orgue, harmonium en majeste

Publié le 1 Août 2026

Driftwood - Maps

    Driftwood est le duo formé par Nick Ashwood, compositeur de musique expérimentale de nipaluna (Tasmanie), et la clarinettiste australienne Aviva Endean, tous les deux à l'harmonium et à l'électronique. Ajoutez les guitares de Nick et les clarinettes d'Aviva. Maps  est leur second album chez Room40, pour mémoire le premier sans titre était sorti en novembre 2025. Le nom du groupe, Bois flotté  en français, signifie avec l'adjonction du titre de l'album Maps "Cartes sur bois flotté", sans qu'il soit précisé si ce sens est voulu par les deux musiciens qui, à l'opposé de la terre, rendraient hommage aux Inuits et à leurs cartes de navigation côtière tactiles sculptées dans le bois. L'énigmatique image de couverture, tout à fait dans l'esthétique du label avec son goût des monochromes, conduit plutôt à l'idée de cartes de pierres...

   Pour Maps, les deux harmoniums sont accordés selon des micro-intervalles. Aux guitares et aux clarinettes, il faut ajouter l'utilisation du synthétiseur modulaire, de pédales d'effets, de guitare électrique et de micros de contact. L'électronique sature l'acoustique de basses profondes et de traitements du signal qui propulsent la musique ailleurs...

Nick, en haut / Aviva, en bas.
Nick, en haut / Aviva, en bas.

Nick, en haut / Aviva, en bas.

   Dans l'humus diapré des rêves...

   Boucle de guitare, bourdon et harmonium ouvrent "The Sky Wide Open", draperie dérivante de sonneries ondulées enrichie d'intrusions harmonieuses. Luxuriance sur un fond minimaliste hypnotique ! "Restless Earth" est scandé par une guitare plus grave qui égrène un accord répété tandis que s'éploient un bourdon et un harmonium tourbillonnant avant l'entrée d'une pulsation synthétique sur laquelle la clarinette dessine de lentes arabesques. Driftwood, en deux titres, impose son écriture serrée entre une ambiante électroacoustique et un minimalisme bourdonnant. Mis à part le très bref "A Clearing" (titre 6), les compositions, entre plus de cinq minutes et quatorze pour la dernière, prennent le temps de camper des atmosphères prenantes.

  Toujours la guitare en ostinato égrené, un bourdon très profond, et l'harmonium au chant comme irisé, c'est "From Star to Star", un peu comme un appel, une sirène dans l'espace envahi par la clarinette en volutes éperdues. On s'accroche à la guitare, à sa rythmique tranquille, avec l'impression d'être dans un raga indien, hors du temps. La merveilleuse clarinette d'Avea danse doucement sur le fil obstiné de la guitare et les dorures vibrantes de l'harmonium en arrière-plan. Les guitares se répondent sur "Dreaming North (titre 4), créant peu à peu un effet de cloches que les harmoniums soulignent de leur chaleur harmonique. Le rêve se lève du bruissement des saturations allongées. Juste avant le magnifique "Where You Are the Wind Stirs", presque neuf minutes de lente dérive dans l'irréalité des textures enchevêtrées, avec des trémolos pulsés de clarinette comme des zébrures sur un matelas de nuages.

   "A Clearing", c'est une miniature, une clairière pour la guitare seule, répétant un motif descendant, juste agrémenté de quelques notes autour : le temps de se nettoyer la tête, de se préparer à la pièce la plus longue, "You Are Here" (titre 7), la clarinette se détachant légèrement d'un ciel de grondements et d'irisations d'harmoniums, ceux-ci sonnant presque comme des cornemuses, parfois, ou se rapprochant des orgues à tuyaux. La clarinette plonge dans les graves pour se lover dans ce bain de sonorités buissonnantes, et ses chuintements à ras de silence préparent l'entrée de la guitare, des guitares, dont les notes cristallines résonnent alors dans le vide ou du moins le recul du fond sonore. Peu après commence un duo avec la clarinette revenue, mais un duo épuré, méditatif, sans virtuosité, dans un calme extatique relevé par le bourdonnement, la buée saturée, qui viennent envelopper les solistes d'une parure diaprée, comme le fumée montante d'un sacrifice...

