Publié le 17 Juillet 2026

Kassel Jaeger - Sub Re

[À propos du compositeur et du disque] 

   Directeur depuis 2018 du GRM (Groupe de Recherches Musicales de l'Institut National de l'Audiovisuel) le compositeur et musicien électroacoustique franco-suisse François J. Bonnet a collaboré notamment avec Stephen O'Malley, Giuseppe Ielasi. Sous le nom de Kassel Jaeger, il revient chez Shelter Press avec Sub Re, un album dont le titre latin insiste sur son exploration de la matière sonore brute « sous la chose, sous la substance ». Il s'agirait rien moins que de plonger dans l'immanence des sons, leur flux moteur. Le compositeur recourt pour cela à des sources diverses : acoustiques, électroniques, naturelles ou artificielles, trouvées par hasard ou créées. Deux fragments, le premier entendu pour la première fois lors d'un concert organisé à Venise dans le cadre de la contribution de la plasticienne franco-marocaine Latifa Echakhch au pavillon suisse de la Biennale d'art de 2022, le second en conclusion d'une œuvre présentée lors de la première biennale du son à Sion (Suisse) en 2023, ont été façonnés et détachés de leur contexte d'origine pour être intégrés dans les deux grands mouvements du disque, chacun d'environ vingt-et-une minutes. Sub Re fait aussi écho à un chapitre des Travailleurs de la mer de Victor Hugo, lorsque le protagoniste, seul en pleine mer, sous une épave gigantesque prise dans les mâchoires d'un récif isolé, doit faire face à l'impossible. Sous la surface...

Le compositeur François J. Bonnet © Ele_onore Huisse

Le compositeur François J. Bonnet © Ele_onore Huisse

[L'impression des oreilles]

Les Charmes réservés des Beautés enfouies

   La première partie commence par une vaporisation de couches musicales superposées, une sorte de méta-pop saturée, bourdonnante, déchirée de larsens de guitare, suivie d'une accalmie tout en grondements doux. Nous sommes parvenus dans les grands fonds, si nous pensons à la référence au roman de Victor Hugo. Et c'est alors que commence un mouvement, baptisé a shell, a bell, a spell. Sur le bourdonnement sonne(nt) une ou plusieurs cloches, en un canon vers les graves, l'incantation, le charme monte en une boucle se balançant : c'est un moment magique, qui a immédiatement déclenché l'envie d'écrire cet article. Les tintinnabulements se chevauchent dans des courants profonds, des vagues comme des ostensoirs émettant leurs fumées sonores. On se dit, c'est cela, la musique, cette lame de fond enchanteresse, cette sonnerie des abysses. On est au-delà, tout est réconcilié dans ce baume sonore. On navigue ensuite au fond du fond, dans l'émission fragile d'un picotement synthétique à la limite de la perception, dans une ouate qui tapisse nos oreilles envahies par cette suavité modeste. Puis quelque chose bat la matière, pulse, fait se lever une force venue de très loin, un chant irisé un peu trouble planant sur un bourdonnement de micro-battements fondus. Une véritable polyphonie de textures se rapproche peu à peu d'un chœur de voix éthérées, se mêle à lui en un finale d'une éblouissante et hypnotique beauté...

Ô Elégies, douces transes lucides...

    Introduite par des frappes percussives comme des déflagrations résonantes, les départs d'un feu dans des matières opaques, la seconde partie se tapisse de fins bourdons, est envahie par un orgue ondulant, auquel s'enchevêtrent des stries roulées, des mouvements troubles, puis tout se calme et s'unifie pour laisser entendre des sortes de trompes. -- je pense à la magnifique photographie de couverture ! La pièce est devenue discret lamento lamentable, les trompes semblant provenir d'un labyrinthe : elles gémissent doucement, leurs échos se fondent dans un mur sonore d'abord à peine piqueté de micro-paillettes, puis traversé de venues oscillantes, de clartés. C'est un moment de grande paix presque immobile, dans la répétition d'une boucle clignotante. Le prélude à l'audition du plus secret, ce léger tournoiement de vents très fins dans lequel viennent s'incruster des sons de terrain, une scène champêtre en filigrane, clapotements d'eaux, piaulements d'oiseaux, bourdonnements d'insectes. Kassel Jaeger excelle à juxtaposer, ou plutôt à greffer, des atmosphères, la nouvelle semblant naître de la précédente. Ainsi le dernier mouvement se lève, reprise magnifiée des lamentations des trompes, véritable sculpture mélancolique atteinte de diaphanéité miraculeuse...

