musiques improvisees

Publié le 7 Février 2026

Andreas Voelk & Scott Monteith - And All The Clocks Ran Dry

   Prenez un piano électrique (Rhodes) et des effets du côté du musicien canadien Scott Monteith (connu sous le nom de scène de Deadbeat), deux orgues électroniques des années soixante (Vox Continental Baroque 305 et Philips Philicordia) pour Andreas Voelk, une nuit d'improvisation enregistrée par eux deux dans le studio berlinois du second en une seule session, sans surimpressions ni reprises, et vous approchez de And All The Clocks Ran dry (Et toutes les horloges s'arrêtèrent), peaufiné par Lawrence English dans son studio de Negative Space. Les deux musiciens, familiers de la scène électronique, des musiques dub, improvisées,  se laissent aller à leur inspiration tout au long de deux amples paysages ambiants où passent des échos de Cluster, de Popol Vuh, de Moritz von Oswald.

Scott Monteith (en haut) / Andreas Voelk (en bas)
Scott Monteith (en haut) / Andreas Voelk (en bas)

Scott Monteith (en haut) / Andreas Voelk (en bas)

Le Temps exalté

   « Ô temps suspends ton vol » écrivait l'écrivain romantique Alphonse de Lamartine dans l'un de ses poèmes les plus célèbres, Le Lac. Ce grand rêve de l'humanité revient à toutes les époques. Scott Monteith et Andreas Voelk n'ont pas réussi plus que les autres à arrêter le cours du temps, mais ils sont parvenus, et c'est déjà beaucoup, à le distendre, à nous en distraire pour nous plonger dans une vision sonore où basses et bourdons incarnent une temporalité ouverte, non comptée, si ce n'est par une ample et lente, grondante pulsation. Sur ce fond éclosent des nappes plus claires, au rayonnement scintillant, se greffent des textures dérivantes. C'est un paysage qui change à vue, grandiose ou méditatif, de plus en plus hypnotique, envahi parfois de voix synthétiques subliminales. Les bourdons s'épaississent, battent imperceptiblement comme les ailes du Temps. Tout l'espace sonore devient frémissements multiples, succession de chutes et d'apothéoses dans de gigantesques architectures vaguement monstrueuses. On n'est pas loin de l'atmosphère hallucinée de certains fresques magmatiques d'Amon Düül ! Mais les deux musiciens sortent en partie leur création de l'ombre, et la première partie se termine avec une série d'appels lumineux d'une grande force sur une nappe à la Tangerine Dream !

   La seconde partie est au moins aussi belle ! Tumultueuse et somptueuse, elle montre chez les deux musiciens un sens aigu des couleurs, des matières. On y entend des diaprures, des tuilages, des vibratos : ils explorent leurs instruments, en font ressortir les richesses harmoniques et texturées. Leurs orgues ont des fulgurances de guitares électriques épaissies, portées à la fusion. C'est le déferlement d'un orage fastueux qui nous emporte loin dans l'Empyrée, dans un Hors-Temps solennel et superbe. En ce sens-là, oui, ils arrêtent toutes les horloges. Il n'y a plus que la répétition lancinante d'une vague d'orgue diaphane à la poignante nostalgie sur un tourbillonnement de bourdons épais, neuf minutes avant la fin, et l'envol extatique de lames d'orgue tordues, et l'incendie, les cascades de clavier perdues dans le déferlement des basses...

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Un très beau début d'année pour le label Room40 avec ce disque à l'imposante beauté flamboyante !

