chorales et religieuses

Publié le 4 Février 2026

Ivan Vukosavljević - a mind in the heart
Piano, Spiritualité et Paternité...

   Après The Burning avec l'Ensemble Klang  et  Slow Roads en septembre 2023, le  musicien serbe (installé aux Pays-Bas) Ivan Vukosavljević publie avec a mind in the heart un disque pour piano solo en huit mouvements, réalisé en étroite collaboration avec la pianiste portugaise Joana Gama. L'œuvre explore les attributs mélodiques du chant orthodoxe serbe en recourant à un instrument qui lui est a priori étranger. Mélodie et bourdon sont pris en charge par un instrument harmonique. 

   Si Ivan Vukosavljević retrouve le piano, qu'il a longtemps laissé de côté, cela ne m'étonne nullement. Le piano est tout à fait apte à véhiculer des émotions intenses et surtout la spiritualité si chère au musicien, qui a trouvé une partie de son inspiration dans les sermons de Maître Eckhart (vers 1260 - 1328). La naissance de sa fille a été l'autre source vive de ce cycle. 

Le compositeur (en haut) et la pianiste (en bas)
Le compositeur (en haut) et la pianiste (en bas)

Le compositeur (en haut) et la pianiste (en bas)

« Approchons-nous avec foi et amour, afin de participer à la vie éternelle. » Ces paroles de l'hymne Ninia Sili, composé au XVe siècle par Kyr Stefan le Serbe, pourraient être mises en exergue au disque d'Ivan Vukosavljević. Cet hymne est le plus ancien conservé de la tradition orthodoxe serbe qu'il admire tant qu'il considère sa musique au mieux comme une réinterprétation de celle-ci. Pas question pour lui de la dénaturer dans une musique prétendûment nouvelle : il tente simplement d'en conserver et transmettre la dimension sacrée. Dans toute sa démarche, il y a donc une humilité fondamentale. Mettre un esprit dans le cœur... Ninia Sili forme le troisième mouvement du cycle.

   Les Litanies de l'Âme

   Une mélodie réduite à quelques notes, répétée, entrecoupée de silences, c'est le début du premier mouvement éponyme. À partir de cette trame austère, le piano se lance dans une série d'explorations aux notes bien détachées, comme des escalades tenaces, tranquilles, formant un seul mouvement irrésistible vers le Ciel jamais atteint. Et si parfois, le piano se met à dissoner, c'est le signe de notre condition bancale. L'homme qui cherche se met à boiter, mais il persévère. Le piano s'entoure d'une aura résonante qui rappelle le chant de bourdon byzantin. Ce début extraordinaire m'a d'emblée convaincu de soutenir ce disque si éloigné des prétentions modernistes à l'avant-garde, à la nouveauté absolue... Désolé d'avance si les extraits musicaux sont précédés d'un flot publicitaire consternant...

 

   "a citadel", c'est une fontaine de chant, qui ne cesse de rejaillir, d'envoyer ses gerbes avec une grâce majestueuse, entêtée. C'est une allégresse qui monte, celle de l'âme croyante, sans se soucier de rien d'autre, et qui vient mourir dans un bel abandon. "ninia sili" reste un hymne limpide, tout en exubérance liquide, frémissante. Sur un fond bourdonnant de notes enchaînées, la mélodie se dresse à la fois fière, délicatement  et sobrement ornée, et en même temps presque hésitante dans son humilité. Sans doute le quatrième titre, "an announcement", est-il intimement mêlé à la vie familiale du compositeur, à l'annonce de la naissance de sa fille, qui renvoie aussi à l'Annonciation. L'annonce ne cesse d'être reprise, enrichie, d'abord dans une sorte de stupeur, puis avec une gaieté un peu folle, une joie extasiée se traduisant par des rêveries, puis une méditation lucide, qui trouve des accents debussystes pour exprimer le Mystère de la naissance.

