drones & experimentales

Publié le 17 Mars 2026

Saba Alizadeh - Rituals of The Last Dawn

   Fils du virtuose du tar et et du setar Hossein Alizadeh, le musicien iranien Saba Alizadeh est devenu l'un des maîtres du kementche, une vièle à pique traditionnelle originaire d!Iran. Installé depuis quelques années aux Pays-Bas, il a contribué en quelques disques, le premier Scattered Memories en 2019 déjà chez Karlrecords, à rapprocher les traditions musicales persanes de l'avant-garde expérimentale. Ses interprétations lors de festivals ou invitations lui ont valu une renommée d'artiste singulier.

   Rituals of The Last Dawn comprend deux pièces longues. Saba Alizadeh est au kementche sur les deux. Sur "First Ritual", on entend la guitare et l'électronique de Pietro Caramelli ; sur "Last Ritual", la guitare à résonateur et l'électronique de Liew Niyomkarn.

Pietro Caramelli (à gauche) / Saba Alizadeh (à droite)

Pietro Caramelli (à gauche) / Saba Alizadeh (à droite)

  "First Ritual", la plus longue des deux pièces (vingt-trois minutes environ) s'ouvre sur le kementche incisif, tranchant, juste accompagné de traces électroniques. Puis le kementche se fait plus langoureux, nostalgique, dans une atmosphère de religiosité recueillie. La guitare de Pietro Caramelli apporte un contrepoint sobre et fin. C'est une première phase contemplative, où la primauté est donnée aux émotions les plus douces. La mélodie sinue, parfois au bord du silence, sur un lit électronique. Peu à peu, vers huit minutes, la pièce se fait plus intense, les phrasés plus resserrés, tandis que des bourdons puissants apportent un soubassement profond. Le kementche devient d'un lyrisme par moments plus tumultueux, avec des échappées sublimes. Un véritable dialogue s'établit entre l'instrument à archet et les bourdons vibrants et prolongés en tremblements. C'est le point culminant de cette pièce vraiment magnifique, le kementche perdu dans des coups d'archet étincelants redoublés par des textures résonnantes sur ce fond tellurique...

   Sur "Last Ritual", la guitare à résonateur et le kementche rivalisent en traînées sonores dans une introduction calme et introspective, ponctuée de petites frappes percussives puis d'un bourdon tremblant. Une deuxième phase commence avec l'irruption de percussions sèches, claquantes, le kementche lui aussi se faisant percussif face à la guitare aux sonorités mouvantes qui entraîne la pièce dans des lointains frémissants, aux amples ondulations. L'électronique zigzague dans les arrière-plans, le kementche tisse des glissendos : l'ambiance  devient hypnotique, et c'est alors comme si une douce folie s'était insinuée dans la pièce, avec des dérapages de guitare, le kementche de plus en plus rêveur, à décrocher la lune par des abois rauques à la fin...

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   Deux rituels pour une célébration de cet étonnant instrument qu'est le kementche, parfaitement à sa place dans une musique ambiante expérimentale entre méditation et flamboyantes nvolées expressives.

Paraît le 20 mars 2026 chez Karlrecords (Berlin, Allemagne) / 2 plages / 40 minutes environ

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Publié le 4 Mars 2026

cindytalk - sunset and forever

   Groupe mené depuis le début des années quatre-vingt par la musicienne écossaise Cinder, Cindytalk est devenu une légende au fil des ses transformations et renaissances, du post-punk au rock déconstruit, puis à la musique industrielle, à une ambiante sombre, expérimentale, au bord du bruitisme, de l'abstraction. Sunset and Forever (Coucher de soleil et pour toujours) s'inscrit dans cette dernière mouvance. Avec sept titres entre presque cinq et près de dix-neuf minutes, le groupe montre qu'il n'a rien perdu de son aura sulfureuse.

  Fleurs d'après la Lumière...

    En ouverture, le monumental "Embers of Last Leaves" (Braises des dernières feuilles) semble nous transporter dans des souterrains, avec bruits de chaînes, crépitements. Une lourde pulsation accompagnée de sortes de jets de vapeur fait se lever un mur synthétique scintillant, incrusté de voix fantomatiques. La composition prend la forme d'un lamento aux boucles amples, les synthétiseurs donnant toute leur mesure lugubre en longues coulées éplorées délavées par les échappées de textures. La pièce semble mourir un peu plus de sept minutes avant la fin, mais un coup violent ouvre une deuxième partie plus contrastée, zébrée de déchirures, envahie de surgissements inquiétants. La musique de Cindytalk atteint des sommets expressionnistes, bande-son idéale de l'adaptation d'un roman gothique ou d'un film de vampires. La voix de Cinder hante littéralement la lourde pulsation revenue au premier plan et un raclement profond avant l'expiration des dernière âmes.

