drones & experimentales

Publié le 9 Août 2026

Benjamin Fulwood - The Meadow & The Bridge

   Musicien expérimental, compositeur et multi-instrumentiste, Benjamin Fulwood vit depuis une dizaine d'années à Tokyo où « la présence humaine s'apparente moins à une histoire individuelle qu'à un flux. » Cette ville dépaysante de toutes les simultanéités est devenue étrangement séduisante pour le musicien qui a écrit pour elle, d'une certaine manière, ces deux longues plongées de chacune autour de dix-neuf minutes. Avec son saxophone ténor, sa clarinette et l'électronique, il chante la densité, les multiples trajectoires croisées, superposées, qui composent la vie d'une ville jamais en repos, où l'individu n'est plus qu'une simple silhouette dans un décor grandiose, surdimensionné.

Pastorale post-moderne pour Tokyo, Ville-Univers

   Ne lisons pas le premier titre, "The Meadow, Softly Bloomed with Celery and Violets" (La prairie doucement fleurie de céleri et de violettes) comme une antiphrase ironique ou amère. La ville, si elle est tension constante, bruits, est aussi libération de soi dans ce mouvement incessant des gens et des transports. Pour celui qui l'écoute, elle tient lieu de prairie émaillée de fleurs, ce lieu commun de la poésie pastorale des XVII et XVIIIe siècles. Elle est bruissante de glissements, traversée de courants puissants que l'électronique magnifie. Ce sont les fleurs du vingt-et-unième siècle, tous ces clignotements de clameurs, ces montées et descentes, on ne sait plus si c'est le Paradis ou l'Enfer, c'est une ville rimbaldienne, sauvage, une ville firmament, une ville sépulcrale. Des motifs reviennent, obsèdent une trame dérivante, fluctuante. Tout ne fait que passer, trains et métros dans une brume saturée de textures crachotantes, embrasées. La Ville ainsi rendue est comme un bolide lancé dans l'espace, toujours au bord de l'explosion, entouré d'une aura fabuleuse. La musique de Benjamin Fulwood, authentiquement extraordinaire, est une célébration exaltée, un hymne à la Beauté tumultueuse de Tokyo !

« Soudainement se lève, altière,

La force en rut de la matière...»*

     "Over Shinkamejima Bridge" prend son titre d'un pont dans l'est de Tokyo. À la dérive frénétique de la première répond une ambiance d'abord presque vraiment pastorale, tant le bruit de la ville est estompé, réduit à des sortes de sonnailles aplaties. Mais s'invitent peu à peu des vibrations machiniques de marteaux-piqueurs, des sifflements. On semble être dans un quartier industriel. Benjamin Fulwood métamorphose ce milieu en liant le tout par des spirales de synthétiseur qui nous élèvent peu à peu. À bonne distance, les sons tournent dans l'air du soir, comme dirait Baudelaire. La musique prend une tournure majestueuse qui lui permet de charrier grondements et bouillonnements emportés par d'énormes vents cosmiques. Elle s'enfle prodigieusement telle une marée colossale, et comment ne pas songer que le Japon connaît intimement tsunamis et tremblements de terre ? L'activité humaine se fonde dans l'activité tellurique, maritime et spatiale. Il règne alors une paix paradoxale, un équilibre des flux dans ces épaisseurs opaques qui se décantent, laissent passer à nouveau des bruits distincts, mais une onde de fond et une mélodie lointaine enchantent ce magma sublimé qui semble alors s'illuminer d' une ineffable et si douce transe extatique !

* Émile Verhaeren, Les Villes tentaculaires (1895)

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  Deux hymnes visionnaires d'une puissance magnifique !

Paru fin juillet 2026 chez A Guide To Saints (/ Room40, Brisbane, Australie) / 2 plages ( la troisième est un condensé des deux) / 38 minutes environ

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Publié le 5 Août 2026

Lawrence English - The Rest Is My Ghost

   Présent par ses disques, par exemple Even The Horizon Knows Its Bounds paru fin janvier 2025, par sa maison de disques Room40 et ses dérivés, mais aussi par son travail d'ingénieur du son sur de très nombreux albums, par son studio Negative Space, Lawrence English est un continent sonore à lui tout seul. Pour son nouveau disque, il a fait appel à une belle pléiade de musiciens et amis, de Chris Abraham à Norman Westberg, pour faire vivre sa musique. On pourra ainsi entendre selon les titres, guitares et percussions diverses, piano, saxophones, trombones, trompettes, un chœur sur trois titres et la voix de Madeleine Cocolas sur trois autres.

