musiques du monde - folk

Publié le 1 Juillet 2025

ZÖJ - Give Water To Birds

   Le duo ZÖJ, présenté à l'occasion de leur précédent disque Fil O Fenjoon sorti en août 2023 chez Bleeemo Music, s'élargit pour ce disque avec la participation du guitariste australien Brett Langsford, qui favorise une touche méditative très prononcée. C'est un élargissement vers l'intérieur...et vers la poésie persane. Il m'a paru important de donner au fur et à mesure les textes chantés, traduits en français, dans un monde dont la poésie est trop souvent absente.

De gauche à droite : Gelareh Pour (voix, kâmanche, gheychak) / Brian O'Dwyer (batterie) / Brett Langsford (guitare)

De gauche à droite : Gelareh Pour (voix, kâmanche, gheychak) / Brian O'Dwyer (batterie) / Brett Langsford (guitare)

   Comme c'est bon, un disque simple, sans discours, sans théorie. Un disque qui laisse chanter la voix et les instruments, et même un oiseau et quelques sons de la nature captés pendant l'enregistrement. Dès « Caspian » (titre 1),  la voix de Gelareh Pour envoûte par sa douceur mélodieuse, son lyrisme splendide, soutenue par son kâmanche caressant et la guitare bourdonnante de Langsford. Les grands espaces surgissent, esquissés par la batterie subtile et impondérable de O'Dwyer. Sur ce fond vaporeux, parcouru de quelques frissons plus rythmés, la voix peut se lancer, se perdre dans une plainte immémoriale d'une bouleversante beauté, chargée de nostalgie pour sa terre natale. Le titre réfère à la mer Caspienne, devant laquelle Gelareh s'imagine debout de l'autre côté de son village natal en Iran. La couverture représente son frère nourrissant des chiens errants, ce qu'il fait depuis des années. Les paroles chantées sont celles du poète Siavash Kasraei (1927 - 1996), que la chanteuse admire profondément. (texte ci-dessous en français)

Ô mer, 
Où est ta vague pour que, dans les ondulations de sa crête, 
je puisse chercher le parfum de ma patrie ? 
Où est ta vague pour que, d'un cœur sincère, 
Je puisse envoyer un message aux habitants 
De la rive de l'autre côté ? 
Tes yeux sont embrumés, 
Ton visage est embrumé, 
Les profondeurs de tes pensées sont embrumées. 
Ici s'attarde un étranger, un esprit dispersé, 
Lié à toi, espérant que personne ne viendra. 
Ô mer, ne te détourne pas, 
Parle-moi, 
Tu es ma mère ; embrasse-moi avec amour. 
Le soleil est enfoui dans tes profondeurs. 
Ô mer, 
Tu es ma mère ; embrasse-moi avec amour.

 

   « Forever Tehrani » est un hommage à Téhéran, plus spécifiquement à la rue qu'elle parcourait en allant au collège, dans laquelle se trouvait une maison traditionnelle aux murs de  terre et de foin qu'elle caressait souvent de la main, fascinée par leur texture. La composition associe deux mondes, celui de la musique traditionnelle, et celui de la guitare, instrument d'un ailleurs qu'elle aime également, et baigne dans une langueur très douce, auréolée de souvenirs. On a l'impression que Gedaleh, après les mots du poème (ci-dessous) y redevient petite fille, s'abandonnant à un chant sans parole venu des tréfonds de son âme d'exilée.

Demain, je marcherai jusqu'à une ruelle, 
Celle où je me trouvais à quatorze ans. 
Je suivrai l'odeur du mortier de briques crues
Jusqu'à une maison située au bord du désert.

Poème de Ahmad Reza Ahmadi  (1940 - 2023)

 

   La pièce suivante, « Tasian » (titre 3, mot de la province de Gilan, au nord de l'Iran, dont le père de Gelareh est originaire), prend à nouveau du champ en s'appuyant sur quelques accords de guitare, qui reviennent en boucle hypnotique et mystérieuse, la vièle langoureuse annonçant la voix de Gelareh, la batterie se contentant de discrètes frappes cristallines. Une atmosphère magique baigne cette composition en apesanteur, ponctuée de cloches : ce sont les troupeaux des rêves, des désirs brûlants qui vibrent dans la voix somptueuse, aux inflexions d'une suavité frémissante. C'est un chant libre, tel qu'on ne l'entend plus guère en Occident, le chant de l'infinie nostalgie se déployant sur des paysages perdus.

