Publié le 23 Septembre 2026

Mats Erlandsson & Gus Loxbo - Minnets Långa Kedjor

[À propos des compositeurs et du disque] 

   Minnets Långa Kedjor (Les Longues Chaînes de la Mémoire) est la première œuvre enregistrés par deux musiciens suédois amis de longue date : Mats Erlandsson, compositeur et artiste sonore, dont le travail se caractérise par l'usage de sons tenus et bourdons (drones), de sons analogiques ou numériques synthétisés ou enregistrés, d'enregistrements de terrain modifiés et de bandes magnétiques traitées ; et Gus Loxbo, actif dans le domaine des musiques improvisées surtout en tant que contrebassiste, dont le premier album solo Trådknaster, sorti en 2021, a été enregistré...par Mats Erlandsson !

  Par ailleurs, Mats Erlandsson a enregistré plusieurs disques avec Yair Elazar Glotman : j'avais célébré leur très beau Glory Fades, paru l'an dernier sur le même label, et, bien avant, repéré Negative Chambers paru chez Miasmah en 2017.

  Le disque est né d'associations et de souvenirs géographiques, poétiques et imaginaires. Cette matière première a été transformée par Mats Erlandsson dans la tradition de la musique électroacoustique par montage, traitements numériques et travail sur bande analogique. Sur le plan acoustique, Mats est aux guitares électriques et acoustiques, à la cithare, aux percussions, Gus à la contrebasse. On entend les cloches et accents de Daniel M Karlsson sur le titre 8, et la voix de Maria W Horn pour les présentations.

[L'impression des oreilles]

Dans la Forêt des Sons

   Ce qui frappe dès l'abord, c'est la proximité des sons, puissants, amplifiés. Ils résonnent, ils craquent, bruissent. Nous sommes dans la forêt des sons. Une forêt magique constituée de rets sonores, où tout est suspendu à l'apparition et à la tenue des sons. Ne sommes-nous pas parvenus au sommet d'une montagne (Ils ont gravi la montagne, titre 1), avec en face La Falaise du Magicien (titre 2) ? La musique de Mats Erlandsson et Gus Loxbo est cérémoniale, rituelle. Chaque son semble sculpté pour en tirer le maximum de mystère. On attend une venue, on est pris dans les toiles lentes des résonances, des glissendos. Quelque chose s'intensifie, la cithare presque brutale en accords plaqués sur la contrebasse bourdonnante. Et puis cela se met à flamber dans une atmosphère toujours hiératique comme dans le superbe second titre, au point que l'album prend alors une coloration nettement post-rock.

   La Chambre de cuivre ("I Kopparkammaren", titre 3) est tapissée de tintements comme de bols chantants, de coups de sortes de gongs. L'auditeur se trouve dans la position d'un adorateur hypnotisé, envoûté par la beauté des traînées sonores radieuses. Il faut attendre le quatrième titre pour qu'un peu d'agitation vienne brouiller les lignes, encore est-elle vite récupérée, injectée dans des boucles solennelles. Disons que la musique alors s'épaissit, que le Mystère s'approfondit. Et gronde longuement la contrebasse, filent les sons synthétiques, les frottements percussifs dans le superbe cinquième titre, Suspendre des fleurs autour du cou ("Häng blommor om halsen"), véritable rituel où l'on croirait entendre de micro halètements !

  Avec le titre éponyme (titre 6), sévère et religieux, la musique semble en lévitation extatique avant d'exploser en gerbes lourdes de guitares brûlées, de cithare incantatoire. Il faut signaler le potentiel poétique de cette musique ciselée, à la fois coupante, brute, et tissée de filaments vibrants, de frottements saccadés. Les lentes torsades du septième titre Des cascades ("Fallens dag") sont exemplaires de cette musique pétrifiante, à la beauté glacée et incandescente. Le titre suivant, c'est ce qui reste d'une ballade folklorique entêtante, décantée jusqu'à l'os du son, ramenée à une boucle vrillante, tranquillement ensorceleuse avant son explosion en salves ralenties. Arrivés là, la fin du disque ne vous décevra pas, à mijoter dans les cendres ("I askan", titre 9) de textures sulfureuses, pour mieux jouir  Dans un crépuscule symétrique ("I symmetrisk skymning", titre 10) d'une mélancolie embrumée d'un lyrisme sobre !

