musiques electroniques etc...

Publié le 11 Mai 2026

Leonie Strecker - Chroma

   La compositrice allemande Leonie Strecker, installée à Vienne après des études de musique électroacoustique à Rome et Düsseldorf, s'intéresse aux états intermédiaires du son, entre présence et absence. Le titre de l'album Chroma renvoie à l'instabilité de la couleur en tant qu'apparition susceptible de voilement, brouillage. Constituées essentiellement de timbres d'orgue synthétique, les couches se déplacent, se superposent, s'obscurcissent, avec des variations d'accordage, des déphasages rythmiques. Toutefois, On entend un véritable orgue à tuyaux sur "peripher", le troisième titre : c'est celui de l'Auditorium de la Cité des Arts, à Paris. Interprète de ses compositions, Leonie Strecker les a mixées elle-même. Encore un disque finalisé par Lawrence English dans son studio Negative Space...

Leonie Strecker par © Ronja-Elina Kappl

Leonie Strecker par © Ronja-Elina Kappl

   D'entrée, "chroma accuracy" plonge l'auditeur dans la chaleur colorée des rythmes oscillants des sons d'orgue synthétique, dans les glissements et superpositions rapides des couches en mouvement. En moins de six minutes, c'est une tentative avérée d'envoûtement, parsemée de flambées syncopées de notes tremblées...

   La miniature "a tear in my eye" nettoie l'oreille aux limites du son, entre stridences fines et silences, ponctuations mystérieuses, avant les trois longs titres, entre douze et dix-huit minutes. C'est d'abord "peripher", où l'on entre à l'intérieur de l'orgue à tuyaux, de ses mécaniques et de sa soufflerie. Une patiente exploration dégage des échappées sonores fluctuantes, installant un climat d'écoute attentive. Derrière les avant-postes en glissendos fragiles, des bouffées bourdonnantes se mêlent aux apparitions oscillantes, scintillantes. Il devient vite difficile de distinguer entre sonorités instrumentales et synthétiques dans cette houle ample qui brouille les repères en jouant de la matière vibratoire des textures  troublées.

   La quatrième pièce, "MONO", se développe à partir d'un bruit de fond envahissant, agité en dessous par un battement sourd en crescendo, comme si l'on était immergé dans des profondeurs océaniques presque inquiétantes, engloutissantes... Dans ce magma on perçoit des bribes de voix, comme d'un noyé pour filer l'image précédente. À mesure que décroît la menaçante agitation, la voix se fraie un chemin, affirme son être propre, la langue allemande se reconnaît, comme renaissant d'un cauchemar.Je me suis demandé en entendant cela si on ne pouvait pas y entendre une métaphore de ce qui a failli arriver à la langue allemande affectée par les nazis, sa disparition dans la catastrophe, puis sa renaissance des années plus tard, mais guettée par l'informe, car à nouveau la langue se perd, se fond dans les poussières absorbantes.

   Le dernier et plus long titre (presque dix-neuf minutes), éponyme de l'album, est le sommet de l'album, déployant ce qui était condensé dans la composition initiale. C'est une pièce qui prend son temps, tout en chatoiements, en superpositions troubles, structurée par une oscillation hypnotique, un balancement lancinant. Les glissements de textures produisent par intervalle des halos saturés, des dérapages. Cette musique menace toujours de se vaporiser, et en même temps elle ne cesse de nous envahir par l'assaut obsédant de ses vagues éblouissantes, pressées et compactées jusqu'à créer le vertige. Une coda de quatre minutes nous projette au-delà de l'offensive sonore, dans les replis des notes étirées, peu à peu sombrant dans un très léger bourdon nimbé d'ailleurs...

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   Une musique expérimentale plutôt minimale, aux frontières de l'étrange par ses savants clairs-obscurs et ses dégradés instables.

