musiques ambiantes - electroniques

Publié le 29 Décembre 2021

Various Artists - Touch

   Sept artistes luttent contre la restriction du contact physique par six pièces sonores. Le son peut-il compenser le déficit de toucher, etc. ? J'avoue être peu perméable à tous ces beaux discours. Ce qui nous intéresse ici, c'est le résultat pour l'oreille. D'habitude, je laisse de côté tout ce qui ressemble à une compilation. Je fais donc une exception, mais en vous prévenant tout de suite. Deuxième exception, je ne fais pas de critique négative en principe, mais là c'est parti... à cause du reste.

   Je n'écris pas cet article pour le troisième titre, "Imagine myself walking with you" de Viv Corringham, insupportable tentative, paraît-il, pour reproduire numériquement son processus de marche et de conversation avec des étrangers. On l'entend longuement tenir des propos sans véritable intérêt, musical ou autre. Peut-être le morceau aurait-il été supportable en enlevant son intervention, car l'arrière-fond n'est pas sans intérêt vocal, avec une polyphonie brouillée, assez troublante, qui n'est pas sans faire penser à certains chants traditionnels orientaux. Je n'écris pas non plus cet article pour le suivant, "Human measures" de Myriam Van Imschoot et Federico Protto, qui disent créer un instrument pour imiter à quoi peut ressembler le toucher en soufflant dans « un système circulatoire de tubes ». Titre informe et tout à fait inconsistant sur le plan musical, à mon sens !

   

De haut en bas et de gauche à droite : Melissa Pons / Tomoko Hojo / Alexandra Spence / Joseph Kamaru (KMRU)De haut en bas et de gauche à droite : Melissa Pons / Tomoko Hojo / Alexandra Spence / Joseph Kamaru (KMRU)
De haut en bas et de gauche à droite : Melissa Pons / Tomoko Hojo / Alexandra Spence / Joseph Kamaru (KMRU)De haut en bas et de gauche à droite : Melissa Pons / Tomoko Hojo / Alexandra Spence / Joseph Kamaru (KMRU)

De haut en bas et de gauche à droite : Melissa Pons / Tomoko Hojo / Alexandra Spence / Joseph Kamaru (KMRU)

    Un très beau reste. Quatre titres sur six. Le sixième titre, "Three" de Melissa Pons, en ce moment travaillant au Portugal, est un flux de drones, de poussières électroniques, parfois soulevé d'énormes déflagrations, poreux à des bruits extérieurs reconnaissables (oiseaux, hurlements de chiens notamment) : étrange mixité embarquée pour un vol troublant. Le cinq, "fall asleep" de l'artiste japonaise Tomoko Hojo, mêle chuchotements, voix, cloches, sonneries de pendule et sons divers pour une composition ambiante à l'onirisme enchanteur, d'une magnifique force contemplative après un début d'impressionnantes perturbations chtoniennes. Et je reviens au début ! Le premier titre, "Communion", de l'australienne Alexandra Spence est l'alliance entre un léger tapis de sons tenus et des bruits, des frémissements, des ponctuations rythmiques cristallines, une alliance qui peu à peu débouche sur une lente danse à base de boucles percussives. La voix d'Alexandra ajoute à l'ensemble une touche chaude. Comment ne pas être en communion avec cette beauté fragile, tranquille, ce flottement poétique ? J'ai songé à certaines pièces de l'allemande AGF, surtout sur la fin de ce titre splendide.

   Ouverture magique, suivie de "its not a tangency" de KMRU, alias de Joseph Kamaru, natif de Nairobi. Ce morceau a vaincu toutes mes réticences. Véritable hymne ambiant, charriant voix d'enfants, grésillements et un carillon de drones magnifiques. Un travail sonore vraiment abouti, à la fois émouvant, d'une incroyable résonance imaginaire, emprunt d'une mélancolie souveraine. Magistral !

   Mes titres préférés : 1/ KMRU (titre 2)  2/ Tomoko et Alexandra (titres 5 et 1) 3/ Melissa (titre 6)

Mastérisé par l'orfèvre Lawrence English !

