Chronique des musiques singulières : contemporaines, électroniques, expérimentales, du monde parfois. Entre actualité et inactualité, prendre le temps des musiques différentes, non-formatées...
Flocks est un duo atypique formé par le spécialiste des drones Werner Durand et Uli Hohmann. Tous les deux, grands connaisseurs des musiques extra-européennes, créent des instruments : Werner des vents (ur-sax, clarinette bourdonnante, neys et cors en PVC), Uli des cordes (branchées, martelées, à archet). Werner joue aussi du saxophone ténor, de la kalimba soufflée, de la harpe à bouche et des drones, et Uli des tambours sur cadre, de la kajira indienne (autre petit tambour sur cadre), du riq (instrument de percussion classique au Moyen-Orient) et de l'électronique.
Leur musique est donc à la confluence des musiques traditionnelles orientales ou africaines, et des musiques expérimentales-électroniques à base de drones. On peut penser à Jon Hassell, qui, avec son jeu de trompette influencé par la musique classique indienne et les effets électroniques greffées sur elles, est justement fondateur de la "Fourth World Music".
Le premier long titre (20 minutes), "Quicksand" (Sables mouvants), est tout à fait hypnotique, avec sa nappe de drones d'orgue sur laquelle le saxophone déchiré se tord, souffle au rythme de diverses percussions. Formidable musique de transe, quelque part entre la musique soufie et Ash Ra Tempel !
"Convergence", un peu moins long (autour de quinze minutes), est au début plus expérimental, électronique, mêlant drones électroniques et drones de clarinette notamment. Titre vibrant, plus sombre, il joue de longues notes tenues, est parcouru de zébrures comme autant d'appels inhumains, glisse dans des graves profonds. On baigne dans le doux balancement des textures, vers la sérénité de l'abandon. Le court dernier titre (un peu plus de six minutes), "The Hunter", après une introduction calme, s'anime autour de chuintements de ney (?) et de plaintes de saxophone bouché : quel chasseur dans des plaines arides traque des bêtes apeurées ? La chasse, c'est sûr, ne finira jamais...
Vous ne sortirez plus des sables mouvants, ni des chasses infinies...
Paru fin août 2023 chez Zéhra (Berlin, Allemagne) / 3 plages / 42 minutes environ
Pour aller plus loin
- album en écoute et en vente sur bandcamp :
En 2017, Werner Durand avait sorti avec la chanteuse de drhupad Amelia Cuni et Uli Hohmann un disque déjà appelé Flocks... Extrait ci-dessous.
Primitive Motion est le nom du duo de Brisbane (Australie) formé depuis 2010 par Sandra Selig (voix, claquements des mains, flûte, cymbales, mélodica, radio, saxophone, bol en verre, marbre en bambou (?), cithare, carillons éoliens, cymbale à archet) et Leighton Craig (guitare acoustique, orgue à anches, enregistrements sur le terrain [Kyoto, Japon], guitare tremolo, saxophone miniature, voix, piano, tabouret en métal, appeau, synthétiseur, carillons éoliens, mélangeur, boîte en bois...). Portrait of an Atmosphere est au moins leur neuvième album long.
La lecture de la liste des instruments utilisés donne déjà une idée de la variété des timbres et des couleurs de cet album qui m'a d'abord séduit par les titres 4 et 5, les plus longs, et qui m'enchante maintenant en totalité. Leur disque présente une succession de rêveries flottantes, quelque part entre folk et musique expérimentale, parfois planante, doucement extatique.
Portrait d'une atmosphère en quatre portraits et des "tranchées de temps". Une musique simple : boucles de guitare acoustique et voix aériennes pour le "Portrait I", et l'on est embarqué dans une quasi berceuse, rêveuse et langoureuse, d'une magnifique tranquillité, avec des moments de suspension au bord du vide. Puis c'est un sifflement qui se mêle à la voix, des bruits, l'orgue à anches en trémolos bourdonnants. Les cymbales, la flûte frémissante et ensorceleuse ouvrent le "Portrait II", vif et coloré, retentissant de percussions diverses. Le thème du titre précédent, à la guitare acoustique, revient sur un fond d'enregistrements de terrain. On écoute les bruits du monde, la tête vide, une cloche bat, la musique s'essaie, envahie par une radio hoquetante, l'improvisation est reine. "Portrait III", ouvert à l'orgue, est résolument à la dérive, le saxophone s'enlaçant à la voix de Sandra, le tout rythmé en sourdine, comme dans certains morceaux du groupe allemand Can. Car il y a du krautrock dans cette musique en allée, fastueuse, inventive, renaissante. « Infinis bercements du loisir embaumé » aurait commenté Charles Baudelaire. Toute la fin du titre est magique : les deux voix envolées, percussion et guitare en accompagnement minimal envoûtant, carillonnement de cymbales... Ci-dessous belle vidéo pour ce titre publiée par Room40.