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   Un disque de dérives douces et chatoyantes, où les instruments acoustiques sont sublimés par une électronique veloutée de bourdons.

Paru en juin 2026 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 7 plages / 50 minutes environ

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Publié le 1 Juillet 2026

Accident fantôme - Objets enchâssés dans un anneau planétaire
   Là, je mollis, tropJubilons !!

   Avant même d'écouter la musique, dégustons ce qui l'accompagne : le nom du groupe, l'incroyable titre d'album, et tout cela en français, quel régal (devenu trop rare...) ! Et puis la calligraphie du dos du disque, l'illustration de couverture, cette improbable marmite-temple au milieu des bois, sans oublier le nom de la maison de disques, que mon traducteur croit être "Trois piliers" en italien, mais qui ressemble à du latin macaronique ! *** D'avance, on devine une musique placée sous le règne de la fantaisie, d'un merveilleux qui nous fera du bien dans ce monde horriblement sérieux.

   Accident fantôme est la réunion des groupes Accident du travail et du duo messin Fantôme Josepha, avec Julie Normal aux ondes Martenot, Josepha Mougenot à la harpe, Arnaud Marcaille à la guitare à douze cordes, et Olivier Derneaux aux claviers synthétiseurs, à l'orgue, aux effets et à la flûte. Là aussi, des instruments peu communs ou délaissés, comme la harpe et les étonnantes ondes (électroniques) Martenot inventées en 1928 et développées depuis. Sans parler de l'orgue à tuyaux, en plein renouveau comme on peut le voir dans ces colonnes.

  L'enregistrement a eu lieu dans l'église Saint-Amant de Rarécourt (Meuse), qui abrite un orgue du XVIIIe siècle restauré, dont une partie des 786 tuyaux est encore d'origine.

*** De source parfaitement renseignée, j'apprends que moli del tro, en valencien (proche du catalan) signifie  « moulin du tonnerre » : adorable !

   Béatitudes !

   Le premier titre de presque onze minutes, "Cosmos", c'est un bain de fraîcheur dans les entrelacs fluides de la harpe, les oscillations chantantes des ondes Martenot et le bourdonnement de l'orgue. On se prélasse au long des longues traînées sonores, à la douceur tentatrice, que la guitare vient picorer tandis que les ondes Martenot nous entraînent dans une planète sortie de la fantaisie d'un groupe comme Gong, dont la Flying Teapot n'est pas sans analogie avec l'objet photographié en couverture. "Rhubarbe bleue" sonne comme de la musique folk en état de grâce, gentiment dansante, étourdissante avec ses boucles de harpe parsemées d'accidents mélodieux des autres instruments : je pensais aux Ondes silencieuses de Colleen, ce si bel album qui traverse bien les années.

   Grâce au troisième titre, "Poe Toaster", j'ai d'abord découvert l'histoire de cet admirateur inconnu d'Edgar Poe apportant chaque année trois roses rouges et laissant la bouteille de cognac entamée près d'elles sur la tombe de l'écrivain. C'est un dialogue paisible entre la harpe et les ondes, la flûte, comme une manière de suggérer des esprits vagabonds dans un cimetière vaporeux !

   "Euporie", est-ce la déesse de l'abondance de la mythologie grecque, le satellite naturel de Jupiter, ou l'une des armes légendaires d'Elder Ring ? Plus de quinze minutes pour trouver une réponse... L'orgue à tuyaux règne ici en majesté, environné d'elfes ou plutôt de dryades amies des arbres : le bourdon et les abeilles légères voltigeant autour du tronc grondant, qui fait entendre parfois par ventriloquie de curieuses voix. Cet univers est habité, tous les habitants jouent à cache-cache, essaient des sons énigmatiques. Se lève peu à peu un fantôme majestueux auréolé de guitare, à la faveur d'un délicieux chaos sonore unifié par le bourdonnement des notes tenues.

