musiques electroniques etc...

Publié le 9 Août 2026

Benjamin Fulwood - The Meadow & The Bridge

   Musicien expérimental, compositeur et multi-instrumentiste, Benjamin Fulwood vit depuis une dizaine d'années à Tokyo où « la présence humaine s'apparente moins à une histoire individuelle qu'à un flux. » Cette ville dépaysante de toutes les simultanéités est devenue étrangement séduisante pour le musicien qui a écrit pour elle, d'une certaine manière, ces deux longues plongées de chacune autour de dix-neuf minutes. Avec son saxophone ténor, sa clarinette et l'électronique, il chante la densité, les multiples trajectoires croisées, superposées, qui composent la vie d'une ville jamais en repos, où l'individu n'est plus qu'une simple silhouette dans un décor grandiose, surdimensionné.

Pastorale post-moderne pour Tokyo, Ville-Univers

   Ne lisons pas le premier titre, "The Meadow, Softly Bloomed with Celery and Violets" (La prairie doucement fleurie de céleri et de violettes) comme une antiphrase ironique ou amère. La ville, si elle est tension constante, bruits, est aussi libération de soi dans ce mouvement incessant des gens et des transports. Pour celui qui l'écoute, elle tient lieu de prairie émaillée de fleurs, ce lieu commun de la poésie pastorale des XVII et XVIIIe siècles. Elle est bruissante de glissements, traversée de courants puissants que l'électronique magnifie. Ce sont les fleurs du vingt-et-unième siècle, tous ces clignotements de clameurs, ces montées et descentes, on ne sait plus si c'est le Paradis ou l'Enfer, c'est une ville rimbaldienne, sauvage, une ville firmament, une ville sépulcrale. Des motifs reviennent, obsèdent une trame dérivante, fluctuante. Tout ne fait que passer, trains et métros dans une brume saturée de textures crachotantes, embrasées. La Ville ainsi rendue est comme un bolide lancé dans l'espace, toujours au bord de l'explosion, entouré d'une aura fabuleuse. La musique de Benjamin Fulwood, authentiquement extraordinaire, est une célébration exaltée, un hymne à la Beauté tumultueuse de Tokyo !

« Soudainement se lève, altière,

La force en rut de la matière...»*

     "Over Shinkamejima Bridge" prend son titre d'un pont dans l'est de Tokyo. À la dérive frénétique de la première répond une ambiance d'abord presque vraiment pastorale, tant le bruit de la ville est estompé, réduit à des sortes de sonnailles aplaties. Mais s'invitent peu à peu des vibrations machiniques de marteaux-piqueurs, des sifflements. On semble être dans un quartier industriel. Benjamin Fulwood métamorphose ce milieu en liant le tout par des spirales de synthétiseur qui nous élèvent peu à peu. À bonne distance, les sons tournent dans l'air du soir, comme dirait Baudelaire. La musique prend une tournure majestueuse qui lui permet de charrier grondements et bouillonnements emportés par d'énormes vents cosmiques. Elle s'enfle prodigieusement telle une marée colossale, et comment ne pas songer que le Japon connaît intimement tsunamis et tremblements de terre ? L'activité humaine se fonde dans l'activité tellurique, maritime et spatiale. Il règne alors une paix paradoxale, un équilibre des flux dans ces épaisseurs opaques qui se décantent, laissent passer à nouveau des bruits distincts, mais une onde de fond et une mélodie lointaine enchantent ce magma sublimé qui semble alors s'illuminer d' une ineffable et si douce transe extatique !

* Émile Verhaeren, Les Villes tentaculaires (1895)

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  Deux hymnes visionnaires d'une puissance magnifique !

