Publié le 16 Décembre 2025
Pas question de terminer l'année sans rendre compte, même trop sommairement, du disque de la soprano Dory Haley I love evil. Cette cantatrice canadienne est une artiste incontournable de la scène contemporaine et expérimentale dans son pays, reconnue sur la scène internationale. Composé de deux disques, I love evil donne sur le premier une nouvelle version de l'un des grands chefs d'œuvre de Morton Feldman (1926 - 1987), "Three Voices", ici interprété dans sa version la plus courante pour un seul chanteur et deux versions pré-enregistrées de lui-même. Dédiée au poète Franck O'Hara (1926 - 1966), on peut présenter la pièce comme une immense invocation envoûtante, une psalmodie étirée, une monodie modulée, répétitive et respiratoire, de soixante-sept minutes. En 1957, le poète avait adressé à Feldman son poème Wind :
Who'd have thought
that snow falls
it always circled whirling
like a thought
in the glass ball
around me and my bear
Then it seemed beautiful
containment
snow whirled
nothing ever fell
nor my little bear
bad thoughts
imprisoned in crystal
beauty has replaced itself with evil
And the snow whirls only
in fatal winds
briefly
then falls
it always loathed containment
beasts
I love evil
////////// traduction "basique..." :
Qui eût cru
que la neige tombe…
Elle tournoyait toujours, tourbillonnante,
comme une pensée,
dans la boule de verre,
autour de moi et de mon ours.
Alors, cela semblait beau
le confinement
La neige tourbillonnait,
rien ne tombait,
ni mon petit ours.
les mauvaises pensées,
emprisonnées dans le cristal,
La beauté a fait place au mal.
Et la neige ne tourbillonne que
dans les vents mortels,
brièvement,
puis tombe.
Elle a toujours détesté l'enfermement,
les bêtes…
J'aime le mal.
Le troublant vers final donne son titre à l'album, dont le deuxième disque est consacré à quatre commandes inspirées par Three Voices à quatre compositeurs canadiens contemporains.
******************
"XYZ" (2023) de Jordan Nobles est une lente dérive aux lignes ondulantes de petits segments phoniques, comme une traînée d'infimes comètes mystérieuses. Une très belle pièce !
"Shadow/Light" (2021, en trois parties) de Katerina Gimon est tout aussi convaincante. Aux couches superposées de la voix de Dory sur ses propres textes poétiques, la compositrice, ajoute un traitement en direct et des sons de terrain, comme les grondements de la première partie, "Storm & Silence", tout à fait magnifique, crépusculaire. Quelques bruits quotidiens (sonneries notamment) accompagnent "Time Soup", routine répétitive jubilante, précédant la "New Light" de la dernière partie, atmosphérique, maritime par ses clapotis et les ondes de son chant de sirènes dangereuses, enchanteresses, à se précipiter sur les rochers...
Que suivent quatre scènes d'après Macbeth, par Rodney Sharman est dans la logique onirique de ce second disque. Les sœurs étranges ("Wyrd Sisters") de la première scène ne sont-elles pas jeteuses de charmes ? Elles savent si bien pleurer, se lamenter ! Des percussions corporelles accompagnent leurs incantations brûlantes. Nous sommes à mi-chemin de l'opéra dans ces pièces frémissantes, pathétiques, miaulantes.
La dernière commande est de prime abord la plus déconcertante. "How weird he must think the world is (2021, Il doit trouver le monde tellement bizarre) de Cassandra Miller se présente comme une sorte d'entretien ponctué de rires, entretien qui se dédouble, se multiplie sur fond de voix lointaines, au point de se fluidifier, puis de se déformer de manière grotesque comme dans un miroir vocal magique. Pièce folle s'il en est, elle prend curieusement une dimension océanique, dans un délire proliférant qui réduit le langage à ses articulations minimales pour en extraire une joie quintessentielle, au-delà des mots, d'où surgit un chœur de sirènes - non pas seulement trois, mais innombrables, émettant de longues vagues vocales, avant que nous ne retrouvions très brièvement le ton de l'entretien, sauf que le délire domine l'arrière-plan tel des chants d'indiennes déchaînées, que rien ne saurait plus faire revenir à une formulation claire, les soupirs de la fin et la fausse prière aux mots mangés impuissants : l'étrangeté a définitivement triomphé ! Magnifique pièce jubilatoire !
----------------------------------------
Un bouquet d'œuvres majeures de la musique vocale d'aujourd'hui, interprétées par une Dory Hayley éblouissante.
🎶 🎶 🎶 🎶 🎶 🎶 🎶 🎶
Paru fin septembre 2025 chez Redshift (Vancouver, Canada) / 2 cds / 10 plages / 2 heures et 6 minutes environ
Pour aller plus loin
- album en écoute et en vente sur Bandcamp :
/image%2F0572177%2F20170208%2Fob_fdd513_duane-pitre-bridges.jpeg)
/image%2F0572177%2F20251125%2Fob_8e9507_dory-hayley-i-love-evil.jpg)
/image%2F0572177%2F20251216%2Fob_e715ca_dory.jpg)
/image%2F0572177%2F20251024%2Fob_d736a3_iki.jpg)
/image%2F0572177%2F20251027%2Fob_989e59_iki.jpg)
/image%2F0572177%2F20250321%2Fob_94c40d_golem-me-canique.jpg)
/image%2F0572177%2F20250324%2Fob_2602ff_golem-mecanique-romain-barbot.jpg)
/image%2F0572177%2F20240926%2Fob_f82b1a_christopher-chaplin-door-1-door-2.jpg)
/image%2F0572177%2F20240926%2Fob_3b6acc_chaplin.jpg)
/image%2F0572177%2F20240812%2Fob_34da0a_delphine-dora-le-grand-passage.jpg)
/image%2F0572177%2F20240321%2Fob_a82271_skymt.jpg)
/image%2F0572177%2F20240321%2Fob_edbc97_roggen-nyhus-uncredited.jpg)
/image%2F0572177%2F20231218%2Fob_390023_andrea-burelli-sonic.jpg)
/image%2F0572177%2F20231112%2Fob_165748_nicolas-thayer-in-finite-part-1.jpg)
/image%2F0572177%2F20231112%2Fob_3398ec_nicoals-thayer-in-finite-part-2.jpg)
/image%2F0572177%2F20231112%2Fob_112db0_nicolas-thayer-in-finite-part-3.jpg)