   Le second titre,  "eien no yūyake" (Coucher de soleil éternel, en japonais) rappelle évidemment celui de l'album : derniers flamboiements de vagues de synthétiseur dans une ambiance cauchemardesque de grincements, bruits sourds, dérapages. Musique de fin d'un monde, recouverte in fine par des crachotements, avec des variations d'intensité comme avant une coupure radicale ! "Tower of the Sun" est encore plus sombre : atmosphère électrique raréfiée de brouillard épais, au milieu duquel errent des échos fantômes. La pièce oscille entre musique post-punk-industrielle et bruitiste, à la limite de la désintégration permanente. Traversée de voix erratiques désincarnées, elle est  une véritable illumination inverse, si l'on peut l'écrire ainsi, une préface apocalyptique hallucinée à l'agonie générale. "For those Eyes, Shadows of Flowers" (titre 4) déploie ses ombres de fleurs sur la dévastation, curieux mélange de lumières presque stridentes et de ténèbres entrantes, recouvrant tout d'un tapis survolté parsemé de coups sourds. On dirait une marmite infernale en pleins bouillonnements : les monstres s'invitent pour une pyrotechnie fuligineuse...

   Contrairement à ce que semblerait annoncer son titre "My Sister the Wind", le morceau suivant n'est pas plus aéré que les précédents. Ici le vent souffle sur un magma effrayant, un orchestre des ténèbres à la Nurse With Wound. "Invisible Adventure" (titre 7) ouvre une fenêtre dans cet univers claustrophobe sous forme de couture rythmique rapide d'un minimalisme étonnant, couture contre laquelle viennent buter les bruits intérieurs, déformés..., prélude à la dernière longue pièce, "I See Her in Everything", d'une solennelle beauté : un chœur électronique troublant se fraie un chemin parmi bourdonnements, grondements, percussions foisonnantes, puis soudain, tout se clarifie, dirait-on, un orgue s'impose, donne forme à l'informe. Ce qui tente de monter alors, c'est un peu comme des trompettes, l'annonce du Jugement, mais encore contrarié par des masses obscures non dissipées, par la persistance de forces inconnues que rien ne saurait apprivoiser et qui étendent leur voiles de plus en plus épais sur la brève tentative lumineuse...

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   Un disque sombre et sulfureux au bord du Chaos.

Paru fin janvier 2026 chez Helen Scarsdale Agency (Californie) / 7 plages / 1 heure et 9 minutes environ

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Publié le 26 Février 2026

Stephen O'Malley - Spheres Collapser

« Je suis attiré depuis quelque temps par cette image d'un moine traversant les sphères célestes », explique Stephen O'Malley  [présentation dans l'article consacré à But Remember what you have had paru en juin 2025 ] à propos de son nouveau disque. L'image évoquée est cette "Gravure Flammarion", un faux imitant les gravures médiévales, illustration pour L'Atmosphère : météorologie populaire publié par Camille Flammarion en 1888. Un homme, astronome ou moine, traverse une ouverture circulaire dans le ciel. Au-delà se trouvent des étages d'étoiles, de galaxies, de nébuleuses : un autre monde, l'empyrée inconnu s'ouvre à lui, à son appétit de connaissance.

La gravure sur bois Flammarion

La gravure sur bois Flammarion

Trois organistes pour un grand orgue   

   Ce moine, ce serait Stephen O'Malley lui-même, qui cherche à effondrer les sphères, à franchir un seuil qui le mène au-delà. La présence constante d'une note bourdon équivaut au rayonnement fondamental de l'univers, sur lequel viennent se greffer toutes les relations harmoniques, y compris les imprévues que l'artiste cherche à débusquer par un lent cheminement. Les notes tenues, flottantes, des grandes orgues de l'église Saint-François de Lausanne figurent les sphères (musicales) célestes, qu'il faut aussi savoir percer, effondrer à force de persévérance et d'écoute attentive : trouver l'endroit, le moment où quelque chose de nouveau se produit, surgit, envahit. Pour cela, ils sont trois organistes, Kali Malone, Frederikke Hoffmeier et le compositeur en personne, chacun à son clavier respectif sur la console à cinq claviers. Les enregistrements ont été réalisés de nuit, les derniers vers deux heures du matin.