La maison était étouffée par un coucher de soleil lugubre. 
Comme aujourd'hui, mon cœur s'étouffe. 
Mon père a dit : « La lampe », 
Et la nuit s'est remplie de nuit. 
Je me suis dit : 
« Un jour de plus s'est écoulé.» 
Ma mère a soupiré :
 « Ils reviendront bientôt.» 
Un nuage glisse doucement sur mes yeux, 
Et puis je me suis endormi. 
Qui aurait pu croire qu'il y avait tant de douleur 
Tapi dans le cœur de ce petit enfant ? 
Oui, ce jour-là, lorsque quelqu'un est parti, 
J'ai cru qu'il reviendrait. 
Je ne savais pas ce que signifiait « jamais ».
Pourquoi n'es-tu jamais revenu ? 
Oh, 
Maudit mot de malheur, 
Mon cœur ne s'est toujours pas attaché à toi. 
Après toutes ces années, 
J'attends toujours, 
Que mes proches reviennent, oh...

Poème de Hushang Ebtehaj (1928 - 2022)

"Hours of Ripened Grapes", le quatrième et plus long titre avec plus de dix minutes, bruisse d'éléments naturels. C'est une pièce paisible, la guitare chantant une petite mélodie en boucle, la batterie à peine frottée. On entend le vent, puis la voix en une longue note filée, dédoublée, reprise. La guitare devient comme une kora africaine pour accueillir les mots du poète Shams Langeroodi (né en 1950 ou 1951), qu'elle accompagnera d'un balancement hypnotique jusqu'à la fin de cette immense rêverie aérienne.

Je me hâte vers toi, 
Avec la mer, les voiles et les chalets ondulant dans un ciel couleur citron. 
Je me hâte vers toi, 
Avec les heures des raisins mûrs et les diamants à tes côtés, 
Là où l'âme sème des graines de joie et te regarde, 
Afin que tu puisses pleuvoir sur ce champ errant.

"On our little balcony" permet d'entendre la voix du père de Gelareh disant (en persan bien sûr) un poème très émouvant de Fereydoon Moshiri, dont je donne une traduction française ci-dessous. 

À l’exception du rire de ma chère fille, Bahār, 
Je n’ai vu ni jardin ni source depuis des années. 
Des arbustes secs bordant les toits, 
Je n’ai vu que le rire amer du chagrin. 
Sur la sombre tablette de ce ciel vieilli, 
Je n’ai vu que des nuages sombres. 
Dans cette maison, noyée dans la poussière et la fumée, hélas, 
J’ai oublié les couleurs des tulipes et des prairies. 
Et de tous les poèmes écrits sur le printemps par les poètes,
Je ne me suis souvenu que d’eux et je les ai pleurés avec nostalgie.
 Dans notre ville lugubre, 
Ici, où les esprits bornés et les hauts murs 
Jettent des ombres sur nous et notre destin, 
Depuis des années, j’aspire à entendre une mélodie de joie, 
Rêvant de voir une branche verte, 
Une source, un arbre, 
Un jardin fleuri, un ciel clair. 
À travers la fumée, la poussière, les briques et le fer, j'ai couru. 
Non seulement moi, mais aussi ma chère fille, 
N'a entendu de moi que des histoires de fleurs et de déserts. 
Elle n'a jamais vu le vol joyeux des hirondelles. 
Bien que telle une hirondelle, elle se soit envolée, 
De cette pièce au balcon, elle a bondi. 
Moi, avec mon imagination, 
Avec des rêves colorés, 
Avec le rire de ma précieuse fille, Bahār, 
Et avec les poèmes sur le printemps que les poètes ont écrits, 
Je me réjouis dans le jardin stérile de mon esprit, 
Satisfait et exalté.

   Le disque se termine par une pièce instrumentale, "Marbles for Kaylie, hommage à la percussionniste australienne Kaylie Melville. Pièce douce et rêveuse, aux percussions frémissantes telles des nuages, elle s'étire sur des espaces ouverts, le kâmanche ou le gheychak dessinant la forme d'une danse lancinante, celle  d'une nostalgie qui ne veut pas appuyer ni pleurer et préfère entraîner très loin.

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   Un disque d'un lyrisme intemporel, beau, lumineux, vibrant. Gelareh Pour prête sa voix magnifique à quelques grands poètes iraniens du vingtième et du vingt-et-unième siècle.

