Chronique des musiques singulières : contemporaines, électroniques, expérimentales, du monde parfois. Entre actualité et inactualité, prendre le temps des musiques différentes, non-formatées...
Fils du virtuose du tar et et du setar Hossein Alizadeh, le musicien iranien Saba Alizadeh est devenu l'un des maîtres du kementche, une vièle à pique traditionnelle originaire d!Iran. Installé depuis quelques années aux Pays-Bas, il a contribué en quelques disques, le premier Scattered Memories en 2019 déjà chez Karlrecords, à rapprocher les traditions musicales persanes de l'avant-garde expérimentale. Ses interprétations lors de festivals ou invitations lui ont valu une renommée d'artiste singulier.
Rituals of The Last Dawn comprend deux pièces longues. Saba Alizadeh est au kementche sur les deux. Sur "First Ritual", on entend la guitare et l'électronique de Pietro Caramelli ; sur "Last Ritual", la guitare à résonateur et l'électronique de Liew Niyomkarn.
Pietro Caramelli (à gauche) / Saba Alizadeh (à droite)
"First Ritual", la plus longue des deux pièces (vingt-trois minutes environ) s'ouvre sur le kementche incisif, tranchant, juste accompagné de traces électroniques. Puis le kementche se fait plus langoureux, nostalgique, dans une atmosphère de religiosité recueillie. La guitare de Pietro Caramelli apporte un contrepoint sobre et fin. C'est une première phase contemplative, où la primauté est donnée aux émotions les plus douces. La mélodie sinue, parfois au bord du silence, sur un lit électronique. Peu à peu, vers huit minutes, la pièce se fait plus intense, les phrasés plus resserrés, tandis que des bourdons puissants apportent un soubassement profond. Le kementche devient d'un lyrisme par moments plus tumultueux, avec des échappées sublimes. Un véritable dialogue s'établit entre l'instrument à archet et les bourdons vibrants et prolongés en tremblements. C'est le point culminant de cette pièce vraiment magnifique, le kementche perdu dans des coups d'archet étincelants redoublés par des textures résonnantes sur ce fond tellurique...
Sur "Last Ritual", la guitare à résonateur et le kementche rivalisent en traînées sonores dans une introduction calme et introspective, ponctuée de petites frappes percussives puis d'un bourdon tremblant. Une deuxième phase commence avec l'irruption de percussions sèches, claquantes, le kementche lui aussi se faisant percussif face à la guitare aux sonorités mouvantes qui entraîne la pièce dans des lointains frémissants, aux amples ondulations. L'électronique zigzague dans les arrière-plans, le kementche tisse des glissendos : l'ambiance devient hypnotique, et c'est alors comme si une douce folie s'était insinuée dans la pièce, avec des dérapages de guitare, le kementche de plus en plus rêveur, à décrocher la lune par des abois rauques à la fin...
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Deux rituels pour une célébration de cet étonnant instrument qu'est le kementche, parfaitement à sa place dans une musique ambiante expérimentale entre méditation et flamboyantes nvolées expressives.
Paraît le 20 mars 2026 chez Karlrecords (Berlin, Allemagne) / 2 plages / 40 minutes environ
Après Tin Iso and the Dawn (Tin Iso et l'Aube) sorti en 2023, le musicien et marionnettiste new-yorkais Tristan Allen poursuit l'élaboration de sa trilogie mythique avec Osni the Flare (Osni la Flamme), son second volet. Tandis que le premier était librement inspiré du Tristan und Isolde de Richard Wagner, s'interrogeait sur l'origine du monde, l'apparition des luminaires et des éléments, Osni la Flamme retrace un mythe de la création en quatre actes dont voici les grandes lignes :
Osni s'éveille dans un jardin et cueille des pommes sur un arbre. Appelé par un plongeon huard [oiseau entre canard et oie] Osni part protéger l'arbre du froid hivernal. Lorsque le plongeon huard est dévoré par un dragon, Osni s'aventure dans son ventre et y découvre des braises. En offrant ces braises à l'arbre, celui-ci s'enflamme, origine du feu lui-même. Iso, dieu de la mer, intervient par un déluge qui submerge le jardin d'Osni. À sa mort, l'âme d'Osni entre dans le royaume des ombres pour rejoindre Tin et Iso, devenant la divinité du feu, Osni la Flamme.
La page personnelle de Tristan Allen, très belle, annonce son projet global : construire un monde à l'aide de musique et de marionnettes. Après des études de piano, sa découverte par Amanda Palmer à l'âge de seize ans permet de fiancer son premier album. Cofondateur du collectif de musique électronique Nue, il a tourné en Chine avec le groupe de métal Dent, il a sorti deux disques de piano avant de quitter Boston pour Brooklyn et de suivre une formation de marionnettistes qui lui a permis d'avoir un poste d'artiste au prestigieux théâtrePuppetworks. À partir de pianos et flûtes jouets, de flûtes balinaises Suling, d'ocarinas en forme d'oiseaux, d'harmoniums, d'orgues à pompe, de basses électriques et verticales, d'une collection de boîtes à musique échantillonnées et réarrangées pour doubler le mélodie lancinantes de Virginia Garcia Ruiz, Tristan Allen construit méticuleusement son univers sonore, support idéal des évolutions de ses ballets de marionnettes à La MaMa, le club de théâtre expérimental de New-York.
