l'univers des synthetiseurs

Publié le 15 Avril 2026

Linnéa Talp - Variations for Light Waves

   Arch of Motion (2022), le premier album solo de la compositrice et organiste suédoise Linnéa Talp, avait déjà attiré mon attention. Son nouveau disque Variations for Light Waves ne déçoit pas ! Il comporte sept pièces minimales et diaphanes pour orgue et synthétiseur modulaire (Buchla), clarinette contrebasse (titre deux) et trombone (trois et sept). Il a été partiellement enregistré sur l'orgue baroque mésotonique (tempérament où tous les tons sont égaux à une valeur médiane) de l'église Tyska de Stockholm, mais aussi sur d'autres orgues du pays, en particulier un petit orgue qu'elle affectionne particulièrement, celui de la Lötsjökapellet près de Stockholm.

Linnéa Talp / Photographie © Sara Björkegren

Linnéa Talp / Photographie © Sara Björkegren

   La première pièce, "She Came Out of the White Fog" semble un carillonnement déchiré de courants d'air, les tuyaux ne recevant pas assez d'air pour donner toute leur mesure. Linnéa Talp aime explorer les limites de son instrument, en souligner les fragilités pour en tirer des pièces délicates, aériennes, traversées de lumières, par exemple ici celle du jour de la naissance de sa fille, arrivée dans sa vie comme sortie d'un épais brouillard blanc. Point de départ de l'album, le titre suivant "Air on Both Sides" est une improvisation avec Christer Bothén à la clarinette basse : bourdonnement fragile et mystérieux de l'orgue, dont émerge de rares notes pointues, tenues elles aussi en suspens. De soudaines arrivées d'air animent la toile, dessinant des esquisses respirantes rejointes par la clarinette au plus grave. C'est comme une montée vers une extase légère, doucement radieuse !

"Bending Backwards" (titre 3) se tient en équilibre, jouant de deux motifs alternés répétés, luttant calmement contre une tendance à s'enfoncer dans les graves : c'est une pièce paisible, quasi bucolique. "Kalia ljuset" (Kalia la lumière) est comme une pluie à travers un tissu. L'air est voilé, les tuyaux envoient des formes spectrales trouées de lumière, au bord de la dissolution, tandis que de curieuses voix synthétiques s'entendent en arrière-plan. Ce qui est très émouvant et très beau dans la musique de Linnéa Talp, c'est sa manière de dédramatiser l'orgue, de le dégonfler si l'on peut dire, en en soulignant les étonnantes possibilités de délicatesse. "I am folding" (titre 5) se contente d'accords étirés qui constituent une plaine harmonique loin de toute tension. Si "While I Was Waiting for You" peut sembler renouer avec une certain dramatisation, ce n'est qu'au tout début, car cette attente prend les allures d'une écoute profonde. Les notes vibrent, un tapis bourdonnant les enveloppe d'une aura quasi religieuse. Ne serait-ce pas une prière émaillée de nébulosités internes ?

   Le dernier titre éponyme trace un chemin tranquille nimbé de lumières tamisées, lente descente dans laquelle se love la chaleur du trombone. Tout au long se lèvent de petites aspérités transparentes, emportées dans le cours majestueux d'ondulations d'abord marquées qui s'effritent dans une immense quiétude.

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   Un très beau disque d'orgue ramené à son intériorité naturelle.

Paru le 10 avril 2026 chez Thanatosis Produktion (Stockholm, Suède) / 7 plages / 39 minutes environ

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Publié le 31 Mars 2026

Luca Formentini - Angel Lost

   Artiste sonore et compositeur dans le champ des musiques expérimentales, Luca Formentini s'intéresse à la résonance, à l'instabilité harmonique et à la perception spirituelle. C'est un explorateur de seuils. Dans le sillage de son album précédent, I am Ghosts (Curious Music, 2025), Angel Lost est selon lui la trace d'un de ces processus créatifs qui ne s'achèvent pas, qui continuent à vibrer au-delà de l'œuvre elle-même : « Au cœur de cette œuvre se dresse la figure de l'ange perdu, dégagé de toute référence religieuse, non pas déchu, mais désorienté. Une entité qui a perdu son axe intérieur. Une conscience jadis orientée verticalement, désormais suspendue dans un monde horizontal aux repères flous. L'ange perdu devient une figure de notre condition contemporaine -- de notre manière d'habiter le temps. »   

    Cette ample composition de trente-et-une minutes a été enregistrée sur synthétiseur analogique Yamaha CS50, Torso S4 (échantillonneur granulaire), système modulaire et guitare électrique, avec l'aide et le soutien de Lawrence English.