Paru le 20 juin 2025 chez Bleeemo Music (Melbourne, Australie)  et Parenthèses Records (Bruxelles, Belgique) / 6 plages / 42 minutes environ

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Publié le 17 Mars 2025

Puce Moment - Sans Soleil

  Après notamment Epic Ellipses (mars 2023), le duo Puce Moment, formé par Pénélope Michel, violoncelliste de formation classique, chanteuse et multi-instrumentiste, et l'artiste sonore et plasticien Nicolas Devos, sort un nouvel album vraiment singulier, lié à leur voyage en février 2020 à Tenri, une banlieue de Nara, l'ancienne capitale du Japon. Là, ils ont rencontré la Société de Musique Gagaku, un ensemble qui perpétue les traditions musicales du Gagaku (littéralement Musique élégante), cette musique d'origine chinoise et coréenne jouée à la cour impériale, dont les principales caractéristiques ont été fixées vers le Xe siècle.

   Les enregistrements forment la base de la création musicale et scénique du spectacle Sans soleil, réalisé en collaboration avec la danseuse et chorégraphe Vania Vanneau. Le titre est un hommage au film de Chris Marker sorti en 1983. Le disque, qui s'inscrit aussi dans la lignée des ciné-concerts organisés par le duo,  est la rencontre étonnante entre leurs synthétiseurs analogiques et modulaires, leur thérémine, leurs voix,  et les instruments traditionnels du Gagaku : shô (orgue à bouche), ryûteki (flûte traversière en bambou), hichiriki (court hautbois en bambou), biwa (luth à manche court), sô (harpe à treize cordes), taiko (tambour), skôko (petit gong en bronze frappé avec deux baguettes en corne), kakko (petit tambour). Pour en savoir plus sur les instruments et la musique Gagaku, vous pouvez consulter ce site très bien fait.

Puce Moment - Sans Soleil

   Le premier titre, "Kangen", s'ouvre sur un bourdon tenu de synthétiseur, soudain comme fracassé par les percussions de l'orchestre gagaku. Le choc  est magnifique. Quand les flûtes s'en mêlent, le titre s'envole, et la rythmique sourde du duo accompagne les découpes du gagaku. Une entrée en matière impressionnante et splendide ! Sur "Batu", le titre 2, flûte mystérieuse et synthétiseurs dessinent une constellation mouvante peuplée d'appels, creusée de surgissements rayonnants. Les instruments du gagaku sont traités comme les synthétiseurs, modulés et transmutés, fondus dans une pâte grandiose en fermentation dans un beau crescendo, qui se résorbe en accents de flûtes presque pastoraux. "Haishiri Mai" porte la rencontre à une dimension d'osmose encore supérieure. Les synthétiseurs se déchaînent, orgues de cristal et bouillonnements, le hautbois hante les lointains de ses plaintes sublimes zébrées de rayures synthétiques et le tambour profond précède la rythmique électronique. La pièce prend l'allure d'une marche rituelle, sacrificielle, et dans le brouillard électronique qui l'accompagne on croit entendre des voix, toute une volière éthérée.

   Le quatrième titre, "Shô", paraît plus délibérément grandiose, décollant très vite d'un début méditatif pour devenir cathédralesque (j'assume le néologisme) à souhait, agité d'apparitions sonores, de chiffonnements troubles, de voix. C'est un chaos formidable, l'accouchement farouche d'une fulgurante beauté, terminé par une pluie exténuée. Le découpage implacable des percussions gagaku ouvre "Bugaku" (nom d'une danse traditionnelle japonaise), pièce incantatoire qui fait la part belle aux musiciens japonais tout en montrant l'inventivité du duo : celui-ci greffe sur leur musique à l'élégance raffinée un magma prodigieux hanté par la voix enchâssée de Pénélope Michel. Une danse sans soleil, une danse noire de transe ! Le dernier titre est un épilogue rythmé par le tambour taiko qui lui donne son nom : des sons d'ambiance japonaise sont peu à peu recouverts par un brouillage électronique progressant crescendo avec le tambour, véritable passage au pilon d'une force inexorable...

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Une osmose saisissante et magistrale entre musique traditionnelle japonaise et musique expérimentale électronique.

