orgue, harmonium en majeste

Publié le 15 Avril 2026

Linnéa Talp - Variations for Light Waves

   Arch of Motion (2022), le premier album solo de la compositrice et organiste suédoise Linnéa Talp, avait déjà attiré mon attention. Son nouveau disque Variations for Light Waves ne déçoit pas ! Il comporte sept pièces minimales et diaphanes pour orgue et synthétiseur modulaire (Buchla), clarinette contrebasse (titre deux) et trombone (trois et sept). Il a été partiellement enregistré sur l'orgue baroque mésotonique (tempérament où tous les tons sont égaux à une valeur médiane) de l'église Tyska de Stockholm, mais aussi sur d'autres orgues du pays, en particulier un petit orgue qu'elle affectionne particulièrement, celui de la Lötsjökapellet près de Stockholm.

Linnéa Talp / Photographie © Sara Björkegren

Linnéa Talp / Photographie © Sara Björkegren

   La première pièce, "She Came Out of the White Fog" semble un carillonnement déchiré de courants d'air, les tuyaux ne recevant pas assez d'air pour donner toute leur mesure. Linnéa Talp aime explorer les limites de son instrument, en souligner les fragilités pour en tirer des pièces délicates, aériennes, traversées de lumières, par exemple ici celle du jour de la naissance de sa fille, arrivée dans sa vie comme sortie d'un épais brouillard blanc. Point de départ de l'album, le titre suivant "Air on Both Sides" est une improvisation avec Christer Bothén à la clarinette basse : bourdonnement fragile et mystérieux de l'orgue, dont émerge de rares notes pointues, tenues elles aussi en suspens. De soudaines arrivées d'air animent la toile, dessinant des esquisses respirantes rejointes par la clarinette au plus grave. C'est comme une montée vers une extase légère, doucement radieuse !

"Bending Backwards" (titre 3) se tient en équilibre, jouant de deux motifs alternés répétés, luttant calmement contre une tendance à s'enfoncer dans les graves : c'est une pièce paisible, quasi bucolique. "Kalia ljuset" (Kalia la lumière) est comme une pluie à travers un tissu. L'air est voilé, les tuyaux envoient des formes spectrales trouées de lumière, au bord de la dissolution, tandis que de curieuses voix synthétiques s'entendent en arrière-plan. Ce qui est très émouvant et très beau dans la musique de Linnéa Talp, c'est sa manière de dédramatiser l'orgue, de le dégonfler si l'on peut dire, en en soulignant les étonnantes possibilités de délicatesse. "I am folding" (titre 5) se contente d'accords étirés qui constituent une plaine harmonique loin de toute tension. Si "While I Was Waiting for You" peut sembler renouer avec une certain dramatisation, ce n'est qu'au tout début, car cette attente prend les allures d'une écoute profonde. Les notes vibrent, un tapis bourdonnant les enveloppe d'une aura quasi religieuse. Ne serait-ce pas une prière émaillée de nébulosités internes ?

   Le dernier titre éponyme trace un chemin tranquille nimbé de lumières tamisées, lente descente dans laquelle se love la chaleur du trombone. Tout au long se lèvent de petites aspérités transparentes, emportées dans le cours majestueux d'ondulations d'abord marquées qui s'effritent dans une immense quiétude.

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   Un très beau disque d'orgue ramené à son intériorité naturelle.

Paru le 10 avril 2026 chez Thanatosis Produktion (Stockholm, Suède) / 7 plages / 39 minutes environ

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Publié le 28 Février 2026

Erik Klinga - Hundred Tongues
   Orgue à tuyaux, Buchla et chants d'oiseaux

   Second volet de la  trilogie commencée avec Elusive Shimmer en 2025, Hundred Tongues associe un orgue du seizième siècle, l'un des plus vieux de Suède, un synthétiseur Buchla et des enregistrements de terrain de Scanie et d'Öland, respectivement une province et une île suédoises. Des toux occasionnelles et des grincements de chaises rappellent que le disque est composé d'enregistrements en direct dans des salles ou églises. Des chants d'oiseaux sont intégrés à la composition, parfois sur un pied d'égalité avec les instruments. Ainsi l'ancien et le nouveau, l'humain et l'animal, se trouvent réunis.

   Le titre de l'album, Cent Langues, vient du folklore suédois : on y disait que les oiseaux chanteurs avaient cent langues. L'orgue, avec ses centaines de tuyaux, et le Buchla, avec ses multiples circuits, y répondent avec leurs multiples voix, que le compositeur Erik Klinga unifie le plus possible. Composée de cinq pièces, quatre de taille entre presque quatre et un peu plus de six minutes, la suite culmine avec la monumentale pièce éponyme, de près de dix-neuf minutes.