   La guitare arrache en douceur, la harpe pose son motif obsédant, un sifflement chantonné, c'est "Sifflement bref" (titre 5), presque pop, une pop distordue, engloutissante, boueuse (sludge, disent-ils). Pour partir... à Cuzco ? c'est le titre du bonus numérique, chanson folk* piégée par l'orgue dans une église envoûtée !

* Pas moyen d'en retrouver le titre...

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  Une musique illuminée de fantaisie ! Il est retrouvé -- quoi ? Le bonheur, qui sait ?

Paru le 12 juin 2026 chez moli del tro records (Bruxelles, Belgique) / 6 plages / 41 minutes environ (bonus numérique inclus)

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Publié le 26 Juin 2026

Puce Moment - O.R.G.II

   Après Epic Ellipses (mars 2023) et Sans soleil (mars 2025), le duo Puce Moment, formé par Pénélope Michel, violoncelliste de formation classique, chanteuse et multi-instrumentiste, et l'artiste sonore et plasticien Nicolas Devos, sort un second disque où l'orgue d'église dialogue avec l'électronique. J'avais manqué le premier, O.R.G., sorti en 2019 et consacré à l'orgue limonaire de Herzeele (département du Nord). Ce nouveau disque a été enregistré en l'église Saint-Joseph d'Armentières pour répondre à une commande du chorégraphe Christian Rizzo cherchant une musique pour son nouveau spectacle À l'ombre d'un vaste détail, hors tempête, créé à la Biennale de Lyon en septembre 2025. Pour garder leur approche "mécanique" de la musique, ils ont fait fabriquer une "main" mécanique" d'un octave qui joue avec eux sur l'orgue.

   Magnificences de l'orgue !

   "Simoon", c'est le simoun, vent du désert, en principe, violent et chaud. Ici, c'est d'abord un vent doux et profond, qui enveloppe de ses ailes bourdonnantes l'auditeur. C'est un vent de méditation aux longues notes tenues, oscillantes, avec au fond de lui comme des voix enfouies, puis des lumières surgissantes, des courants obscurs. Peu à peu s'entend le battement régulier du cœur, autour duquel naissent d'amples vagues feuilletées. L'orgue s'embrase alors brièvement, libérant une poussière vite dissipée. Belle entrée en matière ! "Pavana" va chercher plus loin. Pièce répétitive, minimaliste, elle est aussi plus colorée, plus claironnante, animée par une puissante pulsation, avec des explosions diaprées, troubles. "Imbat" est sa continuation lancinante, chorale, somptueuse, les boucles se déroulant et s'aplatissant sur des notes tenues grondantes parcourues de sombres mouvements, d'où une dernière partie extatique, en lévitation !

   "Ruach" (titre 4), c'est encore le souffle, ou l'esprit, la respiration, le cœur. On entend les battements des mécanismes de l'instrument, sur lesquels s'élèvent les torsades mélodiques répétitives parfois enflammées. La trépidation régulière fait songer à un train lancé dans la nuit avec son orgue-sirène aux sifflements sourds. Il ralentit en un glissendo fantastique lorsqu'il s'approche de sa gare de destination... Prélude à "Llma", le plus long titre avec presque quinze minutes, le plus bourdonnant, calé sur des notes tenues. Une pulsation monte, démultipliée en canon, accompagnée de saccades rapides et grandioses, implacables, des fusées des grands jeux d'orgue. La musique du duo déploie les somptuosités de l'orgue, instrument total, vivant, propre à réjouir les entrailles et l'esprit ! La longue coda traînée ravit l'âme exténuée de Beauté !

  "Tehuano" (titre 6), nom d'un vent encore, au sud du Mexique, est un couloir mystique et frémissant de notes sinueuses et à demi vaporisées par le jeu de la pression dans les tuyaux et par l'électronique, envoûtant hommage aux maîtres de l'orgue, Frescobaldi ou Bach, dont les ombres semblent flotter autour des tuyaux au gré d'une mélodie d'une suavité sublime.

