Publié le 26 Novembre 2022

Cyprien Busolini / Bertrand Gauguet - Miroir

   Le saxophoniste français Bertrand Gauguet n'est pas un inconnu sur ce blog. J'avais rendu compte d'un précédent disque, Contre-courbes, avec le pianiste britannique John Tilbury. Sur le même label français, Akousis, qui se consacre aux nouvelles musiques expérimentales improvisées. Le saxophone alto de Bertrand est rejoint pour ce nouvel opus par l'alto de Cyprien Busolini, musicien de formation classique qui s'est tourné vers la musique contemporaine et l'improvisation tout en continuant une collaboration avec l'Ensemble Fratres, ensemble de musique ancienne jouant sur des instruments anciens. Le présent disque regroupe deux longues pièces d'un peu moins d'une demie-heure chacune, enregistrées à La Muse en Circuit (Centre National de Création Musicale, Alfortville, France) le 3 septembre 2021.

   Comme pour le disque précédent, les amateurs d'Éliane Radigue, dont je suis évidemment, se sentiront en pays de connaissance. Les deux musiciens restent au ras des vibrations, donc des oscillations qui donnent son titre (au singulier) à la première pièce. Les notes du saxophone sont tenues, prolongées, celles de l'alto sont glissantes. Les deux instruments se répondent, se croisent, avec des moments d'une incroyable intensité, d'une épaisse densité, ce qui fait des périodes plus calmes des invitations à une écoute plus fine encore. Ce qu'on entend surgir de cet étonnant duo, de cet étrange ballet de souffles et de frottements, c'est un frémissement floral d'une infinie délicatesse, l'avènement d'une seule vaste oscillation, étendue, respirante, renaissante, dans laquelle les deux instruments sont comme fondus, attentifs à ne pas rompre la magie d'une alchimie intime, qui nous entraîne toujours plus loin dans une lente dérive magnifique.

   La seconde pièce, Vacillation, est peut-être plus radicale encore dans sa manière, au cours de la première partie, de se tenir au bord du vide, à la naissance du souffle, les cordes de l'alto à peine touchées. Les instruments bourdonnent, vacillent en effet, pour écouter un infra-chant qui monte peu à peu au milieu de leur intrication, qui se tord et se perd dans le silence pour reprendre à partir de dix minutes dans des poussées plus puissantes, oh rien de fracassant, une belle force qui s'épuise littéralement dans une longue coulée pour faire entendre l'alto frémissant sur ses cordes, rejoint par le saxophone dans des tenues aiguës. On est, à partir de quinze minutes environ, au cœur d'une plénitude majestueuse, avec des phases d'une grande douceur. Et le morceau entame un retour à ses origines, l'alto balbutiant, le saxophone devenu comme un léger tapis de drones, dans un enlacement vaporeux d'une sensualité immatérielle.

    Les deux musiciens entraînent les auditeurs dans les arcanes du son, au seuil de l'inaudible, de l'imperceptible, pour une célébration frémissante de beauté fragile.

Pas de vidéo à vous proposer pour le moment. À découvrir sur bandcamp ci-dessous.

Paru début septembre 2022 chez Akousis Records / 2 plages / 53 minutes environ

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Publié le 23 Novembre 2022

Jürg Frey - Lieues d'ombres

Le Temps ouvert...

Piano : Reinier van Houdt

   Le groupe Wandelweiser me poursuit. Je l'avais présenté brièvement pour célébrer la sortie de pièces pour piano d'Anastasis Philippakopoulos, autre membre de ce groupe qui considère la pièce 4'33 de John Cage comme fondatrice de nouvelles voies musicales,  groupe auquel appartient le compositeur suisse Jürg Frey, né en 1953, fondateur du Forum musical de Lenzburg. Clarinettiste de formation académique, et non pianiste, il poursuit une carrière d'instrumentiste. Lieues d'ombres, triple cd, réunit sept compositions écrites entre 1984 et 2016. Il s'agit de la deuxième collaboration, sur le même label, entre le compositeur suisse et le pianiste et compositeur néerlandais Reinier van Houdt.