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   Au croisement d'une électroacoustique splendide et d'un post-rock décanté, le disque de Mats Erlandsson et Gus Loxbo est une merveille !

Paru le 18 septembre 2026 chez XKatedral (Stockholm, Suède) / 10 plages / 1 heure et 8 minutes environ

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Publié le 21 Septembre 2026

Støvfigur - (Støvfigur )

   STØVFIGUR ? Du danois «støv», poussière, et «figur», forme ou figure. Vous n'en saurez pas plus sur ce mystérieux musicien, que je soupçonne pour ma part être øjeRum, alias du musicien danois Paw Grabowski,  en raison du collage de couverture (voir ici). Ce n'est qu'un soupçon...

   Neuf figures d'une ambiante poussiéreuse, à la limite de la disparition : délavée, en voie d'effritement, comme le suggèrent les titres danois. Une musique d'après la lumière (« efter lys », dernier titre), qui ne cherche pas à percer le voile cendré qui enveloppe les choses. Un exemple parfait d'électronique minimale aux percussions amorties, aux boucles lancinantes vous prenant par en-dessous, sans avoir l'air d'y toucher !

 

Paraît le 18 septembre 2026 chez 12K (New-York, États-Unis) / 9 plages / 51 minutes environ

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Publié le 16 Septembre 2026

Giulio Aldinucci - Materia

   Après le très beau Real, sorti en octobre 2022, Materia est le cinquième disque chez Karlrecords du prolifique artiste sonore italien Giulio Aldinucci (présentation dans l'article précédent). De l'ambiante grandiose où sont immergés des enregistrements de terrain traités, des textures chorales électroniques et des timbres instrumentaux.

     Six titres aux résonances poétiques d'un musicien qui n'a pas renoncé totalement à sa langue (3 titres en sur 6) : "Not here" (Pas ici) / "In a Shadow of Noise" (Dans une Ombre de Bruit) / "Cenere e Onde lontane" (Cendres et Vagues Lointaines) / "Come luce, in Sogno" (Comme une lumière en rêve) / "Never" (Jamais) / "Sera" (Soir).

Autoportrait du compositeur : toute sa musique, déjà...

Autoportrait du compositeur : toute sa musique, déjà...

Une musique tendue d'Au-delà...

   Le second titre donne la mesure du travail de ce musicien exceptionnel : finesse de l'entrelacement des textures entre organique et synthétique dans une ombre de bruit, fresque frémissante et pulsante ouverte sur l'infini composée d'une multitude de sons fragmentés émettant des signaux troubles et troublants. Ce qui se joue dans cette musique, c'est l'épiphanie d'un monde caché sous son mouvement même, la mise à jour d'une nostalgie bouleversante. Ces voix synthétiques entrecroisées, dans "Cenere e Onde Lontane", ce sont celles des morts, ou des anges perdus, enchâssées dans un doux grondement de bourdon. Confirmation en est donnée par le magnifique "Come Luce, In Sogno", chœurs gigantesques se répondant dans une lumière rêvée, comme une succession d'assauts de suavité, mais nous parlons d'autres mondes, Giulio Aldinucci nous a prévenu, sa musique n'est pas ici.

   Le cinquième titre, "Never" est la sculpture vivante de bruits, on dirait des hautbois, une forêt de bois émettant des appels en bouquets. Puis tout s'anime, se peuple de sons stratifiés par des boucles hypnotiques, rayées, froissées, comme du Jon Hassell revu en beaucoup plus fin, avec en fond un orgue tournant enveloppé de volutes poussiéreuses. "Sera" a la majesté des soirs dans la lumière d'avant les ténèbres, la voix envolée si loin au-dessus de nuages grondants pour atteindre peu à peu un chœur radieux...

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   Giulio Aldinucci compose une musique ambiante d'une exquise et diaphane complexité décantée. Une splendeur !