Paru fin juillet 2026 chez A Guide To Saints (/ Room40, Brisbane, Australie) / 2 plages ( la troisième est un condensé des deux) / 38 minutes environ

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Publié le 5 Août 2026

Lawrence English - The Rest Is My Ghost

   Présent par ses disques, par exemple Even The Horizon Knows Its Bounds paru fin janvier 2025, par sa maison de disques Room40 et ses dérivés, mais aussi par son travail d'ingénieur du son sur de très nombreux albums, par son studio Negative Space, Lawrence English est un continent sonore à lui tout seul. Pour son nouveau disque, il a fait appel à une belle pléiade de musiciens et amis, de Chris Abraham à Norman Westberg, pour faire vivre sa musique. On pourra ainsi entendre selon les titres, guitares et percussions diverses, piano, saxophones, trombones, trompettes, un chœur sur trois titres et la voix de Madeleine Cocolas sur trois autres.

  Lawrence English est assez disert pour présenter son album. J'en extrait ces fragments : « C’est une œuvre qui examine comment la nostalgie est instrumentalisée pour occulter les futurs possibles. Récemment, j’ai proposé un terme pour désigner cet usage de la nostalgie érigée en arme : la « nostalgie acide » (...) désigne une projection politique de plus en plus répandue, qui opère sans aucun lien subjectif avec la mémoire qui l’entoure et qu’elle renferme. Telle de l’acide versé sur une surface, cette forme de nostalgie cherche à éroder et à lisser la complexité et la texture du vécu et du désir — ces éléments qui, jusqu’à récemment, guidaient notre rapport à la nostalgie. Au lieu de cela, la « nostalgie acide » efface la texture de l’histoire et dissout les contours du passé ; ce faisant, elle dématérialise l’horizon des possibles qui, par nature, constitue le point de départ de tout futur imaginable. "Acid Nostalgia" est un écran sans rêves, où l’incertitude, l’agitation et l’aspiration sont soumises à la corrosion, désagrégeant et neutralisant la source vive des futurs qui naissent au sein des atmosphères du présent — complexes, chaotiques par moments et chargées d’une ambiguïté particulière. » Mais le disque ne reste pas collé à ces analyses. Lawrence English y investit son parcours personnel, ses propres expériences de la nostalgie, en y intégrant un collage de références variées et de textes d'auteurs interrogeant notre manière d'exister dans le monde. Dans ce cadre, l'échec est accepté comme source de futurs imaginables.

Lawrence English par © Traianos Pakioufakis 2026

Lawrence English par © Traianos Pakioufakis 2026

Aux Ciels obscurs de la Nostalgie...

   Le début est très solennel : trois coups espacés, comme au théâtre, puis deux fois deux moins espacés, avant que le décor se lève, qu'on entende le chœur lointain, des oiseaux peut-être, dans un halo élégiaque ample et lent. Les voix semblent venir d'outre-tombe : entendrait-on peu après s'ouvrir les tombeaux, avec le grondement des morts-vivants ? "Acid Nostalgia" (titre 2) est un mur noir déchiré de brusques traversées, saturé de bourdons opaques et de voix perdues dans le rayonnement abyssal ou sépulcral. Si de petites lumières s'allument dans ces ténèbres grandioses d'une "Eclosion", est-ce l'annonce d'un futur se dégageant du passé informe ? Les voix du groupe The Australian Voices humanisent à peine ce qui s'enfonce à nouveau dans des vents épais. "Sodium Vapour Halo" (titre 4) serait le souvenir des éclairages au sodium de Los Angeles : la luminescence sonore saturée baigne la pièce d'une irréalité presque liquide, à s'y noyer dans ses clapotis,, poursuivis sur "Grey's Shadow". Décidément, Lawrence English se délecte dans les entre-deux. Son monde est crépusculaire, gris, fantomal, traversé d'ombres et rongé de halos. Qu'est-ce qui différencie le futur du passé ? Les deux sont aussi incertains, fragmentaires, au bord du chaos. Le ciel des deux tient en une ligne clignotante, celle de "One Line Sky" dessinée par les architectures de Hong-Kong, confie Lawrence, amenant le coup de tonnerre des falaises d'immeuble barrant le ciel comprimé qui nous emporte dans son vertige  grondant... Sa "Metabolic City"(titre 7) vit d'une vie fragile, menacée de disparition dans cet espace cosmique pour archanges. Un souffle épique saisit "Aerial Cable" envahi d'une brume où se sont abimés les gongs vaporisés, et la voix de Madeleine Cocolas très loin dans l'indiscernable effondrement d'imminences foudroyées. Le sommet de l'album  ! Au milieu de la débâcle, "Hack" (titre 9) exhume le piano de Chris Abraham comme le petit signe fragile d'une humanité en germe. "GhostType", enfin, est la réponse spectrale à l'entrée dramatique de l'album. Plus aérée, la composition esquisse des bribes de mélodie dans un brouillard qui s'effiloche, se lève, peut-être...

