musiques ambiantes - electroniques

Publié le 9 Septembre 2026

Jannis Anastasakis / Peter Knight - Feather

   Fruit d'une session de deux heures et demie, sans répétition ni partition préalables, ce disque a été enregistré à Athènes dans les locaux de JAM Pedals, entreprise fondée et dirigée par Jannis Anastasakis, guitariste grec qui sait tirer de sa guitare des paysages ambiants inventifs. Sur l'album, Jannis ajoute à sa guitare de la scie musicale et de l'électronique. Le second musicien de cette rencontre est le trompettiste et compositeur australien Peter Knight, que l'on entend également à l'électronique et au synthétiseur. La rencontre entre les deux musiciens a été condensée en trente-deux minutes, produite et arrangée par Peter Knight, et finalisée par Lawrence English, encore lui.

Jannis Anastasakis et Peter Knight

Jannis Anastasakis et Peter Knight

   Cette suite en cinq parties surprend par l'immensité des horizons musicaux traversés. C'est une fresque ambiante, orchestrale à sa manière. En "Feather I", la trompette de Peter Knight plane royalement sur les esquisses électroniques, les glitchs répétitifs et les griffures et plaintes de guitare. La musique est presque méditative dans son intensité, son élan recueilli. Des voix incrustées dans les toiles de synthétiseur ouvrent la grandiose seconde partie. Ce sont flux et reflux dans une cathédrale embrumée ou une grotte sous-marine. Un hymne perdu d'une sourde mélancolie !

   La troisième partie est constituée d'un fond machinique de piqûres percussives, de micro-battements sur lequel la trompette évolue comme un fantôme jusqu'à sa disparition dans le tapis bourdonnant. La musique devient plus étrange en quatrième partie, comme si nous étions dans un laboratoire, avec des fusées de vapeur jaillissant de plusieurs côtés et des bruits énigmatiques et proliférants. C'est la partie la plus expérimentale, dominée par l'électronique, instruments acoustiques disparus.

   La veine lyrique revient avec la dernière partie, juxtaposant une rythmique très sourde et fracturée à des glissandos de trompette. L'ambiance est trouble, chargée, celle d'une fête finissante étouffée par les retombées d'un délire disparu.

----------------------------------------------

   Entre ambiante brumeuse et bourdons expérimentaux, la musique de Jannis Anastasakis et Peter Knight atteint une grandeur mélancolique magnifiée par la trompette du second.

Paraît le 18 septembre 2026 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 5 plages / 32 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

Lire la suite

Publié le 4 Septembre 2026

hackedepicciotto - Lichtung

[À propos des compositeurs et du disque] 

hackedepicciotto ? Le nom surprenant du duo est formé du nom propre de ses deux composantes, Alexander Hacke et Danielle de Picciotto, de retour à Berlin après une longue errance autour du monde de plus de quatorze ans. installés dans une maison avec jardin à Lichtenrade, à la périphérie de Berlin, dans une clairière qui donne son nom à leur nouvel album, Lichtung. À la différence de leurs disques précédents dont les textes étaient en anglais, ce nouvel album est entièrement en allemand. C'est un choix de la part de Danielle de Picciotto, d'origine américaine, de s'immerger dans la langue de son pays d'adoption déjà bien avant leur tour du monde, la langue des lieder de Schumann, à ce moment historique de leur retour à Berlin. Une manière de marquer une éclaircie au milieu de la folie actuelle, un tournant en s'affranchissant des conventions anglo-américaines et en ajoutant au son purement instrumental de leur duo des sonorités électroniques complexes, contemporaines. Elle a aussi décidé de jouer plus de piano, instrument qui lui manquait et qui remplace ici l'autoharpe de leurs albums précédents. On l'entendra donc au piano, au violon, à la vielle à roue, au chant, et Alexander à la guitare basse électrique à six cordes, aux percussions et au chant, et tous les deux à l'électronique.