Le disque peut évidemment s'écouter sans la dimension visuelle qui l'accompagne comme nativement.
[L'impression des oreilles]
Un piano (jouet ?) chaloupe doucement en ouverture, dans une atmosphère étouffée. Des boucles s'insinuent, on entend le mouvement des marteaux sur les touches dans le coquillage sonore en train de se former. C'est une ivresse légère, une joie un brin mélancolique, déchirée de pans d'ombres froissées. Dans le jardin retentit une voix chantonnante (Acte I : Garden, titre 2), la musique prend son essor, donne la mesure d'un univers coloré, merveilleux, aux riches textures.
"Loon" ("Plongeon" - l'oiseau ! titre 3) évoque un univers sous-marin aux transparences glissantes. Ce qui frappe dans la musique de Tristan Allen, c'est sa capacité à emporter l'auditeur dans un voyage imaginaire entre enfance et exotisme luxuriant, à l'envelopper dans un cocon immersif, comme dans le ventre du dragon qui a dévoré le plongeon. Des flammes dansantes s'élèvent des braises en une étrange cacophonie, puis en une pluie de grésillements ("Pyre", titre 5) et des figures fantomatiques et chuchotantes surgissent ("Umbra", titre 6) dans un ample mouvement lyrique aux tonalités cuivrées qui s'amplifie sur "Acte III : Rite" (titre 7), océanique et diapré, majestueux.
Mais tout chavire, c'est le déluge ("Acte IV : Flood"), un mélange de voix immergées et de houle à la manière d'un orchestre gamelan englouti. Les sonneries puissantes, presque bouddhiques, au début d'"Everglow" (titre 9) marquent l'irruption de la lueur éternelle : c'est un hymne chamarré aux boucles saturées de chants de textures, rythmé par des basses troubles et des percussions étouffées. On retrouve le piano du début dans la courte conclusion : feutré, entouré d'un halo, il caracole délicatement avant de se taire...
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Cette musique d'une grâce irréelle et authentiquement fantastique est un enchantement. Les vidéos donnent une idée plus complète des talents de ce musicien et marionnettiste inspiré, créateur d'un monde dans la lignée des Mille et Une Nuits et du légendaire universel.
Nota
La photographie du plongeon huard, ci-dessous, regardez-la bien. On retrouve le plongeon dans la première vidéo, vers trois minutes.
Paraît le 27 mars 2026 chez RVNG Intl. (New-York, États-Unis) / 10 plages / 45 minutes environ
Pour aller plus loin
- album en écoute (partielle pour le moment) et en vente sur Bandcamp :
On y trouve une perle noire, le quatrième titre, "Marée noire" avec un long texte en français, apparemment du musicien lui-même : [ J'ai corrigé l'orthographe ]
« Tu me dégoûtes, je t'en veux pauvre inconscient... noyer tes désirs dans des chairs incertaines".
J'ai la bouche sèche, mais je ne boirai pas. J'ai la bouche très sèche. J'ai soif. Mais je ne boirai pas avant d'avoir fini cette lettre.
Je la dégoûte. Dégoûte. Dégoût. Enlever le goût. Égout. Sale. Impropre. Ne méritant plus même la vie. Ordure. Moins que tout. Sac à merde.
Qu'il est difficile de lire ça. Et combien il sera difficile de le relire à chaque fois que je le relirai.
Je m'en veux. Je ne sais pas pourquoi exactement, mais je m'en veux terriblement. Je pense aux samouraïs. A leurs coutumes. Au Seppuku. Grandiose.
J'ai cogne le mur très fort avec les deux poings. Je l'ai cogné pendant longtemps, jusqu’à épuisement.
Elle m'en veut. Je m'en veux. Je m'en veux parce qu'elle m'en veut. Parce que je n'ai pas le droit qu'elle m'en veuille. Ça ne se fait pas. J'ai tellement soif.
Elle m'en veut et je comprends même qu'elle s'en veuille de me connaître. Pauvre inconscient. Moi. Je suis pauvre. Pauvre et con. Elle m'en veut parce que je suis un pauvre con. Un minable. Misérable. Et inconscient. Qui n'a pas de conscience. Qui provoque le mal autour et en lui, même malgré lui.
Noyer. Tuer. Enlever la vie. Noyer, tuer lâchement. Peut-être même vendre mes désirs. Désirs. Pêchés et châtiments. L'envie, la luxure, la gourmandise. Le mal pour le mal. Le désir. Les désirs. Mes désirs. Et les miens seulement. Un criminel. Un violeur. Ou un baiseur à la con. Un baiseur à la con qui prend plaisir dans des chairs incertaines. Dans des putains. Dans des chairs mortes et étrangères. De couleur noir et jaune. Des chairs incertaines. Des âmes incertaines.
Voila ce que j'ai lu de toi, mon ange.