Lent égrènement brumeux de notes de piano, poussées espacées de voix, frottements percussifs, cithare, bruits divers : "Portrait IV", sommet de l'album, sorte d'extase hallucinée, aux boucles incantatoires sur un fouillis froissé de cymbales. Temps suspendu, atmosphère onirique...Bref retour de la guitare en fin de morceau, dans un dialogue répétitif avec le piano.
"Trenches of Time" commence avec les carillons éoliens, cristallins, diaphanes, s'étoffe de synthétiseur mystérieux, de bourdons, d'appels d'appeaux (?). Comme un marais sonore grouillant d'une vie fascinante, sur lequel la voix de Sandra plane, légère, évanescente, au long d'une série d'oscillations ondoyantes parcourues de courants liquides. Très beau !
Un disque de plus en plus captivant au fil des écoutes. Des paysages sonores comme des incantations distendues.
Paru chez A Guide to Saints Edition (pour Room40) / 5 plages / 37 minutes environ
KEDA est le nom du duo constitué par la coréenne E'Joung-Ju, installée en France et directrice artistique du festival "Printemps coréen" de Nantes, et par le musicien électronique Mathias Delplanque, auquel j'ai déjà consacré plusieurs articles, dont celui-ci (avant de le perdre un peu de vue dans l'actualité foisonnante...). La musicienne coréenne joue du geomungo, une cithare dite "grue noire" traditionnelle à six cordes. Flow, leur troisième disque chez Parenthèses Records, est la bande-son d'un spectacle de danse contemporaine de la compagnie suisse Linga. Ce spectacle est inspiré par les mouvements de groupe incroyables de certains animaux, comme les poissons en bancs, les oiseux en nuées, les insectes en essaims, qui effectuent à la faveur de ces déplacements impeccablement coordonnés des ballets ondoyants d'une grâce stupéfiante. Il se trouve que j'ai assisté, voici une semaine, à un soleil noir (c'est l'un des noms que l'on donne à ces formations mouvantes) de dizaines (centaines ?) de milliers d'étourneaux-sansonnets. J'étais fasciné, émerveillé par le spectacle offert par la nature. Je comprends d'autant mieux le projet de la compagnie de danse !
E'Joung-Ju au geomungo / E'Joung-Ju et Mathias Delplanque
Le disque, un peu court, peut s'apprécier indépendamment du spectacle (je n'ai vu que les oiseaux !). La musique est prenante, très mystérieuse dans sa première partie. On sent un frémissement, comme l'approche du groupe d'animaux. La cithare, méditative, griffe la toile sombre, grésillante. Avec la deuxième partie, la nuée s'approche, la musique gronde sourdement, zébrée de lents coups d'archets sur la cithare. L'électronique ondoyante des drones enveloppe le geomungo de plus en plus déchaîné, dans un puissant crescendo d'ambiante incandescente. Superbe morceau, suivi d'un solo de la cithare en guise de troisième partie, ce qui permet de découvrir cet instrument étonnant, joué en un plectre. La dernière partie nous entraîne dans l'espace (ou dans des ondes) pour une danse hypnotique. L'électronique vibre, vrombit en toile de fond, crée des nuages de particules, la cithare-geomungo se contorsionne, frappe, on dirait presque qu'elle va parler dans le chuintement des courants mouvants, le balancement rythmé d'une frénésie sacrée.
Une belle rencontre entre un instrument millénaire et l'électronique la plus contemporaine !
Paru en décembre 2022 chez Parenthèses Records / 4 plages / 26 minutes environ
Erlend Apneseth est l'un des joueurs de violon Hardanger les plus renommés de Norvège. Nova est son premier disque solo depuis neuf ans. Qu'est-ce que le violon Hardanger ? Inspiré du violon baroque, le premier modèle (les sites ne sont pas d'accord à ce sujet...), œuvre de Jonsen Jaasted, date de 1651 et fut fabriqué dans la ville de Hardanger (Norvège), dont il garde le nom. C'est l'instrument du folklore de l'Ouest de la Norvège. Très joliment orné, (voir photographie), il se caractérise par la vibration par sympathie des cordes sous-jacentes aux cordes mélodiques.
Source : instruments du monde.fr
Regardez la couverture : au centre du fjord ou du lac flambe un bûcher. J'y vois flamber le violon Hardanger dans la pureté d'un milieu sauvage, d'une atmosphère sacrée...
