Publié le 17 Juillet 2026
[À propos du compositeur et du disque]
Directeur depuis 2018 du GRM (Groupe de Recherches Musicales de l'Institut National de l'Audiovisuel) le compositeur et musicien électroacoustique franco-suisse François J. Bonnet a collaboré notamment avec Stephen O'Malley, Giuseppe Ielasi. Sous le nom de Kassel Jaeger, il revient chez Shelter Press avec Sub Re, un album dont le titre latin insiste sur son exploration de la matière sonore brute « sous la chose, sous la substance ». Il s'agirait rien moins que de plonger dans l'immanence des sons, leur flux moteur. Le compositeur recourt pour cela à des sources diverses : acoustiques, électroniques, naturelles ou artificielles, trouvées par hasard ou créées. Deux fragments, le premier entendu pour la première fois lors d'un concert organisé à Venise dans le cadre de la contribution de la plasticienne franco-marocaine Latifa Echakhch au pavillon suisse de la Biennale d'art de 2022, le second en conclusion d'une œuvre présentée lors de la première biennale du son à Sion (Suisse) en 2023, ont été façonnés et détachés de leur contexte d'origine pour être intégrés dans les deux grands mouvements du disque, chacun d'environ vingt-et-une minutes. Sub Re fait aussi écho à un chapitre des Travailleurs de la mer de Victor Hugo, lorsque le protagoniste, seul en pleine mer, sous une épave gigantesque prise dans les mâchoires d'un récif isolé, doit faire face à l'impossible. Sous la surface...
[L'impression des oreilles]
Les Charmes réservés des Beautés enfouies
La première partie commence par une vaporisation de couches musicales superposées, une sorte de méta-pop saturée, bourdonnante, déchirée de larsens de guitare, suivie d'une accalmie tout en grondements doux. Nous sommes parvenus dans les grands fonds, si nous pensons à la référence au roman de Victor Hugo. Et c'est alors que commence un mouvement, baptisé a shell, a bell, a spell. Sur le bourdonnement sonne(nt) une ou plusieurs cloches, en un canon vers les graves, l'incantation, le charme monte en une boucle se balançant : c'est un moment magique, qui a immédiatement déclenché l'envie d'écrire cet article. Les tintinnabulements se chevauchent dans des courants profonds, des vagues comme des ostensoirs émettant leurs fumées sonores. On se dit, c'est cela, la musique, cette lame de fond enchanteresse, cette sonnerie des abysses. On est au-delà, tout est réconcilié dans ce baume sonore. On navigue ensuite au fond du fond, dans l'émission fragile d'un picotement synthétique à la limite de la perception, dans une ouate qui tapisse nos oreilles envahies par cette suavité modeste. Puis quelque chose bat la matière, pulse, fait se lever une force venue de très loin, un chant irisé un peu trouble planant sur un bourdonnement de micro-battements fondus. Une véritable polyphonie de textures se rapproche peu à peu d'un chœur de voix éthérées, se mêle à lui en un finale d'une éblouissante et hypnotique beauté...
Ô Elégies, douces transes lucides...
Introduite par des frappes percussives comme des déflagrations résonantes, les départs d'un feu dans des matières opaques, la seconde partie se tapisse de fins bourdons, est envahie par un orgue ondulant, auquel s'enchevêtrent des stries roulées, des mouvements troubles, puis tout se calme et s'unifie pour laisser entendre des sortes de trompes. -- je pense à la magnifique photographie de couverture ! La pièce est devenue discret lamento lamentable, les trompes semblant provenir d'un labyrinthe : elles gémissent doucement, leurs échos se fondent dans un mur sonore d'abord à peine piqueté de micro-paillettes, puis traversé de venues oscillantes, de clartés. C'est un moment de grande paix presque immobile, dans la répétition d'une boucle clignotante. Le prélude à l'audition du plus secret, ce léger tournoiement de vents très fins dans lequel viennent s'incruster des sons de terrain, une scène champêtre en filigrane, clapotements d'eaux, piaulements d'oiseaux, bourdonnements d'insectes. Kassel Jaeger excelle à juxtaposer, ou plutôt à greffer, des atmosphères, la nouvelle semblant naître de la précédente. Ainsi le dernier mouvement se lève, reprise magnifiée des lamentations des trompes, véritable sculpture mélancolique atteinte de diaphanéité miraculeuse...
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Kassel Jaeger cisèle avec une immense délicatesse tout un monde lointain de beautés fragiles. Un chef d'œuvre !
Paraît le 10 juillet 2026 chez Shelter Press (France) / 2 plages / 42 minutes environ
Pour aller plus loin
- album en écoute et en vente sur Bandcamp :
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