Publié le 19 Janvier 2016

The Necks - Vertigo

   Dix-huitième album du trio de jazz expérimental de Sidney The Necks, Vertigo a de quoi me réjouir. D'abord parce que les étiquettes ne tiennent pas devant cette marée sonore de plus de quarante minutes. Certes, le jazz renvoie à une pratique de l'improvisation, mais dont il n'a pas le monopole. Si improvisation il semble ici y avoir, force est de constater qu'elle renvoie plus évidemment du côté d'une pop expérimentale ou des musiques expérimentales en général. Par ailleurs, la couleur de l'ensemble renvoie aux musiques ambiantes, voire aux musiques électroniques à base de drones, même si les drones sont semblent-ils générés ici à partir des instruments acoustiques exclusivement coùù semble le dire la présentation de bandcamp.

   Bref, le résultat est une musique de traverse, selon la belle formule d'un ancien festival de musique. Et quelle musique ! Sous-tendue par un flux de drones, elle charrie couleurs et textures, animée par les interventions de Chris Abrahams au piano et aux claviers, de Tony Buck à la batterie, aux percussions et à la guitare électrique, de Lyoyd Swanton à la guitare basse et à la contrebasse. Comme une mer étoilée qui scintille - sur les quatre plats de la pochette ! - elle est tour à tour lumineuse ou obscure, calme ou agitée, parcourue de frissons, de friselis de clochettes, d'arpèges souverains, de cassures et soulèvements soudains. Elle gronde, ronronne, chante, halète. La même et toujours différente. Sa surface laisse émerger sans cesse des motifs qui s'entrelacent, acquièrent une vivacité incroyable. Vertigo est un hymne à la renaissance perpétuelle, aux métamorphoses. La lumière ne cesse de triompher des ténèbres sous-jacentes, informée par elles devrait-on dire pour ne pas sombrer dans un dualisme qui ne convient pas ici. Les drones, profonds et graves, ne sont pas noirs ou sombres pour autant : ils sont le substrat, la matière première que les instruments découpent, animent dans un gigantesque mouvement de sculpture sonore, avec des passages dignes d'un Fred Frith. L'orgue Hammond, associé aux cymbales, donne en effet à certains passages leur petit parfum jazz. Je ne chipote plus sur les catégories, enchanté par cette musique qui se permet de belles incartades sans les drones vers la vingt-et-unième minute, moments magiques, extatiques et mystérieux qui se mettent à onduler, parcourus de froissements, de déchirements secs, les drones revenant comme subrepticement se placer sous la scansion de la batterie et les égarements de la guitare, l'euphorie douce et lancinante du piano vaporeux à souhait (presque comme dans certaines pièces d'Harold Budd). Suit une longue danse quasi immobile, absolument magnifique, qui se résorbe après quelques perturbations percussives en une vague d'orgue envahie de bruits, de guitare saturée, ponctuée de frappes percussives plus sourdes, comme si l'on approchait d'une fusion. La pièce prend des allures magmatiques, gonflée de ronflements, d'oscillations vers des aigus étouffés. Elle continue d'avancer, de sidérer l'auditeur par sa beauté rentrée, dense, travaillée par des événements sonores imprévus qui ne sont pas sans me faire penser à Nurse With Wound ! J'adore la fin dignement déglinguée de cette pièce nonpareille.

    À l'évidence un des grands albums de 2015 !

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Paru en octobre 2015 chez ReR Megacorp / 1 titre / 43'57 minutes.

Pour aller plus loin :

- je choisis la version Youtube, qui me paraît moins sourde que sur bandcamp :

 

- album en écoute et en vente  sur bandcamp :

 

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 10 août 2021)

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Publié le 5 Janvier 2016

Kancheli Pärt Vasks - Midwinter Spring

   Le géorgien Giya (ou Guia) Kancheli, l'estonien Arvo Pärt et le letton Pēteris Vasks sont réunis sur ce nouveau disque du pianiste italien Alessandro Stella, qui a interprété voici peu des pièces de son compatriote Matteo Sommacal pour l'album The Chain Rules paru sur le même label italien Kha Records. Direction le nord - nord est de l'Europe, avec en exergue un fragment de "Little Gidding" des Four Quartets de Thomas Stearnes Eliot, dont le début donne au disque son titre : « Midwinter spring is its own season / Sempiternal though sodden towards sundown, / Suspended in time, between pole and tropic. » (Le printemps du cœur de l'hiver est une saison par lui-même, / Sempiternelle, quoique détrempée vers le couchant, / Suspendue dans le temps, entre pôle et tropique. // Traduction de Pierre Leyris)

   Certains connaissent peut-être les pièces orchestrales parfois imposantes de Kancheli parues dans les nouvelles séries d'ECM sous la houlette attentive de Manfred Eicher. Alessandro Stella a choisi a contrario seize miniatures extraites de Simple Music for piano, recueil de 33 de ses musiques de scène et d'écran. Musiques fragiles, simples, délicatement chantantes, qui, à première audition m'avaient semblé presque insignifiantes, trop faciles. Pourtant, en ce début de 2016, je leur trouve une réelle fraîcheur, une naïveté réconfortante. Dans ce monde déchiré par une paranoïa galopante, des antagonismes terribles, ces pièces font du bien. Alessandro, par son toucher sensible, extrait de chacune d'elle tout son parfum discret, subtil pourtant. On se laisse porter par cette ambiance calme, cette retenue attentive. Au fil de ces seize miniatures, on sent que les choses reprennent leur cours normal, on se surprend à sourire, on rêve. Quel bonheur, loin du bruit et de la fureur ! Mes préférées du moment sont la numéro 15, thème du "Cercle de craie caucasien", et la suivante, la 28, extraite de "Cinéma" (pistes 6 et 7). À l'exception d'une seule, il s'agit d'un premier enregistrement mondial.

   D'Arvo Pärt, Alessandro a choisi Für Alina, déjà présent chez ECM New series, typique du style tintinnabuli. Il nous en propose une version lumineuse d'une incroyable intensité : comme l'escalade d'une série de brins d'herbe enneigés dans le soleil rasant des vastes plaines. Les Variationen für Gesundung von Ariuschka ressemblent à une comptine incantatoire, boucles et variations amusées pour distraire une enfant malade et l'aider à récupérer la santé.

   Je découvre le letton Pēteris Vasks avec la dernière piste, consacrée à Baltā ainava (Paysage blanc : Hiver). Une phrase musicale reprise et variée, ponctuée de gouttes sonores et de silences : elle va, tranquille et belle, légèrement ouatée dirait-on pour suggérer peut-être la couche de neige épandue sur le paysage, parfois travaillée par des sous-couches sonores d'une extrême grâce, recourbées sur de fines virgules. Comment ne pas entendre le souvenir des cloches, décanté, cristallisé, sublimé ? C'est une pièce magique, splendide, qui conclut ce beau disque aux lignes si pures.

    Alessandro Stella nous permet de commencer 2016 sous les meilleurs auspices en revenant à ce que nous oublions trop souvent, la beauté toute proche, simple en sa robe discrète.

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Paru en octobre 2015 chez Kha Records / 19 titres / 42 minutes.

Pour aller plus loin :

- le site de Kha Records.

- la première des miniatures de Giya Kancheli, n° 26, "Herio Bichebo" :

Alessandro Stella, piano.

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 10 août 2021)

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