Publié le 5 Octobre 2026

HAARVÖL - Overflowed Shelters

[À propos des compositeurs et du disque] 

HAARVÖL ? On imagine un groupe scandinave venu du froid, eh bien pas du tout. Sous ce nom, ce sont trois musiciens portugais, Fernando José Pereira et Joāo Faria (sons) et Rui Manuel Vieira (images), parfois rejoints par des musiciens invités, sur ce disque par Pedro Oliveira aux percussions sur le second titre, et Martijn Comes à la guitare sur le quatrième. Actif depuis 2012, le collectif a publié une quinzaine de disques, notamment chez Crónica Electrónica et, comme ici, chez Moving Furniture Records, la maison de disques néerlandaise de Sietse van Erve, spécialisée dans la musique électronique expérimentale.

   Le disque serait né en réaction à la tristesse et à la colère suscitées par la réalité de 2024, reposant sur l'idée que révéler la beauté revient aussi à révéler la douleur, nous confrontant ainsi à la douleur. Postulat quelque peu néo-romantique que l'accélération temporelle des années Internet conduit à assez vite oublier, me semble-t-il. Reste la musique, et là, on tient quelque chose de solide, impressionnant ! Six titres entre plus de huit minutes et plus de treize. Les trois musiciens travaillent sur la durée, le silence et l'expérimentation.

 

HAARVÖL en concert

HAARVÖL en concert

[L'impression des oreilles]

Élégies électroniques de la désolation perpétuelle

   La musique d'HAARVÖL s'enracine dans le vide, à l'origine, comme l'indique le premier titre (Éviter d'éviter le vide). Elle prend appui, se nourrit de textures encore embrumées, scande le silence à coups sourds, fouille dans le cliquetis informe. Les bourdons, les notes tenues apprivoisent la matière, la font sonner, résonner d'une mélancolie qui est au cœur de leur univers. Une mélancolie magnifique mais discrète, ondulante, étirée comme un vêtement prêt à partir en lambeaux ! L'entreprise paraît délibérée : transgresser le cœur de d'indifférence (titre 2). Nous atteindre, que la douleur-beauté nous submerge au fil du temps, nous prenne dans ses rets de frémissements et d'invasions lentes, ses cymbales à peine agitées sur un fond de splendeur foisonnante. Les bourdons fleurissent, se vrillent de profondeurs granuleuses, rayonnent comme des sources inépuisables, jusqu'à réveiller le sommeil de monstres enfouis, dirait-on.

    L'élégie pour ceux dont le temps a été volé (titre 3) est d'abord sous le signe des monstres réveillés, grondants et menaçants, mais bientôt des voix archangéliques nous élèvent vers une transcendance apaisée, aux beautés solennelles. Ce sont des orgues chatoyants aux couleurs fondues, des vagues immenses comme un baume suprême. "A Desiring gesture (disobeying time)" s'enfonce dans l'étrange de sons en volutes sinueuses ou en émissions hésitantes de particules sonores. On croit entendre un harmonium, ou un accordéon, on rentre dans un espace de lévitation temporelle, tissé de sons anciens gorgés de mélancolie. L'émotion devient palpable, fragile et troublante.

   Comme un portique avant les ruines perpétuelles, sous-titrées une lamentation pour Gaza : lignes arasées, motifs obsédants, sourdes déflagrations. Dans sa monotonie hypnotique, la pièce déploie un potentiel d'affliction menaçant, insidieux, débouchant sur des fragments d'actualité enchâssés dans la trame hantée de grondements profonds. Le dernier titre, par la redondance du mot « present », adjectif ou nom, rappelle celle des termes évoquant le vide dans le premier : du vide au plein, au trop plein d'une menace qu'essaie de conjurer une harmonie ralentie, tenace, essoufflée par le désespoir, mais si belle encore...

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   Un disque grave de musique électronique hyper mélancolique, d'une beauté souvent déchirante.