   Décidément, Lawrence English se délecte dans les entre-deux. Son monde est crépusculaire, gris, fantomal, traversé d'ombres et rongé de halos. Qu'est-ce qui différencie le futur du passé ? Les deux sont aussi incertains, fragmentaires, au bord du chaos. Le ciel des deux tient en une ligne clignotante, celle de "One Line Sky" dessinée par les architectures de Hong-Kong, confie Lawrence, amenant le coup de tonnerre des falaises d'immeuble barrant le ciel comprimé qui nous emporte dans son vertige  grondant... Sa "Metabolic City"(titre 7) vit d'une vie fragile, menacée de disparition dans cet espace cosmique pour archanges. Un souffle épique saisit "Aerial Cable" envahi d'une brume où se sont abimés les gongs vaporisés, et la voix de Madeleine Cocolas très loin dans l'indiscernable effondrement d'imminences foudroyées. Le sommet de l'album  ! Au milieu de la débâcle, "Hack" (titre 9) exhume le piano de Chris Abraham comme le petit signe fragile d'une humanité en germe. "GhostType", enfin, est la réponse spectrale à l'entrée dramatique de l'album. Plus aérée, la composition esquisse des bribes de mélodie dans un brouillard qui s'effiloche, se lève, peut-être...

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  Aux frontières de la nuit chaotique des possibles, Lawrence English réinvente la nostalgie dans une fresque fabuleuse.

Paraît le 7 août 2026 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 10 plages / 40 minutes environ

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Publié le 23 Juin 2026

Anne Chris Bakker - Thinking an Ocean

   Anne Chris Bakker ! Je retrouve Anne Chris ! Je me souviens du choc de Weerzien, en 2013, de Tussenlicht, en 2014, puis j'ai suivi son association avec les frères Romke et Jan Kleefstra, par exemple sur Dize en 2018, son duo avec Romke sous le nom de Transtilla, ainsi Transtilla III en 2023, ses disques en duo avec Andrew Heath, notamment Lichtzin en 2017...Je m'aperçois en faisant ce rapide inventaire d'une partie des articles que je lui ai consacrés qu'il appartient de fait à ce blog dont il est un des (nombreux) piliers. Son nouveau disque solo sort sur la petite maison de disques Driftworks fondée et dirigée par Andrew Heath. Néerlandais, Anne Chris Bakker vivait dans un environnement rural du nord des Pays-Bas. Mais après un voyage en Norvège en 2022, il a déménagé pour s'établir à Averøy, île de la côte ouest norvégienne. Voici comment il présente son disque  : « Je me souviens de la route que nous avons prise depuis chez nous vers l'inconnu. De la façon dont nous avons quitté notre maison. Comment nous avons laissé derrière nous ces rues familières et leurs habitants, l'odeur du sol sablonneux, les vastes plaines peuplées de troupeaux d'oies près du lac, et la forêt — avec ses feuillus et ses pins — un peu plus éloignée de notre maison. Pour la plupart, les morceaux de l'album portent les noms de lieux géographiques situés près de la mer. Lorsque je repense à notre voyage en Norvège, je me rappelle toujours à quel point la mer nous a accompagnés. Le scintillement de la lumière à la surface de l'eau lors de notre visite d'un minuscule village de pêcheurs nommé Nyskund, ou la façon dont nous restions là, à contempler longuement la mer dans cette lumière de septembre d'une si grande douceur. » Les caractéristiques de sa musique sont dans ses mots simples : l'émotion, la nostalgie, les éléments...

   Enregistré pendant ses déplacements entre les deux pays, le disque utilise seulement un ordinateur portable, un clavier MIDI et un enregistreur pour les sons de terrain.

