du post-rock aux sombres bruits

Publié le 14 Août 2026

Mia Zabelka / Joshua Trinidad / Icostech - Aftershock Vol.3

   Violoniste autrichienne de formation classique active sur la scène expérimentale contemporaine, Mia Zabelka est la compositrice principale de ce troisième disque de la trilogie Aftershock sur lequel on retrouve également le trompettiste chicano-américain Joshua Trinidad et le fondateur du label Subcontinental Records Arun Natarajan, alias Icostech, compositeur indien de formation classique carnatique ayant exploré les territoires rock et métal extrême, qui apporte la touche finale à l'album. Murcof et Bill Laswell font partie des influences qu'il revendique. D'horizons différents, ils ont en commun d'avoir traversé et pratiqué des genres également très différents et de recourir à l'électronique. Les improvisations et motifs de Mia Zabelka ont été enregistrés en collaboration avec Alex Gámez, alias Asférico, producteur et ingénieur du son espagnol.

De la Beauté tumultueuse des Désastres !

   C'est un disque d'emblée sous haute tension, d'ambiante brûlante. "Influx" ne cesse d'imploser et d'exploser, trompette folle, violon déchaîné, électronique comme écrin onirique. On navigue dans des espaces enflammés d'une grande beauté, incantés à la fin du titre par des voix d'outre-monde. "An Ocean divided" parcourt des univers tordus, installe une atmosphère hypnotique de lentes boucles encerclées de poussées synthétiques. C'est superbe ! La musique ne cesse de nous surprendre par ses coloris, ses textures, ses ambiances. "A non existent photographic memory" (titre 3) se permet le luxe d'une phase méditative à base de graves distendus, granuleux, distillant une profonde mélancolie, suivie d'une coda rêveuse.

   "Beyond the impasse", attention, cataclysme ou guerre en cours : le monde est envahi par une épaisse couche de poussières, battu de rythmes célibataires comme si les machines existaient seules, avec la trompette, ce dernier souvenir d'une humanité soufflante, la trompette funèbre, grandiose par-dessus les ruines. Il y a un sens évident de l'épique chez ces musiciens, un épique transcendé par une distanciation qui pare l'ensemble d'une dimension fabuleuse et mélancolique, d'où de longues dérives splendides..

    J'aime bien cette manière de broder sur le vide "A canvas on emptyness" (titre 5). Le vide rayonne, la trompette vient s'y poser comme sur un fil, tout explose sourdement par derrière, dans une sorte de techno jazz post punk parsemé de glitchs. Qu'est-ce que "Terrarium in expanse", sinon un bouquet foisonnant de textures rapeuses, vibrantes de saturations, agitées de soubresauts, avant le lâcher de la trompette divinement mélancolique sur un clapotis de boucles emmêlées ?

   Le dernier titre avant le bonus, "The cosmic divide", nous offre une glissade parmi des mondes mouvants, une promenade onirique embarquée, du Tangerine Dream survolté, magmatique, traversé de vents cosmiques électrisés. Et tout cela peu à peu mangé par des failles internes !

   Le remix d'Icostech, en bonus, donne une des clés de ces univers en décomposition : titré "Rotten Sun" (Soleil pourri), il laisse entendre leur effondrement, leur longue chute fatiguée. C'est le seul titre vraiment déprimant de cet album illuminé et exaltant.

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Pas encore d'extraits à vous proposer en dehors de Bandcamp plus bas.

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Un sacré électrochoc, ce disque éruptif et visionnaire !

Paru le 7 août 2026 chez Subcontinental Records (Inde) / 8 plages / 1 heure et 7 minutes environ

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Publié le 5 Août 2026

Lawrence English - The Rest Is My Ghost

   Présent par ses disques, par exemple Even The Horizon Knows Its Bounds paru fin janvier 2025, par sa maison de disques Room40 et ses dérivés, mais aussi par son travail d'ingénieur du son sur de très nombreux albums, par son studio Negative Space, Lawrence English est un continent sonore à lui tout seul. Pour son nouveau disque, il a fait appel à une belle pléiade de musiciens et amis, de Chris Abraham à Norman Westberg, pour faire vivre sa musique. On pourra ainsi entendre selon les titres, guitares et percussions diverses, piano, saxophones, trombones, trompettes, un chœur sur trois titres et la voix de Madeleine Cocolas sur trois autres.