----------------------------------------------

  Kassel Jaeger cisèle avec une immense délicatesse tout un monde lointain de beautés fragiles. Un chef d'œuvre !

Paraît le 10 juillet 2026 chez Shelter Press (France) / 2 plages / 42 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

Lire la suite

Publié le 8 Juillet 2026

XKatedral Anthology Series III

Une anthologie des musiques à évolution lente fondées sur le timbre

    Le premier volume de cette compilation est sorti en avril 2022, le second fin juin 2023. Comme toute anthologie, on s'attendrait à y trouver une qualité inégale. mais c'est de très haute tenue (il ne faut jamais généraliser...). Je vais tenter de ne pas être trop technique...

   Ce troisième volume contient des pièces vraiment magistrales, notamment la première, "My Falling Sinks" de la compositrice et organiste américaine Kali Malone (née en 1994), pour orgue en intonation juste, violoncelle et guitare électrique, interprétée par Lucy Railton et l'excellent Stephen O'Malley.

    "Empyrean Flare"  de Maria W. Horn, compositrice suédoise née en 1989, atteint une grandeur cosmique -- éclat empyréen est la traduction du titre, ne l'oublions pas, par glissandi, saturation de bande analogique et oscillateurs Supersaw. "Tesselation" du suédois David Granström (né en 1987) est construit à partir de boucles de bandes synthétisées et figées. La pièce explore un espace immense entre des mondes antithétiques, l'un tout en glissements, vagues irisées, l'autre en grincements, poussières et chocs percussifs sourds. "Smoking Mother" (piste 5) de Stephen O'Malley, créé pour un spectacle inspiré par l'œuvre de Robert Walser, puise dans les œuvres de Zia Mohiuddin Dagar, Krzysztof Penderecki et Popol Vyuh pour atteindre un minimalisme extatique.

   La composition suivante, "Att böja själarna" (Pour plier les âmes) de Mats Erlandsson, compositeur de musique électroacoustique et artiste sonore suédois né en 1985, est également une pièce superbe, juxtaposition de gerbes bruissantes et flamboyantes sur un fond de bourdons granuleux, striés, ondulés et de frappes percussives aux longues résonances.

  Ce volume III termine en beauté avec "Fault Lines" (Lignes de faille) de Daniel M Karlsson, un compositeur suédois intéressé par  la texture et le timbre. Composée à l'aide de méthodes génératives (créées par un système ou/et des algorithmes), la pièce est presque un immense glissendo de textures synthétiques et de voix humaines en évolution lente. Le résultat est confondant, les voix par moments donnant l'impression de venir d'outre-tombe tandis que les textures semblent se tordre, moirées, comme issues d'un au-delà transcendant.

Volumes I et II : à écouter absolument !

 

 

 

 

 

 

   On y retrouve quelques-uns des compositeurs du dernier volume : Kali Malone, Daniel M Karlsson -- prodigieux "Shipwrecks" (titre 6), sur le I, Kali Malone encore, Mats Erlandsson et Maria W Horn [le splendide "Dies Irae (live)" ] sur le II. Mais on en entend d'autres, comme Isak Edberg avec "Lamé" (titre 3 / Volume I) ;  Marta Forsberg explorant comme le précédent la richesse harmonique des timbres de l'orgue baroque de l'église Tyska de Stockholm sur "Disquiet (Heart)" (titre 2 / Volume I) ; le très étonnant "Glory" (titre 5 / Volume I) de Caterina Barbieri et Kali Malone, pour deux guitares électriques ; Jessica Ekomane pour "First Light" (titre 2 / Volume II), superposition de textures synthétiques dans un flux mouvant sonnant presque comme de la musique orientale ; Wilma Hultén pour "Inertia" (titre 5 / Volume II), pièce synthétique somptueuse se gonflant et dégonflant, incrustée d'esquisses délicates, raffinées...

----------------------------------------------

  Une anthologie remarquable pour découvrir ces musiques "timbrales" post-minimalistes.

