sur un battement de bourdon d'orgue, comme une sorte de moteur pour charrier une cargaison d'enchevêtrements sonores. Cette pièce minimaliste chauffée au noir s'enfonce dans nos entrailles par une pulsation subtile d'une trouble douceur. Après ces deux pièces d'un calme compact, "Suntrap & Light Wind" ménage une soupape. Aérée par la cithare et la basse électrique, la pièce s'ouvre à l'acoustique de l'église, laissant entrer un jour, certes parcimonieux. On dirait une déambulation précautionneuse de fantômes ou de morts-vivants à peine sortis de leurs tombeaux, juste avant la solennelle "Eternal Youth", pièce d'orgue ironiquement funèbre, d'une lenteur ample et magnifique.

"Lookout" ne sonnera pas vraiment un éveil, se tenant au seuil d'un tintamarre de cliquetis, chocs, comme sous la menace d'un enchaînement définitif. C'est une plainte élégiaque fascinée par des profondeurs épaisses, épuisée par ses efforts pour se maintenir à grand peine à la surface de l'obscur inquiétant. Les deux chèvres inquiétantes (et malicieusement grotesques ?)  de la couverture sont les bornes d'un autre monde...

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Un disque d'un expressionnisme minimal puissant au charme ténébreux.

Paru en octobre 2025 chez Hallow Ground (Lucerne, Suisse) / 5 plages / 40 minutes environ

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Publié le 4 Décembre 2025

Gareth Davis & Scanner - Songlines

Songlines est la rencontre entre le souffle du clarinettiste basse  britannique Gareth Davis et les inventions électroniques d'un autre britannique, Robin Rimbaud, alias Scanner. Deux artistes à la production abondante qu'on ne présente plus. Les deux longues pièces de l'album pourraient être considérées comme une biographie imaginaire de lieux traversés ou non, réels ou non. Gareth est à la clarinette basse, aux effets, à l'enregistrement et au mixage, Scanner aux synthétiseurs, sons de terrain et mixage. Se joint à eux la clarinettiste polonaise Monika Bugajny, qui a déjà enregistré deux disques avec Gareth. N'oublions pas la couverture, un peu dans le style de celles de Nurse With Wound, conçue par Rutger Zuydervelt, pas inconnu dans ces colonnes (mais que je néglige scandaleusement ces derniers temps : difficile de tout écouter...).

Gareth Davis photographiée par © Melanie Detry / Scanner par © Bas de Brouwer
Gareth Davis photographiée par © Melanie Detry / Scanner par © Bas de Brouwer

Gareth Davis photographiée par © Melanie Detry / Scanner par © Bas de Brouwer

Études de cauchemars...

    Ouverte par des percussions métalliques, "Structure of Statements" s'envole vite dans des élans grandioses, avec voix fantomatiques dans les lointains, sur fond de bourdons épais. Cette fresque sonore d'une ambiante très sombre serait franchement funèbre et désespérante sans une pulsation rythmique qui l'aère et la dynamise. La ligne mélodique monotone n'est pas sans évoquer les coups de gomme de la couverture, qui effacent tout ce qu'ils traversent. Comme un train à grande vitesse estompe les paysages traversés, la musique se coagule autour des signaux rythmiques de plus en plus denses et rapprochés les uns des autres jusqu'à former une sorte de magma hypnotique véhiculant des bribes de voix, de textures instrumentales enchevêtrées.

    "Figurative Language" semble plus noire encore que la pièce précédente. Des souffles infernaux ravagent le paysage fragile des sons de terrain au premier plan. Clapotements et cliquetis fragiles sont hantés par les forces ténébreuses de plus en plus envahissantes. Ce sont des vents opaques, énormes, clarinettes et synthétiseurs mêlés dans un déferlement effrayant, bande son pour un film d'épouvante...Même lorsque tout semble s'apaiser, des frappes métalliques inquiètent, sourdes et régulières avec toujours à l'arrière-plan un voile sourd, épais comme le couvercle d'un cercueil. Dans cette nuit à déterrer les morts, bruits et sons dansent métronomiquement, tandis que l'espace sonore se gonfle de menaces fuligineuses. La pièce prend les allures d'une marche irrésistible à la disparition.

Paru le 21 novembre 2025 chez Moving Furniture (Amsterdam, Pays-Bas) / 2 plages / 35 minutes environ

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Publié le 22 Novembre 2025

Nadja - cut

   Pour ce nouveau disque, Aidan Baker (guitares, boîte à rythmes, voix et saxophone) et Leah Buckareff (basse et voix) reçoivent le renfort de plusieurs invités qui élargissent la palette instrumentale de leur musique : harpe de Andy Aquarius, cor d'harmonie de Kartini Suharto-Martin, et voix encore de Tristen Bakker, Oskar Bakker-Blair et Lane Shi Otanoyii. Les versions longues ne sont disponibles que sur le double vinyl. Les fichiers numériques des titres sont légèrement plus courts (c'est eux que j'écoute).

