musiques ambiantes - electroniques

Publié le 17 Juin 2024

OdNu - Ronroco Rococo Memories

[À propos du disque et du compositeur]

   OdNu est le pseudonyme musical de Michel Mazza, compositeur argentin natif de Buenos-Aires, dorénavant installé à Hudson (État de New-York). Musicien prolifique, on lui doit de nombreux albums. Il s'inscrit avec Ronroco Rococo Memories dans le sillage d'un autre compositeur argentin, Gustavo Santaolalla (né en 1951), auteur d'un disque titré Ronroco paru chez Nonesuch Records en 1998.

  

Ronroco,  style "Los Kjarkas"
Ronroco, style "Los Kjarkas"

Qu'est- ce que le ronroco ? Un instrument à cordes aux tons plus bas que ceux du charango, mais plus hauts que ceux de la guitare. Conçu en 1968 par le bolivien Gonzalo Hermosa du groupe folklorique Los Kjarkas, il était à l'origine fabriqué à partir de la carapace d'un tatou ou d'une tortue, mais sa caisse est aujourd'hui surtout en bois. C'est en général un instrument d'accompagnement.

OdNu en fait un tout autre usage, l'utilisant comme source sonore au cœur de déconstructions, décompositions à l'aide de synthétiseurs. D'autres sons électroniques et des sons de terrain créent un univers qui peut faire songer à l'esthétique rococo, ornementale et surchargée, créatrice d'illusions. La suite composée par le nom de l'instrument, auquel est juxtaposé le mot "rococo", évoque déjà les motifs répétitifs caractéristiques du disque.

[L'impression des oreilles]

   Oniriques hypnoses ad libitum...

   Arpèges virevoltants, surfaces miroitantes démultipliées, créent un monde changeant de nuages harmonieux et harmoniques. De petits motifs répétés ne cessent d'éclore comme des bulles. On se promène dans de vastes paysages au fil de variations lumineuses. Les onze compositions, entre trois minutes trente et huit minutes trente chacune, prennent le temps de nous faire perdre contact avec la réalité solide et matérielle. "Under The Igloo" (titre 2) prend peu à peu un tour hypnotique, nous berçant de cellules tournoyantes de ronroco et de vents de saxophones (?) emportés par des vagues longues de synthétiseurs. La musique d'OdNu clapote sans fin, si séduisante qu'on se laisse envelopper, qu'on s'abandonne.

   La plus longue pièce, "Adaptogenic" (titre 3), si elle a une dimension discrètement épique, chargée de textures plus épaisses, grondantes, baigne dans un climat de nostalgie rêveuse. C'est un lamento qui ne cesse de s'élancer, de renaître, un largo d'une bouleversante douceur, beau mélange de cordes pincées et de nappes frémissantes. "Loco" (titre 4) alterne d'abord un motif de quelques notes et une note répétée seule, mais très vite la boucle s'enrichit, s'étage sur plusieurs niveaux, rejointe par d'autres sons, clairs ou troubles, telle une sculpture ou une frise surchargée de motifs qui nous submerge de détails. C'est une spirale de plus en plus profonde, un psychotrope merveilleux !

   On entend des souvenirs de musiques folkloriques latino-américaines, par exemple au début de "Radiance" (titre 5), souvenirs utilisés comme motifs génératifs. Très vite, le compositeur les dépayse, les transplante dans un milieu proliférant. La musique d'OdNu est volontiers kaléidoscopique, jouant de multiples fragments. Elle est rococo en ce sens que, comme dans l'art baroque, en plus exaspéré, elle vise à n'être plus que mouvement par la multiplication des courbes, des niveaux. Tout finit par miroiter, se dissoudre dans une pluie sonore nimbée de mille résonances et couleurs.

Aux Portes d'une nouvelle Perception...