  Lawrence English est assez disert pour présenter son album. J'en extrait ces fragments : « C’est une œuvre qui examine comment la nostalgie est instrumentalisée pour occulter les futurs possibles. Récemment, j’ai proposé un terme pour désigner cet usage de la nostalgie érigée en arme : la « nostalgie acide » (...) désigne une projection politique de plus en plus répandue, qui opère sans aucun lien subjectif avec la mémoire qui l’entoure et qu’elle renferme. Telle de l’acide versé sur une surface, cette forme de nostalgie cherche à éroder et à lisser la complexité et la texture du vécu et du désir — ces éléments qui, jusqu’à récemment, guidaient notre rapport à la nostalgie. Au lieu de cela, la « nostalgie acide » efface la texture de l’histoire et dissout les contours du passé ; ce faisant, elle dématérialise l’horizon des possibles qui, par nature, constitue le point de départ de tout futur imaginable. "Acid Nostalgia" est un écran sans rêves, où l’incertitude, l’agitation et l’aspiration sont soumises à la corrosion, désagrégeant et neutralisant la source vive des futurs qui naissent au sein des atmosphères du présent — complexes, chaotiques par moments et chargées d’une ambiguïté particulière. » Mais le disque ne reste pas collé à ces analyses. Lawrence English y investit son parcours personnel, ses propres expériences de la nostalgie, en y intégrant un collage de références variées et de textes d'auteurs interrogeant notre manière d'exister dans le monde. Dans ce cadre, l'échec est accepté comme source de futurs imaginables.

Lawrence English par © Traianos Pakioufakis 2026

Lawrence English par © Traianos Pakioufakis 2026

Aux Ciels obscurs de la Nostalgie...

   Le début est très solennel : trois coups espacés, comme au théâtre, puis deux fois deux moins espacés, avant que le décor se lève, qu'on entende le chœur lointain, des oiseaux peut-être, dans un halo élégiaque ample et lent. Les voix semblent venir d'outre-tombe : entendrait-on peu après s'ouvrir les tombeaux, avec le grondement des morts-vivants ? "Acid Nostalgia" (titre 2) est un mur noir déchiré de brusques traversées, saturé de bourdons opaques et de voix perdues dans le rayonnement abyssal ou sépulcral. Si de petites lumières s'allument dans ces ténèbres grandioses d'une "Eclosion", est-ce l'annonce d'un futur se dégageant du passé informe ? Les voix du groupe The Australian Voices humanisent à peine ce qui s'enfonce à nouveau dans des vents épais. "Sodium Vapour Halo" (titre 4) serait le souvenir des éclairages au sodium de Los Angeles : la luminescence sonore saturée baigne la pièce d'une irréalité presque liquide, à s'y noyer dans ses clapotis,, poursuivis sur "Grey's Shadow". Décidément, Lawrence English se délecte dans les entre-deux. Son monde est crépusculaire, gris, fantomal, traversé d'ombres et rongé de halos. Qu'est-ce qui différencie le futur du passé ? Les deux sont aussi incertains, fragmentaires, au bord du chaos. Le ciel des deux tient en une ligne clignotante, celle de "One Line Sky" dessinée par les architectures de Hong-Kong, confie Lawrence, amenant le coup de tonnerre des falaises d'immeuble barrant le ciel comprimé qui nous emporte dans son vertige  grondant... Sa "Metabolic City"(titre 7) vit d'une vie fragile, menacée de disparition dans cet espace cosmique pour archanges. Un souffle épique saisit "Aerial Cable" envahi d'une brume où se sont abimés les gongs vaporisés, et la voix de Madeleine Cocolas très loin dans l'indiscernable effondrement d'imminences foudroyées. Le sommet de l'album  ! Au milieu de la débâcle, "Hack" (titre 9) exhume le piano de Chris Abraham comme le petit signe fragile d'une humanité en germe. "GhostType", enfin, est la réponse spectrale à l'entrée dramatique de l'album. Plus aérée, la composition esquisse des bribes de mélodie dans un brouillard qui s'effiloche, se lève, peut-être...