Luca Formentini

Luca Formentini

[L'impression des oreilles] 

Tendres épiphanies...

   Grondements tournoyants, notes filées transparentes en arrière-plan, créent une atmosphère mystérieuse, celle d'une circulation insolite dans l'espace. L'ange perdu se meut parmi des ténèbres lumineuses d'une douceur voluptueuse. Il flotte, entouré de traînées plaintives, dans un univers au ralenti, informé en retard, comme si nous parvenaient les ondes amorties d'étoiles lointaines. Toute tragédie est exclue dans ce monde en suspension d'apparitions vibrantes vite disparues et remplacées dans un brouillard délicatement enivrant. Quelques répétitions balisent vaguement la pièce, sans cesse au bord de la désintégration. Ce sont de lents sillages, souvenirs d'autres mondes qui n'en finissent pas d'émettre des signaux fugaces, venant s'échouer sur des rivages à demi-effacés. L'idée même de matérialité serait ici déplacée, grossière, tant la pièce se tient à la lisière de l'irréel, comme un ensemble fragile de manifestations spirituelles. La musique de Luca Formentini déborde d'une tendresse vertigineuse, changée en une force chatoyante, miroitante, quelques minutes avant la fin, au moment où la trajectoire de l'ange perdu se rapproche le plus de notre univers, avant de s'éloigner dans les abîmes insondables...

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  Quel émouvant désastre, cette errance de l'ange perdu sculptée par une musique électronique diaphane, ouverte sur l'Infini ! Luca Formentini invente un sublime d'une légèreté miraculeuse, par-delà toutes les terreurs, tous les pathétiques.

Paru le 20 mars 2026, autoproduit / 1 plage / 31 minutes environ

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Publié le 28 Février 2026

Erik Klinga - Hundred Tongues
   Orgue à tuyaux, Buchla et chants d'oiseaux

   Second volet de la  trilogie commencée avec Elusive Shimmer en 2025, Hundred Tongues associe un orgue du seizième siècle, l'un des plus vieux de Suède, un synthétiseur Buchla et des enregistrements de terrain de Scanie et d'Öland, respectivement une province et une île suédoises. Des toux occasionnelles et des grincements de chaises rappellent que le disque est composé d'enregistrements en direct dans des salles ou églises. Des chants d'oiseaux sont intégrés à la composition, parfois sur un pied d'égalité avec les instruments. Ainsi l'ancien et le nouveau, l'humain et l'animal, se trouvent réunis.

   Le titre de l'album, Cent Langues, vient du folklore suédois : on y disait que les oiseaux chanteurs avaient cent langues. L'orgue, avec ses centaines de tuyaux, et le Buchla, avec ses multiples circuits, y répondent avec leurs multiples voix, que le compositeur Erik Klinga unifie le plus possible. Composée de cinq pièces, quatre de taille entre presque quatre et un peu plus de six minutes, la suite culmine avec la monumentale pièce éponyme, de près de dix-neuf minutes.

Les Cent Langues du Chant caché   

La musique d'Erik Klinga sourd comme une source de l'intérieur des tuyaux. "Spring to Mind" écrit la naissance du bourdon d'orgue, les premiers accords plus clairs poussés entre les silences. Dès le départ, il sera difficile de départager l'orgue du Buchla. Peu importe ! Le temps est ralenti, il diaphanise les sons, les déréalise. Ô mystère tremblant de voix fantomatiques à la fin de la pièce ! "Opaque stars" joue de registres transparents, comme micacés. Au seuil de vibrations très fines, la pièce est une sorte de danse un peu solennelle, progressivement envahie de chants d'oiseaux. Musique exquise que prolonge "Conspiracy of Silence", dialogue entre les chants d'oiseaux et les respirations délicates de l'orgue, comme si l'instrument ne voulait pas effrayer les oiseaux posés sur ses tuyaux. Monte alors un chant d'abord lointain, d'une ineffable douceur, miraculeuse salutation aux oiseaux. À la fin de la pièce, musique et oiseaux sont à égalité, et "Fall Again" prend l'allure d'un hymne à l'envers, les oiseaux disparus derrière les tessitures de l'orgue et du Buchla, la montée d'une pulsation brièvement reichienne, trouble et tremblée, puis évanescente. Parvenu là, on attend, on sent qu'il va se passer quelque chose qui s'annonçait depuis le début...