Danielle et Alexander // Photographie © Mara von Kummer

Danielle et Alexander // Photographie © Mara von Kummer

[L'impression des oreilles]

  La musique de Lichtung nous entraîne dans une pop expérimentale émerveillée, luxuriante, où instruments et électronique se mêlent pour accompagner les voix enlacées de Danielle et Alexander. Le titre éponyme chante une nostalgie très douce au rythme prenant.

 

"Vogelfrei" (Mis au ban de la société) rappelle les accents du rock allemand, musique lourde et paroles incantatoires dont je vous donne avec plaisir le texte bilingue - je suis, vous le savez, partisan de la diversité des langues, farouchement opposé à l'uniformisation linguistique, appauvrissement lamentable de notre horizon de pensée !

 

  Le piano de "Wiederbelebung" introduit une chanson flamboyante. La grande réussite du duo est dans ces mélodies que certains diront faciles avec une moue un peu méprisante, que je dirai populaires au sens noble du terme. "Entgedank" (titre 4) s'amuse manifestement avec une ornementation électronique un peu folle, enfantine, couplée à un lyrisme assumé : « Les étoiles projettent des ombres / Dur la lune / Et les vagues des marées / Moissonnent notre être. » Réjouissons-nous du retour de la poésie chantée, devenue si rare !

   "Zeitenwende" (titre 5) célèbre le tournant décisif dans la vie des deux musiciens au long d'une ritournelle obsédante facétieuse et un brin mélancolique. L'instrumental suivant forme une rêverie ensorceleuse aux strates sonores entremêlées, entre ambiante et musique de film. Le dernier titre chanté, "Einig", ne dit-il pas le principe même de ce duo tenace ? La délicieuse vidéo pour ce morceau montre ce jardin de merveilles cultivé par les musiciens loin de la folie du monde...

 

 

   L'album se termine sur un très bel instrumental, piano minimaliste et harmonies bourdonnantes brumeuses, envoûtantes...

----------------------------------------------

   Un disque naïvement merveilleux pour goûter la douceur d'oublier ce monde furieux.

Paru en juillet 2026 chez Mute (New-York, États-Unis) / 8 plages / 42 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

Lire la suite

Publié le 26 Août 2026

Stephen Holliger - Fives and Sixes

Stephen Holliger considère son disque comme une réflexion sur la mémoire, la foi et l'impermanence, une méditation sur le temps, la mémoire et la beauté silencieuse de ce qui nous échappe. À l'aide de textures de guitare, de résonance métallique et de bribes de souvenirs de son enfance (un Noël, des moments avec le chien de la famille, échantillons de la voix de sa grand-mère, un service religieux paisible, une dernière partie de yams...), il s'interroge sur ce qui reste quand le passé commence à s'estomper. Faire de la musique avec les souvenirs, c'est tenter de retenir ce que l'on peut alors que tout autour de soi se transforme...

Son précédent disque, Glass Tongue, sorti en juin de cette année, semble les prémices de Fives & Sixes, au titre inspiré par le jeu de yams, ce jeu sans doute au cœur des souvenirs dont ce nouveau disque s'est emparé...

La Beauté tranquille de ce qui glisse dans les Lointains...   

Est-ce la voix de la grand-mère, ou celle d'autres parents ? On entend le chien, le tout saisi dans un mouvement magnifique, une profondeur tapissée de bourdons, comme l'intérieur de la chambre mémorielle... "First Breath" est une entrée majestueuse, d'une beauté spectrale, à faire frémir, ornée de griffures fines de guitare. Se lèvent peu à peu de multiples bruits-souvenirs, charriés dans cet ample mouvement d'une somptuosité renversante qui ne serait peut-être, en somme, que la fabrication de la Mémoire ? "Hymn of Light" (titre 2) vibre de sortes de harpes résonantes tel un raga énorme lancé vers le firmament, calmé par une clochette qui ouvre la boîte aux souvenirs. La pièce semble une éclosion permanente de traces de vie qui se fondent en un long glissement sur fond bourdonnant, en une apothéose tranquille, émerveillée...