Paru en décembre 2021 chez Dragon's Eye Recordings / 6 plages / 65 minutes environ

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Publié le 8 Décembre 2021

DE GHOST - Luxe

   À l'origine du projet DE GHOST se trouve le producteur suisse Sknail, alias de Blaise Caillet, dont j'ai chroniqué le deuxième des trois premiers albums, Snail Charmers. J'avais été séduit par ce jazz électro glitch, non sans quelques réticences, balayées finalement par le remarquable travail graphique d'Efrain Becerra et une production impeccable. Avec ce quatrième opus, Sknail, sous l'étiquette DE GHOST, explore de nouveaux territoires sonores, ayant congédié ses musiciens acoustiques (parmi les meilleurs de la scène jazz suisse). L'album, entièrement électronique, est conçu à base de glichs, ces sons de défauts numériques qu'il traite pour les transformer en percussions digitales. Les micro échantillons sont transformés pour leur donner une vie rythmique. Quant à la partie mélodique et aux nappes, Sknail utilise des sons de drones, d'ambiance ou de bruits divers, retravaillés grâce à un séquenceur sur ordinateur. Je précise que je tiens ces renseignements précis du musicien lui-même. Pas évident en effet pour un auditeur moyen de s'y retrouver !

   Pourquoi l'album est-il titré Luxe  ? Voici ce qu'en dit le producteur :

«Dans un futur proche, le luxe sera de fréquenter des "bars à air pur". Quand l'atmosphère de cette planète surchauffée sera saturée de CO2, on dégustera à prix d'or de l'air pur "comme avant" dans des clubs hyper select. Les bonbonnes contenant le rare et précieux nectar auront remplacé les sauts à Champagne.»

    Couverture, visuels et vidéos sont réalisés par l'artiste multimédia américain ENO (Ne pas le confondre avec notre Brian... !).  La couverture évoque un de ces bars à air pur dans lequel on viendrait prendre sa dose en écoutant DE GHOST. Deux titres utilisent des voix enregistrées, extraites de chants populaires de la population noire américaine entre 1934 et 1942 : projetées après traitement dans cet univers électronique, elles contrastent et prennent une allure fantomatique. Si l'on ajoute que l'appellation "DE GHOST" est inspirée du logo du visage fantomatique trouvé et acheté sur Internet à un designeur indonésien, vous savez presque tout sur cet album.

   Pour ma part, j'entends deux moments dans ce disque. Dans un premier temps, une phase d'acclimatation, si l'on peut dire. Univers moelleux, mélodieux, d'une mélancolie très distanciée, irréelle, surtout dans le premier titre éponyme, "Luxe" : on est protégé du dehors, relaxé, et alors les souvenirs surgissent, c'est "Memories" et la voix d'un autre temps, dans le vacillement glitchien des percussions électroniques, le balancement minimal à la Alva Noto, les nappes feutrées. "Revolution" nous plonge dans un rêve tapissé de graves, comme hanté par de fausses voix et un orgue en courtes boucles : aucun violence sonore comme on pourrait s'y attendre, un bain d'ultra modernité légèrement euphorisant ! Avec "Axis", on se rapproche davantage de l'univers étrange d'Alva Noto...

   Et là va commencer, doucement, la seconde phase, vraiment fantomatique. "Axis", en dépit d'une brève mélodie qui revient dans la seconde moitié, est au-delà du monde, tapissé de drones, de nappes qui dérapent. "Breathing" forme une parenthèse, avec sa bouffée vocale, un retour partiel à la première phase, pour reprendre le fil de mon écoute. Je préfère la partie la plus abstraite, plus radicale dans sa manière  de tourner le dos au monde. "September" est de cette veine décantée, qui a abandonné les oripeaux du jazz, encore sensibles dans les emprunts vocaux et les phrasés mélodiques. Là, l'album, à mon sens, prend de l'altitude, devient un grand album, original et prenant. Écoutez "Celsius", aux pétillements et scintillations sur une base de drones épais : de la glace dans le brouillard, avec des plaques tectoniques en balancement régulier, et un chœur synthétique noyé...

   À partir de "Reflections", c'est le meilleur de l'album, cet autre monde d'un luxe désincarné, seulement parcouru de froissements troubles, animé d'un squelette rythmique enrobé de nappes sourdes. "Presence" va plus loin encore, toujours plus près d'Alva Noto (dont je suis un grand admirateur !) : la pièce est d'une beauté spectrale, avec des textures déchirées splendides, des résonances d'une incroyable profondeur, à nous faire frissonner. Après un tel sommet, "Vortex" risquerait de décevoir, mais ce n'est pas le cas. La mélodie en boucle obscure est transcendée par le rythme erratique très en avant, de nombreux accidents sonores, jusqu'à la précipitation frénétique (à l'effet discutable) du finale et au beau saut dans le vide.