   "Groundhogs" (titre 7) porte à nouveau à son plus haut niveau d'irréalité l'intrication multiple et incessante des composantes sonores. Curieuses "marmottes" bondissantes, rampantes, effarant ballet fragmenté, pour une lévitation extatique ! Plus vous avancez dans l'album, plus vous êtes envoûté, comme dans l'extraordinaire "Dividing" (titre 8), profitant de l'effet du titre précédent, car cette musique est cumulative. Chaque titre devient l'étape d'une transe, vous vous surprenez à écouter un même titre deux fois, trois fois, gagné par le balancement irrésistible d'une musique de plus en plus océanique, éblouissante. "Meaning" (titre 9) porte la musique dans des nues électriques zébrées de micro orages : ne sommes-nous pas à l'intérieur même des nuages ? Les boucles répétitives serrées, parfois en écho, sont traversées d'irruptions sonores diverses dans un flux onduleux entre apparition et disparition. Plus cristalline, "La Ultima Vez" est ponctuée de bourdons, d'éclairs, immense palais de résonances. Tout en glissements, le dernier titre, "Arena y Sol" (Sable et Soleil), poudroie dans une myriade de réfractions, au bord de la dissolution : il manque à mon sens d'une assise, d'une vraie structure, peut-être volontairement pour marquer la fin de l'album. Oublions-le au besoin !

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   OdNu donne au ronroco, fils du charango, lui-même fils des anciennes guitares espagnoles importées dans les Andes, des lettres de noblesse contemporaine, travaillant ses sonorités avec un art consommé de la musique électronique pour en tisser des toiles ambiantes ensorceleuses à la frontière d'un minimalisme irréel.

Paru en mai 2024 chez Audiobulb (Sheffield, Royaume-Uni) / 11 plages / 1 heure et 1 minute environ

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Publié le 6 Juin 2024

France Jobin - Infinite Probabilities (Particle 2)

    France Jobin, artiste sonore et compositrice de Montréal, est fascinée par la mécanique quantique. En tant qu'auditeur, j'en retiens les idées de dérive, de myriades de possibilités et d'incertitudes. Le temps est illusion et fluidité apparente, intrication de mondes, de dimensions. Partant d'enregistrements de terrains réalisés dans différents pays européens, au Japon et en Amérique du Sud, mais aussi au MESS (Melbourne Electronic Sound Studio) et à l'Elektromusikstudion (EMS) de Stockolm, elle retraite le son pour en tirer de grandes tapisseries ambiantes.

   Discrètes épiphanies...

    Le disque comporte deux pièces d'environ dix-neuf minutes chacune. La première, "Unified quantum state", donnerait donc une image sonore de l'état quantique unifié. Vaste dérive, succession d'états mouvants, la composition donne à entendre un univers fluide d'une grande et ferme douceur, piqueté parfois d'une micro percussion, avec des passages de petites abrasions, de rayonnements sous forme de pluies de poussières. C'est une musique à écouter au plus près, tant elle repose sur un sens aigu du détail, de l'agencement des transitions, finalement plus rapides qu'on le penserait en l'écoutant distraitement, de loin. La musique devient chant sans qu'on y prenne garde, infrangible mais paisible suite d'apparitions sous-tendue vers la fin par un bourdon et un lent micro battement, avant un dernier très léger décollage.

Infinies Floraisons de la Matière 

"Superposition" est une pièce plus chatoyante, en raison du tournoiement des trames intriquées. La composition joue la splendeur, développe des fleurs sonores veloutées de bourdons. Elle monte en intensité, en couleurs, jusqu'aux limites de la saturation. Formes brouillées, énorme émanation d'harmoniques, c'est un hymne puissant aux accents mystiques. Le chant de la matière, cette fois, est à textures déployées, au bord du poudroiement, de la fusion-sublimation, il se fait bientôt traînée immense, sillage traversant les profondeurs des apparences-univers. Vertigineux !

   Deux pièces contrastées d'une ambiante raffinée à écouter dans l'oubli de Tout.

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Paru en mai 2024 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 2 plages / 38 minutes environ
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Publié le 17 Mai 2024

Richard Pinhas & RG Rough - End of the line

   Le fondateur du légendaire HELDON, Richard Pinhas, continue sa carrière avec ce dix-septième album sur le label Bam Balam. Ici en compagnie du franco-britannique multi-instrumentiste RG Rough aux machines. Avec le renfort de Ren Karlmann à la batterie.