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  Un disque à tomber à genoux : l'orgue et l'électronique, difficiles à distinguer, s'épousent le temps de six moments d'intemporelle Beauté.

Paru le 12 juin 2026 chez Odd Doo (San Diego, Californie) / 6 plages / 57 minutes environ

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Publié le 20 Juin 2026

Federico Perotti - Quadro

   Voici le disque que j'évoquais dans mon article précédent. Federico Perotti est compositeur, organiste, apparemment titulaire de l'orgue Fachetti-Lanzi de la Basilique de San Sisto à Piacenza, un orgue en place depuis 1545, donc qui assista, si l'on peut dire, à l'enlèvement de la Madonna Sistina de Raphaël, destinée à orner le retable du maître-autel de l'église. En effet, la toile, la dernière des Madones terminée par les propres mains du maître, fut vendue à Auguste III de Saxe qui l'exposa dans sa collection à Dresde, où elle restée après quelques vicissitudes. Federico Perotti dit avoir conçu son disque comme l'histoire de cette absence, puisque sans elle la basilique reste incomplète, la copie de Giuseppe Nogari ne la comblant pas. S'interrogeant sur ce que serait l'église Saint-Sixte si la toile de Raphaël s'y trouvait encore, avec évidemment le surcroît de célébrité touristique pour Piacenza (Plaisance), il a forgé un programme entrelaçant ses propres compositions avec celles de plusieurs compositeurs des XVIe et XIIe siècles actifs dans la région. Quant à l'orgue, des commandes manuelles permettent à Perotti de moduler la hauteur des notes, ce qui enrichit ses propres compositions.

Très belle photographie du compositeur Federico Perotti

Très belle photographie du compositeur Federico Perotti

   Le disque commence et se termine avec deux pièces d'un compositeur et organiste originaire de Piacenza, Claudio Maria Veggio  (vers 1504 - vers 1553), "La Fugitiva", éclatante et colorée, comme dialoguée plaisamment, et "Donna, per Dio vi giuro", recueillie comme une prière. Deux pièces de Girolamo Frescobaldi (1583 - 1643), en 5 et 9, témoignent de la splendeur de l'écriture pour orgue du dix-septième siècle. La "Toccata seconda" passe de la flamboyance initiale à une intériorité méditative pour revenir à un finale plus grandiose, tandis que la "Partite sopra Passacagli" semble une danse lente ornée de variations tournoyantes. Outre ces deux "témoins" possibles de la présence de la Madonna de Raphaël, Perotti intercale avec ses propres œuvres deux toccatas de Michelangelo Rossi (vers 1602 - 1656). La majestueuse VII (piste 3) étonne par ses ruptures de hauteur, des cassures intérieures qui déclenchent presque des glissendos ligétiens au bord de la dissonance ! La XII (piste 7) alterne bousculades facétieuses et envolées apparemment plus sérieuses, comme une série de roucoulades qui viennent buter sur une partie centrale méditative, s'enfonçant dans des graves descendants avant de retrouver une joie sommée par un bref grand jeu.

   J'en arrive aux cinq Toccatas Sistine composées entre 2017 et 2025 par Federico Perotti (pistes 2- 4 - 6 - 8 - 10). les trois premières sont consacrées à la Basilique, nous dit le compositeur, à sa lumière, sa forme, son parfum. Ce qui frappe dans l'écriture contemporaine, c'est la place pris par les répétitions, le développement d'une composition à partir de motifs, de boucles. La I prolifère sur un socle qui semble immobile. Pas de grands mouvements vers le haut et le bas, pour finir par une modestie balbutiante. La II joue de notes longuement tenues. Les résonances y sont le liant d'un bourdonnement dont se détachent à peine des notes plus claires : on monte un escalier aux marches basses, peu marquées, on suspend sa respiration pour saisir quelques fêlures lumineuses. Il y a là une retenue, le refus du solennel au profit du mystère des durées imbriquées, la recherche du cœur enfoui dans la trame du son, dans les vibrations envahissantes. C'est une pièce superbe !