Les Cent Langues du Chant caché   

La musique d'Erik Klinga sourd comme une source de l'intérieur des tuyaux. "Spring to Mind" écrit la naissance du bourdon d'orgue, les premiers accords plus clairs poussés entre les silences. Dès le départ, il sera difficile de départager l'orgue du Buchla. Peu importe ! Le temps est ralenti, il diaphanise les sons, les déréalise. Ô mystère tremblant de voix fantomatiques à la fin de la pièce ! "Opaque stars" joue de registres transparents, comme micacés. Au seuil de vibrations très fines, la pièce est une sorte de danse un peu solennelle, progressivement envahie de chants d'oiseaux. Musique exquise que prolonge "Conspiracy of Silence", dialogue entre les chants d'oiseaux et les respirations délicates de l'orgue, comme si l'instrument ne voulait pas effrayer les oiseaux posés sur ses tuyaux. Monte alors un chant d'abord lointain, d'une ineffable douceur, miraculeuse salutation aux oiseaux. À la fin de la pièce, musique et oiseaux sont à égalité, et "Fall Again" prend l'allure d'un hymne à l'envers, les oiseaux disparus derrière les tessitures de l'orgue et du Buchla, la montée d'une pulsation brièvement reichienne, trouble et tremblée, puis évanescente. Parvenu là, on attend, on sent qu'il va se passer quelque chose qui s'annonçait depuis le début...

   De la poussière sidérale des tuyaux s'écoule alors l'hymne véritable des Hundred Tongues, d'abord dans un registre au bord de l'imperceptible, celui de l'attente, de l'oraison, de l'appel des voix anciennes qu'on entend dans les profondeurs. Les oiseaux s'infiltrent, se posent sur les sons frêles, dans une atmosphère recueillie. Ils se taisent ensuite pour écouter la voix montante de basses irréelles. Une atmosphère magique plane tandis que s'élève le chant sacré des tuyaux, ces entrailles aux multiples détours, et qu'éclate la majesté vibrante des sonneries enfouies, libérées de leurs gangues. Le bourdonnement tuilé de l'orgue et du Buchla rayonne d'une somptuosité voilée incomparable, comme s'il contenait une voix surnaturelle, entendue entre leurs graves vibrations, d'un grave pur, inaltéré, inaccessible au monde que l'on entend revenir sur la fin avec ses bruits concrets.

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   Un disque aux lumières mystérieuses, pas si sombres que ne l'indique la présentation "officielle", entre contemplation et extase. Une belle suite à Elusive Shimmer.

Paru fin janvier 2026 chez Thanatosis Produktion (Stockholm, Suède) / 5 plages / 41 minutes environ

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Publié le 26 Février 2026

Stephen O'Malley - Spheres Collapser

« Je suis attiré depuis quelque temps par cette image d'un moine traversant les sphères célestes », explique Stephen O'Malley  [présentation dans l'article consacré à But Remember what you have had paru en juin 2025 ] à propos de son nouveau disque. L'image évoquée est cette "Gravure Flammarion", un faux imitant les gravures médiévales, illustration pour L'Atmosphère : météorologie populaire publié par Camille Flammarion en 1888. Un homme, astronome ou moine, traverse une ouverture circulaire dans le ciel. Au-delà se trouvent des étages d'étoiles, de galaxies, de nébuleuses : un autre monde, l'empyrée inconnu s'ouvre à lui, à son appétit de connaissance.

La gravure sur bois Flammarion

La gravure sur bois Flammarion

Trois organistes pour un grand orgue   

   Ce moine, ce serait Stephen O'Malley lui-même, qui cherche à effondrer les sphères, à franchir un seuil qui le mène au-delà. La présence constante d'une note bourdon équivaut au rayonnement fondamental de l'univers, sur lequel viennent se greffer toutes les relations harmoniques, y compris les imprévues que l'artiste cherche à débusquer par un lent cheminement. Les notes tenues, flottantes, des grandes orgues de l'église Saint-François de Lausanne figurent les sphères (musicales) célestes, qu'il faut aussi savoir percer, effondrer à force de persévérance et d'écoute attentive : trouver l'endroit, le moment où quelque chose de nouveau se produit, surgit, envahit. Pour cela, ils sont trois organistes, Kali Malone, Frederikke Hoffmeier et le compositeur en personne, chacun à son clavier respectif sur la console à cinq claviers. Les enregistrements ont été réalisés de nuit, les derniers vers deux heures du matin.