   Décidément, Lawrence English se délecte dans les entre-deux. Son monde est crépusculaire, gris, fantomal, traversé d'ombres et rongé de halos. Qu'est-ce qui différencie le futur du passé ? Les deux sont aussi incertains, fragmentaires, au bord du chaos. Le ciel des deux tient en une ligne clignotante, celle de "One Line Sky" dessinée par les architectures de Hong-Kong, confie Lawrence, amenant le coup de tonnerre des falaises d'immeuble barrant le ciel comprimé qui nous emporte dans son vertige  grondant... Sa "Metabolic City"(titre 7) vit d'une vie fragile, menacée de disparition dans cet espace cosmique pour archanges. Un souffle épique saisit "Aerial Cable" envahi d'une brume où se sont abimés les gongs vaporisés, et la voix de Madeleine Cocolas très loin dans l'indiscernable effondrement d'imminences foudroyées. Le sommet de l'album  ! Au milieu de la débâcle, "Hack" (titre 9) exhume le piano de Chris Abraham comme le petit signe fragile d'une humanité en germe. "GhostType", enfin, est la réponse spectrale à l'entrée dramatique de l'album. Plus aérée, la composition esquisse des bribes de mélodie dans un brouillard qui s'effiloche, se lève, peut-être...

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  Aux frontières de la nuit chaotique des possibles, Lawrence English réinvente la nostalgie dans une fresque fabuleuse.

Paraît le 7 août 2026 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 10 plages / 40 minutes environ

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Publié le 3 Août 2026

FLOCKS - Lagoon

   Second album du duo atypique que j'ai présenté lors de la sortie de leur premier album, au titre éponyme du nom de groupe, Lagoon comprend trois pièces, les deux premières d'une dizaine de minutes, la troisième de vingt. Si l'influence de Jon Hassell et de sa "Fourth World Music" est évidente, on ne saurait restreindre le disque à celle-ci. Les deux musiciens créent un univers sonore foisonnant entre rituels tribaux et musique expérimentale, grâce aux instruments à vent et à cordes qu'ils fabriquent eux-mêmes, à l'utilisation d'une percussion persane et d'une électronique subtile où les bourdons (drones) sont omniprésents. La liste des instruments employés est impressionnante : saxophone ténor, bourdons d'ondes sinusoïdales et effets, instruments à vents inventés : shakuhachi aux techniques étendues, pan-ney, ney à eau circulaire, corne de grenouille (!!), autres nys,  clarinettes et cors en PVC, pour Werner Durand // daf, kanjira, riq, ghatam, cloches tibétaines, coquilles vénitiennes,  cordes inventées, cithare tubulaire en bambou, électronique, pour Uli Hohmann...

Uli Hohmann & Werner Durand / Photogrphie © Moritz Dittmer

Uli Hohmann & Werner Durand / Photogrphie © Moritz Dittmer

Transhumances débridées...

   "Whirls" (Tourbillons), c'est le plus "Hassel"des trois titres, avec une sorte de trompette-saxo bouchée envoûtante, une percussion bondissante, et un grouillement que la couverture rend assez bien ! C'est un maelstrom d'appels, de grondements, de frottements, comme le nuage sonore dégagé par un énorme troupeau* de bêtes diverses. Des bouts de mélodie dessinant des motifs répétitifs émergent de ce magma dont l'effet est rien moins qu'hypnotique !

   "Tidal" est encore plus immergé dans une trame de bourdons enchevêtrés. Les instruments à vent se relaient pour donner un souffle incroyable à ce miroitement de textures déchirées. Une percussion genre tabla contribue à la dimension hallucinée par son rythme trépidant. FLOCKS crée un courant puissant, celui d'une marée (en effet !) qui charrie et emporte tout sur son passage, les vents prenant par moments l'allure de voix enfouies. C'est profond, chaleureux comme une techno surgie d'une jungle luxuriante.