Paraît le 18 septembre 2026 chez Karlrecords (Berlin, Allemagne) / 6 plages / 43 minutes environ

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Publié le 14 Septembre 2026

PERVERTS IN WHITE SHIRTS - CULTurally appropriated songs and revisited memories

   PERVERTS IN WHITE SHIRTS est le duo d'électronique expérimentale zurichois formé par l'artiste multi-disciplinaire Nathalie Greier et le franco-britannique Dave Phillips, actif depuis le milieu des années quatre-vingt sur les scènes métal indépendantes et leurs alentours bruitistes, qui qualifie son œuvre de protestation rituelle.

   Leur nouvel album puise dans les fragments musicaux de plusieurs sectes et groupements fanatiques, notamment de la secte des Enfants de Dieu, au sein de laquelle Nathalie Dreier semble avoir passé une partie de son enfance.  Cette matière première est transformée, réinventée, littéralement parfois explosée pour en subvertir les finalités idéologiques d'endoctrinement, non sans maintenir l'ambiguïté, le malaise attaché à des souffrances mais aussi à des délires qui ne cessent de hanter l'imaginaire collectif et d'attirer des ferveurs nouvelles.

Les deux musiciens du duo

Les deux musiciens du duo

   Ma Vérité vaut la vôtre

(Chants de Subversion)

   On reconnaîtra dans le disque des ritournelles scandées par des cloches, des chants lancinants, tout l'attirail sonore indispensable à la fascination des adeptes. Le duo s'approprie en effet ce matériau, dont il tire des effets perturbants. Prenez "Zigoku" (titre 20), il évoquera des psalmodies vaguement bouddhistes, qu'il subvertit en y ajoutant des cris qui pourraient être de souffrance. "You'll Never Be Alone" (titre 21) semble un labyrinthe dans lequel on aspire à se précipiter, les voix tournant sur un fond hypnotique et trouble. Ce jeu de la subversion produit des monstres sonores fascinants. Le disque s'apparente à un jeu de massacre et de réenchantement paradoxal. Chaque chanson transgresse les lois du bon goût en nous entraînant pourtant dans des couloirs séduisants et ténébreux, transformant une bluette, "You'll Fall in Love With Me"(titre 22) en une incantation perverse, post-punk. Il arrive que surnage un titre presque limpide au début, très vite piraté, coulé par des intrusions intimes bouleversantes ("Selah", titre 24).

   Ne boudons pas notre plaisir. Les deux musiciens sont les maîtres d'un spectacle coloré, aux méandres séduisants. Ici, la pop meurt et renaît plus intrigante, comme dans l'étonnant "Freedom" (titre 26), si parodique. Le quasi minimaliste "It Hurts" ((titre 27) joue en virtuose avec la souffrance sublimée.

   Le clou de ce long double-album est évidemment  le dernier titre, de vingt-neuf minutes, "Shangri-La", évocation hallucinée de ce paradis terrestre imaginaire que serait le shangri-la. Voix sussurrantes et ensorceleuses, vortex de bruits inquiétants, tout nous transporte dans un autre monde, irréel, faussement féérique, dont l'effet premier est d'annihiler la personnalité en occupant le tissu sonore, totalement envoûtant, à base de sortes de mantras plongés dans une brume irréelle. Version les sirènes d'Ulysse, dans L'Odyssée ! Avec les monstres qui guettent la chute des âmes transportées par les chants insupportablement beaux ! Le morceau est rythmé par un métronome implacable : on ne saurait échapper à la séduction, à la dissolution dans le chœur extatique ! Le tournoiement de voix enfantines est en écho au nom choisi par le duo, qui n'est pas sans connoter des mœurs pédophiles souvent associées à la secte des Enfants de Dieu. Il n'est pas impossible que ce mécanisme inexorable ne soit pas là pour indiquer la perspective eschatologique du Jugement Dernier, d'autant que l'atmosphère se fait peu à peu étouffante, assourdie, ralentie comme par des poids très lourds, juste avant un trou de quasi quatre minutes ! Et une reprise très rock, métal, pour l'annonce d'un Royaume farouche...