Paru en mars 2026 chez Line (Los Angeles, États-Unis) / 5 plages / 52 minutes environ

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Publié le 30 Janvier 2026

Machinefabriek (6) - Spelonk

    Le chiffre 6 placé auprès du nom est indicatif, car Rutger Zuydervelt, alias Machinefabriek, est présent ici au moins deux fois plus en raison de ses nombreuses collaborations, par exemple avec Bruno Duplant pour Edge of Oblivion en mai 2024, ou avec Giovanni Di Domenico pour Painting A Picture / Picture A Painting en juin 2025.  À côté des nombreuses musiques qui lui sont commandées pour des films, des spectacles divers, il continue de développer une œuvre personnelle spontanée, comme ce nouveau disque Spelonk (Caverne, Grotte), constitué de trois pièces construites à partir d'improvisations retravaillées en un temps assez court avec des pédales d'effets, un oscillateur et des procédés électroniques. Il n'aime pas que les choses traînent en longueur, pour qu'elles gardent une partie de leur spontanéité originelle.

Le compositeur néerlandais Rutger Zuydervelt, alias Machinefabriek

Le compositeur néerlandais Rutger Zuydervelt, alias Machinefabriek

 Dans le sillage d'Edgar Poe et de Lovecraft... 

    Une pièce "courte", un peu plus de six minutes, suivie de deux longues, d'environ dix-huit minutes chacune : "Spelonk" I, II, et III, tout simplement. Rutger Zuydervelt nous invite dans une caverne, la caverne où prennent naissance les sons sculptés de son univers. Bourdons légers, rayonnants, rebonds et craquements, vagues montantes de bourdons plus profonds : nous appareillons sur un étrange navire, pour un cheminement souterrain, sous des glaces peut-être - je me souviens encore du si beau Stillness soundtracks pour le film d'Esther Kokmeijer, tourné au Groenland et en Antarctique. Car on croit entendre des mouvements tectoniques dans ce milieu où tout est assourdi, comme vaporisé. C'est un monde de frémissements, d'esquisses, pour des apparitions fantomatiques.

   "Spelonk II" se fait encore plus diaphane au début. Rutger Zuydervelt travaille des textures intra-lumineuses, si je puis dire, textures qui se déploient en sinueux mouvements lents créant un continuum sonore moiré, au bord de l'évanouissement, mais sans cesse renaissant. Rythmée par des frappes percussives sourdes, c'est une navigation dans des paysages fastueusement étranges, jouant sur des contrastes puissants entre lourds graves abyssaux et aigus ultra légers, tourbillonnants et erratiques. Peu à peu, sur fond de boucles, s'installe une atmosphère hypnotique, hantée par des chants subliminaux. Et l'on arrive aux pays des brouillards opaques, au cœur d'une matière doucement radieuse...

    Au début de "Spelonk III", la matérialité des sons augmente. Une balle rebondissante, des gloussements sonores et de micro virgules espiègles créent un univers à la Joan Miró. Le tout est à nouveau porté par un flux bourdonnant, griffé et faillé. Quelque chose monte, envahit, charrie. La musique de Rutger Zuydervelt circonscrit l'innommable, donne corps à des mondes d'invisibles. Cette fois, « Dans sa demeure de R'lyeh, le défunt Cthulhu attend en rêvant »  dirait-on ! S'il est ici, à sa manière, le cousin musicien de Howard Phillips Lovecraft, Machinefabriek apprivoise l'horreur cosmique et en distille l'envoûtante beauté. 

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Machinefabriek reste l'un des enchanteurs de la musique électronique !

Paru le 20 janvier 2026 chez Crónica (Porto, Portugal) / 3 plages / 42 minutes environ.

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Publié le 4 Décembre 2025

Gareth Davis & Scanner - Songlines

Songlines est la rencontre entre le souffle du clarinettiste basse  britannique Gareth Davis et les inventions électroniques d'un autre britannique, Robin Rimbaud, alias Scanner. Deux artistes à la production abondante qu'on ne présente plus. Les deux longues pièces de l'album pourraient être considérées comme une biographie imaginaire de lieux traversés ou non, réels ou non. Gareth est à la clarinette basse, aux effets, à l'enregistrement et au mixage, Scanner aux synthétiseurs, sons de terrain et mixage. Se joint à eux la clarinettiste polonaise Monika Bugajny, qui a déjà enregistré deux disques avec Gareth. N'oublions pas la couverture, un peu dans le style de celles de Nurse With Wound, conçue par Rutger Zuydervelt, pas inconnu dans ces colonnes (mais que je néglige scandaleusement ces derniers temps : difficile de tout écouter...).