  Lawrence English est assez disert pour présenter son album. J'en extrait ces fragments : « C’est une œuvre qui examine comment la nostalgie est instrumentalisée pour occulter les futurs possibles. Récemment, j’ai proposé un terme pour désigner cet usage de la nostalgie érigée en arme : la « nostalgie acide » (...) désigne une projection politique de plus en plus répandue, qui opère sans aucun lien subjectif avec la mémoire qui l’entoure et qu’elle renferme. Telle de l’acide versé sur une surface, cette forme de nostalgie cherche à éroder et à lisser la complexité et la texture du vécu et du désir — ces éléments qui, jusqu’à récemment, guidaient notre rapport à la nostalgie. Au lieu de cela, la « nostalgie acide » efface la texture de l’histoire et dissout les contours du passé ; ce faisant, elle dématérialise l’horizon des possibles qui, par nature, constitue le point de départ de tout futur imaginable. "Acid Nostalgia" est un écran sans rêves, où l’incertitude, l’agitation et l’aspiration sont soumises à la corrosion, désagrégeant et neutralisant la source vive des futurs qui naissent au sein des atmosphères du présent — complexes, chaotiques par moments et chargées d’une ambiguïté particulière. » Mais le disque ne reste pas collé à ces analyses. Lawrence English y investit son parcours personnel, ses propres expériences de la nostalgie, en y intégrant un collage de références variées et de textes d'auteurs interrogeant notre manière d'exister dans le monde. Dans ce cadre, l'échec est accepté comme source de futurs imaginables.

Lawrence English par © Traianos Pakioufakis 2026

Lawrence English par © Traianos Pakioufakis 2026

Aux Ciels obscurs de la Nostalgie...

   Le début est très solennel : trois coups espacés, comme au théâtre, puis deux fois deux moins espacés, avant que le décor se lève, qu'on entende le chœur lointain, des oiseaux peut-être, dans un halo élégiaque ample et lent. Les voix semblent venir d'outre-tombe : entendrait-on peu après s'ouvrir les tombeaux, avec le grondement des morts-vivants ? "Acid Nostalgia" (titre 2) est un mur noir déchiré de brusques traversées, saturé de bourdons opaques et de voix perdues dans le rayonnement abyssal ou sépulcral. Si de petites lumières s'allument dans ces ténèbres grandioses d'une "Eclosion", est-ce l'annonce d'un futur se dégageant du passé informe ? Les voix du groupe The Australian Voices humanisent à peine ce qui s'enfonce à nouveau dans des vents épais. "Sodium Vapour Halo" (titre 4) serait le souvenir des éclairages au sodium de Los Angeles : la luminescence sonore saturée baigne la pièce d'une irréalité presque liquide, à s'y noyer dans ses clapotis,, poursuivis sur "Grey's Shadow". Décidément, Lawrence English se délecte dans les entre-deux. Son monde est crépusculaire, gris, fantomal, traversé d'ombres et rongé de halos. Qu'est-ce qui différencie le futur du passé ? Les deux sont aussi incertains, fragmentaires, au bord du chaos. Le ciel des deux tient en une ligne clignotante, celle de "One Line Sky" dessinée par les architectures de Hong-Kong, confie Lawrence, amenant le coup de tonnerre des falaises d'immeuble barrant le ciel comprimé qui nous emporte dans son vertige  grondant... Sa "Metabolic City"(titre 7) vit d'une vie fragile, menacée de disparition dans cet espace cosmique pour archanges. Un souffle épique saisit "Aerial Cable" envahi d'une brume où se sont abimés les gongs vaporisés, et la voix de Madeleine Cocolas très loin dans l'indiscernable effondrement d'imminences foudroyées. Le sommet de l'album  ! Au milieu de la débâcle, "Hack" (titre 9) exhume le piano de Chris Abraham comme le petit signe fragile d'une humanité en germe. "GhostType", enfin, est la réponse spectrale à l'entrée dramatique de l'album. Plus aérée, la composition esquisse des bribes de mélodie dans un brouillard qui s'effiloche, se lève, peut-être...

