Jürg Frey - Lieues d'ombres

Publié le 23 Novembre 2022

Jürg Frey - Lieues d'ombres

Le Temps ouvert...

Piano : Reinier van Houdt

   Le groupe Wandelweiser me poursuit. Je l'avais présenté brièvement pour célébrer la sortie de pièces pour piano d'Anastasis Philippakopoulos, autre membre de ce groupe qui considère la pièce 4'33 de John Cage comme fondatrice de nouvelles voies musicales,  groupe auquel appartient le compositeur suisse Jürg Frey, né en 1953, fondateur du Forum musical de Lenzburg. Clarinettiste de formation académique, et non pianiste, il poursuit une carrière d'instrumentiste. Lieues d'ombres, triple cd, réunit sept compositions écrites entre 1984 et 2016. Il s'agit de la deuxième collaboration, sur le même label, entre le compositeur suisse et le pianiste et compositeur néerlandais Reinier van Houdt.

   Ayant donné ces quelques renseignements, je m'interroge. QUI ? Qui écoutera l'intégralité de ces plus de trois heures de musique ? Qui se donnera ce luxe incroyable ? Prendre le temps d'écouter vraiment la musique de Jürg Frey, toutes affaires cessantes, car on ne saurait l'écouter autrement, il me semble, en tranches ou courts extraits. Bien sûr, les mélomanes habitués aux longues symphonies (rarement de plus d'une heure, toutefois...), les amateurs de concerts fleuves,  des grandes pièces minimalistes, ce qui fait encore peu de monde. Peu importe, me direz-vous. Vous avez raison. Je me suis lancé dans ce recueil pianistique, souvent obligé de m'interrompre, il faut le reconnaître. Alors je suis très intimidé par les notes magnifiques d'un autre musicien membre de Wandelweiser, Michael Pisaro-Liu, compositeur américain dont le très beau Barricades mérite vraiment le détour. Il écrit notamment ceci : « J'ai passé des centaines d'heures à écouter la musique de Jürg Frey. Je connais autant certaines de ses pièces que les miennes ou celles de n'importe qui d'autre. » Je suis d'avance écrasé, non ? Chroniqueur scrupuleux je suis, sans doute, mais me voilà loin du compte pour mes écoutes et... moins compétent du point de vue techniques musicales. Tant pis. Je rends compte comme je peux, à mon niveau d'auditeur attentif.

  D'abord on ne sait pas où l'on va. On est perdu. La première pièce, "La Présence, les Silences" dure quarante minutes. Des blocs de quelques notes nettement séparées, parfois répétées, avec du silence autour, entre. Puis on discerne une mélodie, je suis d'accord avec Michael Pisaro-Liu, qui dit que c'est la révélation majeure dans ce recueil. Oui, une mélodie à une autre échelle qu'une chanson de trois ou quatre minutes, une mélodie distendue, élargie, qu'on n'entend qu'avec le recul, en prenant de la distance, comme on doit le faire pour des inscriptions visibles seulement en altitude. C'est cela, prendre de l'altitude, prendre conscience de la courbure du Temps. C'est pourquoi j'ai choisi le titre « Le Temps ouvert...». Le titre est venu en premier, il s'est imposé à moi. Cette musique nous libère de la prison temporelle, descelle* les intervalles qui constituent le temps. J'entends d'ailleurs les répétitions d'une même note, jusqu'à 52, comme une manière d'ouvrir le temps, de nous forcer doucement à entendre derrière l'apparente similitude la différence entre chaque appui sur la touche, à entendre venir ce qu'il y a derrière et qui déjà l'informe. Chaque note s'enveloppe de son halo d'harmoniques propres et sans en avoir l'air nage sur place dans le fleuve immobile sans rive, devenu cosmique. Chaque note a le temps d'affirmer sa Présence, parce que le Temps ne coule plus, se manifeste simplement dans sa radieuse immanence. Il faut dire que l'interprétation de Reinier van Houdt est, comme d'habitude, prodigieuse d'intelligence sensible. On arrive à certains moments de cette longue pièce à une douceur abyssale, dans laquelle on se laisse aller avec volupté. Car ne croyez pas cette musique froide. Elle vit, dans les surfaces, dans les profondeurs, dans les interstices, ne cesse de rayonner d'un bonheur calme dans l'oubli splendide de l'après.

   La mélodie est plus directement audible dans "San Lazaro Bros", pièce sublimement élégiaque, dont le titre porte prosaïquement le nom de la marque du cahier de musique dans lequel elle a été écrite en 1984 (c'est la première composition publiée de Frey). Contrairement à la précédente, elle est constituée d'une suite d'harmonies enchaînées, progressant comme mue par un appel. En plus des légers froissements des mains ou manches sur le clavier, on entend de temps à autre un infime déraillement de la note. Ces discrets signes de présence (humaine, matérielle) ne font qu'accentuer la dimension mystique de cette ascension potentiellement infinie.