   Parmi les grandes réussites du début du disque, mon article passant d'emblée au titre 20, signalons le diabolique "Love is The Only Weapon" (titre 2) sur le délire des masses hystérisées, le lancinant "Truth" (titre 3), aux mélodies plaintives et courbes, l'impressionnante "Dedication to the Trackling of The Beast", avec une voix déformée égrenant un chapelet de paroles comme un catéchisme infernal...la superbe chanson pop "Song of David" (titre 7), disloquée et transformée en tribune idéologique sabotée.. À vous de découvrir les autres pépites !

Paru le 4 septembre 2026 chez Misanthropic Agenda (Houston, Texas) / 28 plages / 1 heure et 54 minutes environ

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Publié le 11 Septembre 2026

Alvin Singleton (Jackie Leung, piano) - Inside Out

[À propos du compositeur, du disque et de l'interprète] 

Inside Out est le premier disque entièrement consacré à l'œuvre pour piano du compositeur Alvin Singleton (né en 1940 à Brooklyn), artiste difficilement classable, explorateur, quelque part entre modernisme, minimalisme, romantisme, jazz et musiques populaires. Insatiable curieux, il admire aussi bien Gustav Mahler, Morton Feldman que des pianistes de jazz comme Paul Bley ou le roi du "funk" James Brown. Le critique et compositeur Kyle Gann (dont j'admire beaucoup l'œuvre !) a dit de lui : « La musique de Singleton est empreinte d'une âme profonde et d'une simplicité sobre que j'apprécie tout particulièrement. Malgré une économie de moyens réfléchie et un caractère affirmé de ses images sonores, cette musique n'est jamais froide... ni abstraite. Elle rayonne de chaleur, semble flotter dans l'air et progresse avec une dynamique à la fois lente -- presque glaciaire -- et palpable d'intuition. Elle refuse de céder à l'académisme comme au populisme, mais fait preuve d'une telle honnêteté et d'une telle assurance qu'elle attire irrésistiblement les auditeurs. »

  C'est la pianiste Jackie Leung (installée à Toronto), depuis longtemps admiratrice d'Alvin Singleton, qui interprète ce programme comprenant des premiers enregistrements et l'essentiel de l'œuvre pour piano de Singleton jusqu'en 2024. Un événement discographique à ne pas manquer !

  Je renvoie au précieux livret très détaillé pour une approche plus technique des œuvres présentées.

Le compositeur Alvin Singleton / Photographie © Jo Eldredge Morrissey // La pianiste Jackie Cheung / Photographie © Shayne Gray
Le compositeur Alvin Singleton / Photographie © Jo Eldredge Morrissey // La pianiste Jackie Cheung / Photographie © Shayne Gray

Le compositeur Alvin Singleton / Photographie © Jo Eldredge Morrissey // La pianiste Jackie Cheung / Photographie © Shayne Gray

[L'impression des oreilles]

   À l'écoute de "Changing Faces"(1986), qui ouvre le disque, on a l'impression d'entendre une nouvelle pièce du cycle The Time Curve Preludes, chef d'œuvre du post-minimalisme composé par William Duckworth en 1977-78. Cette brève pièce bondissante, pulsante, ne cesse de changer de registre et de surprendre par ses décrochements jusqu'au staccato de la note finale. "Cinque" (1969, ce sont cinq miniatures nettement plus introspectives, d'une écriture libre et atonale, avec l'admirable jaillissement de gouttelettes serrées de la quatrième, du Ravel réécrit par un minimaliste illuminé, et la cinquième entre quiétude et reliefs abrupts.

   Duo pour piano et vibraphone (interprété par Ryan Scott), "Greed Machine" (Machine à cupidité, 2003) explore les différences de timbre entre les deux instruments, la rondeur bondissante du vibraphone et l'acuité du piano, mais aussi leurs convergences, dans une atmosphère mystérieuse trouée de silences. "Baked in the Cake"(2012) évolue entre jazz destructuré et envolées mélodiques ou phases méditatives.

