Publié le 7 Octobre 2026

Jean-Baptiste Favory - La Grande Marée

[À propos du compositeur et du disque] 

   Né à Paris en 1967, Jean-Baptiste Favory est un compositeur de musique concrète, électronique et instrumentale. Diplômé en électroacoustique, il a travaillé dans les studios de La Muse en Circuit (Centre National de Création Musicale) notamment comme ingénieur du son de Luc Ferrari et du compositeur britannique Gavin Bryars. Depuis l'année 2000, il anime sur Radio Libertaire une émission mensuelle de deux heures consacrée aux musiques contemporaines. Son œuvre abondante compte aussi des musiques de film ou pour le théâtre, des essais. Pour plus de détail, voir ici. 

    La Grande Marée est son cinquième disque chez ACEL, label depuis 2010 de l'Association pour le Création et l'Édition en Liberté. Le disque rassemble une œuvre ancienne, "Thalassa" (1999, titre 3)) et ses trois plus récentes créations : "La grande marée" (2024, titre 1), "Le miroir à 3 faces" (2025, titre 2), et "E.L.I.A.N.E (R) (2026, titre 4), classées par durée croissante, de presque douze à un peu plus de vingt-cinq minutes.

   Comme le compositeur présente clairement ses œuvres sur le livret, j'y renvoie le lecteur, me contentant du minimum et me concentrant sur... l'impression des oreilles !

Le compositeur vu par lui-même (si j'ai bien compris...)

Le compositeur vu par lui-même (si j'ai bien compris...)

[L'impression des oreilles]

Voi(es)x intérieures en liberté d'outre-miroirs...

   Inspiré par l'un des morceaux du groupe d'improvisation libre Documents (batterie / basse / claviers), le titre éponyme se plaît à brouiller les limites entre acoustique et électronique, sons instrumentaux et sons synthétiques. La pièce se développe sur des sons tenus, de longues oscillations, coupés par des cassures, des surgissements, j'ai envie d'écrire des invasions. C'est une grande marée d'intensité variable, parfois au bord du silence, toujours renaissante grâce à des flux plus ou moins obscurs : « mise en scène du chaos du monde », nous dit le compositeur, elle donne l'impression d'un sourd travail intérieur. Nimbée de mystère, la musique se transforme comme une créature mythologique, mais dans une douceur ténébreuse... vaguement inquiétante, tout de même. Superbe pièce !

   "Le Miroir à 3 faces", pour trois synthis AKS, remet à l'honneur ce synthétiseur, version portable du célèbre VCS3. Fabriqué dans le sud-ouest de Londres en 1972, il fut très vite adopté par Tangerine Dream et Pink Floyd ou encore Bryan Eno, et dans le domaine des musiques contemporaines stricto sensu par Karlheinz Stockhausen et Pierre Henry. Le fonctionnement entièrement analogique de ce synthétiseur engendre une instabilité qui intéresse Jean-Baptiste Favory. L'évolution du timbre électronique dans le temps est différente pour chaque synthétiseur, d'où une variété harmonique et rythmique intéressante. C'est une pièce qui semblera à première écoute erratique, déconcertante. Sa progression est toutefois fascinante, marquée par un foisonnement des timbres, une intrication lancinante du matériau sonore. Ce miroir à trois faces multiplie les points d'écoute, nous plonge dans un univers sonore extrêmement prenant, aux battements d'ailes synthétiques qui m'ont rappelé au passage des fragments des meilleurs disques de Tangerine Dream ! Curieusement, cette musique synthétique se tord et vit comme un être vivant, ne cesse de nous surprendre, de s'échapper, de filer une tapisserie fabuleuse à son rythme presque nonchalant. Car la musique de Jean-Baptiste Favory refuse les tensions, les ornières du prévisible. On dirait parfois qu'elle batifole, qu'elle s'ébroue, ravie de se contorsionner sur ses trois faces, de se manifester pour mieux se tapir...

