hybrides et melanges

Publié le 3 Août 2026

FLOCKS - Lagoon

   Second album du duo atypique que j'ai présenté lors de la sortie de leur premier album, au titre éponyme du nom de groupe, Lagoon comprend trois pièces, les deux premières d'une dizaine de minutes, la troisième de vingt. Si l'influence de Jon Hassell et de sa "Fourth World Music" est évidente, on ne saurait restreindre le disque à celle-ci. Les deux musiciens créent un univers sonore foisonnant entre rituels tribaux et musique expérimentale, grâce aux instruments à vent et à cordes qu'ils fabriquent eux-mêmes, à l'utilisation d'une percussion persane et d'une électronique subtile où les bourdons (drones) sont omniprésents. La liste des instruments employés est impressionnante : saxophone ténor, bourdons d'ondes sinusoïdales et effets, instruments à vents inventés : shakuhachi aux techniques étendues, pan-ney, ney à eau circulaire, corne de grenouille (!!), autres nys,  clarinettes et cors en PVC, pour Werner Durand // daf, kanjira, riq, ghatam, cloches tibétaines, coquilles vénitiennes,  cordes inventées, cithare tubulaire en bambou, électronique, pour Uli Hohmann...

Uli Hohmann & Werner Durand / Photogrphie © Moritz Dittmer

Uli Hohmann & Werner Durand / Photogrphie © Moritz Dittmer

Transhumances débridées...

   "Whirls" (Tourbillons), c'est le plus "Hassel"des trois titres, avec une sorte de trompette-saxo bouchée envoûtante, une percussion bondissante, et un grouillement que la couverture rend assez bien ! C'est un maelstrom d'appels, de grondements, de frottements, comme le nuage sonore dégagé par un énorme troupeau* de bêtes diverses. Des bouts de mélodie dessinant des motifs répétitifs émergent de ce magma dont l'effet est rien moins qu'hypnotique !

   "Tidal" est encore plus immergé dans une trame de bourdons enchevêtrés. Les instruments à vent se relaient pour donner un souffle incroyable à ce miroitement de textures déchirées. Une percussion genre tabla contribue à la dimension hallucinée par son rythme trépidant. FLOCKS crée un courant puissant, celui d'une marée (en effet !) qui charrie et emporte tout sur son passage, les vents prenant par moments l'allure de voix enfouies. C'est profond, chaleureux comme une techno surgie d'une jungle luxuriante.

* Je réalise après coup que FLOCKS, ce sont des troupeaux...

   Avec le titre éponyme, le plus long, les motifs intriqués tressent une trame épaisse, proprement hallucinogène, agitée par une polyrythmie changeante. Les vents chuintent, crachotent, ondulent comme des possédés sur le mille-feuille percussif de Uli Hohman, incroyable chamane inspiré des rythmes extra-occidentaux (Asie-Inde, Afrique-Guinée). Des clochent tibétaines se lovent même dans la partie finale de ce flux formidable, irrésistible marche vers le délire le plus total, qui se met à tintinnabuler extatiquement ! Difficile, alors, de ne pas penser aux compositions les plus hypnotiques de groupes allemands comme CAN ou Amon Düül ! Extraordinaire !

Paru fin mai 2026 chez Karlrecords (Berlin, Allemagne) / 3 plages / 41 minutes environ

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Publié le 21 Juillet 2026

Futuro Ancestrale (Giuseppe Doronzo, Yannis Kyriakides, Andy Moor, Franck Rosaly) - Elsewhen

   Futuro Ancestrale, c'est la rencontre entre le saxophoniste et multi-instrumentiste italien Giuseppe Doronzo, installé à Amsterdam, et les cofondateurs du label Unsounds Andy Moor (guitare électrique) et Yannis Kyriakides (électronique en direct, échantillonnage), avec le renfort du batteur portoricain - américain Frank Rosaly. Elsewhen est le deuxième disque du groupe, dont le nom même annonce la volonté de célébrer les musiques anciennes en les confrontant aux nouvelles musiques, y compris électroniques. Autrement dit, on s'attend à un disque sous haute tension, entre musiques du monde, free jazz et musique contemporaine, le tout avec une bonne dose d'improvisation ! Des instruments traditionnels chinois, tchadiens, albanais, côtoient l'électronique.

 

   

   Sur le premier titre, "Eye of the Hurricane" (L'Œil du cyclone), Giuseppe Doronzo joue du hulusi, sorte de flûte chinoise composée de trois tubes percés de trous sortant d'une calebasse, dont le son rappelle celui de la clarinette. Sa douceur contraste avec la guitare électrique d'Andy, aux sons métalliques, écorchés. La mélodie sinueuse est emportée dans un rythme blues-rock bien lourd, de plus en plus chargé de décharges rageuses, enflammées. De quoi réveiller l'été engourdi de chaleur !

   La cyla dyjare, double flûte albanaise, se pose sur un socle de  gestes percussifs erratiques dans "Ghostline" (Ligne fantôme). Musique bucolique revisitée, bousculée, d'un berger hanté par des esprits manifestement frappeurs, jappeurs ! Des textures électroniques feutrées, râpeuses, rêveuses, s'immiscent entre les hoquets, soubresauts de la batterie, de la flûte, de cette pièce fantasque, apaisée sur la fin. 