Paraît le 20 février 2026 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 2 plages / 44 minutes environ

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Publié le 24 Octobre 2025

IKI - Body

  [À propos des chanteurs et du disque] 

    Fondé en 2009, IKI est un groupe vocal composé de cinq chanteurs originaires de Norvège, de Finlande et du Danemark. Il explore la voix comme instrument principal et recourt à l'improvisation comme moyen d'expression privilégié. Depuis leur premier disque en 2011, Iki a multiplié les collaborations, notamment avec Blixa Bargeld et Laurie Anderson. Chaque son de leur nouvel album est créé à partir de la voix brute, avec ses imperfections, et non de la voix traitée, d'où une musique à la fois vocale et électroacoustique. Conçu comme un cycle à écouter en boucle, sans début ni fin définis, l'album décline différents moments liés à des activités physiques différentes et à leur répercussion rythmique, ménageant trois pauses méditatives intitulées "Circuit". Une mélodie cyclique de onze syllabes réapparaît sous différentes formes avant d'énoncer la phrase finale, révélatrice de leur philosophie artistique : « Êtes-vous parti lorsque votre corps ne respire plus ? »

Anna Mause (DK) / Guro Tveitnes (NO) / Johanna Sulkunen (FIN) / Kamilla Kovacs (DK) / Randi Pontoppidan (DK)

Anna Mause (DK) / Guro Tveitnes (NO) / Johanna Sulkunen (FIN) / Kamilla Kovacs (DK) / Randi Pontoppidan (DK)

[L'impression des oreilles]

Polyphonies post-minimalistes...

   "Circuit I" nous entraîne dans une irrésistible ronde des voix, prolongée par son émanation électronique, manière d'entrer dans "Run", qu'on dirait purement électronique si on ne nous avait pas dit que chaque son est tissé à partir des voix. Pulsation rythmique envoûtante, fins bourdons et vibrations, tourbillons de voix éthérées, un bain de voix lardé de syllabes fondues dans le mur sonore impressionnant. Juste magnifique, quelle claque !

    Le bref "Circuit II" nous repose par une atmosphère de polyphonie médiévale, nous lâchant pour "Dance", très reichien et à la fois écho lointain d'un David Hykes avec des voix presque de gorge ou de chants bouddhiques gutturaux. "Breathe", avec la répétition incessante et hachée de "Breathing", évoque Laurie Anderson. Le morceau s'envole en un hymne somptueux hanté de boucles, du Steve Reich de la grande période vocale encore. L'interlude "Awake" nous secoue de voix pour nous éveiller du rêve antérieur. "Walk", à la limite du hip-hop, semble une incantation rythmée, s'agrandissant en courtes envolées merveilleuses. "Float", d'abord médiéval dans sa polyphonie épurée, se mue en broderies rêveuses, répétitives, émaillées de sonneries étranges. La répétition lancinante et descendante de "When" occupe la courte pièce du même titre, tandis que, un peu sur le même principe, "Wander" tournoie follement jusqu'au vertige sur des gloussements sonores avant de finir sur des soupirs qui se changent en sorte de glitchs et de cliquetis sur "Regenerate", du Alva Noto, quasi ! Décidément, ces cinq chanteuses concentrent dans ce disque incroyable des influences diverses qu'elles rejouent non sans malice, avec une jubilation qui s'entend nettement dans le jouissif "Explode" (titre 12), kaléidoscope hoquetant. C'est en "Circuit III" qu'on entend enfin la fameuse phrase-clé signalée plus haut, avant le dernier titre, "Remember", vagues de voix angéliques et déformées, association du pur et de l'impur, si l'on veut, qui prélude à un concert sublime dans des hauteurs réunifiées.

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Un disque en état de grâce, au plus haut lorsqu'il se souvient de Steve Reich et de quelques autres pour chanter le corps des anges que nous sommes à notre corps défendant...

Paru le 17 octobre chez Tila (Copenhague, Danemark) / 14 plages / 34 minutes environ

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Publié le 8 Août 2025

Giuseppe Ielasi & Riccardo D. Wanke - with time, we learned to ask less

   [À propos des compositeurs et du disque]

   Le génois Riccardo Dillon Wanke (né en 1977) et le milanais Giuseppe Ielasi (né en 1974) se connaissent depuis longtemps et collaborent régulièrement. Ils ont formé le quintette Medves avant que Wanke ne s’installe à Lisbonne. Tous les deux explorent le champ des musiques expérimentales improvisées ou non. Giuseppe Ielasi, outre une carrière solo, est aussi un ingénieur du son très actif. Il a notamment masterisé les récents albums solo de Wanke, dont i pour pianos électriques et l’album de Stephen O’Malley, But remember what we have had, objet de mon article précédent !