"Thalassa", inspirée de la pensée du neurologue et psychanalyste hongrois Sandor Ferenczi (1873 - 1933), est une pièce de musique concrète enregistrée principalement à partir de percussions et de voix. Un vocoder module des textures tirées des quatre éléments, nous menant du chaos initial à une relative synchronie des rythmes. C'est la pièce la plus difficile du disque. La première moitié, se débattant en haletant avec l'informe, m'a semblé fastidieuse. Le substrat théorique textuel et musical de l'œuvre ne la sauve pas : « les traces mnésiques de cette catastrophe subie [l'apparition de la vie ], et par l'individu, et par l'espèce » ne font pas encore musique, à mon sens, si ce n'est dans le dernier tiers, reflet d'une lutte immémoriale émouvante, qui se résorbe peu à peu en un lamento polyphonique accompagné de percussions.

"E.L.I.A.N.E (R)" est un hommage à ma si chère Éliane Radigue, disparue en février de cette année. Le compositeur utilise le synthétiseur favori d'Éliane, l'ARP 2500, pour tenter de le refaire chanter et « d'y faire entendre la voix d'Éliane », sans chercher à en imiter la musique. Chaque lettre de son prénom représenterait une période de la vie de la compositrice. Je ne me prononcerai ni sur la pertinence de ce découpage, ni sur sa "valeur" biographique. Je crois que l'erreur de perspective, c'est de vouloir dire, retracer, d'où une musique bavarde, au sens où elle ne cesse trop souvent de découper des phases, des moments pour suggérer, par exemple, « sa reconnaissance tardive en tant que pionnière de la musique électronique expérimentale », ce qui me laisse perplexe, indépendamment même de la pertinence du propos. Mais peu importe, car la pièce, d'abord inutilement encombrée, se décante, et atteint un niveau de splendeur digne d'Éliane. La musique se creuse, sourd de l'intérieur des strates, dans un bourdonnement d'une indicible douceur. On est suspendu à la merveille sonore de toiles impalpables. Même si la fin redevient un peu démonstrative, trop extérieure, et donc si peu radiguienne, elle retrouve une puissance radieuse qui emporte l'oreille.

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   Un disque au meilleur quand il oublie de vouloir dire quelque chose pour se baigner dans les beautés sonores d'une musique à l'efflorescence miraculeuse  – qui fait la part belle aux synthétiseurs les plus troublants.

Titres préférés :

1) "E.L.I.A.N.E (R)", titre 4 et "La grande marée", titre 1 

2) "Le miroir à trois faces", titre 2 

Paru le 2 octobre 2026 chez ACEL (Saint-Maur-des-Fossés, France) / 5 plages / 1 heure et 14 minutes environ
 

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Publié le 5 Octobre 2026

HAARVÖL - Overflowed Shelters

[À propos des compositeurs et du disque] 

HAARVÖL ? On imagine un groupe scandinave venu du froid, eh bien pas du tout. Sous ce nom, ce sont trois musiciens portugais, Fernando José Pereira et Joāo Faria (sons) et Rui Manuel Vieira (images), parfois rejoints par des musiciens invités, sur ce disque par Pedro Oliveira aux percussions sur le second titre, et Martijn Comes à la guitare sur le quatrième. Actif depuis 2012, le collectif a publié une quinzaine de disques, notamment chez Crónica Electrónica et, comme ici, chez Moving Furniture Records, la maison de disques néerlandaise de Sietse van Erve, spécialisée dans la musique électronique expérimentale.

   Le disque serait né en réaction à la tristesse et à la colère suscitées par la réalité de 2024, reposant sur l'idée que révéler la beauté revient aussi à révéler la douleur, nous confrontant ainsi à la douleur. Postulat quelque peu néo-romantique que l'accélération temporelle des années Internet conduit à assez vite oublier, me semble-t-il. Reste la musique, et là, on tient quelque chose de solide, impressionnant ! Six titres entre plus de huit minutes et plus de treize. Les trois musiciens travaillent sur la durée, le silence et l'expérimentation.

 

HAARVÖL en concert

HAARVÖL en concert

[L'impression des oreilles]

Élégies électroniques de la désolation perpétuelle

   La musique d'HAARVÖL s'enracine dans le vide, à l'origine, comme l'indique le premier titre (Éviter d'éviter le vide). Elle prend appui, se nourrit de textures encore embrumées, scande le silence à coups sourds, fouille dans le cliquetis informe. Les bourdons, les notes tenues apprivoisent la matière, la font sonner, résonner d'une mélancolie qui est au cœur de leur univers. Une mélancolie magnifique mais discrète, ondulante, étirée comme un vêtement prêt à partir en lambeaux ! L'entreprise paraît délibérée : transgresser le cœur de d'indifférence (titre 2). Nous atteindre, que la douleur-beauté nous submerge au fil du temps, nous prenne dans ses rets de frémissements et d'invasions lentes, ses cymbales à peine agitées sur un fond de splendeur foisonnante. Les bourdons fleurissent, se vrillent de profondeurs granuleuses, rayonnent comme des sources inépuisables, jusqu'à réveiller le sommeil de monstres enfouis, dirait-on.