  Chants des Eaux premières...

   C'est une musique imprégnée du souffle des grands espaces. Elle respire, ample et lente, chargée de lumières et d'ombres. C'est une musique sans âge qui appelle l'âme, d'où le frémissement de ma peau dès "Fra Inndyr til Rodane" (D'Inndyr à Rondane). Je largue les amarres, happé par les sonorités boisées, profondes, ce chant immémorial des éléments. C'est le bruissement doux du Mystère dont la plupart des hommes des villes sont désormais coupés, orphelins de la Terre-Mère. Cela ruisselle de partout, sourd d'entre les pierres et se répand dans les lointains.

   "Langholmen" (titre 2) déploie la splendeur de l'Appel en boucles envoûtantes. Les volutes mélodiques se chargent de voix diaphanes d'une poignante suavité, comme si Anne Chris Bakker écrivait le chœur secret des archanges chantant la Beauté intacte de la Création. Ne sont-ils pas réfugiés à "Fleinvær", localité du nord de la Norvège qui donne son nom au troisième titre ? L'océan, imaginairement, n'a pas de bornes : il est le contenant-contenu, la matrice, ce qui revient toujours et toujours, et qui caresse l'indicible. Aussi le minimalisme ambiant d'Anne Chris Bakker en préserve-t-il la forme naturelle, sans aspérités, sans traumas, dans une inlassable ferveur. Ce qui surgit dans le quatrième titre, "Dønna", c'est la floraison bouleversante de l'âme saisie par la splendeur grandiose du monde-océan, parcouru de courants scintillants, d'oscillations lumineuses. "Nyksund" intègre des bruits de mouvements d'eaux, contrepoint (é)mouvant aux nappes bourdonnantes dans lesquelles se love un piano méditatif tandis que passent de grands oiseaux aux cris stridents... Puis les cordes troubles et frissonnantes chantent "Averøy", l'arrivée au nouveau port pour le musicien conquis : long hymne exalté de la fusion de la mer et des cieux, les eaux levées et poudroyantes dans une salutation majestueuse, somptueuse...

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  Un chef d'œuvre, encore un, de ce musicien discret qui écoute le monde primordial, un peu comme John Luther Adams dont il est sans le savoir peut-être un cousin éloigné par la distance et si proche par l'esprit. 

   Magnifique photographie de couverture, à l'image de la musique limpide et grandiose du disque.

Paru début avril 2026 chez Driftworks (Stroud, Royaume-Uni) / 5 plages / 39 minutes environ

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Publié le 19 Mai 2026

Anenon - Dream Temperature

   Saxophoniste, producteur et compositeur installé à Los Angeles, Brian Allen Simon, connu sous le pseudonyme de Anenon, a publié depuis 2016 plusieurs disques dont certains entièrement acoustiques. Avec "Dream Temperature", il inaugure un synthétiseur à vent comme outil de composition, qui vient compléter le piano acoustique et bien sûr son saxophone ténor. Toutes les sonorités électroniques de l'album sont déclenchées par sa respiration, traitée par le fameux synthétiseur et modulée, canalisée par un ordinateur portable, plateforme centrale de traitement des autres éléments ajoutés, enregistrements de terrain personnels (en Sardaigne, au Japon, à Big Sur et à Los Angeles) ou saxophone numérique.  À propos de Dream Temperature, il écrit ceci :

« Je voulais créer une musique qui incite l'auditeur à oublier qu'il l'écoute, et à se laisser emporter par le rêve. Une musique dans laquelle on se perd véritablement, en oubliant quand elle a commencé et quand elle s'est terminée.»

Anenon - Dream Temperature

   Paysages de Nulle part... 

   C'est un sacré choc que le premier titre, "June Gloom" : vents synthétiques et modulations chavirantes de saxophone nous emportent d'emblée sur une plage nocturne illuminée par le chant sublime de l'instrumentiste. "Piano Haze Bass Melt Wind Cry" mêle en effet brume de piano minimaliste en boucles rêveuses dans un brouillard poussiéreux aux vagues de saxophone, une atmosphère irréelle...

