musiques ambiantes - electroniques

Publié le 17 Juin 2022

Luca Forcucci - The Room Above

    Luca Forcucci a étudié la musique électroacoustique à Genève, conduit des recherches à l'INA/GRM à Paris, gagné de nombreux prix internationaux. Sa musique est publiée notamment par Sub Rosa (Bruxelles), Cronica Electronica (Porto), son propre label LFO Editions, et pour ce disque par la maison de disques japonaise mAtter. The Room After a été enregistré dans l'église située au-dessus du Cercle Helvétique de Gênes, où il était en résidence entre septembre et décembre 2020. Dans cette église, Luca a joué quatre jours consécutifs, sans partition, sur l'orgue. Il dit avoir tenté de faire entrer l'identité sonore architecturale du bâtiment dans l'enregistrement, qui superpose et mêle à ce substrat d'orgue les réverbérations amplifiées et échantillonnées, des enregistrements de terrains et la projection d'autres espaces sonores, ceux d'autres concerts dans d'autres lieux, si j'ai bien compris.

    L'album se décompose en trois moments, titrés en décomposant le titre : "The" / "Room" / "Above". La première partie s'envole sur l'orgue tournoyant au milieu d'un halo électronique, s'abîmant dans des trous noirs de bruits blancs ou noirs. On vogue dans la mer cosmique, submergé de vagues énormes qui n'empêchent pas le radieux de monter toujours plus haut dans une lumière d'orage magnétique, avec des déchirements, des hachures. Rien n'arrête la trajectoire de cette beauté fulgurante en perpétuelle métamorphose !

   "Room", c'est la chambre des rumeurs, des esprits, la chambre hantée, dans laquelle la polyphonie des espaces sonores résonne, donnant naissance à un mille-feuilles vertigineux. L'espace ainsi creusé, agrandi, accueille tous les monstres électroacoustiques qui recouvrent l'orgue d'une toge grouillante, mais l'orgue se défend, resurgit en lames rayonnantes. Étonnant concerto goyesque où ne manquent pas les grotesques, les apparitions à la Füssli dans la traîne majestueuse de l'orgue. Prodigieuse musique !

   La troisième partie, "Above", si elle voit le retour en force de l'orgue, est aussi la plus envahie de perturbations électroniques lourdes. Morceau stratosphérique où la robe royale de l'orgue est fissurée de secousses, secouée, tronçonnée, sans d'ailleurs qu'elle perde de sa beauté transcendante, au-dessus de toute souillure, de toute atteinte.

   Un disque éblouissant, à écouter d'une traite !

Paru début juin 2022 chez mAtter / 3 plages / 35 minutes environ

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Publié le 20 Mai 2022

Gintas K - Lèti

   L'artiste sonore et compositeur lithuanien Gintas K sort, seize ans après son premier disque chez Crónica, l'excellent label portugais consacré aux musiques électroniques et expérimentales, Lèti, « Lent » en lithuanien. Onze titres de musique électronique à la fine granulation : regardez bien la pochette !

   Clochettes, touches de synthétiseur : un clapotis, un tintinnabulement enchanteur, c'est "Bells", surprenante vignette pastorale qui s'enfonce dans la touffeur des herbes électroniques. Vous y êtes ! Et ce n'est pas une "Hallucination" (second titre) désagréable. La musique gonfle, fait des bulles, danse imperceptiblement. De la musique pour des toiles d'Yves Tanguy. De petites toiles arachnéennes. Ce qui n'empêche pas l'envol de "Various", synthétiseurs grondants et dramatiques, toute une cavalerie grandiose jamais pesante en effet, du Tim Hecker micro-dentelé, avec une belle stase onirique à la respiration sous-marine. Superbe travail !

   Avec "Variation", la musique devient borborygmes, boursouflures minuscules du matériau sonore : surgit un monde étrange près de s'engloutir. "Atmosphere" est au contraire saturé, débordant d'événements sonores qui  se ralentissent, s'étalent autour de virgules ironiques sur fond de drones poussiéreux. Pas le meilleur titre, selon moi, ventre mou de l'album. Je préfère "Savage", granuleux en diable, crapaud sonore pataugeant dans une bouillasse électronique vaguement monstrueuse, dont émerge une poussée formidable, pustuleuse de bruissements métalliques serrés, qui retourne à la vase lourde. "Guitar" ? Souvenir énigmatique d'un instrument fantôme, réduit à des griffures courtes, espacées, accompagnées de gribouillis balbutiés !

