musiques ambiantes - electroniques

Publié le 9 Avril 2026

Orphax - Embraced Imperfections
Dans le sillage d'Éliane Radigue, encore...

Meph. - Alors, tu récidives, toi aussi ?

Dio. - Et toi tu réapparais, après tant d'années ?

Meph. - Je vais et je viens. Le Temps n'a pas de prise sur moi !

Dio. - Pour te répondre, je dirai que oui, je récidive. J'avais manqué cette précédente parution d'Orphax, alors il m'a semblé qu'elle avait sa place, le Temps étant indifférent pour INACTUELLES.

Meph. - Dis-moi, tu ne vas pas lasser tes derniers suiveurs, avec des disques comme ceux-là ? Imagines-tu le quidam écoutant l'une des deux parties - toutes les deux de plus ou moins quarante minutes, quand même !, dans le métro, le bus, les embouteillages ? C'est du suicide éditorial !

Dio. - Je n'en sais rien, je suis comme ça. Dans le métro, ce n'est peut-être pas si mal, après tout, et l'auditeur concentré d'Orphax ne diffère pas fondamentalement du smartphoné voisin en train de regarder un film sur son écran minuscule ou d'écouter des chansons les oreillettes bien enfoncées.

Meph. - Tu y vas fort quand même : dans la foulée, deux fois Orphax, Quentin Tolimieri, Luca Formentini, Morton Feldman... que des formes longues, immersives, submergeantes...Varie !

Dio. - Tu oublies le disque consacré à Moondog par François Mardirossian, des formes courtes, des miniatures et pas d'électronique, celui célébrant le compositeur iranien Saba Alizadeh, également virtuose du kementche, un instrument traditionnel...

Meph. - Tu me connais, je suis facétieux, au fond, d'autant que ces deux pièces d'Orphax sont vraiment d'une infernale beauté ! La seconde est encore plus aboutie que la première. Orphax nous donne deux suites électroniques, minimalistes  et microtonales, d'une ténébreuse grandeur, la seconde se terminant dans des flammes somptueuses !

Dio. - J'aime également les deux, la première déployant une solennité implacable. Elles étaient déjà parues séparément. Orphax a retravaillé les versions de concert qui recouraient à différents synthétiseurs et orgues ainsi bien sûr qu'à des effets. 

Meph. - Oui, et je comprends que, souterrainement, tu poursuis un immense hommage à Éliane Radigue, ta bien-aimée...

Dio. - Bien vu  ! Un des sous-labels de la maison de disques Moving Furniture Records qu'il dirige se nomme d'ailleurs Eliane Tapes. La coulée bourdonnante, qui nous isole radicalement du monde extérieur, nous tourne vers l'intérieur du son, de sa nature ondoyante. C'est une coulée abrasive, scintillante, qui met à jour un univers souterrain en son cœur, un univers d'une stupéfiante merveille. Regardez longtemps les pupilles en amande de ce chat-sphinx noir, et vous plongerez dans le vortex envoûtant des boucles synthétiques...

Meph. - Radigue toujours guidera Sietse van Erve (dit Orphax) et les Chercheurs de l'Absolue Beauté. Sa liane ailée aliène l'arène de la sieste pour en vénérer l'or et la verve inconnue...

Dio. - Pax !!!! Embrassons nos imperfections !

Paru en octobre 2025 / autoproduit / 2 plages / 1h 18 minutes environ

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Publié le 31 Mars 2026

Luca Formentini - Angel Lost

   Artiste sonore et compositeur dans le champ des musiques expérimentales, Luca Formentini s'intéresse à la résonance, à l'instabilité harmonique et à la perception spirituelle. C'est un explorateur de seuils. Dans le sillage de son album précédent, I am Ghosts (Curious Music, 2025), Angel Lost est selon lui la trace d'un de ces processus créatifs qui ne s'achèvent pas, qui continuent à vibrer au-delà de l'œuvre elle-même : « Au cœur de cette œuvre se dresse la figure de l'ange perdu, dégagé de toute référence religieuse, non pas déchu, mais désorienté. Une entité qui a perdu son axe intérieur. Une conscience jadis orientée verticalement, désormais suspendue dans un monde horizontal aux repères flous. L'ange perdu devient une figure de notre condition contemporaine -- de notre manière d'habiter le temps. »   

