Publié le 30 Octobre 2026

Steven Hess + Rutger Zuydervelt - Re:construct

     Rutger Zuydervelt (alias Machinefabriek) est un habitué de ces colonnes. Je découvre Steven Hess, percussionniste et compositeur de musique électronique américain installé à Chicago, à la faveur de cette seconde collaboration entre les deux musiciens, la première,  Re:collecting, remontant à 2016. Comme pour le premier, Steven a enregistré divers matériaux bruts, transmis ensuite à Rutger qui les a retravaillés, structurés pour créer des morceaux aboutis. Cependant, alors que Re:collecting comportait quatre titres entre 7 et 10 minutes chacun, Re:construct, globalement nettement plus long, est constitué de onze pièces plus courtes, moins sombres (très très relativement...). Finalisé par Lawrence English, bien sûr, dans son studio Negative Space !!

Steven Hess & Rutger Zuydervelt

Steven Hess & Rutger Zuydervelt

   Réinventions mélancoliques...

   Un battement d'ailes synthétiques, un tournoiement d'orgue lointain, des voix angéliques...Rutger a bien travaillé la matière brute fournie par Steve Hesse. Et la dimension hypnotique de leur musique n'a pas disparu avec ce second opus, qui s'apparente parfois à de la techno ambiante minimale, notamment dans le second titre "Soon", noir et bourdonnant, strié, minéral en un sens, première grande claque de ce disque ! "Floored I" continue dans une veine obscure ponctuée de glitchs, ramassée sur de micro-percussions. Le disque décolle résolument avec "Fade" (titre 4), de l'ambiante somptueuse, brodée de scintillations intérieures, qui nous emporte dans les vagues profondes de sa mélancolie définitive...

   "Sedate" est un bijou minimal au ras de bourdons épais, lourds. Ce calme-là semble une antichambre des Enfers, dans laquelle se déplaceraient à grand peine des créatures monstrueuses. Dans la même lignée, "Mute" (titre 6) rappelle la musique industrielle, mais amortie, grondante, menaçante : des mécanismes tournent dans l'épaisseur de la matière sonore. C'est d'une superbe beauté ténébreuse !

   "Ripple" est un autre joyau noir, comme le parcours ondulant d'un corps inconnu dans une matière ponctuée d'écrasements de poussières électroniques. Ici, pas de soleil, et pas d'espoir je trouve, contrairement à ce que disent les deux musiciens de leur disque qui serait en ce sens bien différent du précédent. Tant mieux ! L'espoir ne se fabrique pas si facilement... Sans doute, on reste "Afloat" (À flot, titre 8), sur un navire prisonnier des brumes, lançant des appels mélancoliques au milieu de mers gazeuses. Reconnaissons qu'il y a quand même "Bell", l'échappée de cloches tintinnabulantes parmi un orage magnétique très sourd : oh, pas de joie exultante cependant, un lent ensevelissement malgré des percées lumineuses, avec une levée finale timide de sons tenus, diaphanes, l'espoir, ce serait lui ? "Floored II" revient à une techno sourdement ponctuée, pilonnage qui écrase toute lueur pour laisser passer les bruits de l'atelier d'un Vulcain forgeant la Nuit finale, peut-être ! Il est temps de partir : "Away" s'élève sur des ailes fuligineuses aux membranes bourdonnantes tandis que l'horizon recule dans l'irréel de diaprures éteintes.

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Un grand disque noir d'ambiante électronique croisée de musique post-industrielle et de techno étouffée. 

Paraît le 30 octobre 2026 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 11 plages / 53 minutes environ

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Publié le 28 Octobre 2026

Anastassis Philippakopoulos - piano works II

Piano works II fait suite aux œuvres pour piano (piano works, 2005 - 2018) interprétées par le pianiste français Melaine Dalibert et parues en 2020 déjà chez elsewhere music. Membre du groupe Wandelweiser** depuis 2003, Anastassis Philippakopoulos combine une approche intuitive et une procédure analytique cherchant des corrélations intérieures entre les tons et les intervalles. Pour ce disque, c’est le pianiste belge Guy Vandromme, familier lui aussi de l’esthétique Wandelweiser (page en anglais) qui interprète les onze pièces composées entre 2019 et 2026. 