Paru fin mai 2026 chez XKatedral (Stockholm, Suède) / 7 plages / 1 Heure et 7 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

Lire la suite

Publié le 1 Juillet 2026

Accident fantôme - Objets enchâssés dans un anneau planétaire
   Là, je mollis, tropJubilons !!

   Avant même d'écouter la musique, dégustons ce qui l'accompagne : le nom du groupe, l'incroyable titre d'album, et tout cela en français, quel régal (devenu trop rare...) ! Et puis la calligraphie du dos du disque, l'illustration de couverture, cette improbable marmite-temple au milieu des bois, sans oublier le nom de la maison de disques, que mon traducteur croit être "Trois piliers" en italien, mais qui ressemble à du latin macaronique ! *** D'avance, on devine une musique placée sous le règne de la fantaisie, d'un merveilleux qui nous fera du bien dans ce monde horriblement sérieux.

   Accident fantôme est la réunion des groupes Accident du travail et du duo messin Fantôme Josepha, avec Julie Normal aux ondes Martenot, Josepha Mougenot à la harpe, Arnaud Marcaille à la guitare à douze cordes, et Olivier Derneaux aux claviers synthétiseurs, à l'orgue, aux effets et à la flûte. Là aussi, des instruments peu communs ou délaissés, comme la harpe et les étonnantes ondes (électroniques) Martenot inventées en 1928 et développées depuis. Sans parler de l'orgue à tuyaux, en plein renouveau comme on peut le voir dans ces colonnes.

  L'enregistrement a eu lieu dans l'église Saint-Amant de Rarécourt (Meuse), qui abrite un orgue du XVIIIe siècle restauré, dont une partie des 786 tuyaux est encore d'origine.

*** De source parfaitement renseignée, j'apprends que moli del tro, en valencien (proche du catalan) signifie  « moulin du tonnerre » : adorable !

   Béatitudes !

   Le premier titre de presque onze minutes, "Cosmos", c'est un bain de fraîcheur dans les entrelacs fluides de la harpe, les oscillations chantantes des ondes Martenot et le bourdonnement de l'orgue. On se prélasse au long des longues traînées sonores, à la douceur tentatrice, que la guitare vient picorer tandis que les ondes Martenot nous entraînent dans une planète sortie de la fantaisie d'un groupe comme Gong, dont la Flying Teapot n'est pas sans analogie avec l'objet photographié en couverture. "Rhubarbe bleue" sonne comme de la musique folk en état de grâce, gentiment dansante, étourdissante avec ses boucles de harpe parsemées d'accidents mélodieux des autres instruments : je pensais aux Ondes silencieuses de Colleen, ce si bel album qui traverse bien les années.

   Grâce au troisième titre, "Poe Toaster", j'ai d'abord découvert l'histoire de cet admirateur inconnu d'Edgar Poe apportant chaque année trois roses rouges et laissant la bouteille de cognac entamée près d'elles sur la tombe de l'écrivain. C'est un dialogue paisible entre la harpe et les ondes, la flûte, comme une manière de suggérer des esprits vagabonds dans un cimetière vaporeux !

   "Euporie", est-ce la déesse de l'abondance de la mythologie grecque, le satellite naturel de Jupiter, ou l'une des armes légendaires d'Elder Ring ? Plus de quinze minutes pour trouver une réponse... L'orgue à tuyaux règne ici en majesté, environné d'elfes ou plutôt de dryades amies des arbres : le bourdon et les abeilles légères voltigeant autour du tronc grondant, qui fait entendre parfois par ventriloquie de curieuses voix. Cet univers est habité, tous les habitants jouent à cache-cache, essaient des sons énigmatiques. Se lève peu à peu un fantôme majestueux auréolé de guitare, à la faveur d'un délicieux chaos sonore unifié par le bourdonnement des notes tenues.

   La guitare arrache en douceur, la harpe pose son motif obsédant, un sifflement chantonné, c'est "Sifflement bref" (titre 5), presque pop, une pop distordue, engloutissante, boueuse (sludge, disent-ils). Pour partir... à Cuzco ? c'est le titre du bonus numérique, chanson folk* piégée par l'orgue dans une église envoûtée !

* Pas moyen d'en retrouver le titre...

----------------------------------------------

  Une musique illuminée de fantaisie ! Il est retrouvé -- quoi ? Le bonheur, qui sait ?