    Le disque, composé de onze titres assez brefs (le plus long dure moins de cinq minutes) assène des pièces intenses, mélancoliques ou fulgurantes. La mélodie au piano de "Last Sun 2" (titre 3) évoque aussi bien Ryūichi Sakamoto que Dustin O'Halloran ou Nils Frahm : on flotte dans un clapotis de notes brillantes et de résonances graves. Le titre éponyme développe des volutes de saxophone sur des basses profondes, des glissements crissants de sons synthétiques et des sortes de halètements. "Nulle Part 1+2" fait surgir d'un vent synthétique des envolées de saxophone fracassées sur d'étranges rochers par un orage métallique : quel paysage étrange ! Sur la pièce suivante, "Mirror" (titre 6), c'est la mer elle-même qui semble devenue synthétique, le piano un peu jazzy évoluant sur des échappées rapides de souffles synthétiques froissés. Avec "When the Light Appears, Boy" , la pièce la plus longue, on rêve à ce qu'aurait pu être l'album composé de morceaux plus longs. C'est une succession de pulsations, une pièce quasi reichienne, puissante, sombre, envoûtante, d'un chromatisme somptueux. Là, on est très loin, enveloppés dans les les bourdons, les traînées synthétiques, emportés vers un pays mystérieux où l'on entend pour la première fois une voix, avant que le saxophone ne déploie ses fastes étourdissants. Sans conteste la meilleure composition de l'album !

    Suit une autre miniature rêveuse, "Last Sun 1, le saxophone se faisant voix dirait-on, en contrepoint du piano en arpèges illuminés. "Room Tone" (titre 9) paraît un exercice de dégourdissement pour le saxophone qui finit par sortir d'une gangue ouatée en se livrant à quelques échappées claironnantes (si j'ose dire !) et dérives pas tout à fait free. "Toyama" est plus troublant dans l'entremêlement des textures : des voix insérées dans les plis des glissements synthétiques suggèrent des fantômes charriés par des forces ténébreuses ! Relativement plus clair, "Postscript" revient au bafouillement du piano entouré de réverbérations pour une fin d'album nimbée d'un brin de nostalgie.

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Publié le 11 Mai 2026

Leonie Strecker - Chroma

   La compositrice allemande Leonie Strecker, installée à Vienne après des études de musique électroacoustique à Rome et Düsseldorf, s'intéresse aux états intermédiaires du son, entre présence et absence. Le titre de l'album Chroma renvoie à l'instabilité de la couleur en tant qu'apparition susceptible de voilement, brouillage. Constituées essentiellement de timbres d'orgue synthétique, les couches se déplacent, se superposent, s'obscurcissent, avec des variations d'accordage, des déphasages rythmiques. Toutefois, On entend un véritable orgue à tuyaux sur "peripher", le troisième titre : c'est celui de l'Auditorium de la Cité des Arts, à Paris. Interprète de ses compositions, Leonie Strecker les a mixées elle-même. Encore un disque finalisé par Lawrence English dans son studio Negative Space...

Leonie Strecker par © Ronja-Elina Kappl

Leonie Strecker par © Ronja-Elina Kappl

   D'entrée, "chroma accuracy" plonge l'auditeur dans la chaleur colorée des rythmes oscillants des sons d'orgue synthétique, dans les glissements et superpositions rapides des couches en mouvement. En moins de six minutes, c'est une tentative avérée d'envoûtement, parsemée de flambées syncopées de notes tremblées...

   La miniature "a tear in my eye" nettoie l'oreille aux limites du son, entre stridences fines et silences, ponctuations mystérieuses, avant les trois longs titres, entre douze et dix-huit minutes. C'est d'abord "peripher", où l'on entre à l'intérieur de l'orgue à tuyaux, de ses mécaniques et de sa soufflerie. Une patiente exploration dégage des échappées sonores fluctuantes, installant un climat d'écoute attentive. Derrière les avant-postes en glissendos fragiles, des bouffées bourdonnantes se mêlent aux apparitions oscillantes, scintillantes. Il devient vite difficile de distinguer entre sonorités instrumentales et synthétiques dans cette houle ample qui brouille les repères en jouant de la matière vibratoire des textures  troublées.