   Décidément, Lawrence English se délecte dans les entre-deux. Son monde est crépusculaire, gris, fantomal, traversé d'ombres et rongé de halos. Qu'est-ce qui différencie le futur du passé ? Les deux sont aussi incertains, fragmentaires, au bord du chaos. Le ciel des deux tient en une ligne clignotante, celle de "One Line Sky" dessinée par les architectures de Hong-Kong, confie Lawrence, amenant le coup de tonnerre des falaises d'immeuble barrant le ciel comprimé qui nous emporte dans son vertige  grondant... Sa "Metabolic City"(titre 7) vit d'une vie fragile, menacée de disparition dans cet espace cosmique pour archanges. Un souffle épique saisit "Aerial Cable" envahi d'une brume où se sont abimés les gongs vaporisés, et la voix de Madeleine Cocolas très loin dans l'indiscernable effondrement d'imminences foudroyées. Le sommet de l'album  ! Au milieu de la débâcle, "Hack" (titre 9) exhume le piano de Chris Abraham comme le petit signe fragile d'une humanité en germe. "GhostType", enfin, est la réponse spectrale à l'entrée dramatique de l'album. Plus aérée, la composition esquisse des bribes de mélodie dans un brouillard qui s'effiloche, se lève, peut-être...

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  Aux frontières de la nuit chaotique des possibles, Lawrence English réinvente la nostalgie dans une fresque fabuleuse.

Paraît le 7 août 2026 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 10 plages / 40 minutes environ

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Publié le 23 Avril 2026

Amp - Isotropic Beacons

   Si Amp est un groupe à personnel variable depuis sa formation au début des années quatre-vingt dix, il réapparait sous sa forme concentrée, celle du duo formé par Richard F. Walker (dit Richard Amp) et la chanteuse française Karine Charff. La participation de cette dernière se limite aux parties vocales du troisième titre "Drone In A (Yellow on Blue N°1)". Richard Amp porte le reste : instruments, programmation et enregistrements de terrain.

   Le disque est publié sur Ampbase, plateforme internet regroupant les multiples projets de Richard Amp sous son nom ou d'autres.

   Je mets tout de suite à part deux pièces très courtes constituées d'enregistrements de rues (titres 1 et 4) : le disque ne s'en portera que mieux sans eux...

   Le meilleur, chez Amp, je l'ai déjà écrit, ce sont les longues dérives mélancoliques, comme le superbe second titre de seize minutes,"Afterallisdust" (Après tout, ce n'est que poussière - en séparant les mots du titre). Des écorchures de guitare lumineuse, un fond épais de bourdons sonores, un tempo qui se moque de la durée. Amp sculpte un désespoir abyssal à coup de vagues lourdes de synthétiseurs et de raclements étirés. Des bribes mélodiques obsédantes flottent à la limite de la dissolution dans ce qui se change peu à peu en un lamento terminal...

   "Drone in A (Yellow on Blue N°1) est plus éthéré, tiré vers les hauteurs par le chant perché de Karine Charff. Entourée d'un bouillonnement sombre, la voix semble d'une incantation mystérieuse. Plus court, "Nightwalk" (titre 5) diffuse un brouillard hypnotique piqué de traces rythmiques légères, saturé de réverbérations. C'est une boucle aspirante de plus en plus opaque qui s'effiloche sur sa fin, mise en oreille pour le sombrissime "Hypnagogic Semaphore", foisonnement noir, tourmenté de volutes bourdonnantes. La promenade nocturne mène au phare d'une semi-conscience à provoquer des naufrages !

   Tiens, des chants d'oiseaux dans les huit premières minutes de "Nightones"  (comment traduire, en segmentant, les premières nuits ?) ! Serait-on sorti des ambiances claustrophobes distillées par les titres précédents ? Amp s'abandonne à une veine atmosphérique plus claire, quoique discrètement parcourue de veines plus inquiétantes. Il y a de la langueur, ou de l'épuisement, une place pour des lumières subsistantes...

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   Un disque prenant d'ambiante post-rock entre désespoir et espoir, entre ombres impressionnantes et lumières fragiles.

Paraît le 1er mai 2026 chez Ampbase (autoproduction) / 8 plages / 55 minutes environ

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Publié le 4 Mars 2026

cindytalk - sunset and forever

   Groupe mené depuis le début des années quatre-vingt par la musicienne écossaise Cinder, Cindytalk est devenu une légende au fil des ses transformations et renaissances, du post-punk au rock déconstruit, puis à la musique industrielle, à une ambiante sombre, expérimentale, au bord du bruitisme, de l'abstraction. Sunset and Forever (Coucher de soleil et pour toujours) s'inscrit dans cette dernière mouvance. Avec sept titres entre presque cinq et près de dix-neuf minutes, le groupe montre qu'il n'a rien perdu de son aura sulfureuse.