   Deux dérives autour de vingt minutes chacune. Du post-rock parfois ambiant, parfois psychédélique et complètement flamboyant. Fin de la ligne, comme une fin de partie ? Une musique pour perdre le contrôle, se dissoudre dans un flux hypnotique, porté par le rythme lourd, emporté vers des contrées fabuleuses. Se perdre dans la lumière, comme le Van Gogh de la fin, voir des soleils partout, et se foutre de tout, dans une grande dissolution. Quand l'univers vacille, dans le second titre, on franchit le mur en se fracassant les étoiles, on sait que tout le reste est illusion. Il n'y a plus que le rythme obsédant, la lumière qui fulgure, et on est heureux comme des rois dans la montée de la guitare et des machines, on fonce à l'aveugle, éblouis, réconciliés avec l'univers...

   Oubliez la ligne, et flambez.

Paru fin avril 2024 chez Bal Balam Records (Bordeaux, France) / 2 plages / 40 minutes

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Publié le 13 Mai 2024

Micah Pick - Frameworks

   Après Brighter Than I Thought (2020), le label britannique Audiobulb Records vient de sortir un deuxième album, Frameworks, du pianiste, compositeur et producteur américain Micah Pick. La particularité la plus audible de ce nouvel opus, c'est l'emploi pour le piano de l'intonation juste (pour cette notion, voir ici) selon des gammes précisées par le compositeur. Les micro-intervalles utilisés peuvent au début surprendre l'auditeur néophyte, créer un certain inconfort d'écoute. L'oreille s'habitue, rassurez-vous. Assez vite, l'intonation juste impose son charme propre ! En plus du piano, vous entendrez des synthétiseurs analogiques et modulaires, des rythmes programmés, des sons de terrain, le tout bien sûr traité électroniquement, si bien que la part purement acoustique est difficile à cerner, comme souvent maintenant.

    "Have this Mind" plonge dans l'ambiance : une poussée de bourdon de synthétiseur sur fond pailleté de poussières électroniques précède l'entrée du piano, doublé par les synthétiseurs. Le piano scintille, en gerbes mélodieuses. Il patauge dans des eaux un peu troubles, distille un air un peu mélancolique, puis tout s'embrase dans un grand jeu orchestral avant le retour au calme, piano méditatif. Rien d'agressif dans cette musique aimable, séduisante même. Avec "Glacial Requiem", Micah Pick passe à la vitesse supérieure. Piano dramatique sur un fond rayé, fracturé, aux textures granuleuses. Pièce impressionnante, qui donne toute sa mesure au piano en intonation juste : c'est de toute beauté !

    Le court " A Moment" nous enfonce plus encore dans un monde tumultueux où les couches sonores se bousculent, prélude à un autre grand sommet du disque, le superbe "Broken Trellis", flottant dans une apesanteur inquiétante. Le piano interroge le mystère, tente de surnager dans un chaos de forces troubles. De le très belle musique électronique !  

    "Shapes and Shards" (titre 5) est plus noir encore, comme si nous étions au point de rencontre de courants telluriques, glauques et clapotants, parcourus de percussions erratiques. Le piano réapparaît dans le titre suivant, "Chiastic Crux" (titre 6). Il semble planer sur un brouillard de bourdons en voyage, puis il impose sa marque, le morceau prenant une tournure presque techno répétitive. Il caracole limpidement au milieu d'un déluge de zébrures, avant de revenir royalement calme sur un fond désolé. Quelques enregistrements de terrain posent le décor de "Afterwind", pièce plus apaisée au début. Mais la méditation du piano se détache sur des structures rayées aux mouvements entrecoupés. Le piano se fait plus énergique, rentre en synergie avec l'arrière-plan décidément rien moins que dompté.

    "Earth Everlasting" (titre 8, Terre éternelle) reprend une des mélodies de "Broken Trellis" dans un contexte plus ambiant. C'est un hymne élégiaque, peu à peu à nouveau envahi par des forces obscures, épaisses, hymne qui voudrait être chant de lumière et qui est étouffé par les ténèbres !

   "Be Interlude" (titre 9), c'est le court retour des puissances glauques, écrasantes, avant "Bursting Downstream", long (pas trop : trois minutes trente environ) bouillonnement informe, pas le meilleur titre. Très belle fin heureusement avec "Sea Coda".

   Le meilleur dans ce disque généreux, c'est le piano, à chaque fois que la composition lui donne un rôle marqué pour donner forme à l'électronique, éviter en somme une musique électro-ambiante trop facile.