   La quatrième pièce, "MONO", se développe à partir d'un bruit de fond envahissant, agité en dessous par un battement sourd en crescendo, comme si l'on était immergé dans des profondeurs océaniques presque inquiétantes, engloutissantes... Dans ce magma on perçoit des bribes de voix, comme d'un noyé pour filer l'image précédente. À mesure que décroît la menaçante agitation, la voix se fraie un chemin, affirme son être propre, la langue allemande se reconnaît, comme renaissant d'un cauchemar.Je me suis demandé en entendant cela si on ne pouvait pas y entendre une métaphore de ce qui a failli arriver à la langue allemande affectée par les nazis, sa disparition dans la catastrophe, puis sa renaissance des années plus tard, mais guettée par l'informe, car à nouveau la langue se perd, se fond dans les poussières absorbantes.

   Le dernier et plus long titre (presque dix-neuf minutes), éponyme de l'album, est le sommet de l'album, déployant ce qui était condensé dans la composition initiale. C'est une pièce qui prend son temps, tout en chatoiements, en superpositions troubles, structurée par une oscillation hypnotique, un balancement lancinant. Les glissements de textures produisent par intervalle des halos saturés, des dérapages. Cette musique menace toujours de se vaporiser, et en même temps elle ne cesse de nous envahir par l'assaut obsédant de ses vagues éblouissantes, pressées et compactées jusqu'à créer le vertige. Une coda de quatre minutes nous projette au-delà de l'offensive sonore, dans les replis des notes étirées, peu à peu sombrant dans un très léger bourdon nimbé d'ailleurs...

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   Une musique expérimentale plutôt minimale, aux frontières de l'étrange par ses savants clairs-obscurs et ses dégradés instables.

Paru en mars 2026 chez Line (Los Angeles, États-Unis) / 5 plages / 52 minutes environ

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Publié le 30 Janvier 2026

Machinefabriek (6) - Spelonk

    Le chiffre 6 placé auprès du nom est indicatif, car Rutger Zuydervelt, alias Machinefabriek, est présent ici au moins deux fois plus en raison de ses nombreuses collaborations, par exemple avec Bruno Duplant pour Edge of Oblivion en mai 2024, ou avec Giovanni Di Domenico pour Painting A Picture / Picture A Painting en juin 2025.  À côté des nombreuses musiques qui lui sont commandées pour des films, des spectacles divers, il continue de développer une œuvre personnelle spontanée, comme ce nouveau disque Spelonk (Caverne, Grotte), constitué de trois pièces construites à partir d'improvisations retravaillées en un temps assez court avec des pédales d'effets, un oscillateur et des procédés électroniques. Il n'aime pas que les choses traînent en longueur, pour qu'elles gardent une partie de leur spontanéité originelle.

Le compositeur néerlandais Rutger Zuydervelt, alias Machinefabriek

Le compositeur néerlandais Rutger Zuydervelt, alias Machinefabriek

 Dans le sillage d'Edgar Poe et de Lovecraft... 

    Une pièce "courte", un peu plus de six minutes, suivie de deux longues, d'environ dix-huit minutes chacune : "Spelonk" I, II, et III, tout simplement. Rutger Zuydervelt nous invite dans une caverne, la caverne où prennent naissance les sons sculptés de son univers. Bourdons légers, rayonnants, rebonds et craquements, vagues montantes de bourdons plus profonds : nous appareillons sur un étrange navire, pour un cheminement souterrain, sous des glaces peut-être - je me souviens encore du si beau Stillness soundtracks pour le film d'Esther Kokmeijer, tourné au Groenland et en Antarctique. Car on croit entendre des mouvements tectoniques dans ce milieu où tout est assourdi, comme vaporisé. C'est un monde de frémissements, d'esquisses, pour des apparitions fantomatiques.