    L'élégie pour ceux dont le temps a été volé (titre 3) est d'abord sous le signe des monstres réveillés, grondants et menaçants, mais bientôt des voix archangéliques nous élèvent vers une transcendance apaisée, aux beautés solennelles. Ce sont des orgues chatoyants aux couleurs fondues, des vagues immenses comme un baume suprême. "A Desiring gesture (disobeying time)" s'enfonce dans l'étrange de sons en volutes sinueuses ou en émissions hésitantes de particules sonores. On croit entendre un harmonium, ou un accordéon, on rentre dans un espace de lévitation temporelle, tissé de sons anciens gorgés de mélancolie. L'émotion devient palpable, fragile et troublante.

   Comme un portique avant les ruines perpétuelles, sous-titrées une lamentation pour Gaza : lignes arasées, motifs obsédants, sourdes déflagrations. Dans sa monotonie hypnotique, la pièce déploie un potentiel d'affliction menaçant, insidieux, débouchant sur des fragments d'actualité enchâssés dans la trame hantée de grondements profonds. Le dernier titre, par la redondance du mot « present », adjectif ou nom, rappelle celle des termes évoquant le vide dans le premier : du vide au plein, au trop plein d'une menace qu'essaie de conjurer une harmonie ralentie, tenace, essoufflée par le désespoir, mais si belle encore...

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   Un disque grave de musique électronique hyper mélancolique, d'une beauté souvent déchirante.

Paru le 26 septembre chez Moving Furniture Records (Amsterdam, Pays-Bas) / 6 plages / 59 minutes environ

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Publié le 2 Octobre 2026

Calum Builder - Although Changed, I Arise the Same

[À propos du compositeur et du disque] 

   Compositeur et instrumentiste australien installé à Copenhague, Calum Builder a une formation de saxophoniste, puis a élargi son champ d'activité à l'écriture pour grands ensembles et à l'expérimentation autour des orgues à tuyaux, d'abord considérés comme des synthétiseurs mécaniques avant qu'il ne reconstruise un orgue à partir de tuyaux d'église récupérés et réassemblés en un système portable, dont il a déjà joué dans des églises, des espaces industriels et des salles de concert, des festivals, dans toute l'Europe. Cet orgue exhibe ses constituants, mis à nu, et Calum Builder le considère comme un autre aérophone en équilibre précaire. C'est celui-ci que l'on entend sur l'album. Les voix de Zola Mennenöh et Johanna Sulkunen évoluent au sein de la matière sonore de l'orgue. Le texte est lui même déconstruit et réassemblé, inspiré de fragments de psaumes. Le disque a été enregistré à l'église Sankt Thomas de Copenhague. Et finalisé par Giuseppe Ielasi, ce qui est un excellent signe !! Trois titres, dont les deux premiers autour de quinze minutes.

L'orgue reconstruit (en haut) Photographie © Örn Ingi Unnsteinsson // Ambiance d'enregistrement (en bas)
L'orgue reconstruit (en haut) Photographie © Örn Ingi Unnsteinsson // Ambiance d'enregistrement (en bas)

L'orgue reconstruit (en haut) Photographie © Örn Ingi Unnsteinsson // Ambiance d'enregistrement (en bas)

[L'impression des oreilles]

   Ne vous attendez pas à un orgue tonitruant, grandiose. Cet orgue-là chuinte depuis le silence la plainte des tuyaux. Il est à l'orée d'un bois, surgit de sous les frondaisons comme un ensemble de flûtes et autres cuivres. Il gémit, se laisse envahir par des sonneries mélancoliques, si lentes à s'exprimer qu'on dirait d'un être qui se réveille, bientôt environné des douces voix de Zola et Johanna. "Where Can I Go" est une pièce d'une suprême douceur, nimbée de mystère, qui vous enveloppe peu à peu dans des boucles rêveuses. Ces voix sont celles de dryades ensorceleuses, elles accélèrent le rythme de leurs incantations jusqu'à réveiller l'orgue, qui donne enfin du jeu, je veux dire, de la puissance, oh une puissance sombre et grondante, contrepoint des volutes vocales serrées. Mais tout se calme, l'orgue navigue en ondes troubles et fragiles, revenu à son tutoiement des orées, traversé toutefois de froissements rauques qui ramènent le duo vocal pour un final presque haletant. Nulle doute que voilà l'une des plus belles compositions parues en cette année 2026 ! 