Paraît le 21 mars 2025 chez Parenthèses Records (Bruxelles, Belgique) / 6 plages / 46 minutes environ

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Publié le 29 Décembre 2023

Andrea Burelli - Sonic Mystics for Poems (of Life and Death of a Phoenix)

   Compositrice de musique électronique expérimentale née à Venise, Andrea Burelli a quitté l'Italie à l'âge de quinze ans, mais y revient mentalement ou physiquement pour retrouver les chemins de sa poésie. Voilant la dimension autobiographique des textes sous le symbolisme du voyage imaginaire d'un phénix, elle a rassemblé quinze courts poèmes aux images colorées inspirées par les cultures méditerranéennes du Sud de l'Europe, du Moyen-Orient ou de l'Afrique du Nord, et par son ancienne pratique de peintre ou les œuvres d'Odilon Redon. Ce monde mystique à mi-chemin du rêve évoque les cycles et changements sans fin, la possibilité d'une transformation spirituelle, amenant une renaissance plus forte transcendant souffrances et limites. Ces quinze compositions constituent un cycle contemporain de lieder, avec Andrea Burelli à la voix et à l'électronique, Mari Sawada au violon, et Sophie Notte au violoncelle, deux musiciennes membres du Solistenensemble Kaleidoscope.

Instants de lumière avant le néant

    Tout commence par un "Chant", celui des deux instruments à cordes joués aux limites de l'aigu et du souffle pur, puis le violoncelle chante en contrepoint du violon resté dans les nuées à s'envoler et à pleuvoir des étoiles filantes. Avec "Fiori strappati", le cycle s'inscrit entre polyphonie traditionnelle (sarde notamment) et musique de chambre contemporaine. Une petite fille dévale des escaliers, sourit au Sud, entend un ange l'appeler par son nom, l'Italie la regarde de ses yeux verts... "Petto Rotto", quelle danse étourdissante !
« Turcs et femmes s'inclinant

devant le chant soufi
Cartes de rues poussiéreuses
et diseuses de bonne aventure
 
Un feu dans le néant
au-dessus de nous,
Une couverture d'étoiles
et de poussière sonore du sud
 
Danse
cheveux et lèvres
Je confonds l'odeur
avec le souffle des rochers
 
Un œil sublime
limites de peau
J'implore un rayon
de sève de réalité
 
Les tempêtes balancent
un plaisir aigu,
une conscience inhumaine
ici sur mes mains
 
Je ne suis qu'un écho épais,
un pacte lâche,
Je suis une poitrine brisée
qui fait voler un cerf-volant  »
 
 

   "Benu" est une délicieuse berceuse alanguie sur une mélodie au parfum de Renaissance, auquel répond en diptyque un poème en espagnol, "Cielo Azul", nimbé d'une mélancolie extatique. "Nido" a une allure plus orientale et médiévale à la fois, chant poignant accompagné d'un dramatique pizzicato puis de suaves harmonies des cordes. Les pièces suivantes sont aussi réussies, de petits chefs d'œuvre de concision délicate autour de la voix légère et haut perchée d'Andrea Burelli, souvent démultipliée en une polyphonie populaire et raffinée. L'électronique est discrète, au service des deux instruments à cordes, magnifiquement joués.

   "Benu" est une délicieuse berceuse alanguie sur une mélodie au parfum de Renaissance, auquel répond en diptyque un poème en espagnol, "Cielo Azul", nimbé d'une mélancolie extatique. "Nido" a une allure plus orientale et médiévale à la fois, chant poignant accompagné d'un dramatique pizzicato puis de suaves harmonies des cordes. Les pièces suivantes sont aussi réussies, de petits chefs d'œuvre de concision délicate autour de la voix légère et haut perchée d'Andrea Burelli, souvent démultipliée en une polyphonie populaire et raffinée. L'électronique est discrète, au service des deux instruments à cordes, magnifiquement joués. L'album culmine à nouveau (cesse-t-il de culminer ?) avec deux des plus longues pièces (chacune autour de trois minutes...), "Ali di Fuoco" et "L'Ultimo Giorno", la première d'un sublime hors du temps, la seconde passant d'un chant sarcastique  dramatisé par des ralentis à une coda majestueuse, celle du Dernier jour : « Le dernier jour / Nous regardons autour de nous / La nuit s'illumine / La vie cesse sans le savoir. ». "Sogno Diurno" dit le passage du rêve nocturne au rêve diurne dans un chant en boucle soutenu par un bourdon, avant "Ocre", conclusion a capella sur le presque rien qu'est toute vie, presque rien d'où surgissent cependant lumière et amour...