Je rends peu compte des disques de folk, parce que davantage orienté pour ce blog vers les musiques contemporaines et que je ne peux tout écouter, mais je suis sensible à la beauté de certains instruments traditionnels, et surtout à la manière dont certains musiciens dépassent la tradition, font de leur instrument un médium intemporel. Je pense par exemple à Josef van Wissem avec son luth, au trio Slagr, dans lequel on trouve d'ailleurs déjà un violon Hardanger, à Stéphane Mauchand pour ses cornemuses. En temps normal, le violon Hardanger accompagne chants et danses des villages, mais est utilisé aussi comme instrument solo. Erlend Apneseth, après une longue parenthèse dans l'univers électro-acoustique et de nombreuses récompenses dans le domaine des musiques improvisées, du jazz ou de la musique de chambre, célèbre les qualités acoustiques de son instrument (qu'il n'a cessé de pratiquer même pendant cette période), dont il explore ici les possibilités sonores de manière très personnelle. Les propos qui suivent éclairent le titre et la tonalité de l'album : « « Pour moi, l'une des choses les plus fascinantes à propos de l'instrument est sa capacité à remplir toute une pièce de son tout seul.(...) C'est un titre qui couvre les différents aspects de l'album. Le son de la salle donne à l'ensemble un caractère presque cosmique, une sensation d'être en lévitation ou dans une autre sphère. Pour moi, c'est avant tout un symbole de l'être humain. En Chine, ils les appelaient des étoiles invitées : de petites lumières nouvellement apparues dans le ciel nocturne, visibles pendant une courte période, puis revenant à leur forme originale. De plus, d'où je viens, "nova" est le terme désignant un sommet de montagne, ou les coins qui relient la maison en bois dans laquelle je vis. »
Le premier titre, hommage à la beauté des mélodies folkloriques, explore le champ harmonique par des glissades, des successions rapides dans les aigus et quelques médiums. On n'est pas très loin de l'impression produite par certaines cornemuses. C'est une danse vers les étoiles, pleine de belles résonances. "Fall", le second titre, est tourné vers le potentiel dramatique de l'instrument, percussif ou gratté comme une guitare, perdu dans l'espace immense, tandis que "Skuggespel" (Théâtre d'ombre ?), le suivant, qui revient aux cordes frottées, a des allures chamaniques, ne démarrant qu'après des bruissements d'ombres et d'ailes, comme si nous étions dans une caverne. Le violon frémit et chante dans une transe désespérée.
"Framand" (Étranger) est une courte évocation écorchée tout en pizzicati ponctuée d'explosions percussives. Suit une pièce plus nettement folk d'esprit, "Speglingar "(Reflets), mais traitée comme une étude de résonances. Si "Bestemor Bremen" sonne plus nostalgique, cette évocation d'une noce villageoise pour une grand-mère, est décantée jusqu'à n'être plus qu'un bref souvenir. "Palmyra" s'évade vers des espaces lointains orientaux, avec son violon langoureux. La brièveté des pièces coupe court toutefois le plus souvent à toute nostalgie, faisant de chacune d'elle un condensé de tradition dépaysé vers ses propriétés résonantes et projeté dans l'intemporel. Ainsi "Tit eit Astrud-bilete" hésite entre la plainte et l'hymne, réduit à quelques phrases espacées.
"Gravsong" (Chant funèbre), troué de silences, est dépouillé de tout excès lamentatoire, ramené à une sobre méditation mystérieuse, avec une dernière partie magnifique de froissements frémissants. Le disque se termine sur "Ettertid" (Postérité), titre le plus étrange, râle des esprits disparus : à sa manière épurée, un manifeste des potentialités expressives du violon Hardanger, ce violon pleinement d'aujourd'hui, passé avec succès à la postérité grâce au talent d'Erlend Apneseth.
Je regrette un peu l'extrême brièveté du disque et de certains titres, même si je comprends l'intention du compositeur d'aller à l'essentiel, sa volonté de débarrasser l'instrument d'une gangue sentimentale passéiste. Le développement de certains thèmes ou motifs aurait pu mieux encore montrer la modernité de l'instrument. Ne boudons pas notre plaisir, ce disque très pur, d'un expressionnisme si intériorisé, illumine le silence agrandi de ses belles résonances.