   Le troisième titre, "Scindone", prend son nom d'une ancestrale prière païenne des Pouilles, murmurée par les paysans au soleil avant d'entrer dans les champs. Jolie pièce à l'introduction chorale chantée en italien (ou/et dialecte ?) sur un frottis percussif, elle se développe ensuite librement en nuages de saxophone, étincelles de guitare, presque irréelle. Une atmosphère magique, méditative, se dégage de ses volutes harmonieuses tapissées de textures étranges concoctées par Yannis Kyriakides.

  "Elsewhen" sonne comme une cérémonie secrète : pièce plus nettement contemporaine, elle se tisse sur une ligne resserrée, lacérée de guitare, de saxophone très free, de batterie attentive et frémissante, sur un fond bourdonnant de basses.  Le saxophone sur "Blind Needle" se débat entouré de sons troubles, comme s'il était, justement, pris dans une aiguille à chas borgne (beautés de la traduction, quand même !). Toutes les textures sont déchirées, le saxophone craque les tissus vers la sortie... "Saturno" (titre 6) est un bouillonnement autour de la guitare déchaînée et du saxophone halluciné, la batterie ponctuant ce pandémonium de fourberies sonores que "Underrun" prolonge de plaintes de saxophone et d'une mixture de guitare enflammée en longue pulsation, avant une pause méditative hantée par les sons d'ailleurs de Yannis Kyriakides.

   Sur "Faló"(cheval, en hongrois ???), Giuseppe Doronzo enfourche le kakaki, une trompe de trois ou quatre mètres de long utilisée en Afrique lors de cérémonies officielles et de rituels, ici le rite nocturne de passage de l'hiver au printemps. L'impressionnante sonnerie est entourée de sons comme d'insectes, devient danse, avec retour du saxophone affolé, sur un mur électronique qui dépayse la cavalcade trépidante, trépignante, achevée par la guitare implacable.

   Le dernier titre est pour moi le plus beau, plus épuré, plus dans la lignée des compositions de Yannis, même si le morceau est crédité à Giuseppe, ce qui montre bien l'étroite parenté musicale entre ces hommes. "Driftlight", oui, une lumière dérivante, éclairs de guitare, quelques notes de piano, coups de gong, dans une atmosphère d'orage latent, quand tout prend du relief, le saxophone se faufilant dans cette avancée magnétique, suspendue, cymbales frottées sous le saxo parti dans les aigus, la guitare au plus proche de froissements métalliques, bruit de sonnailles sur la fin du titre, extatique, recueillie...

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   Un disque turbulent, entre magie et extase, où les musiques traditionnelles sont emportées dans le tourbillon d'un mélange détonnant de free jazz et de musiques contemporaines inventives.

Paru en juin 2026 chez Unsounds Records / Tora Records (Amsterdam, Pays-Bas) / 9 plages / 46 minutes environ

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Publié le 1 Juillet 2026

Accident fantôme - Objets enchâssés dans un anneau planétaire
   Là, je mollis, tropJubilons !!

   Avant même d'écouter la musique, dégustons ce qui l'accompagne : le nom du groupe, l'incroyable titre d'album, et tout cela en français, quel régal (devenu trop rare...) ! Et puis la calligraphie du dos du disque, l'illustration de couverture, cette improbable marmite-temple au milieu des bois, sans oublier le nom de la maison de disques, que mon traducteur croit être "Trois piliers" en italien, mais qui ressemble à du latin macaronique ! *** D'avance, on devine une musique placée sous le règne de la fantaisie, d'un merveilleux qui nous fera du bien dans ce monde horriblement sérieux.

   Accident fantôme est la réunion des groupes Accident du travail et du duo messin Fantôme Josepha, avec Julie Normal aux ondes Martenot, Josepha Mougenot à la harpe, Arnaud Marcaille à la guitare à douze cordes, et Olivier Derneaux aux claviers synthétiseurs, à l'orgue, aux effets et à la flûte. Là aussi, des instruments peu communs ou délaissés, comme la harpe et les étonnantes ondes (électroniques) Martenot inventées en 1928 et développées depuis. Sans parler de l'orgue à tuyaux, en plein renouveau comme on peut le voir dans ces colonnes.

  L'enregistrement a eu lieu dans l'église Saint-Amant de Rarécourt (Meuse), qui abrite un orgue du XVIIIe siècle restauré, dont une partie des 786 tuyaux est encore d'origine.

*** De source parfaitement renseignée, j'apprends que moli del tro, en valencien (proche du catalan) signifie  « moulin du tonnerre » : adorable !

   Béatitudes !