   "Beneath the Pew" (Sous le banc d'église) donne l'impression d'écouter un organiste fantôme dont la musique se mêle à des vents venus de partout : n'est-ce pas ce que pourrait éprouver un jeune enfant traversé par ce flux puissant et si mystérieux ? Le titre éponyme vogue sur des flots moirés. La musique de Stephen Holliger immerge l'âme dans un passé sublimé. On entend les jets de dés, littéralement emportés dans un courant noir pour être jetés sur le rivage de la mémoire !

   "Final Drift", long titre de presque vingt minutes, est un beau massif d'ambiante noyée d'une brume mouvante, digne de la galaxie sonore de Lawrence English  qui a veillé sur le disque dans son studio Negative Space. Dans ce flux doucement extatique sont coulés les souvenirs, petits bruits émouvants, si fragiles, les riens de la vie que la Mémoire enrobe et confond au bord de la dissolution. L'intime avalé par le fleuve grandiose du Temps, ce grand transformateur...signé par quelques accords de guitare translucides.

Paru le 21 août 2026 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 5 plages / 46 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

Extrait de son album précédent ci-dessous :

Lire la suite

Publié le 18 Août 2026

Jana Irmert - Messengers

   Ce n'est pas le premier film dont l'artiste sonore et compositrice Jana Irmert (présentation sur l'article consacré à The Soft Bit) compose la bande originale. Messengers, réalisé par le cinéaste canadien Jeffrey Zablotny, a été présenté au Festival Visions du Réel de Nyon (Suisse) en 2025, dans la catégorie "Moyens et Courts métrages". Le film nous mène au cœur de trois observatoires souterrains dissimulés dans les profondeurs du Canada, du Japon et de l'Antarctique. Ces vastes installations consacrées à l'étude de ce qui nous échappe encore inspirent à Jana Irmert une musique frangée d'ombres, dans laquelle son choix d'utiliser notamment un orgue électronique Yamaha Electone de génération ancienne joue un grand rôle. Pour en atténuer l'aspect éthéré et irréel, elle laisse entendre les bruits matériels de l'instrument comme les bruits des touches, des mécanismes, et du souffle,  lui conférant une dimension concrète. 

Jana Irmert / Photographie @Kasia Kim-Zacharko

Jana Irmert / Photographie @Kasia Kim-Zacharko

Aux limites vacillantes des Imperceptibles...

   La "Dream Cabin" initiale est le sas d'entrée dans cet autre monde. "A Fear of Wasps" nous donnerait l'illusion d'être dans un essaim de guêpes : vibrations multiples, striées, hachurées, micro bourdonnements tourbillonnants... "Subatomic Collisions" pétille des fameuses collisions dans des nuages de particules. Jana Irmert tente d'être au plus proche de l'impondérable. Sa musique se fait flottante, d'une dangereuse douceur. N'abrite-t-elle pas des bruits inexpliqués, troublants ? La beauté ici ne saurait être qu'étrangeté, lente lévitation de matières inconnues, comme en témoigne l'un des meilleurs titres, l'énigmatique et envoûtant "Something is Listening" (piste 4). Sur le seuil des invisibles et des inaudibles, elle tente de capter les signaux enfermés dans ces mondes souterrains, comme dans l'étonnant "Ultrapure" (piste 5), une des splendides réussites de cet album, bourdonnements irisés et vagues résonantes d'une vie mystérieuse ponctuée de coups ouatés. Ô doux ensorcellement !