Gareth Davis photographiée par © Melanie Detry / Scanner par © Bas de Brouwer
Gareth Davis photographiée par © Melanie Detry / Scanner par © Bas de Brouwer

Gareth Davis photographiée par © Melanie Detry / Scanner par © Bas de Brouwer

Études de cauchemars...

    Ouverte par des percussions métalliques, "Structure of Statements" s'envole vite dans des élans grandioses, avec voix fantomatiques dans les lointains, sur fond de bourdons épais. Cette fresque sonore d'une ambiante très sombre serait franchement funèbre et désespérante sans une pulsation rythmique qui l'aère et la dynamise. La ligne mélodique monotone n'est pas sans évoquer les coups de gomme de la couverture, qui effacent tout ce qu'ils traversent. Comme un train à grande vitesse estompe les paysages traversés, la musique se coagule autour des signaux rythmiques de plus en plus denses et rapprochés les uns des autres jusqu'à former une sorte de magma hypnotique véhiculant des bribes de voix, de textures instrumentales enchevêtrées.

    "Figurative Language" semble plus noire encore que la pièce précédente. Des souffles infernaux ravagent le paysage fragile des sons de terrain au premier plan. Clapotements et cliquetis fragiles sont hantés par les forces ténébreuses de plus en plus envahissantes. Ce sont des vents opaques, énormes, clarinettes et synthétiseurs mêlés dans un déferlement effrayant, bande son pour un film d'épouvante...Même lorsque tout semble s'apaiser, des frappes métalliques inquiètent, sourdes et régulières avec toujours à l'arrière-plan un voile sourd, épais comme le couvercle d'un cercueil. Dans cette nuit à déterrer les morts, bruits et sons dansent métronomiquement, tandis que l'espace sonore se gonfle de menaces fuligineuses. La pièce prend les allures d'une marche irrésistible à la disparition.

Paru le 21 novembre 2025 chez Moving Furniture (Amsterdam, Pays-Bas) / 2 plages / 35 minutes environ

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Publié le 24 Octobre 2025

IKI - Body

  [À propos des chanteurs et du disque] 

    Fondé en 2009, IKI est un groupe vocal composé de cinq chanteurs originaires de Norvège, de Finlande et du Danemark. Il explore la voix comme instrument principal et recourt à l'improvisation comme moyen d'expression privilégié. Depuis leur premier disque en 2011, Iki a multiplié les collaborations, notamment avec Blixa Bargeld et Laurie Anderson. Chaque son de leur nouvel album est créé à partir de la voix brute, avec ses imperfections, et non de la voix traitée, d'où une musique à la fois vocale et électroacoustique. Conçu comme un cycle à écouter en boucle, sans début ni fin définis, l'album décline différents moments liés à des activités physiques différentes et à leur répercussion rythmique, ménageant trois pauses méditatives intitulées "Circuit". Une mélodie cyclique de onze syllabes réapparaît sous différentes formes avant d'énoncer la phrase finale, révélatrice de leur philosophie artistique : « Êtes-vous parti lorsque votre corps ne respire plus ? »

Anna Mause (DK) / Guro Tveitnes (NO) / Johanna Sulkunen (FIN) / Kamilla Kovacs (DK) / Randi Pontoppidan (DK)

Anna Mause (DK) / Guro Tveitnes (NO) / Johanna Sulkunen (FIN) / Kamilla Kovacs (DK) / Randi Pontoppidan (DK)

[L'impression des oreilles]

Polyphonies post-minimalistes...

   "Circuit I" nous entraîne dans une irrésistible ronde des voix, prolongée par son émanation électronique, manière d'entrer dans "Run", qu'on dirait purement électronique si on ne nous avait pas dit que chaque son est tissé à partir des voix. Pulsation rythmique envoûtante, fins bourdons et vibrations, tourbillons de voix éthérées, un bain de voix lardé de syllabes fondues dans le mur sonore impressionnant. Juste magnifique, quelle claque !