Paru fin août 2022 chez Hubro / 10 plages / 28 minutes environ
Considéré par le compositeur américain Lou Harrison comme « l'un des plus grands mélodistes du XXe siècle », Alan H. Chakmakjian, né en 1911 à Somerville (Massachusetts), fils d'une Écossaise et d'un Arménien né en Turquie, est l'auteur d'une œuvre prolifique saluée aussi bien par Serge Rachmaninov, Philip Glass ou Ravi Shankar. Surnommé le "Sibélius américain", le jeune compositeur abandonne son nom jugé trop difficile pour celui d'Hovhaness. La musique d'Alan Hovhaness (1911 - 2000) est marquée à la fois par un certain attachement à la tonalité et un goût pour les musiques extra-orientales. À peu près inconnu en France, je le découvre d'ailleurs à l'occasion de ce nouvel enregistrement du pianiste français François Mardorissian, qui partage avec lui une plus ou moins lointaine origine arménienne. Hasard faussement étonnant, ce dernier a justement enregistré avant lui l'intégrale des Études pour pianode... Philip Glass ! Sans doute ce dernier acquiescerait-il à la déclaration d'intention d'Hovhaness :
« Mon but est de créer de la musique, non pas pour les snobs, mais pour tout le monde, une musique qui soit belle et réconfortante. tenter ce que les anciens peintres chinois appelaient "résonance spirituelle" dans la mélodie et le son. »
Il fallait un certain courage pour tenir de tels propos quand les avant-gardes se retranchaient de plus en plus dans un élitisme souvent méprisant. Une musique populaire, pensez donc ! Accessible, c'est un comble ! Et belle, par-dessus le marché !
Sur un catalogue qui compte 434 numéros officiels d'opus, le disque rassemble vingt pièces allant de "Mystic Flute", opus 22 de 1930 à la "Consolation" 'opus 419 de 1989 (il n'y a pas de numéro d'opus pour la suite sur des airs grecs), sans suivre un ordre chronologique strict, la "Consolation" n'étant que le titre treize de l'album. Le précieux livret comporte des notes claires et détaillées sur chaque titre. Le programme, bien pensé, permet de découvrir les différentes facettes de ce compositeur attachant, dont l'œuvre concilie tradition et modernité, universalité et singularité.
François Mardirossian a choisi un ordre qui présente un double intérêt. Il s'agit d'abord de ménager et séduire l'auditeur, en faisant se suivre des compositions contrastées pour l'oreille : ainsi à l'atmosphère orientale de la première, "Mystic Flute", rapide et enjouée, succède la gravité de la seconde, "Pastoral N°1", puis la relative virtuosité lyrique de la "Suite pour piano" en trois mouvements, la joie exubérante de la "Dance Ghazal op.37a", l'étrange et presque farouche "Achtamar", et l'on pourrait poursuivre jusqu'à la fin du disque. Il s'agit aussi, je crois, de montrer la profonde unité de cette œuvre qui ne rentre jamais tout à fait dans les horizons d'attente attachés aux titres.
Si "Mystic flute"- composée à l'âge de quatorze ans !, peut sembler aujourd'hui une ritournelle orientale caractéristique, elle s'échappe parfois en arpèges passionnés. La composition "Pastoral N°1" déroute davantage, avec son maillet de marimba faisant gronder les graves : voici une très étrange pastorale, méditation d'allure contemporaine ! La "Suite pour piano op.96" commence dans sa première partie "Doloroso" comme un morceau romantique, tourmenté, à la curieuse coda introspective, comme cassée ; la deuxième partie "Jhala Invocation" a le frémissement qu'on attend d'une invocation, mais aspirée par les graves, elle sombre dans sa partie centrale avant de retrouver la mélodie initiale ; quant au "Mysterious Temple", on est plus du côté de Debussy, dans un impressionnisme très libre et profond qui me fait aussi penser aux Heures persanes de Charles Koechlin. La "Dance Ghazal op. 37a", petit ouragan de joie, dont le commentaire du pianiste nous apprend qu'il s'agit d'une "rescapée" d'avant-guerre, commence par quelques mesures rêveuses avant de s'accélérer, et ne se contente pas de répéter sa mélodie, car elle cabriole dans les bas-côtés. Et que dire de "Achtamar op. 64", inspirée du folklore arménien et de ses instruments traditionnels qu'elle voudrait imiter ? La voilà proche des dissonances, avec de petits à-plats graves, puis décharnée dans sa deuxième partie, virevoltante et quasi insolente...
Avec "Two Ghazals op.36", une composition de 1933 révisée en 1966 qui me touche énormément, on atteint l'un des sommets du disque. Le ghazal est d'abord en Perse un poème d'amour, souvent mystique comme dans Le Divan de Hafez de Chiraz (vers 1325 - 1389-90). L'étonnant, l'émouvant, ici, est la juxtaposition entre une première partie d'un lyrisme frémissant, élégiaque, et une seconde complètement ailleurs, dissonante, plombée par des graves impressionnants, d'une incroyable modernité, avant la reprise de la mélodie initiale, magnifiée par des variations mélodiques et une coda méditative de toute beauté. La sonate "Cougar Mountain op.390, en quatre mouvements, d'un lyrisme rêveur dans son premier mouvement très romantique, se libère de tout carcan dans le second, qui pourrait annoncer certaines pièces de Philip Glass : c'est exquis, tâtonnant, interrogatif, sur le bord du vide. Le troisième mouvement, élégiaque, est d'une lenteur doucement pétrifiante. Quant au quatrième, il bondit, jaillit, caracole, folle danse un peu orientale, puis se vaporise dans une extase diffuse, avant de revenir à sa folie antérieure.