   Le second titre, "Surely", évoque d'abord un concert animal entendu dans les lointains avec ses sons frottés, enroués, sur un fond  de très légers sifflements. Musique bruissante, atmosphère magique venue des tuyaux, si bien que les voix semblent émaner du flottement irréel. N'ayant pas les textes des fragments de psaumes, je ne vous dirai rien, hélas, de leur éventuelle adéquation avec la musique de Caleb Builder. De toute manière, c'est une musique magnifique, celle d'un Royaume envoûtant enté sur les ténèbres (on entend bien le mot "darkness", répété), en équilibre instable sur des textures scintillantes, micro crachotantes, et un sous-bassement de bourdons. La pièce se rabat progressivement sur l'intériorité de l'orgue, un monde d'oscillations, de battements, d'une paix empreinte d'une ineffable suavité nostalgique...

  Le dernier titre, "Is As Light", que je traduirai volontiers par Est Comme Lumière conjugue bourdons obscurs battants et voix enlacées dans des motifs répétitifs perçant vers la Lumière en une sorte de frénésie joyeuse, avec une pulsation à la Steve Reich absolument irrésistible, qui disparaît deux minutes avant la fin, comme avalée dans le moteur ténébreux de l'orgue qu'on dirait essoufflé jusqu'à se cacher dans ses tuyaux !

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   Voix et orgue tissent de mystérieuses frondaisons sonores aux Portes du Mystère. L'un des grands disques de 2026 !

Paru le 25 septembre 2026 chez Thanatosis (Stockholm, Suède) / 3 plages / 37 minutes environ

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Publié le 29 Septembre 2026

Courant Zéro - Solari

   Après plusieurs années consacrées à des œuvres audiovisuelles et cinématographiques expérimentales maintes fois primées, l'artiste montréalais Courant Zéro, nouveau pseudonyme de Maxime Corbeil-Perron revient à de la musique électronique enregistrée. Cofondateur du label de musique expérimentale Kohlenstoff Records, initialement pianiste et batteur de jazz, il évolue dans des univers sonores variés, aussi bien électroniques, bruitistes, électroacoustiques que rock expérimental ou techno, ayant publié sous d'autres noms ou d'autres projets une quinzaine d'albums. Le titre de cet album renvoie bien sûr au film d'Andréi Tarkovski.

Maxime Corbeil-Perron, alias Courant d'air / Photographie © Ira Lacdao

Maxime Corbeil-Perron, alias Courant d'air / Photographie © Ira Lacdao

Le titre éponyme est brumeux à souhait, d'une ambiante aux boucles épaisses, chargées de résonances grondantes. Une guitare très métallique (?) émerge seule de ce chaos post mélodieux.

  Prélude pour le second titre, "En deçà du réel", aux nuages sombres et suaves, tandis que Buchla et autres synthétiseurs tissent une trame hypnotique rayonnante de bribes mélodiques. La musique de Courant Zéro ne craint pas une certaine emphase qui lui donne une indéniable grandeur : on se laisse happer dans les amples vagues irisées. Dans "Strange Aorta" une trame funèbre est parasitée par des glitchs à répétition, des jets de haute pression et des gargouillements en un curieux jeu de massacre. "La peau des dents" est presque minimal avec ses boucles érayées, ses collisions incessantes, et son crescendo bruitiste : de la techno post industrielle répétitive ! Aussi le cinquième titre, "Horizon n'arrête" surprend-il par sa relative clarté, liée à l'irruption du piano au milieu de textures mouvantes. Pour un peu, l'album virerait vers un lyrisme inattendu, mais le compositeur s'amuse à le plomber par des cassures et une fin ambiante très planante.