   Quelle grâce dans l'apparition de "a virgin" (mouvement 5) ! La mélodie arpégée monte et descend encore et encore, accompagnée de marques d'admiration, puis d'une frénésie joyeuse en amples tourbillons. L'atmosphère se calme progressivement, s'intériorise. "a wife" esquisse un portrait de l'(âme)-épouse, qui se tient devant Dieu dans une liberté d'allure pleine de noblesse et de retenue. Elle irradie doucement, tourne sur elle-même et se met à chanter des louanges, envahie par un tremblement de bonheur, éperdue d'amour.

   Chaque mouvement endosse naturellement, à des degrés variables, une forme litanique propre à nombre de liturgies.  La répétition signifie, non l'immobilité ou la pauvreté d'inspiration, mais la permanence, la stabilité, la Tradition en tant que source vive, inépuisable. Répéter, c'est aimer, c'est se laisser envahir par Dieu en se débarrassant de l'ego prétentieux. "For Nata", le septième mouvement, est exemplairement dans cette extase litanique, stupéfiée ou  tournoyante  et folle, dans un émerveillement éperdu, qui n'en revient pas de son ravissement.

   Les admirateurs d'Arvo Pärt retrouveront sa marque dans le beau début du dernier mouvement, "a child". La mélodie filiforme, dépouillée, dans des aigus qui semblent brouillés, avance précautionneusement pour ne pas réveiller l'enfant. On dirait des pas d'oiseaux dans la neige, prémonition des pas à venir de l'enfant qui ne sait pas encore bien marcher et qui observe le monde alentour à chaque pas. Suit un silence, il a pris de l'assurance, de la gravité. Il regarde droit devant lui, sans hâte, et il écoute...

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Un disque simplement sublime, parfaitement interprété par Joana Gama. Dans le sillage de Georges Ivanovitch Gurdjieff, Alain Kremski et quelques autres chercheurs d'Absolu...

Couverture magnifique, livret intéressant et précis, prise de son impeccable : du très beau travail !

Paru en janvier 2026 chez TRPTK (Pays-Bas) / 8 plages / 57 minutes

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Publié le 10 Juillet 2024

Christopher Cerrone - Beaufort scales
In Memoriam Ingram Marshall

   Je ne pouvais pas manquer ce disque, dédié à la mémoire d'Ingram Marshall (1942 - 2022), compositeur américain dont j'ai suivi la carrière jusqu'à ses ultimes September Canons (New World Records, 2009). C'est un compositeur qui a beaucoup compté pour moi. Comme continue de compter la maison de disque qui accueille pour la première fois la musique de Christopher Cerrone, Cold Blue Music, la maison mère de John Luther Adams, Michael Byron, Peter Garland, Jim Fox, Chas Smith...

Et puis figurez-vous que ce disque est interprété par le Lorelei ensemble ! Comment résister à l'appel de huit sirènes ?

Enfin, c'est le nouveau disque de Christopher Cerrone, que je suis assez fidèlement depuis son second disque, The Pieces that Fall to Earth (2019).

[À propos du disque et du compositeur]

   C'est en lisant le livre de Scott Huler, Defining the wind : The Beaufort scale, and How a 19th-Century Admiral turned Sciece into Poetry que Christopher Cerrone a décidé d'écrire une œuvre sur cette échelle inventée par l'amiral britannique Francis Beaufort (1774 - 1857) en 1805 pour mesurer empiriquement la force du vent, de force 0 (calme / la fumée monte verticalement) à 12 (ouragan / l'air est rempli d'écume et d'embruns). Beaufort Scales est une œuvre écrite pour huit voix féminines (le Lorelei ensemble) et électronique (le compositeur). Elle comporte treize mouvements d'intensité musicale croissante, plus quatre interludes sur des extraits dits de F. Scott Fitzegerald (Gatsby le Magnifique, 1925)), Herman Melville (deux extraits de Moby-Dick, 1851), de la poétesse canadienne Anne Carson (The Anthropology of Water) et un extrait de l'Évangile selon Saint-Matthieu de la Bible du roi Jacques (King James Bible, 1611). Au fur et à mesure que le vent s'amplifie et le temps se détériore, chacune des voix est de plus en plus déformée, reflet, selon le compositeur, d'un monde saturé de technologie, dans lequel des conditions météorologiques extrêmes se font plus fréquentes.