   Le disque est le résultat d'une rencontre à Lisbonne, où ils sont montés sur scène ensemble pour une improvisation. Ils ont retravaillé l'enregistrement pendant une session de deux jours dans le studio d'Ielasi à Monza. L'album comporte deux pièces d'une vingtaine de minutes chacune, Ielasi à la guitare électrique, et Wanke au piano électrique, avec une touche de réverbération.

[L'impression des oreilles]

Prémices de l'éternelle extase

La musique est éclosion de gouttes espacées de piano, réverbérées, auxquelles répondent de brèves interrogations de guitare. Le duo avance sur un lac de silence. Ils dialoguent tranquillement, esquissent de brèves mélodies, progressent par boucles. Ce qui frappe, c'est la fraîcheur, la limpidité de cette musique dépouillée, tout en sonorités qu'on dirait courbées dans leur humilité. L'illustration de couverture en donne un excellent aperçu. C'est une traversée entre deux transparences. La musique se fait buée impermanente, comme respectueuse d'un espace sacré. Le piano et la guitare s'enlacent à tel point qu'ils en viennent à certains moments à presque se confondre, puis ils se séparent, piquent le silence de leurs harmoniques respectives. Attentifs à laisser leurs notes s'épanouir, les deux musiciens ont abandonné toute idée de virtuosité, de brio. Avec le temps, ils ont appris à demander moins, et à en faire moins, mais mieux, se rapprochant d'une esthétique minimaliste tout en la corrigeant par un esprit zen. Car souvent le minimalisme nous vaut des œuvres pleines, jusqu'à l'obsession, la peur du vide, des œuvres pressées par une irrésistible pulsation interne. Or ici, le vide étincelle, sculpté par les deux instruments avec une précision méticuleuse et une immense tendresse ; le temps, lui, se dilate, se laisse gorger de beaux sons délicats, radieux...

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Un disque d'une béatifique beauté flottante...

Paru en juin 2025 chez Hallow Ground (Lucerne, Suisse) / 2 plages / 43 minutes environ

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Publié le 24 Juillet 2025

Giovanni Di Domenico / Alex Zethson - Edge Runner / Noema

[À propos des disques et des compositeurs-interprètes]

Cette parution comprend deux cds couplés. Le premier est consacré à Giovanni Di Domenico, musicien devenu un habitué de ces colonnes, voir mon article consacré à sa récente collaboration avec Rutger Zuydervelt sur Painting A Picture / Picture A Painting (juin 2025) ; le second au suédois Alex Zethson, claviériste et compositeur né en 1988, collaborateur de plusieurs ensembles, arrangeur, dirigeant de la passionnante maison de disques Thanatosis Produktion depuis 2016. J'avais salué son disque avec le violoncelliste grec Nikos Veliotis Cryo, paru sur son label en mars 2025. 

Sur Edge Runner, Giovanni Di Domenico joue : Grand Piano, Hohner Organetta (clavier et orgue / harmonium électrique à anches, des années soixante), orgue à tuyaux, électronique. Les titres de l'album et des morceaux sont empruntés au livre de Steven Levy Vie artificielle : La Quête d'une Nouvelle Création (titre original : Artificial Life : The Quest for a New Creation, apparemment non traduit)

Sur Noema, Alex Zethson est au Grand piano, enregistré en direct à Athènes..

