Publié le 28 Août 2026

Sean Clarke - A Flower For My Daughter

Cet album est un baume pour le critique musical, l'amateur de musique. Après avoir jeté dans les poubelles de nombreux fichiers de disques ambitieux, bardés de matériel et de logiciels, je reviens, comme pour me purifier, à la source vive, à de la musique jouée sur des instruments identifiables. Imaginez : du piano solo, pour l'essentiel, un  petit opéra de chambre pour piano et soprano, une touche de flûte, une autre de guitare. Et c'est tout ! Il est paru en juin 2025 ? Peu importe, il est si frais !

   C'est le premier album du compositeur et flûtiste Sean Clarke, installé à Ottawa, dont les compositions sont largement diffusées au Canada. Toutes les pièces ont été composées juste avant et pendant les trois années suivant la naissance de se fille à l'automne 2020.

Sean Clarke © Photographie : Curtis Perry

Sean Clarke © Photographie : Curtis Perry

Le pianiste Roger Feria Jr et la soprano Talia Fuchs / En bas les deux pendant l'enregistrement.Le pianiste Roger Feria Jr et la soprano Talia Fuchs / En bas les deux pendant l'enregistrement.
Le pianiste Roger Feria Jr et la soprano Talia Fuchs / En bas les deux pendant l'enregistrement.

Le pianiste Roger Feria Jr et la soprano Talia Fuchs / En bas les deux pendant l'enregistrement.

   Sur les Seuils des Mystères de la Lumière

   Le disque s'ouvre sur deux belles méditations pour piano solo, qui ont donné leur titre à l'album. Musique transparente, auréolée de lumière, de grâce, suspendue dans l'air comme des grappes de rosée : deux poèmes d'une exquise délicatesse, d'une gravité pensive. La seconde, My Life, est la plus admirable, ponctuée à deux reprises par une cadence envoûtante.

   Franey Trail, présenté comme un petit opéra de chambre, s'inscrit dans la tradition des mélodies pour piano et soprano, sur un texte du compositeur. La soprano de Montréal Talia Fuchs le chante avec une intensité vibrante.

  Les trois nocturnes d'après Monet forment un triptyque post-impressionniste servi par le talent du pianiste Roger Feria Jr.. Ces pièces mystérieuses, un peu debussystes, épousent les charmes secrets de la nuit. Le discret minimalisme du second nocturne sert une vision se détachant du climat extatique créé par le piano cliquetant dans les aigus ou marchant délicatement au bord du silence. Le troisième nocturne est tout aussi doucement envoûtant par son recueillement élégiaque. J'aurais été vraiment impardonnable de passer à côté d'un tel compositeur !

   Flûtiste accompli, le compositeur Sean Clarke signe ensuite un enivrant solo pour flûte et résonance, titré "Mountain Hymnal" (piste 6). Suivent deux ravissantes pièces pour piano, "The Christmas Bells from Hill to Hill 1 & 2" : aériennes, pensives, elles sonnent, et c'est un moment de grâce ineffable !

   Le guitariste Nathan Bredeson donne une version d'une intériorité retenue de la "Ballade" (piste 10), pièce baignant dans le mystère.

  Avec "Winter Light, Castle Mountain", dernier titre avant les bonus, le piano de Roger Feria Jr. nous donne une nouvelle preuve du talent de compositeur de Sean Clarke, si attentif à saisir les nuances de la lumière et le mystère fragile des beautés du monde.

Les deux premiers bonus nous donnent une version pour piano à punaises (tack piano en anglais) de "The Christmas Bells from Hill to Hill 1 & 2. Ce piano modifié, soit en plantant des punaises dans les feutres des marteaux, soit en insérant entre les marteaux et les cordes une tringle garnie de bandes de textile avec en regard des cordes de petites pièces en métal, transforme le piano en augmentant ses résonances métalliques, d'où des pièces plus translucides, traversées de lumières aux fines vibrations. C'est magnifique !

  Une version pour piano utilisant la pédale douce (Una Corda) termine ce programme. La pièce, adoucie, feutrée, nous prépare à la venue du Silence..