   L'un des meilleurs titres de l'album, le miraculeux "Nice Pomp", est d'une délicatesse confondante, ce qui n'exclut pas une belle force. Le foisonnement électronique est travaillé en couches à multiples facettes qui s'estompent avant un finale hoquetant. "Query", à l'énigmatique beauté transparente, se charge peu à peu de poussées cascadantes d'orgue avant de retourner à un calme bucolique parsemée de fleurettes sonnantes : Gintas K est le maître de ces petites pièces précieuses ! L'avant-dernier titre, "Ambient", s'inscrit parfaitement dans cette esthétique raffinée. Il associe jeux d'eau et nappes synthétiques légères, créant une sorte de jardin japonais sonore, apaisant et nimbé de mystère grâce à son chemin de drones amortis.

   Le "Bonus Sound" conclut ce parcours par un hymne ambiant somptueux, feuilleté de frémissements, à la magnifique granulation électronique.

   Indéniablement un grand disque, subtilement ciselé !

Paru fin avril 2022 chez Crónica / 11 plages / 47 minutes environ

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Publié le 18 Mai 2022

Maria Moles - For Leolanda

   J'avais sélectionné ce disque, puis il a été relégué dans la file d'attente, sans doute à cause du premier titre, d'une ambiante électronique assez convenue m'a-t-il semblé alors. Un peu par hasard, en faisant de la photographie, j'ai réécouté les quatre titres de l'album. Enthousiasmé par les titre suivants, me voilà parti pour un petit article !

   Maria Moles est une percussionniste et compositrice australienne. Dédié à sa mère Leolanda, le disque part de ses racines familiales aux Philippines pour combiner le rythme et le timbre des diverses musiques de ce pays avec des percussions, un synthétiseur et des bols chantants, des cymbales à archet et des cloches, associant donc éléments électroniques et acoustiques. Elle s'inspire  de la musique Kulintang de ces îles.

Maria Moles par Nick McKinlay

Maria Moles par Nick McKinlay

   Le premier titre, "River Bend", est à dominante de synthétiseur, très ambiant, les touches acoustiques modestes, enfouies dans la masse électronique ondulante. Bon morceau, certes, mais à mon oreille assez conventionnel. Le disque devient passionnant avec le second titre, "In Pan-as", hommage indirect à sa mère, qui lui avait demandé de disperser ses cendres après sa mort sur la ferme Pan-as où elle jouait régulièrement. Elle a tenté d'écrire un rituel en partant de l'écoute de l'album Muranao Kakolintang - Philippine Gong Music, construisant la partie batterie qui ouvre le titre à partir d'un rythme entendu sur cet album. Le synthétiseur vient greffer sur le rythme hypnotique un vent de fond mystérieux qui envahit le premier plan lorsque la batterie cesse son battement. Les drones vibrants sont parcourus de touches percussives, de cloches, et dès ce moment, on sait qu'on se trouve dans un grand disque inspiré. Les bols chantants instaurent un dialogue avec les autres percussions, créant un carillonnement lent, espacé, de toute beauté. Quel magnifique rituel pour rendre hommage à un mort cher ! Des traînées électroniques, des frottements de cymbales accentuent le côté spirituel, immatériel, de la composition, dentelle diaphane sur le silence.

   Inspiré par la tribu du même nom, "Mansaka" est tout aussi fascinant. Cercles de synthétiseur auxquels répondent en écho comme des chants synthétiques : envoûtement garanti ! Peu à peu, des éléments acoustiques s'enchâssent finement dans ces tournoiements chatoyants, cliquetis léger tel un bracelet en mouvement, puis les percussions se déchaînent pour une transe de résonances. Un deuxième chef d'œuvre ! Le dernier titre, "Distant Hills", est le plus ouvertement exotique, avec ses percussions évoquant un orchestre gamelan (l'Indonésie n'est pas loin). Là encore, Maria Moles marie les harmoniques des percussions et celles du synthétiseur, qui joue le rôle d'un cocon résonnant.