    Cette ample composition de trente-et-une minutes a été enregistrée sur synthétiseur analogique Yamaha CS50, Torso S4 (échantillonneur granulaire), système modulaire et guitare électrique, avec l'aide et le soutien de Lawrence English.

Luca Formentini

Luca Formentini

[L'impression des oreilles] 

Tendres épiphanies...

   Grondements tournoyants, notes filées transparentes en arrière-plan, créent une atmosphère mystérieuse, celle d'une circulation insolite dans l'espace. L'ange perdu se meut parmi des ténèbres lumineuses d'une douceur voluptueuse. Il flotte, entouré de traînées plaintives, dans un univers au ralenti, informé en retard, comme si nous parvenaient les ondes amorties d'étoiles lointaines. Toute tragédie est exclue dans ce monde en suspension d'apparitions vibrantes vite disparues et remplacées dans un brouillard délicatement enivrant. Quelques répétitions balisent vaguement la pièce, sans cesse au bord de la désintégration. Ce sont de lents sillages, souvenirs d'autres mondes qui n'en finissent pas d'émettre des signaux fugaces, venant s'échouer sur des rivages à demi-effacés. L'idée même de matérialité serait ici déplacée, grossière, tant la pièce se tient à la lisière de l'irréel, comme un ensemble fragile de manifestations spirituelles. La musique de Luca Formentini déborde d'une tendresse vertigineuse, changée en une force chatoyante, miroitante, quelques minutes avant la fin, au moment où la trajectoire de l'ange perdu se rapproche le plus de notre univers, avant de s'éloigner dans les abîmes insondables...

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  Quel émouvant désastre, cette errance de l'ange perdu sculptée par une musique électronique diaphane, ouverte sur l'Infini ! Luca Formentini invente un sublime d'une légèreté miraculeuse, par-delà toutes les terreurs, tous les pathétiques.

Paru le 20 mars 2026, autoproduit / 1 plage / 31 minutes environ

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Publié le 27 Mars 2026

Orphax - Continuation

Le compositeur et batteur néerlandais Sietse van Erve, connu dans le monde musical sous le pseudonyme de Orphax, s'intéresse aux musiques électroniques depuis le début des années quatre-vingt-dix. Ses recherches l'ont mené à des formes organiques de musique minimale marquées par des bourdons et la micro-tonalité. Il a travaillé avec Machinefabriek, Kenneth Kirschner et bien d'autres, tout en dirigeant à Amsterdam la passionnante maison de disques Moving Furniture Records. Invité de nombreux festivals, il a publié plus de cinquante albums.

   Il considère sa nouvelle œuvre Continuation comme la poursuite de ses concerts, avec un son plus brut, mais en partant d'enregistrements multi-pistes assemblés en un tout dans son Studio de Baviaan à son domicile sur une période de huit mois. Le disque comporte deux compositions d'environ 22 minutes chacune.

Orphax

Orphax

[L'impression des oreilles]   

   Voie illuminante...

   On est plongé d'emblée dans le cœur vivant de cette composition. Les textures plus ou moins transparentes ondulent sur un fond épais de bourdon. La continuité essentielle de l'œuvre s'enrichit d'émergences sonores fondues dans le flux  : ce sont des couleurs, des timbres, des variations qui s'entrecroisent, se superposent. Tout un jeu de battements s'insinue entre les vagues d'orgue électronique qui forment comme une houle irisée. La musique d'Orphax est une musique immersive, animée d'une ample respiration interne à la manière d'un organisme vivant dans les profondeurs desquelles nous serions installés. Cette coulée souvent radieuse détruit tous les repères temporels, nous transporte dans sa dérive vers des univers exotiques imprévus, comme lorsqu'un gong (?) vient faire vibrer toutes les membranes de l'œuvre d'un bourdon répété intense. Serions-nous dans un sous-marin au fond des mers, confronté à des circulations d'ondes, de courants ?