   Ayant donné ces quelques renseignements, je m'interroge. QUI ? Qui écoutera l'intégralité de ces plus de trois heures de musique ? Qui se donnera ce luxe incroyable ? Prendre le temps d'écouter vraiment la musique de Jürg Frey, toutes affaires cessantes, car on ne saurait l'écouter autrement, il me semble, en tranches ou courts extraits. Bien sûr, les mélomanes habitués aux longues symphonies (rarement de plus d'une heure, toutefois...), les amateurs de concerts fleuves,  des grandes pièces minimalistes, ce qui fait encore peu de monde. Peu importe, me direz-vous. Vous avez raison. Je me suis lancé dans ce recueil pianistique, souvent obligé de m'interrompre, il faut le reconnaître. Alors je suis très intimidé par les notes magnifiques d'un autre musicien membre de Wandelweiser, Michael Pisaro-Liu, compositeur américain dont le très beau Barricades mérite vraiment le détour. Il écrit notamment ceci : « J'ai passé des centaines d'heures à écouter la musique de Jürg Frey. Je connais autant certaines de ses pièces que les miennes ou celles de n'importe qui d'autre. » Je suis d'avance écrasé, non ? Chroniqueur scrupuleux je suis, sans doute, mais me voilà loin du compte pour mes écoutes et... moins compétent du point de vue techniques musicales. Tant pis. Je rends compte comme je peux, à mon niveau d'auditeur attentif.

  D'abord on ne sait pas où l'on va. On est perdu. La première pièce, "La Présence, les Silences" dure quarante minutes. Des blocs de quelques notes nettement séparées, parfois répétées, avec du silence autour, entre. Puis on discerne une mélodie, je suis d'accord avec Michael Pisaro-Liu, qui dit que c'est la révélation majeure dans ce recueil. Oui, une mélodie à une autre échelle qu'une chanson de trois ou quatre minutes, une mélodie distendue, élargie, qu'on n'entend qu'avec le recul, en prenant de la distance, comme on doit le faire pour des inscriptions visibles seulement en altitude. C'est cela, prendre de l'altitude, prendre conscience de la courbure du Temps. C'est pourquoi j'ai choisi le titre « Le Temps ouvert...». Le titre est venu en premier, il s'est imposé à moi. Cette musique nous libère de la prison temporelle, descelle* les intervalles qui constituent le temps. J'entends d'ailleurs les répétitions d'une même note, jusqu'à 52, comme une manière d'ouvrir le temps, de nous forcer doucement à entendre derrière l'apparente similitude la différence entre chaque appui sur la touche, à entendre venir ce qu'il y a derrière et qui déjà l'informe. Chaque note s'enveloppe de son halo d'harmoniques propres et sans en avoir l'air nage sur place dans le fleuve immobile sans rive, devenu cosmique. Chaque note a le temps d'affirmer sa Présence, parce que le Temps ne coule plus, se manifeste simplement dans sa radieuse immanence. Il faut dire que l'interprétation de Reinier van Houdt est, comme d'habitude, prodigieuse d'intelligence sensible. On arrive à certains moments de cette longue pièce à une douceur abyssale, dans laquelle on se laisse aller avec volupté. Car ne croyez pas cette musique froide. Elle vit, dans les surfaces, dans les profondeurs, dans les interstices, ne cesse de rayonner d'un bonheur calme dans l'oubli splendide de l'après.

   La mélodie est plus directement audible dans "San Lazaro Bros", pièce sublimement élégiaque, dont le titre porte prosaïquement le nom de la marque du cahier de musique dans lequel elle a été écrite en 1984 (c'est la première composition publiée de Frey). Contrairement à la précédente, elle est constituée d'une suite d'harmonies enchaînées, progressant comme mue par un appel. En plus des légers froissements des mains ou manches sur le clavier, on entend de temps à autre un infime déraillement de la note. Ces discrets signes de présence (humaine, matérielle) ne font qu'accentuer la dimension mystique de cette ascension potentiellement infinie.

   Le titre éponyme est une vaste lande envahie par des ombres silencieuses qui cernent chaque note, la parent d'un brouillard irréel. Ce qui reste d'un paysage en train de disparaître, une noyade au ralenti, ou plutôt la modeste persistance d'une présence, blottie, mais refusant l'anéantissement comme on peut l'entendre dans l'affirmation sonore, la fermeté de frappe des notes en fin de composition, juste avant l'abandon ?