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   Un des plus beaux disques de l'année 2025. D'une paix radieuse, pour croire encore en ce monde ravagé par tant de fléaux !

Paru en juin 2025 chez Navona Records (North Hampton, États-Unis) / 14 plages (y compris 3 bonus de 9 minutes au total) / 1 heure et quinze minutes environ

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Publié le 26 Août 2026

Stephen Holliger - Fives and Sixes

Stephen Holliger considère son disque comme une réflexion sur la mémoire, la foi et l'impermanence, une méditation sur le temps, la mémoire et la beauté silencieuse de ce qui nous échappe. À l'aide de textures de guitare, de résonance métallique et de bribes de souvenirs de son enfance (un Noël, des moments avec le chien de la famille, échantillons de la voix de sa grand-mère, un service religieux paisible, une dernière partie de yams...), il s'interroge sur ce qui reste quand le passé commence à s'estomper. Faire de la musique avec les souvenirs, c'est tenter de retenir ce que l'on peut alors que tout autour de soi se transforme...

Son précédent disque, Glass Tongue, sorti en juin de cette année, semble les prémices de Fives & Sixes, au titre inspiré par le jeu de yams, ce jeu sans doute au cœur des souvenirs dont ce nouveau disque s'est emparé...

La Beauté tranquille de ce qui glisse dans les Lointains...   

Est-ce la voix de la grand-mère, ou celle d'autres parents ? On entend le chien, le tout saisi dans un mouvement magnifique, une profondeur tapissée de bourdons, comme l'intérieur de la chambre mémorielle... "First Breath" est une entrée majestueuse, d'une beauté spectrale, à faire frémir, ornée de griffures fines de guitare. Se lèvent peu à peu de multiples bruits-souvenirs, charriés dans cet ample mouvement d'une somptuosité renversante qui ne serait peut-être, en somme, que la fabrication de la Mémoire ? "Hymn of Light" (titre 2) vibre de sortes de harpes résonantes tel un raga énorme lancé vers le firmament, calmé par une clochette qui ouvre la boîte aux souvenirs. La pièce semble une éclosion permanente de traces de vie qui se fondent en un long glissement sur fond bourdonnant, en une apothéose tranquille, émerveillée...

   "Beneath the Pew" (Sous le banc d'église) donne l'impression d'écouter un organiste fantôme dont la musique se mêle à des vents venus de partout : n'est-ce pas ce que pourrait éprouver un jeune enfant traversé par ce flux puissant et si mystérieux ? Le titre éponyme vogue sur des flots moirés. La musique de Stephen Holliger immerge l'âme dans un passé sublimé. On entend les jets de dés, littéralement emportés dans un courant noir pour être jetés sur le rivage de la mémoire !

   "Final Drift", long titre de presque vingt minutes, est un beau massif d'ambiante noyée d'une brume mouvante, digne de la galaxie sonore de Lawrence English  qui a veillé sur le disque dans son studio Negative Space. Dans ce flux doucement extatique sont coulés les souvenirs, petits bruits émouvants, si fragiles, les riens de la vie que la Mémoire enrobe et confond au bord de la dissolution. L'intime avalé par le fleuve grandiose du Temps, ce grand transformateur...signé par quelques accords de guitare translucides.

Paru le 21 août 2026 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 5 plages / 46 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

Extrait de son album précédent ci-dessous :

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Publié le 24 Août 2026

Barbara Ellison - Murdúchann (Siren Sea Songs)

[À propos de la compositrice et du disque] 

   L'artiste visuelle et compositrice irlandaise Barbara Ellison est fascinée par le caractère spectral de certains univers sonores et visuels. Ses recherches autour de ce qu'elle appelle des fantômes visent à faire naître une présence fantasmatique en explorant des états d'ambiguïté auditive et visuelle. Elle a déjà publié CyberSongs chez Unsounds, un opéra de trois heures intitulé Cyber-Opera. Par ailleurs, trois volumes titrés comme ce nouveau disque et affectés d'un numéro, ont déjà été publiés entre avril 2025 et janvier 2026, mais les numéros ne correspondent pas : il semble que ce soit une série distincte du nouvel enregistrement.