[L'impression des oreilles]

   Tout commence par des chuchotements et de légers sifflements, puis une première voix s'élance, relayée par des échos, puis une seconde, une troisième, en un canon de plus en plus touffu, véritable gerbe lumineuse renaissante. C'est le très beau "Prelude" bruissant de mystères. L'étape 1 ("Step 1, titre 2) propose d'abord un  jeu d'appels et de réponses constitués par le mot "Ripples" envoyé comme des balles de ping-pong, autant de minuscules rides avant l'entrée des voix chantées sur ce fond glissant. Le premier interlude juxtapose le texte de Fitzgerald, impeccablement dit, et une fine trame électronique sur laquelle les fragiles échos de certains mots se posent.

Christopher Cerrone - Beaufort scales
  (Ingram Marshall + Steve Reich)2

   Les étapes 2 & 3 (titre 4) développent une polyphonie ensorcelante de volutes, fusées, répétitions circulaires. On est au cœur de cette cantate post-minimaliste qu'est Beaufort Scales. On pourrait parler aussi d'oratorio, en raison de l'alternance des pièces chantées et des pièces dites (les interludes, aussi partiellement chantés d'ailleurs)), en dépit du sujet profane, car la perspective est constamment sublime. Les voix angéliques chantent la beauté des vents, la montée perpétuelle vers les cieux. En écoutant la musique de Christopher Cerrone, j'ai pensé qu'il rendait un double hommage, à Ingram Marshall, bien sûr, mais aussi à Steve Reich. Beaufort Scales, ce sont les Hidden Voices d'Ingram et les étourdissantes compositions vocales de Steve Reich réunies pour une célébration éblouie des états des éléments, de la mer comme un creuset d'or en fusion, qui bouillonnait de lumière ou du feu qui dansait dans le ciel. La trame électronique d'une miraculeuse finesse accompagne les huit voix (quatre sopranos, deux mezzo-sopranos, deux altos) de ces nouvelles sirènes tout au long de cet envoûtant éloge du temps qu'il fait. La dernière étape et le Postlude créent comme un étonnant orgue atmosphérique, grandiose et ineffable...

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   De disque en disque, Christopher Cerrone s'affirme comme l'un des compositeurs majeurs de notre temps. Beaufort Scales est son nouveau chef d'œuvre, resplendissant.

« Le soir venu, tu dis : « Il fera beau, car le ciel est rouge. » (Matthieu 16 : 2)

Paru en mai 2024 chez Cold Blue Music (Los Angeles, Californie) / 12 plages (11 séparées + 1 pour l'œuvre sans interruption / 2 fois 35 minutes environ)

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

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Publié le 25 Août 2016

Caleb Burhans - Evensong

  Violoniste multi-instrumentiste, compositeur notamment dans le cadre de son duo avec le guitariste Greg McMurray itsnotyouitsme, régulièrement présent dans ces colonnes, l'américain Caleb Burhans signe son premier disque sous son nom. Il est par ailleurs membre fondateur de plusieurs ensembles, dont Alarm Will Sound, appartient à la galaxie de musiciens collaborant aux disques du label Cantaloupe Music co-fondé par David Lang, Michael Gordon et Julia Wolfe.

 Agnostique, il rappelle qu'il a chanté pendant une vingtaine d'années dans les églises, ce qui explique sans doute la présence de trois pièces chorales, interprétées par le Choir of Trinity Wall Street, placées en 1, 4 et 7 de manière à encadrer les quatre autres pièces, orchestrales. Ce qui donne un disque atypique, à certains égards néo-classique, regardant vers la musique d'Arvo Pärt, mais aussi bien sûr vers la mouvance post-minimaliste, voire ambiante.