   "Spelonk II" se fait encore plus diaphane au début. Rutger Zuydervelt travaille des textures intra-lumineuses, si je puis dire, textures qui se déploient en sinueux mouvements lents créant un continuum sonore moiré, au bord de l'évanouissement, mais sans cesse renaissant. Rythmée par des frappes percussives sourdes, c'est une navigation dans des paysages fastueusement étranges, jouant sur des contrastes puissants entre lourds graves abyssaux et aigus ultra légers, tourbillonnants et erratiques. Peu à peu, sur fond de boucles, s'installe une atmosphère hypnotique, hantée par des chants subliminaux. Et l'on arrive aux pays des brouillards opaques, au cœur d'une matière doucement radieuse...

    Au début de "Spelonk III", la matérialité des sons augmente. Une balle rebondissante, des gloussements sonores et de micro virgules espiègles créent un univers à la Joan Miró. Le tout est à nouveau porté par un flux bourdonnant, griffé et faillé. Quelque chose monte, envahit, charrie. La musique de Rutger Zuydervelt circonscrit l'innommable, donne corps à des mondes d'invisibles. Cette fois, « Dans sa demeure de R'lyeh, le défunt Cthulhu attend en rêvant »  dirait-on ! S'il est ici, à sa manière, le cousin musicien de Howard Phillips Lovecraft, Machinefabriek apprivoise l'horreur cosmique et en distille l'envoûtante beauté. 

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Machinefabriek reste l'un des enchanteurs de la musique électronique !

Paru le 20 janvier 2026 chez Crónica (Porto, Portugal) / 3 plages / 42 minutes environ.

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Publié le 4 Décembre 2025

Gareth Davis & Scanner - Songlines

Songlines est la rencontre entre le souffle du clarinettiste basse  britannique Gareth Davis et les inventions électroniques d'un autre britannique, Robin Rimbaud, alias Scanner. Deux artistes à la production abondante qu'on ne présente plus. Les deux longues pièces de l'album pourraient être considérées comme une biographie imaginaire de lieux traversés ou non, réels ou non. Gareth est à la clarinette basse, aux effets, à l'enregistrement et au mixage, Scanner aux synthétiseurs, sons de terrain et mixage. Se joint à eux la clarinettiste polonaise Monika Bugajny, qui a déjà enregistré deux disques avec Gareth. N'oublions pas la couverture, un peu dans le style de celles de Nurse With Wound, conçue par Rutger Zuydervelt, pas inconnu dans ces colonnes (mais que je néglige scandaleusement ces derniers temps : difficile de tout écouter...).

Gareth Davis photographiée par © Melanie Detry / Scanner par © Bas de Brouwer
Gareth Davis photographiée par © Melanie Detry / Scanner par © Bas de Brouwer

Gareth Davis photographiée par © Melanie Detry / Scanner par © Bas de Brouwer

Études de cauchemars...

    Ouverte par des percussions métalliques, "Structure of Statements" s'envole vite dans des élans grandioses, avec voix fantomatiques dans les lointains, sur fond de bourdons épais. Cette fresque sonore d'une ambiante très sombre serait franchement funèbre et désespérante sans une pulsation rythmique qui l'aère et la dynamise. La ligne mélodique monotone n'est pas sans évoquer les coups de gomme de la couverture, qui effacent tout ce qu'ils traversent. Comme un train à grande vitesse estompe les paysages traversés, la musique se coagule autour des signaux rythmiques de plus en plus denses et rapprochés les uns des autres jusqu'à former une sorte de magma hypnotique véhiculant des bribes de voix, de textures instrumentales enchevêtrées.

    "Figurative Language" semble plus noire encore que la pièce précédente. Des souffles infernaux ravagent le paysage fragile des sons de terrain au premier plan. Clapotements et cliquetis fragiles sont hantés par les forces ténébreuses de plus en plus envahissantes. Ce sont des vents opaques, énormes, clarinettes et synthétiseurs mêlés dans un déferlement effrayant, bande son pour un film d'épouvante...Même lorsque tout semble s'apaiser, des frappes métalliques inquiètent, sourdes et régulières avec toujours à l'arrière-plan un voile sourd, épais comme le couvercle d'un cercueil. Dans cette nuit à déterrer les morts, bruits et sons dansent métronomiquement, tandis que l'espace sonore se gonfle de menaces fuligineuses. La pièce prend les allures d'une marche irrésistible à la disparition.