   De la poussière sidérale des tuyaux s'écoule alors l'hymne véritable des Hundred Tongues, d'abord dans un registre au bord de l'imperceptible, celui de l'attente, de l'oraison, de l'appel des voix anciennes qu'on entend dans les profondeurs. Les oiseaux s'infiltrent, se posent sur les sons frêles, dans une atmosphère recueillie. Ils se taisent ensuite pour écouter la voix montante de basses irréelles. Une atmosphère magique plane tandis que s'élève le chant sacré des tuyaux, ces entrailles aux multiples détours, et qu'éclate la majesté vibrante des sonneries enfouies, libérées de leurs gangues. Le bourdonnement tuilé de l'orgue et du Buchla rayonne d'une somptuosité voilée incomparable, comme s'il contenait une voix surnaturelle, entendue entre leurs graves vibrations, d'un grave pur, inaltéré, inaccessible au monde que l'on entend revenir sur la fin avec ses bruits concrets.

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   Un disque aux lumières mystérieuses, pas si sombres que ne l'indique la présentation "officielle", entre contemplation et extase. Une belle suite à Elusive Shimmer.

Paru fin janvier 2026 chez Thanatosis Produktion (Stockholm, Suède) / 5 plages / 41 minutes environ

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Publié le 2 Février 2026

Craven Faults - Sidings

   L'artiste et producteur sonore britannique Craven Faults m'a pris dans ses filets à nouveau avec son troisième double album Sidings (Voies de garage).  Standers, en juin 2023, m'avait déjà conquis, malgré quelques réticences. Comme les précédents, il serait enraciné dans le Yorkshire post-industriel où se trouve l'ancienne usine qui l'abrite. C'est difficile  d'en juger à l'écoute, aussi n'en dirais-je pas plus à ce sujet. Ce qui est certain, c'est que la lourdeur que je lui reprochais ne me semble plus un défaut. C'est une caractéristique de cette esthétique hypnotique, post-industrielle et post-pop. Les synthétiseurs modulaires remplacent batterie et basse, boucles et retards soutiennent et font durer des mélodies réduites à quelques notes. Craven Faults est le laboureur d'une musique électronique qui enfonce lentement en vous les socs de ses boucles inlassables.

La musique souvent vous prend comme une mer...   

   Huit titres, dont trois de plus ou moins quinze minutes, les deux premiers et le dernier. Il a raison, Craven Faults, il lui faut la durée. Le temps de nous traîner dans son labyrinthe de reprises, d'appuis percussifs massifs, comme dans "Ganger", le premier titre lancinant, orageux, hanté d'appels comme des lassos, un titre de post-rock minimaliste électronique dont on a peine à ressortir. La répétition obstinée d'une ou deux notes sert de matrice au second titre "Stoneyman" (Homme de pierre, traduction éloquente !), au rythme puissant, implacable, laissant entendre comme des voix enfouies dans les textures tourbillonnantes. L'évocation hallucinée d'un monde industriel transformé en matériau musical fascinant !

     Les plus courtes pièces (entre trois minutes au moins, quand même, et six) ne sont pas insignifiantes pour autant. "Three Loaning End" (titre 4) chaloupe un univers de pluies de suie sur fond de bourdons et de claviers suspendus dans des résonances chaleureuses. "Up Goods Distant, Down Goods Home" (titre 5), ce serait un train de marchandises cheminant parmi les collines, allant son allure nonchalante et obstinée, soufflant et sifflant. "Incline Huttes"(Huttes en pente) commence dans des glissendos, en pente comme son titre, impose son balancement, marque de fabrique du compositeur, ses boucles majestueuses, gorgées de sinuosités mélodiques. L'étonnant "Drover Hole Sike" esquisse un univers plus inquiétant, réchauffé par un lyrisme de voix synthétiques.