Après la courte "Consolation op.419" de 1989, pièce la plus récente du disque de forme A/B/A/B, une méditation entourée d'ailes arpégées, terminée par le retour à un calme dépouillé, la suite sur des airs grecs (Suite on Greek Tunes), si elle témoigne de l'inspiration folklorique du compositeur, montre aussi qu'Hovhaness se plaît à surprendre par une inventivité, une fantaisie débridées. La mélodie de mariage glisse dans des pas étranges, celle des vendanges semble claudiquer, un peu ivre peut-être. La Dance in Seven Tala est enfin furieusement grotesque, parodique, dans sa première partie, avant de partir en curieuses harmonies.
Suivent une délicieuse pièce d'amour, composée en l'honneur de sa dernière épouse, où s'inscrit en filigrane le souvenir d'une Arménie perdue, et une berceuse d'une bouleversante douceur. Le disque s'achève avec les "Macedonian Mountain Dance op. 144 & 144b", deux danses énergiques typiquement balkaniques dans leur rythme échevelé, mais aussi d'une sidérante liberté, juxtaposant passages rapides et moments quasi élégiaques.
L'interprétation de François Mardirossian, à la fois attentive au moindre détail et lumineuse, sur ce bel Opus 102 du facteur Stephen Paulello, sert la merveilleuse et bienfaisante limpidité de ces musiques d'une intemporelle et fascinante beauté.
Paraît le 10 septembre 2022 chez Ad Vitam Records / 20 plages / 60 minutes environ
Addendum
Dès mes premiers contacts avec le disque et en voyant les titres, j'ai pensé à un autre musicien d'origine en partie arménienne, Georges Ivanovitch Gurdjieff (1866 ou 72 ou 77, mort à Paris en 1949), né à Alexandropol, dans une Arménie alors partie de l'Empire russe, dont le père était grec, et la mère arménienne. De ses voyages, réels ou mythiques, il rapporta un corpus impressionnant de musiques inconnues, d'airs collectés dans de nombreux pays. Outre la Grèce et l'Arménie, il faudrait mentionner le Tibet, la Turquie ou plutôt l'Empire ottoman, l'Inde, le Kurdistan. Il jouait un thème sur une sorte d'harmonium, et pendant des années Thomas de Hartmann (1884 - 1956), musicien russe de formation classique, compositeur et pianiste, a transcrit, adapté et harmonisé ces thèmes. Le pianiste français Alain Kremski (1940 - 2018), ayant trouvé des partitions de De Hartmann, a enregistré l'intégralité de la musique disponible de Gurdjieff dans une anthologie monumentale en douze volumes, d'abord chez Auvidis /Valois en six volumes, puis chez Naïve en douze cds. Ce qu'il dit des musiques de Gurdjieff, il me semble que l'on pourrait l'appliquer à celles d'Hovhaness :
« Ces musiques belles, limpides, d'une grande simplicité intérieure, ont quelque chose d'indéfinissable, de spécial... Avec elles, nous commençons à voyager dans des pays inconnus et pourtant étrangement familiers. Un sentiment d'une grande pureté se dégage de ces musiques. Peut-être, à travers l'ordre parfois inhabituel des sons, s'expriment des lois qui nous touchent, nous éveillent : ces musiques ont ce pouvoir, indéniable, de nous ramener à nous-mêmes. »
À noter que François Mardirossian a également interprété la musique de Gurdjieff... cela ne va-t-il pas de soi ? !
D'emblée, j'ai été sous le charme, envoûté par l'entrée déchirante de l'album. Sur des vers du poète irlandais William Butler Yeats,melodica et chœurs, et la voix murmurante à la limite de l'indistinction. Une émotion extraordinaire, le texte repris ensuite distinctement par la voix caressante et sombre, comme une litanie:
Come away, O human child!
To the waters and the wild
With a faery, hand in hand,
For the world's more full of weeping than you can understand.