À la recherche de Dieu, qui sait ?  

    Puissant, velouté, vibrant, l'orgue donne à entendre l'équivalent sonore du bruit de fond de l'univers, la lente giration des sphères. Les notes oscillent lentement, tel un tapis ondulé. Sur le bourdonnement des basses profondes éclosent les notes plus aiguës. Une futaie de hauteurs et timbres colorés s'élève, se mêle à la base, y disparaît pour reparaître plus loin sous une autre forme. Peu à peu, l'orgue nous arrache à la gravitation, nous transporte au cœur de l'harmonie des sphères, dans une alchimie fantastique d'une puissance extraordinaire. Des notes se mettent à scintiller comme des étoiles fixes, d'autres fusent entre les couches sonores, dans un ballet imprévisible, totalement hypnotique, animé de cycles vibratoires. Et l'on se retrouve en paysage inconnu, quelque part entre Terre et Ciel, dans le mystère des souffles, des clapets qui s'ouvrent et se ferment. Telle est l'aventure proposée par ce disque sidérant (de sidus, sideris, « étoile », pour mémoire) composé de deux phases de plus de vingt minutes chacune.

   En 1970, Steve Reich composait Phase Patterns pour quatre orgues électriques, exemple parfait d'une continuité sonore reconstituée par les frappes rapides et répétées sur les quatre claviers. À l'opposé, Stephen O'Malley joue la continuité des notes tenues pour y faire apparaître des mouvances, des courants, des irisations. La pulsation reichienne, trépidante, est remplacée par un ample mouvement d'une intense douceur extatique, un ronronnement souverain qui nous précipite dans les arcanes secrets de l'univers, comme à la fin grandiose de la "Phase II" où l'on croit soudain entendre la voix même de Dieu.

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   Un chef d'œuvre de la musique d'orgue contemporaine !

Paraît le 27 février 2026 chez XKatedral (Stockholm, Suède) et La Becque Editions (La-Tour-de-Peilz, Suisse)

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Publié le 24 Février 2026

Eliane Radigue in MemoriamEliane Radigue in Memoriam
Eliane Radigue in Memoriam
Eliane Radigue in MemoriamEliane Radigue in Memoriam

Éliane Radigue (24 janvier 1932 - 23 février 2026)

 Ô Ma sœur lumineuse...

  Les mots me manquent. Sans internet pendant presque quinze jours, je viens d'apprendre son décès. Présente dans ce blog depuis 2016, elle constituait une « catégorie » à elle seule. [ voir dans la colonne de droite ]

  Il me semble que les quelques portraits photographiques rassemblés ci-dessus disent à leur manière l'essentiel. Elle était la Lumière et la Sérénité. Souvent elle m'emportait dans les vagues de Lumière lentement surgies de ses patientes tapisseries de synthétiseurs analogiques. Avec elle, la musique devenait une incantation, le rappel d'Ailleurs perdus qu'elle allait chercher au fond des bobines des magnétophones et des circuits électroniques. 

   Je me permets d'écrire qu'elle fut, sans le savoir, ma sœur dans la Quête d'un Absolu Radieux. Je lui souhaite une éternité aussi pacifique que sa vie.. 

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Publié le 11 Février 2026

Yann Novak - Continuity

   Après Lifeblood of Light and Rapture en 2021, Reflections of a Gathering Storm en 2022, The Voice of Theseus en 2023 suivi de variations sur le même en 2024, Continuity s'inscrit dans la belle...continuité de la production de Yann Novak, artiste interdisciplinaire et compositeur installé à Los Angeles. Un fragment du texte de présentation vous donnera une idée de son ambitieux projet : « À travers trois longs morceaux, Continuity retrace la tension qui émerge lorsque des structures censées apporter la certitude deviennent les instruments de sa propre destruction. À mesure que nos systèmes de vérification se perfectionnent, ils deviennent paradoxalement des outils de manipulation plus efficaces. Chaque nouvelle couche de transparence semble créer de nouvelles zones d'ombre, de nouveaux espaces où la réalité peut être déformée. Ce qui est présenté comme un accès à la vérité est, en pratique, un moyen de contrôler quelles vérités sont accessibles et comment elles sont présentées. Construite à partir de 28 boucles d'enregistrements de terrain et de synthétiseurs, Continuity reflète la malléabilité même de l'information. Ses sources incluent des sons captés dans l'espace public – où l'acte d'enregistrement lui-même incarne la pulsion de surveillance, transformant l'expérience publique en données privées – ainsi que des messages vocaux capturés documentant l'instrumentalisation des systèmes d'autorité à des fins de manipulation. »