   Le titre éponyme est une vaste lande envahie par des ombres silencieuses qui cernent chaque note, la parent d'un brouillard irréel. Ce qui reste d'un paysage en train de disparaître, une noyade au ralenti, ou plutôt la modeste persistance d'une présence, blottie, mais refusant l'anéantissement comme on peut l'entendre dans l'affirmation sonore, la fermeté de frappe des notes en fin de composition, juste avant l'abandon ?

   "Extended Circular Music 9" tourne autour d'une mélodie dans une série d'infimes variations. La notion de « même » s'effrite devant cette obstination, de nature amoureuse, qui reprend et éclaire l'objet aimé pour en scruter la diversité secrète, invisible aux yeux pressés. La mélodie livre ainsi peu à peu des arrière-plans étonnants, elle cède sous les coups d'une note répétée, au point de renaître autre, transfigurée, et de prendre sans qu'on s'y soit le moins du monde attendu une allure sublime, assez éloignée de sa première tournure. On entend alors un chant mystérieux qui monte tranquillement vers les cieux intérieurs. Émouvant et magnifique de pureté fragile.

   Les trois pièces pour piano (dix-huit minutes environ à elles trois) transforment les notes en autant d'amers pour naviguer dans le silence. Des amers peu élevés, espacés, esquissent en pointillés une côte fantôme, aux lumières ouatées ou rarement un peu plus vives. Seule la pièce deux utilise quelques graves, d'ailleurs amortis, pour accentuer le relief. Tout se maintient comme par miracle à fleur de silence.

    "Les Tréfonds inexplorés des signes" (numéros 24 à 35) appartiennent à une série plus vaste, les premiers numéros étant pour saxophone ou clarinette et deux guitares électriques et datés des années 2007 - 2008. Ces petites pièces pour piano solo durent de moins de deux minutes à près de huit, et constituent une série de méditations sur un nombre limité de notes, parfois répétées. Posées sur un lit de silence, elles s'offrent dans leur nudité résonnante, humbles et belles, comme autant d'invitations à écouter leurs « tréfonds inexplorés ». Elles nous appellent, cloches  et sirènes à la fois tant elles ensorcellent l'auditeur attentif par leur charme discret. Mine de rien, ne contiennent-elles pas en elles, loin et pourtant si proche, l'essence du son qui ne se respire qu'avec l'oreille lavée de toute souillure ? Au fil du cycle, le ton devient plus grave. La dernière égrène métronomiquement soixante-cinq fois des notes très proches, répétées chacune plusieurs fois avant de céder la place à une voisine, puis les notes s'espacent, mangées de silence, se font plus intenses, troubles, troublantes...

   Le titre "Pianiste, alone (2)" (2013, la première pièce portant ce titre remontant à 1998 - 2004), peut s'entendre comme une allusion à la situation du pianiste, seul avec la partition qu'il doit interpréter. La musique de Jürg Frey est rien moins que difficile à jouer. Toute tentation de briller, de montrer son talent, sa technique, doit être écartée. Le pianiste doit faire corps avec la composition, en respecter les silences, mieux, en faire entendre l'infinie richesse derrière l'apparente pauvreté du matériau. Il y faut une ascèse, que j'entends chez Reinier Van Houdt chaque fois que je le "rencontre" : en tant qu'interprète, dans Lettres et Replis de Bruno Duplant, en tant que compositeur, dans le double album drift nowhere past / the adventure of sleep. Il faut s'effacer, et dans le même temps, par la profondeur de l'attention, le respect du toucher, sa délicatesse constante, exprimer ce qui ne se manifeste pas de prime abord, qui attend l'interprète, toujours au bord du gouffre, au bord de la trahison, mais aussi au bord de l'incroyable beauté de la musique de Jürg Frey. Le pianiste se tient sur le fil, tel un funambule aveugle, il avance avec d'infinies précautions, à l'écoute de ce qui monte et le ravit, comment pourrait-il jouer un tel dénuement sinon ? De son rapt initial dépend le ravissement second de l'auditeur...Cette composition faillée de silences et de séries de notes répétées propose des exercices spirituels comme autant de chemins vers l'extase, faits de tâtonnements, de reprises, d'inquiétudes, de courtes jubilations, de soudaines illuminations négatives - ces surgissements de graves profonds en basse continue, d'espoirs renaissants. La prise de son permet d'entendre, je l'ai déjà signalé, les infimes frottements qui sont les respirations intérieures du piano, et le rendent vivant : l'interprète a disparu pour se confondre avec le piano, il est le piano, pianiste, seul...

   Je n'ai pas parlé de la couverture, dessinée par le compositeur : l'observer, c'est une préparation à sa musique...

   Une anthologie exceptionnelle. Du dépouillement et de la rareté de ces lieues d'ombres surgit une beauté constante, fragile et doucement rayonnante.

 

* Je pensais au livre d'Andréï Tarkovski, Le Temps scellé.

Paru chez Elsewhere Music fin octobre 2022 / 3 cds, 25 plages / 3 heures 23 minutes environ

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