   N'hésitez pas à franchir le premier titre, tout à fait écoutable d'ailleurs, pour découvrir ce beau disque très original ! Une musique électro-acoustique délicate et prenante, forte.

Paru fin janvier 2022 chez Room40 / 4 plages / 37 minutes environ

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Publié le 6 Mai 2022

Yann Novak - Reflections of a Gathering Storm

   Artiste interdisciplinaire et compositeur installé à Los Angeles, Yann Novak produit des albums numériques assez courts. Comme j'avais manqué l'un des précédents, il sera abordé à la suite de Reflections of a Gathering Storm qui vient de sortir.  Pour ce dernier, Yann Novak précise qu'il souhaitait explorer le sentiment nébuleux d'instabilité et d'insécurité qui semble imprégner actuellement nos vies. Aussi a-t-il cherché à se rendre vulnérable sur cet enregistrement. Il a associé des sons synthétisés à des enregistrements de sa propre voix, essayant de chanter. Les morceaux tentent de faire écho à cette délicate précarité, comme si nous étions au bord de l'effondrement. Les titres des trois titres renvoient à cette expérience particulière : un tremblement de lumière / la partie d'elle qui pouvait ressentir avait disparu / le frisson de la destruction imminente.

   C'est une musique électronique ambiante mouvante, grondante, comme une nébuleuse (en effet) en voyage, avec des attaques particulaires vibrantes, chargées de drones. Le monde vacille sur sa base, la lumière tremble (titre 1). Un chant, à peine un chant dans le lointain des nuages de drones dans lesquels tournent des spirales noires. Un orgue ne parvient plus à diffuser ses nappes, déchirées et froissées, hachées, il n'en reste que des bribes menacées, cernées (titre 2). Quel frisson monte ? Quelque chose d'énorme est sur le point d'éclore, de tout recouvrir. Angoisse somptueuse... et soudain une poussée formidable de lumière trouble, la venue du cataclysme, sur les bords du ravage, comme un bateau au sommet de l'entonnoir du maëlstrom. On ne peut que se laisser glisser, happer par l'envoûtante douceur mortelle.

   Beauté noire de ces joyaux ambiants !

Paru en avril  2022 chez Playneutral / 3 plages / 22 minutes environ

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Couverture de "Lifeblood of Light and Rapture"

Couverture de "Lifeblood of Light and Rapture"

   De Lifeblood of Light and Rapture Yann Novak dit qu'il voulait explorer le paradoxe sans doute central de notre époque : la plupart des choses que nous essayons pour rendre le monde vivable contribuent à sa destruction. Qu'il espérait que sa musique, elle, apporterait de la lumière sans causer de dommages...

   Un quatre titres vraiment magnifique. Quatre toiles ambiantes de drones, d'orgue et de synthétiseurs. Tournoiements, pétales colorés de fleurs mouvantes, orageuses. Yann Novak écrit une musique grandiose se déployant dans des titres assez longs, entre sept et dix minutes, que le titre trois, "The Ecstasy of Annihilation", résumerait assez bien. Elle exprime l'admiration, la fascination suscitée par la perspective de la disparition, de l'effacement : rien n'est plus beau que cette proximité terrible, que ce ravissement dans la lumière terminale. Quand nous serons partis, le silence restera suspendu dans l'air ("Silence Will Hang in the Air (When We Are Gone)") : longue respiration, velours des textures floues, lente montée de la lumière dans un halo de drones suaves...

Yann Novak : maître des musiques d'entre-deux mondes !

Paru en juin  2021 chez Room40 / 4 plages / 34 minutes environ

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Publié le 22 Mars 2022

Ale Hop - Why Is It They Say A CIty Like Any City ?