  Fleurs d'après la Lumière...

    En ouverture, le monumental "Embers of Last Leaves" (Braises des dernières feuilles) semble nous transporter dans des souterrains, avec bruits de chaînes, crépitements. Une lourde pulsation accompagnée de sortes de jets de vapeur fait se lever un mur synthétique scintillant, incrusté de voix fantomatiques. La composition prend la forme d'un lamento aux boucles amples, les synthétiseurs donnant toute leur mesure lugubre en longues coulées éplorées délavées par les échappées de textures. La pièce semble mourir un peu plus de sept minutes avant la fin, mais un coup violent ouvre une deuxième partie plus contrastée, zébrée de déchirures, envahie de surgissements inquiétants. La musique de Cindytalk atteint des sommets expressionnistes, bande-son idéale de l'adaptation d'un roman gothique ou d'un film de vampires. La voix de Cinder hante littéralement la lourde pulsation revenue au premier plan et un raclement profond avant l'expiration des dernière âmes.

   Le second titre,  "eien no yūyake" (Coucher de soleil éternel, en japonais) rappelle évidemment celui de l'album : derniers flamboiements de vagues de synthétiseur dans une ambiance cauchemardesque de grincements, bruits sourds, dérapages. Musique de fin d'un monde, recouverte in fine par des crachotements, avec des variations d'intensité comme avant une coupure radicale ! "Tower of the Sun" est encore plus sombre : atmosphère électrique raréfiée de brouillard épais, au milieu duquel errent des échos fantômes. La pièce oscille entre musique post-punk-industrielle et bruitiste, à la limite de la désintégration permanente. Traversée de voix erratiques désincarnées, elle est  une véritable illumination inverse, si l'on peut l'écrire ainsi, une préface apocalyptique hallucinée à l'agonie générale. "For those Eyes, Shadows of Flowers" (titre 4) déploie ses ombres de fleurs sur la dévastation, curieux mélange de lumières presque stridentes et de ténèbres entrantes, recouvrant tout d'un tapis survolté parsemé de coups sourds. On dirait une marmite infernale en pleins bouillonnements : les monstres s'invitent pour une pyrotechnie fuligineuse...

   Contrairement à ce que semblerait annoncer son titre "My Sister the Wind", le morceau suivant n'est pas plus aéré que les précédents. Ici le vent souffle sur un magma effrayant, un orchestre des ténèbres à la Nurse With Wound. "Invisible Adventure" (titre 7) ouvre une fenêtre dans cet univers claustrophobe sous forme de couture rythmique rapide d'un minimalisme étonnant, couture contre laquelle viennent buter les bruits intérieurs, déformés..., prélude à la dernière longue pièce, "I See Her in Everything", d'une solennelle beauté : un chœur électronique troublant se fraie un chemin parmi bourdonnements, grondements, percussions foisonnantes, puis soudain, tout se clarifie, dirait-on, un orgue s'impose, donne forme à l'informe. Ce qui tente de monter alors, c'est un peu comme des trompettes, l'annonce du Jugement, mais encore contrarié par des masses obscures non dissipées, par la persistance de forces inconnues que rien ne saurait apprivoiser et qui étendent leur voiles de plus en plus épais sur la brève tentative lumineuse...

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   Un disque sombre et sulfureux au bord du Chaos.

Paru fin janvier 2026 chez Helen Scarsdale Agency (Californie) / 7 plages / 1 heure et 9 minutes environ

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Publié le 2 Décembre 2025

Jessica Moss - Unfolding

   Connue comme membre du presque légendaire groupe de post-rock canadien Thee Silver Mount Zion Memorial Orchestra & Tra-la-la Band, et comme cofondatrice du Black Ox Orchestra, la violoniste et chanteuse Jessica Moss, outre ses nombreuses collaborations avec d'autres artistes comme Carla Bozulich, Patti Smith, Oiseaux-Tempête, pour n'en citer que quelques uns, met l'accent depuis 2015 à la fois sur la composition et l'interprétation en solo, accordant une large place à l'improvisation libre. À partir de violon, de voix, de cloches, de boucleurs et de pédales d'effets, elle joue en direct sans préparations ni ordinateur, utilisant un matériel d'ordinaire conçu pour la guitare électrique mais qu'elle a modifié pour interagir souplement avec son public. Son sixième album Unfolding (Déploiement) s'inscrit dans cette approche de déploiement des multiples influences dont elle est porteuse, du post-rock-métal-drone au post-classique minimaliste, sans oublier une touche klezmer ou d'autres traditions folkloriques. À noter la présence du batteur de The Necks, Tony Buck, sur "One, Now", deuxième et plus long titre du disque.