Un album d'ambiante électronique à déguster au milieu...du luxe...(et de la volupté ?), de plus en plus envoûtant au fil de l'écoute.

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Publié le 3 Décembre 2021

Megan Alice Clune - If You Do

   L'artiste et compositrice australienne Megan Alice Clune sort sur le label de Lawrence English, Room40, un disque étonnant, qui allie l'électronique à la voix humaine en permanence. À partir de petites mélodies chantées tout près de son micro tard le soir, pas trop fort pour ne pas gêner les voisins, elle a conçu un album pour voix seule et un ensemble de technologies : « Un album sur la contorsion du corps (voix) à travers le temps (rythme, pouls), la répétition et la forme. L'œuvre est nostalgique du futur passé : souhaitant l'optimisme technologique de la fin des années 70 et du début des années 80, de Timothy Leary croyant que l'ordinateur offrirait une libération aux masses. Un temps avant Big Tech, Big Data. C'est un disque réalisé seul, rêvant d'une interaction sans intermédiaire avec un public qui n'arrivera peut-être jamais. Un sentiment de nostalgie pour l'avenir qui aurait pu être, chanté par un chœur sans paroles et parfois une clarinette. Un retour à mon premier instrument, et un autre type de technologie, je suppose. » Pour sortir, dit-elle, d'une boucle glissante et résonnante, elle a réécouté Big Science de Laurie Anderson, Subterraneans de David Bowie ou encore Born Slippy de Underworld, ou encore regardé des entretiens avec Laurie Spiegel. À ces influences revendiquées, obliques peut-être, il faudrait sans doute ajouter celle du Theatre of Eternal Music pour le travail sur les textures et tonalités électroniques et le lien affirmé avec le rêve (le Theatre of Eternal Music étant aussi connu sous le nom de Dream syndicate). Or, If You Do, titre trouvé sur un collier du marché aux Puces de l'hippodrome d'Ohi, à Tokyo, se présente comme un flux de conscience aux allures psychédéliques.

   Dix titres enchaînés pour un peu plus de trente minutes. Voix, clavier, électronique et drones enlacés dans des boucles profondes en constante évolution. La voix est souvent démultipliée, occupant simultanément le premier plan en sourdine, à l'arrière-plan haut perchée, avec d'autres voix surgissantes au milieu du flux. Parfois, des inflexions vocales évoquent nettement la musique indienne (on sait l'importance que cette musique a pour Terry Riley, qui participa épisodiquement au Theater of Eternal Music), comme sur "The Swirl of the Void", tourbillon en effet, et flamboyant. Ce rêve, il faut le préciser, a une réelle épaisseur sonore, une consistance en partie due aux drones charriés tout au long. Nuageux ou liquide, aérien, il est sans cesse animé, saturé de résonances, de frémissements. C'est un monde sonore en apesanteur, donnant l'impression d'une série d'extases. "The Chance of Thunderstorm" ? Ce sera un orage vécu de l'intérieur, tout en tremblantes turbulences, surplombé par la voix angélique de Megan. En réaction à un monde moderne aux espaces de plus en plus disloqués, sa musique propose un univers unifié, vibrant d'une lumière intérieure d'une grande sérénité, comme dans le magnifique "Not a Single Rough Edge", au titre très représentatif de son travail musical, qui efface les aspérités, met du baume - on y entend la clarinette, il me semble, son premier instrument, d'une grande suavité. Plus on avance, plus on est enchanté par ce qui peut être considéré comme un oratorio aux accents ici ou là nettement religieux - elle a d'ailleurs travaillé sur un Dream Opera en 2020. "Gentle Smile" est le sommet glitch d'une longue montée méditative assez extraordinaire. Quant au dernier titre, "Existential Geography", c'est une polyphonie balbutiante, émouvante, sur un mur de drones et de très lentes boucles.

  Un voyage onirique envoûtant, à écouter d'une traite ! Son précédent album, We Make each Other (2019), est tout aussi réussi...