   Le monochrome violet de la couverture est-il allusion à une liturgie, non pas spécialement catholique, mais plutôt cathodique, Orphax élaborant une émission radio-électronique ? Sa musique devient un véritable tube cathodique pour une oscilloscopie merveilleuse. Dans le tremblé de la micro-tonalité, la granulation électronique diffuse ses rayonnements par vagues pénétrantes, dont le caractère hypnotique donne à l'auditeur une impression de lévitation. La splendeur texturée de cette musique libère l'auditeur de ses attaches pour le conduire sur la voie d'une extase, d'une illumination...

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   Une musique minimale électronique d'une confondante beauté !

Paraît le 27 mars 2026 chez Moving Furniture Records (Amsterdam, Pays-Bas) / 2 plages / 44 minutes environ

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Publié le 17 Mars 2026

Saba Alizadeh - Rituals of The Last Dawn

   Fils du virtuose du tar et et du setar Hossein Alizadeh, le musicien iranien Saba Alizadeh est devenu l'un des maîtres du kementche, une vièle à pique traditionnelle originaire d!Iran. Installé depuis quelques années aux Pays-Bas, il a contribué en quelques disques, le premier Scattered Memories en 2019 déjà chez Karlrecords, à rapprocher les traditions musicales persanes de l'avant-garde expérimentale. Ses interprétations lors de festivals ou invitations lui ont valu une renommée d'artiste singulier.

   Rituals of The Last Dawn comprend deux pièces longues. Saba Alizadeh est au kementche sur les deux. Sur "First Ritual", on entend la guitare et l'électronique de Pietro Caramelli ; sur "Last Ritual", la guitare à résonateur et l'électronique de Liew Niyomkarn.

Pietro Caramelli (à gauche) / Saba Alizadeh (à droite)

Pietro Caramelli (à gauche) / Saba Alizadeh (à droite)

  "First Ritual", la plus longue des deux pièces (vingt-trois minutes environ) s'ouvre sur le kementche incisif, tranchant, juste accompagné de traces électroniques. Puis le kementche se fait plus langoureux, nostalgique, dans une atmosphère de religiosité recueillie. La guitare de Pietro Caramelli apporte un contrepoint sobre et fin. C'est une première phase contemplative, où la primauté est donnée aux émotions les plus douces. La mélodie sinue, parfois au bord du silence, sur un lit électronique. Peu à peu, vers huit minutes, la pièce se fait plus intense, les phrasés plus resserrés, tandis que des bourdons puissants apportent un soubassement profond. Le kementche devient d'un lyrisme par moments plus tumultueux, avec des échappées sublimes. Un véritable dialogue s'établit entre l'instrument à archet et les bourdons vibrants et prolongés en tremblements. C'est le point culminant de cette pièce vraiment magnifique, le kementche perdu dans des coups d'archet étincelants redoublés par des textures résonnantes sur ce fond tellurique...

   Sur "Last Ritual", la guitare à résonateur et le kementche rivalisent en traînées sonores dans une introduction calme et introspective, ponctuée de petites frappes percussives puis d'un bourdon tremblant. Une deuxième phase commence avec l'irruption de percussions sèches, claquantes, le kementche lui aussi se faisant percussif face à la guitare aux sonorités mouvantes qui entraîne la pièce dans des lointains frémissants, aux amples ondulations. L'électronique zigzague dans les arrière-plans, le kementche tisse des glissendos : l'ambiance  devient hypnotique, et c'est alors comme si une douce folie s'était insinuée dans la pièce, avec des dérapages de guitare, le kementche de plus en plus rêveur, à décrocher la lune par des abois rauques à la fin...