* Je réalise après coup que FLOCKS, ce sont des troupeaux...

   Avec le titre éponyme, le plus long, les motifs intriqués tressent une trame épaisse, proprement hallucinogène, agitée par une polyrythmie changeante. Les vents chuintent, crachotent, ondulent comme des possédés sur le mille-feuille percussif de Uli Hohman, incroyable chamane inspiré des rythmes extra-occidentaux (Asie-Inde, Afrique-Guinée). Des clochent tibétaines se lovent même dans la partie finale de ce flux formidable, irrésistible marche vers le délire le plus total, qui se met à tintinnabuler extatiquement ! Difficile, alors, de ne pas penser aux compositions les plus hypnotiques de groupes allemands comme CAN ou Amon Düül ! Extraordinaire !

Paru fin mai 2026 chez Karlrecords (Berlin, Allemagne) / 3 plages / 41 minutes environ

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Publié le 1 Août 2026

Driftwood - Maps

    Driftwood est le duo formé par Nick Ashwood, compositeur de musique expérimentale de nipaluna (Tasmanie), et la clarinettiste australienne Aviva Endean, tous les deux à l'harmonium et à l'électronique. Ajoutez les guitares de Nick et les clarinettes d'Aviva. Maps  est leur second album chez Room40, pour mémoire le premier sans titre était sorti en novembre 2025. Le nom du groupe, Bois flotté  en français, signifie avec l'adjonction du titre de l'album Maps "Cartes sur bois flotté", sans qu'il soit précisé si ce sens est voulu par les deux musiciens qui, à l'opposé de la terre, rendraient hommage aux Inuits et à leurs cartes de navigation côtière tactiles sculptées dans le bois. L'énigmatique image de couverture, tout à fait dans l'esthétique du label avec son goût des monochromes, conduit plutôt à l'idée de cartes de pierres...

   Pour Maps, les deux harmoniums sont accordés selon des micro-intervalles. Aux guitares et aux clarinettes, il faut ajouter l'utilisation du synthétiseur modulaire, de pédales d'effets, de guitare électrique et de micros de contact. L'électronique sature l'acoustique de basses profondes et de traitements du signal qui propulsent la musique ailleurs...

Nick, en haut / Aviva, en bas.
Nick, en haut / Aviva, en bas.

Nick, en haut / Aviva, en bas.

   Dans l'humus diapré des rêves...

   Boucle de guitare, bourdon et harmonium ouvrent "The Sky Wide Open", draperie dérivante de sonneries ondulées enrichie d'intrusions harmonieuses. Luxuriance sur un fond minimaliste hypnotique ! "Restless Earth" est scandé par une guitare plus grave qui égrène un accord répété tandis que s'éploient un bourdon et un harmonium tourbillonnant avant l'entrée d'une pulsation synthétique sur laquelle la clarinette dessine de lentes arabesques. Driftwood, en deux titres, impose son écriture serrée entre une ambiante électroacoustique et un minimalisme bourdonnant. Mis à part le très bref "A Clearing" (titre 6), les compositions, entre plus de cinq minutes et quatorze pour la dernière, prennent le temps de camper des atmosphères prenantes.

  Toujours la guitare en ostinato égrené, un bourdon très profond, et l'harmonium au chant comme irisé, c'est "From Star to Star", un peu comme un appel, une sirène dans l'espace envahi par la clarinette en volutes éperdues. On s'accroche à la guitare, à sa rythmique tranquille, avec l'impression d'être dans un raga indien, hors du temps. La merveilleuse clarinette d'Avea danse doucement sur le fil obstiné de la guitare et les dorures vibrantes de l'harmonium en arrière-plan. Les guitares se répondent sur "Dreaming North (titre 4), créant peu à peu un effet de cloches que les harmoniums soulignent de leur chaleur harmonique. Le rêve se lève du bruissement des saturations allongées. Juste avant le magnifique "Where You Are the Wind Stirs", presque neuf minutes de lente dérive dans l'irréalité des textures enchevêtrées, avec des trémolos pulsés de clarinette comme des zébrures sur un matelas de nuages.