   "Extended Circular Music 9" tourne autour d'une mélodie dans une série d'infimes variations. La notion de « même » s'effrite devant cette obstination, de nature amoureuse, qui reprend et éclaire l'objet aimé pour en scruter la diversité secrète, invisible aux yeux pressés. La mélodie livre ainsi peu à peu des arrière-plans étonnants, elle cède sous les coups d'une note répétée, au point de renaître autre, transfigurée, et de prendre sans qu'on s'y soit le moins du monde attendu une allure sublime, assez éloignée de sa première tournure. On entend alors un chant mystérieux qui monte tranquillement vers les cieux intérieurs. Émouvant et magnifique de pureté fragile.

   Les trois pièces pour piano (dix-huit minutes environ à elles trois) transforment les notes en autant d'amers pour naviguer dans le silence. Des amers peu élevés, espacés, esquissent en pointillés une côte fantôme, aux lumières ouatées ou rarement un peu plus vives. Seule la pièce deux utilise quelques graves, d'ailleurs amortis, pour accentuer le relief. Tout se maintient comme par miracle à fleur de silence.

    "Les Tréfonds inexplorés des signes" (numéros 24 à 35) appartiennent à une série plus vaste, les premiers numéros étant pour saxophone ou clarinette et deux guitares électriques et datés des années 2007 - 2008. Ces petites pièces pour piano solo durent de moins de deux minutes à près de huit, et constituent une série de méditations sur un nombre limité de notes, parfois répétées. Posées sur un lit de silence, elles s'offrent dans leur nudité résonnante, humbles et belles, comme autant d'invitations à écouter leurs « tréfonds inexplorés ». Elles nous appellent, cloches  et sirènes à la fois tant elles ensorcellent l'auditeur attentif par leur charme discret. Mine de rien, ne contiennent-elles pas en elles, loin et pourtant si proche, l'essence du son qui ne se respire qu'avec l'oreille lavée de toute souillure ? Au fil du cycle, le ton devient plus grave. La dernière égrène métronomiquement soixante-cinq fois des notes très proches, répétées chacune plusieurs fois avant de céder la place à une voisine, puis les notes s'espacent, mangées de silence, se font plus intenses, troubles, troublantes...

   Le titre "Pianiste, alone (2)" (2013, la première pièce portant ce titre remontant à 1998 - 2004), peut s'entendre comme une allusion à la situation du pianiste, seul avec la partition qu'il doit interpréter. La musique de Jürg Frey est rien moins que difficile à jouer. Toute tentation de briller, de montrer son talent, sa technique, doit être écartée. Le pianiste doit faire corps avec la composition, en respecter les silences, mieux, en faire entendre l'infinie richesse derrière l'apparente pauvreté du matériau. Il y faut une ascèse, que j'entends chez Reinier Van Houdt chaque fois que je le "rencontre" : en tant qu'interprète, dans Lettres et Replis de Bruno Duplant, en tant que compositeur, dans le double album drift nowhere past / the adventure of sleep. Il faut s'effacer, et dans le même temps, par la profondeur de l'attention, le respect du toucher, sa délicatesse constante, exprimer ce qui ne se manifeste pas de prime abord, qui attend l'interprète, toujours au bord du gouffre, au bord de la trahison, mais aussi au bord de l'incroyable beauté de la musique de Jürg Frey. Le pianiste se tient sur le fil, tel un funambule aveugle, il avance avec d'infinies précautions, à l'écoute de ce qui monte et le ravit, comment pourrait-il jouer un tel dénuement sinon ? De son rapt initial dépend le ravissement second de l'auditeur...Cette composition faillée de silences et de séries de notes répétées propose des exercices spirituels comme autant de chemins vers l'extase, faits de tâtonnements, de reprises, d'inquiétudes, de courtes jubilations, de soudaines illuminations négatives - ces surgissements de graves profonds en basse continue, d'espoirs renaissants. La prise de son permet d'entendre, je l'ai déjà signalé, les infimes frottements qui sont les respirations intérieures du piano, et le rendent vivant : l'interprète a disparu pour se confondre avec le piano, il est le piano, pianiste, seul...

   Je n'ai pas parlé de la couverture, dessinée par le compositeur : l'observer, c'est une préparation à sa musique...

   Une anthologie exceptionnelle. Du dépouillement et de la rareté de ces lieues d'ombres surgit une beauté constante, fragile et doucement rayonnante.

 

* Je pensais au livre d'Andréï Tarkovski, Le Temps scellé.