Je m'en veux, encore. Je n'ai presque plus soif. J'ai le souffle coupé et la mâchoire serrée. Toutes ces années où il n'a jamais été question de plaisir, ayant le seul désir de trouver le calme, la paix, la sérénité. Ayant pour seul désir de te trouver. Toi. Le désir d'effacer tout le reste. Tout le reste qui aujourd’hui péniblement me dégoûte. Je n'ai pas désiré ce tout, le reste. Je l'ai subi. Vécu. Entièrement. Que me reste-t-il de tout cela. C'est le jour où je t'ai nommé que j'ai respecté mes désirs, et que j'ai accepté la présence. Ce matin, j'ai fait vibrer les peaux de mes instruments. Je les ai faites vibrer après avoir de mes mains caressé la tienne de peau. J'ai compris ce qu'était une main sur une peau. Tu leur avais donné vie à ces peaux. Tu leur avais offert la vie. Et tu m'as nommé à ton tour. Je te devais la vie. Cet après midi, elles me dégoûtent. J'ai l'impression qu' elles m'ont trompé elles aussi. J'ai l'impression que ce matin, j'ai noyé mes désirs dans leurs chairs incertaines. Jusqu’à demain, je ne boirai pas. Jusqu’à demain je cognerai le mur. Jusqu’à demain le sabre s'enfoncera dans ma chair impure. Jusqu’à quand m'en voudras-tu, et jusqu’à quand vais-je te dégoûter, mon ange, mon amour. »
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En le réécoutant aujourd'hui, je pense irrésistiblement à la nouvelle de Richard Matheson, Le Journal d'un monstre (Born of Man and Woman, 1950). C'est le même univers de honte et de dégoût. La diction du texte semble mimer la transformation d'un être humain en monstre répugnant. Les mots sont déformés, avalés vers l'intérieur des chairs impures.
Voici le début de cette nouvelle extraordinaire : [Éditions Opta, 1972, pour la traduction ]
X – Aujourd’hui maman m’a appelé monstre. Tu es un monstre elle a dit. J’ai vu la colère dans ses yeux. Je me demande qu’est-ce que c’est qu’un monstre.
Aujourd’hui de l’eau est tombée de là-haut. Elle est tombée partout j’ai vu. Je voyais la terre dans la petite fenêtre. La terre buvait l’eau elle était comme une bouche qui a très soif. Et puis elle a trop bu l’eau et elle a rendu du sale. Je n’ai pas aimé.
Maman est jolie je sais. Ici dans l’endroit où je dors avec tout autour les murs qui font froid j’ai un papier. Il était pour être mangé par le feu quand il est enfermé dans la chaudière. Il y a dessus FILMS et VEDETTES. Il y a des images avec des figures d’autres mamans. Papa dit qu’elles sont jolies. Une fois il l’a dit.
Et il a dit maman aussi. Elle si jolie et moi quelqu’un de comme il faut. Et toi regarde-toi il a dit et il avait sa figure laide de quand il va battre. J’ai attrapé son bras et j’ai dit tais-toi papa. Il a tiré son bras et puis il est allé loin où je ne pouvais pas le toucher.
Aujourd’hui maman m’a détaché un peu de la chaîne et j’ai pu aller voir dans la petite fenêtre. C’est comme ça que j’ai vu la terre boire l’eau de là-haut.
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XX – Aujourd’hui là-haut était jaune. Je sais quand je le regarde mes yeux ont mal. Quand je l’ai regardé il fait rouge dans la cave.
Je pense que c’était l’église. Ils s’en vont de là-haut. Ils se font avaler par la grosse machine et elle roule et elle s’en va. Derrière il y a la maman petite. Elle est bien plus petite que moi. Moi je suis très grand. C’est un secret j’ai fait partir la chaîne du mur. Je peux voir comme je veux dans la petite fenêtre.
Aujourd’hui quand là-haut n’a plus été jaune j’ai mangé mon plat et j’ai aussi mangé des cafards. J’ai entendu des rires dans là-haut. J’aime savoir pourquoi il y a des rires. J’ai enlevé la chaîne du mur et je l’ai tournée autour de moi. J’ai marché sans faire de bruit jusqu’à l’escalier qui va à là-haut. Il crie quand je vais dessus. Je monte en faisant glisser mes jambes parce que sur l’escalier je ne peux pas marcher. Mes pieds s’accrochent au bois.
Après l’escalier j’ai ouvert une porte. C’était un endroit blanc comme le blanc qui tombe de là-haut quelquefois. Je suis entré et je suis resté sans faire de bruit. J’entendais les rires plus fort. J’ai marché vers les rires et j’ai ouvert un peu une porte et, puis j’ai regardé. Il y avait les gens. Je ne vois jamais les gens c’est défendu de les voir. Je voulais être avec eux pour rire aussi.
Et puis maman est venue et elle a poussé la porte sur moi. La porte m’a tapé et j’ai eu mal. Je suis tombé et la chaîne a fait du bruit. J’ai crié. Maman a fait un sifflement en dedans d’elle et elle a mis la main sur sa bouche. Ses yeux sont devenus grands.