   "A Clearing", c'est une miniature, une clairière pour la guitare seule, répétant un motif descendant, juste agrémenté de quelques notes autour : le temps de se nettoyer la tête, de se préparer à la pièce la plus longue, "You Are Here" (titre 7), la clarinette se détachant légèrement d'un ciel de grondements et d'irisations d'harmoniums, ceux-ci sonnant presque comme des cornemuses, parfois, ou se rapprochant des orgues à tuyaux. La clarinette plonge dans les graves pour se lover dans ce bain de sonorités buissonnantes, et ses chuintements à ras de silence préparent l'entrée de la guitare, des guitares, dont les notes cristallines résonnent alors dans le vide ou du moins le recul du fond sonore. Peu après commence un duo avec la clarinette revenue, mais un duo épuré, méditatif, sans virtuosité, dans un calme extatique relevé par le bourdonnement, la buée saturée, qui viennent envelopper les solistes d'une parure diaprée, comme le fumée montante d'un sacrifice...

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   Un disque de dérives douces et chatoyantes, où les instruments acoustiques sont sublimés par une électronique veloutée de bourdons.

Paru en juin 2026 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 7 plages / 50 minutes environ

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Publié le 23 Juillet 2026

Lynn Wright - Before the Sinking Plains

   New-yorkais installé à Berlin depuis fin 2022, le compositeur Lynn Wright, qui joue de la guitare hawaïenne au sein du groupe Insect Ark,  a arpenté les scènes underground de New-York et d'ailleurs avant d'enregistrer son premier album personnel  avec son collaborateur le compositeur, monteur et ingénieur du son Simon Goff qui l'a mixé.

  Before the sinking plains (Devant les plaines qui sombrent) est né de boucles de guitare que Wright créait chaque matin dans son appartement. Il en a sélectionné certaines pour y ajouter des couches de guitare traitées, de voix sans paroles et de synthétiseurs. Le résultat est une suite de compositions atmosphériques dénuées de toute violence ou agressivité sonore.

Le compositeur Lynn Wright

Le compositeur Lynn Wright

Élégies perdues...  

L'ouverture du disque, "El Cabanyal" est grandiose : orgue d'église (ou synthétiseur...), bourdons, voix éthérée(s), sur lesquels la guitare vient poser ses quelques notes détachées, gouttes de lumière sur un océan sombre. Les voix reviennent hanter la trame, comme un prélude au naufrage annoncé. "Surely As the Tea" se fait plus ténébreux, respiration trouble de synthétiseur et poussées glauques. Lorsque les voix se font entendre, c'est pour un lamento déchirant que la guitare réapparue brode d'un motif obsédant. "The Simple Keys Falling" semble une chanson mélancolique au bord de la dissolution mais s'élançant vers le ciel en élans mélodieux.

    Quand tout disparaîtra...

   Rhodes brumeux aux longues résonances, guitare aux notes comme figées, répétées, "Réunion" (titre 4) avance lentement sur un fond de voix perdues. "Morning Voices", aux boucles entêtantes de guitare, s'enfonce dans des graves bourdonnants sur lesquels évoluent des voix presque défaites, puis envolées dans les hauteurs. La musique de Lynn Wright excelle à magnifier une tristesse sans nom, sans paroles !

   "Snowbirds" (Hivernants ?), c'est une comète floue, brouillée, lancée dans l'infini, hantée de voix diaphanes. Le titre éponyme, le plus long avec ses sept minutes, déploie un chœur de voix à demi effacées sur un carillonnement de guitare et de synthétiseur fondus dans une trame grondante scintillante lui conférant une dimension majestueuse.

  "At Last It Leaves You" répond au morceau d'ouverture par des textures de synthétiseur-orgue en voiles ondoyants, doux, au revoir ralenti d'une tristesse exsangue... 

Paraît le 4 septembre 2026 chez Miasmah Recordings (Berlin, Allemagne) / 8 plages / 33 minutes environ

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Publié le 1 Juillet 2026

Accident fantôme - Objets enchâssés dans un anneau planétaire
   Là, je mollis, tropJubilons !!