   Enfin, "Far Closes" (Fermetures lointaines), aux synthétiseurs diaprés et tournoyants, est une pièce répétitive superbe. Il y a une forme de poésie épique dans cette musique volontiers planante nous entraînant dans ses immenses girations extatiques.

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Massive attaque de musique électronique enveloppante et hypnotique !

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N.B. (titre en rouge) Petit détournement du poème de Charles Baudelaire, La Mer...

Paru le 23 janvier 2026 chez The Leaf Label (Royaume-Uni) / 8 plages / 1 heure et 9 minutes environ

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Publié le 19 Décembre 2025

Martina Berther / Philipp Schlotter - Silence Will Never Die

   Après Matt (2023), Martina Berther et Philipp Schlotter se retrouvent pour leur seconde collaboration sur le même label suisse Hallow Ground. L'album a été enregistré dans la même église du village de Matt (Canton de Glarus, Suisse). Les cinq pièces, entre composition et improvisation, recourent au même orgue, utilisé par les deux musiciens, avec Martina jouant aussi de la basse électrique et du synthétiseur, et Philipp synthétiseur et guitare. L'ingénieur du son Flo Götte les rejoint à la cithare sur le dernier titre, et leur "oreille extérieure" (selon leur propre expression) Anuk Schmelcher à l'orgue sur le quatrième. Faut-il ajouter que la patte de Lawrence English s'est posée sur ce disque, dont le mixage et la finalisation ont été effectués dans son studio Negative Space ? 

Martina Berther et Philipp Schlotter / Photographie © Tom Huber

Martina Berther et Philipp Schlotter / Photographie © Tom Huber

   Aux seuils de l'Obscur...

   Le premier titre "Calm for On Day" allie synthétiseur et orgue pour une méditation austère fondée sur de micro variations tonales. La pièce semble flotter telle un mur animé d'une ondulation interne dans lequel viennent s'incruster des filaments, des stridences, des irisations, le tout exprimant une énergie dense et puissante dont nous suivons les crescendos et decrescendos. Superbe début !

"Gut Feeling" se construit sur un battement de bourdon d'orgue, comme une sorte de moteur pour charrier une cargaison d'enchevêtrements sonores. Cette pièce minimaliste chauffée au noir s'enfonce dans nos entrailles par une pulsation subtile d'une trouble douceur. Après ces deux pièces d'un calme compact, "Suntrap & Light Wind" ménage une soupape. Aérée par la cithare et la basse électrique, la pièce s'ouvre à l'acoustique de l'église, laissant entrer un jour, certes parcimonieux. On dirait une déambulation précautionneuse de fantômes ou de morts-vivants à peine sortis de leurs tombeaux, juste avant la solennelle "Eternal Youth", pièce d'orgue ironiquement funèbre, d'une lenteur ample et magnifique.

"Lookout" ne sonnera pas vraiment un éveil, se tenant au seuil d'un tintamarre de cliquetis, chocs, comme sous la menace d'un enchaînement définitif. C'est une plainte élégiaque fascinée par des profondeurs épaisses, épuisée par ses efforts pour se maintenir à grand peine à la surface de l'obscur inquiétant. Les deux chèvres inquiétantes (et malicieusement grotesques ?)  de la couverture sont les bornes d'un autre monde...

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Un disque d'un expressionnisme minimal puissant au charme ténébreux.

Paru en octobre 2025 chez Hallow Ground (Lucerne, Suisse) / 5 plages / 40 minutes environ

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Publié le 23 Juin 2025

Costin Miereanu - Poly-Art Recordings 1976-1982

[REPARUTION]

Un événement discographique majeur !