Pars, ô enfant humain,
Vers les eaux et la nature
Avec une fée, main dans la main,
Car le monde est plus rempli de pleurs que tu ne peux le comprendre
Their Invisible Hands est le quatrième album en trois ans de Clara Engel, canadienne de Toronto, auteure, compositrice et chanteuse. Un long album de soixante-douze minutes pour treize titres, au long duquel Clara Engel utilise le melodica (harmonica à clavier), du chromodica (variante de l'harmonica), une guitare boîte à cigare (vous avez bien lu, cet instrument existe !), de la talharpa (lyre à quatre cordes à archet jouée dans le nord de l'Europe), une shruti box ou surpeti (sorte d'harmonium indien sans clavier), du tambour à langue en acier (tongue drum), et des percussions trouvées : un instrumentarium peu commun ! Dès le second titre, "Dead Tree March", on entend le parti que tire Clara de ses instruments : marche hypnotique sur un tapis de boucles de guitare boîte à cigare, de percussion sèche, avec le chant de la rauque talharpa . Morceau incroyable, d'un folk intemporel captivant. "Golden egg" a la grâce d'une ballade illuminée, sur des paroles imprégnées d'une atmosphère de légende où il est question de boire la lumière d'un œuf d'or dans le ciel qui jamais ne s'envole et jamais ne meurt. Chaque chanson impose une mélodie, son atmosphère intense entre ombre et lumière. Le très beau "Murmuration" poursuit d'ailleurs une sorte de quête mystique de la lumière : « Viens inonder mon esprit / rayon de soleil capricieux / plongé dans l'ombre / nuit ton huître chaude / et peu profondbassin // étoilé vairons d'argent / ravissement gelé / école d'échos // le vide et l'océan / laissent tomber leur ancre / la lumière vous déplacera / suivez-la juste après //pas de secret / pas de bénédictions /pas de mensonges / tout n'est que souffle et fuite / tout est fleur et rouille ».
L'album alterne, parfois groupés par deux, chansons et instrumentaux. Ceux-ci sont d'une envoûtante noirceur étoilée de lumières, comme "Gingko Blues", entre drones, guitare, shruti box. Ils prennent une forme litanique, comme s'ils étaient les éléments d'un rituel immémorial. Le dépouillé "Cryptid Bop", surtout percussif dans les premières minutes, voit émerger un curieux chantonnement dont on ne sait plus s'il est vocalique ou instrumental. "Rowing Home Through a Sea of Golden Leaves" n'est qu'un balancement d'une lente somptuosité : on imagine la mer couverte d'une épaisse brume de feuilles d'or, le mouvement des rames, Ulysse rentrant épuisé à une Ithaque nordique sur les rives desquelles attendent les loups... La dimension incantatoire de ce folk me fait penser à la musique de l'anglais Richard Skelton, dont les compositions sont des poèmes sombres aux éléments.
Toutes les chansons sont en accord avec la couverture en noir et blanc. On est dans la mémoire d'un monde ancien qui interroge le ciel et les ténèbres, au seuil des légendes et de l'invisible : "I Drink The Rain" , "High Alien Priest", "Magic Beans", "Glass Montain" dessinent un monde étrange, dont le charme pénétrant nous poursuit longtemps. C'est la deuxième fois que j'écris « charme », que j'emploie dans son sens étymologique de « formule incantatoire » ou de « puissance magique ». Dès que j'ai entendu Clara Engel, je n'ai pas pu ne pas penser à une autre prêtresse, Carla Bozulich, que j'appelais la « sibylle foudroyée de l'ère crépusculaire ». Il y a le même feu enfoui dans la voix, ce crépuscule des surgissements. Le grand prêtre extraterrestre ne dit-il pas : « give me the salve /
and I'll put away my poison dart
drive through cities and ghost towns
find your way back to the stars » ?
"Magic Beans" bondit légèrement sous la frappe du tambour à langue : chanson aérienne pour balayer « all this earthly chatter (tout ce bavardage terrestre) » en plantant des haricots magiques et en se laissant aller aux sorts, aux os croisés. Puis c'est une autre chanson à donner le frisson de la beauté, "Glass Mountain", boucles élégiaques de guitare étincelante et sur la fin la talharpa frémissante d'ombres frottées :
«here's no place like nowhere
and nobody knows
how it ends and what will come after so tell me a story I already know
but lit from a different direction
days wash away like waves in the sand the dead clap their invisible hands
and laugh
glass mountain
no heat and no cold
no fingers of trees
no fires or roads
no daredevils splayed at your feet
and the sun doesn't weep on your shoulder »
(il n'y a pas d'endroit comme nulle part / et personne ne sait / comment ça se termine et ce qui viendra après / alors raconte-moi une histoire que je connais déjà / mais éclairée d'une direction différente // les jours disparaissent comme les vagues dans le sable / les morts battent leurs mains invisibles / et rient// montagne de verre /pas de chaleur et pas de froid / pas un bout d'arbre /pas de feux ni de routes / pas de casse-cou à vos pieds / et le soleil ne pleure pas sur ton épaule)
Au passage, on aura reconnu le fragment pris comme titre de l'album. La suite s'enfonce dans l'insomnie de "The Party is Over", blues épuré hypnotique, invitation à « (s)'allonger dans la forêt que la mousse pousse sur (nous) / let me lie in the forest / moss grow over me ». Reste le ronflement des diables pendant que la pluie tombe, tombe enfin, à verse, apothéose pour harmonium, talharpa, drones et chœurs indistincts qui fait écho au premier titre, et la voix d'outre-tombe de Clara, caresse sombre.