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   Deux rituels pour une célébration de cet étonnant instrument qu'est le kementche, parfaitement à sa place dans une musique ambiante expérimentale entre méditation et flamboyantes nvolées expressives.

Paraît le 20 mars 2026 chez Karlrecords (Berlin, Allemagne) / 2 plages / 40 minutes environ

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Publié le 13 Mars 2026

Tristan Allen - Osni the Flare

[À propos du compositeur et du disque] 

 Après Tin Iso and the Dawn (Tin Iso et l'Aube) sorti en 2023, le musicien et marionnettiste new-yorkais Tristan Allen poursuit l'élaboration de sa trilogie mythique avec Osni the Flare (Osni la Flamme), son second volet. Tandis que le premier était librement inspiré du Tristan und Isolde de Richard Wagner, s'interrogeait sur l'origine du monde, l'apparition des luminaires et des éléments, Osni la Flamme retrace un mythe de la création en quatre actes dont voici les grandes lignes :

Osni s'éveille dans un jardin et cueille des pommes sur un arbre. Appelé par un plongeon huard [oiseau entre canard et oie] Osni part protéger l'arbre du froid hivernal. Lorsque le plongeon huard est dévoré par un dragon, Osni s'aventure dans son ventre et y découvre des braises. En offrant ces braises à l'arbre, celui-ci s'enflamme, origine du feu lui-même. Iso, dieu de la mer, intervient par un déluge qui submerge le jardin d'Osni. À sa mort, l'âme d'Osni entre dans le royaume des ombres pour rejoindre Tin et Iso, devenant la divinité du feu, Osni la Flamme.

  La page personnelle de Tristan Allen, très belle, annonce son projet global : construire un monde à l'aide de musique et de marionnettes. Après des études de piano, sa découverte par Amanda Palmer à l'âge de seize ans permet de fiancer son premier album. Cofondateur du collectif de musique électronique Nue, il a tourné en Chine avec le groupe de métal Dent, il a sorti deux disques de piano avant de quitter Boston pour Brooklyn et de suivre une formation de marionnettistes qui lui a permis d'avoir un poste d'artiste au prestigieux théâtre Puppetworks. À partir de pianos et flûtes jouets, de flûtes balinaises Suling, d'ocarinas en forme d'oiseaux, d'harmoniums, d'orgues à pompe, de basses électriques et verticales, d'une collection de boîtes à musique échantillonnées et réarrangées pour doubler le mélodie lancinantes de Virginia Garcia Ruiz, Tristan Allen construit méticuleusement son univers sonore, support idéal des évolutions de ses  ballets de marionnettes à La MaMa, le club de théâtre expérimental de New-York.

   Le disque peut évidemment s'écouter sans la dimension visuelle qui l'accompagne comme nativement.

Tristan Allen - Osni the Flare

[L'impression des oreilles]

   Un piano (jouet ?) chaloupe doucement en ouverture, dans une atmosphère étouffée. Des boucles s'insinuent, on entend le mouvement des marteaux sur les touches dans le coquillage sonore en train de se former. C'est une ivresse légère, une joie un brin mélancolique, déchirée de pans d'ombres froissées. Dans le jardin retentit une voix chantonnante (Acte I : Garden, titre 2), la musique prend son essor, donne la mesure d'un univers coloré, merveilleux, aux riches textures.

   "Loon" ("Plongeon" - l'oiseau ! titre 3) évoque un univers sous-marin aux transparences glissantes. Ce qui frappe dans la musique de Tristan Allen, c'est sa capacité à emporter l'auditeur dans un voyage imaginaire entre enfance et exotisme luxuriant, à l'envelopper dans un cocon immersif, comme dans le ventre du dragon qui a dévoré le plongeon. Des flammes dansantes s'élèvent des braises en une étrange cacophonie, puis en une pluie de grésillements ("Pyre", titre 5) et des figures fantomatiques et chuchotantes surgissent ("Umbra", titre 6) dans un ample mouvement lyrique aux tonalités cuivrées qui s'amplifie sur "Acte III : Rite" (titre 7), océanique et diapré, majestueux.