   Le diaphane "Sleeping, Listening to the Stars in Darkness" est un bel exemple de cette écoute au cœur de la volonté musicale de Jana Irmert : il s'agit de saisir le chant de ce qu'on n'entend pas, en s'abandonnant aux prestiges de la nuit pour saisir celui des étoiles, ou en pénétrant les intérieurs de la matière ("Inside the Coccon", titre 7) pour en restituer la densité émouvante, incroyable, comme l'émanation de l'Immatériel qui se meut dans les replis en imperceptibles battements et déplacements d'ondes. La solennité divagante de "Hallway of Shrines", aux vifs coloris écrasés, est bien la seule intrusion d'une matérialité plus consistante, au point de paraître mal venue dans ces univers. "Frozen into Ice" est à la musique ambiante ce que "The Cold Genius Song" de Purcell est à la musique baroque, l'effort de rendre, ici, le lent figement des textures, et c'est plutôt réussi ! À l'inverse, "Flickering in Time" s'abandonne au fil du temps, à sa nature vibratoire, sa scintillation fragile, au bord de la dissolution.

   Le dernier titre, avec presque huit minutes, donne la mesure du talent créateur de Jana Irmert, dont je regrette qu'elle n'aborde pas plus souvent des formes plus longues. "Monuments To Our Questions" atteint une vraie grandeur, tel un vaisseau parcourant les espaces infinis du dedans. L'orgue un peu trouble paraît une confluence de mystères bordée par les eaux noires à peine frissonnantes de l'Inconnu...

----------------------------------------------

Un disque qui vaut par lui-même. Jana Irmert compose une musique ambiante d'une troublante beauté suprasensible.

Paru le 17 juillet 2026 chez Superpang (Rome, Italie) / 11 plages / 31 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

Lire la suite

Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Ambiantes - Électroniques, #Musique de film

Publié le 9 Août 2026

Benjamin Fulwood - The Meadow & The Bridge

   Musicien expérimental, compositeur et multi-instrumentiste, Benjamin Fulwood vit depuis une dizaine d'années à Tokyo où « la présence humaine s'apparente moins à une histoire individuelle qu'à un flux. » Cette ville dépaysante de toutes les simultanéités est devenue étrangement séduisante pour le musicien qui a écrit pour elle, d'une certaine manière, ces deux longues plongées de chacune autour de dix-neuf minutes. Avec son saxophone ténor, sa clarinette et l'électronique, il chante la densité, les multiples trajectoires croisées, superposées, qui composent la vie d'une ville jamais en repos, où l'individu n'est plus qu'une simple silhouette dans un décor grandiose, surdimensionné.

Pastorale post-moderne pour Tokyo, Ville-Univers

   Ne lisons pas le premier titre, "The Meadow, Softly Bloomed with Celery and Violets" (La prairie doucement fleurie de céleri et de violettes) comme une antiphrase ironique ou amère. La ville, si elle est tension constante, bruits, est aussi libération de soi dans ce mouvement incessant des gens et des transports. Pour celui qui l'écoute, elle tient lieu de prairie émaillée de fleurs, ce lieu commun de la poésie pastorale des XVII et XVIIIe siècles. Elle est bruissante de glissements, traversée de courants puissants que l'électronique magnifie. Ce sont les fleurs du vingt-et-unième siècle, tous ces clignotements de clameurs, ces montées et descentes, on ne sait plus si c'est le Paradis ou l'Enfer, c'est une ville rimbaldienne, sauvage, une ville firmament, une ville sépulcrale. Des motifs reviennent, obsèdent une trame dérivante, fluctuante. Tout ne fait que passer, trains et métros dans une brume saturée de textures crachotantes, embrasées. La Ville ainsi rendue est comme un bolide lancé dans l'espace, toujours au bord de l'explosion, entouré d'une aura fabuleuse. La musique de Benjamin Fulwood, authentiquement extraordinaire, est une célébration exaltée, un hymne à la Beauté tumultueuse de Tokyo !