[ Traductions sous réserve...]
Attention, cet album possède un charme si puissant que vous serez tenté de l'écouter en boucle, d'oublier le reste du monde ! Du folk hanté, intemporel, mystique et somptueux comme les draperies trouées des rêves qui veulent retrouver le chemin des étoiles.
Paru le 25 avril 2022 (autoproduit) / 13 plages / 72 minutes environ
Sixième album du trio norvégien Slagr, Linde est un album simple, qui repose d'un monde surchargé d'informations, de technologies, de bruits. Pas de logiciel ni d'électronique ici. Trois musiciens amoureux de leur(s) instrument(s) : Anne Hytta au violon Hardanger (variante norvégienne du violon, présentant en plus des quatre cordes habituelles, quatre ou cinq cordes sous-jacentes pour la résonance) ; Katrine Schiøtt au violoncelle ; Amund Sjølie Sveen au vibraphone et aux verres accordés. Huit titres paisibles, harmonieux, sensibles, à l'image de la signification du nom du trio, "slagr" signifiant "air" ou "mélodie". Les compositions prennent leur temps, égrènent des ritournelles intemporelles, certaines venues du folklore, donnant à l'auditeur des moments sereins de contemplation.
Le premier titre, "Glimmerskyer" signifierait "nuages de mica". Sur une trame répétitive de vibraphone et de verres accordés, le trio propose une musique folk contemporaine de très belle allure. Musique doucement envoûtante, colorée par un violoncelle langoureux et un violon... micassé ! Un air qu'on n'oublie pas, qui s'insinue jusqu'à l'âme. Suit "Tåke" ("Brouillard") : violon brumeux, violoncelle jouant avec retenue un air traditionnel, puis les verres accordés et leurs à-plats résonnants réveillent le violon qui s'envole brièvement avant une coda alanguie. "Søvniøs" ("Endormi") revient à une trame obsédante au vibraphone, rythmée par des frappements d'archets. Le violoncelle dans les graves explore les alentours du sommeil, il apaise toutes les craintes. Le temps peut passer, il n'est plus que douceur, joie mélodique pure. Le titre quatre, "Etterglød" ("Rémanence"), ressemble à une berceuse cristalline sur fond de cordes tremblées. Presque mièvre ? Presque, oui, au bord de l'inconscience, avec deux dernières minutes si délicates qu'ils sont pardonnés ! "Kime" joue avec de frêles résonances au bord du silence : titre magique, en apesanteur. Et "Legende" qui le suit tisse une toile élégante, aux ajours vibrants. L'harmonie, ce mot a un sens chez eux, chez ces artisans du beau son. C'est une veillée au coin du feu, l'heure de s'abandonner à une heureuse mélancolie. Des farfadets réveillent des sons sur "Linde" : verres frottés frétillants, cordes rêveuses... Une courte berceuse pour finir, c'est le sens du huitième titre, "Voggesang" : un brin élégiaque, mais discrète bien sûr, pour endormir petits et grands.
De la musique pour adoucir les mœurs en ces temps barbares, comme cela fait du bien ! Sans grande théorie, pour le plaisir de (ré)sonner ensemble.
Paru en mars 2022 chez Hubro Music / 8 plages / 40 minutes environ
C'est en septembre 2007 que je découvrais la musique de Stéphane Mauchand, un des deux membres de Naïal, dont le disqueLucioles noiresétait sorti peu avant. Depuis, ce musicien amoureux des cornemuses - du Centre de la France mais aussi par exemple d'une cornemuse médiévale allemande, la Hümmelschen, et d'autres encore, a voulu confronter les timbres de ses cornemuses... à sa guitare électrique, mais aussi acoustique, et à des clarinettes diatoniques. Il s'inscrivait dans la lignée des années soixante-dix, où cornemuses et guitares électriques se côtoyaient dans les formations, établissant un pont entre la musique folk et le rock. Dans les années 2000, il s'est agi surtout d'établir une fusion, ce qu'il nomme une alchimie sonore, qu'il a choisi de baptiser Oxymel : « On est allé jusqu'à mêler le miel au vinaigre : que n'a pas essayé l'homme ? On a donné à cette liqueur le nom d'oxymel. » écrivait Pline dans ses Histoires naturelles. C'est bien d'une histoire naturelle qu'il s'agit, de la rencontre entre des sonorités qu'on n'associe pas forcément, pour nous propulser dans un monde intemporel. Les titres renvoient aussi bien au Moyen-Âge qu'à des pratiques poétiques ou quasi magiques. On y trouve Le Cabinet des Chimères, une Danse méphitique, une Suite orphique, Fantasmagoria, des Contrées éthériques, une Gyromancie de Nuit... Vous imaginez déjà ma joie première, des titres en français, des mots étranges et beaux, qui ouvrent des univers, ceux de Lovecraft, de Rimbaud, de Lautréamont ou de Jim Morrison. Précisons tout de suite que tout le livret, tous les renseignements sont livrés dans notre langue, enfin, ce qui devrait être la règle naturelle, me semble-t-il..., et bien sûr bilingue pour l'extrait de Strange Days.