Paru en septembre 2021 chez Room40 / 10 plages / 34 minutes environ

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Publié le 23 Novembre 2021

Ros Bandt and The Medusa Ensemble - Medusa Dreaming

   La citerne Basilique, construite pendant la période byzantine, est un imposant réservoir d'eau situé sous l'actuelle Istanbul. Elle témoigne des efforts des hommes pour s'assurer des réserves en eau. Medusa Dreaming  est le deuxième disque du label Neuma records à célébrer ce lieu extraordinaire : Philippe Blackburn avait publié en avril 2021 un disque magnifique intitulé Justinian Intonations, pour voix et surtout électronique. Avec Medusa dreaming - le titre renvoie aux deux colossales têtes de Méduse servant de base à deux des 336 colonnes de ce palais enfoui, comme elle est surnommée - nous avons affaire à une série de onze improvisations de quatre musiciens étonnants, formant le Medusa Ensemble : le turc Erdem Helvacioğlu, compositeur et arrangeur déjà présent sur ce blog, à la guitarviol électrique - une guitare à archet récemment développée - et aux traitements en direct ; Natalia Mann, harpiste d'origine néo-zélandaise qui a travaillé plusieurs années à Istanbul, et intervient avec sa voix prononçant des mots de la langue samoane qu'elle connaît par ses origines ; le percussionniste turc İzzet Kızıl, qui joue de très nombreuses percussions et prononce des mots kurdes ; et le compositeur, Ros Bandt, artiste sonore australien, poly-instrumentiste qu'on entend jouer, selon les pièces, du sifflet à glissière en laiton, du tahru (sorte de croisement entre les vièles orientales et le violoncelle occidental, des flûtes de la Renaissance, de la flûte à bec ténor, des sons tirés de sculptures en verre et en argile, et de harpes éoliennes enregistrés au lac Mungo - lac asséché australien, site d'une des plus vieilles cultures connues sur terre, et d'autres encore, sans oublier l'utilisation de bandes enregistrées de termes en plusieurs langues pour désigner le mot "eau", et enfin l'enregistrement en direct pendant l'enregistrement sous-marin d'une carpe se nourrissant dans les eaux de la citerne, et même l'enregistrement ultrason d'un arbre Rimu, sorte de cyprès géant de Nouvelle-Zélande qui peut vivre jusqu'à deux mille ans ! Ainsi se retrouvent inextricablement mêlés d'une part sons électroacoustiques, instructions sonores et exécution improvisée de l'ensemble, d'autre part extrême modernité des techniques d'enregistrement et de lutherie, sons intemporels d'éléments enracinés dans des lieux immémoriaux et sons acoustiques d'instruments traditionnels. Le disque a été enregistré pendant le deuxième concert donné un samedi soir dans la basilique elle-même, le premier concert, qui réunissait le duo formé par le compositeur et Erdem Helvacioğlu, ayant servi d'essai, de test sonore. Cette présentation assez longue m'a paru nécessaire pour situer ce disque peu commun.

   La flûte se lance dans l'espace vide où l'on entend les gouttes d'eau tomber, les larmes du premier titre. Invocation élégiaque qui résonne sous les voûtes. Puis d'autres gouttes s'ajoutent à elle, à son clapotement, auquel répondent de nombreux sons percussifs. L'atmosphère est recueillie. Et c'est le premier motif envoûtant, sans doute à la guitarviol, suite de boucles lentes piquetées de percussions diverses. On est pris dans quelque chose, peut-être dans les tentacules de la méduse, emporté vers le fond, comme par un tournoiement hypnotique. Sublime début, d'une beauté ciselée ! Le deuxième titre, "Frozen locks, Athenas Curse", mêle diverses voix un peu déformées, ruissellements divers, frottements percussifs : des esprits , tranformés en pierre (c'est le sens des mots prononcés en plusieurs langues), ont répondu à l'invocation, tout ce palais enfoui vit d'une vie abyssale. Dans le titre trois (et non le deux comme indiqué sur bandcamp ?), on entend la carpe se nourrir : gargouillis, claquements de mâchoires, mastication, bruits auxquels le percussionniste répond par de brefs gestes sonores, à tel point qu'on se sait plus très bien qui fait quoi. Morceau vraiment troublant ! "Ode to Emperor Justiianus" prend l'allure d'une composition de hard rock, avec des riffs épais de guitarviol, des percussions très présentes, le tout de plus en plus saturé : hommage emphatique, monumental au commanditaire de ce lieu d'exception, qui contraste avec le précédent, et le suivant, à la fluidité aquatique, translucide, comme l'indique le titre, "Water through Glass". Pot et sculptures d'argiles, harpe, tarhu troublent l'eau, agitée, brassée, eau d'un rêve très ancien dans laquelle tout sonne étrangement... "Corinthian Song" voit apparaître un des autres motifs de cette suite, avec la flûte ténor de la Renaissance modulant un chant prenant soutenu par des percussions dramatiques. On n'est pas très loin des musiques soufies, tant est grande l'émotion contenue, tant est belle et fascinante la mélopée ! Un des sommets de cet album !