   L'artiste expérimentale d'origine péruvienne Ale Hop (pseudonyme de Alejandra Cárdena) travaille à Berlin. Elle a commencé sa carrière dans les années 2000 à Lima, sur la scène underground, où elle a participé à des groupes aussi bien pop, punk, que de musique électronique. C'est pendant un périple en Amérique latine, dans un contexte de confinement et d'immobilité, qu'elle a lancé des messages postés dans différentes villes à treize musiciens d'un peu partout, qui ont relevé le défi en lui répondant par des collaborations sonores. Elle a reçu ainsi des enregistrements de terrains, des drones de violoncelles, des percussions de bouche, des boucles électroniques, des rythmes et des voix arythmiques. Elle a assemblé, superposé, tordu, transformé ces matériaux, d'où résultent les six vignettes de l'album Why Is It They Say A City Like Any City, en s'interrogeant, nous dit-elle, sur le lieu, la circularité, l'enracinement et l'expérience. Elle a voulu, derrière cette expérimentation, utiliser la géographie comme outil de mémoire et d'imagination pour faire émerger de nouveaux paysages sonores.

Ale Hop par R.S.Z.

Ale Hop par R.S.Z.

   C'est cette dimension de paysages sonores qui m'a séduit très vite. Des paysages moins abstraits qu'on pourrait le penser, vivant chacun de leur propre vie, d'une géographie intériorisée. La première vignette, "The Mountains That Eats Men" (collaborateurs sonores : Raul Jardin et la marocaine Sukitoa o Namau), mélange synthétiseur déraillant ou haché et voix synthétisée délivrant un message ou complètement désossée de manière répétitive. Je pensais curieusement à certains morceaux du groupe Gong, pour un onirisme très fin, les spirales écrasées de boucles translucides, un vague côté pop psychédélique discrètement rythmée. Une très belle entrée dans l'album ! "Mayu Islapi" (collaborateurs : Ana Quiroga, Fil Uno et Ignacio Briceño) unit drones de violoncelle, synthétiseurs et électronique dans un chant envoûtant d'après la composition andine éponyme, mélodieux, autour de boucles alanguies, profondes, rythmées en profondeur. Lorsque la voix de Fil Uno se met à chanter à l'arrière-plan, on est à la confluence des musiques traditionnelles et expérimentales, d'autres voix tissées autour de la première constituant une polyphonie raffinée évoluant entre le synthétiseur aigu d'Ana Quiroga et les drones de synthétiseur de Ignacio Briceño.  La mexicaine Daniela Huerta (sons de terrain, échantillons, synthétiseurs) et Manongo Mujica (udu - percussion idiophone du Nigéria en forme de jarre - et voix percussives) ont collaboré au troisième titre, "Latitud 0", qui nous entraîne dans une contrée maritime équatoriale : bruit des vagues, instruments traditionnels, chants tribaux. Dépaysement garanti avec des voix déformées, des chuintements réverbérés, une atmosphère magique peuplée de miaulements, d'esprits, de cascades lumineuses !

Lettre envoyée pour le titre "Mayu Islapi"

Lettre envoyée pour le titre "Mayu Islapi"

   "They Thought of Themselves" (collaborateurs : l'australienne Felicity Mangan, sons de terrain et synthétiseur et KMRU, alias de Joseph Kamaru de Nairobi - présent sur l'album Touch paru en 2021 -, sons de terrain et synthétiseur) nous plonge dans une ambiante aérée : oiseaux, murmures de drones, électronique vaporeuse évoquent une intériorité paisible, chaude, voluptueuse, parcourue de courants sourds. "Chiapas Y Phinaya" (collaborateurs : Conceptión Huerta, enregistrements de terrain et bandes magnétiques et Tomas Tello, sons de terain et charango, sorte de guitare des populations andines) est construit sur de brèves séquences montées de manière hachée, donnant l'impression d'une fête foraine qui aurait déraillé, rythmée par de fines percussions étincelantes, puis déchirée d'éclats zébrés, travaillée par des nappes électroniques sourdes. Tout à fait incantatoire, ce Mexique et ce Pérou (Phinaya est une ville du Pérou) de la mémoire ! L'album se termine avec "Once Upon A Time" (collaborateurs : Elsa M'Balla, voix, synthétiseur et échantillons, et l'artiste multimédia chilienne Nicole L'Huillier aux échantillons percussifs), titre bouillonnant, aux percussions bondissantes sur la voix grave et rocailleuse d'Elsa, parfois démultipliée, réduite à des fragments très courts, au synthétiseur diaphane : comme un conte mystérieux, immémorial, enchâssé dans un faisceau de splendeurs irisées, qui s'efface pour laisser la place à une traînée méditative.

   Merveilleuses vignettes intemporelles : six microcosmes finement ciselés pour exprimer l'infinie variété du monde !