** Commençons par John Cage. Cage est décédé en 1992, année où le flûtiste néerlandais Antoine Beuger et le violoniste allemand Burkhard Schlothauer ont fondé le groupe Wandelweiser, incluant la maison d’édition « Edition Wandelweiser » et le label « Wandelweiser Records ». Le sens littéral du terme « Wandelweiser » est ambigu ; il renvoie à différents degrés de mutabilité ou à diverses manières de concevoir le changement. Michael Pisaro-Liu, l’un des premiers membres du groupe, en propose la traduction « change wisely » (changer avec sagesse) ; il suggère également une autre lecture, en interprétant la seconde partie du mot comme « Weise » : « sage du changement ». Quelle que soit l’interprétation retenue, l’esthétique sonore de Wandelweiser s’inscrit dans l’héritage de Cage.

   La musique de l'aube primordiale

    Rien ne vaut une note surgie du silence, et qui résonne jusqu'à sa mort naturelle. La musique d'Anastassis Philippakopoulos revient à une volontaire pauvreté harmonique pour se concentrer sur la note et de très courtes mélodies. Elle s'oppose radicalement à toute idée de virtuosité, de remplissage. Elle extrait du silence une quintessence, comme son parfum profond qui embaume l'air ambiant. Pourquoi en faire plus, toujours plus, et se lancer dans des structures complexes ? Non pas qu'elle soit simple, non, elle est ciselée, on la sent pensée pour ensemencer notre attention, pour nous enchanter de sa candeur dépouillée,. Le retour de quelques notes n'est pas ici une boucle minimaliste, mais l'affirmation d'une beauté qui, se suffisant à elle-même, nous invite à la savourer, à en épouser les contours harmoniques, son vêtement diaphane. Car cette musique se vêt de presque rien, elle marche tranquillement sur le silence qu'elle ne rompt pas, qu'elle illumine de son humble mesure. En ce sens, c'est une musique qui renoue avec une humanité oubliée, foulée aux pieds par une société saturée de bruits, d'entassements orgueilleux. De pièce en pièce, Anastassis Philippakopoulos détoure l'incantation la plus pure possible de sa gangue de lourdeurs, d'emphases, pour qu'elle suffise à notre bonheur. De pièce en pièce courent quelques motifs avec un air de famille : fraicheur merveilleuse d'un tremblement extatique que rien ne saurait plus atteindre ! Les pièces riment ensemble, déjà par couples de variantes parfois, si bien que le disque tout entier se fait le poème du retour perpétuel du seul nécessaire qui soit, là quelque part dans l'étale de la mer que ne trouble pas l'épaisseur dramatique des nuages entassés, ou plutôt peut-être dans l'étroite bande bleue qu'on voit sur la couverture du disque, exempte de toute passion, délivrée de toute inquiétude. C'est la magie fragile de l'aube, intacte.

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« La beauté vient de l'amour. L'amour vient de l'attention. L'attention simple au simple, l'attention humble aux humbles, l'attention vive à toutes vies. »

Christian Bobin, Le Très-Bas (1992)

Paraît le 1er novembre 2026 chez elsewhere music (Jersey City, États-Unis) / 11 plages / 41 minutes environ

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Publié le 22 Octobre 2026

Rushab Nandha - soarsoftly

De si délicates hantises...   

Après Tear paru en décembre 2025, l'artiste kényan Rushab Nandha revient chez Dragon's Eye Recordings, la maison de disques dirigée par Yann Novak, coutumier de ces colonnes pour ses propres œuvres. Je suis beaucoup plus séduit par ce second volet d'une trilogie en cours. Moins larmoyant (sans jeu de mot...), ce nouvel opus n'en est pas pour autant moins émouvant, au contraire. Le premier titre, "whenlightevades", est une esquisse fragile, doucement hypnotique, à ras d'un silence brumeux dont sourdent des bouffées de poussières électroniques. Rien de démonstratif, une retenue qui laisse venir des voix perdues entre les bourdons déchirés. Des vagues de lumières voilées s'élèvent, oui, dans un océan de douceur. Quelque chose va sûrement, advenir, mais quoi ? Les boucles finiront-elles pour nous recouvrir ou n'en finiront-elles pas de s'éloigner ?