    Un très bon disque tout de même !

Titres préférés :

1) "Glacial Requiem" (titre 2)

2) "Have This Mind" (titre 1) / "Broken Trellis" (titre 4)  / "Afterwind" (titre 7) et "Sea Coda" (titre 11)

Remarque

   En écoutant "Glacial Requiem", j'ai à chaque fois eu l'impression que je connaissais déjà ce titre, depuis longtemps même. Je pensais à Harold Budd. J'ai cherché en vain dans sa discographie. Rien trouvé ! 

Paru en avril 2024 chez Audiobulb (Sheffield, Royaume-Uni) / 11 plages / 48 minutes environ

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Publié le 10 Mai 2024

Bruno Duplant & Rutger Zuydervelt - Edge of Oblivion
OMNI : Objet Musical Non Identifié...   

Troisième rencontre entre deux géants des musiques contemporaines et électroniques. Je les suis épisodiquement l'un et l'autre, ce blog se permettant des incursions à droite et à gauche pour débusquer des merveilles. Mais là, je reviens à eux. La merveille, c'est eux. Rutger Zuydervelt, alias Machinefabriek, musicien et compositeur néerlandais, si prolifique que je ne le célèbre que trop épisodiquement. Et Bruno Duplant, le sidérant et magistral Bruno Duplant !

   Un seul titre de trente-six minutes. Rutger présente ainsi leur collaboration : « Cela a commencé simplement : Bruno m'a envoyé ses pièces, et j'ai ajouté les miennes. Et nous étions heureux. Jusqu’à ce que nous ne le soyons plus et décidions de faire bouger un peu les choses : les parties de Bruno ont été saccagées, ne gardant que mes sifflements de science-fiction. Une dalle d'orgue a ensuite été ajoutée au mélange, ajoutant un sentiment de menace et de malaise avec ses grappes de tons atonaux. Un peu plus de montage et de (dé)réglage ont été effectués, et voilà : voici Edge of Oblivion. »

   Oublions les détails. Bruno et Rutger sont des créateurs de mondes. C'est une musique totale, d'immersion absolue, vertigineuse et brûlante. Cela commence doucement, percussion feutrée, glissements qui se croisent, les froissements de science-fiction dont parle Rutger. Tout cela se creuse, se croise, s'intensifie. Le tissage musical se serre comme un filet, un filet à prendre l'âme, la dérober. Sans vous en être rendu compte, vous n'êtes plus là, emporté par ce flux aux transparences subtiles, dont la profondeur a augmenté, abritant maintenant des courants inconnus, véritables machines à éraser la tête, car cette musique est lynchienne, inquiétante, lourde.

Radieuse noire...

Radieuse noire. Orgue des abysses, où sont tapis des forets électroniques à vriller vos dernières résistances, des orages souterrains riches en bourdons épais à faire crier de jouissance. C'est une descente majestueuse, d'une indicible beauté terrible, terrassante, profonde comme le cosmos qui ondule tel un serpent dans les cavernes de la création. Avec sa traîne royale charriant toutes les poussières galactiques dans l'ultime maelstrom, tout rayonnant de mystères.

  Un disque prodigieux, une pure fulguration !

Paru le 9 mai 2024 chez autoproduit par Machinefabriek / 1 plage / 36 minutes

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Publié le 22 Avril 2024

FUJI||||||||||TA - MMM
Orgue, voix et électronique : chants inouïs...

   Actif depuis 2006, le musicien japonais Yosuke Fujita publie chez Hallow Ground son deuxième album après une série de disques et une tournée mondiale. MMM doit beaucoup au changement opéré sur son orgue à tuyaux en installant une pompe à air électrique à la place de la manuelle, ce qui lui permet d'explorer de nouvelles possibilités en enregistrant simultanément plusieurs sons. Les trois M correspondent aux trois titres.