Lettre envoyée pour le titre "Once Upon A Time"

Lettre envoyée pour le titre "Once Upon A Time"

Paru en février 2022 chez Karlrecords / 6 plages / 39 minutes environ

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Publié le 17 Mars 2022

Hommage à Harold Budd (1)

   Discographie (très) sélective (1)

   Harold Budd (1936 - 2020)... N'attendez pas une biographie, Wikipedia en propose une, et l'excellent site Neosphères évoque très complètement l'ensemble de la carrière d'Harold, y compris les débuts que je connais mal : je vous y renvoie. Ce sera donc une discographie choisie, subjective, féroce parfois, plutôt chronologique, mais pas toujours (voyez le début !).

   Harold fait partie de mon univers sonore depuis si longtemps que j'ai l'impression curieuse d'être un peu Harold Budd ! Non pas que tout me plaise chez lui : l'œuvre est inégale, guettée par une mièvrerie nouvel âge. Mais quand Harold est en forme, il est l'un des très grands maîtres de la musique ambiante, de la musique tout court. C'est le cas sur un cd qui rassemble deux disques , The Serpent (in Quicksilver) (1981) et Abandoned Cities (1984). Autant l'album de 1981 est assez médiocre, en dépit de la contribution sur le premier titre de Chas Smith, qui fut son élève à la Cal Arts (California Institute of Arts), et à l'exception du quatrième titre au piano, "Children on The Hill", annonciateur du grand Harold, autant Abandoned cities reste un des grands monuments de la musique ambiante. Je ne peux, au sujet de ce dernier disque, réécouté récemment, que plaider pour une écoute sur une très bonne chaîne hifi, dans une salle suffisamment grande. Même un très bon casque ne rend pas le potentiel renversant de cette musique d'une noirceur abyssale.

De The Serpent (in Quicksilver) : "Children on the hill" (4)

De Abandoned Cities : TOUT ! Les deux longs titres "Dark Star" et "Abandoned Cities"

   Le premier album, en dehors d'un opus de 1971 que je ne connais pas, porte le très beau titre de The Pavilion of Dreams (1978). Déjà produit par Brian Eno sur son label Obscure Records. Même s'il compte parmi les musiciens, excusez du peu, Michael Nyman (au marimba) et Gavin Bryars (au glockenspiel) sur le premier titre, il me paraît aujourd'hui bien douceâtre et soporifique. Seul "Juno", la dernière des quatre pièces, atteint une fluidité vaporeuse malgré tout d'une belle consistance. Piano, vibraphone, marimba, percussion, glockenspiel, harpe, tissent des ondulations délicatement charmeuses.

Ne garder que "Juno"...

   En 1980, c'est le premier album avec Brian Eno, Ambient 2 / The Plateaux of Mirrors. Encore un titre magnifique, et cette fois un album marquant. Le piano (acoustique et électrique) brumeux d'Harold y fait merveille, Brian jouant des autres instruments et réalisant les traitements. Les compositions les plus réussies sont de grandes boucles mystérieuses, parfois discrètement exotiques. Le titre éponyme, au superbe début, n'échappe pas à un certain enlisement, hélas, à l'image d'autres titres très ronronnants.

Meilleurs titres : "First Light" (1) / surtout le chef d'œuvre : "Not Yet Remembered" (6) / "The Chill Air" (7) / "Wind in Lonely Fences" (9) / on peut garder aussi "Failing Light" qui répond au premier titre.

  En 1984, deuxième album avec Brian Eno, produit par Brian et Daniel Lanois, The Pearl. La recette ambiante est au point : l'album est toutefois assez inégal, n'évite pas les langueurs fades. Je m'y ennuie beaucoup. Trop d'évanescence me déprime. Les cinq premiers titres tombent dans les oubliettes. J'ouvre un œil pour "Dark Eyed Sister", bande sonore pour un roman gothique, avec une belle énergie butée, enfin un brin d'énergie dans cet océan d'inconsistance. Ah! Une autre réussite, le titre suivant : "Their Memories", bien décapé, concentré sur le piano et de bruissantes toiles de fond. "The Pearl" est aussi très bon, sobre, vraiment intriguant. Et l'énergie illumine le très beau "Foreshadowed" ! Trop de gri-gri façon forêt tropicale sur le titre suivant, "Echo of Night", très poussif. Et le dernier, "Still return", m'endort et m'agace avec ses touches hawaïennes, ça c'est le pire chez Harold !