 

   Mais tout chavire, c'est le déluge ("Acte IV : Flood"), un mélange de voix immergées et de houle à la manière d'un orchestre gamelan englouti. Les sonneries puissantes, presque bouddhiques, au début d'"Everglow" (titre 9) marquent l'irruption de la lueur éternelle : c'est un hymne chamarré aux boucles saturées de chants de textures, rythmé par des basses troubles et des percussions étouffées. On retrouve le piano du début dans la courte conclusion : feutré, entouré d'un halo, il caracole délicatement avant de se taire...

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   Cette musique d'une grâce irréelle et authentiquement fantastique est un enchantement. Les vidéos donnent une idée plus complète des talents de ce musicien et marionnettiste inspiré, créateur d'un monde dans la lignée des Mille et Une Nuits et du légendaire universel.

Nota

La photographie du plongeon huard, ci-dessous, regardez-la bien. On retrouve le plongeon dans la première vidéo, vers trois minutes.

Paraît le 27 mars 2026 chez RVNG Intl. (New-York, États-Unis) / 10 plages / 45 minutes environ

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Un plongeon huard

Un plongeon huard

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Publié le 28 Février 2026

Erik Klinga - Hundred Tongues
   Orgue à tuyaux, Buchla et chants d'oiseaux

   Second volet de la  trilogie commencée avec Elusive Shimmer en 2025, Hundred Tongues associe un orgue du seizième siècle, l'un des plus vieux de Suède, un synthétiseur Buchla et des enregistrements de terrain de Scanie et d'Öland, respectivement une province et une île suédoises. Des toux occasionnelles et des grincements de chaises rappellent que le disque est composé d'enregistrements en direct dans des salles ou églises. Des chants d'oiseaux sont intégrés à la composition, parfois sur un pied d'égalité avec les instruments. Ainsi l'ancien et le nouveau, l'humain et l'animal, se trouvent réunis.

   Le titre de l'album, Cent Langues, vient du folklore suédois : on y disait que les oiseaux chanteurs avaient cent langues. L'orgue, avec ses centaines de tuyaux, et le Buchla, avec ses multiples circuits, y répondent avec leurs multiples voix, que le compositeur Erik Klinga unifie le plus possible. Composée de cinq pièces, quatre de taille entre presque quatre et un peu plus de six minutes, la suite culmine avec la monumentale pièce éponyme, de près de dix-neuf minutes.

Les Cent Langues du Chant caché   

La musique d'Erik Klinga sourd comme une source de l'intérieur des tuyaux. "Spring to Mind" écrit la naissance du bourdon d'orgue, les premiers accords plus clairs poussés entre les silences. Dès le départ, il sera difficile de départager l'orgue du Buchla. Peu importe ! Le temps est ralenti, il diaphanise les sons, les déréalise. Ô mystère tremblant de voix fantomatiques à la fin de la pièce ! "Opaque stars" joue de registres transparents, comme micacés. Au seuil de vibrations très fines, la pièce est une sorte de danse un peu solennelle, progressivement envahie de chants d'oiseaux. Musique exquise que prolonge "Conspiracy of Silence", dialogue entre les chants d'oiseaux et les respirations délicates de l'orgue, comme si l'instrument ne voulait pas effrayer les oiseaux posés sur ses tuyaux. Monte alors un chant d'abord lointain, d'une ineffable douceur, miraculeuse salutation aux oiseaux. À la fin de la pièce, musique et oiseaux sont à égalité, et "Fall Again" prend l'allure d'un hymne à l'envers, les oiseaux disparus derrière les tessitures de l'orgue et du Buchla, la montée d'une pulsation brièvement reichienne, trouble et tremblée, puis évanescente. Parvenu là, on attend, on sent qu'il va se passer quelque chose qui s'annonçait depuis le début...