Paru le 12 juin 2026 chez moli del tro records (Bruxelles, Belgique) / 6 plages / 41 minutes environ (bonus numérique inclus)

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

Lire la suite

Publié le 30 Juin 2026

Erik K Skodvin - From Darkness

Écoutes vagabondes (3)

En marge de mes articles, série d'esquisses pour des disques que je butine par mes réseaux, ou que me signalent musiciens, attachés de presse ou maisons de disques et que j'écoute avec plaisir, honteusement oubliés pour diverses raisons, victimes de la surabondance des sorties et/ou de ma paresse parfois !

--------------

   Parue en mars 2025, cette bande sonore originale du thriller psychologique et film d'horreur  From Darkness (titre original : *Ur Mörkret) ravira tous les amateurs d'ambiante très sombre. Ce n'est pas la première fois que Erik K Skodvin compose une musique de films, qu'on pense notamment à Schächten (Abattage, égorgement) paru en décembre 2022 sur le label qu'il dirige, Miasmah Recordings.

   Erik K Skodvin distille à merveille l'inquiétude, le froid des ténèbres, une mélancolie abyssale, dans des miniatures ciselées comme le sont les lieder. Cette plongée, nocturne pour l'essentiel, dans une forêt suédoise où s'exerçait une activité minière, est centrée sur la recherche d'une femme disparue. Skodvin interprète lui-même l'essentiel de la musique qu'il a composée, avec l'appui de l'improvisateur libre Axel Dörner et de son interface électroacoustique fabriquée sur mesure. À cela s'ajoutent les anches traitées de Claudio Puntin, des éléments électroniques additionnels et le piano d'Otto A Totland, partenaire d'Erik au sein du duo Deaf Center, sur le titre "What have you become" (piste 15).

Il y a chez Skodvin une véritable économie dramatique : un art de la suggestion, flamboyance ténébreuse ne renchérissant pas sur ce qui se passe à l'écran. Un appel au noir, une béance...

Paru en mars 2025 chez Miasmah Recordings (Berlin, Allemagne) / 21plages / 48 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

Lire la suite

Rédigé par Dionys

Publié dans #Ambiante sombre, #Musique de film

Publié le 26 Juin 2026

Puce Moment - O.R.G.II

   Après Epic Ellipses (mars 2023) et Sans soleil (mars 2025), le duo Puce Moment, formé par Pénélope Michel, violoncelliste de formation classique, chanteuse et multi-instrumentiste, et l'artiste sonore et plasticien Nicolas Devos, sort un second disque où l'orgue d'église dialogue avec l'électronique. J'avais manqué le premier, O.R.G., sorti en 2019 et consacré à l'orgue limonaire de Herzeele (département du Nord). Ce nouveau disque a été enregistré en l'église Saint-Joseph d'Armentières pour répondre à une commande du chorégraphe Christian Rizzo cherchant une musique pour son nouveau spectacle À l'ombre d'un vaste détail, hors tempête, créé à la Biennale de Lyon en septembre 2025. Pour garder leur approche "mécanique" de la musique, ils ont fait fabriquer une "main" mécanique" d'un octave qui joue avec eux sur l'orgue.

   Magnificences de l'orgue !

   "Simoon", c'est le simoun, vent du désert, en principe, violent et chaud. Ici, c'est d'abord un vent doux et profond, qui enveloppe de ses ailes bourdonnantes l'auditeur. C'est un vent de méditation aux longues notes tenues, oscillantes, avec au fond de lui comme des voix enfouies, puis des lumières surgissantes, des courants obscurs. Peu à peu s'entend le battement régulier du cœur, autour duquel naissent d'amples vagues feuilletées. L'orgue s'embrase alors brièvement, libérant une poussière vite dissipée. Belle entrée en matière ! "Pavana" va chercher plus loin. Pièce répétitive, minimaliste, elle est aussi plus colorée, plus claironnante, animée par une puissante pulsation, avec des explosions diaprées, troubles. "Imbat" est sa continuation lancinante, chorale, somptueuse, les boucles se déroulant et s'aplatissant sur des notes tenues grondantes parcourues de sombres mouvements, d'où une dernière partie extatique, en lévitation !