    La III paraît brouillonne, tout en tâtonnements, insaisissable, mais, installée elle aussi sur un socle de boucles, on croit presque entendre des chants d'oiseaux. C'est le chant déjà fracturé qui précède le drame de l'enlèvement du tableau, rendu par l'expirante Toccata Sistina IV, dont les timbres vacillent en un ballet funèbre lamentable, et pourtant d'une tristesse somptueuse tant l'orgue dérape alors dans des corridors aux beautés fragiles, bouleversantes, lentement remuantes, aux allures d'un lamento - j'avais écrit "lamentable", de la même racine, à la Arvo Pärt. C'est un autre moment miraculeux de ce disque qui finit par nous envoûter. "Toccata Sistina V", qui "traduirait" tout ce qui s'est déroulé depuis la vente de la toile, s'envole dans les aigus, piaffante et intrigante. De la musique d'orgue post-minimaliste, fracturée sur une base de tremolos agglomérés et continués avant que ne s'élève  un chant interrogatif, répétitif, aux lumières changeantes. Décidément, Federico Perotti ne cesse de nous surprendre. Il s'approprie en 11 un madrigal de Claudio Monteverdi, "Lamento della ninfa", ramené à son squelette expressif parsemé de quasi dissonances, étonnante chanson d'amour perdu...

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  Federico Perotti réussit un disque d'orgue peu commun qui rend hommage à certains compositeurs italiens des XVI et XVIIe siècles tout en tissant avec ses propres compositions l'histoire de l'absence d'une toile de Raphaël. Le cycle de ses cinq toccatas personnelles fait de l'orgue historique de la basilique de Piacenza un  magnifique rival des modernes synthétiseurs ou claviers numériques.

Paru fin mai 2026 chez Feral Note (Berlin, Allemagne) / 12 plages / 1 heure et deux minutes environ

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Publié le 15 Avril 2026

Linnéa Talp - Variations for Light Waves

   Arch of Motion (2022), le premier album solo de la compositrice et organiste suédoise Linnéa Talp, avait déjà attiré mon attention. Son nouveau disque Variations for Light Waves ne déçoit pas ! Il comporte sept pièces minimales et diaphanes pour orgue et synthétiseur modulaire (Buchla), clarinette contrebasse (titre deux) et trombone (trois et sept). Il a été partiellement enregistré sur l'orgue baroque mésotonique (tempérament où tous les tons sont égaux à une valeur médiane) de l'église Tyska de Stockholm, mais aussi sur d'autres orgues du pays, en particulier un petit orgue qu'elle affectionne particulièrement, celui de la Lötsjökapellet près de Stockholm.

Linnéa Talp / Photographie © Sara Björkegren

Linnéa Talp / Photographie © Sara Björkegren

   La première pièce, "She Came Out of the White Fog" semble un carillonnement déchiré de courants d'air, les tuyaux ne recevant pas assez d'air pour donner toute leur mesure. Linnéa Talp aime explorer les limites de son instrument, en souligner les fragilités pour en tirer des pièces délicates, aériennes, traversées de lumières, par exemple ici celle du jour de la naissance de sa fille, arrivée dans sa vie comme sortie d'un épais brouillard blanc. Point de départ de l'album, le titre suivant "Air on Both Sides" est une improvisation avec Christer Bothén à la clarinette basse : bourdonnement fragile et mystérieux de l'orgue, dont émerge de rares notes pointues, tenues elles aussi en suspens. De soudaines arrivées d'air animent la toile, dessinant des esquisses respirantes rejointes par la clarinette au plus grave. C'est comme une montée vers une extase légère, doucement radieuse !