   Un cycle de mélodies d'une magnifique pureté sur de très beaux textes sensibles.

Paru en novembre 2023, autoproduction / 15 plages / 35 minutes environ

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Publié le 10 Décembre 2023

Zöj - Fil O Fenjoon

   Zöj est le duo formé depuis 2016 par Gelareh Pour, musicienne iranienne primée pour ses interprétations au kâmanche (vièle à pique traditionnelle, instrument à cordes frottées), qu'elle a étudié depuis l'âge de sept ans, et le musicien australien Brian O'Dwyer, à la batterie. Sur ce disque, Gelareh Pour joue aussi de la gheychak, une ancienne vièle d'Iran, et utilise sa voix.

   Tous les deux tissent une musique expérimentale interculturelle très étonnante. Le kâmanche donne l'assise mélodique, la batterie peuple l'arrière-plan d'un foisonnement hypnotique. Comment ne pas être séduit par le kâmanche, lyrique ou enflammé, d'une nostalgie sans âge ? Le premier titre, "Take pictures of fire" (Prenez des photographies du feu), est comme l'écho des vieilles croyances mazdéennes. Titre incandescent, toujours déjà en train de brûler sur l'autel hors du temps en flammèches répétitives sur un fond crissant, dont le développement souligne le caractère envoûtant du kâmanche. Une magnifique entrée, que ne dément pas la suite. "Hangman" présente un bourreau (ou un pendu...) chantant une infinie nostalgie : kâmanche et voix s'élancent vers le ciel pour un lamento d'une suavité indicible. C'est une pure merveille ! "My Empty Boat (Part 3)" déploie des échos dans une atmosphère mystérieuse, la voix évoluant dans des nuages striés et gonflés par les interventions de la batterie : titre mystique, le navire vide désignant peut-être la vacuité de notre vie. La batterie se fait plus présente dans "Hearts of Stone" (titre 4), où elle anime de ses frémissements et de ses frappes délicates les inflexions de la vièle. Toutefois, le chant de Gelareh Pour transcende le tout de sa douceur aérienne, d'une sublime transparence. On tombe à genoux devant une telle beauté !

 

   Bourdon de vièle et voix multipliée, "The God of Rainbows"( Le Dieu des Arcs-en-ciel, quel beau titre...) est un long chant de louange, d'une ferveur archangélique. La batterie ne se fait entendre que dans la seconde moitié, rêverie instrumentale superposant la batterie installée dans ses frappes bien réelles et les longues notes nostalgiques, irréelles, de la vièle. Dans "Hymn for Apollo", le kâmanche (ou la geychack, je ne saurais les départager) tisse une toile irisée de longues boucles, sur laquelle la voix vient se poser pour y onduler de manière doucement incantatoire, tandis que la batterie dresse un arrière-plan magique : absolument irrésistible, du pur soufisme musical !!

   Les deux derniers titres sont de la même veine. "Winter for Ghazal" est comme un mini oratorio pour chœur bourdonnant hypnotique et voix solo tour à tour caressante et ardente. "Study of a Bull" mobilise une batterie frémissante et la vièle plus bouillonnante que jamais dans un duo instrumental qui sait ménager des plages rêveuses, pour évoquer peut-être Mithra, figure solaire, et le sacrifice du taureau, dans un rituel particulièrement expressif, à la fin dramatique et grandiose.

   Un disque splendide à la confluence des musiques expérimentales et traditionnelles.

Paru en août 2023 chez Bleeemo Music (Melbourne, Australie)/ Parenthèses Records (Bruxelles, Belgique) / / 8 plages / 64 minutes environ

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- Zöj en concert à Melbourne

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Publié le 6 Septembre 2023

Flocks - Flocks

   Flocks est un duo atypique formé par le spécialiste des drones Werner Durand et Uli Hohmann. Tous les deux, grands connaisseurs des musiques extra-européennes, créent des instruments : Werner des vents (ur-sax, clarinette bourdonnante, neys et cors en PVC), Uli des cordes (branchées, martelées, à archet). Werner joue aussi du saxophone ténor, de la kalimba soufflée, de la harpe à bouche et des drones, et Uli des tambours sur cadre, de la kajira indienne (autre petit tambour sur cadre), du riq (instrument de percussion classique au Moyen-Orient) et de l'électronique.