« Murdúchann » désigne en moyen irlandais une créature semblable à une sirène, chanteuse des mers ou sirène marine. Les chants ensorceleurs de ces créatures sont devenus célèbres grâce à L'Odyssée d'Homère. Barbara Ellson a travaillé à partir d'un vaste corpus de voix féminines pour générer des fantômes sonores grâce à des superpositions de couches et des transformations. Une petite partie de la source provient d'un morceau remixé par la compositrice, créé à partir d'extraits de l'album Bleaching Bones de l'Ensemble vocal irlandais Landless, composé de quatre voix féminines.

La compositrice Barbara Ellison

La compositrice Barbara Ellison

[L'impression des oreilles]

Présence des fantômes...

   Le numéro 1 de ces chants de sirènes est titré "idir", « entre » en irlandais, ce que je comprends comme une invite à entrer dans le disque : note bloquée répétée de plus en plus vite, surgissements des voix en coulées croisées et glissantes et revenantes, dislocation en sons brefs résonnants, le tout agrémenté de différents "glitchs". C'est parti pour "glór" (Voix), respirations vocales syncopées, répétitives, échantillon de l'esthétique de Barbara Ellison, entre une curieuse techno vocale et un minimalisme ultra-répétitif. Très vite, la musique produit un effet hypnotique indéniable, un décollement du réel. Ces voix dirait-on machiniques, robotisées, paraissent surgies d'outre-mondes. En même temps, ces chœurs conservent des traces d'émission humaine qui les rendent troublants. La superposition d'un socle synthétique minimal et de voix réduites à leur souffle, à leur trace vibratoire, sur l'étonnant "draíocht" (Magie, titre 4, un peu plus de 15 minutes !) évoque un système bloqué dans lequel viennent se glisser les fantômes tels des cloches, puis des souvenirs de voix comme décortiquées, réduites à une enveloppe translucide. En fait, la pièce semble être une tresse dévoilant peu à peu des cordes cachées dans la torsade en train de se dérouler, de se multiplier magiquement en un crescendo foisonnant vers une extase pétrifiée dont jaillissent des souffles ardents. Quelle musique extraordinaire, authentiquement fantastique avec sa coda de quasi grognements de monstres à demi endormis !

entre / voix / secret / magie / sortilèges / nature sauvage / transformation / frontière / rêve / elle / brouillard / merveilles / seuil / évasion / retour
 

   Sirènes litaniques, mon amour !

   Le court "geasa" (Sortilèges) sonne comme un souvenir de chants médiévaux réduits à des soupirs et à des envolées coupées, tandis que l'ample "fiántas" (Nature sauvage, titre 6, plus de douze minutes) évoque des litanies païennes dans de lointaines forêts. Car les sirènes de Barbara Ellison ne sont pas cantonnées au milieu maritime, elles font apparaître aux auditeurs les paysages mentaux qui les hantent secrètement. Ne sont-elles pas des quintessences, des réductions raffinées qui, en faisant vibrer de manière répétitive certaines cordes enfouies, attirent à elles, dépaysent jusqu'à l'hypnose ? Après quelques minutes où la musique flirte avec la techno minimale, cette longue pièce libère des bouquets de voix, véritable feu d'artifice vocal se figeant dans la répétition d'une syllabe peu à peu rognée, avalée dans le battement percussif...

"claochlú" (Transformation, titre 7) joue sur des boucles de plus en plus rapides au point de rapprocher certaines voix d'instruments inconnus. La pièce devient pure scansion. "Teorainn" (Frontière) commence par une longue queue de comète, la coulée étirée de la profération initiale ramenée à son bourdonnement de base avant le surgissement d'autres voix plus étranges, plus archaïques dirait-on, venues de rituels brûlants ! "aisling" (Rêve, titre 9) se développe dans un brouillard épais, pièce ambiante irréelle traversée de voix éthérées, avec une coda mystérieuse à la limite du chuintement, de la murmuration (j'assume l'anglicisme, pour une fois - je pense à un autre disque !) diaphane. Retour à des boucles répétées avec "si" (Elle), au rythme lourdement marqué par un bloc sombre et des glitchs presque humains (voix transformées ?) en deux séries parallèles encadrant les voix féminines : prodigieux !