Quatre titres surnagent : "Dark Eyed Sister" (6) / "Their Memories" (7) / "The Pearl" (8) / Foreshadowed" (9)

 

En 1986, Harold Budd collabore avec des membres des Cocteau Twins pour l'album The Moon and the melodies. On peut garder le très buddien "Memory Gongs", piano miroitant et toile de fond ambiante. Hélas, dès que des membres des Cocteau Twins interviennent (titres 1, 4 et 7), on sombre dans une pop plutôt affligeante, avec des vocaux à faire fuir. Ailleurs, Budd ronronne, je m'ennuie sur "Why Do You Love Me" (titre 3) et sur le long et poussif "The Ghost Has No Home" (titre 6). Donc...

Ne gardez que : "Memory Gongs" (titre 2)

  

Toujours en 1986, Harold enregistre seul Lovely Thunder, qui commence fort avec le très beau "The Gunfighter", débarrassé des mièvreries et joliesses auxquelles il se laisse parfois aller. Un peu dans le sillage de Abandonned Cities, atmosphère mystérieuse, drones profonds... J'avoue que les synthétiseurs brumeux du second titre, "Sandtreader", ne m'enthousiasment pas : enlisement dans des sables ambiants trop convenus, Harold se plagiant lui-même, un peu comme Philip Glass. Vous me direz que tout ceci était prévisible, après un tel titre. Puis c'est le côté californien d'Harold, encore plus sensible dans le langoureux "Ice Floes in Eden", de la musique à déguster en flottant sur un canapé gonflable dans une piscine de Beverly Hills. "Olancha Farewell" me glisse des oreilles. "Flowered Knive Shadows" me réveille, nuages grondants, piano altier sur une mer mouvante de synthétiseurs : excellent ! Quant à "Valse pour la Fin du Temps", une mélodie magnifique, et ça vole, et ça bouge, un minimalisme ambiant envoûtant ! Le disque se termine avec les presque vingt-et-une minutes de "Gypsy Violin", somptueux, complètement ailleurs. C'est pour des pièces comme celle-là qu'on aime Harold, et qu'on lui pardonne beaucoup, beaucoup... Un album important !

Il nous reste... la majeure partie du disque :

1) "Gypsy Violin" (titre 7) , "Valse pour la Fin du Temps " (titre 6) et "Flowered Knive shadows" (titre 5) et encore "The Gunfighter" (titre 1)

2) par mollesse, vraiment : "Ice Floes in Eden" (titre 3)

(à suivre)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Ambiantes - Électroniques

Publié le 1 Mars 2022

Svarte Greiner - Devolving Trust

   Le Chant des âmes perdues

   Prenez un violoncelle. Mettez-le dans les caves-bunkers de la brasserie Schneider (ruinée par les bombardements) à Berlin. Laissez-vous aller à une méditation improvisée, avec un prolongement électroacoustique. Vous obtenez le premier long titre, "Devolving Trust", fabuleuse dérive sonore dans cet espace humide et creux, au noir passé et à la réverbération magnifique. Musicien norvégien installé à Berlin, qui dirige le label Miasmah recordings, Erik K Skodvin, sous le pseudonyme de Svarte Greiner, revient à la veine de ses deux longues formes des albums Black Tie et Moss Garden, une veine qu'il qualifie de "musique zen pour âmes troublées".

  "Devolving Trust", enregistré en direct. Le violoncelle dans les graves laisse résonner chaque note, déchire le silence énorme. On s'enfonce encore plus dans le sol. C'est une musique désolée, superbe, traversée de zébrures violentes, avec les sons qui ricochent, reviennent. Du drone naturel, impressionnant, dont s'élève au bout de cinq minutes un chant profond en longues lames vibrantes, parsemé de micro gémissements, de craquements, comme un cercueil qui s'ouvrirait pour laisser sortir les morts-vivants, dont les esprits font grincer le bois et dessinent de frêles entrechats. Musique hantée, sépulcrale, respirations et râles dans les caves d'un passé maudit. Tumultueuse résurrection ponctuée de coups d'archets abyssaux pour un monochrome d'une splendeur confondante. Les sons s'enroulent, s'échappent, rugissent, enveloppent l'auditeur dans un manteau de vivantes ténèbres. Les âmes troublées laissent échapper comme des jappements, des petits cris, on dirait des chauves-souris lacérant l'espace clos. Angoisse et déréliction, et pourtant une beauté bouleversante portée par un rythme ample, lent. Tout retournera au noir sur un tapis intermittent de notes percussives très basses, en dépit de plaintes ultimes, d'une révolte farouche.

