Publié le 9 Octobre 2026
Depuis leur premier album Ils étaient tombés amoureux instantanément sorti en 2011, je les suis pas à pas, avec une réelle tendresse. Vous trouverez leur histoire dans mes trois articles précédents. Tous les titres sont écrits et composés par Arnaud Dumatin, sauf le 7 coécrit avec Emmanuel Mario, les deux musiciens jouant de tous les instruments et faisant les arrangements. On entend la voix du troisième membre du groupe, Nina Savary, en duo avec Arnaud ou en solo, sur certains titres. Nouveauté de cet album, on entend aussi sur trois titres la (délicieuse) voix enfantine de "Boum Boum", la fille d'Arnaud. Comme les fois précédentes, INSTITUT poursuit la ligne claire et fraîche d'une pop dynamique, bien ciselée, associant instruments acoustiques et électriques (guitares, basse, batterie, piano, Rhodes) et synthétiseurs analogiques ou modulaires comme le Moog, le tout au service des textes, parfaitement audibles, ce qui est loin d'être toujours le cas !
Quatre albums en quinze ans : seulement ? INSTITUT ne cherche ni la quantité ni la gloire (voire...😎). INSTITUT prend le pouls de notre langue. Chaque disque est un état des lieux, enregistre les progrès des langues de bois, des langues corrodées par le marketing, la finance, les idéologies du bonheur et de la réussite obligatoires, et les lieux communs creux, truffés de signaux de connivence d'appartenance à un monde béat. En somme, une langue qui n'exprime plus rien de vraiment personnel : la langue de la Communication. L'intime et la mélancolie n'y ont plus place, sinon à la marge dans trois chansons : "Ton visage en boucle" (titre 2), où se lit en filigrane le désespoir de celui qui a « perdu en compétitivité », donc hors-jeu ; "Belle" (titre 10), célébration dépouillée de pustules publicitaires de la beauté toujours nouvelle ; et l'étonnant "Il a eu sa revanche sur les sports collectifs" (titre 5) où l'amertume de se retrouver seul au lieu d'être « dans les bras l'un de l'autre » se mue en éloge de Joseph Staline qui, lui, a "su évoluer », a « su innover », en somme prototype du gagnant, du loup cruel admiré par nos sociétés.
« Nous vivons une période épique
et nous n'avons plus rien d'épique. »
écrivait Léo Ferré en 1972 dans sa chanson Préface. Depuis, la société de consommation a fait mieux, infectant le langage en profondeur, comme en témoigne le premier titre, "Vends packaging & sens de la fête" : l'esperluette réunit les apparences (commerciales) et le domaine privé, annexé. Tout est vendable, y compris les états d'âme ! Parmi les articles proposés :
« Vends vie épique & horaires fixes,(...)
Vends liaison amoureuse et jean baggy (...)
Vends éolienne offshore & sirènes qui chantent ton prénom, » C'est la société du tout se vaut, de l'aplatissement généralisé, du méli-mélo gentiment zen du troisième titre "Super amis", présenté par Boum Boum. C'est d'une drôlerie irrésistible, un rien féroce, et ça fait du bien dans ce monde d'hypocrisies, de moins-disance alimentée par un "wokisme" rampant. En voici le début : « Pour commencer la journée avec de l’inspi, je bois un Benco en écoutant France Culture, face à la mer, du bon son et des voix sensuelles, avec une tartine de paté Hénaff pur porc fabriqué en Bretagne, en vrai je suis bien, j’ouvre mon chakra en me connectant au sol ».
INSTITUT sait jouer magistralement du décalage ironique entre musique un rien lyrique et contenu textuel au ras du lamentable, comme dans "L'Énergie d'un pays émergent" (titre 4) où le narrateur, nouveau Rimbaud, dit son envie de partir : « En passant devant la vitrine de la Mie câline, j’ai eu envie de partir, renoncer à mon aura de youtubeur, aux repas calibrés par Yuka, ne rien canaliser, avoir l’énergie d’un pays émergent », Arnaud Dumatin truffant malicieusement de sous-entendus érotiques (je vous les laisse déguster...) ce pitoyable vague à l'âme préfabriqué.
Comme un petit dossier de la bêtise humaine...
Deux autoportraits géniaux sont la clef de voûte de cet album décapant et réjouissant, articulés par la voix de Boum Boum, choix ô combien pertinent, tant les deux textes manifestent l'infantilisation et l'ignorance galopante des prétentieux. D'abord celui de l' « artiste influenceuse » ( "Une artiste au haut potentiel", titre 6), au fond dans le prolongement de l'éloge de Staline, elle aussi fière de se voir bientôt « arriver au sommet » ... grâce à son diplôme faramineux (faraminable ?) de « BTS en communication digitale ». Puis celui de la pseudo-littéraire ( "Moi personnellement, je suis une littéraire ", titre 7), dont je ne résiste pas à vous fournir le texte entier. Digne de Gustave Flaubert, en effet, et de son projet d'étudier la Bêtise au scalpel...
Quand tout brûle autour...
Une autre veine court dans cet album irrévérencieux. Trois chansons pourraient être réunies , "Numéro un des ventes" (titre 8) "Comme un compte courant" (titre 9) sous le thème du doute, et la chanson-titre (la dernière). Par-delà la thématique de l'envahissement par la finance transparaît une émotion, un tremblement, le désir fou, persistant, de vivre autrement, sauf que le langage colle au désir, le rabat sur le consumérisme, que « changer de paradis, tout simplement » semble inséparable de ce qui le suit , « (changer) d'abonnements YouTube & de tongues », c'est-à dire de la retombée dans les clichés des marchands de rêves, comme si « Vivre le frisson & des trous dans le ventre, vivre, se sentir vivre » ne pouvait s'éprouver ailleurs que « sur la plage de La Baule ». Alors se fait jour, obliquement, un passage à la Pierrot le Fou, dans la lignée aussi d'un film de Barbet Schroeder, Maîtresse (1976), d'une subversion belle en dépit des images et des références du langage décidément dominant qui colle au cerveau: « Avec toi, ce serait la vie au carré. On mangerait des sandwiches Daunat, numéro un des ventes, assis sur un transat, le plaisir nous prendrait, il nous attacherait avec du chatterton, bloqués au péage, on se branlerait doucement, pris en tenaille entre des centaines de SUV.
Quelques secondes d’éternité, sous des pins parasol,
Quelques secondes de vérité, sur la même playlist,
Quelques secondes d’éternité, quand tout brûle autour. »
------------Builder----------------------------
Un disque aux arrangements impeccables, contrepoints distanciés de textes implacables et malicieux. Si drôle, et doucement désespéré, parce qu'il reste un peu d'humain dans ce monde de mannequins mangés de publicités. Avec des clips vidéos succulents !
Paraît le 9 octobre 2026 chez Rouge Déclic / 11 plages / 32 minutes environ
Pour aller plus loin
- album en écoute et en vente sur Bandcamp :
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