   Le dernier titre avant les bonus, "ceo" (Brouillard, titre 11) prend une dimension quasi orchestrale, semble sombrer dans les marais sans fond de l'Hadès, Hadès dont il ramène des voix sinueuses, fantomatiques, évoquant notamment le premier titre, pour en épuiser la substance dans une fin d'une immense douceur.

   Et les bonus ? Généreux et tout aussi réussis, à commencer par l'envoûtant "iontai"(Merveilles, piste 12), au montage audacieux, abrupt ! On entend des échos des chants irlandais traditionnels, si grandioses, dans "ealú (Évasion, piste 14).

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   Un disque stupéfiant, enivrant, monument de la musique répétitive pour voix et électronique.

On imagine un tel disque utilisé pour la séquence des sirènes du film L'Odyssée de Christopher Nolan, séquence hélas si anodine et à la bande originale sans intérêt. Mais ce serait rêver à une poésie qui est la grande absente du film.

Paraît le 4 septembre 2026 chez Unsounds Records (Amsterdam, Pays-Bas) / 11 plages + 4 bonus numériques de 19 minutes / 1 heure et 31 minutes environ au total.

Pour l'instant en écoute totale sur le site Soundcloud

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Publié le 18 Août 2026

Jana Irmert - Messengers

   Ce n'est pas le premier film dont l'artiste sonore et compositrice Jana Irmert (présentation sur l'article consacré à The Soft Bit) compose la bande originale. Messengers, réalisé par le cinéaste canadien Jeffrey Zablotny, a été présenté au Festival Visions du Réel de Nyon (Suisse) en 2025, dans la catégorie "Moyens et Courts métrages". Le film nous mène au cœur de trois observatoires souterrains dissimulés dans les profondeurs du Canada, du Japon et de l'Antarctique. Ces vastes installations consacrées à l'étude de ce qui nous échappe encore inspirent à Jana Irmert une musique frangée d'ombres, dans laquelle son choix d'utiliser notamment un orgue électronique Yamaha Electone de génération ancienne joue un grand rôle. Pour en atténuer l'aspect éthéré et irréel, elle laisse entendre les bruits matériels de l'instrument comme les bruits des touches, des mécanismes, et du souffle,  lui conférant une dimension concrète. 

Jana Irmert / Photographie @Kasia Kim-Zacharko

Jana Irmert / Photographie @Kasia Kim-Zacharko

Aux limites vacillantes des Imperceptibles...

   La "Dream Cabin" initiale est le sas d'entrée dans cet autre monde. "A Fear of Wasps" nous donnerait l'illusion d'être dans un essaim de guêpes : vibrations multiples, striées, hachurées, micro bourdonnements tourbillonnants... "Subatomic Collisions" pétille des fameuses collisions dans des nuages de particules. Jana Irmert tente d'être au plus proche de l'impondérable. Sa musique se fait flottante, d'une dangereuse douceur. N'abrite-t-elle pas des bruits inexpliqués, troublants ? La beauté ici ne saurait être qu'étrangeté, lente lévitation de matières inconnues, comme en témoigne l'un des meilleurs titres, l'énigmatique et envoûtant "Something is Listening" (piste 4). Sur le seuil des invisibles et des inaudibles, elle tente de capter les signaux enfermés dans ces mondes souterrains, comme dans l'étonnant "Ultrapure" (piste 5), une des splendides réussites de cet album, bourdonnements irisés et vagues résonantes d'une vie mystérieuse ponctuée de coups ouatés. Ô doux ensorcellement !