« Soudainement se lève, altière,

La force en rut de la matière...»*

     "Over Shinkamejima Bridge" prend son titre d'un pont dans l'est de Tokyo. À la dérive frénétique de la première répond une ambiance d'abord presque vraiment pastorale, tant le bruit de la ville est estompé, réduit à des sortes de sonnailles aplaties. Mais s'invitent peu à peu des vibrations machiniques de marteaux-piqueurs, des sifflements. On semble être dans un quartier industriel. Benjamin Fulwood métamorphose ce milieu en liant le tout par des spirales de synthétiseur qui nous élèvent peu à peu. À bonne distance, les sons tournent dans l'air du soir, comme dirait Baudelaire. La musique prend une tournure majestueuse qui lui permet de charrier grondements et bouillonnements emportés par d'énormes vents cosmiques. Elle s'enfle prodigieusement telle une marée colossale, et comment ne pas songer que le Japon connaît intimement tsunamis et tremblements de terre ? L'activité humaine se fonde dans l'activité tellurique, maritime et spatiale. Il règne alors une paix paradoxale, un équilibre des flux dans ces épaisseurs opaques qui se décantent, laissent passer à nouveau des bruits distincts, mais une onde de fond et une mélodie lointaine enchantent ce magma sublimé qui semble alors s'illuminer d' une ineffable et si douce transe extatique !

* Émile Verhaeren, Les Villes tentaculaires (1895)

----------------------------------------------

  Deux hymnes visionnaires d'une puissance magnifique !

Paru fin juillet 2026 chez A Guide To Saints (/ Room40, Brisbane, Australie) / 2 plages ( la troisième est un condensé des deux) / 38 minutes environ

Pour aller plus loin

- Album en écoute et en vente sur Bandcamp :

Lire la suite

Publié le 3 Août 2026

FLOCKS - Lagoon

   Second album du duo atypique que j'ai présenté lors de la sortie de leur premier album, au titre éponyme du nom de groupe, Lagoon comprend trois pièces, les deux premières d'une dizaine de minutes, la troisième de vingt. Si l'influence de Jon Hassell et de sa "Fourth World Music" est évidente, on ne saurait restreindre le disque à celle-ci. Les deux musiciens créent un univers sonore foisonnant entre rituels tribaux et musique expérimentale, grâce aux instruments à vent et à cordes qu'ils fabriquent eux-mêmes, à l'utilisation d'une percussion persane et d'une électronique subtile où les bourdons (drones) sont omniprésents. La liste des instruments employés est impressionnante : saxophone ténor, bourdons d'ondes sinusoïdales et effets, instruments à vents inventés : shakuhachi aux techniques étendues, pan-ney, ney à eau circulaire, corne de grenouille (!!), autres nys,  clarinettes et cors en PVC, pour Werner Durand // daf, kanjira, riq, ghatam, cloches tibétaines, coquilles vénitiennes,  cordes inventées, cithare tubulaire en bambou, électronique, pour Uli Hohmann...

Uli Hohmann & Werner Durand / Photogrphie © Moritz Dittmer

Uli Hohmann & Werner Durand / Photogrphie © Moritz Dittmer

Transhumances débridées...

   "Whirls" (Tourbillons), c'est le plus "Hassel"des trois titres, avec une sorte de trompette-saxo bouchée envoûtante, une percussion bondissante, et un grouillement que la couverture rend assez bien ! C'est un maelstrom d'appels, de grondements, de frottements, comme le nuage sonore dégagé par un énorme troupeau* de bêtes diverses. Des bouts de mélodie dessinant des motifs répétitifs émergent de ce magma dont l'effet est rien moins qu'hypnotique !

   "Tidal" est encore plus immergé dans une trame de bourdons enchevêtrés. Les instruments à vent se relaient pour donner un souffle incroyable à ce miroitement de textures déchirées. Une percussion genre tabla contribue à la dimension hallucinée par son rythme trépidant. FLOCKS crée un courant puissant, celui d'une marée (en effet !) qui charrie et emporte tout sur son passage, les vents prenant par moments l'allure de voix enfouies. C'est profond, chaleureux comme une techno surgie d'une jungle luxuriante.

* Je réalise après coup que FLOCKS, ce sont des troupeaux...