Paru le 26 septembre chez Moving Furniture Records (Amsterdam, Pays-Bas) / 6 plages / 59 minutes environ

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Publié le 2 Octobre 2026

Calum Builder - Although Changed, I Arise the Same

[À propos du compositeur et du disque] 

   Compositeur et instrumentiste australien installé à Copenhague, Calum Builder a une formation de saxophoniste, puis a élargi son champ d'activité à l'écriture pour grands ensembles et à l'expérimentation autour des orgues à tuyaux, d'abord considérés comme des synthétiseurs mécaniques avant qu'il ne reconstruise un orgue à partir de tuyaux d'église récupérés et réassemblés en un système portable, dont il a déjà joué dans des églises, des espaces industriels et des salles de concert, des festivals, dans toute l'Europe. Cet orgue exhibe ses constituants, mis à nu, et Calum Builder le considère comme un autre aérophone en équilibre précaire. C'est celui-ci que l'on entend sur l'album. Les voix de Zola Mennenöh et Johanna Sulkunen évoluent au sein de la matière sonore de l'orgue. Le texte est lui même déconstruit et réassemblé, inspiré de fragments de psaumes. Le disque a été enregistré à l'église Sankt Thomas de Copenhague. Et finalisé par Giuseppe Ielasi, ce qui est un excellent signe !! Trois titres, dont les deux premiers autour de quinze minutes.

L'orgue reconstruit (en haut) Photographie © Örn Ingi Unnsteinsson // Ambiance d'enregistrement (en bas)
L'orgue reconstruit (en haut) Photographie © Örn Ingi Unnsteinsson // Ambiance d'enregistrement (en bas)

L'orgue reconstruit (en haut) Photographie © Örn Ingi Unnsteinsson // Ambiance d'enregistrement (en bas)

[L'impression des oreilles]

   Ne vous attendez pas à un orgue tonitruant, grandiose. Cet orgue-là chuinte depuis le silence la plainte des tuyaux. Il est à l'orée d'un bois, surgit de sous les frondaisons comme un ensemble de flûtes et autres cuivres. Il gémit, se laisse envahir par des sonneries mélancoliques, si lentes à s'exprimer qu'on dirait d'un être qui se réveille, bientôt environné des douces voix de Zola et Johanna. "Where Can I Go" est une pièce d'une suprême douceur, nimbée de mystère, qui vous enveloppe peu à peu dans des boucles rêveuses. Ces voix sont celles de dryades ensorceleuses, elles accélèrent le rythme de leurs incantations jusqu'à réveiller l'orgue, qui donne enfin du jeu, je veux dire, de la puissance, oh une puissance sombre et grondante, contrepoint des volutes vocales serrées. Mais tout se calme, l'orgue navigue en ondes troubles et fragiles, revenu à son tutoiement des orées, traversé toutefois de froissements rauques qui ramènent le duo vocal pour un final presque haletant. Nulle doute que voilà l'une des plus belles compositions parues en cette année 2026 ! 

   Le second titre, "Surely", évoque d'abord un concert animal entendu dans les lointains avec ses sons frottés, enroués, sur un fond  de très légers sifflements. Musique bruissante, atmosphère magique venue des tuyaux, si bien que les voix semblent émaner du flottement irréel. N'ayant pas les textes des fragments de psaumes, je ne vous dirai rien, hélas, de leur éventuelle adéquation avec la musique de Caleb Builder. De toute manière, c'est une musique magnifique, celle d'un Royaume envoûtant enté sur les ténèbres (on entend bien le mot "darkness", répété), en équilibre instable sur des textures scintillantes, micro crachotantes, et un sous-bassement de bourdons. La pièce se rabat progressivement sur l'intériorité de l'orgue, un monde d'oscillations, de battements, d'une paix empreinte d'une ineffable suavité nostalgique...

  Le dernier titre, "Is As Light", que je traduirai volontiers par Est Comme Lumière conjugue bourdons obscurs battants et voix enlacées dans des motifs répétitifs perçant vers la Lumière en une sorte de frénésie joyeuse, avec une pulsation à la Steve Reich absolument irrésistible, qui disparaît deux minutes avant la fin, comme avalée dans le moteur ténébreux de l'orgue qu'on dirait essoufflé jusqu'à se cacher dans ses tuyaux !