Je ne reviens pas sur les détails techniques et les indications fournies par le compositeur, très utiles (et terriblement absentes de tant de pochettes !). Il faut se laisser aller au plaisir de ce foisonnement mélodique, de ces lentes dérives sonnantes. Si le premier titre, "Le Murmure de l'Oublieur", sonne plus traditionnel, on est emmené par les compositions originales de Stéphane Mauchand en pays fascinants, où la guitare brûle entre les voix envoûtantes des cornemuses. "Le Cabinet des Chimères" associe la cornemuse allemande citée plus haut à la guitare basse et aux sonorités boisées de la clarinette : double tapis d'ombres insistantes et lumières pointues et troubles de la cornemuse. Comment ne pas être happé dans ces incantations, ces litanies ? Pas étonnant que vous voilà emporté dans une "Danse méphitique", écho des danses macabres et résonances vampiriques de l'autre partie, "Le Goéland des Carpates" : guitare rageuse, très rock, en ouverture, et cornemuses trépidantes. Le hard rock n'est pas loin, épais, méphitique en effet. La fusion est toxique, et de ce maelstrom sonore surgit une cornemuse enivrée, qui chante à perdre souffle, seule avec son bourdon, avant d'être rejointe par la guitare et de finir sur une rythmique appuyée. L'ombre de Lautréamont plane sur "Je te salue Vieil Océan", nonchalante mazurka à l'allure de houle profonde qui superpose dans son cours deux cornemuses à la guitare. La "Suite orphique", très marquée par les musiques répétitives - mais toute la musique de cornemuse n'appartient-elle pas depuis toujours à cette nébuleuse ?, est une émulsion en boucle, trépidante, qui renaît en échappées hallucinées, éraillées, puis dominées par une cornemuse qui joue en notes longuement tenues, en petites arabesques frissonnantes, soutenue par une guitare épaisse. À nouveau, le hard rock profile son museau. Le premier cd se termine avec "Fantasmagoria", titre splendide aux cornemuses dans les hauteurs, en plusieurs nappes chatoyantes, majestueuses.
Si le premier cd offrait six titres entre cinq et onze minutes, le second comprend seulement trois titres, de huit à presque vingt-neuf minutes, ce qui ne doit pas étonner pour un instrument comme la cornemuse, fait pour sonner dans la durée, propice à l'installation d'une ambiance fervente se changeant volontiers en transe.
Les "Contrées éthériques" du premier titre sont tenues par la grande cornemuse, dédoublée ( ou plus ?) parfois en des entrelacs virtuoses, dans un hymne puissant aux forces vitales, puis dans un passage plus lent, une mélopée prenante sous laquelle se love la guitare chantante en quasi sourdine, et un final sourdement allègre. La guitare se contorsionne au début de "Shapük Plinn", danse bretonne ensorcelante qui pourrait durer toute une nuit jusqu'à épuisement du sonneur et des danseurs et dont surgit un chant céleste, une envolée, "La Ballade d'Orthémius", que Stéphane Mauchand dit composée en l'honneur d'un facteur de cornemuse imaginaire, ballade irréelle dans des contrées enflammées. Sans doute un des grands moments de ce deuxième cd, qui justifie le passage de Strange days de Jim Morrison placé dans le livret. Apothéose avec "Gyromancie de nuit", cornemuses entrelacées aux guitares, avec l'appui rythmique de la batterie d'Éric Delbouys : des cercles, et encore des cercles jusqu'à tomber dans l'oubli de tout au centre du feu, au cœur des souffles.
Une magnifique incandescence pour célébrer les cornemuses intemporelles ! Pochette et livret exemplaires : beaux et intéressants, impeccablement présentés !
Paru en février 2021, autoproduit / 2 cds / 9 plages / 94 minutes environ
Pour aller plus loin
- album en écoute et en vente sur bandcamp :
Le clip officiel pour Le Murmure de l'oublieur. Je suis heureux d'y avoir contribué en "provoquant" la rencontre entre Nicolas Lossec, l'un des réalisateurs du clip, et Stéphane Mauchand.