À la recherche de Dieu, qui sait ?  

    Puissant, velouté, vibrant, l'orgue donne à entendre l'équivalent sonore du bruit de fond de l'univers, la lente giration des sphères. Les notes oscillent lentement, tel un tapis ondulé. Sur le bourdonnement des basses profondes éclosent les notes plus aiguës. Une futaie de hauteurs et timbres colorés s'élève, se mêle à la base, y disparaît pour reparaître plus loin sous une autre forme. Peu à peu, l'orgue nous arrache à la gravitation, nous transporte au cœur de l'harmonie des sphères, dans une alchimie fantastique d'une puissance extraordinaire. Des notes se mettent à scintiller comme des étoiles fixes, d'autres fusent entre les couches sonores, dans un ballet imprévisible, totalement hypnotique, animé de cycles vibratoires. Et l'on se retrouve en paysage inconnu, quelque part entre Terre et Ciel, dans le mystère des souffles, des clapets qui s'ouvrent et se ferment. Telle est l'aventure proposée par ce disque sidérant (de sidus, sideris, « étoile », pour mémoire) composé de deux phases de plus de vingt minutes chacune.

   En 1970, Steve Reich composait Phase Patterns pour quatre orgues électriques, exemple parfait d'une continuité sonore reconstituée par les frappes rapides et répétées sur les quatre claviers. À l'opposé, Stephen O'Malley joue la continuité des notes tenues pour y faire apparaître des mouvances, des courants, des irisations. La pulsation reichienne, trépidante, est remplacée par un ample mouvement d'une intense douceur extatique, un ronronnement souverain qui nous précipite dans les arcanes secrets de l'univers, comme à la fin grandiose de la "Phase II" où l'on croit soudain entendre la voix même de Dieu.

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   Un chef d'œuvre de la musique d'orgue contemporaine !

Paraît le 27 février 2026 chez XKatedral (Stockholm, Suède) et La Becque Editions (La-Tour-de-Peilz, Suisse)

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Publié le 21 Février 2026

Arnold Dreyblatt - Descendants : Music for Four Pipe Organs in One Space

   Né en 1953 à New-York, le compositeur et artiste multimédia Arnold Dreyblatt travaille à Berlin, où il est codirecteur de la Section des Arts Visuels de l'Académie des Arts, depuis les années quatre-vingt. On trouve déjà l'une de ses œuvres, Escalator, sur Renegate Heavendisque de l'Ensemble Bang on a Can sorti en 2001. Créateur d'instruments originaux et de performances techniques, il a développé un système d'accordage en intonation juste [présentation ici et aussi ] qui porte son nom. S'il appartient à la seconde génération des compositeurs minimalistes par l'utilisation dans certaines de ses compositions de la pulsation régulière fournie par le mouvement de l'archet de sa contrebasse, il recourt aujourd'hui à plus d'instruments et à des rythmes plus variés.

   Composé spécialement pour la grande salle de l'Orgelpark d'Amsterdam, Descendants est un nouvel exemple du rayonnement de l'intonation juste, ou naturelle. [Les spécifications techniques sont fournies sur la page Bandcamp du disque.] Particularité : les quatre organistes sont également compositeurs : Claudio F. Baroni, Reinier van Houdt (souvent présent ici !), Arnold Dreyblatt lui-même, et la française Lucie Nezri, active sur La Haye.

Dans le foyer des respirations harmoniques
     Le disque ne comporte qu’une seule longue pièce d’un peu plus de cinquante minutes, organisée en cinq sections. Les quatre orgues différents, historiques ou contemporains, reconstruits ou non, remplissent le hall de leurs notes tenues et de leurs résonances. Descendants prend la forme d’une sorte d’immense canon, chaque orgue entrant après un précédent, mais un canon à superpositions, si l’on peut dire, car plusieurs orgues peuvent sonner simultanément, et donc plusieurs bourdonnements s’empilent alors. La matière sonore ondule très doucement, chatoie. L’auditeur descend dans un puits d’harmoniques aux murs changeants, veloutés. Tandis qu’une lente pulsation anime les masses bourdonnantes des graves profonds, les notes aiguës (ou non) entrantes apportent de nouvelles couleurs et de nouveaux timbres qui ne cessent de modifier une trame en constante évolution derrière sa fausse monotonie. Nous sommes dans le brasier des sons, tantôt dans les braises elles-mêmes, enrobées de vibrations formant un lit de continuités, tantôt dans les vives flammes surgissantes, vite amorties dans le halo montant des harmoniques du soubassement. Arnold Dreyblatt écrit une musique fusionnelle, comme James Turner mêlait ses couleurs dans des tourbillons estompés, des fastuosités embrumées à perdre la vison nette des contours. Peu à peu, on est gagné par cet océan d’une paix suave, à l’ample houle respirante.

