Publié le 17 Janvier 2026
[À propos de la compositrice et du disque]
Mexico-américaine de seconde génération née et élevée à Los Angeles, la violoncelliste Laura Cetilia est à l'aise dans les entre-deux. Compositrice, artiste, enseignante, elle travaille des sons aussi bien acoustiques qu'électroniques, traditionnels ou expérimentaux. Membre avec Mark Cetilia (électronique et synthétiseur modulaire) du duo électro-acaoustique Mem 1, elle fait partie du collectif de compositeurs-interprètes, Ordinary Affects, qui a interprété des œuvres d'Alvin Lucier, Christian Wolff, Michael Pisaro ou Jürg Frey. On la retrouve, seule ou non, sur une trentaine de disques depuis 2004.
gorgeous nothings comprend trois pièces de durée croissante : la pièce éponyme (le "s" en moins), solo pour violoncelle et voix interprété par elle-même ; "six melancholies", trio pour violon, violoncelle et vibraphone interprété par Ordinary Affects, et "soil + stone", avec sa voix et le duo de violoncelles n/ether qu'elle a formé avec la violoncelliste Hannah Soren, interprète notammentde la musique de Linda Catlin Smith.
Le si beau titre, magnifiques riens en français, est emprunté à un recueil de poèmes d'Emily Dickinson paru sous ce titre en 2012, recueil qui regroupe les fac-similés de cinquante-deux poèmes écrits par la poétesse sur des enveloppes.
[L'impression des oreilles]
Frissonnements de violoncelles espacés de silences, sur lesquels vient se poser la voix comme la peau même des sons, c'est "gorgeous nothing"(magnifique rien). Un lamento en deçà de toute mélancolie manifeste, au ras des cordes si doucement frottées, au ras des harmoniques à peine bourdonnantes : la voix et le violoncelle s'épousent, se fondent en des volutes très allongées. On ne sait plus où finit le violoncelle et où commence la voix, parfois rentrée dans la gorge sans être vraiment du chant de gorge. "gorgeous nothing" chante la beauté du presque rien, de l'intériorité infiniment fragile, discrète, repliée sur les cordes caressées.
"six melancholies", ce pourrait être du Morton Feldman par la raréfaction de la matière sonore, la lenteur trouée de silences. Mais aucune dérive, aucune errance : la ligne est tenue, celle de répétitions obstinées d'un geste commun du violon et du violoncelle, une montée, ou plutôt une apparition presque figée. Nul doute que la fréquentation de Jürg Frey ne soit pour quelque chose dans cette composition à la très douce austérité. L'entrée du vibraphone, qui marque probablement le début de la seconde mélancolie, apporte des gouttes de lumière sur le halo trouble des cordes. La ponctuation vibrante transcende le poignant de la mélancolie, l'aère, si bien que la troisième mélancolie se lève vraiment et se met à chanter, ô bien chastement, sans affect dramatique. La mélodie est à nu, semble en suspens dans ses répétitions, elle se tient aux portes d'un étrange mystérieux suggéré par des sons allongés en quasi sifflements. Un peu plus de deux minutes avant la fin, une tentation solennelle anime la pièce, elle s'affirme comme Mélancolie majuscule, mais sans dramaturgie pathétique, dans un dépouillement tranquille, une respiration maîtrisée.
La troisième pièce, "soil + stone", plus de vingt-deux minutes, a une durée presque double de la seconde. Les deux violoncelles jouent une suite de notes étirées dans une grande proximité, jusqu'à mêler leurs vibrations : chaque élongation, de plus en plus longue, se termine par un silence avant la suivante. Alors lèvent à l'intérieur des torsions, des abrasements, des buissons de sons. D'un geste simple naît au bout de quelques minutes une forêt sonore d'une somptuosité inattendue, renaissante et plus touffue après chaque silence, bientôt visitée par la voix de Laura Cetilia, posée sur les faisceaux harmoniques bourdonnants. Et cela ne cesse de s'amplifier, de devenir fastueux, naturellement, sans virtuosité ostentatoire ni surenchère, pour retourner insensiblement, croit-on, vers la simplicité initiale, mais le chemin de retour est plus étrange, le paysage sonore se métamorphose extatiquement dans une calme exaltation en clair-obscur avant de se dissoudre dans les nuées.
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Avec gorgeous nothings, disque d'une humble et sublime beauté frémissante, Laura Cetilia se hausse au niveau des plus grands compositeurs de notre temps. Cette belle maison de disques qu'est elsewhere music ne s'y est pas trompée !
Paru le 20 novembre 2025 chez elsewhere music (Jersey City, États-Unis) / 3 plages / 44 minutes environ
Pour aller plus loin
- album en écoute et en vente sur Bandcamp :
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