   Le sommet de l'album est sans conteste le sixième titre, "Unyeldd", aux textures éraillées et miroitantes, animées d'un bondissement qui pourrait sembler perpétuel s'il n'était pas troué de troubles stases rêveuses, d'évasions dans des marais bourdonnants et des battements hyper rapides comme d'une note bloquée avant une disparition progressive, très belle dans sa douce nostalgie...

"Eroding us" (titre 7) revient à une ambiante râpeuse, mais plus frénétique, qui vire au rock rageur pour mieux se résorber dans cette marque de fabrique de Courant Zéro, le passage à un autre courant d'air, comme si son plaisir consistait à déjouer les attentes pour nous entraîner ailleurs, ici dans un cosmos immense, rayonnant de sources sonores rutilantes. "Journée au bout de la nuit", c'est la lumière qui se cherche en spirales parmi des boucles ténébreuses et des accidents sonores...

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   Entre ambiante brouillée, volontiers déréglée, et électronique hypnotique, bruitiste, la musique de Solari séduit par les textures scintillantes, étranges, de son monde décalé.

Paru le 26 septembre 2026 chez Constellation Records (Montréal, Québec) / 8 plages / 46 minutes environ

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Publié le 25 Septembre 2026

Yanik Soland - Walking On Rubber Eggshells

   Compositeur et artiste installé à Bâle, Yanik Soland publie pour la seconde fois chez Futura Resistenza, label bruxellois. Les sept morceaux de ce nouvel album servent aussi à son exposition personnelle au Kunsthaus Baselland. Le titre de l'album, Marcher sur des coquilles d'œuf en caoutchouc en français, situe bien l'album à l'intérieur d'un monde de fantaisie décalée qu'on pourrait lointainement relier au groupe de Daevid Allen, Gong, actif dans les années soixante-dix. Le musicien fait feu de tout bois, comme on dit, pour susciter cet univers sonore qui embarrassera les maniaques d'étiquette : koto frotté à l'archet, diverses flûtes, cithare, violon, instruments fabriqués à la maison, percussions, boîte à rythmes, synthétiseurs modulaires, analogiques et numériques, échantillonneurs, enregistrements de terrain. Quelques flûtes additionnelles sur quatre titres, un violon supplémentaire sur trois, et la voix de Larissa Rapold sur un titre. Tout le reste est de lui !

Le compositeur Yanik Soland

Le compositeur Yanik Soland

   Bienvenue en Oniri(So)land fantasque !

   Mais où sommes-nous ? "Soft saliva" (titre 1) : Voix tremblées croisées, réelles ou synthétiques, suscitent un chœur étrange, strié de flûtes languissantes et d'instruments déformés, le tout ponctué d'une percussion sourde erratique. Le second titre en japonais ne manque pas d'évoquer la musique traditionnelle japonaise, sauf qu'il s'agirait  d'une version larvaire, fantomatique : des lambeaux en boucle si l'on pense à la traduction du titre, La dernière part (laissée dans l'assiette par politesse). Yanik Soland crée une polyphonie doucement hypnotique, en suspens, comme atteinte d'une pétrification partielle, les voix surgissant au fil de la pièce pour un lamento à demi exténué. "Artificial Fool" serait la démarche grotesque du bouffon, entre flûtes et percussions amusées !

    La pièce éponyme (titre 4) prend des allures ambiantes. Raffinée et mystérieuse, elle avance avec précaution au bord de l'imperceptible, tapissée de bourdons, puis soudain trouée de percussions brutales, musique post-industrielle vite décantée et ramenée dans ce monde intrigant, nocturne, où rodent des formes sonores non identifiées. Faut-il ajouter que cet univers improbable est séduisant, suggère des beautés insolites ?

    "Umarell", c'est le souvenir éraillé d'un carrousel dont la mélodie continue de nous hanter à travers les années. Avec "Tanuki" (titre 6), Yanik Soland se lance dans une folie sonore vaguement orientale, parsemée de grognements, de voix synthétiques déformées, de bourdons truffés de flûtes et synthétiseurs, le tout agrémenté d'une mélodie entêtante enfantine. Au bord du rock, "Pocari Sweat" joue de sons métalliques cristallins et de textures troubles un curieux ballet...

 

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   Yanik Soland crée un univers sonore singulier et attachant, quelque part à l'écart des chemins trop connus.