    Le bref "Circuit II" nous repose par une atmosphère de polyphonie médiévale, nous lâchant pour "Dance", très reichien et à la fois écho lointain d'un David Hykes avec des voix presque de gorge ou de chants bouddhiques gutturaux. "Breathe", avec la répétition incessante et hachée de "Breathing", évoque Laurie Anderson. Le morceau s'envole en un hymne somptueux hanté de boucles, du Steve Reich de la grande période vocale encore. L'interlude "Awake" nous secoue de voix pour nous éveiller du rêve antérieur. "Walk", à la limite du hip-hop, semble une incantation rythmée, s'agrandissant en courtes envolées merveilleuses. "Float", d'abord médiéval dans sa polyphonie épurée, se mue en broderies rêveuses, répétitives, émaillées de sonneries étranges. La répétition lancinante et descendante de "When" occupe la courte pièce du même titre, tandis que, un peu sur le même principe, "Wander" tournoie follement jusqu'au vertige sur des gloussements sonores avant de finir sur des soupirs qui se changent en sorte de glitchs et de cliquetis sur "Regenerate", du Alva Noto, quasi ! Décidément, ces cinq chanteuses concentrent dans ce disque incroyable des influences diverses qu'elles rejouent non sans malice, avec une jubilation qui s'entend nettement dans le jouissif "Explode" (titre 12), kaléidoscope hoquetant. C'est en "Circuit III" qu'on entend enfin la fameuse phrase-clé signalée plus haut, avant le dernier titre, "Remember", vagues de voix angéliques et déformées, association du pur et de l'impur, si l'on veut, qui prélude à un concert sublime dans des hauteurs réunifiées.

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Un disque en état de grâce, au plus haut lorsqu'il se souvient de Steve Reich et de quelques autres pour chanter le corps des anges que nous sommes à notre corps défendant...

Paru le 17 octobre chez Tila (Copenhague, Danemark) / 14 plages / 34 minutes environ

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Publié le 17 Octobre 2025

Angelina Yershova / Ynaktera - Time for Change

  Ce n’est pas une nouveauté : j’ai retrouvé le disque par hasard dans un de mes répertoires. Mais peu importe, au fond ?
Cette collaboration entre la pianiste et compositrice kazakhe Angelina Yershova et le producteur de musique électronique Ynaktera, installé à Rome, mérite notre attention. La première a fondé la maison de disques Twin Paradox Records pour y enregistrer ses neuf albums précédents. De formation classique, elle a développé un langage musical personnel en intégrant à ses compositions une dimension électronique, elle-même ayant obtenu un diplôme dans ce domaine au Conservatoire de Musique électronique de Santa Cecilia à Rome. Quant à Ynaktera, il est venu à la musique électronique après quinze années pendant lesquelles il jouait de la guitare acoustique et électrique. Fondateur d'un collectif d'arts électroniques, il dirige aussi un label expérimental, Stochastic Resonance.

   À partir des thèmes du changement climatique et de l'eau, les deux musiciens nous donnent neuf titres toujours surprenants. Leur musique est tour à tour brillante, intrigante, mystérieuse ou étrange. Entre techno et musique électronique expérimentale, Time for Change séduit par son inventivité constante. "Awakened Goddess" (titre 1) se développe dans une atmosphère glauque, avec de magnifiques moments de piano post-minimalistes dans la seconde partie. "Global Ocean Warming" est une pièce ambiante flottant dans une atmosphère mystique de voix cachées, peu à peu animée par un sourd pilonnement percussif. "Walking on Water" prend des allures de techno extatique...

"Shamanic Morse Code" (titre 4) part dans des contrées étranges, étonnant poème électronique techno. "One Planet" baigne dans des effluves et flux élégiaques, piano miroitant, en vives éclaboussures. "Everything is connected" (titre 6) serait digne d'un Ryuichi Sakamoto et de son complice Alva Noto, sans une dérive jazzy quelque peu mièvre. Le titre suivant, "Perpetual Spin" offre une plongée dans des gouffres inquiétants lardés de déchirures, micro-faillés. "Cluster Light" forme avec "For Miracle" un diptyque contrasté : après les chatoiements techno du premier, les envolées mélancoliques du second...