Paru chez Elsewhere Music fin octobre 2022 / 3 cds, 25 plages / 3 heures 23 minutes environ

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Publié le 15 Novembre 2022

Erlend Apneseth - Nova

   Du folk...contemporain et expérimental !

   Erlend Apneseth est l'un des joueurs de violon Hardanger les plus renommés de Norvège. Nova est son premier disque solo depuis neuf ans. Qu'est-ce que le violon Hardanger ? Inspiré du violon baroque, le premier modèle (les sites ne sont pas d'accord à ce sujet...), œuvre de Jonsen Jaasted, date de 1651 et fut fabriqué dans la ville de Hardanger (Norvège), dont il garde le nom. C'est l'instrument du folklore de l'Ouest de la Norvège. Très joliment orné, (voir photographie), il se caractérise par la vibration par sympathie des cordes sous-jacentes aux cordes mélodiques.

Source : instruments du monde.fr

Source : instruments du monde.fr

   Regardez la couverture : au centre du fjord ou du lac flambe un bûcher. J'y vois flamber le violon Hardanger dans la pureté d'un milieu sauvage, d'une atmosphère sacrée... 

Je rends peu compte des disques de folk, parce que davantage orienté pour ce blog vers les musiques contemporaines et que je ne peux tout écouter, mais je suis sensible à la beauté de certains instruments traditionnels, et surtout à la manière dont certains musiciens dépassent la tradition, font de leur instrument un médium intemporel. Je pense par exemple à Josef van Wissem avec son luth, au trio Slagr, dans lequel on trouve d'ailleurs déjà un violon Hardanger, à Stéphane Mauchand pour ses cornemuses. En temps normal, le violon Hardanger accompagne chants et danses des villages, mais est utilisé aussi comme instrument solo. Erlend Apneseth, après une longue parenthèse dans l'univers électro-acoustique et de nombreuses récompenses dans le domaine des musiques improvisées, du jazz ou de la musique de chambre, célèbre les qualités acoustiques de son instrument (qu'il n'a cessé de pratiquer même pendant cette période), dont il explore ici les possibilités sonores de manière très personnelle. Les propos qui suivent éclairent le titre et la tonalité de l'album : « « Pour moi, l'une des choses les plus fascinantes à propos de l'instrument est sa capacité à remplir toute une pièce de son tout seul.(...) C'est un titre qui couvre les différents aspects de l'album. Le son de la salle donne à l'ensemble un caractère presque cosmique, une sensation d'être en lévitation ou dans une autre sphère. Pour moi, c'est avant tout un symbole de l'être humain. En Chine, ils les appelaient des étoiles invitées : de petites lumières nouvellement apparues dans le ciel nocturne, visibles pendant une courte période, puis revenant à leur forme originale. De plus, d'où je viens, "nova" est le terme désignant un sommet de montagne, ou les coins qui relient la maison en bois dans laquelle je vis. »

   Le premier titre, hommage à la beauté des mélodies folkloriques, explore le champ harmonique par des glissades, des successions rapides dans les aigus et quelques médiums. On n'est pas très loin de l'impression produite par certaines cornemuses. C'est une danse vers les étoiles, pleine de belles résonances. "Fall", le second titre, est tourné vers le potentiel dramatique de l'instrument, percussif ou gratté comme une guitare, perdu dans l'espace immense, tandis que "Skuggespel" (Théâtre d'ombre ?), le suivant, qui revient aux cordes frottées, a des allures chamaniques, ne démarrant qu'après des bruissements d'ombres et d'ailes, comme si nous étions dans une caverne. Le violon frémit et chante dans une transe désespérée. 

   "Framand" (Étranger) est une courte évocation écorchée tout en pizzicati ponctuée d'explosions percussives. Suit une pièce plus nettement folk d'esprit, "Speglingar "(Reflets), mais traitée comme une étude de résonances. Si "Bestemor Bremen" sonne plus nostalgique, cette évocation d'une noce villageoise pour une grand-mère, est décantée jusqu'à n'être plus qu'un bref souvenir. "Palmyra" s'évade vers des espaces lointains orientaux, avec son violon langoureux. La brièveté des pièces coupe court toutefois le plus souvent à toute nostalgie, faisant de chacune d'elle un condensé de tradition dépaysé vers ses propriétés résonantes et projeté dans l'intemporel. Ainsi "Tit eit Astrud-bilete" hésite entre la plainte et l'hymne, réduit à quelques phrases espacées.