Et puis j’ai entendu papa appeler. Qu’est-ce qui est tombé il a dit. Elle a dit rien un plateau. Viens m’aider à le ramasser elle a dit. Il est venu et il a dit c’est donc si lourd que tu as besoin. Et puis il m’a vu et il est devenu laid. Il y a eu la colère dans ses yeux. Il m’a battu. Mon liquide a coulé d’un bras. Il a fait tout vert par terre. C’était sale.
Papa a dit retourne à la cave. Je voulais y retourner. Mes yeux avaient mal de la lumière. Dans la cave ils n’ont pas mal.
Papa m’a attaché sur mon lit. Dans là-haut il y a eu encore des rires longtemps. Je ne faisais pas de bruit et je regardais une araignée toute noire marcher sur moi. Je pensais à ce que papa a dit. Ohmondieu il a dit. Et il n’a que huit ans.
XXX – Aujourd’hui papa a remis la chaîne dans le mur. Il faudra que j’essaie de la refaire partir. Il a dit que j’avais été très méchant de me sauver. Ne recommence jamais il a dit ou je te battrai jusqu’au sang. Après ça j’ai très mal.
J’ai dormi la journée et puis j’ai posé ma tête sur le mur qui fait froid. J’ai pensé à l’endroit blanc de là-haut. J’ai mal.
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XXXX – J’ai refait partir la chaîne du mur. Maman était dans là-haut. J’ai entendu des petits rires très forts. J’ai regardé dans la fenêtre. J’ai vu beaucoup de gens tout petits comme la maman petite avec aussi des papas petits. Ils sont jolis.
Ils faisaient des bons bruits et ils couraient partout sur la terre. Leurs jambes allaient très vite. Ils sont pareils que papa et maman. Maman dit que tous les gens normaux sont comme ça.
Et puis un des papas petits m’a vu. Il a montré la petite fenêtre. Je suis parti et j’ai glissé le long du mur jusqu’en bas. Je me suis mis en rond dans le noir pour qu’ils ne me voient pas. Je les ai entendus parler à côté de la petite fenêtre et j’ai entendu les pieds qui couraient. Dans là-haut il y a eu une porte qui a tapé. J’ai entendu la maman petite qui appelait dans là-haut. Et puis j’ai entendu des gros pas et j’ai été vite sur mon lit. J’ai remis la chaîne dans le mur et je me suis couché par-devant.
J’ai entendu maman venir. Elle a dit tu as été à la fenêtre. J’ai entendu la colère. C’est défendu d’aller à la fenêtre elle a dit. Tu as encore fait partir ta chaîne.
Elle a pris, la canne et elle m’a battu. Je n’ai pas pleuré. Je ne sais pas le faire. Mais mon liquide a coulé sur tout le lit. Elle l’a vu et elle a fait un bruit avec sa bouche et elle est allée loin. Elle a dit ohmondieu mondieu pourquoi m’avez-vous fait ça. J’ai entendu la canne tomber par terre. Maman a couru et elle est partie dans là-haut. J’ai dormi la journée.
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Les monstres sont toujours là, ils envahissent l'actualité. La littérature ne s'y trompe pas. Il n'est toutefois pas sûr que la fiction soit aussi sombre que la réalité...
Après The Burning avec l'Ensemble Klang et Slow Roads en septembre 2023, le musicien serbe (installé aux Pays-Bas) Ivan Vukosavljević publie avec a mind in the heart un disque pour piano solo en huit mouvements, réalisé en étroite collaboration avec la pianiste portugaise Joana Gama. L'œuvre explore les attributs mélodiques du chant orthodoxe serbe en recourant à un instrument qui lui est a priori étranger. Mélodie et bourdon sont pris en charge par un instrument harmonique.
Si Ivan Vukosavljević retrouve le piano, qu'il a longtemps laissé de côté, cela ne m'étonne nullement. Le piano est tout à fait apte à véhiculer des émotions intenses et surtout la spiritualité si chère au musicien, qui a trouvé une partie de son inspiration dans les sermons de Maître Eckhart (vers 1260 - 1328). La naissance de sa fille a été l'autre source vive de ce cycle.
Le compositeur (en haut) et la pianiste (en bas)
« Approchons-nous avec foi et amour, afin de participer à la vie éternelle. » Ces paroles de l'hymne Ninia Sili, composé au XVe siècle par Kyr Stefan le Serbe, pourraient être mises en exergue au disque d'Ivan Vukosavljević. Cet hymne est le plus ancien conservé de la tradition orthodoxe serbe qu'il admire tant qu'il considère sa musique au mieux comme une réinterprétation de celle-ci. Pas question pour lui de la dénaturer dans une musique prétendûment nouvelle : il tente simplement d'en conserver et transmettre la dimension sacrée. Dans toute sa démarche, il y a donc une humilité fondamentale. Mettre un esprit dans le cœur... Ninia Sili forme le troisième mouvement du cycle.