   Quatre années de travail ont été nécessaires à deux maisons de disques, la genevoise Auryfa et la belge Metaphon, pour republier sous la forme d'un coffret de six cds la série légendaire de cassettes et de disques du compositeur roumain naturalisé français Costin Miereanu (né en 1943 à Bucarest, naturalisé français en 1977), série originellement sortie chez Poly-Art Recordings entre 1982 et 1984 et regroupant des compositions  des années 1976 à 1982. Remastérisées d'après les bandes originales et restaurées, les œuvres sont accompagnées d'un essai de Vincent de Roguin, producteur de cette reparution.

   Costin Miereanu ? Je vous renvoie à l'article de Wikipédia pour les détails. Ce qui frappe dans sa trajectoire musicale, c'est sa double face. D'un côté, une carrière universitaire brillante dans le monde de la musique contemporaine d'avant-garde, accompagnée de distinctions, couronnée par son poste de directeur des prestigieuses Éditions Salabert, avec un catalogue considérable de pièces orchestrales, de chambre ou pour instruments solo . De l'autre, des compositions électro-acoustiques, des interprétations solo semi-improvisées, dont la série publiée chez Poly-Art Recordings, qui n'eut en son temps qu'un écho limité, mais qui suscita ensuite l'enthousiasme de générations d'auditeurs dans les milieux plus ouverts des musiques non-académiques. En 1975, l'enregistrement du disque électroacoustique Luna Chinese sur le label italien Cramps Records lui vaut une place dans la liste 1975 de Nurse With Wounds.

Sources d'inspiration ? Elles sont multiples : d'Erik Satie aux musiques de film, au folklore et à l'art roumain, à la littérature d'avant-garde, à Gilles Deleuze, aux phénomènes atmosphériques, et surtout peut-être de Terry Riley, dont on retrouve le minimalisme chaleureux et proliférant, les motifs intriqués, les couleurs chatoyantes...Mais on pourrait évoquer la musique spectrale, les univers musicaux d'anticonformistes comme Giacinto Scelsi, Luc Ferrari, la scène électronique underground française (Richard Pinhas par exemple)...Disons plutôt que Costin Miereanu, par sa profonde culture musicale, sa quête de liberté artistique loin des dogmatismes officiels, se trouve au cœur de toutes les recherches des années soixante-dix et quatre-vingt ; que les douze pièces de ces six cds, à la fois ouvertes à toutes les expériences formelles et cependant accessibles, offrent des territoires sonores qui n'ont rien perdu de leur attrait fascinant,..

Un monument de l'écriture pour synthétiseurs ! Ces douze pièces de plus ou moins vingt minutes chacune utilisent une palette de synthétiseurs : Minimoog, Polymoog, PPG Wave, Prophet 10, auxquels Costin Miereanu ajoute, selon les pièces, du piano, de l'orgue et d'autres sources instrumentales.

Costin Miereanu pendant les années Poly-Art Recordings

Costin Miereanu pendant les années Poly-Art Recordings

Horizons poétiques...

Six disques dont les titres sont autant d'invitations à la rêverie : Dérives (1976-78) / Le Royaume de la Reine Pellapouf (1977-78) / Pianos-Miroirs (1978-79) / Jardins oubliés (1981) / Fata Morgana (1981) / Carrousel (1982). Que le titre du cinquième soit aussi le nom d'un important éditeur de poésie n'est à mon sens pas un hasard. En marge d'une musique contemporaine de plus en plus technicienne, physicienne, dont les titres sont de plus en plus abstraits, abscons, arides,  Costin Miereanu indique pour ses fantaisies un autre horizon, poétique. On oublie les analyses spectrales du son, l'emprise de la science sur la musique pour remettre cette dernière dans son terrain originel, la poésie. Les synthétiseurs sont les substituts contemporains des flûtes et flûtiaux des pasteurs, des bergers de l'Arcadie. Il n'y a rien à démontrer, aucune théorie à soutenir. Chaque pièce s'abandonne à sa propre pente, se laisse foisonner.

Labyrinthes incertains...

Le titre ci-dessus m'a été suggéré en partie par la thèse doctorale de Ludovic Bargheon, soutenue en 2003 à l'Université Marc Bloch de Strasbourg, Les Figures du labyrinthe dans l'œuvre musicale contemporaine de Costin Miereanu.