   "Ruach" (titre 4), c'est encore le souffle, ou l'esprit, la respiration, le cœur. On entend les battements des mécanismes de l'instrument, sur lesquels s'élèvent les torsades mélodiques répétitives parfois enflammées. La trépidation régulière fait songer à un train lancé dans la nuit avec son orgue-sirène aux sifflements sourds. Il ralentit en un glissendo fantastique lorsqu'il s'approche de sa gare de destination... Prélude à "Llma", le plus long titre avec presque quinze minutes, le plus bourdonnant, calé sur des notes tenues. Une pulsation monte, démultipliée en canon, accompagnée de saccades rapides et grandioses, implacables, des fusées des grands jeux d'orgue. La musique du duo déploie les somptuosités de l'orgue, instrument total, vivant, propre à réjouir les entrailles et l'esprit ! La longue coda traînée ravit l'âme exténuée de Beauté !

  "Tehuano" (titre 6), nom d'un vent encore, au sud du Mexique, est un couloir mystique et frémissant de notes sinueuses et à demi vaporisées par le jeu de la pression dans les tuyaux et par l'électronique, envoûtant hommage aux maîtres de l'orgue, Frescobaldi ou Bach, dont les ombres semblent flotter autour des tuyaux au gré d'une mélodie d'une suavité sublime.

----------------------------------------------

  Un disque à tomber à genoux : l'orgue et l'électronique, difficiles à distinguer, s'épousent le temps de six moments d'intemporelle Beauté.

Paru le 12 juin 2026 chez Odd Doo (San Diego, Californie) / 6 plages / 57 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

Lire la suite

Publié le 23 Juin 2026

Anne Chris Bakker - Thinking an Ocean

   Anne Chris Bakker ! Je retrouve Anne Chris ! Je me souviens du choc de Weerzien, en 2013, de Tussenlicht, en 2014, puis j'ai suivi son association avec les frères Romke et Jan Kleefstra, par exemple sur Dize en 2018, son duo avec Romke sous le nom de Transtilla, ainsi Transtilla III en 2023, ses disques en duo avec Andrew Heath, notamment Lichtzin en 2017...Je m'aperçois en faisant ce rapide inventaire d'une partie des articles que je lui ai consacrés qu'il appartient de fait à ce blog dont il est un des (nombreux) piliers. Son nouveau disque solo sort sur la petite maison de disques Driftworks fondée et dirigée par Andrew Heath. Néerlandais, Anne Chris Bakker vivait dans un environnement rural du nord des Pays-Bas. Mais après un voyage en Norvège en 2022, il a déménagé pour s'établir à Averøy, île de la côte ouest norvégienne. Voici comment il présente son disque  : « Je me souviens de la route que nous avons prise depuis chez nous vers l'inconnu. De la façon dont nous avons quitté notre maison. Comment nous avons laissé derrière nous ces rues familières et leurs habitants, l'odeur du sol sablonneux, les vastes plaines peuplées de troupeaux d'oies près du lac, et la forêt — avec ses feuillus et ses pins — un peu plus éloignée de notre maison. Pour la plupart, les morceaux de l'album portent les noms de lieux géographiques situés près de la mer. Lorsque je repense à notre voyage en Norvège, je me rappelle toujours à quel point la mer nous a accompagnés. Le scintillement de la lumière à la surface de l'eau lors de notre visite d'un minuscule village de pêcheurs nommé Nyskund, ou la façon dont nous restions là, à contempler longuement la mer dans cette lumière de septembre d'une si grande douceur. » Les caractéristiques de sa musique sont dans ses mots simples : l'émotion, la nostalgie, les éléments...

   Enregistré pendant ses déplacements entre les deux pays, le disque utilise seulement un ordinateur portable, un clavier MIDI et un enregistreur pour les sons de terrain.

  Chants des Eaux premières...

   C'est une musique imprégnée du souffle des grands espaces. Elle respire, ample et lente, chargée de lumières et d'ombres. C'est une musique sans âge qui appelle l'âme, d'où le frémissement de ma peau dès "Fra Inndyr til Rodane" (D'Inndyr à Rondane). Je largue les amarres, happé par les sonorités boisées, profondes, ce chant immémorial des éléments. C'est le bruissement doux du Mystère dont la plupart des hommes des villes sont désormais coupés, orphelins de la Terre-Mère. Cela ruisselle de partout, sourd d'entre les pierres et se répand dans les lointains.