Paru le 21 novembre 2025 chez Moving Furniture (Amsterdam, Pays-Bas) / 2 plages / 35 minutes environ

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Publié le 24 Octobre 2025

IKI - Body

  [À propos des chanteurs et du disque] 

    Fondé en 2009, IKI est un groupe vocal composé de cinq chanteurs originaires de Norvège, de Finlande et du Danemark. Il explore la voix comme instrument principal et recourt à l'improvisation comme moyen d'expression privilégié. Depuis leur premier disque en 2011, Iki a multiplié les collaborations, notamment avec Blixa Bargeld et Laurie Anderson. Chaque son de leur nouvel album est créé à partir de la voix brute, avec ses imperfections, et non de la voix traitée, d'où une musique à la fois vocale et électroacoustique. Conçu comme un cycle à écouter en boucle, sans début ni fin définis, l'album décline différents moments liés à des activités physiques différentes et à leur répercussion rythmique, ménageant trois pauses méditatives intitulées "Circuit". Une mélodie cyclique de onze syllabes réapparaît sous différentes formes avant d'énoncer la phrase finale, révélatrice de leur philosophie artistique : « Êtes-vous parti lorsque votre corps ne respire plus ? »

Anna Mause (DK) / Guro Tveitnes (NO) / Johanna Sulkunen (FIN) / Kamilla Kovacs (DK) / Randi Pontoppidan (DK)

Anna Mause (DK) / Guro Tveitnes (NO) / Johanna Sulkunen (FIN) / Kamilla Kovacs (DK) / Randi Pontoppidan (DK)

[L'impression des oreilles]

Polyphonies post-minimalistes...

   "Circuit I" nous entraîne dans une irrésistible ronde des voix, prolongée par son émanation électronique, manière d'entrer dans "Run", qu'on dirait purement électronique si on ne nous avait pas dit que chaque son est tissé à partir des voix. Pulsation rythmique envoûtante, fins bourdons et vibrations, tourbillons de voix éthérées, un bain de voix lardé de syllabes fondues dans le mur sonore impressionnant. Juste magnifique, quelle claque !

    Le bref "Circuit II" nous repose par une atmosphère de polyphonie médiévale, nous lâchant pour "Dance", très reichien et à la fois écho lointain d'un David Hykes avec des voix presque de gorge ou de chants bouddhiques gutturaux. "Breathe", avec la répétition incessante et hachée de "Breathing", évoque Laurie Anderson. Le morceau s'envole en un hymne somptueux hanté de boucles, du Steve Reich de la grande période vocale encore. L'interlude "Awake" nous secoue de voix pour nous éveiller du rêve antérieur. "Walk", à la limite du hip-hop, semble une incantation rythmée, s'agrandissant en courtes envolées merveilleuses. "Float", d'abord médiéval dans sa polyphonie épurée, se mue en broderies rêveuses, répétitives, émaillées de sonneries étranges. La répétition lancinante et descendante de "When" occupe la courte pièce du même titre, tandis que, un peu sur le même principe, "Wander" tournoie follement jusqu'au vertige sur des gloussements sonores avant de finir sur des soupirs qui se changent en sorte de glitchs et de cliquetis sur "Regenerate", du Alva Noto, quasi ! Décidément, ces cinq chanteuses concentrent dans ce disque incroyable des influences diverses qu'elles rejouent non sans malice, avec une jubilation qui s'entend nettement dans le jouissif "Explode" (titre 12), kaléidoscope hoquetant. C'est en "Circuit III" qu'on entend enfin la fameuse phrase-clé signalée plus haut, avant le dernier titre, "Remember", vagues de voix angéliques et déformées, association du pur et de l'impur, si l'on veut, qui prélude à un concert sublime dans des hauteurs réunifiées.

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Un disque en état de grâce, au plus haut lorsqu'il se souvient de Steve Reich et de quelques autres pour chanter le corps des anges que nous sommes à notre corps défendant...

Paru le 17 octobre chez Tila (Copenhague, Danemark) / 14 plages / 34 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

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