Flocks - Flocks

   Leur musique est donc à la confluence des musiques traditionnelles orientales ou africaines, et des musiques expérimentales-électroniques à base de drones. On peut penser à Jon Hassell, qui, avec son jeu de trompette influencé par la musique classique indienne et les effets électroniques greffées sur elles, est justement fondateur de la "Fourth World Music".

   Le premier long titre (20 minutes), "Quicksand" (Sables mouvants), est tout à fait hypnotique, avec sa nappe de drones d'orgue sur laquelle le saxophone déchiré se tord, souffle au rythme de diverses percussions. Formidable musique de transe, quelque part entre la musique soufie et Ash Ra Tempel !

   "Convergence", un peu moins long (autour de quinze minutes), est au début plus expérimental, électronique, mêlant drones électroniques et drones de clarinette notamment. Titre vibrant, plus sombre, il joue de longues notes tenues, est parcouru de zébrures comme autant d'appels inhumains, glisse dans des graves profonds. On baigne dans le doux balancement des textures, vers la sérénité de l'abandon. Le court dernier titre (un peu plus de six minutes), "The Hunter", après une introduction calme, s'anime autour de chuintements de ney (?) et de plaintes de saxophone bouché : quel chasseur dans des plaines arides traque des bêtes apeurées ? La chasse, c'est sûr, ne finira jamais...

   Vous ne sortirez plus des sables mouvants, ni des chasses infinies...

Paru fin août 2023 chez Zéhra (Berlin, Allemagne) / 3 plages / 42 minutes environ

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   En 2017, Werner Durand avait sorti avec la chanteuse de drhupad Amelia Cuni et Uli Hohmann un disque déjà appelé Flocks... Extrait ci-dessous.

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Publié le 22 Mai 2023

Primitive Motion - Portrait of an Atmosphere

   Primitive Motion est le nom du duo de Brisbane (Australie) formé depuis 2010 par Sandra Selig (voix, claquements des mains, flûte, cymbales, mélodica, radio, saxophone, bol en verre, marbre en bambou (?), cithare, carillons éoliens, cymbale à archet) et Leighton Craig (guitare acoustique, orgue à anches, enregistrements sur le terrain [Kyoto, Japon], guitare tremolo, saxophone miniature, voix, piano, tabouret en métal, appeau, synthétiseur, carillons éoliens, mélangeur, boîte en bois...). Portrait of an Atmosphere est au moins leur neuvième album long.

   La lecture de la liste des instruments utilisés donne déjà une idée de la variété des timbres et des couleurs de cet album qui m'a d'abord séduit par les titres 4 et 5, les plus longs, et qui m'enchante maintenant en totalité. Leur disque présente une succession de rêveries flottantes, quelque part entre folk et musique expérimentale, parfois planante, doucement extatique.

   Portrait d'une atmosphère en quatre portraits et des "tranchées de temps". Une musique simple : boucles de guitare acoustique et voix aériennes pour le "Portrait I", et l'on est embarqué dans une quasi berceuse, rêveuse et langoureuse, d'une magnifique tranquillité, avec des moments de suspension au bord du vide. Puis c'est un sifflement qui se mêle à la voix, des bruits, l'orgue à anches en trémolos bourdonnants. Les cymbales, la flûte frémissante et ensorceleuse ouvrent le "Portrait II", vif et coloré, retentissant de percussions diverses. Le thème du titre précédent, à la guitare acoustique, revient sur un fond d'enregistrements de terrain. On écoute les bruits du monde, la tête vide, une cloche bat, la musique s'essaie, envahie par une radio hoquetante, l'improvisation est reine. "Portrait III", ouvert à l'orgue, est résolument à la dérive, le saxophone s'enlaçant à la voix de Sandra, le tout rythmé en sourdine, comme dans certains morceaux du groupe allemand Can. Car il y a du krautrock dans cette musique en allée, fastueuse, inventive, renaissante. « Infinis bercements du loisir embaumé » aurait commenté Charles Baudelaire. Toute la fin du titre est magique : les deux voix envolées, percussion et guitare en accompagnement minimal envoûtant, carillonnement de cymbales... Ci-dessous belle vidéo pour ce titre publiée par Room40.

   Lent égrènement brumeux de notes de piano, poussées espacées de voix, frottements percussifs, cithare, bruits divers : "Portrait IV", sommet de l'album, sorte d'extase hallucinée, aux boucles incantatoires sur un fouillis froissé de cymbales. Temps suspendu, atmosphère onirique...Bref retour de la guitare en fin de morceau, dans un dialogue répétitif avec le piano.