[L'impression des oreilles]

Deux explorations vertigineuses des Tréfonds

1/ Edge Runner (37 minutes environ, trois pièces)

   Le premier titre éponyme, le plus long avec dix-huit minutes, se présente comme un déferlement électronique accompagné du grand piano martelant deux notes pulsées. Le Hohner Organetta est enveloppé d'un cocon strié, crachotant, grondant, de bourdons. La pièce court sur le bord, la crête, tapissée par l'orgue lointain en fond. Cette course formidable, inlassable, n'est-elle pas à l'image de notre monde, recouvrant tout de son bruit, de son activité frénétique ? Musicalement, c'est une expérience de transe. Tel le soufi dans son tournoiement, le piano écrase tout : il ne reste que le martèlement et son halo traversé de courants puissants. La musique devient une vrille colossale nous emportant dans sa folie, creusant jusqu'au vertige dans l'épaisseur des matières, le piano accélérant dirait-on dans la dernière longueur. Une pièce magnifique !
 

    Giovanni Di Domenico ne nous laisse pas respirer avec "Carbaquists", pièce un peu plus courte (plus de douze minutes), dont le titre renvoie sans doute à l'usage par l'homme de la chaîne carbone. Très dense, la composition semble bouillonner sur place, le piano martelant à l'intérieur d'un nuage noir, au bord cette fois d'une explosion, ou d'une implosion. De quelle genèse splendidement monstrueuse peut-il s'agir ? Le piano est dans un œuf, il frappe pour casser l'enveloppe noire-rayonnante d'orgue grandiose.

   "The Frenetics" (titre 3) tintinnabule tel un portique de cloches électroniques fissurées, froissées, et ce friselis est rejoint par le piano martelant, le tout créant un brouillard épais, traversé de déchirures aiguës jusqu'à la chute finale.

 

2/ Noema (presque 44 minutes)

    Le titre du cd et de sa pièce unique réfère soit au plus grand radiotélescope de l'hémisphère nord, installé sur le plateau de Bure dans les Alpes du sud en France, soit à une revue explorant les transformations qui bouleversent notre monde. "Noema" signifie aussi Bénédiction en portugais... À quoi bon ces remarques, me direz-vous ? Je n'en sais rien. Je cherche la raison des titres. Il n'est pas sûr que cela aide à l'écoute. Dans le cas de cette longue pièce, j'entends les trois références jouer ensemble. J'entends une immense bénédiction, l'écoute des fermentations de l'univers, comme si le pianiste vibrait à l'unisson, médium captant les rayonnements cosmiques pour les transcrire en sons et notes, frappes et résonances. 

   Structurée en quatre parties soudées, la composition a un caractère hypnotique prononcé. Dans la première partie, la répétition rapide de motifs dans les graves crée une espèce d'onde énorme comme le bruit de fond amplifié de l'univers, enroulée autour d'un axe fixe. Et tout cela frémit, résonne, gronde, océan infini d'une beauté prodigieuse. Or, "Noema" dérive du grec νόημα pour désigner un objet mental : ici, ce serait l'objet mental absolu, dans son foisonnement tourbillonnant, un peu comme la conscience de l'univers, chatoyante de chromatismes, d'harmoniques, dans la seconde partie littéralement tapissée par les frappes percussives du piano en un modelage vertigineux au fond des graves. La troisième partie correspondrait à une descente dans les abîmes entre deux volées entrecroisées en rafales, toujours dans les très graves, d'où une résonance sépulcrale, une tension qui se relâche de manière imprévue avec l'apparition de la main droite, impériale et hiératique dans son cheminement par-dessus le gouffre, générant un paysage plus aéré, mystérieux, auquel la quatrième partie substitue par ses roulements une impression d'élévation, de transcendance, avec un retour de la houle initiale, mais allégée, décantée de son obscurité terrible en dépit de graves à nouveau très présents, grâce au chant que la main droite impose dans le crescendo sonnant comme un hymne vibrant à la Vie des Profondeurs inconnues, jusqu'à l'apaisement.

Deux disques exceptionnels, renversants, par deux musiciens-chamans totalement immergés dans leur transe compositionnelle.