Les Litanies de l'Âme
Une mélodie réduite à quelques notes, répétée, entrecoupée de silences, c'est le début du premier mouvement éponyme. À partir de cette trame austère, le piano se lance dans une série d'explorations aux notes bien détachées, comme des escalades tenaces, tranquilles, formant un seul mouvement irrésistible vers le Ciel jamais atteint. Et si parfois, le piano se met à dissoner, c'est le signe de notre condition bancale. L'homme qui cherche se met à boiter, mais il persévère. Le piano s'entoure d'une aura résonante qui rappelle le chant de bourdon byzantin. Ce début extraordinaire m'a d'emblée convaincu de soutenir ce disque si éloigné des prétentions modernistes à l'avant-garde, à la nouveauté absolue... Désolé d'avance si les extraits musicaux sont précédés d'un flot publicitaire consternant...
"a citadel", c'est une fontaine de chant, qui ne cesse de rejaillir, d'envoyer ses gerbes avec une grâce majestueuse, entêtée. C'est une allégresse qui monte, celle de l'âme croyante, sans se soucier de rien d'autre, et qui vient mourir dans un bel abandon. "ninia sili" reste un hymne limpide, tout en exubérance liquide, frémissante. Sur un fond bourdonnant de notes enchaînées, la mélodie se dresse à la fois fière, délicatement et sobrement ornée, et en même temps presque hésitante dans son humilité. Sans doute le quatrième titre, "an announcement", est-il intimement mêlé à la vie familiale du compositeur, à l'annonce de la naissance de sa fille, qui renvoie aussi à l'Annonciation. L'annonce ne cesse d'être reprise, enrichie, d'abord dans une sorte de stupeur, puis avec une gaieté un peu folle, une joie extasiée se traduisant par des rêveries, puis une méditation lucide, qui trouve des accents debussystes pour exprimer le Mystère de la naissance.
Quelle grâce dans l'apparition de "a virgin" (mouvement 5) ! La mélodie arpégée monte et descend encore et encore, accompagnée de marques d'admiration, puis d'une frénésie joyeuse en amples tourbillons. L'atmosphère se calme progressivement, s'intériorise. "a wife" esquisse un portrait de l'(âme)-épouse, qui se tient devant Dieu dans une liberté d'allure pleine de noblesse et de retenue. Elle irradie doucement, tourne sur elle-même et se met à chanter des louanges, envahie par un tremblement de bonheur, éperdue d'amour.
Chaque mouvement endosse naturellement, à des degrés variables, une forme litanique propre à nombre de liturgies. La répétition signifie, non l'immobilité ou la pauvreté d'inspiration, mais la permanence, la stabilité, la Tradition en tant que source vive, inépuisable. Répéter, c'est aimer, c'est se laisser envahir par Dieu en se débarrassant de l'ego prétentieux. "For Nata", le septième mouvement, est exemplairement dans cette extase litanique, stupéfiée ou tournoyante et folle, dans un émerveillement éperdu, qui n'en revient pas de son ravissement.
Les admirateurs d'Arvo Pärt retrouveront sa marque dans le beau début du dernier mouvement, "a child". La mélodie filiforme, dépouillée, dans des aigus qui semblent brouillés, avance précautionneusement pour ne pas réveiller l'enfant. On dirait des pas d'oiseaux dans la neige, prémonition des pas à venir de l'enfant qui ne sait pas encore bien marcher et qui observe le monde alentour à chaque pas. Suit un silence, il a pris de l'assurance, de la gravité. Il regarde droit devant lui, sans hâte, et il écoute...
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Un disque simplement sublime, parfaitement interprété par Joana Gama. Dans le sillage de Georges Ivanovitch Gurdjieff, Alain Kremski et quelques autres chercheurs d'Absolu...
Couverture magnifique, livret intéressant et précis, prise de son impeccable : du très beau travail !
Paru en janvier 2026 chez TRPTK (Pays-Bas) / 8 plages / 57 minutes
Entre Berlin et la Californie, la musicienne, compositrice et chercheuse japonaise Michiko Ogawa travaille avec plusieurs groupes musicaux, est l'un des membres principaux du Harmonic Space Orchestra de Berlin. Pleinement impliquée dans la création contemporaine, l'improvisation et les arts sonores, elle aime explorer les timbres superposés et les espaces acoustiques changeants, attentive aussi bien aux détails qu'aux amples résonances. Pancake Moon est son second disque solo. Elle y joue du piano, de l'orgue, du synthétiseur et du shō (orgue à bouche de la musique japonaise traditionnelle, en particulier le style Gagaku). Les instruments sont associés à des sons de terrain enregistrés en 2024 à Berlin et en 2022 dans le Parc National de Joshua Tree en Californie. le disque se compose de deux longs titres, entre dix-huit et vingt minutes.
[L'impression des oreilles]
"ashimoto no uchuu" (L'univers sous vos pieds), le premier titre, s'ouvre sur une introduction au shō et au synthétiseur : tradition et modernité ! Sons tenus, oscillants, rejoints par quelques notes de piano. Michiko Ogawa déroule tune tapisserie sonore dense, parcourue de lentes vagues. Un mur du son qui accueille des broderies de clavier, un orgue Farsifa usé, comme un écrin précieux pour une méditation chaleureuse, que le piano, plus loin, hante de ses notes répétées. Entre musique ambiante et minimalisme, sa musique aime bourdonner au ras des graves, laisse surgir des sons venus d'un lointain passé, auréolés d'une lumière trouble admirablement rendue par le son scintillant du shō. Les différentes nappes sonores glissent l'une sur l'autre, laissant l'impression de mirages délicats surgis des rêves.