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   Voix et orgue tissent de mystérieuses frondaisons sonores aux Portes du Mystère. L'un des grands disques de 2026 !

Paru le 25 septembre 2026 chez Thanatosis (Stockholm, Suède) / 3 plages / 37 minutes environ

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Publié le 29 Septembre 2026

Courant Zéro - Solari

   Après plusieurs années consacrées à des œuvres audiovisuelles et cinématographiques expérimentales maintes fois primées, l'artiste montréalais Courant Zéro, nouveau pseudonyme de Maxime Corbeil-Perron revient à de la musique électronique enregistrée. Cofondateur du label de musique expérimentale Kohlenstoff Records, initialement pianiste et batteur de jazz, il évolue dans des univers sonores variés, aussi bien électroniques, bruitistes, électroacoustiques que rock expérimental ou techno, ayant publié sous d'autres noms ou d'autres projets une quinzaine d'albums. Le titre de cet album renvoie bien sûr au film d'Andréi Tarkovski.

Maxime Corbeil-Perron, alias Courant d'air / Photographie © Ira Lacdao

Maxime Corbeil-Perron, alias Courant d'air / Photographie © Ira Lacdao

Le titre éponyme est brumeux à souhait, d'une ambiante aux boucles épaisses, chargées de résonances grondantes. Une guitare très métallique (?) émerge seule de ce chaos post mélodieux.

  Prélude pour le second titre, "En deçà du réel", aux nuages sombres et suaves, tandis que Buchla et autres synthétiseurs tissent une trame hypnotique rayonnante de bribes mélodiques. La musique de Courant Zéro ne craint pas une certaine emphase qui lui donne une indéniable grandeur : on se laisse happer dans les amples vagues irisées. Dans "Strange Aorta" une trame funèbre est parasitée par des glitchs à répétition, des jets de haute pression et des gargouillements en un curieux jeu de massacre. "La peau des dents" est presque minimal avec ses boucles érayées, ses collisions incessantes, et son crescendo bruitiste : de la techno post industrielle répétitive ! Aussi le cinquième titre, "Horizon n'arrête" surprend-il par sa relative clarté, liée à l'irruption du piano au milieu de textures mouvantes. Pour un peu, l'album virerait vers un lyrisme inattendu, mais le compositeur s'amuse à le plomber par des cassures et une fin ambiante très planante.

   Le sommet de l'album est sans conteste le sixième titre, "Unyeldd", aux textures éraillées et miroitantes, animées d'un bondissement qui pourrait sembler perpétuel s'il n'était pas troué de troubles stases rêveuses, d'évasions dans des marais bourdonnants et des battements hyper rapides comme d'une note bloquée avant une disparition progressive, très belle dans sa douce nostalgie...

"Eroding us" (titre 7) revient à une ambiante râpeuse, mais plus frénétique, qui vire au rock rageur pour mieux se résorber dans cette marque de fabrique de Courant Zéro, le passage à un autre courant d'air, comme si son plaisir consistait à déjouer les attentes pour nous entraîner ailleurs, ici dans un cosmos immense, rayonnant de sources sonores rutilantes. "Journée au bout de la nuit", c'est la lumière qui se cherche en spirales parmi des boucles ténébreuses et des accidents sonores...

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   Entre ambiante brouillée, volontiers déréglée, et électronique hypnotique, bruitiste, la musique de Solari séduit par les textures scintillantes, étranges, de son monde décalé.