Paru le 7 juillet 2025 chez Defkaz Records (Grèce) / 2 cds / 4 plages ( 3 + 1) / 1 heure et 21 minutes environ

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Publié le 24 Février 2025

Charlemagne Palestine & Seppe Gebruers - Beyondddddd The Notessssss

[À propos du disque et des musiciens]

   Des deux musiciens, je connais bien le premier, Charlemagne Palestine (né en 1947), dont vous trouverez une biographie assez développée dans mon article du 29 juin 2007. L'ancien carillonneur aime bien depuis longtemps jouer simultanément sur deux pianos. Lorsqu'il a rencontré le pianiste, improvisateur et compositeur belge Seppe Gebruers (né en 1990), beaucoup plus jeune que lui, des étincelles ont dû jaillir : ce sont deux pianistes hors-norme, aventureux, qui s'intéressent tous les deux à la micro-tonalité. De surcroît, Seppe Gebruers a déjà, lui aussi, joué simultanément sur deux pianos, accordés à un quart de ton d'intervalle : « En accordant les pianos à un quart de ton d'intervalle, je joue avec notre habitude artificielle collective : le tempérament égal. Depuis le Das wohltemporierte Klavier de J.S. Bach, la coutume en Europe est d'avoir douze demi-tons égaux dans une octave ; un système d'accord uniforme qui domine encore la musique occidentale. En ajoutant des quarts de ton, une octave est divisée en vingt-quatre intervalles égaux, multipliant les possibilités harmoniques. Ainsi, notre compagnon de jeu – la tonalité – qui était devenu un outil évident, est mis au premier plan. Je le fais à la fois pour remettre en question la tradition et par amour pour elle. » écrit-il dans Playing with the standards (Jouer avec les standards). Le musicien Koen van Meel éclaire d'un jour intéressant la pratique de Seppe Gebruers : « Dans le choix de jouer chaque clavier avec une seule main… les possibilités de microtonalité atteignent leur plein potentiel désorientant. Placer deux pianos différemment accordés l'un à côté de l'autre ou l'un en face de l'autre fait perdre toute signification au jeu « juste » et « faux » et permet à la musique de se déployer dans toute sa gloire kaléidoscopique. » Imaginez ce que cela peut donner avec quatre pianos, deux Érard accordés un quart de ton plus bas que deux Yamaha ! Le disque a été enregistré en direct au fond de la Fonderie Kugler. Les deux musiciens sont face à face, échangent leur place à un moment, et sont surveillés par des "divinités", notamment les ours en peluche dont aime à s'entourer Charlemagne Palestine.

Seppe Gebruers et Charlemagne Palestine (de dos)

Seppe Gebruers et Charlemagne Palestine (de dos)

[L'impression des oreilles]

[Le disque est découpé entre trois moments de durée décroissante, plus de vingt minutes pour le premier, un peu moins de six pour le dernier.]

L'innocence pianistique...

  Un petit carillonnement pour commencer, et tant de douceur, étonneront les admirateurs de Charlemagne Palestine, habitués à son strumming torrentiel. Les notes résonnent longuement, comme nous a prévenu le titre avec la répétition six fois de la consonne finale des deux mots clés. Intrigué par le titre, "Gotcha", qui signifie Je t'ai eu, je me suis demandé qui se faisait avoir dans cette interprétation. Plus qu'une allusion à une éventuelle rivalité ou surenchère entre les deux pianistes, il m'a semblé y comprendre soit une allusion malicieuse à notre surprise d'auditeur, soit l'expression de la satisfaction des interprètes, parvenus à leurs fins artistiques, les deux ne sont d'ailleurs pas antinomiques. Tous nos repères auditifs étant brouillés, nous sommes livrés à la musique, à son étrangeté radicale  - qui étonnera un peu moins ceux qui sont familiers avec l'intonation juste, mais ici cela va au-delà, ou les inconditionnels de John Cage et de son piano préparé... Peu à peu, des gerbes de notes jaillissent, se croisent, se répondent, créant des bouquets sonores denses, colorés, sertis d'harmoniques bourdonnantes. De très brèves séquences semblent retomber dans une musique impressionniste, néo-classique, comme une remontée de souvenirs anciens, mais la musique s'en va ailleurs, elle explore l'inconnu, patiemment, d'où des silences qui ne sont pas ceux d'une méditation à proprement parler, encore que, mais d'une écoute de ce qui pourrait venir. La musique va de pétillements artificiers à des gravités ensauvagées, retrouvant brièvement en fin de "Gotcha 1" la balancement fatidique d'une horloge, intercalé avec de nouvelles en-allées lumineuses.