   Le diaphane "Sleeping, Listening to the Stars in Darkness" est un bel exemple de cette écoute au cœur de la volonté musicale de Jana Irmert : il s'agit de saisir le chant de ce qu'on n'entend pas, en s'abandonnant aux prestiges de la nuit pour saisir celui des étoiles, ou en pénétrant les intérieurs de la matière ("Inside the Coccon", titre 7) pour en restituer la densité émouvante, incroyable, comme l'émanation de l'Immatériel qui se meut dans les replis en imperceptibles battements et déplacements d'ondes. La solennité divagante de "Hallway of Shrines", aux vifs coloris écrasés, est bien la seule intrusion d'une matérialité plus consistante, au point de paraître mal venue dans ces univers. "Frozen into Ice" est à la musique ambiante ce que "The Cold Genius Song" de Purcell est à la musique baroque, l'effort de rendre, ici, le lent figement des textures, et c'est plutôt réussi ! À l'inverse, "Flickering in Time" s'abandonne au fil du temps, à sa nature vibratoire, sa scintillation fragile, au bord de la dissolution.

   Le dernier titre, avec presque huit minutes, donne la mesure du talent créateur de Jana Irmert, dont je regrette qu'elle n'aborde pas plus souvent des formes plus longues. "Monuments To Our Questions" atteint une vraie grandeur, tel un vaisseau parcourant les espaces infinis du dedans. L'orgue un peu trouble paraît une confluence de mystères bordée par les eaux noires à peine frissonnantes de l'Inconnu...

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Un disque qui vaut par lui-même. Jana Irmert compose une musique ambiante d'une troublante beauté suprasensible.

Paru le 17 juillet 2026 chez Superpang (Rome, Italie) / 11 plages / 31 minutes environ

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Ambiantes - Électroniques, #Musique de film

Publié le 17 Août 2026

Niklas Paschburg - The Six Billion Dollar Man

Brève estivale

   The Six Billion Dollar Man (2025), film du documentariste Eugene Jarecki retrace l'histoire de Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks. Pour ce film riche en tensions et émotions, le pianiste allemand Niklas Paschburg a composé une suite de quatorze miniatures. De formation classique, initié à l'expérimentation électronique, le compositeur mêle piano, synthétiseurs et textures ambiantes, entre ambiante électronique et post-classicisme.

   Relativement court (et à la limite inférieure de ce que je chronique habituellement - mais ceci n'est qu'un billet !!), le disque est un modèle de sobriété et d'efficacité qu'on peut écouter en attendant de voir ou revoir le film, si important pour tous ceux qui essaient encore de croire en la liberté d'expression.

Paraît le 2 septembre 2026 chez Wise Music / 14 plages / 25 minutes environ

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musique de film, #Le piano sans peur

Publié le 14 Août 2026

Mia Zabelka / Joshua Trinidad / Icostech - Aftershock Vol.3

   Violoniste autrichienne de formation classique active sur la scène expérimentale contemporaine, Mia Zabelka est la compositrice principale de ce troisième disque de la trilogie Aftershock sur lequel on retrouve également le trompettiste chicano-américain Joshua Trinidad et le fondateur du label Subcontinental Records Arun Natarajan, alias Icostech, compositeur indien de formation classique carnatique ayant exploré les territoires rock et métal extrême, qui apporte la touche finale à l'album. Murcof et Bill Laswell font partie des influences qu'il revendique. D'horizons différents, ils ont en commun d'avoir traversé et pratiqué des genres également très différents et de recourir à l'électronique. Les improvisations et motifs de Mia Zabelka ont été enregistrés en collaboration avec Alex Gámez, alias Asférico, producteur et ingénieur du son espagnol.

De la Beauté tumultueuse des Désastres !

   C'est un disque d'emblée sous haute tension, d'ambiante brûlante. "Influx" ne cesse d'imploser et d'exploser, trompette folle, violon déchaîné, électronique comme écrin onirique. On navigue dans des espaces enflammés d'une grande beauté, incantés à la fin du titre par des voix d'outre-monde. "An Ocean divided" parcourt des univers tordus, installe une atmosphère hypnotique de lentes boucles encerclées de poussées synthétiques. C'est superbe ! La musique ne cesse de nous surprendre par ses coloris, ses textures, ses ambiances. "A non existent photographic memory" (titre 3) se permet le luxe d'une phase méditative à base de graves distendus, granuleux, distillant une profonde mélancolie, suivie d'une coda rêveuse.