Paru le 26 septembre 2026 chez Constellation Records (Montréal, Québec) / 8 plages / 46 minutes environ

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Publié le 25 Septembre 2026

Yanik Soland - Walking On Rubber Eggshells

   Compositeur et artiste installé à Bâle, Yanik Soland publie pour la seconde fois chez Futura Resistenza, label bruxellois. Les sept morceaux de ce nouvel album servent aussi à son exposition personnelle au Kunsthaus Baselland. Le titre de l'album, Marcher sur des coquilles d'œuf en caoutchouc en français, situe bien l'album à l'intérieur d'un monde de fantaisie décalée qu'on pourrait lointainement relier au groupe de Daevid Allen, Gong, actif dans les années soixante-dix. Le musicien fait feu de tout bois, comme on dit, pour susciter cet univers sonore qui embarrassera les maniaques d'étiquette : koto frotté à l'archet, diverses flûtes, cithare, violon, instruments fabriqués à la maison, percussions, boîte à rythmes, synthétiseurs modulaires, analogiques et numériques, échantillonneurs, enregistrements de terrain. Quelques flûtes additionnelles sur quatre titres, un violon supplémentaire sur trois, et la voix de Larissa Rapold sur un titre. Tout le reste est de lui !

Le compositeur Yanik Soland

Le compositeur Yanik Soland

   Bienvenue en Oniri(So)land fantasque !

   Mais où sommes-nous ? "Soft saliva" (titre 1) : Voix tremblées croisées, réelles ou synthétiques, suscitent un chœur étrange, strié de flûtes languissantes et d'instruments déformés, le tout ponctué d'une percussion sourde erratique. Le second titre en japonais ne manque pas d'évoquer la musique traditionnelle japonaise, sauf qu'il s'agirait  d'une version larvaire, fantomatique : des lambeaux en boucle si l'on pense à la traduction du titre, La dernière part (laissée dans l'assiette par politesse). Yanik Soland crée une polyphonie doucement hypnotique, en suspens, comme atteinte d'une pétrification partielle, les voix surgissant au fil de la pièce pour un lamento à demi exténué. "Artificial Fool" serait la démarche grotesque du bouffon, entre flûtes et percussions amusées !

    La pièce éponyme (titre 4) prend des allures ambiantes. Raffinée et mystérieuse, elle avance avec précaution au bord de l'imperceptible, tapissée de bourdons, puis soudain trouée de percussions brutales, musique post-industrielle vite décantée et ramenée dans ce monde intrigant, nocturne, où rodent des formes sonores non identifiées. Faut-il ajouter que cet univers improbable est séduisant, suggère des beautés insolites ?

    "Umarell", c'est le souvenir éraillé d'un carrousel dont la mélodie continue de nous hanter à travers les années. Avec "Tanuki" (titre 6), Yanik Soland se lance dans une folie sonore vaguement orientale, parsemée de grognements, de voix synthétiques déformées, de bourdons truffés de flûtes et synthétiseurs, le tout agrémenté d'une mélodie entêtante enfantine. Au bord du rock, "Pocari Sweat" joue de sons métalliques cristallins et de textures troubles un curieux ballet...

 

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   Yanik Soland crée un univers sonore singulier et attachant, quelque part à l'écart des chemins trop connus.

Meilleurs titres :

"Soft Saliva" (titre / "Enryo No Katamari" (titre 2) / "Walking On Rubber Eggshells"(titre 4)

Paraît le 28 septembre 2026 chez Futura Resistenza (Bruxelles, Belgique / Rotterdam, Pays-Bas) / 7 plages / 34 minutes environ

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Publié le 23 Septembre 2026

Mats Erlandsson & Gus Loxbo - Minnets Långa Kedjor

[À propos des compositeurs et du disque] 

   Minnets Långa Kedjor (Les Longues Chaînes de la Mémoire) est la première œuvre enregistrés par deux musiciens suédois amis de longue date : Mats Erlandsson, compositeur et artiste sonore, dont le travail se caractérise par l'usage de sons tenus et bourdons (drones), de sons analogiques ou numériques synthétisés ou enregistrés, d'enregistrements de terrain modifiés et de bandes magnétiques traitées ; et Gus Loxbo, actif dans le domaine des musiques improvisées surtout en tant que contrebassiste, dont le premier album solo Trådknaster, sorti en 2021, a été enregistré...par Mats Erlandsson !