   Le premier titre de presque onze minutes, "Cosmos", c'est un bain de fraîcheur dans les entrelacs fluides de la harpe, les oscillations chantantes des ondes Martenot et le bourdonnement de l'orgue. On se prélasse au long des longues traînées sonores, à la douceur tentatrice, que la guitare vient picorer tandis que les ondes Martenot nous entraînent dans une planète sortie de la fantaisie d'un groupe comme Gong, dont la Flying Teapot n'est pas sans analogie avec l'objet photographié en couverture. "Rhubarbe bleue" sonne comme de la musique folk en état de grâce, gentiment dansante, étourdissante avec ses boucles de harpe parsemées d'accidents mélodieux des autres instruments : je pensais aux Ondes silencieuses de Colleen, ce si bel album qui traverse bien les années.

   Grâce au troisième titre, "Poe Toaster", j'ai d'abord découvert l'histoire de cet admirateur inconnu d'Edgar Poe apportant chaque année trois roses rouges et laissant la bouteille de cognac entamée près d'elles sur la tombe de l'écrivain. C'est un dialogue paisible entre la harpe et les ondes, la flûte, comme une manière de suggérer des esprits vagabonds dans un cimetière vaporeux !

   "Euporie", est-ce la déesse de l'abondance de la mythologie grecque, le satellite naturel de Jupiter, ou l'une des armes légendaires d'Elder Ring ? Plus de quinze minutes pour trouver une réponse... L'orgue à tuyaux règne ici en majesté, environné d'elfes ou plutôt de dryades amies des arbres : le bourdon et les abeilles légères voltigeant autour du tronc grondant, qui fait entendre parfois par ventriloquie de curieuses voix. Cet univers est habité, tous les habitants jouent à cache-cache, essaient des sons énigmatiques. Se lève peu à peu un fantôme majestueux auréolé de guitare, à la faveur d'un délicieux chaos sonore unifié par le bourdonnement des notes tenues.

   La guitare arrache en douceur, la harpe pose son motif obsédant, un sifflement chantonné, c'est "Sifflement bref" (titre 5), presque pop, une pop distordue, engloutissante, boueuse (sludge, disent-ils). Pour partir... à Cuzco ? c'est le titre du bonus numérique, chanson folk* piégée par l'orgue dans une église envoûtée !

* Pas moyen d'en retrouver le titre...

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  Une musique illuminée de fantaisie ! Il est retrouvé -- quoi ? Le bonheur, qui sait ?

Paru le 12 juin 2026 chez moli del tro records (Bruxelles, Belgique) / 6 plages / 41 minutes environ (bonus numérique inclus)

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Publié le 28 Mai 2026

Jozef Van Wissem - This Is My Blood

   Jozef Van Wissem ! J'écrivais en 2022, au moment de la sortie de Behold ! I Make All Things New : « Imaginez un luth, l'un des instruments fétiches de la musique baroque. Oui, mais un luth que Jozef van Wissem, néerlandais de Maastricht, d'abord guitariste, découvre à New-York grâce à un autre ancien guitariste, Patrick O'Brien. Un luth qu'il décide de sortir du musée et d'intégrer aux musiques d'aujourd'hui. Un luth dont il joue sur plus de dix albums, dont trois en collaboration avec le cinéaste Jim Jarmusch, qui y chante et joue de la guitare ! Un luth qui lui vaudra la consécration à Cannes en 2013 grâce à la musique qu'il co-écrit avec Jim pour son film Only Lovers Left Alive... Une belle histoire, non ? » Depuis, il a sorti d'autres albums, écrit des musiques pour jeu vidéo, pour des films. Et puis il y a eu en 2019 la commande par la Cinémathèque française d'une bande originale pour le Nosferatu de 1922, en 2025 la tournée mondiale en duo avec Jim Jarmusch... Jozef Van Wissem ne chôme pas !

   Ce nouveau disque, qu'il sort sur son label personnel Incunabulum Records, comprend sept titres. Il y joue des luths de la Renaissance  et de l'âge baroque, qu'il accompagne d'électronique, de battements percussifs, de sa voix (sur un seul titre, en chorale). Il signe la musique, les titres (importants !), les mots... Certaines pièces sont nées d'improvisations pour le film Maquina, tourné dans le désert du Colorado lors d'un voyage psychédélique du cinéaste Joaquim Pujol.

Luths d'Ombres et de Lumière éternelle

"WHAT THE ETERNAL BEGINNING IS", comme les titres suivants, est entièrement en majuscules : la musique de Van Wissem est transcendante, inspirée par les sermons du mysticisme chrétien le plus austère. Le monde est un désert que le luth remplit des échos désolés de la lumière des origines. La musique chaloupe, résonne, reproduisant un état de ferveur extatique marqué par un balancement régulier. C'est un luth qui arrache, un luth abrasif aux dérapages métalliques, pour se jeter à genoux et adorer l'Éternel. La trame répétitive minimaliste, d'une austérité sévère, s'embrase çà et là de rares flammes qui illuminent le cheminement hypnotique.

    L'énoncé du second titre est tout à fait clair : Les Louanges retentiront d'une rive à l'autre jusqu'à ce que le soleil ne se lève ni ne se couche plus. La perspective de la musique de Jozef Van Wissem est avant tout eschatologique. Plusieurs luths donnent à cette composition une chaleur, une rondeur chantante éloignée du titre précédent : les neuf minutes sont une suite de séquences entrecoupées d'un brève suspension résonnante avant la reprise augmentée de la précédente, ce qui donne à l'ensemble une dimension orchestrale lyrique, la pièce prenant l'ampleur d'un hymne de plus en plus vibrant.