Paru en juin 2022 chez Twin Paradox Records (Rome, Italie) / 9 plages / 51 minutes environ

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Publié le 26 Septembre 2025

Norman Westberg - Milan

  Ancien guitariste des SwansNorman Westberg n'est pas un inconnu ici. Son Night Keeper en collaboration avec Aaron Landsman, paru chez Hallow Ground en novembre 2024, avait déjà attiré mon attention. On le retrouvait antérieurement sur une excellente compilation du même label, intitulée Epiphanies, parue en 2022. Sans parler des disques que j'ai manqués...

 Musique d'avant et d'après l'homme : Nuées !

   Milan est un album d'un seul tenant en dépit de sa présentation en sept titres. De la musique ambiante consistante, il convient d'insister dans la mesure où certaines musiques ambiantes sombrent dans une molle facilité. Une base ondulatoire de bourdons ouvre "An Introduction", pièce incantatoire hantée par des appels répétés, des voix greffées dans les tissus électroniques. L'illustration de couverture se comprend mieux : n'entend-on pas les voix des fantômes qui peuplent ces lieux d'après l'homme ? La guitare spiralée intervient sur le proliférant "A Particular Tuesday". Cette musique devient très vite labyrinthique, agitée de mouvements profonds, d'ombres monstrueuses jappant dans des graves ténébreux. Parler de minimalisme atmosphérique rendrait bien compte du fond de roulement de ces pièces à la fluidité lancinant, toiles idéales de films gothiques.

   La Science-Fiction rencontre en effet un Moyen-Âge vaguement inquiétant, parcouru de réveils d'une brève violence, car tout se fond, se déforme. Les ombres s'irisent de vibrations sur "La Liege", assiégée de rotors sombres. Et c'est "Once Before the Next", cœur palpitant de salves percussives, centre d'une machinerie infernale pulsante aux raclements envahissants qui assèchent la musique, assassinée, mais elle s'échappe ailleurs, s'élance en vagues aiguës, indifférente aux assauts.

"All of Them" (piste 6) poursuit cette sorte de guerre intestine opposant rafales de guitares à d'autres guitares aux boucles tournoyantes de grappes rapides. L'épaississement des textures prend une dimension fabuleuse, vertigineuse. Là est la superbe réussite de cette musique d'une densité vivante. On a l'impression d'être au centre d'un nuage d'oiseaux déchaînés, je ne sais pas si c'est ainsi qu'il faudrait comprendre le titre Milan. "After Vacation", le dernier titre, est plus détendu, avec des guitares au bord de la mélodie, mais aussi de la dissonance, sur un fond mouvant qui finit par reprendre le dessus d'une mêlée qui ne finira peut-être jamais...

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  Un splendide fleuve sonore texturé par un maître des atmosphères hantées.

Paru en juillet 2025 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 7 plages / 42 minutes environ

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Publié le 15 Septembre 2025

Spyros Polychronopoulos (+ Yorgos Dimitriadis) - Nearfield

   Je suis la carrière de Spyros Polychronopoulos depuis fort longtemps, depuis qu'il nous fascinait sous le nom de Spyweirdos. Avec les chocs de Ten Letters en 2008, puis de  Ten Numbers en 2009, deux albums accompagnés d'étranges et superbes vidéos. Scientifique chargé d'enseignement en acoustique, ce musicien grec n'a jamais cherché à séduire. Il écoute et travaille le son, le sculpte, obstinément. Au point que j'ai régulièrement décroché, découragé par l'aridité des résultats sonores, l'abstraction poussée pour moi au-delà de la musique. Je sais que pour lui comme pour d'autres, il n'y a sans doute pas d'au-delà de la musique. Pour moi, si. La musique ne doit pas se réduire à une étude sonore, même impeccablement menée, parce que la musique n'est pas la science. La musique appartient aussi au monde sensible, elle excède l'intervention de l'intelligence, elle déborde du contrôle rationnel que les hommes voudraient lui imposer. C'est pourquoi je le retrouve ici, avec Nearfield, mastérisé par Lawrence English, et donc sur le label de ce dernier, Room40. Non pas une électronique sèche et désincarnée, mais une électronique infiniment vivante.