   Avant même d'écouter la musique, dégustons ce qui l'accompagne : le nom du groupe, l'incroyable titre d'album, et tout cela en français, quel régal (devenu trop rare...) ! Et puis la calligraphie du dos du disque, l'illustration de couverture, cette improbable marmite-temple au milieu des bois, sans oublier le nom de la maison de disques, que mon traducteur croit être "Trois piliers" en italien, mais qui ressemble à du latin macaronique ! *** D'avance, on devine une musique placée sous le règne de la fantaisie, d'un merveilleux qui nous fera du bien dans ce monde horriblement sérieux.

   Accident fantôme est la réunion des groupes Accident du travail et du duo messin Fantôme Josepha, avec Julie Normal aux ondes Martenot, Josepha Mougenot à la harpe, Arnaud Marcaille à la guitare à douze cordes, et Olivier Derneaux aux claviers synthétiseurs, à l'orgue, aux effets et à la flûte. Là aussi, des instruments peu communs ou délaissés, comme la harpe et les étonnantes ondes (électroniques) Martenot inventées en 1928 et développées depuis. Sans parler de l'orgue à tuyaux, en plein renouveau comme on peut le voir dans ces colonnes.

  L'enregistrement a eu lieu dans l'église Saint-Amant de Rarécourt (Meuse), qui abrite un orgue du XVIIIe siècle restauré, dont une partie des 786 tuyaux est encore d'origine.

*** De source parfaitement renseignée, j'apprends que moli del tro, en valencien (proche du catalan) signifie  « moulin du tonnerre » : adorable !

   Béatitudes !

   Le premier titre de presque onze minutes, "Cosmos", c'est un bain de fraîcheur dans les entrelacs fluides de la harpe, les oscillations chantantes des ondes Martenot et le bourdonnement de l'orgue. On se prélasse au long des longues traînées sonores, à la douceur tentatrice, que la guitare vient picorer tandis que les ondes Martenot nous entraînent dans une planète sortie de la fantaisie d'un groupe comme Gong, dont la Flying Teapot n'est pas sans analogie avec l'objet photographié en couverture. "Rhubarbe bleue" sonne comme de la musique folk en état de grâce, gentiment dansante, étourdissante avec ses boucles de harpe parsemées d'accidents mélodieux des autres instruments : je pensais aux Ondes silencieuses de Colleen, ce si bel album qui traverse bien les années.

   Grâce au troisième titre, "Poe Toaster", j'ai d'abord découvert l'histoire de cet admirateur inconnu d'Edgar Poe apportant chaque année trois roses rouges et laissant la bouteille de cognac entamée près d'elles sur la tombe de l'écrivain. C'est un dialogue paisible entre la harpe et les ondes, la flûte, comme une manière de suggérer des esprits vagabonds dans un cimetière vaporeux !

   "Euporie", est-ce la déesse de l'abondance de la mythologie grecque, le satellite naturel de Jupiter, ou l'une des armes légendaires d'Elder Ring ? Plus de quinze minutes pour trouver une réponse... L'orgue à tuyaux règne ici en majesté, environné d'elfes ou plutôt de dryades amies des arbres : le bourdon et les abeilles légères voltigeant autour du tronc grondant, qui fait entendre parfois par ventriloquie de curieuses voix. Cet univers est habité, tous les habitants jouent à cache-cache, essaient des sons énigmatiques. Se lève peu à peu un fantôme majestueux auréolé de guitare, à la faveur d'un délicieux chaos sonore unifié par le bourdonnement des notes tenues.

   La guitare arrache en douceur, la harpe pose son motif obsédant, un sifflement chantonné, c'est "Sifflement bref" (titre 5), presque pop, une pop distordue, engloutissante, boueuse (sludge, disent-ils). Pour partir... à Cuzco ? c'est le titre du bonus numérique, chanson folk* piégée par l'orgue dans une église envoûtée !

* Pas moyen d'en retrouver le titre...

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  Une musique illuminée de fantaisie ! Il est retrouvé -- quoi ? Le bonheur, qui sait ?