   Par contraste, "CONCERNING OUR SAVIOURS SILENCE" est dépouillé, troué de silences dans lesquels s'engouffrent les résonances. Car c'est un Mystère, que ce silence de nos Sauveurs, un Mystère à méditer dans un temple. Les accords du luth rentrent en écho avec des amplifications électroniques suggérant la profondeur spatiale dans laquelle les notes se perdent en une lamentation condensée, intense...

   On croit revenir au premier titre avec "HOW YOU MUST ENTER INTO SUFFERING" (titre 4), ce luth sombre, rocailleux. Mais le motif implacable de l'instrument éveille un arrière-plan électronique de plus en plus inquiétant, gothique, peuplé de voix déformées, érasées. On comprend que Van Wissem ait été contacté pour réaliser la musique de films d'horreur !

  Introduit par une rare percussion, "REMISSION" a toutes les allures d'une danse de la Renaissance, une danse d'extase, celle du rituel du Sang évoqué par le titre de l'album, dédié à la mémoire de Elisabeth Van Wissem-Habets (1940 - 2025), probablement sa mère. Si "Ceci est mon Sang" renvoie au Christ, la formule célèbre peut aussi bien célébrer le lien du sang entre mère et fils, ce dernier demandant la rémission de ses péchés en un beau chant grave presque fondu dans le bourdonnement de la musique. Libérée de ce poids, la musique du sixième titre, le plus court, se tient à la limite de la grâce, auréolée par la lumière d'un luth plus diaphane.

   Mais "WHAT THE ETERNAL END IS", symétrique du premier titre, ramène l'âme vers la contemplation des fins dernières. Abrasements et glissements sur les cordes, cousins éloignés de la musique hawaïenne et souvenirs du passé de guitariste du compositeur, colorent toutefois cette fin d'album d'une atmosphère plus paisible.

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Ci-dessous, une partie du dos du disque, avec un texte tiré de l'Apocalypse, 15, 1-4

Nota * de mon titre en rouge : je n'ai vu le possible jeu de mots qu'après, je vous assure !

Jozef Van Wissem - This Is My Blood

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  Jozef Van Wissem est un authentique Inspiré égaré dans nos temps de mécréance et de consommation matérielle. Sa musique retrouve une âpreté fascinante en abolissant l'opposition factice entre l'Ancien et le Nouveau, à la lumière farouche de l'Éternité.

Paru début mai 2026 chez Incunabulum Records (Rotterdam, Pays-Bas) / 7 plages / 40 minutes environ

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Publié le 21 Mai 2026

ZÖJ - May The Devil's Ear Be Deaf

  À nouveau ZÖJ...Après Fil O Fenjoon (2023) et Give Water to Birds (2025), voici May The Devil's Ear Be Deaf, dont le titre vient d'un poème persan : c'est une phrase pour conjurer l'envie et le mauvais sort lorsque l'on prononce à voix haute quelque chose de beau ou porteur d'espoir. Leur musique se veut un acte de résistance, un. refus de laisser la peur étouffer la création.

Rappel : Zöj est le duo formé depuis 2016 par Gelareh Pour, musicienne iranienne primée pour ses interprétations au kâmanche (vièle à pique traditionnelle, instrument à cordes frottées), qu'elle a étudié depuis l'âge de sept ans, et le musicien australien Brian O'Dwyer, à la batterie. Et Gelareh chante, chante...

Enregistré en direct, sans superposition, l'album explore les thèmes du déclin, du désir, du rêve et du silence. Les poèmes, dont je n'ai malheureusement pas les textes, disent notamment la crainte que la beauté elle-même n'invite à la destruction...

Quatre hymnes brûlants à la VIE...

   "Termites", le premier titre, est comme une longue incantation où le chant envoûtant, démultiplié, de Gelareh Pour plane sur les percussions minimales de Brian O'Dwyer. Sans comprendre les paroles, on se laisse emporter par ce Verbe de déploration somptueuse et de désir ardent, cette voix de rêve qui peut s'envoler vers des ailleurs sublimes en quelques instants...

   Après un tel début, "Desert Motreb" surprend par son aridité crissante, le kâmanche dansant dans les aigus une transe répétitive que les percussions tirent peu à peu vers une mélodie qu'elles cernent d'un grondement tellurique. Sur ce double fond bourdonnant et crissant, le kâmanche s'élance, étincelant, il illumine de ses éclairs fulgurants l'orage percussif épaissi pour une hallucinante montée  dans une tourmente fabuleuse, comme une tempête de sable d'une violence inouïe !