Meilleurs titres :

"Soft Saliva" (titre / "Enryo No Katamari" (titre 2) / "Walking On Rubber Eggshells"(titre 4)

Paraît le 28 septembre 2026 chez Futura Resistenza (Bruxelles, Belgique / Rotterdam, Pays-Bas) / 7 plages / 34 minutes environ

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Publié le 23 Septembre 2026

Mats Erlandsson & Gus Loxbo - Minnets Långa Kedjor

[À propos des compositeurs et du disque] 

   Minnets Långa Kedjor (Les Longues Chaînes de la Mémoire) est la première œuvre enregistrés par deux musiciens suédois amis de longue date : Mats Erlandsson, compositeur et artiste sonore, dont le travail se caractérise par l'usage de sons tenus et bourdons (drones), de sons analogiques ou numériques synthétisés ou enregistrés, d'enregistrements de terrain modifiés et de bandes magnétiques traitées ; et Gus Loxbo, actif dans le domaine des musiques improvisées surtout en tant que contrebassiste, dont le premier album solo Trådknaster, sorti en 2021, a été enregistré...par Mats Erlandsson !

  Par ailleurs, Mats Erlandsson a enregistré plusieurs disques avec Yair Elazar Glotman : j'avais célébré leur très beau Glory Fades, paru l'an dernier sur le même label, et, bien avant, repéré Negative Chambers paru chez Miasmah en 2017.

  Le disque est né d'associations et de souvenirs géographiques, poétiques et imaginaires. Cette matière première a été transformée par Mats Erlandsson dans la tradition de la musique électroacoustique par montage, traitements numériques et travail sur bande analogique. Sur le plan acoustique, Mats est aux guitares électriques et acoustiques, à la cithare, aux percussions, Gus à la contrebasse. On entend les cloches et accents de Daniel M Karlsson sur le titre 8, et la voix de Maria W Horn pour les présentations.

[L'impression des oreilles]

Dans la Forêt des Sons

   Ce qui frappe dès l'abord, c'est la proximité des sons, puissants, amplifiés. Ils résonnent, ils craquent, bruissent. Nous sommes dans la forêt des sons. Une forêt magique constituée de rets sonores, où tout est suspendu à l'apparition et à la tenue des sons. Ne sommes-nous pas parvenus au sommet d'une montagne (Ils ont gravi la montagne, titre 1), avec en face La Falaise du Magicien (titre 2) ? La musique de Mats Erlandsson et Gus Loxbo est cérémoniale, rituelle. Chaque son semble sculpté pour en tirer le maximum de mystère. On attend une venue, on est pris dans les toiles lentes des résonances, des glissendos. Quelque chose s'intensifie, la cithare presque brutale en accords plaqués sur la contrebasse bourdonnante. Et puis cela se met à flamber dans une atmosphère toujours hiératique comme dans le superbe second titre, au point que l'album prend alors une coloration nettement post-rock.

   La Chambre de cuivre ("I Kopparkammaren", titre 3) est tapissée de tintements comme de bols chantants, de coups de sortes de gongs. L'auditeur se trouve dans la position d'un adorateur hypnotisé, envoûté par la beauté des traînées sonores radieuses. Il faut attendre le quatrième titre pour qu'un peu d'agitation vienne brouiller les lignes, encore est-elle vite récupérée, injectée dans des boucles solennelles. Disons que la musique alors s'épaissit, que le Mystère s'approfondit. Et gronde longuement la contrebasse, filent les sons synthétiques, les frottements percussifs dans le superbe cinquième titre, Suspendre des fleurs autour du cou ("Häng blommor om halsen"), véritable rituel où l'on croirait entendre de micro halètements !

  Avec le titre éponyme (titre 6), sévère et religieux, la musique semble en lévitation extatique avant d'exploser en gerbes lourdes de guitares brûlées, de cithare incantatoire. Il faut signaler le potentiel poétique de cette musique ciselée, à la fois coupante, brute, et tissée de filaments vibrants, de frottements saccadés. Les lentes torsades du septième titre Des cascades ("Fallens dag") sont exemplaires de cette musique pétrifiante, à la beauté glacée et incandescente. Le titre suivant, c'est ce qui reste d'une ballade folklorique entêtante, décantée jusqu'à l'os du son, ramenée à une boucle vrillante, tranquillement ensorceleuse avant son explosion en salves ralenties. Arrivés là, la fin du disque ne vous décevra pas, à mijoter dans les cendres ("I askan", titre 9) de textures sulfureuses, pour mieux jouir  Dans un crépuscule symétrique ("I symmetrisk skymning", titre 10) d'une mélancolie embrumée d'un lyrisme sobre !