Paru le 12 juin 2026 chez moli del tro records (Bruxelles, Belgique) / 6 plages / 41 minutes environ (bonus numérique inclus)

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Publié le 26 Juin 2026

Puce Moment - O.R.G.II

   Après Epic Ellipses (mars 2023) et Sans soleil (mars 2025), le duo Puce Moment, formé par Pénélope Michel, violoncelliste de formation classique, chanteuse et multi-instrumentiste, et l'artiste sonore et plasticien Nicolas Devos, sort un second disque où l'orgue d'église dialogue avec l'électronique. J'avais manqué le premier, O.R.G., sorti en 2019 et consacré à l'orgue limonaire de Herzeele (département du Nord). Ce nouveau disque a été enregistré en l'église Saint-Joseph d'Armentières pour répondre à une commande du chorégraphe Christian Rizzo cherchant une musique pour son nouveau spectacle À l'ombre d'un vaste détail, hors tempête, créé à la Biennale de Lyon en septembre 2025. Pour garder leur approche "mécanique" de la musique, ils ont fait fabriquer une "main" mécanique" d'un octave qui joue avec eux sur l'orgue.

   Magnificences de l'orgue !

   "Simoon", c'est le simoun, vent du désert, en principe, violent et chaud. Ici, c'est d'abord un vent doux et profond, qui enveloppe de ses ailes bourdonnantes l'auditeur. C'est un vent de méditation aux longues notes tenues, oscillantes, avec au fond de lui comme des voix enfouies, puis des lumières surgissantes, des courants obscurs. Peu à peu s'entend le battement régulier du cœur, autour duquel naissent d'amples vagues feuilletées. L'orgue s'embrase alors brièvement, libérant une poussière vite dissipée. Belle entrée en matière ! "Pavana" va chercher plus loin. Pièce répétitive, minimaliste, elle est aussi plus colorée, plus claironnante, animée par une puissante pulsation, avec des explosions diaprées, troubles. "Imbat" est sa continuation lancinante, chorale, somptueuse, les boucles se déroulant et s'aplatissant sur des notes tenues grondantes parcourues de sombres mouvements, d'où une dernière partie extatique, en lévitation !

   "Ruach" (titre 4), c'est encore le souffle, ou l'esprit, la respiration, le cœur. On entend les battements des mécanismes de l'instrument, sur lesquels s'élèvent les torsades mélodiques répétitives parfois enflammées. La trépidation régulière fait songer à un train lancé dans la nuit avec son orgue-sirène aux sifflements sourds. Il ralentit en un glissendo fantastique lorsqu'il s'approche de sa gare de destination... Prélude à "Llma", le plus long titre avec presque quinze minutes, le plus bourdonnant, calé sur des notes tenues. Une pulsation monte, démultipliée en canon, accompagnée de saccades rapides et grandioses, implacables, des fusées des grands jeux d'orgue. La musique du duo déploie les somptuosités de l'orgue, instrument total, vivant, propre à réjouir les entrailles et l'esprit ! La longue coda traînée ravit l'âme exténuée de Beauté !

  "Tehuano" (titre 6), nom d'un vent encore, au sud du Mexique, est un couloir mystique et frémissant de notes sinueuses et à demi vaporisées par le jeu de la pression dans les tuyaux et par l'électronique, envoûtant hommage aux maîtres de l'orgue, Frescobaldi ou Bach, dont les ombres semblent flotter autour des tuyaux au gré d'une mélodie d'une suavité sublime.

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  Un disque à tomber à genoux : l'orgue et l'électronique, difficiles à distinguer, s'épousent le temps de six moments d'intemporelle Beauté.

Paru le 12 juin 2026 chez Odd Doo (San Diego, Californie) / 6 plages / 57 minutes environ