   La musique de Yann Novak joue à merveille des transparences et des ombres, avec une dominante des secondes. Orgue et synthétiseur, sur "Metric of Caution"(Mesure de prudence), le premier titre, évoluent en terrain saturé, opaque, dont surgissent des chœurs ténébreux ou angéliques, on ne sait plus très bien. Les textures se recouvrent, laissent filtrer des bribes. Lorsque le son monte, l'opacité se densifie, tout en ne laissant plus passer que des vents de particules. En somme, le brouillage généralisé devient la règle. "Context Collapse" (Contexte d'effondrement) s'ouvre sur de lourdes percussions et un orgue sinuant dans le brouillard, des fragments mélodiques déchiquetés et réduits à des à-plat en arrière-plan. Il règne une atmosphère lugubre, plombée. C'est un paysage post-industriel dévasté où les décombres émettent encore de faibles vibrations lumineuses, où les courants sonores semblent des hordes de loups tant l'impression d'une sauvagerie absolue d'après l'homme s'installe !

   Quant aux "Zones of Privacy" (Zones d'intimité, titre 3), elles sont envahies de parasites divers, n'émettent plus que des sons tronqués, privés de sens. Dans l'immense halo des systèmes ne s'entend plus qu'une plainte, ou le fantôme d'un hymne, agglomération de millions de messages indéchiffrables, dans une caverne de cauchemars moribonds. 

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Yann Novak signe un album d'une puissance noire sur l'effacement du sens dans un monde saturé d'informations.

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Paru en juillet 2025 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 3 plages / 31 minutes environ

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Publié le 7 Février 2026

Andreas Voelk & Scott Monteith - And All The Clocks Ran Dry

   Prenez un piano électrique (Rhodes) et des effets du côté du musicien canadien Scott Monteith (connu sous le nom de scène de Deadbeat), deux orgues électroniques des années soixante (Vox Continental Baroque 305 et Philips Philicordia) pour Andreas Voelk, une nuit d'improvisation enregistrée par eux deux dans le studio berlinois du second en une seule session, sans surimpressions ni reprises, et vous approchez de And All The Clocks Ran dry (Et toutes les horloges s'arrêtèrent), peaufiné par Lawrence English dans son studio de Negative Space. Les deux musiciens, familiers de la scène électronique, des musiques dub, improvisées,  se laissent aller à leur inspiration tout au long de deux amples paysages ambiants où passent des échos de Cluster, de Popol Vuh, de Moritz von Oswald.

Scott Monteith (en haut) / Andreas Voelk (en bas)
Scott Monteith (en haut) / Andreas Voelk (en bas)

Scott Monteith (en haut) / Andreas Voelk (en bas)

Le Temps exalté

   « Ô temps suspends ton vol » écrivait l'écrivain romantique Alphonse de Lamartine dans l'un de ses poèmes les plus célèbres, Le Lac. Ce grand rêve de l'humanité revient à toutes les époques. Scott Monteith et Andreas Voelk n'ont pas réussi plus que les autres à arrêter le cours du temps, mais ils sont parvenus, et c'est déjà beaucoup, à le distendre, à nous en distraire pour nous plonger dans une vision sonore où basses et bourdons incarnent une temporalité ouverte, non comptée, si ce n'est par une ample et lente, grondante pulsation. Sur ce fond éclosent des nappes plus claires, au rayonnement scintillant, se greffent des textures dérivantes. C'est un paysage qui change à vue, grandiose ou méditatif, de plus en plus hypnotique, envahi parfois de voix synthétiques subliminales. Les bourdons s'épaississent, battent imperceptiblement comme les ailes du Temps. Tout l'espace sonore devient frémissements multiples, succession de chutes et d'apothéoses dans de gigantesques architectures vaguement monstrueuses. On n'est pas loin de l'atmosphère hallucinée de certains fresques magmatiques d'Amon Düül ! Mais les deux musiciens sortent en partie leur création de l'ombre, et la première partie se termine avec une série d'appels lumineux d'une grande force sur une nappe à la Tangerine Dream !