   De la poussière sidérale des tuyaux s'écoule alors l'hymne véritable des Hundred Tongues, d'abord dans un registre au bord de l'imperceptible, celui de l'attente, de l'oraison, de l'appel des voix anciennes qu'on entend dans les profondeurs. Les oiseaux s'infiltrent, se posent sur les sons frêles, dans une atmosphère recueillie. Ils se taisent ensuite pour écouter la voix montante de basses irréelles. Une atmosphère magique plane tandis que s'élève le chant sacré des tuyaux, ces entrailles aux multiples détours, et qu'éclate la majesté vibrante des sonneries enfouies, libérées de leurs gangues. Le bourdonnement tuilé de l'orgue et du Buchla rayonne d'une somptuosité voilée incomparable, comme s'il contenait une voix surnaturelle, entendue entre leurs graves vibrations, d'un grave pur, inaltéré, inaccessible au monde que l'on entend revenir sur la fin avec ses bruits concrets.

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   Un disque aux lumières mystérieuses, pas si sombres que ne l'indique la présentation "officielle", entre contemplation et extase. Une belle suite à Elusive Shimmer.

Paru fin janvier 2026 chez Thanatosis Produktion (Stockholm, Suède) / 5 plages / 41 minutes environ

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Publié le 11 Février 2026

Yann Novak - Continuity

   Après Lifeblood of Light and Rapture en 2021, Reflections of a Gathering Storm en 2022, The Voice of Theseus en 2023 suivi de variations sur le même en 2024, Continuity s'inscrit dans la belle...continuité de la production de Yann Novak, artiste interdisciplinaire et compositeur installé à Los Angeles. Un fragment du texte de présentation vous donnera une idée de son ambitieux projet : « À travers trois longs morceaux, Continuity retrace la tension qui émerge lorsque des structures censées apporter la certitude deviennent les instruments de sa propre destruction. À mesure que nos systèmes de vérification se perfectionnent, ils deviennent paradoxalement des outils de manipulation plus efficaces. Chaque nouvelle couche de transparence semble créer de nouvelles zones d'ombre, de nouveaux espaces où la réalité peut être déformée. Ce qui est présenté comme un accès à la vérité est, en pratique, un moyen de contrôler quelles vérités sont accessibles et comment elles sont présentées. Construite à partir de 28 boucles d'enregistrements de terrain et de synthétiseurs, Continuity reflète la malléabilité même de l'information. Ses sources incluent des sons captés dans l'espace public – où l'acte d'enregistrement lui-même incarne la pulsion de surveillance, transformant l'expérience publique en données privées – ainsi que des messages vocaux capturés documentant l'instrumentalisation des systèmes d'autorité à des fins de manipulation. »

   La musique de Yann Novak joue à merveille des transparences et des ombres, avec une dominante des secondes. Orgue et synthétiseur, sur "Metric of Caution"(Mesure de prudence), le premier titre, évoluent en terrain saturé, opaque, dont surgissent des chœurs ténébreux ou angéliques, on ne sait plus très bien. Les textures se recouvrent, laissent filtrer des bribes. Lorsque le son monte, l'opacité se densifie, tout en ne laissant plus passer que des vents de particules. En somme, le brouillage généralisé devient la règle. "Context Collapse" (Contexte d'effondrement) s'ouvre sur de lourdes percussions et un orgue sinuant dans le brouillard, des fragments mélodiques déchiquetés et réduits à des à-plat en arrière-plan. Il règne une atmosphère lugubre, plombée. C'est un paysage post-industriel dévasté où les décombres émettent encore de faibles vibrations lumineuses, où les courants sonores semblent des hordes de loups tant l'impression d'une sauvagerie absolue d'après l'homme s'installe !