   "Beyond the impasse", attention, cataclysme ou guerre en cours : le monde est envahi par une épaisse couche de poussières, battu de rythmes célibataires comme si les machines existaient seules, avec la trompette, ce dernier souvenir d'une humanité soufflante, la trompette funèbre, grandiose par-dessus les ruines. Il y a un sens évident de l'épique chez ces musiciens, un épique transcendé par une distanciation qui pare l'ensemble d'une dimension fabuleuse et mélancolique, d'où de longues dérives splendides..

    J'aime bien cette manière de broder sur le vide "A canvas on emptyness" (titre 5). Le vide rayonne, la trompette vient s'y poser comme sur un fil, tout explose sourdement par derrière, dans une sorte de techno jazz post punk parsemé de glitchs. Qu'est-ce que "Terrarium in expanse", sinon un bouquet foisonnant de textures rapeuses, vibrantes de saturations, agitées de soubresauts, avant le lâcher de la trompette divinement mélancolique sur un clapotis de boucles emmêlées ?

   Le dernier titre avant le bonus, "The cosmic divide", nous offre une glissade parmi des mondes mouvants, une promenade onirique embarquée, du Tangerine Dream survolté, magmatique, traversé de vents cosmiques électrisés. Et tout cela peu à peu mangé par des failles internes !

   Le remix d'Icostech, en bonus, donne une des clés de ces univers en décomposition : titré "Rotten Sun" (Soleil pourri), il laisse entendre leur effondrement, leur longue chute fatiguée. C'est le seul titre vraiment déprimant de cet album illuminé et exaltant.

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Pas encore d'extraits à vous proposer en dehors de Bandcamp plus bas.

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Un sacré électrochoc, ce disque éruptif et visionnaire !

Paru le 7 août 2026 chez Subcontinental Records (Inde) / 8 plages / 1 heure et 7 minutes environ

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Publié le 9 Août 2026

Benjamin Fulwood - The Meadow & The Bridge

   Musicien expérimental, compositeur et multi-instrumentiste, Benjamin Fulwood vit depuis une dizaine d'années à Tokyo où « la présence humaine s'apparente moins à une histoire individuelle qu'à un flux. » Cette ville dépaysante de toutes les simultanéités est devenue étrangement séduisante pour le musicien qui a écrit pour elle, d'une certaine manière, ces deux longues plongées de chacune autour de dix-neuf minutes. Avec son saxophone ténor, sa clarinette et l'électronique, il chante la densité, les multiples trajectoires croisées, superposées, qui composent la vie d'une ville jamais en repos, où l'individu n'est plus qu'une simple silhouette dans un décor grandiose, surdimensionné.

Pastorale post-moderne pour Tokyo, Ville-Univers

   Ne lisons pas le premier titre, "The Meadow, Softly Bloomed with Celery and Violets" (La prairie doucement fleurie de céleri et de violettes) comme une antiphrase ironique ou amère. La ville, si elle est tension constante, bruits, est aussi libération de soi dans ce mouvement incessant des gens et des transports. Pour celui qui l'écoute, elle tient lieu de prairie émaillée de fleurs, ce lieu commun de la poésie pastorale des XVII et XVIIIe siècles. Elle est bruissante de glissements, traversée de courants puissants que l'électronique magnifie. Ce sont les fleurs du vingt-et-unième siècle, tous ces clignotements de clameurs, ces montées et descentes, on ne sait plus si c'est le Paradis ou l'Enfer, c'est une ville rimbaldienne, sauvage, une ville firmament, une ville sépulcrale. Des motifs reviennent, obsèdent une trame dérivante, fluctuante. Tout ne fait que passer, trains et métros dans une brume saturée de textures crachotantes, embrasées. La Ville ainsi rendue est comme un bolide lancé dans l'espace, toujours au bord de l'explosion, entouré d'une aura fabuleuse. La musique de Benjamin Fulwood, authentiquement extraordinaire, est une célébration exaltée, un hymne à la Beauté tumultueuse de Tokyo !