   "Gravsong" (Chant funèbre), troué de silences, est dépouillé de tout excès lamentatoire, ramené à une sobre méditation mystérieuse, avec une dernière partie magnifique de froissements frémissants. Le disque se termine sur "Ettertid" (Postérité), titre le plus étrange, râle des esprits disparus : à sa manière épurée, un manifeste des potentialités expressives du violon Hardanger, ce violon pleinement d'aujourd'hui, passé avec succès à la postérité grâce au talent d'Erlend Apneseth.

   Je regrette un peu l'extrême brièveté du disque et de certains titres, même si je comprends l'intention du compositeur d'aller à l'essentiel, sa volonté de débarrasser l'instrument d'une gangue sentimentale passéiste. Le développement de certains thèmes ou motifs aurait pu mieux encore montrer la modernité de l'instrument. Ne boudons pas notre plaisir, ce disque très pur, d'un expressionnisme si intériorisé, illumine le silence agrandi de ses belles résonances.

Paru fin août 2022 chez Hubro / 10 plages / 28 minutes environ

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Publié le 9 Novembre 2022

Giulio Aldinucci - Real

   Encore une découverte majeure ! L'artiste sonore italien Giulio Aldinucci en est à son vingt-cinquième disque, si j'ai bien compté. Beaucoup avec de belles couvertures, de beaux titres qui font signe, qui nous disent que nous avons affaire à un chercheur de beauté. Real est son quatrième album chez Karlrecords. Pourquoi ce titre, Real ? Le compositeur précise : « Les médias numériques avec lesquels nous vivons façonnent et définissent la réalité en la filtrant, nous laissant courir le risque de vivre sans ce qui nous est propre et unique. Mon nouvel album exprime un besoin de quelque chose d'absolu et d'authentique. « Real » est une réflexion sur la possibilité infinie de transformation sonore, la capacité que nous avons de créer de nouvelles réalités en transmutant le paysage sonore qui nous entoure et le paysage sonore intérieur en nous, ne serait-ce qu'en l'imaginant.»

   

Un beau portrait du compositeur

Un beau portrait du compositeur

    Je retiens le mot de « transmutation ». Giulio Aldinucci utilise sons de terrain et matériel électronique, comme beaucoup, mais il transmute ce matériau de base en y injectant des voix éthérées, un lyrisme épuré, ce qui confère à sa musique une résonance sacrée . Dès "Deep Space Shelter", on entre dans un univers de soieries froissées, de murmures tremblés : des voix vivent là, dans les lointains, et l'électronique se voile, on ne sait plus ce qui est voix ou pas. Un premier titre magnifique, suivi par "Come in Un Respiro", grandiose par ses vocalises à la Arvo Pärt sur des vagues d'orgue. C'est une musique qui respire, en effet, qui emporte par son souffle puissant et délicat. "As The Horizon Disappears" est un mur électronique vibrant, grondant, illuminé par l'orgue en boucles envoûtantes, qui semblent nous entraîner vers le néant. Absolument splendide !

   "Smoke over the River"est une sorte de lamento aux couleurs orchestrales magnifiques, comme un concert de larmes se résorbant dans un drone sombre juste éclairé de touches de clavier. Un bijou ! Plus épique, "Mythological Void" prend l'allure d'un hymne ambiant de voix incrustées dans une texture électronique en mouvement. Tout se mêle dans un tissu froissé somptueux d'une grande puissance, comme dans une cathédrale cosmique. La fin est d'une suavité rêveuse à tomber..."Every Word, in Summer" poursuit dans la même veine épique, plus magmatique, au bord du déchirement. Les textures semblent fissurées, vibrent de manière saccadée. On se rend compte du feuilletage impressionnant des couches sonores !

   Dans ce contexte, "Hyperobject A" semble un ovni. Pièce percussive, presque africaine par certains côtés, elle réintègre toutefois la galaxie Aldinucci par le miroitement des textures électroniques, en boucles tordues, et l'apparition de voix fondues dans la transe. Après cet écart, "Asymptotic Embrace" renoue avec le lyrisme sublime. Une voix perchée dans les nuages, puis deux, une masculine et l'autre féminine, planent au-dessus d'un mouvement perpétuel de drones et de cordes synthétiques.

   Un disque splendide, d'une rare élégance, qui redonne à l'électronique une dimension humaine, transcendante.