   Voulez-vous entendre l'eau rêver ?  "Water dreaming" vous plonge dans l'eau pour écouter les voix enfouies, les langues qui disent le mot "eau" de si diverses manières. Musique trouble et dissolvante des harpes frissonnantes, du psaltérion et de l'eau en mouvement, que le chant de la flûte a bien du mal à clarifier, qui ne cesse de s'agiter qu'au surgissement triplement répété d'un flux électronique unifié. Le rêve de la méduse, lui, "Medusa Dreaming", retrouve les accents de la musique traditionnelle turque, magnifiés par les amplifications, l'ajout de la harpe si exotique, avec des moments mystiques de quasi extase d'une grande suavité : étonnante évocation sensuelle de cette méduse rêveuse, tout à coup grinçante, cinglante, mais si ponctuellement, comme en jouant les affreuses ! Pièce délicieuse, suivie par "Basilica Dreaming", chœur de voix des esprits qui semblent prononcer une liturgie solennelle sur fond lointain de chuintements des harpes éoliennes. Nous sommes ensuite dans la forêt de Belgrat (ou Belgrad, dans les environs d'Istanbul, dont proviennent les pierres de la citerne), environnés par de sourdes pulsations, les ultrasons de l'arbre Rimu en train de pousser tandis que le tarhu et la guitareviol oscillent entre jubilation pointilliste et soulignements inquiétants, tels des animaux inconnus, sans doute effrayants, conviés à un festin nocturne : atmosphère de forêt hantée, comme on les imagine dans les légendes !

   Le dernier titre, "52 Steps to the Future of Water", est un poème sonore constitué des mots "rêve", "méduse, "pierre", "52 steps", articulés en plusieurs langues, dont le grec ancien, mots dits mêlés au ressac de l'eau, aux interventions improvisées des différents instruments de l'ensemble : c'est une apothéose sereine, la célébration apaisée de ce lieu magique.

   Un disque hors du temps, d'une grande somptuosité sonore, au croisement des musiques ambiantes, contemporaines et expérimentales, mais aussi traditionnelles. L'excellente prise de son, le travail de masterisation d'Erdem Helvacioğlu nous permettent de ne pas trop regretter de ne pas avoir été là ce soir-là, au bord des eaux de toujours...

 

Paru en juillet 2021 chez Neuma Records / 11 plages / 56 minutes environ

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Publié le 10 Novembre 2021

Insect Ark - Future fossils
Dana Schechter / Insect Ark

Insect Ark désigne le projet solo de Dana Schechter, artiste new-yorkaise ayant déjà plusieurs albums à son actif. Future fossils rassemble quatre titres, trois non publiés jusqu'alors, et une longue improvisation enregistrée dans une église reconvertie de Brooklyn en 2016. Si les trois premiers sont des solos joués sur un synthétiseur Buchla 200, le quatrième est une collaboration avec Ashley Spungin aux synthétiseurs et aux percussions, tandis qu'elle-même, en plus des synthétiseurs, joue d'une guitare posée sur les genoux (lap steel guitar).

Le premier titre, "Oral Thrush" donne la mesure de cet univers envoûtant, très sombre. Une pulsation de drones, des déchirures, des chuintements, un orgue comme immergé forment un lamento abyssal. Une mélodie lentement tournoyante est cernée de textures acérées, d'autres drones qui semblent racler le fond du fond pour élever un mur de ténèbres. Comment comprendre le titre ? Ne nous désigne-t-il pas ces compositions exhumées comme des paysages visionnaires d'un univers futur qui aura résorbé toutes les traces de la civilisation, enfouies et fossilisées ? Cette musique entièrement instrumentale me fait songer au monde halluciné chanté par Carla Bozulich d'une voix d'outre-tombe ! Une musique infectée, comme le laisse entendre le sens du premier titre : ce muguet oral, ou candidose orale, désigne une infection fongique qui se produit à l'intérieur de la bouche...