   Avec le titre éponyme, le plus long, les motifs intriqués tressent une trame épaisse, proprement hallucinogène, agitée par une polyrythmie changeante. Les vents chuintent, crachotent, ondulent comme des possédés sur le mille-feuille percussif de Uli Hohman, incroyable chamane inspiré des rythmes extra-occidentaux (Asie-Inde, Afrique-Guinée). Des clochent tibétaines se lovent même dans la partie finale de ce flux formidable, irrésistible marche vers le délire le plus total, qui se met à tintinnabuler extatiquement ! Difficile, alors, de ne pas penser aux compositions les plus hypnotiques de groupes allemands comme CAN ou Amon Düül ! Extraordinaire !

Paru fin mai 2026 chez Karlrecords (Berlin, Allemagne) / 3 plages / 41 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

Lire la suite

Publié le 1 Août 2026

Driftwood - Maps

    Driftwood est le duo formé par Nick Ashwood, compositeur de musique expérimentale de nipaluna (Tasmanie), et la clarinettiste australienne Aviva Endean, tous les deux à l'harmonium et à l'électronique. Ajoutez les guitares de Nick et les clarinettes d'Aviva. Maps  est leur second album chez Room40, pour mémoire le premier sans titre était sorti en novembre 2025. Le nom du groupe, Bois flotté  en français, signifie avec l'adjonction du titre de l'album Maps "Cartes sur bois flotté", sans qu'il soit précisé si ce sens est voulu par les deux musiciens qui, à l'opposé de la terre, rendraient hommage aux Inuits et à leurs cartes de navigation côtière tactiles sculptées dans le bois. L'énigmatique image de couverture, tout à fait dans l'esthétique du label avec son goût des monochromes, conduit plutôt à l'idée de cartes de pierres...

   Pour Maps, les deux harmoniums sont accordés selon des micro-intervalles. Aux guitares et aux clarinettes, il faut ajouter l'utilisation du synthétiseur modulaire, de pédales d'effets, de guitare électrique et de micros de contact. L'électronique sature l'acoustique de basses profondes et de traitements du signal qui propulsent la musique ailleurs...

Nick, en haut / Aviva, en bas.
Nick, en haut / Aviva, en bas.

Nick, en haut / Aviva, en bas.

   Dans l'humus diapré des rêves...

   Boucle de guitare, bourdon et harmonium ouvrent "The Sky Wide Open", draperie dérivante de sonneries ondulées enrichie d'intrusions harmonieuses. Luxuriance sur un fond minimaliste hypnotique ! "Restless Earth" est scandé par une guitare plus grave qui égrène un accord répété tandis que s'éploient un bourdon et un harmonium tourbillonnant avant l'entrée d'une pulsation synthétique sur laquelle la clarinette dessine de lentes arabesques. Driftwood, en deux titres, impose son écriture serrée entre une ambiante électroacoustique et un minimalisme bourdonnant. Mis à part le très bref "A Clearing" (titre 6), les compositions, entre plus de cinq minutes et quatorze pour la dernière, prennent le temps de camper des atmosphères prenantes.

  Toujours la guitare en ostinato égrené, un bourdon très profond, et l'harmonium au chant comme irisé, c'est "From Star to Star", un peu comme un appel, une sirène dans l'espace envahi par la clarinette en volutes éperdues. On s'accroche à la guitare, à sa rythmique tranquille, avec l'impression d'être dans un raga indien, hors du temps. La merveilleuse clarinette d'Avea danse doucement sur le fil obstiné de la guitare et les dorures vibrantes de l'harmonium en arrière-plan. Les guitares se répondent sur "Dreaming North (titre 4), créant peu à peu un effet de cloches que les harmoniums soulignent de leur chaleur harmonique. Le rêve se lève du bruissement des saturations allongées. Juste avant le magnifique "Where You Are the Wind Stirs", presque neuf minutes de lente dérive dans l'irréalité des textures enchevêtrées, avec des trémolos pulsés de clarinette comme des zébrures sur un matelas de nuages.