   

Spyros Polychronopoulos (à gauche) / Yorgos Dimitriadis (à droite)

Spyros Polychronopoulos (à gauche) / Yorgos Dimitriadis (à droite)

    Ce n'est pas la première collaboration de Spyros avec d'autres musiciens. Cette fois, c'est avec le percussionniste Yorgos Dimitriadis, qu'il connaît depuis 20216, et avec lequel il a récemment joué lors d'une série de séances quasi rituelles, dit-il. Spyros a emporté les enregistrements tout au long de l'hiver et de ses voyages. C'est pendant cette période qu'il a composé le disque, toujours au casque, dans une proximité au son qui donne son nom à l'album, Nearfield (en décomposant : champ proche). Il avait la sensation que le son ne l'entourait pas, mais provenait de l'intérieur. Cette démarche m'a fait penser à celle de Pierre-Yves Macé, né d'ailleurs la même année que lui, en 1980 (je le découvre à l'instant !).

Caprices* sonores mythologiques...

   L'auditeur ne manquera pas d'être surpris, dérouté, à première écoute. Il aura d'abord l'impression d'un bricolage percussif vaguement sous-tendu par une électronique paresseuse. Ce n'est qu'un prologue, une mise en oreille. Il faut laisser le temps à cette musique exigeante, le temps qu'elle construise son univers en pleine effervescence. Très vite, le disque force l'écoute. En moins de cinq minutes, on est attiré au centre d'une toile finement structurée. Les gestes percussifs de Yorgos tissent des réseaux complexes que l'électronique de Spyros enveloppe et prolonge de touches grondantes ou résonnantes, de prolongements d'une délicatesse qu'on n'aurait pas soupçonné au début. Les deux musiciens explorent le cœur d'un espace mouvant, en perpétuelle métamorphose derrière le retour discret de certains motifs. Il y a parfois des fermentations de transe dans cette agitation, comme une danse d'atomes ou de particules, et ce dès la première et plus longue partie. C'est une musique très loin des champs attendus, qui se tient en attente de merveilles sonores saisies à la racine, au ras d'un battement de cymbales ou de grondements écourtés d'électronique comme des jappements enrayés.

   La deuxième partie, lourdement menée par la percussion quasi machinique de Yorgos, est enrobée par l'électronique minimale, mais complètement illuminée, de Spyros (je n'oublie pas que Yorgos est aussi à l'électronique, je dis Spyros par commodité...). Les deux musiciens sculptent les détails avec une netteté qui fait musique par son économie, sa rigueur. Ils laissent surgir, dirait-on, en vigiles du son, le mystère du dedans, sa beauté qu'on ne soupçonnait pas, qu'on n'attendait pas. En cela la troisième partie est absolument magnifique dans ses chiffonnements, ses résonances maintenues, son lyrisme des réverbérations. La quatrième partie descend encore dans l'intérieur. C'est un antre, avec les chiens de l'Enfer émus par la percussion frissonnante en longue nappe de lumière. Tout se met à vibrer, c'est une illumination sauvage zébrée de gestes rapides, une musique anti-ambiante, en un sens : une musique en incandescence, en voie d'incarnation, une musique d'apparitions sonores fantastiques. La dernière partie n'est pas en reste. L'étrangeté devient maximale dans cet univers proliférant de frappes lourdes et glacées, de bourdons menaçants. Des esprits fantômes sont aux commandes de cet orchestre du néant, d'une noirceur somptueuse.

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* caprices : au sens de Goya...

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Un chef d'œuvre de la musique électronique et expérimentale d'aujourd'hui : ciselé, puissant et fascinant.

(Pas d'extrait à vous faire écouter en dehors du Bandcamp ci-dessous.)