Jessica Moss photographiée par © Stacy Lee.

Jessica Moss photographiée par © Stacy Lee.

  Le violon, emblème frémissant

de la liberté à conquérir

    Le violon mélancolique en ouverture du premier titre, "Washing Machine", démultiplié en écho, est brutalement en partie recouvert par l'enregistrement téléphonique d'une machine à laver accompagnée d'une voix distordue et noyée. Cette subversion initiale est à l'image du disque, qui suit sa logique propre sans se soucier des genres et des catégories musicales. La musique se déploie pour incorporer l'élément étranger, le faire musique, elle s'amplifie magnifiquement en longues boucles pour laver l'intrus de sa non-musicalité initiale, elle s'ouvre comme la fleur de la couverture dans un mouvement orchestral au minimalisme enchanteur.

"One, Now" alterne basse profonde et cloches, carillons, chants lointains et cordes pincées avant que le violon d'abord en quasi sourdine, puis à pleine voix, nettement dans un mode oriental, ne vienne animer cette introduction solennelle. C'est une plainte déchirante reprise en écho sur friselis de cloches, de bourdons, de sons de terrain et de nouvelles voix, féminines. La pièce avance lentement, dans une atmosphère lourde, allant s'épaississant, évoquant de plus en plus nettement le Moyen-Orient, dans son chatoiement d'influences arabes et juives. En même temps, elle se souvient du post-rock par son mouvement puissant chargé de graves, de chants fondus dans la masse en fusion barattée par Tony Buck. Hypnotique et saisissant !

   Les quatre morceaux suivants, dont les titres mis bout à bout, "no one" / "no where" / "no one is free" / "until all are free"  sont un credo politique clair, peuvent être considérés comme un seul opus en quatre parties. "No one" commence comme un rituel rythmé par une cloche, avec de lointaines harmonies, quand le violon surgit très haut entouré d'une atmosphère grondante. La pièce se développe autour d'une ample boucle de plus en plus ravageuse, qui semble racler des terres sonores très primaires. Le violon part en volutes multipliées dans une atmosphère électronique scintillante. Sa mélodie mélancolique fait lever un terreau orchestral d'une majestueuse beauté recueillie. "no where" gronde comme un orage saturé de bourdons striés, d'un noir grandiose : c'est le côté épique de Jessica Moss, sa tendance monumentale, sa manière de nous emporter dans un torrent fulgurant avant de nous laisser sur une douceur bouleversante. Pour moi, le plus beau moment de l'album, que prolonge de manière impressionnante "no one is free" aux sinuosités nébuleuses, comme emprisonnées par des voiles électroniques avant d'être percées par un faisceau de lumières : symbolique d'une libération chantée dans la quatrième partie, "until all are free", dont l'ouverture transparente de cloches agitées et de souffles annonce les voix venues d'ailleurs. Et c'est comme un cantique d'allure médiévale, finement bordé de ciselures électroniques, une polyphonie qui s'élance dans sa pureté tranquille...

Jessica Moss signe avec Unfolding un disque au lyrisme puissant, où le violon incante des trames électroacoustiques, expérimentales, aux bourdons ambiants.

Paru fin octobre 2025 chez Constellation Records (Montreal, Québec) / 6 plages / 44 minutes environ

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Publié le 22 Novembre 2025

Nadja - cut

   Pour ce nouveau disque, Aidan Baker (guitares, boîte à rythmes, voix et saxophone) et Leah Buckareff (basse et voix) reçoivent le renfort de plusieurs invités qui élargissent la palette instrumentale de leur musique : harpe de Andy Aquarius, cor d'harmonie de Kartini Suharto-Martin, et voix encore de Tristen Bakker, Oskar Bakker-Blair et Lane Shi Otanoyii. Les versions longues ne sont disponibles que sur le double vinyl. Les fichiers numériques des titres sont légèrement plus courts (c'est eux que j'écoute).