"Bending Backwards" (titre 3) se tient en équilibre, jouant de deux motifs alternés répétés, luttant calmement contre une tendance à s'enfoncer dans les graves : c'est une pièce paisible, quasi bucolique. "Kalia ljuset" (Kalia la lumière) est comme une pluie à travers un tissu. L'air est voilé, les tuyaux envoient des formes spectrales trouées de lumière, au bord de la dissolution, tandis que de curieuses voix synthétiques s'entendent en arrière-plan. Ce qui est très émouvant et très beau dans la musique de Linnéa Talp, c'est sa manière de dédramatiser l'orgue, de le dégonfler si l'on peut dire, en en soulignant les étonnantes possibilités de délicatesse. "I am folding" (titre 5) se contente d'accords étirés qui constituent une plaine harmonique loin de toute tension. Si "While I Was Waiting for You" peut sembler renouer avec une certain dramatisation, ce n'est qu'au tout début, car cette attente prend les allures d'une écoute profonde. Les notes vibrent, un tapis bourdonnant les enveloppe d'une aura quasi religieuse. Ne serait-ce pas une prière émaillée de nébulosités internes ?

   Le dernier titre éponyme trace un chemin tranquille nimbé de lumières tamisées, lente descente dans laquelle se love la chaleur du trombone. Tout au long se lèvent de petites aspérités transparentes, emportées dans le cours majestueux d'ondulations d'abord marquées qui s'effritent dans une immense quiétude.

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   Un très beau disque d'orgue ramené à son intériorité naturelle.

Paru le 10 avril 2026 chez Thanatosis Produktion (Stockholm, Suède) / 7 plages / 39 minutes environ

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Publié le 28 Février 2026

Erik Klinga - Hundred Tongues
   Orgue à tuyaux, Buchla et chants d'oiseaux

   Second volet de la  trilogie commencée avec Elusive Shimmer en 2025, Hundred Tongues associe un orgue du seizième siècle, l'un des plus vieux de Suède, un synthétiseur Buchla et des enregistrements de terrain de Scanie et d'Öland, respectivement une province et une île suédoises. Des toux occasionnelles et des grincements de chaises rappellent que le disque est composé d'enregistrements en direct dans des salles ou églises. Des chants d'oiseaux sont intégrés à la composition, parfois sur un pied d'égalité avec les instruments. Ainsi l'ancien et le nouveau, l'humain et l'animal, se trouvent réunis.

   Le titre de l'album, Cent Langues, vient du folklore suédois : on y disait que les oiseaux chanteurs avaient cent langues. L'orgue, avec ses centaines de tuyaux, et le Buchla, avec ses multiples circuits, y répondent avec leurs multiples voix, que le compositeur Erik Klinga unifie le plus possible. Composée de cinq pièces, quatre de taille entre presque quatre et un peu plus de six minutes, la suite culmine avec la monumentale pièce éponyme, de près de dix-neuf minutes.

Les Cent Langues du Chant caché   

La musique d'Erik Klinga sourd comme une source de l'intérieur des tuyaux. "Spring to Mind" écrit la naissance du bourdon d'orgue, les premiers accords plus clairs poussés entre les silences. Dès le départ, il sera difficile de départager l'orgue du Buchla. Peu importe ! Le temps est ralenti, il diaphanise les sons, les déréalise. Ô mystère tremblant de voix fantomatiques à la fin de la pièce ! "Opaque stars" joue de registres transparents, comme micacés. Au seuil de vibrations très fines, la pièce est une sorte de danse un peu solennelle, progressivement envahie de chants d'oiseaux. Musique exquise que prolonge "Conspiracy of Silence", dialogue entre les chants d'oiseaux et les respirations délicates de l'orgue, comme si l'instrument ne voulait pas effrayer les oiseaux posés sur ses tuyaux. Monte alors un chant d'abord lointain, d'une ineffable douceur, miraculeuse salutation aux oiseaux. À la fin de la pièce, musique et oiseaux sont à égalité, et "Fall Again" prend l'allure d'un hymne à l'envers, les oiseaux disparus derrière les tessitures de l'orgue et du Buchla, la montée d'une pulsation brièvement reichienne, trouble et tremblée, puis évanescente. Parvenu là, on attend, on sent qu'il va se passer quelque chose qui s'annonçait depuis le début...