   Quant aux "Zones of Privacy" (Zones d'intimité, titre 3), elles sont envahies de parasites divers, n'émettent plus que des sons tronqués, privés de sens. Dans l'immense halo des systèmes ne s'entend plus qu'une plainte, ou le fantôme d'un hymne, agglomération de millions de messages indéchiffrables, dans une caverne de cauchemars moribonds. 

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Yann Novak signe un album d'une puissance noire sur l'effacement du sens dans un monde saturé d'informations.

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Paru en juillet 2025 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 3 plages / 31 minutes environ

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Publié le 7 Février 2026

Andreas Voelk & Scott Monteith - And All The Clocks Ran Dry

   Prenez un piano électrique (Rhodes) et des effets du côté du musicien canadien Scott Monteith (connu sous le nom de scène de Deadbeat), deux orgues électroniques des années soixante (Vox Continental Baroque 305 et Philips Philicordia) pour Andreas Voelk, une nuit d'improvisation enregistrée par eux deux dans le studio berlinois du second en une seule session, sans surimpressions ni reprises, et vous approchez de And All The Clocks Ran dry (Et toutes les horloges s'arrêtèrent), peaufiné par Lawrence English dans son studio de Negative Space. Les deux musiciens, familiers de la scène électronique, des musiques dub, improvisées,  se laissent aller à leur inspiration tout au long de deux amples paysages ambiants où passent des échos de Cluster, de Popol Vuh, de Moritz von Oswald.

Scott Monteith (en haut) / Andreas Voelk (en bas)
Scott Monteith (en haut) / Andreas Voelk (en bas)

Scott Monteith (en haut) / Andreas Voelk (en bas)

Le Temps exalté

   « Ô temps suspends ton vol » écrivait l'écrivain romantique Alphonse de Lamartine dans l'un de ses poèmes les plus célèbres, Le Lac. Ce grand rêve de l'humanité revient à toutes les époques. Scott Monteith et Andreas Voelk n'ont pas réussi plus que les autres à arrêter le cours du temps, mais ils sont parvenus, et c'est déjà beaucoup, à le distendre, à nous en distraire pour nous plonger dans une vision sonore où basses et bourdons incarnent une temporalité ouverte, non comptée, si ce n'est par une ample et lente, grondante pulsation. Sur ce fond éclosent des nappes plus claires, au rayonnement scintillant, se greffent des textures dérivantes. C'est un paysage qui change à vue, grandiose ou méditatif, de plus en plus hypnotique, envahi parfois de voix synthétiques subliminales. Les bourdons s'épaississent, battent imperceptiblement comme les ailes du Temps. Tout l'espace sonore devient frémissements multiples, succession de chutes et d'apothéoses dans de gigantesques architectures vaguement monstrueuses. On n'est pas loin de l'atmosphère hallucinée de certains fresques magmatiques d'Amon Düül ! Mais les deux musiciens sortent en partie leur création de l'ombre, et la première partie se termine avec une série d'appels lumineux d'une grande force sur une nappe à la Tangerine Dream !

   La seconde partie est au moins aussi belle ! Tumultueuse et somptueuse, elle montre chez les deux musiciens un sens aigu des couleurs, des matières. On y entend des diaprures, des tuilages, des vibratos : ils explorent leurs instruments, en font ressortir les richesses harmoniques et texturées. Leurs orgues ont des fulgurances de guitares électriques épaissies, portées à la fusion. C'est le déferlement d'un orage fastueux qui nous emporte loin dans l'Empyrée, dans un Hors-Temps solennel et superbe. En ce sens-là, oui, ils arrêtent toutes les horloges. Il n'y a plus que la répétition lancinante d'une vague d'orgue diaphane à la poignante nostalgie sur un tourbillonnement de bourdons épais, neuf minutes avant la fin, et l'envol extatique de lames d'orgue tordues, et l'incendie, les cascades de clavier perdues dans le déferlement des basses...

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Un très beau début d'année pour le label Room40 avec ce disque à l'imposante beauté flamboyante !

Paraît le 20 février 2026 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 2 plages / 44 minutes environ

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