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Publié le 23 Juin 2026

Anne Chris Bakker - Thinking an Ocean

   Anne Chris Bakker ! Je retrouve Anne Chris ! Je me souviens du choc de Weerzien, en 2013, de Tussenlicht, en 2014, puis j'ai suivi son association avec les frères Romke et Jan Kleefstra, par exemple sur Dize en 2018, son duo avec Romke sous le nom de Transtilla, ainsi Transtilla III en 2023, ses disques en duo avec Andrew Heath, notamment Lichtzin en 2017...Je m'aperçois en faisant ce rapide inventaire d'une partie des articles que je lui ai consacrés qu'il appartient de fait à ce blog dont il est un des (nombreux) piliers. Son nouveau disque solo sort sur la petite maison de disques Driftworks fondée et dirigée par Andrew Heath. Néerlandais, Anne Chris Bakker vivait dans un environnement rural du nord des Pays-Bas. Mais après un voyage en Norvège en 2022, il a déménagé pour s'établir à Averøy, île de la côte ouest norvégienne. Voici comment il présente son disque  : « Je me souviens de la route que nous avons prise depuis chez nous vers l'inconnu. De la façon dont nous avons quitté notre maison. Comment nous avons laissé derrière nous ces rues familières et leurs habitants, l'odeur du sol sablonneux, les vastes plaines peuplées de troupeaux d'oies près du lac, et la forêt — avec ses feuillus et ses pins — un peu plus éloignée de notre maison. Pour la plupart, les morceaux de l'album portent les noms de lieux géographiques situés près de la mer. Lorsque je repense à notre voyage en Norvège, je me rappelle toujours à quel point la mer nous a accompagnés. Le scintillement de la lumière à la surface de l'eau lors de notre visite d'un minuscule village de pêcheurs nommé Nyskund, ou la façon dont nous restions là, à contempler longuement la mer dans cette lumière de septembre d'une si grande douceur. » Les caractéristiques de sa musique sont dans ses mots simples : l'émotion, la nostalgie, les éléments...

   Enregistré pendant ses déplacements entre les deux pays, le disque utilise seulement un ordinateur portable, un clavier MIDI et un enregistreur pour les sons de terrain.

  Chants des Eaux premières...

   C'est une musique imprégnée du souffle des grands espaces. Elle respire, ample et lente, chargée de lumières et d'ombres. C'est une musique sans âge qui appelle l'âme, d'où le frémissement de ma peau dès "Fra Inndyr til Rodane" (D'Inndyr à Rondane). Je largue les amarres, happé par les sonorités boisées, profondes, ce chant immémorial des éléments. C'est le bruissement doux du Mystère dont la plupart des hommes des villes sont désormais coupés, orphelins de la Terre-Mère. Cela ruisselle de partout, sourd d'entre les pierres et se répand dans les lointains.

   "Langholmen" (titre 2) déploie la splendeur de l'Appel en boucles envoûtantes. Les volutes mélodiques se chargent de voix diaphanes d'une poignante suavité, comme si Anne Chris Bakker écrivait le chœur secret des archanges chantant la Beauté intacte de la Création. Ne sont-ils pas réfugiés à "Fleinvær", localité du nord de la Norvège qui donne son nom au troisième titre ? L'océan, imaginairement, n'a pas de bornes : il est le contenant-contenu, la matrice, ce qui revient toujours et toujours, et qui caresse l'indicible. Aussi le minimalisme ambiant d'Anne Chris Bakker en préserve-t-il la forme naturelle, sans aspérités, sans traumas, dans une inlassable ferveur. Ce qui surgit dans le quatrième titre, "Dønna", c'est la floraison bouleversante de l'âme saisie par la splendeur grandiose du monde-océan, parcouru de courants scintillants, d'oscillations lumineuses. "Nyksund" intègre des bruits de mouvements d'eaux, contrepoint (é)mouvant aux nappes bourdonnantes dans lesquelles se love un piano méditatif tandis que passent de grands oiseaux aux cris stridents... Puis les cordes troubles et frissonnantes chantent "Averøy", l'arrivée au nouveau port pour le musicien conquis : long hymne exalté de la fusion de la mer et des cieux, les eaux levées et poudroyantes dans une salutation majestueuse, somptueuse...

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  Un chef d'œuvre, encore un, de ce musicien discret qui écoute le monde primordial, un peu comme John Luther Adams dont il est sans le savoir peut-être un cousin éloigné par la distance et si proche par l'esprit. 

   Magnifique photographie de couverture, à l'image de la musique limpide et grandiose du disque.

Paru début avril 2026 chez Driftworks (Stroud, Royaume-Uni) / 5 plages / 39 minutes environ

Pour aller plus loin

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