    "Woe to the Ear" (Malheur à l'oreille) serait une ensorcelante imprécation instrumentale, commencée dans des marmonnements, continuée par des minaudages glissants. Puis la voix surgit, chaude et véhémente, insinuante, nimbée d'une infinie nostalgie, tandis que la batterie et le kâmanche créent un arrière-plan bouillonnant, frémissant. La pièce, de plus en plus envahie par des boucles irréelles, semble alors la fumée d'un rêve qui n'en finit plus...

   Le dernier titre, "She Sleeps with Genies" prolonge cette impression de rêve par les inflexions caressantes du kâmanche, le tambourinement percussif. Mais c'est en fait, comme semble le suggérer le titre, l'invasion d'une magie ancestrale venue des Mille et Une Nuits. C'est un chant éperdu, d'une nostalgie poignante, un appel à la Beauté intemporelle. Les cymbales déchaînées, la grosse caisse à son paroxysme, accompagnent la disparition du kâmanche dans un tournoiement vertigineux, comme dans une cérémonie soufie... 

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   Un troisième disque éblouissant par un duo exceptionnel. Batterie et kâmanche enveloppent l'une des plus belles voix du moment d'une sublime musique incandescente.

ZÖJ (Photographie © Andrew McKenzie)

ZÖJ (Photographie © Andrew McKenzie)

Paru début mai 2026 chez Parenthèses Records (Bruxelles, Belgique) / 4 plages / 37 minutes environ.

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Publié le 17 Mars 2026

Saba Alizadeh - Rituals of The Last Dawn

   Fils du virtuose du tar et et du setar Hossein Alizadeh, le musicien iranien Saba Alizadeh est devenu l'un des maîtres du kementche, une vièle à pique traditionnelle originaire d!Iran. Installé depuis quelques années aux Pays-Bas, il a contribué en quelques disques, le premier Scattered Memories en 2019 déjà chez Karlrecords, à rapprocher les traditions musicales persanes de l'avant-garde expérimentale. Ses interprétations lors de festivals ou invitations lui ont valu une renommée d'artiste singulier.

   Rituals of The Last Dawn comprend deux pièces longues. Saba Alizadeh est au kementche sur les deux. Sur "First Ritual", on entend la guitare et l'électronique de Pietro Caramelli ; sur "Last Ritual", la guitare à résonateur et l'électronique de Liew Niyomkarn.

Pietro Caramelli (à gauche) / Saba Alizadeh (à droite)

Pietro Caramelli (à gauche) / Saba Alizadeh (à droite)

  "First Ritual", la plus longue des deux pièces (vingt-trois minutes environ) s'ouvre sur le kementche incisif, tranchant, juste accompagné de traces électroniques. Puis le kementche se fait plus langoureux, nostalgique, dans une atmosphère de religiosité recueillie. La guitare de Pietro Caramelli apporte un contrepoint sobre et fin. C'est une première phase contemplative, où la primauté est donnée aux émotions les plus douces. La mélodie sinue, parfois au bord du silence, sur un lit électronique. Peu à peu, vers huit minutes, la pièce se fait plus intense, les phrasés plus resserrés, tandis que des bourdons puissants apportent un soubassement profond. Le kementche devient d'un lyrisme par moments plus tumultueux, avec des échappées sublimes. Un véritable dialogue s'établit entre l'instrument à archet et les bourdons vibrants et prolongés en tremblements. C'est le point culminant de cette pièce vraiment magnifique, le kementche perdu dans des coups d'archet étincelants redoublés par des textures résonnantes sur ce fond tellurique...

   Sur "Last Ritual", la guitare à résonateur et le kementche rivalisent en traînées sonores dans une introduction calme et introspective, ponctuée de petites frappes percussives puis d'un bourdon tremblant. Une deuxième phase commence avec l'irruption de percussions sèches, claquantes, le kementche lui aussi se faisant percussif face à la guitare aux sonorités mouvantes qui entraîne la pièce dans des lointains frémissants, aux amples ondulations. L'électronique zigzague dans les arrière-plans, le kementche tisse des glissendos : l'ambiance  devient hypnotique, et c'est alors comme si une douce folie s'était insinuée dans la pièce, avec des dérapages de guitare, le kementche de plus en plus rêveur, à décrocher la lune par des abois rauques à la fin...

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   Deux rituels pour une célébration de cet étonnant instrument qu'est le kementche, parfaitement à sa place dans une musique ambiante expérimentale entre méditation et flamboyantes nvolées expressives.

Paraît le 20 mars 2026 chez Karlrecords (Berlin, Allemagne) / 2 plages / 40 minutes environ

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Publié le 13 Mars 2026

Tristan Allen - Osni the Flare

[À propos du compositeur et du disque] 

 Après Tin Iso and the Dawn (Tin Iso et l'Aube) sorti en 2023, le musicien et marionnettiste new-yorkais Tristan Allen poursuit l'élaboration de sa trilogie mythique avec Osni the Flare (Osni la Flamme), son second volet. Tandis que le premier était librement inspiré du Tristan und Isolde de Richard Wagner, s'interrogeait sur l'origine du monde, l'apparition des luminaires et des éléments, Osni la Flamme retrace un mythe de la création en quatre actes dont voici les grandes lignes :

Osni s'éveille dans un jardin et cueille des pommes sur un arbre. Appelé par un plongeon huard [oiseau entre canard et oie] Osni part protéger l'arbre du froid hivernal. Lorsque le plongeon huard est dévoré par un dragon, Osni s'aventure dans son ventre et y découvre des braises. En offrant ces braises à l'arbre, celui-ci s'enflamme, origine du feu lui-même. Iso, dieu de la mer, intervient par un déluge qui submerge le jardin d'Osni. À sa mort, l'âme d'Osni entre dans le royaume des ombres pour rejoindre Tin et Iso, devenant la divinité du feu, Osni la Flamme.