  Ainsi la première pièce de ce coffret, Finis-Terre (1978) avance dans un labyrinthe de motifs intriqués, superposés, croisés, labyrinthe allant s’épaississant au fur et à mesure que les bourdons tapissent la caverne sonore. Costin Miereanu compose en consonance avec la musique dite « planante » de l’époque, par exemple de Tangerine Dream ou Ash Ra Tempel, une fresque bouillonnante, étincelante, une fresque-océan animée de mouvements profonds, structurée par de grandes boucles ondulantes, à l’intérieur desquelles apparaissent et disparaissent des myriades de micro motifs, selon ce qui semble s’apparenter à un principe d’incertitude aux antipodes des principes de la composition classique. Le résultat est d’une incomparable splendeur.

   Terre de feu (1976), l’autre face du premier disque Dérives, en fournit un second exemple tout aussi extraordinaire, explorant des territoires plus sombres. Sur un fond épais de bourdons pas très éloigné des compositions d’Éliane Radigue viennent vibrer des agrégats de bulles sonores, de fragments écrasés, de faux-semblants trompeurs, tandis que des vents fantastiques se déchaînent et crissent en arrière-plan. On s’achemine vers la sortie du labyrinthe par un chemin ouvert peuplé de cloches fantômes. Les synthétiseurs réalisent le rêve d’une musique organique d’une extatique et étrange douceur…
   Le second disque s’enfonce dans les contrées de la Fantaisie avec Le Royaume de la Reine Pellapouf ((1977-78), qui pourrait être le titre d’un joli conte de fée. Les synthétiseurs donnent toutes leurs couleurs dans des fontaines sonores, des gargouillis, une pyrotechnie éblouissante d’une profusion baroque. Dans ce labyrinthe somptueux de  myriades d’éclosions, de jaillissements, l’auditeur se laisse porter, il ne cherche plus rien. D’une certaine manière, c’est la musique de la Jouissance, dans son état natif, la musique du Paradis perdu ! Première coïncidence (1977-78) poursuit dans une veine de billes bondissantes, d’efflorescences vaguement monstrueuses surmontées de crachotements : pièce étourdissante, proliférante, qui secrète comme une écume de vives brillances, pièce stupéfiante et tellement torrentueuse qu’elle risque de fatiguer, il faut le reconnaître, par son énergique monotonie…
   La première face du troisième disque reprend son titre au singulier, Piano-miroir (1978). C’est l’un des chefs d’œuvre de cette entreprise discographique. Le piano étincelant est repris en miroir par lui-même et par les synthétiseurs dans un dialogue incessant, d’une admirable variété : passages vifs, ralentis rêveurs et phases méditatives se succèdent dans une fluidité exquise, absolument sublime...

 

    Je ne suis pas aussi enthousiaste pour l’autre face, Musique climatique (1979), qui relève pourtant nettement de l’esthétique minimaliste, malgré un très beau début au piano. Certes je m’habitue, mais le jeu virtuose, je le reconnais, des bulletins météorologiques en plusieurs langues, ne me convainc pas tout à fait, ni les clins d’œil au label fondé par le compositeur, Poly-Art Recordings. Là aussi, toutefois, plusieurs écoutes sont nécessaires, et je suis, au moment où j’écris ces mots, finalement séduit malgré moi par cet entrecroisement de voix, de piano, comme une partition décalée pour L’Emploi du temps (1956), ce roman météorologique labyrinthique de Michel Butor. Les voix clapotent comme le piano, forment ainsi une polyphonie flottante qui s’insère parfaitement entre et sur les phrases de l’instrument, favorisant une quasi hébétude que le doux martèlement de notes répétées du piano prépare évidemment. Au total, une composition étonnante, non dépourvue d’un vrai charme discret, avec une fin magnifique.
   Quand j’ai vu pour la première fois le titre du quatrième disque, Jardins oubliés , je n’ai pas pu ne pas penser au si bel album  Jardins cycliques (1998) d’un minimaliste français longtemps trop méconnu, Frédéric Lagnau. Mais le rapport, si rapport il y a, car j’ignore si Lagnau connaissait Miereanu, n’est que de minimalisme. La première face, qui porte le même titre que l’album, 
est assez déconcertante : synthétiseurs moelleux, trop, et une monotonie ennuyeuse, ou du moins presque inquiétante, nous attirant dans ses méandres troubles. Par contre, Jardins désertés (1981) est une pièce somptueuse : méditation désolée aux timbres raffinés, les synthétiseurs jouant de couleurs et de timbres réverbérés qui donnent l’impression de vitraux sonores, avec des surimpressions, des coulures, des filés noyés de lumière. Sont-ce d’ailleurs des synthétiseurs ? Des orgues de synthétiseurs, probablement, qui me font penser parfois au shō de la musique traditionnelle japonaise. Extraordinaire coda en à-plats percussifs comme des étincelles écrasées sur un trait de lumière mourante.