   Comme c'est bon de s'abandonner à la musique lourde, épaisse, puissante, de Nadja ! Le premier titre, "It's Cold When You Cut Me" se met en place très lentement sur une boucle obsédante trouée par la basse. La voix égarée égrène les paroles dans une atmosphère semi-sépulcrale dont surgissent le cor et le saxophone comme deux voix de l'au-delà, guitare et basse grondantes, enfumées, entourées de griffures au milieu de l'incendie étouffé. Dans le genre fuligineux, halluciné, c'est parfait. L'enchaînement avec "Dark, No Knowledge", dont le début est hanté par des voix lointaines, est magnifiquement réussi. Cette fois, nous sommes au cœur d'une cérémonie secrète, la musique lévite dans une polyphonie glauque, monte à incandescence, voilà du métal noir de chez noir, émanation d'implosions en chaîne. C'est le sacre de l'Énergie inverse, fourmillante dans son chaudron gigantesque, sous l'Etna, peut-être, à proximité du Titan Typhon... 

   Pause apparente avec le troisième titre, d'esprit surréaliste, "She Ate His Dreams From The Inside & Spat Out The Frozen Fucking Bones" (Elle a dévoré ses rêves de l'intérieur et recraché les putains d'os gelés). Un dialogue dépouillé entre la guitare parcimonieuse, lumineuse, dont les notes résonnent, et la basse purement et sobrement rythmique. Que serait-il arrivé à Nadja ? Mais non, vers six minutes, la musique semble s'enfoncer, parasitée par des couches sombres, elle survit avec des gestes ralentis, peu à peu plombée, pour une sorte d'élégie mélancolique d'une grande beauté mélodique, plus touchante d'être contenue et répétée dans une boucle envahie de micro surgissements..., prélude au dernier titre, "Omenformation" (Formation de présages), enveloppé d'un voile noir par le vrombissement des instruments, des voix qui se mêlent à eux. C'est un cocon dense, feuilleté, peuplé de tourbillons ténébreux, zébré de déchirures au point de n'être plus pendant un moment qu'une sorte de sirène enrayée, avant que le cocon ne devienne bateau fantôme, sur les mers étranges des confins, dans un voyage sans fin. Musique épique, héroïque à sa manière par sa grandiloquence sombre...

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   Un disque d'ambiante sombre et lancinante, qui excelle à sculpter l'invisible des énergies les plus enfouies.

Paru le 24 octobre 2025 chez Midira Records (Essen, Allemagne) / 4 plages / 1 heure environ

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Publié le 26 Septembre 2025

Norman Westberg - Milan

  Ancien guitariste des SwansNorman Westberg n'est pas un inconnu ici. Son Night Keeper en collaboration avec Aaron Landsman, paru chez Hallow Ground en novembre 2024, avait déjà attiré mon attention. On le retrouvait antérieurement sur une excellente compilation du même label, intitulée Epiphanies, parue en 2022. Sans parler des disques que j'ai manqués...

 Musique d'avant et d'après l'homme : Nuées !

   Milan est un album d'un seul tenant en dépit de sa présentation en sept titres. De la musique ambiante consistante, il convient d'insister dans la mesure où certaines musiques ambiantes sombrent dans une molle facilité. Une base ondulatoire de bourdons ouvre "An Introduction", pièce incantatoire hantée par des appels répétés, des voix greffées dans les tissus électroniques. L'illustration de couverture se comprend mieux : n'entend-on pas les voix des fantômes qui peuplent ces lieux d'après l'homme ? La guitare spiralée intervient sur le proliférant "A Particular Tuesday". Cette musique devient très vite labyrinthique, agitée de mouvements profonds, d'ombres monstrueuses jappant dans des graves ténébreux. Parler de minimalisme atmosphérique rendrait bien compte du fond de roulement de ces pièces à la fluidité lancinant, toiles idéales de films gothiques.

   La Science-Fiction rencontre en effet un Moyen-Âge vaguement inquiétant, parcouru de réveils d'une brève violence, car tout se fond, se déforme. Les ombres s'irisent de vibrations sur "La Liege", assiégée de rotors sombres. Et c'est "Once Before the Next", cœur palpitant de salves percussives, centre d'une machinerie infernale pulsante aux raclements envahissants qui assèchent la musique, assassinée, mais elle s'échappe ailleurs, s'élance en vagues aiguës, indifférente aux assauts.

"All of Them" (piste 6) poursuit cette sorte de guerre intestine opposant rafales de guitares à d'autres guitares aux boucles tournoyantes de grappes rapides. L'épaississement des textures prend une dimension fabuleuse, vertigineuse. Là est la superbe réussite de cette musique d'une densité vivante. On a l'impression d'être au centre d'un nuage d'oiseaux déchaînés, je ne sais pas si c'est ainsi qu'il faudrait comprendre le titre Milan. "After Vacation", le dernier titre, est plus détendu, avec des guitares au bord de la mélodie, mais aussi de la dissonance, sur un fond mouvant qui finit par reprendre le dessus d'une mêlée qui ne finira peut-être jamais...

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  Un splendide fleuve sonore texturé par un maître des atmosphères hantées.

Paru en juillet 2025 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 7 plages / 42 minutes environ

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