"shizukana hikari" (titre 2, Lumière silencieuse) propose des textures plus épaisses en libre expansion. Shō et piano nagent dans un bain de synthétiseur, d'orgue. Une infusion d'astres en mouvement ! Cette lumière silencieuse sourd de partout, donne à la pièce une atmosphère irréelle, magique, c'est la lumière de contes très anciens tapissés de neige et de brume. Nous sommes dans un temple sans toit, perdus dans une vaste forêt, et nous écoutons l'univers couler à travers les branches, nous ravir de sa magnificence intarissable.
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Deux dérives d'une splendeur lente, où shō, piano, orgue et synthétiseur tissent un univers doucement illuminé.
Paru le 10 novembre 2025 chez Futura Resistenza (Bruxelles / Rotterdam, Belgique / Pays-Bas) / 2 plages / 38 minutes environ
RG Rough, musicien franco-britannique installé à Bordeaux, a joué avec Richard Pinhas (HELDON) sur End of the Line. Sur le même label Bal Balam, il a sorti voici peu, après 60 et 70, son troisième album 80 d'une trilogie consacrée à une sorte de rétrospective des années 60 - 70 -80.
80 est donc une mosaïque dans laquelle on se promène en vague pays de (re)connaissance. Dix titres entre deux minutes trente et presque six minutes, soigneusement intriqués, regroupés si l'on veut en deux suites de cinq. La batterie omniprésente rythme ces pièces qui ne cessent de se métamorphoser par glissements, composant des paysages sonores tout à fait originaux, depuis la guitare obsédante et fiévreuse de "80" , le piano post-minimaliste tournoyant de "84", la savoureuse tapisserie polyphonique parodique de "85", jusqu'aux envolées post-rock de "88" et au finale électronique ambiant flamboyant de "89".
De la bien bonne musique qui me tournait autour. Et quel repos : aucune théorie fumeuse ou engagement vertueux pour "justifier" l'album.
Paru en avril 2025 chez Bal Balam Records (Bordeaux, France) / 10 plages / 36 minutes
Le duo ZÖJ, présenté à l'occasion de leur précédent disque Fil O Fenjoon sorti en août 2023 chez Bleeemo Music, s'élargit pour ce disque avec la participation du guitariste australien Brett Langsford, qui favorise une touche méditative très prononcée. C'est un élargissement vers l'intérieur...et vers la poésie persane. Il m'a paru important de donner au fur et à mesure les textes chantés, traduits en français, dans un monde dont la poésie est trop souvent absente.
De gauche à droite : Gelareh Pour (voix, kâmanche, gheychak) / Brian O'Dwyer (batterie) / Brett Langsford (guitare)
Comme c'est bon, un disque simple, sans discours, sans théorie. Un disque qui laisse chanter la voix et les instruments, et même un oiseau et quelques sons de la nature captés pendant l'enregistrement. Dès « Caspian » (titre 1), la voix de Gelareh Pour envoûte par sa douceur mélodieuse, son lyrisme splendide, soutenue par son kâmanche caressant et la guitare bourdonnante de Langsford. Les grands espaces surgissent, esquissés par la batterie subtile et impondérable de O'Dwyer. Sur ce fond vaporeux, parcouru de quelques frissons plus rythmés, la voix peut se lancer, se perdre dans une plainte immémoriale d'une bouleversante beauté, chargée de nostalgie pour sa terre natale. Le titre réfère à la mer Caspienne, devant laquelle Gelareh s'imagine debout de l'autre côté de son village natal en Iran. La couverture représente son frère nourrissant des chiens errants, ce qu'il fait depuis des années. Les paroles chantées sont celles du poète Siavash Kasraei(1927 - 1996), que la chanteuse admire profondément. (texte ci-dessous en français)
Ô mer,
Où est ta vague pour que, dans les ondulations de sa crête,
je puisse chercher le parfum de ma patrie ?
Où est ta vague pour que, d'un cœur sincère,
Je puisse envoyer un message aux habitants
De la rive de l'autre côté ?
Tes yeux sont embrumés,
Ton visage est embrumé,
Les profondeurs de tes pensées sont embrumées.
Ici s'attarde un étranger, un esprit dispersé,
Lié à toi, espérant que personne ne viendra.
Ô mer, ne te détourne pas,
Parle-moi,
Tu es ma mère ; embrasse-moi avec amour.
Le soleil est enfoui dans tes profondeurs.
Ô mer,
Tu es ma mère ; embrasse-moi avec amour.
« Forever Tehrani » est un hommage à Téhéran, plus spécifiquement à la rue qu'elle parcourait en allant au collège, dans laquelle se trouvait une maison traditionnelle aux murs de terre et de foin qu'elle caressait souvent de la main, fascinée par leur texture. La composition associe deux mondes, celui de la musique traditionnelle, et celui de la guitare, instrument d'un ailleurs qu'elle aime également, et baigne dans une langueur très douce, auréolée de souvenirs. On a l'impression que Gedaleh, après les mots du poème (ci-dessous) y redevient petite fille, s'abandonnant à un chant sans parole venu des tréfonds de son âme d'exilée.