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   Au croisement d'une électroacoustique splendide et d'un post-rock décanté, le disque de Mats Erlandsson et Gus Loxbo est une merveille !

Paru le 18 septembre 2026 chez XKatedral (Stockholm, Suède) / 10 plages / 1 heure et 8 minutes environ

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Publié le 21 Septembre 2026

Støvfigur - (Støvfigur )

   STØVFIGUR ? Du danois «støv», poussière, et «figur», forme ou figure. Vous n'en saurez pas plus sur ce mystérieux musicien, que je soupçonne pour ma part être øjeRum, alias du musicien danois Paw Grabowski,  en raison du collage de couverture (voir ici). Ce n'est qu'un soupçon...

   Neuf figures d'une ambiante poussiéreuse, à la limite de la disparition : délavée, en voie d'effritement, comme le suggèrent les titres danois. Une musique d'après la lumière (« efter lys », dernier titre), qui ne cherche pas à percer le voile cendré qui enveloppe les choses. Un exemple parfait d'électronique minimale aux percussions amorties, aux boucles lancinantes vous prenant par en-dessous, sans avoir l'air d'y toucher !

 

Paraît le 18 septembre 2026 chez 12K (New-York, États-Unis) / 9 plages / 51 minutes environ

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Publié le 16 Septembre 2026

Giulio Aldinucci - Materia

   Après le très beau Real, sorti en octobre 2022, Materia est le cinquième disque chez Karlrecords du prolifique artiste sonore italien Giulio Aldinucci (présentation dans l'article précédent). De l'ambiante grandiose où sont immergés des enregistrements de terrain traités, des textures chorales électroniques et des timbres instrumentaux.

     Six titres aux résonances poétiques d'un musicien qui n'a pas renoncé totalement à sa langue (3 titres en sur 6) : "Not here" (Pas ici) / "In a Shadow of Noise" (Dans une Ombre de Bruit) / "Cenere e Onde lontane" (Cendres et Vagues Lointaines) / "Come luce, in Sogno" (Comme une lumière en rêve) / "Never" (Jamais) / "Sera" (Soir).

Autoportrait du compositeur : toute sa musique, déjà...

Autoportrait du compositeur : toute sa musique, déjà...

Une musique tendue d'Au-delà...

   Le second titre donne la mesure du travail de ce musicien exceptionnel : finesse de l'entrelacement des textures entre organique et synthétique dans une ombre de bruit, fresque frémissante et pulsante ouverte sur l'infini composée d'une multitude de sons fragmentés émettant des signaux troubles et troublants. Ce qui se joue dans cette musique, c'est l'épiphanie d'un monde caché sous son mouvement même, la mise à jour d'une nostalgie bouleversante. Ces voix synthétiques entrecroisées, dans "Cenere e Onde Lontane", ce sont celles des morts, ou des anges perdus, enchâssées dans un doux grondement de bourdon. Confirmation en est donnée par le magnifique "Come Luce, In Sogno", chœurs gigantesques se répondant dans une lumière rêvée, comme une succession d'assauts de suavité, mais nous parlons d'autres mondes, Giulio Aldinucci nous a prévenu, sa musique n'est pas ici.

   Le cinquième titre, "Never" est la sculpture vivante de bruits, on dirait des hautbois, une forêt de bois émettant des appels en bouquets. Puis tout s'anime, se peuple de sons stratifiés par des boucles hypnotiques, rayées, froissées, comme du Jon Hassell revu en beaucoup plus fin, avec en fond un orgue tournant enveloppé de volutes poussiéreuses. "Sera" a la majesté des soirs dans la lumière d'avant les ténèbres, la voix envolée si loin au-dessus de nuages grondants pour atteindre peu à peu un chœur radieux...

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   Giulio Aldinucci compose une musique ambiante d'une exquise et diaphane complexité décantée. Une splendeur !

Paraît le 18 septembre 2026 chez Karlrecords (Berlin, Allemagne) / 6 plages / 43 minutes environ

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