  Par ailleurs, Mats Erlandsson a enregistré plusieurs disques avec Yair Elazar Glotman : j'avais célébré leur très beau Glory Fades, paru l'an dernier sur le même label, et, bien avant, repéré Negative Chambers paru chez Miasmah en 2017.

  Le disque est né d'associations et de souvenirs géographiques, poétiques et imaginaires. Cette matière première a été transformée par Mats Erlandsson dans la tradition de la musique électroacoustique par montage, traitements numériques et travail sur bande analogique. Sur le plan acoustique, Mats est aux guitares électriques et acoustiques, à la cithare, aux percussions, Gus à la contrebasse. On entend les cloches et accents de Daniel M Karlsson sur le titre 8, et la voix de Maria W Horn pour les présentations.

[L'impression des oreilles]

Dans la Forêt des Sons

   Ce qui frappe dès l'abord, c'est la proximité des sons, puissants, amplifiés. Ils résonnent, ils craquent, bruissent. Nous sommes dans la forêt des sons. Une forêt magique constituée de rets sonores, où tout est suspendu à l'apparition et à la tenue des sons. Ne sommes-nous pas parvenus au sommet d'une montagne (Ils ont gravi la montagne, titre 1), avec en face La Falaise du Magicien (titre 2) ? La musique de Mats Erlandsson et Gus Loxbo est cérémoniale, rituelle. Chaque son semble sculpté pour en tirer le maximum de mystère. On attend une venue, on est pris dans les toiles lentes des résonances, des glissendos. Quelque chose s'intensifie, la cithare presque brutale en accords plaqués sur la contrebasse bourdonnante. Et puis cela se met à flamber dans une atmosphère toujours hiératique comme dans le superbe second titre, au point que l'album prend alors une coloration nettement post-rock.

   La Chambre de cuivre ("I Kopparkammaren", titre 3) est tapissée de tintements comme de bols chantants, de coups de sortes de gongs. L'auditeur se trouve dans la position d'un adorateur hypnotisé, envoûté par la beauté des traînées sonores radieuses. Il faut attendre le quatrième titre pour qu'un peu d'agitation vienne brouiller les lignes, encore est-elle vite récupérée, injectée dans des boucles solennelles. Disons que la musique alors s'épaissit, que le Mystère s'approfondit. Et gronde longuement la contrebasse, filent les sons synthétiques, les frottements percussifs dans le superbe cinquième titre, Suspendre des fleurs autour du cou ("Häng blommor om halsen"), véritable rituel où l'on croirait entendre de micro halètements !

  Avec le titre éponyme (titre 6), sévère et religieux, la musique semble en lévitation extatique avant d'exploser en gerbes lourdes de guitares brûlées, de cithare incantatoire. Il faut signaler le potentiel poétique de cette musique ciselée, à la fois coupante, brute, et tissée de filaments vibrants, de frottements saccadés. Les lentes torsades du septième titre Des cascades ("Fallens dag") sont exemplaires de cette musique pétrifiante, à la beauté glacée et incandescente. Le titre suivant, c'est ce qui reste d'une ballade folklorique entêtante, décantée jusqu'à l'os du son, ramenée à une boucle vrillante, tranquillement ensorceleuse avant son explosion en salves ralenties. Arrivés là, la fin du disque ne vous décevra pas, à mijoter dans les cendres ("I askan", titre 9) de textures sulfureuses, pour mieux jouir  Dans un crépuscule symétrique ("I symmetrisk skymning", titre 10) d'une mélancolie embrumée d'un lyrisme sobre !

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   Au croisement d'une électroacoustique splendide et d'un post-rock décanté, le disque de Mats Erlandsson et Gus Loxbo est une merveille !

Paru le 18 septembre 2026 chez XKatedral (Stockholm, Suède) / 10 plages / 1 heure et 8 minutes environ

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Publié le 21 Septembre 2026

Støvfigur - (Støvfigur )

   STØVFIGUR ? Du danois «støv», poussière, et «figur», forme ou figure. Vous n'en saurez pas plus sur ce mystérieux musicien, que je soupçonne pour ma part être øjeRum, alias du musicien danois Paw Grabowski,  en raison du collage de couverture (voir ici). Ce n'est qu'un soupçon...