   "Gotcha II" commence plus sévèrement par des notes graves répétées. Proximité de ténèbres, montée d'une sombre frénésie : retour d'un strumming puissance quatre, dans un cliquetis et un martèlement des cordes frappées. Pourtant, la pièce se déplace vers un kaléidoscope chatoyant façon gamelan, myriade de notes sonnantes et résonnantes. La musique bouillonne, s'évapore dans des échappées, puis se tait, reprend dans une répétition forcenée de notes aiguës. À chaque nouveau silence, elle se reprend, se concentre, cherche, appelle, et trouve un chemin vers une rivière limpide, elle roule sur des galets, étincelle, monte comme aspirée, barattée par un tourbillon fantastique.

   Le titre éponyme porte à son plus haut point la distorsion généralisée de nos repères : tout est faux, et tout est étonnant de fraîcheur, ruisselle. L'irruption soudaine de graves profonds interroge le Mystère avec aplomb, soutenue par de grands à-plats bourdonnants, des répétitions extatiques, pour nous entraîner...au-delà des notes !

P.S. Pas d'extraits de cette rencontre, mais vous trouverez bien des concerts des deux musiciens pour vous faire une idée !

 

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Deux pianistes prodigieux pour une fête sonore vivifiante !

Paru en février 2025 chez Konnekt (Genève, Suisse) / 3 plages / 40 minutes environ

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Publié le 30 Novembre 2024

Elio Martusciello - AKOUSMA-MOTHER

[À propos du disque et du compositeur]

   Investi dans le domaine des musiques expérimentales et électroacoustiques, le compositeur napolitain Elio Martusciello sort avec AKOUSMA-MOTHER un disque personnel tiré de sessions d'improvisation du trio OSSATURA, fondé à Rome en 1995. Le trio comprend  Luca Venitucci au piano, au piano électrique et à l'électronique, Fabrizion Spera à la batterie et aux percussions, et lui-même à la guitare électrique, à l'ordinateur et à la voix. Le disque, hommage à sa mère décédée récemment,  se fonderait sur l'expérience acousmatique de l'être humain avant sa naissance.

[L'impression des oreilles]

Beaux vestiges parmi les décombres...

   Le collage d'Elio Martusciello en couverture (il signe aussi les autres collages)  est à l'image de cet opus improbable, véritable kaléidoscope qui traverse de nombreux genres musicaux. Ce disque revient de loin. Je n'ai toujours pas accroché au premier titre, "luminescenza", troué d'enregistrements de terrain, décidément à mon sens informe. Le piano au début de "un globo impercettibile" annonce tout à fait autre chose : une matière impondérable, délicate, celle d'une rêverie. Ce n'est pas tout à fait du jazz, quoique, la percussion anime cette trame qui prend, se met à chanter. À partir de là, le disque impose son charme certain, avec une coda quasi sublime, brève. massacrée par la batterie et des bruits de scène. Je me suis dit que ces musiciens-là n'étaient pas à l'aise avec la beauté, comme une sorte de pudeur, d'où le troisième titre un peu rock, du gros son, un fouillis sonore sur lequel se découpent de belles idées folles, une montée façon métal, et le calme de la fin.