   Violoniste multi-instrumentiste, compositeur notamment dans le cadre de son duo avec le guitariste Greg McMurray itsnotyouitsme, régulièrement présent dans ces colonnes, l'américain Caleb Burhans signe son premier disque sous son nom. Il est par ailleurs membre fondateur de plusieurs ensembles, dont Alarm Will Sound, appartient à la galaxie de musiciens collaborant aux disques du label Cantaloupe Music co-fondé par David Lang, Michael Gordon et Julia Wolfe.

 Agnostique, il rappelle qu'il a chanté pendant une vingtaine d'années dans les églises, ce qui explique sans doute la présence de trois pièces chorales, interprétées par le Choir of Trinity Wall Street, placées en 1, 4 et 7 de manière à encadrer les quatre autres pièces, orchestrales. Ce qui donne un disque atypique, à certains égards néo-classique, regardant vers la musique d'Arvo Pärt, mais aussi bien sûr vers la mouvance post-minimaliste, voire ambiante.

   Le "Magnificat" ouvre magnifiquement ce disque que j'ai failli manqué (sorti en 2013). C'est mon tube de l'été. Voix féminines et masculines alternées, orgue d'église : musique suave, d'un bel élan très pur, avec de moelleux glissandis vocaux. C'est ravissant, frais, un véritable baume pour oublier toutes les laideurs du moment. L'ensemble Alarm Will Sound interprète les deux compositions suivantes. "Amidst Neptune", plus de onze minutes, est une pièce qui donne la part belle au violon, langoureux, rejoint par les autres cordes. Avec ses boucles étirées aux ponctuations percussives espacées, sa lente montée en puissance, il s'inscrit dans un post-rock teinté de minimalisme de bon aloi. Quelques voix se joignent à la lente incandescence musicale, puis un passage au piano accompagné au départ du violon dans des aigus lointains emporte la composition vers d'autres rivages, rêveurs et mystérieux, peut-être sommes-nous sur le bateau d'Ulysse et ses compagnons entendant le chant des sirènes, les cordes se font insidieuses et tentantes, des vagues menacent la tranquillité du voyage, le bateau poursuit sa route solaire malgré le chant sublime..."Iceman Stole the Sun" commence par une attaque plus reichienne, adoucie par les virgules féminines de la suite : la pulsation reste incisive, nerveuse, menée avec brio par Alarm Will Sound. Les quatre dernières minutes décrochent étonnamment en nous proposant une première version du thème central d'Excelsior, la très longue composition de Caleb interprétée par le Fifth House ensemble sur un disque paru chez Cédille Records l'année suivante, en 2014.

Huitième plage pour les presque 31 minutes de la pièce éponyme de Caleb.

Huitième plage pour les presque 31 minutes de la pièce éponyme de Caleb.

   On retrouve le chœur de Trinity Wall Street associé à Alarm Will Sound  pour "Super Flumina Babylonis", placé au centre de l'album, beau choral intemporel inspiré du psaume 137 sur lequel plane l'ombre d'Arvo Pärt, suivi par un chef d'œuvre interprété par Alarm Will Sound, "Oh ye little faith (do you know wher your children are ?)", transcendé par le glockenspiel et le clavecin. C'est un titre magique : le violon semble glisser en apesanteur sur le lit de sons frappés. Les autres instruments se fondent ensuite dans un continuum mélodieux d'une immense douceur un brin élégiaque, çà et là éraflé par une dissonance, avec une coda presque explosive étonnante.

   Le Tarab Cello Ensemble interprète "The Things Left Unsaid", tissage serré de motifs dans un crescendo puissant, comme si les violoncelles nous ensorcelaient en nous enlaçant de plus en plus étroitement, puis nous relâchaient après un bref silence, se contentant alors de quelques mouvements d'une danse épurée. Le chœur de Trinity Wall Street conclut avec "Nunc Dimittis" : "Maintenant, laisse partir (ton serviteur / ton auditeur, ici...)". Motet d'une suprême élégance !

   Un fort beau disque, donc, à écouter sans modération ! Ne le manquez pas !

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Paru en 2013 chez Cantaloupe Records / 7 titres / 60 minutes.

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

- et en-dessous le bonus de l'album, au piano seul :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 12 août 2021)

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