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   Un remarquable témoignage du grand retour de l'orgue (à tuyaux !) au cœur des musiques contemporaines ! 

Paru le 1er février 2026 chez Unsounds (Amsterdam, Pays-Bas) / 1 plage / 51 minutes environ

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Publié le 19 Décembre 2025

Martina Berther / Philipp Schlotter - Silence Will Never Die

   Après Matt (2023), Martina Berther et Philipp Schlotter se retrouvent pour leur seconde collaboration sur le même label suisse Hallow Ground. L'album a été enregistré dans la même église du village de Matt (Canton de Glarus, Suisse). Les cinq pièces, entre composition et improvisation, recourent au même orgue, utilisé par les deux musiciens, avec Martina jouant aussi de la basse électrique et du synthétiseur, et Philipp synthétiseur et guitare. L'ingénieur du son Flo Götte les rejoint à la cithare sur le dernier titre, et leur "oreille extérieure" (selon leur propre expression) Anuk Schmelcher à l'orgue sur le quatrième. Faut-il ajouter que la patte de Lawrence English s'est posée sur ce disque, dont le mixage et la finalisation ont été effectués dans son studio Negative Space ? 

Martina Berther et Philipp Schlotter / Photographie © Tom Huber

Martina Berther et Philipp Schlotter / Photographie © Tom Huber

   Aux seuils de l'Obscur...

   Le premier titre "Calm for On Day" allie synthétiseur et orgue pour une méditation austère fondée sur de micro variations tonales. La pièce semble flotter telle un mur animé d'une ondulation interne dans lequel viennent s'incruster des filaments, des stridences, des irisations, le tout exprimant une énergie dense et puissante dont nous suivons les crescendos et decrescendos. Superbe début !

"Gut Feeling" se construit sur un battement de bourdon d'orgue, comme une sorte de moteur pour charrier une cargaison d'enchevêtrements sonores. Cette pièce minimaliste chauffée au noir s'enfonce dans nos entrailles par une pulsation subtile d'une trouble douceur. Après ces deux pièces d'un calme compact, "Suntrap & Light Wind" ménage une soupape. Aérée par la cithare et la basse électrique, la pièce s'ouvre à l'acoustique de l'église, laissant entrer un jour, certes parcimonieux. On dirait une déambulation précautionneuse de fantômes ou de morts-vivants à peine sortis de leurs tombeaux, juste avant la solennelle "Eternal Youth", pièce d'orgue ironiquement funèbre, d'une lenteur ample et magnifique.

"Lookout" ne sonnera pas vraiment un éveil, se tenant au seuil d'un tintamarre de cliquetis, chocs, comme sous la menace d'un enchaînement définitif. C'est une plainte élégiaque fascinée par des profondeurs épaisses, épuisée par ses efforts pour se maintenir à grand peine à la surface de l'obscur inquiétant. Les deux chèvres inquiétantes (et malicieusement grotesques ?)  de la couverture sont les bornes d'un autre monde...

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Un disque d'un expressionnisme minimal puissant au charme ténébreux.

Paru en octobre 2025 chez Hallow Ground (Lucerne, Suisse) / 5 plages / 40 minutes environ

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Publié le 23 Novembre 2025

Michiko Ogawa - Pancake Moon

 [À propos de la compositrice et du disque] 

Entre Berlin et la Californie, la musicienne, compositrice et chercheuse japonaise Michiko Ogawa travaille avec plusieurs groupes musicaux, est l'un des membres principaux du Harmonic Space Orchestra de Berlin. Pleinement impliquée dans la création contemporaine, l'improvisation et les arts sonores, elle aime explorer les timbres superposés et les espaces acoustiques changeants, attentive aussi bien aux détails qu'aux amples résonances. Pancake Moon est son second disque solo. Elle y joue du piano, de l'orgue, du synthétiseur et du shō (orgue à bouche de la musique japonaise traditionnelle, en particulier le style Gagaku). Les instruments sont associés à des sons de terrain enregistrés en 2024 à Berlin et en 2022 dans le Parc National de Joshua Tree en Californie. le disque se compose de deux longs titres, entre dix-huit et vingt minutes.