   La seconde partie est au moins aussi belle ! Tumultueuse et somptueuse, elle montre chez les deux musiciens un sens aigu des couleurs, des matières. On y entend des diaprures, des tuilages, des vibratos : ils explorent leurs instruments, en font ressortir les richesses harmoniques et texturées. Leurs orgues ont des fulgurances de guitares électriques épaissies, portées à la fusion. C'est le déferlement d'un orage fastueux qui nous emporte loin dans l'Empyrée, dans un Hors-Temps solennel et superbe. En ce sens-là, oui, ils arrêtent toutes les horloges. Il n'y a plus que la répétition lancinante d'une vague d'orgue diaphane à la poignante nostalgie sur un tourbillonnement de bourdons épais, neuf minutes avant la fin, et l'envol extatique de lames d'orgue tordues, et l'incendie, les cascades de clavier perdues dans le déferlement des basses...

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Un très beau début d'année pour le label Room40 avec ce disque à l'imposante beauté flamboyante !

Paraît le 20 février 2026 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 2 plages / 44 minutes environ

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Publié le 11 Janvier 2026

Abigail Toll - Idol

   Inspiré par la découverte de l’hypogée préhistorique de Ħal Saflieni (Île de Malte), Idol est le second album solo de l'artiste sonore, compositrice et chercheuse anglo-allemande Abigail Toll. Sa musique minimaliste ou électroacoustique fondée sur des bourdons s'intéresse aux aspects physiques et métaphysiques du son dans l'espace. Elle cherche notamment comme le son persiste à travers les fréquences de résonance des sites architecturaux et des paysages.La musique du disque, composée de flûte, bourdons électroniques et voix, utilise les fréquences résonantes du site, qui comprend une cinquantaine de salles sur plusieurs niveaux où furent inhumés six à sept mille individus. Ces fréquences sont censées exercer une action puissante sur les sensations corporelles et renvoient à la figure et à l'archétype de la déesse que l'on a bien voulu voir dans la statuette de femme endormie découverte dans une salle du fond du deuxième niveau. De là le titre de l'album...

Abigail Toll photographiée par Julia Lee Goodwin

Abigail Toll photographiée par Julia Lee Goodwin

"Double Origin" repose sur la contrebasse de Caleb Salgado, jouée en longues notes tenues formant des volutes résonantes dans lesquelles se coule une autre partie de contrebasse en écho dans un registre un peu moins grave. Littéralement, la contrebasse bourdonne, quelque part non loin de la cornemuse ou de la tampura indienne : elle est la persistance de la résonance, qui accueille ensuite la voix de Michaela Tobin, la flûte et l'électronique d'Abigail. Les basses profondes font vibrer l'espace sonore devenu un Temple immémorial. Ce début hypnotique ne laisse pas de fasciner !

   "Language of Echos" plonge à l'intérieur du son, de son oscillation lancinante, de ses courtes irisations. Nous sommes au cœur de l'hypogée, dans les salles souterraines, assistant à la survenue de sons anciens, enterrés depuis des siècles. Cette langue d' échos est celle de la terre, une langue aux sons curieusement pré-industriels, c'est la terre qui travaille de ses sourds marteaux-piqueurs telluriques ! On atteint les couches poétiques de "Utterances", sur un texte d'Ella Schoefer-Wulf avec la voix supplémentaire de Yalda Younes : comprendre la langue des échos déjà là dans la profération du texte doublé par l'autre voix. La flûte d'Abigail surplombe les mots, les éthérise accompagnée de poussées électroniques mystérieuses. Le poème devient oracle, parole semi-sauvage dans le battement fou d'oiseaux noirs et le bourdonnement qui ne finira pas. Maintenant, venez contempler et adorer l'idole. Les sons bruissent et rayonnent autour d'elle dans une transe lumineuse. "Idol", c'est la forme noire inconnaissable sur la couverture, comme une montagne d'harmoniques stratifiées, une fontaine sonore, gouffre de graves en échappées continues, submergeantes. C'est la granulation épaisse des antiques murmurations extasiées...

   Le dernier et plus long titre avec ses quatorze minutes, "Afterimage" sonne comme un rituel archangélique, l'image différée, persistante, d'un culte très ancien ramené à sa quintessence, purifié par les siècles. Les traînées sonores sont les traces diaphanisées de l'immémoriale vénération. L'électronique donne à entendre des superpositions de transparences, avant de convoquer une remontée fulgurante de bourdonnements  invasifs. La flûte se tord sur un geyser d'explosions rentrées, enfermées  dans une queue de comète s'auto-consumant...