   De la poussière sidérale des tuyaux s'écoule alors l'hymne véritable des Hundred Tongues, d'abord dans un registre au bord de l'imperceptible, celui de l'attente, de l'oraison, de l'appel des voix anciennes qu'on entend dans les profondeurs. Les oiseaux s'infiltrent, se posent sur les sons frêles, dans une atmosphère recueillie. Ils se taisent ensuite pour écouter la voix montante de basses irréelles. Une atmosphère magique plane tandis que s'élève le chant sacré des tuyaux, ces entrailles aux multiples détours, et qu'éclate la majesté vibrante des sonneries enfouies, libérées de leurs gangues. Le bourdonnement tuilé de l'orgue et du Buchla rayonne d'une somptuosité voilée incomparable, comme s'il contenait une voix surnaturelle, entendue entre leurs graves vibrations, d'un grave pur, inaltéré, inaccessible au monde que l'on entend revenir sur la fin avec ses bruits concrets.

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   Un disque aux lumières mystérieuses, pas si sombres que ne l'indique la présentation "officielle", entre contemplation et extase. Une belle suite à Elusive Shimmer.

Paru fin janvier 2026 chez Thanatosis Produktion (Stockholm, Suède) / 5 plages / 41 minutes environ

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Publié le 26 Février 2026

Stephen O'Malley - Spheres Collapser

« Je suis attiré depuis quelque temps par cette image d'un moine traversant les sphères célestes », explique Stephen O'Malley  [présentation dans l'article consacré à But Remember what you have had paru en juin 2025 ] à propos de son nouveau disque. L'image évoquée est cette "Gravure Flammarion", un faux imitant les gravures médiévales, illustration pour L'Atmosphère : météorologie populaire publié par Camille Flammarion en 1888. Un homme, astronome ou moine, traverse une ouverture circulaire dans le ciel. Au-delà se trouvent des étages d'étoiles, de galaxies, de nébuleuses : un autre monde, l'empyrée inconnu s'ouvre à lui, à son appétit de connaissance.

La gravure sur bois Flammarion

La gravure sur bois Flammarion

Trois organistes pour un grand orgue   

   Ce moine, ce serait Stephen O'Malley lui-même, qui cherche à effondrer les sphères, à franchir un seuil qui le mène au-delà. La présence constante d'une note bourdon équivaut au rayonnement fondamental de l'univers, sur lequel viennent se greffer toutes les relations harmoniques, y compris les imprévues que l'artiste cherche à débusquer par un lent cheminement. Les notes tenues, flottantes, des grandes orgues de l'église Saint-François de Lausanne figurent les sphères (musicales) célestes, qu'il faut aussi savoir percer, effondrer à force de persévérance et d'écoute attentive : trouver l'endroit, le moment où quelque chose de nouveau se produit, surgit, envahit. Pour cela, ils sont trois organistes, Kali Malone, Frederikke Hoffmeier et le compositeur en personne, chacun à son clavier respectif sur la console à cinq claviers. Les enregistrements ont été réalisés de nuit, les derniers vers deux heures du matin.

À la recherche de Dieu, qui sait ?  

    Puissant, velouté, vibrant, l'orgue donne à entendre l'équivalent sonore du bruit de fond de l'univers, la lente giration des sphères. Les notes oscillent lentement, tel un tapis ondulé. Sur le bourdonnement des basses profondes éclosent les notes plus aiguës. Une futaie de hauteurs et timbres colorés s'élève, se mêle à la base, y disparaît pour reparaître plus loin sous une autre forme. Peu à peu, l'orgue nous arrache à la gravitation, nous transporte au cœur de l'harmonie des sphères, dans une alchimie fantastique d'une puissance extraordinaire. Des notes se mettent à scintiller comme des étoiles fixes, d'autres fusent entre les couches sonores, dans un ballet imprévisible, totalement hypnotique, animé de cycles vibratoires. Et l'on se retrouve en paysage inconnu, quelque part entre Terre et Ciel, dans le mystère des souffles, des clapets qui s'ouvrent et se ferment. Telle est l'aventure proposée par ce disque sidérant (de sidus, sideris, « étoile », pour mémoire) composé de deux phases de plus de vingt minutes chacune.