  "Argoru I" (Jouer en langue twi du Ghana, 1970), première d'une série de dix pièces couvrant plus de cinquante ans de la carrière de Singleton, est une pièce intrigante, tout en décalages, syncopes, éclats brefs et grappes de notes bousculées parsemées de silences. Au contraire, "Mutations"(1966), la première œuvre pour piano seul du compositeur, enchaîne les changements de tempo, de couleur, avec des passages virtuoses d'accélérations, de chevauchements. La partie centrale, plus dramatique, laisse percer une mélancolie prenante que la fin ralentie prolonge en la ponctuant de massifs imposants auréolés d'une douceur intériorisée.

   Quarante ans après "Argoru I", "In My Own Skin" (2010) est un précieux témoignage du monde musical de Singleton, qui a toujours refusé de se laisser enfermer dans un genre précis. Sa musique ne cesse d'échapper aux cadres, donnant une impression d'improvisation, ou plutôt de fantaisie. Elle va où elle veut, presque mutine. La liberté d'allure est ce qui lui donne une grâce incroyable !

   Le disque se termine avec la plus longue pièce, éponyme, un duo pour deux pianos de dix-huit minutes environ, avec Erica Murase au second piano. Une introduction de plusieurs minutes, succession de notes tenues séparées de silences, crée une atmosphère de ferveur dans laquelle les premières notes s'écartant de cette ligne ténue prennent un relief saisissant. Suit un échange tantôt presque syncopé, tantôt plus méditatif, d'une écriture dense et précise, avec des répétions à l'effet hypnotique par moments. Du minimalisme vivifié par un mouvement jazzy et un contrepoint audacieux. La virtuosité, dans la seconde partie, brode une tapisserie ébouriffante aux motifs rapides et changeants sur une trame martelée, curieusement pensive de temps à autre. De toute beauté !

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   Un très beau disque pour découvrir un compositeur américain à la croisée des écritures pianistiques les plus diverses, libre et inventif, bien dans sa propre peau !

Paru le 4 septembre 2026 chez Albany Records (Albany, État de New-York) / 12 plages / 1 heure environ

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Publié le 9 Septembre 2026

Jannis Anastasakis / Peter Knight - Feather

   Fruit d'une session de deux heures et demie, sans répétition ni partition préalables, ce disque a été enregistré à Athènes dans les locaux de JAM Pedals, entreprise fondée et dirigée par Jannis Anastasakis, guitariste grec qui sait tirer de sa guitare des paysages ambiants inventifs. Sur l'album, Jannis ajoute à sa guitare de la scie musicale et de l'électronique. Le second musicien de cette rencontre est le trompettiste et compositeur australien Peter Knight, que l'on entend également à l'électronique et au synthétiseur. La rencontre entre les deux musiciens a été condensée en trente-deux minutes, produite et arrangée par Peter Knight, et finalisée par Lawrence English, encore lui.

Jannis Anastasakis et Peter Knight

Jannis Anastasakis et Peter Knight

   Cette suite en cinq parties surprend par l'immensité des horizons musicaux traversés. C'est une fresque ambiante, orchestrale à sa manière. En "Feather I", la trompette de Peter Knight plane royalement sur les esquisses électroniques, les glitchs répétitifs et les griffures et plaintes de guitare. La musique est presque méditative dans son intensité, son élan recueilli. Des voix incrustées dans les toiles de synthétiseur ouvrent la grandiose seconde partie. Ce sont flux et reflux dans une cathédrale embrumée ou une grotte sous-marine. Un hymne perdu d'une sourde mélancolie !

   La troisième partie est constituée d'un fond machinique de piqûres percussives, de micro-battements sur lequel la trompette évolue comme un fantôme jusqu'à sa disparition dans le tapis bourdonnant. La musique devient plus étrange en quatrième partie, comme si nous étions dans un laboratoire, avec des fusées de vapeur jaillissant de plusieurs côtés et des bruits énigmatiques et proliférants. C'est la partie la plus expérimentale, dominée par l'électronique, instruments acoustiques disparus.

   La veine lyrique revient avec la dernière partie, juxtaposant une rythmique très sourde et fracturée à des glissandos de trompette. L'ambiance est trouble, chargée, celle d'une fête finissante étouffée par les retombées d'un délire disparu.