 

   La suite est à l'avenant, expérimentale, bruitiste, gothique. Nous pénétrons dans les couches de la terre. Drones noirs découpés par des chalumeaux lumineux vibrants, plongée étouffante, nous mènent à des monstruosités telluriques, des blocs striés d'aigus étincelants, à cette lame de plâtre, de gypse, du second titre. Pas étonnant qu'on perde la vue ! "Anopsian Volta", temps anopsien (?), est hanté par un piano sépulcral, enfermé, cerné de chutes électroniques, tentant de faire entendre une dernière mélodie parmi les décombres amassés.

   L'improvisation de plus de vingt-trois minutes titrée "Gravitrons"- le gravitron étant une sorte de manège-rotor qui permet de défier la gravité (j'écarte le sens de "banc de musculation"...), permet d'apprécier toute la puissance dramatique de cette musique foudroyée, lacérée par la guitare électrique, sertie de roues tourbillonnantes. En un sens, c'est une musique post-industrielle, une fabrique destructrice dont les déchets sont recyclés pour un hymne babélien impie, fasciné non par le Ciel, mais par les beautés chthoniennes.

Paru en septembre 2021 chez Consoling Sounds / 4 plages / 43 minutes environ

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Publié le 20 Octobre 2021

Rose Bolton - The Lost Clock

   Compositrice canadienne installée à Toronto, Rose Bolton a déjà à son actif un catalogue d'œuvres extrêmement diverses, allant de la musique électronique à l'écriture de quatuors à cordes, de bandes musicales pour films. Depuis plus de vingt années, elle a multiplié les collaborations et rencontres, avec notamment la pianiste Eve Egoyan interprète notamment de la musique d'Ann Southam), le compositeur Rhys Chatham, ou bien ouvrant un concert de ... Charlemagne Palestine ! Elle est membre depuis de nombreuses années du Canadian Electronic Ensemble. Son dernier disque, The Lost Clock, est un disque de musique électronique (presque) pure, composé de quatre titres d'une durée comprise entre un peu moins de cinq minutes et presque treize.

   Ce qui distingue d'emblée son univers, c'est la précision délicate des gestes sonores. L'univers feutré de "Unsettled Souls", le premier titre, nous enveloppe de drones moelleux, de nappes synthétiques en léger tournoiement, tandis que des sortes de cymbales ou d'autres percussions (probablement électroniques) percent les couches pour affleurer à la surface du son, comme s'il s'agissait d'éclosions fragiles, porteuses d'une lumière qui diffuse et irradie progressivement le ballet si doux. Le titre éponyme, d'un peu plus de douze minutes, semble évoquer une musique disparue, enfermée dans des rouages, des frottements. L'atmosphère devient doucement haletante, scandée de percussions sourdes, traversée de nappes lumineuses. Vous voici au cœur de l'horloge perdue, parmi une forêt d'esprits errants. La montée étouffante des synthétiseurs, des drones, crée un espace trouble en perpétuel mouvement, jusqu'à ce qu'une puissante scansion nous rappelle le poids du Temps qui nous entraîne dans un sillage irisé par des vents de poussières. Titre splendide, d'une grande force évocatrice ! Avec "Starless Night", Rose Bolton crée un titre hanté par le chant des textures lâchées dans une clairière glauque. Impression d'être dans un monde sous-marin, entouré de bulles musicales remontant vers une lointaine surface : n'est-ce pas ce qui peut naître d'une nuit sans étoile ? Le sol bourgeonne de curieuses turgescences monstrueuses ; des insectes électroniques criquètent ; des lucioles rayonnent tandis que se lève tout un monde de bruits insolites...

 

   Reste le quatrième titre, "The Heaven Mirror",  de presque douze minutes. Des rayures lumineuses sur fond de drones épais précèdent une levée puissante de couleurs, le surgissement d'un piano fantôme égaré dans une forêt de sons synthétiques hypnotiques. On est dans un film merveilleux, au sens fort, entouré d'anges et de démons menaçants, fascinants. Le miroir du ciel est presque effrayant, d'une beauté tranchante, hallucinante. Ahurissant, le travail des textures électroniques s'offre le luxe de violons frissonnants incorporés dans les bruissements fabuleux des tentures oniriques.

   Cette musique est un enchantement. Je ne suis pas surpris qu'elle mentionne Éliane Radigue en tête de ses compositeurs préférés, juste avant Alva Noto.

Remarque : article difficile à illustrer, tant la parenté avec Roose Bolton écrase la pauvre compositrice...

Paru en juin 2021 chez Cassauna / Important Records / 4 plages / 36 minutes environ

Pour aller plus loin :

- le site de la compositrice, très bien fait, avec un oiseau magnifique en frontispice !