   Le second titre, "throughborrowwedair" ( through borrow we dair, avec les espaces, Par l'emprunt nous osons), dans le prolongement du premier, est remarquable par l'apparition d'un piano (clavier) démultiplié, comme une pluie caressante sur des basses profondes, relayé par des textures synthétiques scintillantes, diaphanes, à peine mouvantes, froissées par des zébrures sombres. Rushab Nandha est le poète d'un monde en suspension, où les transformations se font dans une ouate délicate, où ce qui semble devoir disparaître revient nous hanter pour mieux sombrer dans l'opacité bourdonnante d'un orage amorti. Superbe pièce !

   La pièce éponyme s'ébroue dans un cliquetis de clavier lointain et des ombres qui jouent à cache-cache. C'est une merveille de dentelles semi-transparentes, de formes sombres cernées de notes égrenées. C'est un chant qui tente de s'élever, oh mais sans offusquer personne, comme s'il s'excusait d'être, tout embrumé d'une beauté sourde et tournoyante, au bord de la dissolution...

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Un disque miraculeux, un mirage émouvant aux antipodes d'un monde violent. Plongez-vous dans ce bain aux lumières incertaines, mais si exquises !

Paraît le 30 octobre 2026 chez Dragon's Eye Recordings (Los Angeles, États-Unis) / 3 plages / 31 minutes environ

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Ambiantes - Électroniques

Publié le 20 Octobre 2026

Hannes Strobl - Resonance IBK

   Partir des sons de terrains enregistrés à Innsbruck et sa vallée pour ce disque, j'étais assez sceptique. Le compositeur autrichien Hannes Strobl s'en tire très honorablement. Je passe sur les détails, que vous trouverez grâce à l'IA...L'ajout de la voix grave de David Moss sur les quatre premières parties y apporte une dose d'humanité bienvenue. Les différents instruments (basse et contrebasse électriques, cor de Elena Kakaliagou sur le titre 4), se fondent dans le champ sonore généré par la ville, ses autoroutes, son trafic, ses cloches aussi. La musique est ainsi la résultante émouvante d'une vie collective et des interactions apportées par la composition. Ce qui aurait pu être ennuyeux, fastidieux, prend une dimension énigmatique, spectrale (comme la musique elle-même). Un lyrisme sombre ou dramatique émerge du brouillard des champs sonores, des résonances donnant leur titre à l'album. Heureusement, on oublie tout à fait l'origine des captations, le processus à l'œuvre. Ce qui compte, c'est que cela fasse musique, tout de même. "Resonance III" devient une fresque fascinante, reflet d'une vie secrète commentée par la voix de David Moss, animée par de micro percussions bondissantes, sur le point de se dissoudre dans les bruits multiples de la ville pour mieux repartir dans des gloussements et dans l'irruption des trombones qui servent d'interlude entre les sections principales !

   Sur plus de dix-sept minutes se développe "Resonance IV", véritable cœur du disque, nimbé de mystère. La symbiose entre sons enregistrés et sons musicaux devient troublante. Chants d'oiseaux et trombones résistent aux flux violents de la ville, comme s'ils jetaient un charme sur ce tourment incessant apporté par l'activité des hommes frénétiques. Ils prennent du champ, ne se laissent pas engluer, ils transcendent par la beauté de leur vol calme et profond, soudain résolu en sinusoïde translucide avant d'être frappé par une décharge brutale (vol d'avion, probablement) dont le vol sort intact, d'une fragilité magnifique. La grande réussite du disque est là, dans cette manière de ne pas se laisser submerger par la matière "citadine", de la confronter avec ce qui la dépasse. Lutte entre la violence éphémère et la magnificence durable du chant. Qu'est-ce que la musique, sinon ce qui échappe, ce qui résiste, ce qui englobe et adoucit le vacarme insupportable généré par les humains ? Entre les deux (la Ville et le Chant), il y a les cloches, qui scandent une joie indifférente au tumulte, celle du dimanche à venir, trêve attendue. Les trombones absorbent tout, ce sont de merveilleux effaceurs. "Resonance V", pour finir, ce serait une pastorale percussive métallisée, tranquille, au bord de l'eau de grincements qu'on croit entendre...

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  Hannes Strobl réussit à sublimer un matériau a priori ingrat grâce à une impressionnante alchimie sonore.