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   Entre ambiante brumeuse et bourdons expérimentaux, la musique de Jannis Anastasakis et Peter Knight atteint une grandeur mélancolique magnifiée par la trompette du second.

Paraît le 18 septembre 2026 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 5 plages / 32 minutes environ

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Publié le 7 Septembre 2026

Kr-Krr (Nathalie Forget / Gilles Aubry) - Nebulage

[À propos des compositeurs et du disque] 

   Virtuose mondialement reconnue des Ondes Martenot - qu'elle enseigne depuis 2016 au Conservatoire National Supérieur de Paris, Nathalie Forget est aussi titulaire d'une maîtrise de philosophie sur la musique d'Olivier Messiaen. L'autre membre de ce duo Kr-Krr est le compositeur de musique expérimentale et artiste sonore suisse Gilles Aubry, installé à Berlin, qui manie programmation informatique et électronique avec aisance. Ici, il est au synthétiseur modulaire et à l'ordinateur en jouant avec un double numérique des Ondes Martenot grâce au logiciel Max/MSP. C'est donc un véritable face-à-face entre l'instrument physique et sa reconstruction virtuelle qui en déconstruit et amplifie les capacités sonores. Cette première collaboration est largement improvisée.

Nota : les Ondes Martenot, l'un des premiers instruments de musique électronique, avec un clavier mobile, peuvent être également vues comme l'un des ancêtres des synthétiseurs.

Nathalie Forget aux Ondes Martenot / Photographie  © Mathilde Assier // En bas Gilles Aubry
Nathalie Forget aux Ondes Martenot / Photographie  © Mathilde Assier // En bas Gilles Aubry

Nathalie Forget aux Ondes Martenot / Photographie © Mathilde Assier // En bas Gilles Aubry

[L'impression des oreilles]

Ondes sidérantes...

  Textures froissées et étirées, chocs percussifs ouvrent "Acousmatic Fog", pièce à l'atmosphère étrange, peuplée de curieux oiseaux. Les Ondes Martenot dansent et glissent, avec en regard d'autres ondes bourdonnantes. Tout un paysage sonore aux reliefs changeants à vue, d'un exotisme abstrait, un peu inquiétant ! Après un tel début, le second titre "Cross Voltage", de plus de vingt-deux minutes, paraît baigné d'une douce irréalité avec ses nappes translucides de synthétiseurs et les lentes contorsions des Ondes Martenot. Cette musique spectrale à plus d'un titre serait la bande sonore idéale de courts-métrages surréalistes, de quelqu'un comme Man Ray par exemple. La pièce atteint assez vite une intensité et une densité étonnantes, grouillante de micro-gestes musicaux comme si l'on suivait le dialogue d'entités mystérieuses. Si oiseaux il y a, ce sont oiseaux oniriques, électroniques, dont les claquements de becs sont accompagnés de réponses métalliques résonnantes. Au carrefour de l'organique-ornithologique et des grésillements de systèmes électriques, "Cross Voltage" invente une musique ambiante dépaysante, fascinante, et d'une grande beauté imprévisible.

   La facétie inventive de "Radio animal" (titre 3) me ravit ! Dans quelles savanes peuplées d'animaux insolites  sommes-nous ? Ce sont bouquets d'ondes jaillissantes, éructations percussives, saupoudrées d'enregistrements de terrains très discrets, de voix fondues dans la nébulisation du titre de l'album. "Blissement" pourrait être de la musique industrielle passée au tamis, décantée pour en dégager le substrat mélodique raffiné, cette efflorescence folle d'ondes fouettant l'air pour disparaître dans des bourdons croisés, courbes, d'une délicatesse supra-humaine.

   "Boreal Control" (titre 5) se développe paresseusement à travers des mugissements lamentables, sans doute poussés par les bœufs du Soleil (boréal !) accaparés par les compagnons d'Ulysse égarés vers le pôle Nord. Les immenses sinuosités sonores dessinent un univers monochrome perdu dans des brumes épaisses. C'est la pièce la plus tellurique, semi-ténébreuse, marquée de rayures métalliques, de grattages et de quasi glitchs comme des grains de beauté écrasés. Le dernier titre "Microbells", hommage à Olivier Messiaen, est une pure féérie en suspension : aux glissements fantomatiques des Ondes Martenot répondent les échappées intermittentes d'ondes électroniques en fusées grésillantes...