   "Langholmen" (titre 2) déploie la splendeur de l'Appel en boucles envoûtantes. Les volutes mélodiques se chargent de voix diaphanes d'une poignante suavité, comme si Anne Chris Bakker écrivait le chœur secret des archanges chantant la Beauté intacte de la Création. Ne sont-ils pas réfugiés à "Fleinvær", localité du nord de la Norvège qui donne son nom au troisième titre ? L'océan, imaginairement, n'a pas de bornes : il est le contenant-contenu, la matrice, ce qui revient toujours et toujours, et qui caresse l'indicible. Aussi le minimalisme ambiant d'Anne Chris Bakker en préserve-t-il la forme naturelle, sans aspérités, sans traumas, dans une inlassable ferveur. Ce qui surgit dans le quatrième titre, "Dønna", c'est la floraison bouleversante de l'âme saisie par la splendeur grandiose du monde-océan, parcouru de courants scintillants, d'oscillations lumineuses. "Nyksund" intègre des bruits de mouvements d'eaux, contrepoint (é)mouvant aux nappes bourdonnantes dans lesquelles se love un piano méditatif tandis que passent de grands oiseaux aux cris stridents... Puis les cordes troubles et frissonnantes chantent "Averøy", l'arrivée au nouveau port pour le musicien conquis : long hymne exalté de la fusion de la mer et des cieux, les eaux levées et poudroyantes dans une salutation majestueuse, somptueuse...

----------------------------------------------

  Un chef d'œuvre, encore un, de ce musicien discret qui écoute le monde primordial, un peu comme John Luther Adams dont il est sans le savoir peut-être un cousin éloigné par la distance et si proche par l'esprit. 

   Magnifique photographie de couverture, à l'image de la musique limpide et grandiose du disque.

Paru début avril 2026 chez Driftworks (Stroud, Royaume-Uni) / 5 plages / 39 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

Lire la suite

Publié le 20 Juin 2026

Federico Perotti - Quadro

   Voici le disque que j'évoquais dans mon article précédent. Federico Perotti est compositeur, organiste, apparemment titulaire de l'orgue Fachetti-Lanzi de la Basilique de San Sisto à Piacenza, un orgue en place depuis 1545, donc qui assista, si l'on peut dire, à l'enlèvement de la Madonna Sistina de Raphaël, destinée à orner le retable du maître-autel de l'église. En effet, la toile, la dernière des Madones terminée par les propres mains du maître, fut vendue à Auguste III de Saxe qui l'exposa dans sa collection à Dresde, où elle restée après quelques vicissitudes. Federico Perotti dit avoir conçu son disque comme l'histoire de cette absence, puisque sans elle la basilique reste incomplète, la copie de Giuseppe Nogari ne la comblant pas. S'interrogeant sur ce que serait l'église Saint-Sixte si la toile de Raphaël s'y trouvait encore, avec évidemment le surcroît de célébrité touristique pour Piacenza (Plaisance), il a forgé un programme entrelaçant ses propres compositions avec celles de plusieurs compositeurs des XVIe et XIIe siècles actifs dans la région. Quant à l'orgue, des commandes manuelles permettent à Perotti de moduler la hauteur des notes, ce qui enrichit ses propres compositions.

Très belle photographie du compositeur Federico Perotti

Très belle photographie du compositeur Federico Perotti

   Le disque commence et se termine avec deux pièces d'un compositeur et organiste originaire de Piacenza, Claudio Maria Veggio  (vers 1504 - vers 1553), "La Fugitiva", éclatante et colorée, comme dialoguée plaisamment, et "Donna, per Dio vi giuro", recueillie comme une prière. Deux pièces de Girolamo Frescobaldi (1583 - 1643), en 5 et 9, témoignent de la splendeur de l'écriture pour orgue du dix-septième siècle. La "Toccata seconda" passe de la flamboyance initiale à une intériorité méditative pour revenir à un finale plus grandiose, tandis que la "Partite sopra Passacagli" semble une danse lente ornée de variations tournoyantes. Outre ces deux "témoins" possibles de la présence de la Madonna de Raphaël, Perotti intercale avec ses propres œuvres deux toccatas de Michelangelo Rossi (vers 1602 - 1656). La majestueuse VII (piste 3) étonne par ses ruptures de hauteur, des cassures intérieures qui déclenchent presque des glissendos ligétiens au bord de la dissonance ! La XII (piste 7) alterne bousculades facétieuses et envolées apparemment plus sérieuses, comme une série de roucoulades qui viennent buter sur une partie centrale méditative, s'enfonçant dans des graves descendants avant de retrouver une joie sommée par un bref grand jeu.