Demain, je marcherai jusqu'à une ruelle,
Celle où je me trouvais à quatorze ans.
Je suivrai l'odeur du mortier de briques crues
Jusqu'à une maison située au bord du désert.
Poème de Ahmad Reza Ahmadi (1940 - 2023)
La pièce suivante, « Tasian » (titre 3, mot de la province de Gilan, au nord de l'Iran, dont le père de Gelareh est originaire), prend à nouveau du champ en s'appuyant sur quelques accords de guitare, qui reviennent en boucle hypnotique et mystérieuse, la vièle langoureuse annonçant la voix de Gelareh, la batterie se contentant de discrètes frappes cristallines. Une atmosphère magique baigne cette composition en apesanteur, ponctuée de cloches : ce sont les troupeaux des rêves, des désirs brûlants qui vibrent dans la voix somptueuse, aux inflexions d'une suavité frémissante. C'est un chant libre, tel qu'on ne l'entend plus guère en Occident, le chant de l'infinie nostalgie se déployant sur des paysages perdus.
La maison était étouffée par un coucher de soleil lugubre.
Comme aujourd'hui, mon cœur s'étouffe.
Mon père a dit : « La lampe »,
Et la nuit s'est remplie de nuit.
Je me suis dit :
« Un jour de plus s'est écoulé.»
Ma mère a soupiré :
« Ils reviendront bientôt.»
Un nuage glisse doucement sur mes yeux,
Et puis je me suis endormi.
Qui aurait pu croire qu'il y avait tant de douleur
Tapi dans le cœur de ce petit enfant ?
Oui, ce jour-là, lorsque quelqu'un est parti,
J'ai cru qu'il reviendrait.
Je ne savais pas ce que signifiait « jamais ».
Pourquoi n'es-tu jamais revenu ?
Oh,
Maudit mot de malheur,
Mon cœur ne s'est toujours pas attaché à toi.
Après toutes ces années,
J'attends toujours,
Que mes proches reviennent, oh...
Poème de Hushang Ebtehaj (1928 - 2022)
"Hours of Ripened Grapes", le quatrième et plus long titre avec plus de dix minutes, bruisse d'éléments naturels. C'est une pièce paisible, la guitare chantant une petite mélodie en boucle, la batterie à peine frottée. On entend le vent, puis la voix en une longue note filée, dédoublée, reprise. La guitare devient comme une kora africaine pour accueillir les mots du poète Shams Langeroodi (né en 1950 ou 1951), qu'elle accompagnera d'un balancement hypnotique jusqu'à la fin de cette immense rêverie aérienne.
Je me hâte vers toi,
Avec la mer, les voiles et les chalets ondulant dans un ciel couleur citron.
Je me hâte vers toi,
Avec les heures des raisins mûrs et les diamants à tes côtés,
Là où l'âme sème des graines de joie et te regarde,
Afin que tu puisses pleuvoir sur ce champ errant.
"On our little balcony" permet d'entendre la voix du père de Gelareh disant (en persan bien sûr) un poème très émouvant de Fereydoon Moshiri, dont je donne une traduction française ci-dessous.
À l’exception du rire de ma chère fille, Bahār,
Je n’ai vu ni jardin ni source depuis des années.
Des arbustes secs bordant les toits,
Je n’ai vu que le rire amer du chagrin.
Sur la sombre tablette de ce ciel vieilli,
Je n’ai vu que des nuages sombres.
Dans cette maison, noyée dans la poussière et la fumée, hélas,
J’ai oublié les couleurs des tulipes et des prairies.
Et de tous les poèmes écrits sur le printemps par les poètes,
Je ne me suis souvenu que d’eux et je les ai pleurés avec nostalgie.
Dans notre ville lugubre,
Ici, où les esprits bornés et les hauts murs
Jettent des ombres sur nous et notre destin,
Depuis des années, j’aspire à entendre une mélodie de joie,
Rêvant de voir une branche verte,
Une source, un arbre,
Un jardin fleuri, un ciel clair.
À travers la fumée, la poussière, les briques et le fer, j'ai couru.
Non seulement moi, mais aussi ma chère fille,
N'a entendu de moi que des histoires de fleurs et de déserts.
Elle n'a jamais vu le vol joyeux des hirondelles.
Bien que telle une hirondelle, elle se soit envolée,
De cette pièce au balcon, elle a bondi.
Moi, avec mon imagination,
Avec des rêves colorés,
Avec le rire de ma précieuse fille, Bahār,
Et avec les poèmes sur le printemps que les poètes ont écrits,
Je me réjouis dans le jardin stérile de mon esprit,
Satisfait et exalté.
Le disque se termine par une pièce instrumentale, "Marbles for Kaylie, hommage à la percussionniste australienne Kaylie Melville. Pièce douce et rêveuse, aux percussions frémissantes telles des nuages, elle s'étire sur des espaces ouverts, le kâmanche ou le gheychak dessinant la forme d'une danse lancinante, celle d'une nostalgie qui ne veut pas appuyer ni pleurer et préfère entraîner très loin.