[L'impression des oreilles]

   "ashimoto no uchuu" (L'univers sous vos pieds), le premier titre, s'ouvre sur une introduction au shō et au synthétiseur : tradition et modernité ! Sons tenus, oscillants, rejoints par quelques notes de piano. Michiko Ogawa déroule tune tapisserie sonore dense, parcourue de lentes vagues. Un mur du son qui accueille des broderies de clavier, un orgue Farsifa usé, comme un écrin précieux pour une méditation chaleureuse, que le piano, plus loin, hante de ses notes répétées. Entre musique ambiante et minimalisme, sa musique aime bourdonner au ras des graves, laisse surgir des sons venus d'un lointain passé, auréolés d'une lumière trouble admirablement rendue par le son scintillant du shō. Les différentes nappes sonores glissent l'une sur l'autre, laissant l'impression de mirages délicats surgis des rêves.

   "shizukana hikari" (titre 2, Lumière silencieuse) propose des textures plus épaisses en libre expansion. Shō et piano nagent dans un bain de synthétiseur, d'orgue. Une infusion d'astres en mouvement ! Cette lumière silencieuse sourd de partout, donne à la pièce une atmosphère irréelle, magique, c'est la lumière de contes très anciens tapissés de neige et de brume. Nous sommes dans un temple sans toit, perdus dans une vaste forêt, et nous écoutons l'univers couler à travers les branches, nous ravir de sa magnificence intarissable.

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Deux dérives d'une splendeur lente, où shō, piano, orgue et synthétiseur tissent un univers doucement illuminé.

Paru le 10 novembre 2025 chez Futura Resistenza (Bruxelles / Rotterdam, Belgique / Pays-Bas) / 2 plages / 38 minutes environ

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Publié le 17 Novembre 2025

Hampus Lindwall - Brace for Impact

Il était dans les limbes, je l'ai rattrapé de justesse...

Un disque d'orgue peu conventionnel...

   Titulaire de l'orgue de l'église du Saint-Esprit à Paris depuis 2005, l'organiste, improvisateur et compositeur suédois Hampus Lindwall dynamite et revitalise notre vision de l'orgue à un moment où la restauration de nombre d'orgues à tuyaux replace l'instrument au cœur du monde musical. Ce lauréat de prix internationaux d'improvisation propose cinq compositions contemporaines tumultueuses, interprétées par lui-même sur l'orgue de soixante-dix-huit jeux de l'église Sankt Antonius de Düsseldorf.

   Sur le premier titre éponyme, se joint à lui, à la guitare électrique, Stephen O'Malley, directeur artistique du label Ideologic Organ depuis 2011, dont j'ai célébré la prestation incandescente dans But remember what you have had, paru d'ailleurs à peu près en même temps que l'album de Hampus Lindwall. Il eût été injuste d'oublier ce dernier ! Imaginez des glissendos explosés de guitare doublés par le feu d'artifice d'autres guitares maniées par Hampus en personne, à l'orgue par ailleurs avec d'autres glissades post-ligetiennes qui seraient  en fait inspirées par Iannis Xenakis. Nous étions prévenus par le titre du disque : préparez-vous à l'impact !

   Après un tel choc, "Swerve" navigue calmement sur des textures vacillantes, irréelles, peu à peu envahies de ponctuations doucement percussives, écho d'un monde de rebondissements échoués d'un tableau de Miró, et lorsque l'orgue reprend le cours de sa trame, bientôt il balbutie, joue une partition saccadée peu éloignée d'une musique post-industrielle passée à la moulinette. Rien, décidément, d'un bout à l'autre, ne se comporte comme attendu . "À bruit secret", pour orgue automatisé, titré d'après l'œuvre de Marcel Duchamp À bruit secret (With Hidden Noise) de 1916 utilise les cinquante-six notes du clavier pour alimenter un générateur de nombres aléatoires, lui-même manipulé dans un esprit post Schönberg. Concrètement, cela donne une pièce jouant d'agglomérats de notes contrastant avec un jeu plus classique du clavier, comme des ricanements grotesques face à des envolées fulgurantes, grandioses. Un peu comme L'Homme qui rit au clavier, une pièce hugolienne en somme.