 

   Le cinquième disque Fata Morgana explore des phénomènes liés à la persistance sonore, productrice d’illusions. On sait que « fata morgana » désigne une combinaison de mirages produite par une perturbation des rayons lumineux. Dans Miroitements (1981), la prolifération extrêmement rapide de notes agglomérées produit un effet de miroitement sonore, de persistance auditive. À la surface viennent éclore de brefs motifs, des figures, dessinant un ballet irréel fragile, d’une grâce vaguement extrême-orientale. L’autre face, éponyme du titre du disque, repose sur des superpositions de notes tenues, des étirements créateurs de micro effets de distorsion, ondulations et vibrations. On est très proche de la musique spectrale, de Györgi Ligeti ou de Giacinto Scelsi. Les textures, de plus en plus épaisses et riches, rayonnent dans une atmosphère recueillie. C’est une merveille.
   Nuages-Nuages (1982) première face du sixième disque Carrousel, joue avec des sonorités épaisses et ouatées, nuageuses en somme, mais instables au point de se dépouiller peu à peu de leur gangue pour apparaître sous une forme de plus en plus flûtée ! Au fond, c’est une danse que cette pièce virtuose jusqu’au vertige, qui se tortille à grande vitesse pour accoucher stupéfaite de petites séquences hallucinées, s’arrêter et repartir dans une gestuelle de gallinacées frénétiques et glougloutants, avant une dernière partie calme comme si rien ne s’était passé de toute cette exubérance : la tête haute, dans les nuages, pour disparaître… La pièce éponyme qui termine ce coffret se présente comme une série de constructions sonores de plus en plus élaborées, devenant une folie qui tourne la tête en effet par ses cavalcades, ses glissements et saccades, bousculades, un jeu de massacre… qui me laisse de marbre, je dois dire. La moins bonne pièce de ce monument.

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Mes titres préférés :

1) Six pièces poétiques, six chefs d'œuvre : Terre de feuPiano-Miroir  et Jardins désertés // Finis-Terre et Fata MorganaLe Royaume de la Reine Pellapouf

2) Trois pièces singulières déroutantes :  Musique climatique,  MiroitementsNuages-Nuages

Restent trois pièces trop virtuoses ou démonstratives à mon goût...   

 

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Un des sommets de la musique du dernier quart du vingtième siècle, heureusement tiré de sa confidentialité passée par une restauration et une production remarquables.

 

 

Paru début juin 2025 chez Auryfa ( Genève, Suisse) / Metaphon (Heusden-Zolder, Belgique / Coffret de six cds / 12 pistes / 4 heures et 13 minutes environ

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Publié le 10 Mai 2025

Roland Schappert - C'ant see the Rebel

   Fondateur du label r-ecords.com en 2022, Roland Schapper développe une musique électronique légère, aérée, mélodieuse. Can't see the Rebel est le troisième disque de la maison.

   Avec le premier titre éponyme, ça commence presque comme du Steve Reich, avec une ligne rapide de grappes de notes, sauf qu'une ligne de basse vient souligner le flux caracolant de notes perlées. Roland Schapper construit une musique d'une vivacité gracieuse, dansante. C'est un rêve bondissant se perdant dans les hauteurs, nullement plombé par le rythme implacable.