- Rose Bolton sur Soundcloud : large choix de titres pour la découvrir

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Publié le 15 Septembre 2021

The Transcendence Orchestra - All Skies have sounded

   Composé et produit par Anthony Child et Daniel Bean, les deux membres constituant The Transcendence Orchestra, All Skies have sounded est le troisième album studio du duo, le premier remontant à 2017, déjà aux Editions Mego. Les deux musiciens s'intéressent aux très basses fréquences, aux drones entendu un peu partout dans notre monde : qu'on les appelle gonzen, uminari ou retumbos, des sons qui semblent parfois provenir du ciel. Si les Haudenosaunee ("peuple des maisons longues"), plus connus sous le nom d'Iroquois pensent que le Grand Esprit n'a pas fini de façonner la terre et qu'il fait un peu de bruit en poursuivant son œuvre, nos deux Anglais tentent d'explorer ces sons troublants en utilisant l'électronique ainsi qu'une gamme d'instruments acoustiques ésotériques (que j'ai renoncé à identifier...).

   L'album présente huit titres, le plus court d'un peu plus de trois minutes, les autres entre cinq et douze minutes.

   Le premier titre, "Having my Head is Felt", est une mise en oreille répétitive, longue marche de drones en boucles serrées sur un mur oscillant d'orgue, avec des remontées sourdes, de profonds battements. "Only Out Perfect" déploie des curiosités sonores vaguement orientales après des frottements de gong, des traînées sombres : tout un monde de micro tourbillonnements prolifère, s'enfle, puissamment scandé, soulevé de matières épaisses, puis se déploie en longues coulées quasi lyriques, comme incurvées vers l'intérieur. Tous les cieux ont sonné, nous rappelle le titre du disque. Nous voici dans la divine forgerie, la lumière informée d'ombre. "Marker against Mountain", coups sourds, résonances, vols d'oiseaux synthétiques, est un hymne à la montagne accoucheuse de sons, à la montagne toujours mystérieuse des origines, dans les entrailles de laquelle gît le trésor sonore à venir, qui finit par traverser les parois en vagues radieuses. Une trouble flûte stratosphérique plane au-dessus de "Weather Series", saturé de drones sépulcraux enfermés dans les cercles de boucles obsédantes... Avec presque douze minutes, "Gliding Up Good" glisse au long des notes tenues d'une guitare embrumée, crachoteuse, cernée d'objets sonores gloussants qui semblent voler en rase-motte, aller et venir dans une ronde implacable. On s'enfonce peu à peu dans un bourbier agité, un magma pulsant, pris dans une musique ambiante sombre au souffle épique ! Le morceau suivant, "Going Upstairs (Imagnie it Orange) est plus flamboyant de noirceur, infusion de drones tournant sur place, frangés d'aperçus de lumière : titre vraiment hypnotique, phénix brûlant et renaissant, alimenté de l'intérieur.

   Les deux derniers titres ajoutent deux nouvelles visions sonores à ces tentatives pour transcrire le bruit de fond du monde. "Satsuma Felt Slow", contrairement à ce que son titre pourrait laisser attendre, est plus agité, plus coloré, plus aéré, à mon goût moins convaincant, plus décoratif en un sens. Heureusement, "Own your Dreams Again", qui invite à nous réapproprier nos rêves, revient à une densité foisonnante, à des textures empilées, à cette émouvante impression de plonger au cœur des choses en devenir, à demi-ébauchées, grondantes, soleils noirs déjà constellés de fulgurances.

   Un disque d'immersion sonore fascinant, agrémenté d'une belle couverture : une peinture de guérison, huile sur toile représentant une sirène géante, par l'artiste visuelle franco-suisse Vidya Gastaldon, vivant et travaillant à Besançon et à Genève.

Paru en juin 2021 chez Editions Mego / 8 plages / 63 minutes environ

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Autre œuvre de Vidya Gastaldon : Peinture de guérison (Désastre mauve), 2016, huile sur tableau trouvé, 50 x 60 cm

Autre œuvre de Vidya Gastaldon : Peinture de guérison (Désastre mauve), 2016, huile sur tableau trouvé, 50 x 60 cm