Paru le 25 septembre 2026 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 5 plages / 43 minutes environ

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Publié le 20 Octobre 2026

   Depuis quelque temps, je m'interroge. Cherchant auprès des maisons de disques ou sites musicaux des renseignements sur certains disques, je tombais sur l'intrusion (bienveillante) de l'IA, qui déroulait instantanément le contenu de toute mon éventuelle première partie d'article, titrée parfois À propos du disque et du compositeur. Je n'aime pas perdre mon temps. J'ai bien des livres qui m'attendent, des poèmes à écrire, des photographies à peaufiner, sans parler du temps à accorder à mes proches. Je vous donne un exemple, celui du disque qui devrait être l'objet de mon prochain article, ci-dessous :

Aperçu IA pour "Resonance IBK" de Hannes Strobl...

Aperçu IA pour "Resonance IBK" de Hannes Strobl...

   J'en tire déjà la conséquence suivante : je renverrai désormais à l'IA pour la partie informative, en complétant au besoin. Ce qui me permettra de me concentrer sur la partie L'Impression des oreilles, subjective et personnelle.

   Si vous pensez que j'ai tort de procéder ainsi, merci de me le signaler.

   Je sais de toute façon que mes articles sont trop longs pour la plupart des internautes, qui aiment surfer à toute vitesse. De plus, le nombre d'auditeurs potentiels de nombre de musiques est faible, voire infime. Je ne me fais donc aucune illusion sur le sort de mes articles. Dans cette société de la boulimie, de la vitesse, mon travail n'a guère sa place. La dimension plus ou moins littéraire de mes articles n'arrange rien... En un sens, je suis un résistant, décalé. Je tiens à écrire en français, imaginez vous ? Contre l'uniformisation des langues, pour la diversité linguistique, surtout à l'heure où les traducteurs sont de plus en plus performants.

   Je sais aussi que les conditions d'écoute ont changé pour la plupart. On écoute en marchant, avec un casque, on écoute sur son téléphone. On écoute rarement dans de bonnes conditions pour les musiques qui me semblent, à moi, être dignes d'écoute. On écoute aussi surtout des morceaux courts, format chanson, alors que nombre de musiciens créent des pièces longues, bien représentées sur mon blog...

   Alors ? Je continue pour les passionnés comme moi, pour les musiciens qui aiment avoir un retour. Pour le plaisir, quand même. Autrement, mieux, j'espère ! Pour partager des merveilles comme celle-ci, de Samuel Reinhard, chez Präsens Editionen / Hallow Ground :

...ou encore, merci Erik, ce "Piano-Miroir" (1978) de Costin Miereanu, chez Auryfa ( Genève, Suisse) / Metaphon (Heusden-Zolder, Belgique / Coffret de six cds.

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Rédigé par Dionys

Publié dans #inactuelles

Publié le 17 Octobre 2026

Bruno Duplant - l'usure du socle stable du monde

  Bruno Duplant ? Je vous renvoie à mes articles : maisons de disques, interprètes et collaborateurs, tout est éloquent ! [ Sa discographie est beaucoup plus abondante que ma courte sélection..., c'est un peu la même chose avec Rutger Zuydervelt (Machinefabriek), je les retrouve de temps à autre ! ]

- Lettres et Replis, 2019  / Reinier van Houdt, piano // chez elsewhere music

- L'Infini des possibles, septembre 2021 / Guy Vandromme, piano // chez elsewhere music

- Edge of Oblivion, mai 2024, avec Rutger Zuydervelt // Autoproduit par Machinefabriek

- Univers Parallèles / Des Nuits et des Jours, septembre 2025, avec Judith Wegmann // chez Moving Furniture Records

   Le voici maintenant dans les rets de Lawrence English et de sa maison Room40, pour ce nouveau disque au si beau titre, si bien présenté par le compositeur que j'en tire je l'espère la quintessence ci-après.

   Prenez un orgue, massif, imposant, vertical, peu à peu déstabilisé par des matériaux sonores plus instables, des sons électroacoustiques qui l'érodent « par vagues, par frémissements, par minuscules éclats » si bien que l'orgue dérive, bascule imperceptiblement dans un glissement infini...

  Vanité baroque !