Il faut s'habituer à ce style à l'arrache, leur passer cet interlude, le titre 4, "dissomigliando" (différent), peut-être parodie de musique industrielle, musique concrète peu exaltante...Heureusement, "sottrazione immateriale" (soustraction immatérielle - les titres sont parfois très beaux !) est un bijou miraculeux, alors on pardonne tout. C'est de l'ambiante aux fines textures voilées, piano sur les pointes et traîne micro percussive, crachotements.

Ce que j'aime dans ce disque, c'est la surprise permanente : soudain, une chanson, "etèrico", un texte et des voix, sur un accompagnement jazzy très léger, et c'est la grâce, la guitare électrique diaphane avant une coda percussive aérée. Le titre sept, "disfa le forme" (défais les formes) nous donne sans doute la clé de leur art poétique : défaire les formes, en leur injectant des matériaux hétérogènes et en jouant entre. D'où une musique de lutins espiègles, une musique qui ne veut pas se prendre au sérieux en prenant forme, en se figeant. Une musique de contorsionnistes qui s'envolent sans s'en rendre compte, car c'est un beau morceau au bord de la dislocation, puis de l'explosion sur la fin. Bien sûr, l'intermède suivant s'acharne dans une vulcanologie douteuse, dans l'attente de "priva di impronte laterali"(titre 9, sans empreintes latérales), frémissant et doucement enflammé, structuré autour de quelques courtes boucles de piano électrique : du très beau travail ! Je passe sur l'intermezzo critique, où un musicien interpelle Elio pour lui dire que c'est beau, mais un peu trop raffiné, ce qui rejoint ce que j'écrivais plus haut et dit quelque chose sur notre monde apeuré par la beauté...Ne lui préfère-t-il pas, ce monde, les rumeurs ou bruits de catastrophes ("rumori di catastrofi", titre 11) ? C'est une machine grondante, bien huilée, charpentée, qui fonce...vers le désastre ? Le dernier titre, "dileguando" (disparaître) est à ciel ouvert, déchiré de stries, de frottements, glissements métalliques, dont surgit le piano embrumé, et c'est si beau, à nouveau, d'une élégance élégiaque, d'une fragilité bouleversante...

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Un disque déroutant, inégal, mais vivant, avec de très beaux moments.

 

Paru en septembre 2024 chez em-music (Naples, Italie) / 12 plages / 53 minutes environ

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Publié le 4 Octobre 2024

Loren Connors & David Grubbs - Evening Air

[À propos du disque et des musiciens]

   Plus de vingt ans après Arborvitae, paru chez Häpna en octobre 2003, Loren Connors, compositeur et expérimentateur américain prolifique à la guitare classique ou électrique, et David Grubbs, guitariste et pianiste américain, ont repris le chemin du studio. Sur Evening Air, ils jouent tour à tour piano et guitare électrique, sauf sur le titre 5 où ils sont tous les deux à la guitare électrique et Loren Connors à la batterie. Le disque a été enregistré et mixé à Brooklyn, et finalisé par Taylor Dupree (dont je parlerai bientôt, enfin...). Peinture de couverture de Loren Connors. Trois titres autour de deux minutes (3-4-6) et trois autour de huit ou neuf minutes (1-2-5).

   [L'impression des oreilles]

   Guitare aérienne, lointaine, piano au premier plan : c'est "Evening Air", brumeux et mystérieux, le calme du soir, et la nuit qui vient, la guitare qui s'affole et se faufile dans les nuages, des moments hors du temps, à la limite de l'audible pendant de brefs moments. Loren Connors et David Grubbs tissent une musique libre, légère et intense à la fois, qui laisse résonner les instruments. Comme c'est bon, ce bonheur évident ! "Choir Waits in the Wings" continue sur la même lancée, le piano dans un hiératisme tranquille, répétant un même motif énigmatique tandis que la guitare griffonne l'arrière-plan de grands gestes brouillés. La pièce prend après cinq minutes à aquareller le silence, esquissant une mélodie, mais toujours d'une délicatesse admirable, patiente : oui, rien ne presse, il s'agit de cerner l'essence de ce qui est là. On pourrait parler de jazz, surtout pour le piano, d'un jazz décanté, laconique, mais la guitare électrique brosse une musique ambiante parfois un peu sauvage en contrepoint. 