  La page personnelle de Tristan Allen, très belle, annonce son projet global : construire un monde à l'aide de musique et de marionnettes. Après des études de piano, sa découverte par Amanda Palmer à l'âge de seize ans permet de fiancer son premier album. Cofondateur du collectif de musique électronique Nue, il a tourné en Chine avec le groupe de métal Dent, il a sorti deux disques de piano avant de quitter Boston pour Brooklyn et de suivre une formation de marionnettistes qui lui a permis d'avoir un poste d'artiste au prestigieux théâtre Puppetworks. À partir de pianos et flûtes jouets, de flûtes balinaises Suling, d'ocarinas en forme d'oiseaux, d'harmoniums, d'orgues à pompe, de basses électriques et verticales, d'une collection de boîtes à musique échantillonnées et réarrangées pour doubler le mélodie lancinantes de Virginia Garcia Ruiz, Tristan Allen construit méticuleusement son univers sonore, support idéal des évolutions de ses  ballets de marionnettes à La MaMa, le club de théâtre expérimental de New-York.

   Le disque peut évidemment s'écouter sans la dimension visuelle qui l'accompagne comme nativement.

Tristan Allen - Osni the Flare

[L'impression des oreilles]

   Un piano (jouet ?) chaloupe doucement en ouverture, dans une atmosphère étouffée. Des boucles s'insinuent, on entend le mouvement des marteaux sur les touches dans le coquillage sonore en train de se former. C'est une ivresse légère, une joie un brin mélancolique, déchirée de pans d'ombres froissées. Dans le jardin retentit une voix chantonnante (Acte I : Garden, titre 2), la musique prend son essor, donne la mesure d'un univers coloré, merveilleux, aux riches textures.

   "Loon" ("Plongeon" - l'oiseau ! titre 3) évoque un univers sous-marin aux transparences glissantes. Ce qui frappe dans la musique de Tristan Allen, c'est sa capacité à emporter l'auditeur dans un voyage imaginaire entre enfance et exotisme luxuriant, à l'envelopper dans un cocon immersif, comme dans le ventre du dragon qui a dévoré le plongeon. Des flammes dansantes s'élèvent des braises en une étrange cacophonie, puis en une pluie de grésillements ("Pyre", titre 5) et des figures fantomatiques et chuchotantes surgissent ("Umbra", titre 6) dans un ample mouvement lyrique aux tonalités cuivrées qui s'amplifie sur "Acte III : Rite" (titre 7), océanique et diapré, majestueux.

 

   Mais tout chavire, c'est le déluge ("Acte IV : Flood"), un mélange de voix immergées et de houle à la manière d'un orchestre gamelan englouti. Les sonneries puissantes, presque bouddhiques, au début d'"Everglow" (titre 9) marquent l'irruption de la lueur éternelle : c'est un hymne chamarré aux boucles saturées de chants de textures, rythmé par des basses troubles et des percussions étouffées. On retrouve le piano du début dans la courte conclusion : feutré, entouré d'un halo, il caracole délicatement avant de se taire...

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   Cette musique d'une grâce irréelle et authentiquement fantastique est un enchantement. Les vidéos donnent une idée plus complète des talents de ce musicien et marionnettiste inspiré, créateur d'un monde dans la lignée des Mille et Une Nuits et du légendaire universel.

Nota

La photographie du plongeon huard, ci-dessous, regardez-la bien. On retrouve le plongeon dans la première vidéo, vers trois minutes.

Paraît le 27 mars 2026 chez RVNG Intl. (New-York, États-Unis) / 10 plages / 45 minutes environ

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Un plongeon huard

Un plongeon huard

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Publié le 25 Février 2026

Bachar Mar-Khalifé - Marée noire [Réécoute]

De Bachar Mar-Khalifé, j'avais beaucoup aimé Who's Gonna Get The Ball From Behind The Wall Of The Garden Today, paru en 2013. Et très peu le précédent, Oil Slick, paru chez InFiné en 2010.

Sauf que !

On y trouve une perle noire, le quatrième titre, "Marée noire" avec un long texte en français, apparemment du musicien lui-même : [ J'ai corrigé l'orthographe ]

« Tu me dégoûtes, je t'en veux pauvre inconscient... noyer tes désirs dans des chairs incertaines".