   Neuf figures d'une ambiante poussiéreuse, à la limite de la disparition : délavée, en voie d'effritement, comme le suggèrent les titres danois. Une musique d'après la lumière (« efter lys », dernier titre), qui ne cherche pas à percer le voile cendré qui enveloppe les choses. Un exemple parfait d'électronique minimale aux percussions amorties, aux boucles lancinantes vous prenant par en-dessous, sans avoir l'air d'y toucher !

 

Paraît le 18 septembre 2026 chez 12K (New-York, États-Unis) / 9 plages / 51 minutes environ

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Publié le 16 Septembre 2026

Giulio Aldinucci - Materia

   Après le très beau Real, sorti en octobre 2022, Materia est le cinquième disque chez Karlrecords du prolifique artiste sonore italien Giulio Aldinucci (présentation dans l'article précédent). De l'ambiante grandiose où sont immergés des enregistrements de terrain traités, des textures chorales électroniques et des timbres instrumentaux.

     Six titres aux résonances poétiques d'un musicien qui n'a pas renoncé totalement à sa langue (3 titres en sur 6) : "Not here" (Pas ici) / "In a Shadow of Noise" (Dans une Ombre de Bruit) / "Cenere e Onde lontane" (Cendres et Vagues Lointaines) / "Come luce, in Sogno" (Comme une lumière en rêve) / "Never" (Jamais) / "Sera" (Soir).

Autoportrait du compositeur : toute sa musique, déjà...

Autoportrait du compositeur : toute sa musique, déjà...

Une musique tendue d'Au-delà...

   Le second titre donne la mesure du travail de ce musicien exceptionnel : finesse de l'entrelacement des textures entre organique et synthétique dans une ombre de bruit, fresque frémissante et pulsante ouverte sur l'infini composée d'une multitude de sons fragmentés émettant des signaux troubles et troublants. Ce qui se joue dans cette musique, c'est l'épiphanie d'un monde caché sous son mouvement même, la mise à jour d'une nostalgie bouleversante. Ces voix synthétiques entrecroisées, dans "Cenere e Onde Lontane", ce sont celles des morts, ou des anges perdus, enchâssées dans un doux grondement de bourdon. Confirmation en est donnée par le magnifique "Come Luce, In Sogno", chœurs gigantesques se répondant dans une lumière rêvée, comme une succession d'assauts de suavité, mais nous parlons d'autres mondes, Giulio Aldinucci nous a prévenu, sa musique n'est pas ici.

   Le cinquième titre, "Never" est la sculpture vivante de bruits, on dirait des hautbois, une forêt de bois émettant des appels en bouquets. Puis tout s'anime, se peuple de sons stratifiés par des boucles hypnotiques, rayées, froissées, comme du Jon Hassell revu en beaucoup plus fin, avec en fond un orgue tournant enveloppé de volutes poussiéreuses. "Sera" a la majesté des soirs dans la lumière d'avant les ténèbres, la voix envolée si loin au-dessus de nuages grondants pour atteindre peu à peu un chœur radieux...

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   Giulio Aldinucci compose une musique ambiante d'une exquise et diaphane complexité décantée. Une splendeur !

Paraît le 18 septembre 2026 chez Karlrecords (Berlin, Allemagne) / 6 plages / 43 minutes environ

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Publié le 14 Septembre 2026

PERVERTS IN WHITE SHIRTS - CULTurally appropriated songs and revisited memories

   PERVERTS IN WHITE SHIRTS est le duo d'électronique expérimentale zurichois formé par l'artiste multi-disciplinaire Nathalie Greier et le franco-britannique Dave Phillips, actif depuis le milieu des années quatre-vingt sur les scènes métal indépendantes et leurs alentours bruitistes, qui qualifie son œuvre de protestation rituelle.