« Soudainement se lève, altière,

La force en rut de la matière...»*

     "Over Shinkamejima Bridge" prend son titre d'un pont dans l'est de Tokyo. À la dérive frénétique de la première répond une ambiance d'abord presque vraiment pastorale, tant le bruit de la ville est estompé, réduit à des sortes de sonnailles aplaties. Mais s'invitent peu à peu des vibrations machiniques de marteaux-piqueurs, des sifflements. On semble être dans un quartier industriel. Benjamin Fulwood métamorphose ce milieu en liant le tout par des spirales de synthétiseur qui nous élèvent peu à peu. À bonne distance, les sons tournent dans l'air du soir, comme dirait Baudelaire. La musique prend une tournure majestueuse qui lui permet de charrier grondements et bouillonnements emportés par d'énormes vents cosmiques. Elle s'enfle prodigieusement telle une marée colossale, et comment ne pas songer que le Japon connaît intimement tsunamis et tremblements de terre ? L'activité humaine se fonde dans l'activité tellurique, maritime et spatiale. Il règne alors une paix paradoxale, un équilibre des flux dans ces épaisseurs opaques qui se décantent, laissent passer à nouveau des bruits distincts, mais une onde de fond et une mélodie lointaine enchantent ce magma sublimé qui semble alors s'illuminer d' une ineffable et si douce transe extatique !

* Émile Verhaeren, Les Villes tentaculaires (1895)

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  Deux hymnes visionnaires d'une puissance magnifique !

Paru fin juillet 2026 chez A Guide To Saints (/ Room40, Brisbane, Australie) / 2 plages ( la troisième est un condensé des deux) / 38 minutes environ

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Publié le 5 Août 2026

Lawrence English - The Rest Is My Ghost

   Présent par ses disques, par exemple Even The Horizon Knows Its Bounds paru fin janvier 2025, par sa maison de disques Room40 et ses dérivés, mais aussi par son travail d'ingénieur du son sur de très nombreux albums, par son studio Negative Space, Lawrence English est un continent sonore à lui tout seul. Pour son nouveau disque, il a fait appel à une belle pléiade de musiciens et amis, de Chris Abraham à Norman Westberg, pour faire vivre sa musique. On pourra ainsi entendre selon les titres, guitares et percussions diverses, piano, saxophones, trombones, trompettes, un chœur sur trois titres et la voix de Madeleine Cocolas sur trois autres.

  Lawrence English est assez disert pour présenter son album. J'en extrait ces fragments : « C’est une œuvre qui examine comment la nostalgie est instrumentalisée pour occulter les futurs possibles. Récemment, j’ai proposé un terme pour désigner cet usage de la nostalgie érigée en arme : la « nostalgie acide » (...) désigne une projection politique de plus en plus répandue, qui opère sans aucun lien subjectif avec la mémoire qui l’entoure et qu’elle renferme. Telle de l’acide versé sur une surface, cette forme de nostalgie cherche à éroder et à lisser la complexité et la texture du vécu et du désir — ces éléments qui, jusqu’à récemment, guidaient notre rapport à la nostalgie. Au lieu de cela, la « nostalgie acide » efface la texture de l’histoire et dissout les contours du passé ; ce faisant, elle dématérialise l’horizon des possibles qui, par nature, constitue le point de départ de tout futur imaginable. "Acid Nostalgia" est un écran sans rêves, où l’incertitude, l’agitation et l’aspiration sont soumises à la corrosion, désagrégeant et neutralisant la source vive des futurs qui naissent au sein des atmosphères du présent — complexes, chaotiques par moments et chargées d’une ambiguïté particulière. » Mais le disque ne reste pas collé à ces analyses. Lawrence English y investit son parcours personnel, ses propres expériences de la nostalgie, en y intégrant un collage de références variées et de textes d'auteurs interrogeant notre manière d'exister dans le monde. Dans ce cadre, l'échec est accepté comme source de futurs imaginables.