   En 1970, Steve Reich composait Phase Patterns pour quatre orgues électriques, exemple parfait d'une continuité sonore reconstituée par les frappes rapides et répétées sur les quatre claviers. À l'opposé, Stephen O'Malley joue la continuité des notes tenues pour y faire apparaître des mouvances, des courants, des irisations. La pulsation reichienne, trépidante, est remplacée par un ample mouvement d'une intense douceur extatique, un ronronnement souverain qui nous précipite dans les arcanes secrets de l'univers, comme à la fin grandiose de la "Phase II" où l'on croit soudain entendre la voix même de Dieu.

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   Un chef d'œuvre de la musique d'orgue contemporaine !

Paraît le 27 février 2026 chez XKatedral (Stockholm, Suède) et La Becque Editions (La-Tour-de-Peilz, Suisse)

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Publié le 21 Février 2026

Arnold Dreyblatt - Descendants : Music for Four Pipe Organs in One Space

   Né en 1953 à New-York, le compositeur et artiste multimédia Arnold Dreyblatt travaille à Berlin, où il est codirecteur de la Section des Arts Visuels de l'Académie des Arts, depuis les années quatre-vingt. On trouve déjà l'une de ses œuvres, Escalator, sur Renegate Heavendisque de l'Ensemble Bang on a Can sorti en 2001. Créateur d'instruments originaux et de performances techniques, il a développé un système d'accordage en intonation juste [présentation ici et aussi ] qui porte son nom. S'il appartient à la seconde génération des compositeurs minimalistes par l'utilisation dans certaines de ses compositions de la pulsation régulière fournie par le mouvement de l'archet de sa contrebasse, il recourt aujourd'hui à plus d'instruments et à des rythmes plus variés.

   Composé spécialement pour la grande salle de l'Orgelpark d'Amsterdam, Descendants est un nouvel exemple du rayonnement de l'intonation juste, ou naturelle. [Les spécifications techniques sont fournies sur la page Bandcamp du disque.] Particularité : les quatre organistes sont également compositeurs : Claudio F. Baroni, Reinier van Houdt (souvent présent ici !), Arnold Dreyblatt lui-même, et la française Lucie Nezri, active sur La Haye.

Dans le foyer des respirations harmoniques
     Le disque ne comporte qu’une seule longue pièce d’un peu plus de cinquante minutes, organisée en cinq sections. Les quatre orgues différents, historiques ou contemporains, reconstruits ou non, remplissent le hall de leurs notes tenues et de leurs résonances. Descendants prend la forme d’une sorte d’immense canon, chaque orgue entrant après un précédent, mais un canon à superpositions, si l’on peut dire, car plusieurs orgues peuvent sonner simultanément, et donc plusieurs bourdonnements s’empilent alors. La matière sonore ondule très doucement, chatoie. L’auditeur descend dans un puits d’harmoniques aux murs changeants, veloutés. Tandis qu’une lente pulsation anime les masses bourdonnantes des graves profonds, les notes aiguës (ou non) entrantes apportent de nouvelles couleurs et de nouveaux timbres qui ne cessent de modifier une trame en constante évolution derrière sa fausse monotonie. Nous sommes dans le brasier des sons, tantôt dans les braises elles-mêmes, enrobées de vibrations formant un lit de continuités, tantôt dans les vives flammes surgissantes, vite amorties dans le halo montant des harmoniques du soubassement. Arnold Dreyblatt écrit une musique fusionnelle, comme James Turner mêlait ses couleurs dans des tourbillons estompés, des fastuosités embrumées à perdre la vison nette des contours. Peu à peu, on est gagné par cet océan d’une paix suave, à l’ample houle respirante.

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   Un remarquable témoignage du grand retour de l'orgue (à tuyaux !) au cœur des musiques contemporaines ! 

Paru le 1er février 2026 chez Unsounds (Amsterdam, Pays-Bas) / 1 plage / 51 minutes environ

Pour aller plus loin

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