J'ai la bouche sèche, mais je ne boirai pas. J'ai la bouche très sèche. J'ai soif. Mais je ne boirai pas avant d'avoir fini cette lettre.
Je la dégoûte. Dégoûte. Dégoût. Enlever le goût. Égout. Sale. Impropre. Ne méritant plus même la vie. Ordure. Moins que tout. Sac à merde.
Qu'il est difficile de lire ça. Et combien il sera difficile de le relire à chaque fois que je le relirai.
Je m'en veux. Je ne sais pas pourquoi exactement, mais je m'en veux terriblement. Je pense aux samouraïs. A leurs coutumes. Au Seppuku. Grandiose.
J'ai cogne le mur très fort avec les deux poings. Je l'ai cogné pendant longtemps, jusqu’à épuisement.
Elle m'en veut. Je m'en veux. Je m'en veux parce qu'elle m'en veut. Parce que je n'ai pas le droit qu'elle m'en veuille. Ça ne se fait pas. J'ai tellement soif.
Elle m'en veut et je comprends même qu'elle s'en veuille de me connaître. Pauvre inconscient. Moi. Je suis pauvre. Pauvre et con. Elle m'en veut parce que je suis un pauvre con. Un minable. Misérable. Et inconscient. Qui n'a pas de conscience. Qui provoque le mal autour et en lui, même malgré lui.
Noyer. Tuer. Enlever la vie. Noyer, tuer lâchement. Peut-être même vendre mes désirs. Désirs. Pêchés et châtiments. L'envie, la luxure, la gourmandise. Le mal pour le mal. Le désir. Les désirs. Mes désirs. Et les miens seulement. Un criminel. Un violeur. Ou un baiseur à la con. Un baiseur à la con qui prend plaisir dans des chairs incertaines. Dans des putains. Dans des chairs mortes et étrangères. De couleur noir et jaune. Des chairs incertaines. Des âmes incertaines.
Voila ce que j'ai lu de toi, mon ange.
Je m'en veux, encore. Je n'ai presque plus soif. J'ai le souffle coupé et la mâchoire serrée. Toutes ces années où il n'a jamais été question de plaisir, ayant le seul désir de trouver le calme, la paix, la sérénité. Ayant pour seul désir de te trouver. Toi. Le désir d'effacer tout le reste. Tout le reste qui aujourd’hui péniblement me dégoûte. Je n'ai pas désiré ce tout, le reste. Je l'ai subi. Vécu. Entièrement. Que me reste-t-il de tout cela. C'est le jour où je t'ai nommé que j'ai respecté mes désirs, et que j'ai accepté la présence. Ce matin, j'ai fait vibrer les peaux de mes instruments. Je les ai faites vibrer après avoir de mes mains caressé la tienne de peau. J'ai compris ce qu'était une main sur une peau. Tu leur avais donné vie à ces peaux. Tu leur avais offert la vie. Et tu m'as nommé à ton tour. Je te devais la vie. Cet après midi, elles me dégoûtent. J'ai l'impression qu' elles m'ont trompé elles aussi. J'ai l'impression que ce matin, j'ai noyé mes désirs dans leurs chairs incertaines. Jusqu’à demain, je ne boirai pas. Jusqu’à demain je cognerai le mur. Jusqu’à demain le sabre s'enfoncera dans ma chair impure. Jusqu’à quand m'en voudras-tu, et jusqu’à quand vais-je te dégoûter, mon ange, mon amour. »

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   En le réécoutant aujourd'hui, je pense irrésistiblement à la nouvelle de Richard MathesonLe Journal d'un monstre (Born of Man and Woman, 1950). C'est le même univers de honte et de dégoût. La diction du texte semble mimer la transformation d'un être humain en monstre répugnant. Les mots sont déformés, avalés vers l'intérieur des chairs impures.

  Voici le début de cette nouvelle extraordinaire : [Éditions Opta, 1972, pour la traduction ]


