Publié le 7 Octobre 2026
[À propos du compositeur et du disque]
Né à Paris en 1967, Jean-Baptiste Favory est un compositeur de musique concrète, électronique et instrumentale. Diplômé en électroacoustique, il a travaillé dans les studios de La Muse en Circuit (Centre National de Création Musicale) notamment comme ingénieur du son de Luc Ferrari et du compositeur britannique Gavin Bryars. Depuis l'année 2000, il anime sur Radio Libertaire une émission mensuelle de deux heures consacrée aux musiques contemporaines. Son œuvre abondante compte aussi des musiques de film ou pour le théâtre, des essais. Pour plus de détail, voir ici.
La Grande Marée est son cinquième disque chez ACEL, label depuis 2010 de l'Association pour le Création et l'Édition en Liberté. Le disque rassemble une œuvre ancienne, "Thalassa" (1999, titre 3)) et ses trois plus récentes créations : "La grande marée" (2024, titre 1), "Le miroir à 3 faces" (2025, titre 2), et "E.L.I.A.N.E (R) (2026, titre 4), classées par durée croissante, de presque douze à un peu plus de vingt-cinq minutes.
Comme le compositeur présente clairement ses œuvres sur le livret, j'y renvoie le lecteur, me contentant du minimum et me concentrant sur... l'impression des oreilles !
[L'impression des oreilles]
Voi(es)x intérieures en liberté d'outre-miroirs...
Inspiré par l'un des morceaux du groupe d'improvisation libre Documents (batterie / basse / claviers), le titre éponyme se plaît à brouiller les limites entre acoustique et électronique, sons instrumentaux et sons synthétiques. La pièce se développe sur des sons tenus, de longues oscillations, coupés par des cassures, des surgissements, j'ai envie d'écrire des invasions. C'est une grande marée d'intensité variable, parfois au bord du silence, toujours renaissante grâce à des flux plus ou moins obscurs : « mise en scène du chaos du monde », nous dit le compositeur, elle donne l'impression d'un sourd travail intérieur. Nimbée de mystère, la musique se transforme comme une créature mythologique, mais dans une douceur ténébreuse... vaguement inquiétante, tout de même. Superbe pièce !
"Le Miroir à 3 faces", pour trois synthis AKS, remet à l'honneur ce synthétiseur, version portable du célèbre VCS3. Fabriqué dans le sud-ouest de Londres en 1972, il fut très vite adopté par Tangerine Dream et Pink Floyd ou encore Bryan Eno, et dans le domaine des musiques contemporaines stricto sensu par Karlheinz Stockhausen et Pierre Henry. Le fonctionnement entièrement analogique de ce synthétiseur engendre une instabilité qui intéresse Jean-Baptiste Favory. L'évolution du timbre électronique dans le temps est différente pour chaque synthétiseur, d'où une variété harmonique et rythmique intéressante. C'est une pièce qui semblera à première écoute erratique, déconcertante. Sa progression est toutefois fascinante, marquée par un foisonnement des timbres, une intrication lancinante du matériau sonore. Ce miroir à trois faces multiplie les points d'écoute, nous plonge dans un univers sonore extrêmement prenant, aux battements d'ailes synthétiques qui m'ont rappelé au passage des fragments des meilleurs disques de Tangerine Dream ! Curieusement, cette musique synthétique se tord et vit comme un être vivant, ne cesse de nous surprendre, de s'échapper, de filer une tapisserie fabuleuse à son rythme presque nonchalant. Car la musique de Jean-Baptiste Favory refuse les tensions, les ornières du prévisible. On dirait parfois qu'elle batifole, qu'elle s'ébroue, ravie de se contorsionner sur ses trois faces, de se manifester pour mieux se tapir...
"Thalassa", inspirée de la pensée du neurologue et psychanalyste hongrois Sandor Ferenczi (1873 - 1933), est une pièce de musique concrète enregistrée principalement à partir de percussions et de voix. Un vocoder module des textures tirées des quatre éléments, nous menant du chaos initial à une relative synchronie des rythmes. C'est la pièce la plus difficile du disque. La première moitié, se débattant en haletant avec l'informe, m'a semblé fastidieuse. Le substrat théorique textuel et musical de l'œuvre ne la sauve pas : « les traces mnésiques de cette catastrophe subie [l'apparition de la vie ], et par l'individu, et par l'espèce » ne font pas encore musique, à mon sens, si ce n'est dans le dernier tiers, reflet d'une lutte immémoriale émouvante, qui se résorbe peu à peu en un lamento polyphonique accompagné de percussions.
"E.L.I.A.N.E (R)" est un hommage à ma si chère Éliane Radigue, disparue en février de cette année. Le compositeur utilise le synthétiseur favori d'Éliane, l'ARP 2500, pour tenter de le refaire chanter et « d'y faire entendre la voix d'Éliane », sans chercher à en imiter la musique. Chaque lettre de son prénom représenterait une période de la vie de la compositrice. Je ne me prononcerai ni sur la pertinence de ce découpage, ni sur sa "valeur" biographique. Je crois que l'erreur de perspective, c'est de vouloir dire, retracer, d'où une musique bavarde, au sens où elle ne cesse trop souvent de découper des phases, des moments pour suggérer, par exemple, « sa reconnaissance tardive en tant que pionnière de la musique électronique expérimentale », ce qui me laisse perplexe, indépendamment même de la pertinence du propos. Mais peu importe, car la pièce, d'abord inutilement encombrée, se décante, et atteint un niveau de splendeur digne d'Éliane. La musique se creuse, sourd de l'intérieur des strates, dans un bourdonnement d'une indicible douceur. On est suspendu à la merveille sonore de toiles impalpables. Même si la fin redevient un peu démonstrative, trop extérieure, et donc si peu radiguienne, elle retrouve une puissance radieuse qui emporte l'oreille.
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Un disque au meilleur quand il oublie de vouloir dire quelque chose pour se baigner dans les beautés sonores d'une musique à l'efflorescence miraculeuse – qui fait la part belle aux synthétiseurs les plus troublants.
Titres préférés :
1) "E.L.I.A.N.E (R)", titre 4 et "La grande marée", titre 1
2) "Le miroir à trois faces", titre 2
Paru le 2 octobre 2026 chez ACEL (Saint-Maur-des-Fossés, France) / 5 plages / 1 heure et 14 minutes environ
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