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Publié le 31 Août 2021

Siavash Amini - A Trail of Laughters

   Le prolifique compositeur iranien Siavash Amini, auteur une quinzaine d'albums depuis 2012 et plus si on ajoute les collaborations, signe son troisième album chez Room40, le second sous son seul nom sur le label de Lawrence English. A Trail of Laughters (Le Sentier des Rires ?) doit sa naissance à des rêves inquiétants, intervenus en deux vagues, rêves qui ont amené Siavash à la lecture du  Livre des Merveilles de Muhammad ibn Mahmoud Hamadâni. Il rêvait être perdu dans un dédale de carrières, ce qui lui rappela des histoires de merveilles liées à des puits, des trous, dans le livre en question, dont il donne dans la présentation du disque un extrait commenté [ je traduis, sous réserve pour certains passages peu clairs. ] : « Dans la région d'Achom se trouve une montagne avec deux grottes, appelée Le Chemin des Hyènes. La grotte ténébreuse abrite un lac dont la surface est couverte d'une plateforme de pierre. J'ai entendu quelqu'un raconter qu'ils s'aventurèrent jadis dans cette grotte : " éclairés par des bougies, nous arrivâmes à un lac entouré de plantes ressemblant à des tuyaux et à des calames. Et nous vîmes des oiseaux se reposant sur la rive du lac, leurs plumes illuminées par la torride luminosité de l'or. Lorsqu'ils nous virent, nous et nos bougies allumées, ils s'envolèrent. Leurs ailes flambaient comme des flammes de feu. Entourés par les ténèbres et le vent, nous nous déplaçâmes après leur départ. "Et contempler un lac couvert de pierre, se trouvant sous des plis montagneux, avec des oiseaux vivant dans les ténèbres, est merveilleux. » Le titre du disque se comprend sans doute en partant du nom de la montagne, les hyènes étant connu pour leur rire ou ricanement quasi humain...  

   Aussi la musique de cet album se propose-t-elle d'être un équivalent sonore des rêves et des souvenirs de ce livre très ancien, en oubliant la gamme tempérée à douze tons. « Le son, nous dit le compositeur, doit être obscur, brumeux, richement texturé, crépitant, retentissant quoique lugubre et distant. » Tout un programme, donc, qui débouche sur une musique électronique concrète et onirique, chargée de drones, à l'ambiance très sombre, que l'auditeur peut "suivre" à partir des fragments du récit merveilleux ou en se faisant son propre cinéma mental.

  Pour le premier titre, " The Oncoming ",  d'une douzaine de minutes, c'est le cheminement dans les montagnes qu'on imagine désertes, arides, les sinuosités peuplées de bruits inconnus, d'appels incantatoires, de cloches, puis l'approche de la grotte mystérieuse avec l'épaississement des textures, des échos soudains, le déchainement de vents obscurs qui saturent l'espace de milliers de frémissements. Cette musique est grandiose, d'une puissance trouble et noire, striée comme des schistes !

" Crocuta crocuta", deuxième titre, prend son titre du nom scientifique de la hyène tachetée. Pour moi, nous sommes entrés dans la grotte, la caverne, balayée de courants résonnants, de drones cathédralesques fabuleux : on entend comme des cris prolongés - équivalent sonore du rire des hyènes ? -, puis, comme la vague sonore retombe, une curieuse mélopée (encore elles ?), et de nouveaux assauts, grinçants, massifs, inquiétants, comme si la montagne riait de l'intérieur, d'un rire tellurique parsemé de courts gloussements avant la fin du rêve...

" Daniâl My son, Where did you vanish ? ": l'interrogation angoissée d'un des visiteurs de la grotte, peut-être, plongé dans les ténèbres au point de ne plus voir son fils ? Ici, les textures se chevauchent, grondent, avec des filaments de lumière vive entre les plaques. Tremblements de terre, oscillations profondes, glissements de blocs énormes, crissements et surgissements monstrueux, puis un quasi vide, l'apparition des oiseaux merveilleux dans des auras de lumières stupéfiantes, des lévitations illuminées. 

Le dernier titre est le nom iranien de la montagne aux grottes, " Khaftâr-Khal" : caverne résonnante, lacérée de coupes lumineuses, saturée de drones en mouvement. C'est la chambre des merveilles, le chant carillonnant des lointains souterrains, l'envol furtif des oiseaux, toute une beauté indicible, bouleversante, radieuse, qui submerge l'auditeur de sa pulsation noire et pourtant sidérale. C'est une traînée d'étoiles miroitantes surgie des ténèbres et qui s'éloigne dans un autre infini.

   Oserai-je ? Le disque des Merveilles !!

 

Paru en juin 2021 chez Room40 / 4 plages / 38 minutes

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

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