   En écoutant ces quarante minutes de musique (divisées à peu près en deux), une vision s'est imposée à moi, celle d'un tableau de Rubens (Pierre Paul ou Pietro Paulo, 1577 - 1640). J'ai cherché lequel peu de temps, tellement la vision était précise : La Chute des damnés ou La Chute des anges rebelles (vers 1620). Le grouillement des corps jetés dans l'abîme par l'archange Michel efface tout repère stable. L'orgue chute, comme les damnés, déformé et infiltré par d'autres sons, qui seraient peut-être les démons horribles s'accrochant aux corps pour leur faire perdre leur forme. Bien sûr, il y a la lenteur de la pièce de Bruno Duplant, mais tout se joue à une autre échelle. La chute ne finira jamais, elle peut paraître d'une lenteur insupportable, distendue. Elle est altération pure, négation de toute pesanteur, de toute importance. L'orgue massif  s'allège, se diaphanise en glissendos lamentables, comme les grognements d'une bête puissante aux abois, cernée par la meute. Il se débat en gestes qui se voudraient encore puissants, terrassants, il donne de la majesté, obligé toutefois à se replier dans ses tuyaux. Cette érosion, c'est une lutte encore, un corps à corps où les limites s'estompent. On entre dans l'indiscernable, dans les domaines d'une Beauté plus fragile, émue par l'étreinte entre les sons a priori différents. L'orgue alors rend gorge, il sonne d'abord rauque et glauque parmi les vagues électroacoustiques, puis il se fond dans le concert de la somptueuse et si lente dissolution, il se ligetise (j'assume le néologisme) fabuleusement, laissant surgir des voix enfouies de ses entrailles ouvertes. Il parle l'effusion de qui donne enfin à entendre l'inouï de son intériorité sous l'effet de l'encerclement affectueux, au fond, des sons étrangers à son imposante carcasse. Il se laisse aller à une nouvelle étrangeté de micro-cliquètements, comme s'il s'abandonnait à la dévoration avant de rendre l'âme, usé, réduit à une pulsation sourde.

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  Bruno Duplant signe un nouveau chef d'œuvre. Une somptueuse mise à mort de l'orgue par les chiens d'ordre électroacoustiques...

Paraît le 23 octobre 2026 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 2 plages / 40 minutes

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Pierre Paul Rubens, "La Chute des damnés" (vers 1620)

Pierre Paul Rubens, "La Chute des damnés" (vers 1620)

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Publié le 12 Octobre 2026

Stefan Schultze - Tides

   Retrouvé par hasard, en reclassant des enregistrements ! Un disque autoproduit, en plus ! Sorti en novembre 2025, mais peu importe. Pianiste et compositeur né en 1979, Stefan Schultze, enseignant à la Haute École des Arts de Berne, est établi à Berlin. Il aime travailler au Loft, à Cologne, avec l'ingénieur du son Christian Heck qu'il apprécie beaucoup. Le studio dispose d'un piano Steinway et d'un autre piano pour les préparations. Tides est improvisé. Voici ce qu'il dit à propos de sa conception de l'improvisation : « Je conçois l'improvisation comme une collaboration entre une mémoire auditive intérieure, nourrie par l'expérience, et un phénomène qui se déploie en temps réel grâce à une présence très active. » Alors qu'il préparait pendant des heures son piano, maintenant le compositeur arrive parfois avec quelques objets, voire un seul, et laisse ses "préparations" changer au fil de l'interprétation, aimant se laisser surprendre par l'inconnu.

Stefan Schultze

Stefan Schultze

   Au pays des Merveilles du piano préparé...

   Ce qui enchante chez Stefan Schultze,  c'est le dynamisme fluide, le filé des enchaînements. Tout semble couler de source, sons habituels du piano et sons préparés, manipulations qui nous transportent vers d'autres instruments sans en avoir l'air. "Sanctum" (titre 1) est un tintinnabulement, parfois de sons mats et écrasés, menant vers les timbres étranges d'une sorte de cor écorché, multipliés et se répondant en longs échos, ce que rien du début ne laissait présager. On croit être face à un oracle perdu formulant ses prédictions sibyllines. 