   J'en arrive aux cinq Toccatas Sistine composées entre 2017 et 2025 par Federico Perotti (pistes 2- 4 - 6 - 8 - 10). les trois premières sont consacrées à la Basilique, nous dit le compositeur, à sa lumière, sa forme, son parfum. Ce qui frappe dans l'écriture contemporaine, c'est la place pris par les répétitions, le développement d'une composition à partir de motifs, de boucles. La I prolifère sur un socle qui semble immobile. Pas de grands mouvements vers le haut et le bas, pour finir par une modestie balbutiante. La II joue de notes longuement tenues. Les résonances y sont le liant d'un bourdonnement dont se détachent à peine des notes plus claires : on monte un escalier aux marches basses, peu marquées, on suspend sa respiration pour saisir quelques fêlures lumineuses. Il y a là une retenue, le refus du solennel au profit du mystère des durées imbriquées, la recherche du cœur enfoui dans la trame du son, dans les vibrations envahissantes. C'est une pièce superbe !

    La III paraît brouillonne, tout en tâtonnements, insaisissable, mais, installée elle aussi sur un socle de boucles, on croit presque entendre des chants d'oiseaux. C'est le chant déjà fracturé qui précède le drame de l'enlèvement du tableau, rendu par l'expirante Toccata Sistina IV, dont les timbres vacillent en un ballet funèbre lamentable, et pourtant d'une tristesse somptueuse tant l'orgue dérape alors dans des corridors aux beautés fragiles, bouleversantes, lentement remuantes, aux allures d'un lamento - j'avais écrit "lamentable", de la même racine, à la Arvo Pärt. C'est un autre moment miraculeux de ce disque qui finit par nous envoûter. "Toccata Sistina V", qui "traduirait" tout ce qui s'est déroulé depuis la vente de la toile, s'envole dans les aigus, piaffante et intrigante. De la musique d'orgue post-minimaliste, fracturée sur une base de tremolos agglomérés et continués avant que ne s'élève  un chant interrogatif, répétitif, aux lumières changeantes. Décidément, Federico Perotti ne cesse de nous surprendre. Il s'approprie en 11 un madrigal de Claudio Monteverdi, "Lamento della ninfa", ramené à son squelette expressif parsemé de quasi dissonances, étonnante chanson d'amour perdu...

----------------------------------------------

  Federico Perotti réussit un disque d'orgue peu commun qui rend hommage à certains compositeurs italiens des XVI et XVIIe siècles tout en tissant avec ses propres compositions l'histoire de l'absence d'une toile de Raphaël. Le cycle de ses cinq toccatas personnelles fait de l'orgue historique de la basilique de Piacenza un  magnifique rival des modernes synthétiseurs ou claviers numériques.

Paru fin mai 2026 chez Feral Note (Berlin, Allemagne) / 12 plages / 1 heure et deux minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

Lire la suite

Publié le 19 Juin 2026

Petites considérations intempestives sur la musique par grosse chaleur !