X – Aujourd’hui maman m’a appelé monstre. Tu es un monstre elle a dit. J’ai vu la colère dans ses yeux. Je me demande qu’est-ce que c’est qu’un monstre.
    Aujourd’hui de l’eau est tombée de là-haut. Elle est tombée partout j’ai vu. Je voyais la terre dans la petite fenêtre. La terre buvait l’eau elle était comme une bouche qui a très soif. Et puis elle a trop bu l’eau et elle a rendu du sale. Je n’ai pas aimé.
   Maman est jolie je sais. Ici dans l’endroit où je dors avec tout autour les murs qui font froid j’ai un papier. Il était pour être mangé par le feu quand il est enfermé dans la chaudière. Il y a dessus FILMS et VEDETTES. Il y a des images avec des figures d’autres mamans. Papa dit qu’elles sont jolies. Une fois il l’a dit.
   Et il a dit maman aussi. Elle si jolie et moi quelqu’un de comme il faut. Et toi regarde-toi il a dit et il avait sa figure laide de quand il va battre. J’ai attrapé son bras et j’ai dit tais-toi papa. Il a tiré son bras et puis il est allé loin où je ne pouvais pas le toucher.
   Aujourd’hui maman m’a détaché un peu de la chaîne et j’ai pu aller voir dans la petite fenêtre. C’est comme ça que j’ai vu la terre boire l’eau de là-haut.
                                                            ***
XX – Aujourd’hui là-haut était jaune. Je sais quand je le regarde mes yeux ont mal. Quand je l’ai regardé il fait rouge dans la cave.
Je pense que c’était l’église. Ils s’en vont de là-haut. Ils se font avaler par la grosse machine et elle roule et elle s’en va. Derrière il y a la maman petite. Elle est bien plus petite que moi. Moi je suis très grand. C’est un secret j’ai fait partir la chaîne du mur. Je peux voir comme je veux dans la petite fenêtre.
   Aujourd’hui quand là-haut n’a plus été jaune j’ai mangé mon plat et j’ai aussi mangé des cafards. J’ai entendu des rires dans là-haut. J’aime savoir pourquoi il y a des rires. J’ai enlevé la chaîne du mur et je l’ai tournée autour de moi. J’ai marché sans faire de bruit jusqu’à l’escalier qui va à là-haut. Il crie quand je vais dessus. Je monte en faisant glisser mes jambes parce que sur l’escalier je ne peux pas marcher. Mes pieds s’accrochent au bois.
   Après l’escalier j’ai ouvert une porte. C’était un endroit blanc comme le blanc qui tombe de là-haut quelquefois. Je suis entré et je suis resté sans faire de bruit. J’entendais les rires plus fort. J’ai marché vers les rires et j’ai ouvert un peu une porte et, puis j’ai regardé. Il y avait les gens. Je ne vois jamais les gens c’est défendu de les voir. Je voulais être avec eux pour rire aussi.
   Et puis maman est venue et elle a poussé la porte sur moi. La porte m’a tapé et j’ai eu mal. Je suis tombé et la chaîne a fait du bruit. J’ai crié. Maman a fait un sifflement en dedans d’elle et elle a mis la main sur sa bouche. Ses yeux sont devenus grands.
   Et puis j’ai entendu papa appeler. Qu’est-ce qui est tombé il a dit. Elle a dit rien un plateau. Viens m’aider à le ramasser elle a dit. Il est venu et il a dit c’est donc si lourd que tu as besoin. Et puis il m’a vu et il est devenu laid. Il y a eu la colère dans ses yeux. Il m’a battu. Mon liquide a coulé d’un bras. Il a fait tout vert par terre. C’était sale.
   Papa a dit retourne à la cave. Je voulais y retourner. Mes yeux avaient mal de la lumière. Dans la cave ils n’ont pas mal.
   Papa m’a attaché sur mon lit. Dans là-haut il y a eu encore des rires longtemps. Je ne faisais pas de bruit et je regardais une araignée toute noire marcher sur moi. Je pensais à ce que papa a dit. Ohmondieu il a dit. Et il n’a que huit ans.

XXX – Aujourd’hui papa a remis la chaîne dans le mur. Il faudra que j’essaie de la refaire partir. Il a dit que j’avais été très méchant de me sauver. Ne recommence jamais il a dit ou je te battrai jusqu’au sang. Après ça j’ai très mal.
   J’ai dormi la journée et puis j’ai posé ma tête sur le mur qui fait froid. J’ai pensé à l’endroit blanc de là-haut. J’ai mal.
                                                              ***
XXXX – J’ai refait partir la chaîne du mur. Maman était dans là-haut. J’ai entendu des petits rires très forts. J’ai regardé dans la fenêtre. J’ai vu beaucoup de gens tout petits comme la maman petite avec aussi des papas petits. Ils sont jolis.
   Ils faisaient des bons bruits et ils couraient partout sur la terre. Leurs jambes allaient très vite. Ils sont pareils que papa et maman. Maman dit que tous les gens normaux sont comme ça.
   Et puis un des papas petits m’a vu. Il a montré la petite fenêtre. Je suis parti et j’ai glissé le long du mur jusqu’en bas. Je me suis mis en rond dans le noir pour qu’ils ne me voient pas. Je les ai entendus parler à côté de la petite fenêtre et j’ai entendu les pieds qui couraient. Dans là-haut il y a eu une porte qui a tapé. J’ai entendu la maman petite qui appelait dans là-haut. Et puis j’ai entendu des gros pas et j’ai été vite sur mon lit. J’ai remis la chaîne dans le mur et je me suis couché par-devant.
   J’ai entendu maman venir. Elle a dit tu as été à la fenêtre. J’ai entendu la colère. C’est défendu d’aller à la fenêtre elle a dit. Tu as encore fait partir ta chaîne.
   Elle a pris, la canne et elle m’a battu. Je n’ai pas pleuré. Je ne sais pas le faire. Mais mon liquide a coulé sur tout le lit. Elle l’a vu et elle a fait un bruit avec sa bouche et elle est allée loin. Elle a dit ohmondieu mondieu pourquoi m’avez-vous fait ça. J’ai entendu la canne tomber par terre. Maman a couru et elle est partie dans là-haut. J’ai dormi la journée.
                                                              ***

   Les monstres sont toujours là, ils envahissent l'actualité. La littérature ne s'y trompe pas. Il n'est toutefois pas sûr que la fiction soit aussi sombre que la réalité...

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