[À propos de la compositrice et du disque]
L'artiste visuelle et compositrice irlandaise Barbara Ellison est fascinée par le caractère spectral de certains univers sonores et visuels. Ses recherches autour de ce qu'elle appelle des fantômes visent à faire naître une présence fantasmatique en explorant des états d'ambiguïté auditive et visuelle. Elle a déjà publié CyberSongs chez Unsounds, un opéra de trois heures intitulé Cyber-Opera. Par ailleurs, trois volumes titrés comme ce nouveau disque et affectés d'un numéro, ont déjà été publiés entre avril 2025 et janvier 2026, mais les numéros ne correspondent pas : il semble que ce soit une série distincte du nouvel enregistrement.
« Murdúchann » désigne en moyen irlandais une créature semblable à une sirène, chanteuse des mers ou sirène marine. Les chants ensorceleurs de ces créatures sont devenus célèbres grâce à L'Odyssée d'Homère. Barbara Ellson a travaillé à partir d'un vaste corpus de voix féminines pour générer des fantômes sonores grâce à des superpositions de couches et des transformations. Une petite partie de la source provient d'un morceau remixé par la compositrice, créé à partir d'extraits de l'album Bleaching Bones de l'Ensemble vocal irlandais Landless, composé de quatre voix féminines.
La compositrice Barbara Ellison
[L'impression des oreilles]
Présence des fantômes...
Le numéro 1 de ces chants de sirènes est titré "idir", « entre » en irlandais, ce que je comprends comme une invite à entrer dans le disque : note bloquée répétée de plus en plus vite, surgissements des voix en coulées croisées et glissantes et revenantes, dislocation en sons brefs résonnants, le tout agrémenté de différents "glitchs". C'est parti pour "glór" (Voix), respirations vocales syncopées, répétitives, échantillon de l'esthétique de Barbara Ellison, entre une curieuse techno vocale et un minimalisme ultra-répétitif. Très vite, la musique produit un effet hypnotique indéniable, un décollement du réel. Ces voix dirait-on machiniques, robotisées, paraissent surgies d'outre-mondes. En même temps, ces chœurs conservent des traces d'émission humaine qui les rendent troublants. La superposition d'un socle synthétique minimal et de voix réduites à leur souffle, à leur trace vibratoire, sur l'étonnant "draíocht" (Magie, titre 4, un peu plus de 15 minutes !) évoque un système bloqué dans lequel viennent se glisser les fantômes tels des cloches, puis des souvenirs de voix comme décortiquées, réduites à une enveloppe translucide. En fait, la pièce semble être une tresse dévoilant peu à peu des cordes cachées dans la torsade en train de se dérouler, de se multiplier magiquement en un crescendo foisonnant vers une extase pétrifiée dont jaillissent des souffles ardents. Quelle musique extraordinaire, authentiquement fantastique avec sa coda de quasi grognements de monstres à demi endormis !
entre / voix / secret / magie / sortilèges / nature sauvage / transformation / frontière / rêve / elle / brouillard / merveilles / seuil / évasion / retour
Sirènes litaniques, mon amour !
Le court "geasa" (Sortilèges) sonne comme un souvenir de chants médiévaux réduits à des soupirs et à des envolées coupées, tandis que l'ample "fiántas" (Nature sauvage, titre 6, plus de douze minutes) évoque des litanies païennes dans de lointaines forêts. Car les sirènes de Barbara Ellison ne sont pas cantonnées au milieu maritime, elles font apparaître aux auditeurs les paysages mentaux qui les hantent secrètement. Ne sont-elles pas des quintessences, des réductions raffinées qui, en faisant vibrer de manière répétitive certaines cordes enfouies, attirent à elles, dépaysent jusqu'à l'hypnose ? Après quelques minutes où la musique flirte avec la techno minimale, cette longue pièce libère des bouquets de voix, véritable feu d'artifice vocal se figeant dans la répétition d'une syllabe peu à peu rognée, avalée dans le battement percussif...
"claochlú" (Transformation, titre 7) joue sur des boucles de plus en plus rapides au point de rapprocher certaines voix d'instruments inconnus. La pièce devient pure scansion. "Teorainn" (Frontière) commence par une longue queue de comète, la coulée étirée de la profération initiale ramenée à son bourdonnement de base avant le surgissement d'autres voix plus étranges, plus archaïques dirait-on, venues de rituels brûlants ! "aisling" (Rêve, titre 9) se développe dans un brouillard épais, pièce ambiante irréelle traversée de voix éthérées, avec une coda mystérieuse à la limite du chuintement, de la murmuration (j'assume l'anglicisme, pour une fois - je pense à un autre disque !) diaphane. Retour à des boucles répétées avec "si" (Elle), au rythme lourdement marqué par un bloc sombre et des glitchs presque humains (voix transformées ?) en deux séries parallèles encadrant les voix féminines : prodigieux !
Le dernier titre avant les bonus, "ceo" (Brouillard, titre 11) prend une dimension quasi orchestrale, semble sombrer dans les marais sans fond de l'Hadès, Hadès dont il ramène des voix sinueuses, fantomatiques, évoquant notamment le premier titre, pour en épuiser la substance dans une fin d'une immense douceur.
Et les bonus ? Généreux et tout aussi réussis, à commencer par l'envoûtant "iontai"(Merveilles, piste 12), au montage audacieux, abrupt ! On entend des échos des chants irlandais traditionnels, si grandioses, dans "ealú (Évasion, piste 14).
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Un disque stupéfiant, enivrant, monument de la musique répétitive pour voix et électronique.
On imagine un tel disque utilisé pour la séquence des sirènes du film L'Odyssée de Christopher Nolan, séquence hélas si anodine et à la bande originale sans intérêt. Mais ce serait rêver à une poésie qui est la grande absente du film.
Paraît le 4 septembre 2026 chez Unsounds Records (Amsterdam, Pays-Bas) / 11 plages + 4 bonus numériques de 19 minutes / 1 heure et 31 minutes environ au total.
Pour l'instant en écoute totale sur le site Soundcloud