   "Trenches of Time" commence avec les carillons éoliens, cristallins, diaphanes, s'étoffe de synthétiseur mystérieux, de bourdons, d'appels d'appeaux (?). Comme un marais sonore grouillant d'une vie fascinante, sur lequel la voix de Sandra plane, légère, évanescente, au long d'une série d'oscillations ondoyantes parcourues de courants liquides. Très beau !

   Un disque de plus en plus captivant au fil des écoutes. Des paysages sonores comme des incantations distendues.

Paru chez A Guide to Saints Edition (pour Room40) / 5 plages / 37 minutes environ

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Publié le 10 Février 2023

Keda - Flow

   KEDA est le nom du duo constitué par la coréenne E'Joung-Ju, installée en France et directrice artistique du festival "Printemps coréen" de Nantes, et par  le musicien électronique Mathias Delplanque, auquel j'ai déjà consacré plusieurs articles, dont celui-ci (avant de le perdre un peu de vue dans l'actualité foisonnante...). La musicienne coréenne joue du geomungo, une cithare dite "grue noire" traditionnelle à six cordes. Flow, leur troisième disque chez Parenthèses Records, est la bande-son d'un spectacle de danse contemporaine de la compagnie suisse Linga. Ce spectacle est inspiré par les mouvements de groupe incroyables de certains animaux, comme les poissons en bancs, les oiseux en nuées, les insectes en essaims, qui effectuent à la faveur de ces déplacements impeccablement coordonnés des ballets ondoyants d'une grâce stupéfiante. Il se trouve que j'ai assisté, voici une semaine, à un soleil noir (c'est l'un des noms que l'on donne à ces formations mouvantes) de dizaines (centaines ?) de milliers d'étourneaux-sansonnets. J'étais fasciné, émerveillé par le spectacle offert par la nature. Je comprends d'autant mieux le projet de la compagnie de danse !

E'Joung-Ju au geomungo / E'Joung-Ju et Mathias Delplanque
E'Joung-Ju au geomungo / E'Joung-Ju et Mathias Delplanque

E'Joung-Ju au geomungo / E'Joung-Ju et Mathias Delplanque

   Le disque, un peu court, peut s'apprécier indépendamment du spectacle (je n'ai vu que les oiseaux !). La musique est prenante, très mystérieuse dans sa première partie. On sent un frémissement, comme l'approche du groupe d'animaux. La cithare, méditative, griffe la toile sombre, grésillante. Avec la deuxième partie, la nuée s'approche, la musique gronde sourdement, zébrée de lents coups d'archets sur la cithare. L'électronique ondoyante des drones enveloppe le geomungo de plus en plus déchaîné, dans un puissant crescendo d'ambiante incandescente. Superbe morceau, suivi d'un solo de la cithare en guise de troisième partie, ce qui permet de découvrir cet instrument étonnant, joué en un plectre. La dernière partie nous entraîne dans l'espace (ou dans des ondes) pour une danse hypnotique. L'électronique vibre, vrombit en toile de fond, crée des nuages de particules, la cithare-geomungo se contorsionne, frappe, on dirait presque qu'elle va parler dans le chuintement des courants mouvants, le balancement rythmé d'une frénésie sacrée.

   Une belle rencontre entre un instrument millénaire et l'électronique la plus contemporaine !

Paru en décembre 2022 chez Parenthèses Records / 4 plages / 26 minutes environ

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Publié le 15 Novembre 2022

Erlend Apneseth - Nova

   Du folk...contemporain et expérimental !

   Erlend Apneseth est l'un des joueurs de violon Hardanger les plus renommés de Norvège. Nova est son premier disque solo depuis neuf ans. Qu'est-ce que le violon Hardanger ? Inspiré du violon baroque, le premier modèle (les sites ne sont pas d'accord à ce sujet...), œuvre de Jonsen Jaasted, date de 1651 et fut fabriqué dans la ville de Hardanger (Norvège), dont il garde le nom. C'est l'instrument du folklore de l'Ouest de la Norvège. Très joliment orné, (voir photographie), il se caractérise par la vibration par sympathie des cordes sous-jacentes aux cordes mélodiques.

Source : instruments du monde.fr

Source : instruments du monde.fr

   Regardez la couverture : au centre du fjord ou du lac flambe un bûcher. J'y vois flamber le violon Hardanger dans la pureté d'un milieu sauvage, d'une atmosphère sacrée... 