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Un disque d'ambiante inspirée, d'une esthétique post-gothique souvent fastueuse.

Documents annexes

1) Difficile de ne pas penser à une autre couverture très célèbre, celle de Within The Realm Of A Dying Sun de Dead Can Dance. C'était en 1987 !

2) Une vue de l'hypogée :

 

Paru en novembre 2025 chez Superpang (Italie) / 5 plages / 42 minutes environ

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Publié le 7 Janvier 2026

Arvin Dola - O Ghost

O Ghost est le premier album du compositeur et artiste sonore madrilène Daniel Mesa sous son nouveau pseudonyme d'Arvin Nola. De formation classique, il s'est orienté vers des styles assez différents comme la musique industrielle ou techno, ou plus nébuleuse ("shoegaze"). Il chante aussi dans le duo de jazz doom Tera Ho !

   La musique de ce disque serait inspirée par le concept philosophique d'hantologie proposé par Jacques Derrida et ensuite popularisé dans divers domaines comme la musique, le cinéma, la photographie ou les jeux vidéo. Les œuvres relevant de ce principe sont construites à partir de traces en provenance du passé. En somme, l'absence, la perte, ne sont pas définitives ni totales : elles persistent sous la forme de souvenirs spectraux. Chaque composition est une série d'apparitions sonores successives qui viennent hanter le présent...Tout cela se rattache en littérature et en musique à la très ancienne veine élégiaque. Frappé par des deuils intimes, Arvin Nola fait vivre les fantômes du passé à l'aide de synthétiseurs analogiques, d'enregistrements de terrain, de guitares et de voix traitées.

Arvin Dola

Arvin Dola

Lamentos fantomatiques...

   Après quelques hésitations, je me suis laissé emporter par ce disque volontiers grandiloquent et dramatique qui ne manque pas de vraie grandeur. Les draperies diaprées du premier titre, "Geology of Absence", creusent des abysses, car l'absence est d'abord un creux, un vertige, duquel remontent les spectres disparus. Les stries lancinantes de la seconde partie mettent en œuvre cette hantologie déferlante, irrépressible, suivie d'une dérive très douce, le beau "The Drift" peuplé d'un feuilletage de voix traitées, traversé de craquements soudains. Tout oscille lentement, se déforme comme sur la très belle pochette d'Irene Gaumé.

    "Resurrecting the Father (Canon)", inspiré par la mort du père du compositeur, est à mi-chemin entre requiem et ambiante. Le titre déploie ses toiles funèbres déchirées de froissements comme si dans la cathédrale du souvenir l'ombre du père lévitait dans les semi-ténèbres : c'est grandiose et poignant. "Specters of Me" (titre 4) lui répond par la vision presque bucolique de son propre Moi dans une expectative diaphane, de lointaines trompettes évoquant le Jugement Dernier comme toile de fond ultime à ces flottements évanescents. Toute une imagerie catholique s'invite obliquement dans ces pièces baignées d'une religiosité indéniable (Espagne oblige ?). "Thorn in my Flesh" s'inscrit dans la tradition d'un dolorisme qui plaisait tant à Baudelaire. Les textures brouillées, tuilées, sont comme l'Épine s'enfonçant dans sa chair en lentes et longues vrilles suscitant une extase trouble dans la lignée des romans frénétiques, une agonie majestueuse de jouissance masochiste...

  "Lofi Sign" (titre 6) engage le disque dans une veine atmosphérique bourdonnante. Les vagues de synthétiseurs s'entremêlent, s'opacifient dans un maelstrom ralenti d'une mélancolie sans fin. "Rafah" relierait le disque à d'autres traumatismes, historiques cette fois. La pièce semble une forêt de sirènes et de voix engluées dans un nuage épais de particules : élégie pour une ville détruite !

   Le dernier titre, "Act of Heresy", est l'un des plus hantés de l'album, dramatique à souhait, une sorte de messe noire frémissante et altière ponctuée de grondements énormes et de voix à la fois désincarnées et gémissantes.

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Entre musique ambiante et musique atmosphérique, Alvin Dola creuse un sillage élégiaque à son meilleur lorsqu'il se laisse aller à une dramaturgie ténébreuse et grandiose dont "Thorn in my Flesh" et "Act of Heresy" sont les sommets troubles et un rien sauvages !

Paru en septembre 2025 chez Dragon's Eye Recordings (Los Angeles, États-Unis) / Espacio Vacío (Espagne) / 8 plages / 38 minutes

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