Svarte Greiner - Devolving Trust

     "Devolve", la seconde pièce, est un peu comme l'écho de la première, dit le musicien, construite à partir de fragments de la performance précédente : « un écho minimal et inversé, creusant davantage dans l'inconnu ». Plus dépouillée, autour de rayures noires, amplifiées, résonnantes, la pièce n'est pas moins réussie que la précédente. La méditation s'intériorise, tout en courbes retournées vers le dedans, grondantes dans un tapis épais de drones opaques. Une grande paix se dégage de cette prière austère, qui ne sort des graves après six minutes environ que pour s'envoler dans des hauteurs voilées. La pièce s'anime alors, théâtre d'un étrange ballet pulsant à basses fréquences tandis que le ciel est parcouru de notes prolongées, d'éclairs immobiles, de battements d'ailes. Tout se met à tournoyer, dans un mouvement hypnotique saisissant qui ne laisse que les drones et un sillage éthéré, comme si des esprits prenaient possession de l'espace avant de disparaître.

   Un disque extraordinaire, d'une beauté épurée, hallucinée.

Paru en février 2022 chez Miasmah Recordings / 2 plages / 43 minutes environ

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   Si vous aimez la musique d'Erik, je vous conseille aussi le disque The Night Hag, en collaboration avec le pianiste Kreng (alias de Pipijn Caudron), musicien belge qui a déjà collaboré avec Erik, mais aussi avec Kaboom Karavan. Une pièce unique de plus de trente minutes, tapisserie ambiante hypnotique, le piano harmonisé de Kreng enchâssé dans les "miasmachines" d'Erik K Skodvin. Paru en février 2021... à prendre en compte pour ma future liste des disques de cette année 21 !

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Publié le 23 Février 2022

Christina Giannone - Zone 7

   Les mauvaises langues diront qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil musical. Je le leur accorde volontiers. Il n'empêche que j'aime bien cet album, auquel je reprocherai plutôt ses courtes trente-et-une minutes. J'aurais aimé entendre d'autres zones... Christina Giannone ne manque pourtant pas de souffle. Ses fresques atmosphériques ont grande allure.

   Cette new-yorkaise crée des mondes sonores qu'elle considère comme des portails de nos expériences vécues, en marge ce que nous connaissons. Trois titres, dont celui retenu pour le disque, réfèrent à des "zones", lieux indéfinis quelque part au fond de nos consciences. Le premier renvoie à un "(pour) toujours", et le troisième, le plus long avec ses dix minutes serait un voyage stratosphérique...intérieur si l'on suit son propos. Toujours est-il que cette musique sombre est emportée par un souffle, disais-je, une fièvre, qu'elle est balayée par des vents cosmiques de particules, des oscillations. Il se passe quelque chose, les énergies strient l'espace, se vaporisent en rideaux de fumées. Écoutée à fort volume, elle a un relief étonnant, comme une sculpture vibrante qui traduirait des batailles invisibles. C'est son côté épique qui me frappe et me séduit, sa radicale noirceur qui, loin d'inciter au pessimisme, nous donne l'idée de forces vives au seuil d'un inconnu mystérieux. N'y cherchez pas des expérimentations, Christina Gianonne utilise les synthétiseurs et l'électronique avec une volontaire simplicité : les volutes sont amples, lentes, denses, saturées de drones, elles nous immergent, nous emmènent, elles sont comme l'émanation d'une transcendance familière partout répandue, jusqu'au fond de nous. Laissons-nous emporter, c'est si pur, pour un baptême d'azur noir.

Paru fin janvier 2022 chez Room40 / 5 plages / 31 minutes environ

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