Lawrence English par © Traianos Pakioufakis 2026

Lawrence English par © Traianos Pakioufakis 2026

Aux Ciels obscurs de la Nostalgie...

   Le début est très solennel : trois coups espacés, comme au théâtre, puis deux fois deux moins espacés, avant que le décor se lève, qu'on entende le chœur lointain, des oiseaux peut-être, dans un halo élégiaque ample et lent. Les voix semblent venir d'outre-tombe : entendrait-on peu après s'ouvrir les tombeaux, avec le grondement des morts-vivants ? "Acid Nostalgia" (titre 2) est un mur noir déchiré de brusques traversées, saturé de bourdons opaques et de voix perdues dans le rayonnement abyssal ou sépulcral. Si de petites lumières s'allument dans ces ténèbres grandioses d'une "Eclosion", est-ce l'annonce d'un futur se dégageant du passé informe ? Les voix du groupe The Australian Voices humanisent à peine ce qui s'enfonce à nouveau dans des vents épais. "Sodium Vapour Halo" (titre 4) serait le souvenir des éclairages au sodium de Los Angeles : la luminescence sonore saturée baigne la pièce d'une irréalité presque liquide, à s'y noyer dans ses clapotis,, poursuivis sur "Grey's Shadow". Décidément, Lawrence English se délecte dans les entre-deux. Son monde est crépusculaire, gris, fantomal, traversé d'ombres et rongé de halos. Qu'est-ce qui différencie le futur du passé ? Les deux sont aussi incertains, fragmentaires, au bord du chaos. Le ciel des deux tient en une ligne clignotante, celle de "One Line Sky" dessinée par les architectures de Hong-Kong, confie Lawrence, amenant le coup de tonnerre des falaises d'immeuble barrant le ciel comprimé qui nous emporte dans son vertige  grondant... Sa "Metabolic City"(titre 7) vit d'une vie fragile, menacée de disparition dans cet espace cosmique pour archanges. Un souffle épique saisit "Aerial Cable" envahi d'une brume où se sont abimés les gongs vaporisés, et la voix de Madeleine Cocolas très loin dans l'indiscernable effondrement d'imminences foudroyées. Le sommet de l'album  ! Au milieu de la débâcle, "Hack" (titre 9) exhume le piano de Chris Abraham comme le petit signe fragile d'une humanité en germe. "GhostType", enfin, est la réponse spectrale à l'entrée dramatique de l'album. Plus aérée, la composition esquisse des bribes de mélodie dans un brouillard qui s'effiloche, se lève, peut-être...

   Décidément, Lawrence English se délecte dans les entre-deux. Son monde est crépusculaire, gris, fantomal, traversé d'ombres et rongé de halos. Qu'est-ce qui différencie le futur du passé ? Les deux sont aussi incertains, fragmentaires, au bord du chaos. Le ciel des deux tient en une ligne clignotante, celle de "One Line Sky" dessinée par les architectures de Hong-Kong, confie Lawrence, amenant le coup de tonnerre des falaises d'immeuble barrant le ciel comprimé qui nous emporte dans son vertige  grondant... Sa "Metabolic City"(titre 7) vit d'une vie fragile, menacée de disparition dans cet espace cosmique pour archanges. Un souffle épique saisit "Aerial Cable" envahi d'une brume où se sont abimés les gongs vaporisés, et la voix de Madeleine Cocolas très loin dans l'indiscernable effondrement d'imminences foudroyées. Le sommet de l'album  ! Au milieu de la débâcle, "Hack" (titre 9) exhume le piano de Chris Abraham comme le petit signe fragile d'une humanité en germe. "GhostType", enfin, est la réponse spectrale à l'entrée dramatique de l'album. Plus aérée, la composition esquisse des bribes de mélodie dans un brouillard qui s'effiloche, se lève, peut-être...

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  Aux frontières de la nuit chaotique des possibles, Lawrence English réinvente la nostalgie dans une fresque fabuleuse.

Paraît le 7 août 2026 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 10 plages / 40 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

 

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