   "A Clearing", c'est une miniature, une clairière pour la guitare seule, répétant un motif descendant, juste agrémenté de quelques notes autour : le temps de se nettoyer la tête, de se préparer à la pièce la plus longue, "You Are Here" (titre 7), la clarinette se détachant légèrement d'un ciel de grondements et d'irisations d'harmoniums, ceux-ci sonnant presque comme des cornemuses, parfois, ou se rapprochant des orgues à tuyaux. La clarinette plonge dans les graves pour se lover dans ce bain de sonorités buissonnantes, et ses chuintements à ras de silence préparent l'entrée de la guitare, des guitares, dont les notes cristallines résonnent alors dans le vide ou du moins le recul du fond sonore. Peu après commence un duo avec la clarinette revenue, mais un duo épuré, méditatif, sans virtuosité, dans un calme extatique relevé par le bourdonnement, la buée saturée, qui viennent envelopper les solistes d'une parure diaprée, comme le fumée montante d'un sacrifice...

----------------------------------------------

   Un disque de dérives douces et chatoyantes, où les instruments acoustiques sont sublimés par une électronique veloutée de bourdons.

Paru en juin 2026 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 7 plages / 50 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

Lire la suite

Publié le 23 Juillet 2026

Lynn Wright - Before the Sinking Plains

   New-yorkais installé à Berlin depuis fin 2022, le compositeur Lynn Wright, qui joue de la guitare hawaïenne au sein du groupe Insect Ark,  a arpenté les scènes underground de New-York et d'ailleurs avant d'enregistrer son premier album personnel  avec son collaborateur le compositeur, monteur et ingénieur du son Simon Goff qui l'a mixé.

  Before the sinking plains (Devant les plaines qui sombrent) est né de boucles de guitare que Wright créait chaque matin dans son appartement. Il en a sélectionné certaines pour y ajouter des couches de guitare traitées, de voix sans paroles et de synthétiseurs. Le résultat est une suite de compositions atmosphériques dénuées de toute violence ou agressivité sonore.

Le compositeur Lynn Wright

Le compositeur Lynn Wright

Élégies perdues...  

L'ouverture du disque, "El Cabanyal" est grandiose : orgue d'église (ou synthétiseur...), bourdons, voix éthérée(s), sur lesquels la guitare vient poser ses quelques notes détachées, gouttes de lumière sur un océan sombre. Les voix reviennent hanter la trame, comme un prélude au naufrage annoncé. "Surely As the Tea" se fait plus ténébreux, respiration trouble de synthétiseur et poussées glauques. Lorsque les voix se font entendre, c'est pour un lamento déchirant que la guitare réapparue brode d'un motif obsédant. "The Simple Keys Falling" semble une chanson mélancolique au bord de la dissolution mais s'élançant vers le ciel en élans mélodieux.

    Quand tout disparaîtra...

   Rhodes brumeux aux longues résonances, guitare aux notes comme figées, répétées, "Réunion" (titre 4) avance lentement sur un fond de voix perdues. "Morning Voices", aux boucles entêtantes de guitare, s'enfonce dans des graves bourdonnants sur lesquels évoluent des voix presque défaites, puis envolées dans les hauteurs. La musique de Lynn Wright excelle à magnifier une tristesse sans nom, sans paroles !

   "Snowbirds" (Hivernants ?), c'est une comète floue, brouillée, lancée dans l'infini, hantée de voix diaphanes. Le titre éponyme, le plus long avec ses sept minutes, déploie un chœur de voix à demi effacées sur un carillonnement de guitare et de synthétiseur fondus dans une trame grondante scintillante lui conférant une dimension majestueuse.

  "At Last It Leaves You" répond au morceau d'ouverture par des textures de synthétiseur-orgue en voiles ondoyants, doux, au revoir ralenti d'une tristesse exsangue... 

Paraît le 4 septembre 2026 chez Miasmah Recordings (Berlin, Allemagne) / 8 plages / 33 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

Lire la suite