"Vibe-Coda", toujours dansant, plonge dans les vibrations, les respirations, les chuintements, comme en apnée au-dessus de massifs rocheux, mais il se reventile en aigus, plane avec des contorsions minimales. "Play Again", avec son piano réverbéré, décrit des arabesques précieuses, puis prend un ton plus grave sur un fond de froissements. La pièce se fracture de micro silences, danse dans le vide,  s'illumine de métallisations lointaines, sculptée avec minutie.

Le puissant "Ehrlicher Mond" (titre 4) pilonne à partir d'une ligne scintillante et cabriolante de synthétiseur : la lune honnête du titre, n'est-ce pas cette irréalité folle qui se saisit de la pièce, musique pour un conte de E.T.A. Hoffmann ? Plus proche de la techno, "Kombipakt" se vaporise en multiples plans froissés, d'une densité rentrée, intériorisée. Il rayonne d'une sourde intensité, d'une royale concision, avec une fin joyeusement déglinguée. "Ehrlicher Mond solo" termine l'album par un festival de jeux sonores synthétiques. La matérialité du son est au cœur de l'écriture : les textures s'épaississent, s'irisent, elles diffusent leurs vibrations dans une joie sans mélange.

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L'air de rien, un disque subtil, sculpté dans une ambiance d'euphorie limpide. De la musique électronique vive, non dénuée d'humour.

Paru en mai 2025 chez r-ecords (Cologne, Allemagne) / 6 plages / 27 minutes

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Publié le 10 Avril 2025

Erik Klinga - Elusive Shimmer

Premier volet d'une trilogie publiée par le label de Stockholm ThanatosisElusive Shimmer est aussi le premier album du compositeur suédois Erik Klinga. Actif dans différents groupes en tant que batteur, il est diplômé en composition électroacoustique et se passionne pour le Buchla 200, le Roland Juno 60 et d'autres synthétiseurs analogiques qui sont au cœur de ce premier album avec un orgue et quelques enregistrements de terrain. Pas de percussion, sauf dans le dernier titre où intervient une grosse caisse...

Erik Klinga par © Moa Gustafsson Sondergaard

Erik Klinga par © Moa Gustafsson Sondergaard

Scintillement insaisissable...

   Les premières mesures m'ont fait penser à Pantha Du Prince ! Le synthétiseur cristallin sonnant comme des clochettes... L'une des traductions françaises du titre de l'album me semble bien rendre compte de l'effet musical recherché. C'est une musique gorgée de lumières, de scintillements, aérienne, légère. Le second titre "Iridescence" confirme cette orientation. Les synthétiseurs font naître des paysages contrastés en perpétuelle métamorphose, impulsent sans le secours d'aucune percussion une rythmique allègre. Les fondus sont parcourus de réfractions multiples, tout glisse dans une euphorie doucement extatique. 

   "Luminous Rays" baigne littéralement dans des rayonnements diaphanes contrastant avec de moelleux bourdons. Erik Klinga joue du Buchla et des autres synthétiseurs en poète attentif à la beauté des arrangements sonores. Les synthétiseurs deviennent des oiseaux au vol harmonieux traversant des nuages éthérés. Les textures aigües en premier ou arrière-plan ont une tendance au carillonnement, à l'étincellement furtif, tant cette musique se tient au bord d'une lumière supérieure, dont elle est informée au point d'en garder un émouvant frémissement, à la fin du très beau "Parallax" par exemple (titre 5), de lui emprunter un courant alternatif, une impulsion sur le magnifique "Rarefaction" où tout se dissout dans le radieux de l'orgue enveloppant.

   La dimension mystique de cette musique éclate dans "Ascension" (titre 7), au début paré d'une lueur archangélique. Les sons synthétiques tenus et glissants s'apparentent à des mantras soutenus par des bourdons parcourus de voix supra-humaines, de miroitements. On monte des marches resplendissantes pour se perdre dans des chatoiements spectraux avant de connaître une aube triomphale, soulignée par l'entrée de la grosse caisse dans la dernière pièce, "Dawn Chorus", grosse caisse dont je me passais fort bien dans les morceaux précédents...

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Un disque éblouissant qui ravira les amateurs du Buchla, et, au-delà, tous ceux qui cherchent un peu de beauté dans ce monde...

Paru fin janvier 2025 chez Thanatosis Produktion (Stockholm, Suède) / 8 plages / 48 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

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