   "Glade" ( Clairière ) est plus calme, laisse résonner les sons, les espaces pour les écouter. Alors surgissent comme des piaulements minuscules, une soudaine déchirure, et s'engouffrent des grappes, des trépidations graves, avalées par les notes finales distendues. Avec "Nomad", on retrouve le flot, plus serré que dans le titre 1, curieuse musique répétitive pour piano préparé, en proie à une frénésie encombrée de brisures, de saccades, soudain survolée par l'échappée rauque d'un son se contorsionnant avant de disparaître dans les derniers soubresauts de la pièce. Comme son nom l'indique, "elsewhere" brasille de trouvailles, comme si l'on se trouvait dans des buissons griffus acharnés à nous atteindre, dans le temps même où ils pétillent de merveilles intérieures étonnantes, inquiétantes. Cette contrée-là arrache, bourdonne, s'enfonce dans un monde de graves cliquetants.

  "Tide" revient vers les médiums et les aigus en séries agitées, sonnantes, trouées de respirations ponctuées à chaque fois d'un son "naturel" de piano. Alternent alors des passages de "piano-clavecin" ou "piano-cithare" et de piano pur pour une méditation somptueuse et frémissante, une marée s'apaisant pour laisser naître des friselis cristallins en un subtil jeu d'échos avant l'accalmie finale.

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Un des très très beaux disques de piano de 2025. Inventif et splendide !

Paru le 14 novembre 2025, autoproduit // 5 plages / 33 minutes environ

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Publié le 9 Octobre 2026

INSTITUT - Changer de paradis, tout simplement

    Depuis leur premier album Ils étaient tombés amoureux instantanément sorti en 2011, je les suis pas à pas, avec une réelle tendresse. Vous trouverez leur histoire dans mes trois articles précédents. Tous les titres sont écrits et composés par Arnaud Dumatin, sauf le 7 coécrit avec Emmanuel Mario, les deux musiciens jouant de tous les instruments et faisant les arrangements. On entend la voix du troisième membre du groupe, Nina Savary, en duo avec Arnaud ou en solo, sur certains titres. Nouveauté de cet album, on entend aussi sur trois titres la (délicieuse) voix enfantine de "Boum Boum", la fille d'Arnaud. Comme les fois précédentes, INSTITUT poursuit la ligne claire et fraîche d'une pop dynamique, bien ciselée, associant instruments acoustiques et électriques (guitares, basse, batterie, piano, Rhodes) et synthétiseurs analogiques ou modulaires comme le Moog, le tout au service des textes, parfaitement audibles, ce qui est loin d'être toujours le cas !

   Quatre albums en quinze ans : seulement ? INSTITUT ne cherche ni la quantité ni la gloire (voire...😎). INSTITUT prend le pouls de notre langue. Chaque disque est un état des lieux, enregistre les progrès des langues de bois, des langues corrodées par le marketing, la finance, les idéologies du bonheur et de la réussite obligatoires, et les lieux communs creux, truffés de signaux de connivence d'appartenance à un monde béat. En somme, une langue qui n'exprime plus rien de vraiment personnel : la langue de la Communication. L'intime et la mélancolie n'y ont plus place, sinon à la marge dans trois chansons : "Ton visage en boucle" (titre 2), où se lit en filigrane le désespoir de celui qui a « perdu en compétitivité », donc hors-jeu ; "Belle" (titre 10), célébration dépouillée de pustules publicitaires de la beauté toujours nouvelle ; et l'étonnant "Il a eu sa revanche sur les sports collectifs" (titre 5) où l'amertume de se retrouver seul au lieu d'être « dans les bras l'un de l'autre » se mue en éloge de Joseph Staline qui, lui, a "su évoluer », a « su innover », en somme prototype du gagnant, du loup cruel admiré par nos sociétés.

Le groupe INSTITUT

Le groupe INSTITUT

« Nous vivons une période épique

et nous n'avons plus rien d'épique. »

   écrivait Léo Ferré en 1972 dans sa chanson Préface. Depuis, la société de consommation a fait mieux, infectant le langage en profondeur, comme en témoigne le premier titre, "Vends packaging & sens de la fête" : l'esperluette réunit les apparences (commerciales) et le domaine privé, annexé. Tout est vendable, y compris les états d'âme ! Parmi les articles proposés :

« Vends vie épique & horaires fixes,(...)