   Depuis deux jours, j'annihile, j'efface, je détruis à tour de bras des fichiers musicaux. Même des musiciens déjà chroniqués ici finissent à la poubelle. Tout me paraît fade, lourd, ennuyeux, et surtout d'un compliqué ! Trop de musiques sont encombrées de prétentions théoriques ou d'un dogmatisme qui étouffe le sensible. Ils sont trop intelligents; leur intellect les étouffe, on n'entend plus que leur intelligence, séchée sur pied, dés-incarnée. Ce sont squelettes musicaux, oripeaux d'expérimentations. J'ai lâché le mot : expérimentations, musique expérimentale. Non pas que je vomisse cette "catégorie" - inconsistante et disparate fourre-tout, très présente dans mes articles, mais elle produit aussi des monstres. Trop de raison, en musique, tue la musique ! La musique a besoin d'un feu, d'un feu intérieur, pour ravir nos âmes. Aussi la virtuosité, la maîtrise académique ou traditionnelle, car c'est aussi bien vrai des musiques orientales, ne sont-ils absolument pas garants de la production d'une émotion perçue par l'auditeur. Sans doute la rigueur mathématique du langage musical, l'emploi d'algorithmes sont-ils séduisants pour les experts, les musicologues, sans nécessairement aboutir à une musique vivante. À l'écoute de ces pièces laborieuses que j'écartais après de réels efforts d'écoute - je tiens à le préciser -, fruits de recherche et d'une volonté d'expérimentation, je restais de marbre. « efforts d'écoute » : quelle horreur je viens d'écrire, mais c'est bien cela le problème ! J'aime m'abandonner à une musique, être emporté, ravi au sens fort du terme, et non faire des efforts. Bien sûr, il m'arrive régulièrement de n'être ravi qu'à la seconde, troisième ou quatrième écoute, mais quelque chose m'avait alors déjà retenu, une étincelle dans le fagot des notes et des mesures, qui m'avait conduit à mettre en réserve les pièces entendues. J'ai l'impression que nombre de musiques sont mortes-nées, étouffées sous les certificats d'excellence, les intentions, les prétentions à l'exploration à tout prix, En musique, chaque fois qu'« exploration » signifie recherche forcenée d'une voie à ouvrir, on peut craindre que se glisse quelque chose de factice dans la composition, qui empêche la musique d'être vraie. Qu'est-ce qu'une musique vraie, me direz-vous ? Une musique qui trouve sa voie sans la chercher, parce qu'elle correspond à un besoin intérieur, à un ressenti du musicien. Alors seulement, elle est communication, vecteur émouvant entre le compositeur, ses interprètes et son public. Il n'est pas mauvais de rappeler ce que certains considèrent avec une moue condescendante comme des truismes, parce qu'au fond d'eux-mêmes, ils ont peur de leur humanité, qu'ils tentent de recouvrir sous des tonnes de matériel, un fatras de logiciels et des notes d'intentions blindées. Et ces derniers jours, j'avais l'impression de rencontrer des applications théoriques, sans doute brillantes, qui ne me disaient RIEN, comme on dit si bien. J'ai repris confiance en prenant dans mes piles de disques personnels, un disque de piano. Il n'avait rien d'expérimental dans son discours. Il s'inscrivait dans une lignée, celle d'Henri Dutilleux et de Gÿorgy Ligeti. C'était les études pour piano de Karol Beffa, publiées en 2018 par la maison de disques Ad Vitam, interprétées par Tristan Pfaff. Vous allez me dire que, du côté académique, c'était brillantissime, aussi bien chez le compositeur que chez le pianiste, que la virtuosité nécessitait une technique éblouissante. Dès la première nouvelle écoute, pourtant, tout cela ne rentrait pas en ligne de compte. On entendait le feu parcourir la musique, les émotions circuler. Cette musique était vivante, radieuse. Dans ses plis, le lyrisme donnait à entendre des êtres humains. Il y avait du mystère, des ombres, du silence, oui, du silence, et tout cela par-delà les mots et les discours, les écoles et les théories. Comme c'était bon de se baigner dans cette source fraîche ! Je reprenais pied...je finirais bien par trouver dans les productions d'aujourd'hui des filons précieux.

------------

Ce matin, d'ailleurs, parmi ce que m'envoient attachés de presse, maisons de disques et musiciens, je me suis agrippé à un disque d'orgue. Il fera l'objet de mon prochain article. Je n'en dis pas plus ! Et ce sera parfaitement INACTUEL !!!

---------------

  En écoute, l'étude N°7 de Karol Beffa [La musique dite classique ne rentre pas dans le cadre de ce blog, dans la mesure où des revues spécialisées couvrent bien ce secteur, sauf exception. Je m'autorise des exceptions, surtout quand il s'agit aussi de musiques contemporaines, la frontière entre les deux étant flottante. ] Il faut savoir flâner, oublier les cadres...

Image végétale de la musique de Karol Beffa ? Photographie © Dionys Della Luce

Image végétale de la musique de Karol Beffa ? Photographie © Dionys Della Luce

Lire la suite