Paraît le 25 septembre 2025 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 5 plages, 43 minutes environ

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Publié le 27 Juin 2025

Michelle Helene Mackenzie & Stefan Maier / Olivia Block - Orchid Mantis / Breach

[À propos des compositeurs et du disque]

   Le disque regroupe deux portraits, celui de la collaboration entre deux canadiens de Vancouver, la compositrice et artiste Michelle Helene Mackenzie et le compositeur et interprète de musique électronique écrite Stefan Maier, et celui de la compositrice américaine Olivia Block, déjà présentée ici pour sa collaboration avec Lea Bertucci sur le disque I Know the Number of the Sand and the Measure of the Sea paru en avril de cette année.

   Pourquoi ensemble ? Les deux portraits sont fortement liés à deux lieux originaux, caractérisés par une forme de vie spécifique. Le premier est inspiré par Sanzhi Pod City, un village abandonné de maisons de science-fiction en forme de soucoupes volantes imaginées par l'architecte finlandais Matti Suuronen dans le nord de Taïwan, dans lequel ont proliféré la végétation et les insectes, en particulier cinq espèces de mantes orchidées qui ressemblent de manière troublante à des fleurs. Les deux musiciens y ont trouvé la matière de leur inspiration. La lagune de San Ignacio en Basse-Californie du Sud au Mexique a été le réservoir d'enregistrements de terrain d'Olivia Block pour le second. Cette lagune est appréciée des baleines grises qui s'y reproduisent et hibernent. Le travail de la compositrice vise à donner une idée du paysage sonore subjectif des baleines soumises aux bruits des activités humaines.

[L'impression des oreilles]

   « Orchid Mantis »

   Un gargouillis accompagné de la boucle d'une fine lame sonore ouvre « Orchid Mantis » avant qu'un énorme son percussif, peut-être déjà un bol chantant amplifié, ne vienne hanter la pièce. Les amples résonances de cloches, les stridulations d'insectes, se mêlent pour créer une ambiance d'intense écoute, émerveillée. Les deux artistes ne se contentent pas d'une description d'environnement, ils transportent l'auditeur dans un monde oriental à n'en pas douter, comme si nous étions à l'orée d'un temple. Aussi, à côté de courts passages de sons de terrain, la musique composée garde la place principale, intègre d'ailleurs magnifiquement le milieu pour le sublimer. Elle laisse le silence creuser des absences pour que surgisse mieux le mystère de la Vie, ses battements, ses respirations, ses vibrations rayonnantes d'une beauté translucide. Leur musique cherche à être insecte-monde, se déploie dans les tintements, cette fois de multiples cloches, la montée de bourdons animés. Jouant d'une savante alternance entre moments de saisie de l'imperceptible et crescendos rituels impressionnants, elle est fleur, comme ces insectes, entre éclosion et épanouissement fabuleux, puis disparition avec le retour de la fine lame sonore initiale. Elle chante le miracle, et c'est vraiment très très beau !

Les maisons futuristes abandonnées de Sanzhi Pod City

Les maisons futuristes abandonnées de Sanzhi Pod City

Lagune de San Ignacio

Lagune de San Ignacio

« Breach »

   Olivia Block nous immerge d'emblée dans le monde sous-marin des baleines, de leurs chants glissants, déformés, de leurs conversations bavardes, démultipliées, envahies par des milliers de battements, de bruits (de moteurs ?). Oui, les baleines subissent les hommes et leurs ravages auditifs. Laissons de côté le plaidoyer. La musique d'Olivia Block, affronte les bruits, leur brutale étrangeté, comme des myriades d'oiseaux de mer piaillant dans les cercles de l'enfer. Du silence qui suit ce vacarme, remontent des signaux sonores, des vagues d'une intensité lumineuse vacillante, vagues saturées d'éléments d'un langage inconnu, antévocalique. Les sons synthétiques de l'orgue traduisent et enrobent des échanges qui nous restent infiniment déconcertants, comme les bégaiements d'une beauté émouvante et encore hors de portée.

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Deux pièces aux frontières de la musique concrète et de l'ambiante, qui déjouent les pièges d'une musique de pur collectage de terrain par une approche visionnaire ritualisée (« Orchid Mantis »)  ou une empathie puissamment dépaysante, tantôt presque dantesque, tantôt d'un bucolique aquatique inattendu (« Breach »).

Paru le 16 mai 2025 chez Portraits GRM (Paris, France) / 2 plages / 40 minutes environ

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