   Leur nouvel album puise dans les fragments musicaux de plusieurs sectes et groupements fanatiques, notamment de la secte des Enfants de Dieu, au sein de laquelle Nathalie Dreier semble avoir passé une partie de son enfance.  Cette matière première est transformée, réinventée, littéralement parfois explosée pour en subvertir les finalités idéologiques d'endoctrinement, non sans maintenir l'ambiguïté, le malaise attaché à des souffrances mais aussi à des délires qui ne cessent de hanter l'imaginaire collectif et d'attirer des ferveurs nouvelles.

Les deux musiciens du duo

Les deux musiciens du duo

   Ma Vérité vaut la vôtre

(Chants de Subversion)

   On reconnaîtra dans le disque des ritournelles scandées par des cloches, des chants lancinants, tout l'attirail sonore indispensable à la fascination des adeptes. Le duo s'approprie en effet ce matériau, dont il tire des effets perturbants. Prenez "Zigoku" (titre 20), il évoquera des psalmodies vaguement bouddhistes, qu'il subvertit en y ajoutant des cris qui pourraient être de souffrance. "You'll Never Be Alone" (titre 21) semble un labyrinthe dans lequel on aspire à se précipiter, les voix tournant sur un fond hypnotique et trouble. Ce jeu de la subversion produit des monstres sonores fascinants. Le disque s'apparente à un jeu de massacre et de réenchantement paradoxal. Chaque chanson transgresse les lois du bon goût en nous entraînant pourtant dans des couloirs séduisants et ténébreux, transformant une bluette, "You'll Fall in Love With Me"(titre 22) en une incantation perverse, post-punk. Il arrive que surnage un titre presque limpide au début, très vite piraté, coulé par des intrusions intimes bouleversantes ("Selah", titre 24).

   Ne boudons pas notre plaisir. Les deux musiciens sont les maîtres d'un spectacle coloré, aux méandres séduisants. Ici, la pop meurt et renaît plus intrigante, comme dans l'étonnant "Freedom" (titre 26), si parodique. Le quasi minimaliste "It Hurts" ((titre 27) joue en virtuose avec la souffrance sublimée.

   Le clou de ce long double-album est évidemment  le dernier titre, de vingt-neuf minutes, "Shangri-La", évocation hallucinée de ce paradis terrestre imaginaire que serait le shangri-la. Voix sussurrantes et ensorceleuses, vortex de bruits inquiétants, tout nous transporte dans un autre monde, irréel, faussement féérique, dont l'effet premier est d'annihiler la personnalité en occupant le tissu sonore, totalement envoûtant, à base de sortes de mantras plongés dans une brume irréelle. Version les sirènes d'Ulysse, dans L'Odyssée ! Avec les monstres qui guettent la chute des âmes transportées par les chants insupportablement beaux ! Le morceau est rythmé par un métronome implacable : on ne saurait échapper à la séduction, à la dissolution dans le chœur extatique ! Le tournoiement de voix enfantines est en écho au nom choisi par le duo, qui n'est pas sans connoter des mœurs pédophiles souvent associées à la secte des Enfants de Dieu. Il n'est pas impossible que ce mécanisme inexorable ne soit pas là pour indiquer la perspective eschatologique du Jugement Dernier, d'autant que l'atmosphère se fait peu à peu étouffante, assourdie, ralentie comme par des poids très lourds, juste avant un trou de quasi quatre minutes ! Et une reprise très rock, métal, pour l'annonce d'un Royaume farouche...

   Parmi les grandes réussites du début du disque, mon article passant d'emblée au titre 20, signalons le diabolique "Love is The Only Weapon" (titre 2) sur le délire des masses hystérisées, le lancinant "Truth" (titre 3), aux mélodies plaintives et courbes, l'impressionnante "Dedication to the Trackling of The Beast", avec une voix déformée égrenant un chapelet de paroles comme un catéchisme infernal...la superbe chanson pop "Song of David" (titre 7), disloquée et transformée en tribune idéologique sabotée.. À vous de découvrir les autres pépites !

Paru le 4 septembre 2026 chez Misanthropic Agenda (Houston, Texas) / 28 plages / 1 heure et 54 minutes environ

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