   "M-1" est le plus long avec plus de vingt-et-une minutes. Les sons glissent les uns au-dessus des autres, mugissent presque, puis certains ondulent, accompagnés d'un tapis d'aigus tenus, bruissants. Yosuke Fujita joue des répétitions obsédantes et des oscillations pour créer une musique d'orgue curieusement presque tribale, incantatoire. Des bourdons graves viennent sous-tendre ensuite la jungle micro-fourmillante, qui ferait penser à Éliane Radigue si elle n'était pas rythmée. La composition respire, halète, émet des traces sifflantes. De nouvelles couches la rafraîchissent régulièrement sans faire disparaître la pulsation fondamentale. Dans le dernier tiers, des chuintements flûtés, plaintifs sourdent de l'intérieur, puis de nouvelles notes graves, en masses compactes, augmentent le contraste avec la toile fuyante des aigus. Indéniablement une composition élaborée, magistrale !

   "M-2", pour voix seule, est d'abord déconcertant. Puis cette façon de chanter en expirant et inhalant constamment crée un rythme lancinant. Peu à peu, grâce au jeu des différentes couches, apparaissent d'autres voix, et il y a du chamane dans cette manière de profération multiple de sons inarticulés ou seulement syllabiques, les voix s'intériorisant dans le gosier ou en sortant telles des guêpes ou des rebonds extatiques. L'accélération finale est étonnante...

   Orgue et voix, "M-3" développe une combinatoire ambitieuse. L'orgue par à-plats glissants crée un mur entrecoupé sur lequel la voix traitée (ou non) de Yosuke rebondit, s'envole, se fractionne elle aussi dans le même temps. "M-3" ose un lyrisme plutôt grandiose qui tranche avec les deux titres précédents.

   Un très bel album de musique (électro-)acoustique et vocale expérimentale, accessible malgré sa radicalité minimale.

Paru le 18 avril 2024 chez Hallow Ground (Lucerne, Suisse) / 3 plages / 40 minutes environ

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    Rien à vous proposer pour cette parution, mais un extrait de son album précédent, Iki, paru sur le même label en 2020. Et en concert le 11 juin 2022 à The Lab (San Francisco), on le voit à l'orgue qu'il a construit lui-même, onze tuyaux et pas de clavier, avec la pompe à air manuelle sur la gauche.

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Publié le 11 Avril 2024

Madeleine Cocolas - Bodies

Après Spectral juillet 2022), la compositrice australienne Madeleine Cocolas poursuit son travail d'intrication de sons de terrains et d'électronique. Elle présente ainsi son nouveau disque Bodies (Corps) :

 « Les œuvres intègrent des bruits d'eau que j'ai enregistrés lors de récents voyages sur la côte australienne ainsi que des ruisseaux et des cascades dans l'extrême nord du Queensland. J'ai pris ces enregistrements et d'autres enregistrements de ma voix et de ma respiration et je les ai fortement traités avec des synthés et de l'électronique afin que les frontières entre les enregistrements sur le terrain, le chant et l'électronique soient également floues. Ensemble, ces sons créent des collages sonores qui se déplacent de manière à imiter les cycles rythmiques que l'on retrouve à la fois dans l'eau et chez les humains, tels que les vagues, les impulsions et les courants. »

Madeleine Cocolas par Vanessa van Dalsen

Madeleine Cocolas par Vanessa van Dalsen

   Attention : chef d'œuvre !

   Bodies comprend six titres assez développés pour apprécier la beauté des textures, la mélodie des matières flottantes. Dès "Bodies I" (titre 1), l'osmose entre enregistrements et traitements est impressionnante. La musique est tout simplement grandiose : la voix est coulée dans les vagues irisées, scintillantes comme des étoiles englouties dans les profondeurs. J'en frémis de bonheur ! "Drift" (titre 2, Dérive) s'ouvre sur des gargouillis liquides, vite recouverts de sons syncopés de synthétiseurs, démultipliés, si bien qu'il devient un envoûtant et majestueux hymne minimaliste ambiant.

   "The Creek" (titre 3, Le Ruisseau) métamorphose le milieu liquide en l'approfondissant, le creusant de mouvements abyssaux. Voix, drones et vagues tournent lentement dans un ballet émaillé de quelques craquements. Plus noir, plus mystérieux, "A Current Runs Through" (titre 4, Passage de courant), nous entraîne dans l'épaisseur granuleuse de micro-bulles et les poussées formidables des flux à la limite de la vaporisation lumineuse.

   "Exhale" (titre 5, Expire) mêle frêle respiration de la compositrice et bouillonnements sourds, battements, créant un beau contraste entre fragilité et force, grâce et superbe. La seconde partie du titre fusionne les composantes dans une navigation de plus en plus fulgurante terminée par la respiration augmentée en un quasi râle.

