Publié le 11 Mai 2026
La compositrice allemande Leonie Strecker, installée à Vienne après des études de musique électroacoustique à Rome et Düsseldorf, s'intéresse aux états intermédiaires du son, entre présence et absence. Le titre de l'album Chroma renvoie à l'instabilité de la couleur en tant qu'apparition susceptible de voilement, brouillage. Constituées essentiellement de timbres d'orgue synthétique, les couches se déplacent, se superposent, s'obscurcissent, avec des variations d'accordage, des déphasages rythmiques. Toutefois, On entend un véritable orgue à tuyaux sur "peripher", le troisième titre : c'est celui de l'Auditorium de la Cité des Arts, à Paris. Interprète de ses compositions, Leonie Strecker les a mixées elle-même. Encore un disque finalisé par Lawrence English dans son studio Negative Space...
D'entrée, "chroma accuracy" plonge l'auditeur dans la chaleur colorée des rythmes oscillants des sons d'orgue synthétique, dans les glissements et superpositions rapides des couches en mouvement. En moins de six minutes, c'est une tentative avérée d'envoûtement, parsemée de flambées syncopées de notes tremblées...
La miniature "a tear in my eye" nettoie l'oreille aux limites du son, entre stridences fines et silences, ponctuations mystérieuses, avant les trois longs titres, entre douze et dix-huit minutes. C'est d'abord "peripher", où l'on entre à l'intérieur de l'orgue à tuyaux, de ses mécaniques et de sa soufflerie. Une patiente exploration dégage des échappées sonores fluctuantes, installant un climat d'écoute attentive. Derrière les avant-postes en glissendos fragiles, des bouffées bourdonnantes se mêlent aux apparitions oscillantes, scintillantes. Il devient vite difficile de distinguer entre sonorités instrumentales et synthétiques dans cette houle ample qui brouille les repères en jouant de la matière vibratoire des textures troublées.
La quatrième pièce, "MONO", se développe à partir d'un bruit de fond envahissant, agité en dessous par un battement sourd en crescendo, comme si l'on était immergé dans des profondeurs océaniques presque inquiétantes, engloutissantes... Dans ce magma on perçoit des bribes de voix, comme d'un noyé pour filer l'image précédente. À mesure que décroît la menaçante agitation, la voix se fraie un chemin, affirme son être propre, la langue allemande se reconnaît, comme renaissant d'un cauchemar.Je me suis demandé en entendant cela si on ne pouvait pas y entendre une métaphore de ce qui a failli arriver à la langue allemande affectée par les nazis, sa disparition dans la catastrophe, puis sa renaissance des années plus tard, mais guettée par l'informe, car à nouveau la langue se perd, se fond dans les poussières absorbantes.
Le dernier et plus long titre (presque dix-neuf minutes), éponyme de l'album, est le sommet de l'album, déployant ce qui était condensé dans la composition initiale. C'est une pièce qui prend son temps, tout en chatoiements, en superpositions troubles, structurée par une oscillation hypnotique, un balancement lancinant. Les glissements de textures produisent par intervalle des halos saturés, des dérapages. Cette musique menace toujours de se vaporiser, et en même temps elle ne cesse de nous envahir par l'assaut obsédant de ses vagues éblouissantes, pressées et compactées jusqu'à créer le vertige. Une coda de quatre minutes nous projette au-delà de l'offensive sonore, dans les replis des notes étirées, peu à peu sombrant dans un très léger bourdon nimbé d'ailleurs...
----------------------------------------------
Une musique expérimentale plutôt minimale, aux frontières de l'étrange par ses savants clairs-obscurs et ses dégradés instables.
Paru en mars 2026 chez Line (Los Angeles, États-Unis) / 5 plages / 52 minutes environ
Pour aller plus loin
- album en écoute et en vente sur Bandcamp :
/image%2F0572177%2F20170208%2Fob_fdd513_duane-pitre-bridges.jpeg)
/image%2F0572177%2F20260505%2Fob_164b4c_leonie-strecker-chroma.jpg)
/image%2F0572177%2F20260510%2Fob_923479_leoniestrecker-c-ronja-elinakappl.jpg)
/image%2F0572177%2F20260129%2Fob_2ed975_cro-nica-245-front.jpg)
/image%2F0572177%2F20260130%2Fob_14486c_rutger.jpg)
/image%2F0572177%2F20251202%2Fob_21df6c_davis-scanner.jpg)
/image%2F0572177%2F20251204%2Fob_b5f680_gareth.jpg)
/image%2F0572177%2F20251204%2Fob_aa7824_scanner.jpg)
/image%2F0572177%2F20251024%2Fob_d736a3_iki.jpg)
/image%2F0572177%2F20251027%2Fob_989e59_iki.jpg)
/image%2F0572177%2F20251016%2Fob_77ac10_angela.jpg)
/image%2F0572177%2F20250916%2Fob_7d2305_norman-westberg-milan.jpg)
/image%2F0572177%2F20250915%2Fob_1c3c53_spyros-polychronopoulos-yorgos-dimi.jpg)
/image%2F0572177%2F20250915%2Fob_31ff37_dsc-0040-2.jpg)
/image%2F0572177%2F20250625%2Fob_d4c43d_michelle-helene-mackenzie-stefan-mai.jpg)
/image%2F0572177%2F20250627%2Fob_39da1f_maisons-ovnis-2.jpg)
/image%2F0572177%2F20250627%2Fob_823a84_san-ignacio.jpg)