Vends liaison amoureuse et jean baggy (...)

Vends éolienne offshore & sirènes qui chantent ton prénom, » C'est la société du tout se vaut, de l'aplatissement généralisé, du méli-mélo gentiment zen du troisième titre "Super amis", présenté par Boum Boum. C'est d'une drôlerie irrésistible, un rien féroce, et ça fait du bien dans ce monde d'hypocrisies, de moins-disance alimentée par un "wokisme" rampant. En voici le début : « Pour commencer la journée avec de l’inspi, je bois un Benco en écoutant France Culture, face à la mer, du bon son et des voix sensuelles, avec une tartine de paté Hénaff pur porc fabriqué en Bretagne, en vrai je suis bien, j’ouvre mon chakra en me connectant au sol ».

   INSTITUT sait jouer magistralement du décalage ironique entre musique un rien lyrique et contenu textuel au ras du lamentable, comme dans "L'Énergie d'un pays émergent" (titre 4) où le narrateur, nouveau Rimbaud, dit son envie de partir : « En passant devant la vitrine de la Mie câline, j’ai eu envie de partir, renoncer à mon aura de youtubeur, aux repas calibrés par Yuka, ne rien canaliser, avoir l’énergie d’un pays émergent », Arnaud Dumatin truffant malicieusement de sous-entendus érotiques  (je vous les laisse déguster...) ce pitoyable vague à l'âme préfabriqué.

Comme un petit dossier de la bêtise humaine...

   Deux autoportraits géniaux sont la clef de voûte de cet album décapant et réjouissant, articulés par la voix de Boum Boum, choix ô combien pertinent, tant les deux textes manifestent l'infantilisation et l'ignorance galopante des prétentieux. D'abord celui de l' « artiste influenceuse » ( "Une artiste au haut potentiel", titre 6), au fond dans le prolongement de l'éloge de Staline, elle aussi fière de se voir bientôt « arriver au sommet  » ... grâce à son diplôme faramineux (faraminable ?) de  « BTS en communication digitale ». Puis celui de la pseudo-littéraire ( "Moi personnellement, je suis une littéraire ", titre 7), dont je ne résiste pas à vous fournir le texte entier. Digne de Gustave Flaubert, en effet, et de son projet d'étudier la Bêtise au scalpel...

INSTITUT - Changer de paradis, tout simplement

Quand tout brûle autour...   

   Une autre veine court dans cet album irrévérencieux. Trois chansons pourraient être réunies , "Numéro un des ventes" (titre 8)  "Comme un compte courant" (titre 9) sous le thème du doute, et la chanson-titre (la dernière). Par-delà la thématique de l'envahissement par la finance transparaît  une émotion, un tremblement, le désir fou, persistant, de vivre autrement, sauf que le langage colle au désir, le rabat sur le consumérisme, que « changer de paradis, tout simplement » semble inséparable de ce qui le suit , « (changer) d'abonnements YouTube & de tongues », c'est-à dire de la retombée dans les clichés des marchands de rêves, comme si « Vivre le frisson & des trous dans le ventre, vivre, se sentir vivre » ne pouvait s'éprouver ailleurs que « sur la plage de La Baule ». Alors se fait jour, obliquement, un passage à la Pierrot le Fou, dans la lignée aussi d'un film de Barbet Schroeder, Maîtresse (1976), d'une subversion belle en dépit des images et des références du langage décidément dominant qui colle au cerveau: « Avec toi, ce serait la vie au carré. On mangerait des sandwiches Daunat, numéro un des ventes, assis sur un transat, le plaisir nous prendrait, il nous attacherait avec du chatterton, bloqués au péage, on se branlerait doucement, pris en tenaille entre des centaines de SUV.

Quelques secondes d’éternité, sous des pins parasol,

Quelques secondes de vérité, sur la même playlist,

Quelques secondes d’éternité, quand tout brûle autour. »

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Un disque aux arrangements impeccables, contrepoints distanciés de textes implacables et malicieux. Si drôle, et doucement désespéré, parce qu'il reste un peu d'humain dans ce monde de mannequins mangés de publicités. Avec des clips vidéos succulents !

Paraît le 9 octobre 2026 chez Rouge Déclic / 11 plages / 32 minutes environ

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