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Un disque d'un lyrisme intemporel, beau, lumineux, vibrant. Gelareh Pour prête sa voix magnifique à quelques grands poètes iraniens du vingtième et du vingt-et-unième siècle.
Paru le 20 juin 2025 chez Bleeemo Music (Melbourne, Australie) et Parenthèses Records (Bruxelles, Belgique) / 6 plages / 42 minutes environ
Né en 1959 à Rotterdam, Hanyo van Osterom est un multi-instrumentiste, compositeur et producteur ayant traversé bien des domaines musicaux dans sa longue carrière, du punk au trip-hop et aux musiques ambiantes. Il a été batteur et chanteur du groupe de rock culte The Jones, a tourné avec des chanteurs de soul, fait partie d'un groupe expérimental de percussion. Il a été professeur de yoga, a produit des albums de musique africaine. Connu comme The Flying Dutchman (le Hollandais Volant), il a produit des albums de trip-hop... Cofondateur du groupe CHI, dont fit partie également Michel Banabila, il tourne dans de très nombreux festivals. Dans les années 2020, CHI cède la place à Son of Chi.
« là où la grâce peut vous envahir »
Ce nouvel opus est composé de deux longues pièces, marquées par les participations de Koos van der Vaart aux enregistrements de terrain, de l'artiste sonore Radboud Mens aux bourdons (drones) et d'Omar Ka, collaborateur de longue date de Hanyo van Osterom qui prend en charge le récit accompagnant la musique. Omar Ka, héritier de la tradition narrative des Peuls de l'Afrique de l'Ouest, modèle son récit en réagissant aux sons et aux collages sonores rassemblés par van Osterom, qui laisse le sens se déployer à sa guise dans un processus de création narrative qu'il assimile à une forme de capture de rêves. Une manière de tenter de se placer « là où la grâce peut vous envahir » comme le dit le poète, artiste et chercheur spirituel Robert Lax (1915 - 2000, dont la voix ouvre et clôt l'album. We Carry Eden est inspiré par tous les chercheurs de vérité, poètes, mystiques, attrapeurs de rêves et tous les messagers déterminés à laisser un message de beauté, d'harmonie et de respect. Hanyo van Osterom est lui-même inspiré depuis longtemps par l'île grecque de Patmos et les textes des Hopis.
[L'impression des oreilles]
La Résistance par l'Illumination...
We Carry Eden est comme une déambulation indolente, un peu hallucinée, un flux constitué de matériaux intimement mêlés ; texte parlé, rythmique dub, touches de jazz, musique ambiante, atmosphère africaine, bourdons et sons divers, instruments traditionnels. On pense à des caravanes traversant de grands espaces au rythme lent des chameaux. Des motifs discrètement incantatoires ponctuent en boucle cette transhumance sonore. Je n'ai pas suivi tout le texte (parfois dans des langues inconnues de moi !), je me suis laissé porter. Certains passages ne sont pas sans évoquer les disques de Jon Hassell et son quatrième monde musical : ondulations, oscillations, brassage "organique" des sons. Le monde du disque est le monde du multiple, du mélange. Comme le dit une prière Hopi mentionnée sur la pochette « Nous devons lâcher prise et nous élancer vers le milieu de la rivière. Gardez les yeux ouverts et la tête hors de l'eau. Et je dis : voyez qui est là avec vous, accrochez-vous à lui et célébrez. Le temps du loup solitaire est révolu. Nous sommes ceux que nous attendions. ». L'Éden n'est pas perdu, nous le portons si nous savons lâcher prise et rester conscient dans le courant, en harmonie avec les autres... Beau programme, que la flûte ensorceleuse distille au-dessus des flots. Programme d'accueil constant de la dérive, du renouvellement incessant de la vie, qui donne au flux sa souplesse, son charme. Au bout d'une dizaine de minutes, on est si bien pris, emportés, qu'on rêve avec la musique, sa douceur, son inventivité tranquille, ses mélodies qui surprennent au détour d'une dune. Toute la fin de la première partie est ainsi admirable, et l'on continue volontiers le trajet sur des sentes sonores immémoriales, intemporelles, mixées de main de maître. La musique est chant d'enfants, eaux murmurantes, surgissements miraculeux entre trompette bouchée et collages sonores d'une fluidité magnifique : chant du monde multiple, enraciné par des rythmes et des voix, ode minimaliste si l'on veut, qui tisse et brasse des motifs au long cours. Plus on avance, plus on s'enfonce dans une prairie de rêves, l'irréalité comme l'émanation d'un univers spirituel : tout prend une résonance fabuleuse, prophétique, profondément poétique. Minutes enchanteresses, magiques, baignant dans un halo pastoral illuminé...
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Un disque attachant, profondément spirituel, d'une beauté flottante totalement envoûtante.
Paru le 16 mai 2025 chez Music From Memory (Amsterdam, Pays-Bas) / 2 plages / 42 minutes environ