Paru mi-octobre 2022 chez Karlrecords / 8 plages / 42 minutes environ

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Publié le 1 Novembre 2022

All That We See or Seem

  Deux Poèmes épiques des Éléments

   « Lâchez, Vanha, la rage d'une tempête terrestre ! Détachez les éléments, ouvrez complètement le ciel ! Sur la Terre, laissez prévaloir une tempête incessante, afin que dans ma poitrine je ne ressente pas la misérable douleur. » (Eino Leino)

   Comment commencer normalement avec un tel disque ? Un double orage épique extraordinaire, qui traverse l'être et nous propulse dans le cœur grondant des Éléments...

   Ils ont osé prendre comme nom de groupe et titre de l'album un fragment du poème d'Edgar Allan Poe, A Dream within a dream, et ils sont bien fait. Tous les esprits et les démons sont là dans les deux longs morceaux de l'album, chacun autour de trente minutes. Le groupe réunit la britannique Ellen Southern (voix, enregistrements de terrain, percussions), le finlandais Gruth (concept, production, électronique) et la finlandaise Johanna Puuperä (autre voix, violon, synthétiseur modulaire).

   "Myrskymielellä" (Orageusement ou Une tempête dans l'esprit, d'après mon traducteur que j'améliore, j'espère...), le premier titre, est emprunté à un poème de 1891 écrit à l'âge de treize ans par le poète national finlandais Eino Leino (1878 - 1926). L'orgue plane au-dessus d'un magma composé de bruissements aquatiques, de mystérieux sifflements et de lambeaux de voix. C'est un orage qui tourne dans la nuit des Esprits. On entend des respirations, des émanations, des ébauches de mots. Les sorcières sont rassemblées, chuchotent, prononcent des formules incantatoires. L'atmosphère se densifie, se peuple peu à peu. Le violon pose ses plaintes et déchire le ciel, agité de tourbillons troubles. Une percussion lointaine scande le flux, tandis qu'une voix entame une lamentation ou une imprécation, entourée d'autres voix menaçantes, grinçantes. C'est absolument grandiose, je pensais à l'atmosphère foudroyée des disques de Carla Bozulich. J'ai pensé aussi au sublime Grá agus Bás de l'irlandais Donnacha Dehenny. Pour la manière de renouer avec la sauvagerie dévastatrice et dévastée de lointaines origines. Commence en effet alors une véritable cérémonie païenne dans un ciel saturé, parcouru de cliquetis, et des voix comme des comètes, des cris ancestraux, venus de si loin. Les percussions se déchaînent, le violon ressemble à un doudouk, les voix halètent, composent un chœur d'esprits infernaux pour une transe frénétique et magnifique, seule à même de combattre les tourments de la vie.

   Un autre fragment du même poème d'Edgar Poe, "A Dream Within a Dream", sert de titre à la seconde composition. Les fracas maritimes nous accueillent sur ce rivage, sur cette île inconnue. La mer est incessant déferlement, au milieu duquel le(s) violon(s) et les synthétiseurs brodent des variations délicates et majestueuses, tournoyantes et obsédantes. Plus rien n'existe que la beauté terrible des eaux et des ciels, célébrée par des voix libérées de tout vouloir dire, des voix de prêtresses inspirées. Comment ne pas penser à certaines musiques de Dead Can Dance, avec la voix de Lisa Gerrard ? C'est le même univers, la même façon de s'immerger dans le monde primordial, mais avec une différence essentielle : le trio prend le temps de l'épique, s'est donné les moyens musicaux d'une somptuosité à laquelle le duo britannico-australien n'est jamais parvenu, en dépit de très belles réussites. Ici, les voix angéliques hantent un espace immense, habitent une durée d'une densité confondante, celle des rêves qui ne finissent pas de nous tisser d'abîmes. C'est une musique authentiquement vertigineuse, bruissante des mondes disparus, des cohortes d'esprits errants comme des mouettes dérivantes dans le flot et les vents mélangés. C'est la procession infinie des fantômes que nous sommes dans l'Océan des Âges.

Une heure de beauté frémissante, solennelle ou sauvage.

Une réussite exceptionnelle. À l'évidence l'un des meilleurs disques de 2022.

Avec une photographie de couverture sublime, portail de ce monde dans lequel l'homme inconsistant est charrié comme les nuages !!

Paru en octobre 2022 chez Miasmah Recordings / 2 plages / 58 minutes environ

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