   "AFK", également pour orgue automatisé, semble d'abord un moteur enrayé, bloqué dans une boucle de sons saccadés, puis à demi étouffé. Comment ne pas penser à Conlon Nancarrow (1912 - 1997) et à ses études pour piano mécanique ? "AFK" est une étude de polyrythmie répétitive absolument indifférente à toute tentative de séduction de l'oreille. Dans son abstraction post-industrielle, elle atteint toutefois une beauté brute et quasi bestiale, comme si l'on entendait la respiration d'un monstre préhistorique pris dans les glaces qui reprendrait une vie aléatoire, folle, frénétique et destructrice. Impressionnant !

   "Piping" termine l'album avec une rêverie cahotique, une échappée dans les tuyaux, jouant de la profondeur du champ sonore, des contrastes de timbres. Cette pièce d'abord doucement jubilante s'enfonce progressivement dans l'étrange forêt primitive de l'orgue, sans doute le plus naturellement mystique des instruments, et naissent alors de sublimes paysages apaisés.

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Un disque d'une tumultueuse liberté pour (re)découvrir l'orgue.

Paru en juin 2025 chez Ideologic Organ (Paris, France) / 5 plages / 47 minutes environ

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Publié le 20 Août 2025

Zimoun - Harmonium I-VI

Après le magistral  ModularGuiarFields I-VI, paru chez 12K en septembre 2023 et Dust Resonance un an après (passé à travers les mailles de mes écoutes) et déjà chez Room40, l'artiste suisse Zimoun, connu pour ses installations à grande échelle de bruit et mouvement orchestrés, consacre son nouveau disque à un vieil harmonium d'une centaine d'années, pour lui comparable aux premiers synthétiseurs, comme eux oscillant, respirant, vibrant. Avec l'harmonium, tout se fait à la main ou avec les pieds. En même temps, l'harmonium, si chaleureux, est sensible à la moindre variation de pression, de toucher, d'où la possibilité de multiplier textures et micro intervalles sonores.

 Dans la forêt des apparitions... 

   En six parties formant un tout, Harmonium nous transporte dans un monde de tremblements, de frissonnements harmoniques. Les notes vivent comme des bougies clignotantes, avec soudain des envolées sous le coup de courants d'air mystérieux. Il y a dans cette musique une majesté tranquille, accueillante. Nous sommes happés par les vagues chaleureuses, vibrantes, leurs chevauchements doucement inextricables. On a parfois l'impression que tout le clavier se met à chanter, dans une polyphonie bourdonnante. C'est peu dire que cette musique est hypnotique, c'est une musique pour entrer en lévitation, porté par l'ample ondulation moirée, qui jamais ne cesse, toujours renaît subtilement différente, c'est une musique pour se laisser couler dans le plus vaste, dans la beauté fastueuse d'églises à demi ruinées et envahies par une végétation proliférante. Sous le retour de boucles apparemment semblables fleurit en effet une exubérance de nuances, de couleurs, Zimoun ayant trouvé dans l'harmonium le vecteur idéal d'un minimalisme microtonal que la page consacrée au disque n'a pas tort de ranger notamment dans la catégorie « post-psychédélique », tant la persistance sonore couplée au balancement ondoyant est à la longue tout simplement hallucinatoire.

 

    Dans cette futaie harmonique (cf. l'illustration de couverture), "Harmonium III" fait figure de clairière, de ventre mou, un peu redondant par rapport à la séquence précédente. On dira que l'on se repose à l'ombre du ronronnement, après l'extraordinaire première partie, ce lent envoûtement parmi le frémissement des feuillages harmoniques, en attendant le flamboiement de la partie IV, son brouillard hanté chargé d'étincelles sèches, de vacillations tuilées, extatiques. Plus sombre, tourmenté de cliquetis, "Harmonium V" semble un bateau à vapeur sur des flots épais ; des voies sonores s'y introduisent à la faveur de la marche, sans le faire couler, à la manière d'aérations invitées se cachant dans le bringuebalement des tuyauteries à plein régime. "Harmonium VI" retrouve le caractère étrangement grandiose des parties I et IV. Sur un fond d'une grondante lenteur, la composition est une suite d'ascensions graves, faillées, qui raclent et déracinent dans un mouvement inexorable pour nous porter au plus haut...des abysses !

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Zimoun sculpte une musique ambiante somptueuse, sombrement luxuriante sous sa robe de bure minimaliste.

Paru fin juin 2025 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 6 plages / 1 heure et 5 minutes environ

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Pour découvrir Zimoun, architecte sonore : voir son site, très bien fait. 

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