Je rends peu compte des disques de folk, parce que davantage orienté pour ce blog vers les musiques contemporaines et que je ne peux tout écouter, mais je suis sensible à la beauté de certains instruments traditionnels, et surtout à la manière dont certains musiciens dépassent la tradition, font de leur instrument un médium intemporel. Je pense par exemple à Josef van Wissem avec son luth, au trio Slagr, dans lequel on trouve d'ailleurs déjà un violon Hardanger, à Stéphane Mauchand pour ses cornemuses. En temps normal, le violon Hardanger accompagne chants et danses des villages, mais est utilisé aussi comme instrument solo. Erlend Apneseth, après une longue parenthèse dans l'univers électro-acoustique et de nombreuses récompenses dans le domaine des musiques improvisées, du jazz ou de la musique de chambre, célèbre les qualités acoustiques de son instrument (qu'il n'a cessé de pratiquer même pendant cette période), dont il explore ici les possibilités sonores de manière très personnelle. Les propos qui suivent éclairent le titre et la tonalité de l'album : « « Pour moi, l'une des choses les plus fascinantes à propos de l'instrument est sa capacité à remplir toute une pièce de son tout seul.(...) C'est un titre qui couvre les différents aspects de l'album. Le son de la salle donne à l'ensemble un caractère presque cosmique, une sensation d'être en lévitation ou dans une autre sphère. Pour moi, c'est avant tout un symbole de l'être humain. En Chine, ils les appelaient des étoiles invitées : de petites lumières nouvellement apparues dans le ciel nocturne, visibles pendant une courte période, puis revenant à leur forme originale. De plus, d'où je viens, "nova" est le terme désignant un sommet de montagne, ou les coins qui relient la maison en bois dans laquelle je vis. »

   Le premier titre, hommage à la beauté des mélodies folkloriques, explore le champ harmonique par des glissades, des successions rapides dans les aigus et quelques médiums. On n'est pas très loin de l'impression produite par certaines cornemuses. C'est une danse vers les étoiles, pleine de belles résonances. "Fall", le second titre, est tourné vers le potentiel dramatique de l'instrument, percussif ou gratté comme une guitare, perdu dans l'espace immense, tandis que "Skuggespel" (Théâtre d'ombre ?), le suivant, qui revient aux cordes frottées, a des allures chamaniques, ne démarrant qu'après des bruissements d'ombres et d'ailes, comme si nous étions dans une caverne. Le violon frémit et chante dans une transe désespérée. 

   "Framand" (Étranger) est une courte évocation écorchée tout en pizzicati ponctuée d'explosions percussives. Suit une pièce plus nettement folk d'esprit, "Speglingar "(Reflets), mais traitée comme une étude de résonances. Si "Bestemor Bremen" sonne plus nostalgique, cette évocation d'une noce villageoise pour une grand-mère, est décantée jusqu'à n'être plus qu'un bref souvenir. "Palmyra" s'évade vers des espaces lointains orientaux, avec son violon langoureux. La brièveté des pièces coupe court toutefois le plus souvent à toute nostalgie, faisant de chacune d'elle un condensé de tradition dépaysé vers ses propriétés résonantes et projeté dans l'intemporel. Ainsi "Tit eit Astrud-bilete" hésite entre la plainte et l'hymne, réduit à quelques phrases espacées.

   "Gravsong" (Chant funèbre), troué de silences, est dépouillé de tout excès lamentatoire, ramené à une sobre méditation mystérieuse, avec une dernière partie magnifique de froissements frémissants. Le disque se termine sur "Ettertid" (Postérité), titre le plus étrange, râle des esprits disparus : à sa manière épurée, un manifeste des potentialités expressives du violon Hardanger, ce violon pleinement d'aujourd'hui, passé avec succès à la postérité grâce au talent d'Erlend Apneseth.

   Je regrette un peu l'extrême brièveté du disque et de certains titres, même si je comprends l'intention du compositeur d'aller à l'essentiel, sa volonté de débarrasser l'instrument d'une gangue sentimentale passéiste. Le développement de certains thèmes ou motifs aurait pu mieux encore montrer la modernité de l'instrument. Ne boudons pas notre plaisir, ce disque très pur, d'un expressionnisme si intériorisé, illumine le silence agrandi de ses belles résonances.

Paru fin août 2022 chez Hubro / 10 plages / 28 minutes environ

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