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   Nathalie Forget et Gilles Aubry se promènent dans le jardin miraculeux des ondes comme deux poissons virtuoses pour en tirer des enchantements envoûtants !

Paru fin juin 2026 chez sirr-ecords (Portugal) / 6 plages / 56 minutes environ

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Publié le 4 Septembre 2026

hackedepicciotto - Lichtung

[À propos des compositeurs et du disque] 

hackedepicciotto ? Le nom surprenant du duo est formé du nom propre de ses deux composantes, Alexander Hacke et Danielle de Picciotto, de retour à Berlin après une longue errance autour du monde de plus de quatorze ans. installés dans une maison avec jardin à Lichtenrade, à la périphérie de Berlin, dans une clairière qui donne son nom à leur nouvel album, Lichtung. À la différence de leurs disques précédents dont les textes étaient en anglais, ce nouvel album est entièrement en allemand. C'est un choix de la part de Danielle de Picciotto, d'origine américaine, de s'immerger dans la langue de son pays d'adoption déjà bien avant leur tour du monde, la langue des lieder de Schumann, à ce moment historique de leur retour à Berlin. Une manière de marquer une éclaircie au milieu de la folie actuelle, un tournant en s'affranchissant des conventions anglo-américaines et en ajoutant au son purement instrumental de leur duo des sonorités électroniques complexes, contemporaines. Elle a aussi décidé de jouer plus de piano, instrument qui lui manquait et qui remplace ici l'autoharpe de leurs albums précédents. On l'entendra donc au piano, au violon, à la vielle à roue, au chant, et Alexander à la guitare basse électrique à six cordes, aux percussions et au chant, et tous les deux à l'électronique.

Danielle et Alexander // Photographie © Mara von Kummer

Danielle et Alexander // Photographie © Mara von Kummer

[L'impression des oreilles]

  La musique de Lichtung nous entraîne dans une pop expérimentale émerveillée, luxuriante, où instruments et électronique se mêlent pour accompagner les voix enlacées de Danielle et Alexander. Le titre éponyme chante une nostalgie très douce au rythme prenant.

 

"Vogelfrei" (Mis au ban de la société) rappelle les accents du rock allemand, musique lourde et paroles incantatoires dont je vous donne avec plaisir le texte bilingue - je suis, vous le savez, partisan de la diversité des langues, farouchement opposé à l'uniformisation linguistique, appauvrissement lamentable de notre horizon de pensée !

 

  Le piano de "Wiederbelebung" introduit une chanson flamboyante. La grande réussite du duo est dans ces mélodies que certains diront faciles avec une moue un peu méprisante, que je dirai populaires au sens noble du terme. "Entgedank" (titre 4) s'amuse manifestement avec une ornementation électronique un peu folle, enfantine, couplée à un lyrisme assumé : « Les étoiles projettent des ombres / Dur la lune / Et les vagues des marées / Moissonnent notre être. » Réjouissons-nous du retour de la poésie chantée, devenue si rare !

   "Zeitenwende" (titre 5) célèbre le tournant décisif dans la vie des deux musiciens au long d'une ritournelle obsédante facétieuse et un brin mélancolique. L'instrumental suivant forme une rêverie ensorceleuse aux strates sonores entremêlées, entre ambiante et musique de film. Le dernier titre chanté, "Einig", ne dit-il pas le principe même de ce duo tenace ? La délicieuse vidéo pour ce morceau montre ce jardin de merveilles cultivé par les musiciens loin de la folie du monde...

 

 

   L'album se termine sur un très bel instrumental, piano minimaliste et harmonies bourdonnantes brumeuses, envoûtantes...

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   Un disque naïvement merveilleux pour goûter la douceur d'oublier ce monde furieux.

Paru en juillet 2026 chez Mute (New-York, États-Unis) / 8 plages / 42 minutes environ

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