  En 3, "The Pacific School", Loren est passé au piano, David à la guitare, les deux instruments sont plus proches. Et c'est une miraculeuse miniature, limpide, presque comme un choral de  Bach au ralenti ! Suit le magnifique "Enjoyment of Ruins", piano parcimonieux et solennel contrastant  avec la guitare en trilles vives et douces. "It's Snowing Onstage" est la pièce la plus atmosphérique, les deux musiciens à la guitare électrique pour un contrepoint délicat, celle du fond en traînées fumeuses puis en explosions grondantes, celle du premier plan à la découpe lumineuse. Le dernier tiers est marqué par l'irruption de Loren Connors à la batterie, une batterie affolée, perdue, qui n'entame pas la méditation obstinée de la guitare.

Le disque se termine sur "Child", duo ciselé, lumineux. Les deux instruments s'entrelacent au point que guitare et piano en viennent presque à se confondre. Une merveille !

 

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Un disque d'une beauté simple et dépouillée où piano et guitare électrique écoutent les charmes indéfinissables de l'air du soir.

Paru fin août chez Room40 (Brisbane, Australie) / 6 plages / 33 minutes environ

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Publié le 26 Août 2024

Giraffe - ATOMS

[À propos du disque et des compositeurs]

Le trio GIRAFFE, de Hambourg, est composé de Sasha Demand à la guitare, de Jürgen Hall aux claviers et à l'électronique, et de Charly Schöppner aux percussions, ce dernier décédé avant la fin de l'enregistrement. Ce disque a été réalisé dans le garage de Schöppner, puis, posthume, terminé par les deux autres membres. Il comprend neuf compositions improvisées d'une durée de six à plus de neuf minutes chacune.

[L'impression des oreilles]

   On ne balance pas longtemps avec un tel disque. L'album forme manifestement un tout, d'où la numérotation de 1 à 9 (dans le désordre). Ces trois-là entraînent l'auditeur dans le creuset magnétique d'une électro-pop expérimentale hantée, celle de la giration des atomes, chargée de luminescences. C'est une musique intense, dense, solidement structurée par les percussions. On passe d'un post-rock sombre, incandescent, traversé de sirènes et de larges ondulations synthétiques striées de guitare ("ATOM IX"; titre 3), à une musique minimale déchirée, lancinante comme l'extraordinaire "ATOM VIII" (titre 4).

"ATOM VII" (titre 5) allie magistralement percussions variées, claquantes, modulations synthétiques, guitare préparée dans une pièce post-industrielle en fusion, lacérée. "ATOM VI" (titre 6) gronde et chuinte entre des frappes lourdes : musique noire, d'une énergie condensée, musique hallucinée d'un monde pilonné chantant sous les bombes !

Les trois bonus numériques (ATOM II, III, et IV) sont tout aussi impressionnants, plus hiératiques, arides. Le II et le III semblent l'émanation d'une créature fantomatique, enchaînée dans un monde glacial. Une musique idéale pour L'Enfer de Dante ! Au contraire, le IV s'envole, orgue grandiose et ténébreux charriant dans ses plis un capharnaüm percussif, comme une révolte de la matière rebelle à la transcendance. Quelle apothéose...pandémoniaque !

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Un des grands disques de cette année. Une écriture d'une puissante fermeté, à tel point qu'on en oublie la dimension improvisée, trop souvent synonyme de relâchement et de complaisance. Magnifique !

Paru en juin 2024 chez Stoffe (Hambourg, Allemagne) / 9 plages / 1 heure et 3 minutes environ

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