   Comme c'est bon de s'abandonner à la musique lourde, épaisse, puissante, de Nadja ! Le premier titre, "It's Cold When You Cut Me" se met en place très lentement sur une boucle obsédante trouée par la basse. La voix égarée égrène les paroles dans une atmosphère semi-sépulcrale dont surgissent le cor et le saxophone comme deux voix de l'au-delà, guitare et basse grondantes, enfumées, entourées de griffures au milieu de l'incendie étouffé. Dans le genre fuligineux, halluciné, c'est parfait. L'enchaînement avec "Dark, No Knowledge", dont le début est hanté par des voix lointaines, est magnifiquement réussi. Cette fois, nous sommes au cœur d'une cérémonie secrète, la musique lévite dans une polyphonie glauque, monte à incandescence, voilà du métal noir de chez noir, émanation d'implosions en chaîne. C'est le sacre de l'Énergie inverse, fourmillante dans son chaudron gigantesque, sous l'Etna, peut-être, à proximité du Titan Typhon... 

   Pause apparente avec le troisième titre, d'esprit surréaliste, "She Ate His Dreams From The Inside & Spat Out The Frozen Fucking Bones" (Elle a dévoré ses rêves de l'intérieur et recraché les putains d'os gelés). Un dialogue dépouillé entre la guitare parcimonieuse, lumineuse, dont les notes résonnent, et la basse purement et sobrement rythmique. Que serait-il arrivé à Nadja ? Mais non, vers six minutes, la musique semble s'enfoncer, parasitée par des couches sombres, elle survit avec des gestes ralentis, peu à peu plombée, pour une sorte d'élégie mélancolique d'une grande beauté mélodique, plus touchante d'être contenue et répétée dans une boucle envahie de micro surgissements..., prélude au dernier titre, "Omenformation" (Formation de présages), enveloppé d'un voile noir par le vrombissement des instruments, des voix qui se mêlent à eux. C'est un cocon dense, feuilleté, peuplé de tourbillons ténébreux, zébré de déchirures au point de n'être plus pendant un moment qu'une sorte de sirène enrayée, avant que le cocon ne devienne bateau fantôme, sur les mers étranges des confins, dans un voyage sans fin. Musique épique, héroïque à sa manière par sa grandiloquence sombre...

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   Un disque d'ambiante sombre et lancinante, qui excelle à sculpter l'invisible des énergies les plus enfouies.

Paru le 24 octobre 2025 chez Midira Records (Essen, Allemagne) / 4 plages / 1 heure environ

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Publié le 7 Avril 2025

T. Gowdy - Trill Scan

Comment résister au charme alchimique de ce que nous propose T. Gowdy pour son troisième album chez Constellations ? J'avais déjà succombé pour Miracles, paru en 2022. Le producteur et musicien montréalais défend une ligne musicale originale. Considérant que le langage modal de l'Europe médiévale est plus proche que la musique dite classique des pratiques musicales des traditions indigènes, il revendique cet héritage, celui de l'École de Notre-Dame au XIIe siècle, comme celui du style brisé du XVIIe siècle, qu'il couple avec sa marque de fabrique de musique électronique analogique. Luth et synthétiseurs, pour aller vite !

T. Gowdy par © Stacy Lee

T. Gowdy par © Stacy Lee

   L'album s'ouvre sur l'angélique "Anonymous IV", polyphonie éthérée juste soulignée d'une ligne bourdonnante, prélude à "Blest Age" (Âge béni), mélodie vocale envoûtante accompagnée d'une rapide pulsation techno, quelque part entre Autechre et Pantha du Prince; Et c'est "Richmond Rd", kaléidoscope hallucinant de techno mystérieuse parcourue de chuchotements syncopés, de percussions étouffées : le meilleur de T. Gowdy, avec une fin foisonnante extatique ! Mais la "Courante" qui suit, inspirée par la pièce baroque du luthiste et compositeur français François Dufault (1604 - 1672), est renversante : le luth converse avec les synthétiseurs, l'électronique, aux textures troubles et sidérantes d'étoiles chutant dans l'infini.