   Et c'est "Bodies II" (titre 6), extraordinaire chant de sirènes sous-marines, qui a inspiré la magistrale vidéo de présentation de Room40 [ Cette vidéo ne prend en compte que la première partie ]. Madeleine Cocolas signe un chef d'œuvre. On entend rarement pareille musique convulsive, suite d'explosions, de feux d'artifices d'une splendeur sidérante, qu'un passage de relatif silence sépare de l'épiphanie d'une polyphonie de voix séraphiques, sous-tendue par des bourdons solennels.

   Avec Madeleine Cocolas, corps des eaux et corps humain(s) s'épousent pour créer une musique d'une beauté illuminée, aux flamboiements visionnaires. MAGNIFIQUE !

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Titres préférés : 1) "Bodies II" (titre 6) et "Drift" (titre 2)

2) "Bodies I" (titre 1) et "Exhale" (titre 5) ...et les deux qui restent sont mieux que bien !

  

Paraît le 12 avril 2024 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 6 plages / 41 minutes environ

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Ambiantes - Électroniques

Publié le 9 Avril 2024

Ludwig Wittbrodt -Schleifen

   Ludwig Wittbrodt désigne le duo formé par Emily Wittbrodt au violoncelle et Edis Ludwig à l'ordinateur portable et à la batterie. Elle a une formation classique, mais s'implique aussi dans le free jazz. Lui est actif sur la scène improvisée de la région Rhin - Ruhr depuis des années et joue dans le groupe rock Düsseldorf Düsterboys. Leur musique, riche de ces influences, se situe encore ailleurs, dans une musique de chambre expérimentale entre musique électronique et musique contemporaine. Le disque compte sept titres, les quatre premiers de plus de cinq minutes, les trois suivants entre deux et quatre.

Ludwig Wittbrodt -Schleifen

   Le premier titre, "Fischer", commence au violoncelle et à la batterie, en deux frappes percussives répétées, sur lesquelles viennent se greffer des sons de terrain encore discrets, comme une fumée autour du battement, puis le violoncelle s'échappe en une longue traînée, doublée par l'électronique. Une mélodie élégiaque s'enroule sur un bourdon d'intensité variable. Nous y sommes. C'est là que se situe la musique des deux musiciens, méditative, d'une limpidité désarmante, pas très loin de la musique indienne, et toutefois déchirée, doucement hurlante comme une meute de loups une nuit d'hiver...

   Avec "Tulpen" (titre 2), l'atmosphère se fait plus étrange, la musique émet des bulles espacées, sèches, comme une respiration en eaux profondes. Le violoncelle pizzicato et l'électronique en nappes rayonnante sont en symbiose. Superbe pièce au cours de laquelle émerge une mélodie ensorcelante dans les cercles de laquelle nous sommes peu à peu emprisonnés. Le charme continue d'opérer avec "Freibad", pièce d'un onirisme frissonnant. Le violoncelle sonne comme un sitar ou un sarod (à moins que ce ne soit un avatar électronique produit par l'ordinateur) : c'est une sorte de raga alangui, suave.

    Le morceau éponyme (titre 4) joue sur des sons abrasés, des notes tenues. Si l'on songe à la signification du titre de l'album, « moudre » en français, c'est bien de cela qu'il s'agit, d'une toile microtonale animée de scintillations, de sourds broiements. Puis des harmonies somptueuses se déroulent sur le fond mouvant bourdonnant.

  "Volcano" (titre 5) est un dérivé du titre deux, violoncelle pizzicato et électronique foisonnante. C'est une lente avancée dans un pays mystérieux qui dissout progressivement la musique. La reprise de "Freibad" (titre 6) semble une germination un peu monstrueuse du premier : éructations bizarres, clapotis inquiétants... "Flamenco" surprendra les amateurs du genre par sa gestuelle ralentie. Le violoncelle chante langoureusement, à demi englouti dans les textures électroniques, curieux et très beau chant du cygne...

   Une musique de chambre étrange, onirique, envoûtante !

Paru début mars 2024 chez Ana Ott (Rhénanie du Nord-Westphalie, Allemagne) / 7 plages / 37 minutes environ

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