   "Anonymus V" est une autre pièce de techno bondissante transcendée par des voix angéliques. Tout le style de T. Gowdy est dans cette grâce, cette élégance de trames au dynamisme irrésistible. "Materiadiscipuli" associe un chœur compact de voix et une boucle pulsante de luth et d'électronique post-rock, prélude à "Novus Lumen", qui porte à son point d'incandescence la fusion alchimique des genres. Sur une lourde trame post-rock bien enflammée, la voix susurre, souple et serpentine, s'envole très haut, le luth sculpte à vif, dans la masse, annonciateur d'une nouvelle lumière.

   La voix accompagne une bonne partie du disque, voix légère(s), pure(s). On la retrouve sur le beau "Pentaarc", boucles vocales sur un battement synthétique, le frétillement du luth et un tapis de bourdons. "Flit" (titre 9) flirte avec une techno minimale de micro-percussions au rythme très rapide sur un lit de bourdons très fins, qui s'alourdit in fine de basses profondes. Plus longue pièce avec un peu plus de sept minutes, "Arislei Bone" juxtapose deux trames rythmiques, une lente et l'autre de plus en plus rapide, reliées par un ronronnement hypnotique de synthétiseurs : comme des os qui s'entrechoqueraient, si l'on suit le titre...Des os à demi dématérialisés pour une danse étrange de techno tribale !

Pour finir, "Strewn" revient à la polyphonie, d'abord a capella, avant l'entrée d'un synthétiseur bondissant et de son prolongement rythmique irrésistible. La composition mute ensuite en chanson pop avec la voix fragile et feutrée de T. Gowdy, puis en brève pure folie post-punk avant de revenir aux voix initiales.

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Un album d'une belle liberté d'allure, flexible et vibrante, brouillant allègrement les frontières entre musique médiévale, baroque et tendances techno post à peu près tout. De la Matière à Bonheur !

Paru en mars 2025 chez Constellation Records (Montréal, Canada) / 11 plages / 43 minutes environ

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Publié le 21 Octobre 2024

Mazza Vision - Ohm Spectrum

Claude Pailliot et Gaëtan Collet, deux musiciens  s'intéressant aux arts électroniques et membres fondateurs de Tone Rec et Dat Politics, se lancent avec Ohm Spectrum dans un nouveau projet baptisé Mazza Vision. Si l'électronique est bien présente avec synthétiseur et échantillonneur, elle côtoie des sons de terrain, des instruments acoustiques comme la guitare, l'orgue, la basse, l'accordéon, et surtout la batterie, ce qui est peu fréquent dans ce domaine. C'est même cette dernière qui donne le son particulier de cet album, un drôle de rock ambiant, atmosphérique et doucement allumé. Avec de longues traînées d'orgue ("Sun Riser, titre 2), une tendance glitch sur "Dynamic Field" (titre 1) aux textures brouillées, leur musique crée des paysages sonores vacillants, dynamiques, mélodieux, qu'on se surprend à réécouter avec grand plaisir. Le début très expérimental de "Pulse Random Fix" (titre 3) cède vite la place à un voyage interplanétaire aux irisations tournoyantes, batterie et autres percussions découpant la trajectoire en multiples tronçons à fleur de bourdon !

"Flicker Day" (titre 4) s'abandonne à des climats étranges et colorés :  synthétiseur trouble et orgue presque diaphane chantent un rituel d'envoûtement accompagné de picotements percussifs et d'un cœur qui bat. Ce serait du rock, un rock psychédélique dans les allées irréelles du Temps. "Monogram" (titre 5) est le titre le plus étonnant, au début véritable raga avec voix de chant Dhrupad, que l'intrusion bruyante de la batterie ne parvient pas à casser tant les autres instruments composent comme une tresse harmonique, puis se fondent dans une pulsation douce et veloutée au ras de bourdons somptueux. C'est une immense corolle qui s'évase lentement dans la splendeur de l'aube...

   Le dernier titre, "Hot Noise Circle", greffe sur un début bruitiste une comète d'orgue et de sons électroniques étirés ponctuée par une batterie d'abord sage, puis sèche et claquante.

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Un album séduisant d'ambiante étrange, un peu illuminée, mâtinée de souvenirs de rock et de touches expérimentales.

Paru en septembre 2024 chez Sub Rosa Label (Bruxelles, Belgique) / 6 plages / 38 minutes environ

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