Publié le 16 Janvier 2023

Chris Abrahams - Follower

   Connu comme membre du trio de jazz d'avant-garde The Necks, le néo-zélandais (qui a grandi en Australie, vit à Sidney) Chris Abrahams, compositeur et pianiste, a derrière lui une carrière bien remplie. Outre sa participation à d'autres groupes de jazz, il a collaboré avec la chanteuse et compositrice Melanie Oxley, collaboration qui s'est traduite par cinq disques dans les années quatre-vingt dix, et a sorti plusieurs albums de piano solo. Avec Follower, son sixième album chez Room40, il explore des frontières musicales improbables grâce à son piano, au cœur de ses compositions, l'orgue et l'électronique. L'album comprend deux pièces de plus de dix minutes (titres 1 et 3), et deux un peu plus courtes, d'environ quatre (piste 2) et huit minutes (piste 4).

 

Un album déconcertant ?

   À première écoute, c'est évident. Passer du long "Costume", très planante ambiante dominée par l'orgue, au court "New Kind of Border" qui, passé une minute, propose un jazz expérimental dans lequel le piano roi caracole sur fond de frottements métalliques et de craquements percussifs, cela surprendra. Pourtant, à chaque fois, Chris Abraham n'en reste pas à l'horizon attendu. Ainsi, le magnifique "Costume", piano profond et méditatif sur une mer d'orgue et de cloches, après une série de méandres superbes sur la mer envahie par un clapotis d'éclats, s'enfonce dans un agglutinement électronique, sorte de mur post-radiophonique à l'arrière duquel s'entendent quelques échos du piano englouti : cette fin abstraite et bruitiste est déjà ailleurs. C'est l'inverse sur "New Kind of Border" : après une entrée ambiante raffinée, le piano accapare l'attention, détruit la fresque pour imposer son numéro d'un jazz très libre, proche de la musique contemporaine, mais lui-même évolue sur le fond de percussions frottées, roulantes, évoqué ci-dessus.

   En écoute sur la vidéo ci-dessous, la première partie de "Costume...qui semble éviter la suite, moins consensuelle ?

New Kind of Border (Nouveau type de frontière)

   On s'y fait vite : c'est un album qui va où il veut, pour le meilleur, loin des poncifs. C'est le cas encore sur le magnifique second long titre, "Sleep Sees Her Opportunity". Cette pièce onirique envoûtante est un bijou de musique électronique minimale. De fines boucles ondulantes voient surgir des phrases isolées de piano, d'autres boucles d'orgue et un frissonnement de sons variés. Où sommes-nous ? Sur les rivages du sommeil, nous répond le beau titre. La superposition de toutes ses strates donne à la composition sa dimension étrange. Le piano se liquéfie, les bruits montent sur une légère pulsation, des percussions tribales hantent l'arrière-plan. Une merveille !

   Des percussions bondissantes en rang serré vous attendent pour un concert imprévu. Le piano brumeux déroule sa mélodie sur ce fond imperturbable... que viennent toutefois troubler un cliquetis électronique, des frappes percussives isolées et un bourdonnement machinique de drones. Le titre "Glassy Tenseness of Evening" (Tension vitreuse du soir) explicite cette tension sourde qui fait paraître les arpèges du piano menacées d'effondrement, là, tout en haut, dans des nuages artificiels. Il est étonnant et mystérieux, ce dernier titre !

Mes titres préférés : "Costume" (le 1) et "Sleep Sees Her Opportunity" (le 3)...suivis du 4 dont il vient d'être question. Et le 2 s'écoute, je vous rassure !

   Un très bel album, à l'écriture raffinée, pour voyager ailleurs, sur d'étranges sentiers.

   La couverture me laisse dubitatif. Elle me semble bien brutale pour cet album délicat et nébuleux, mais je vois la bande verticale noire comme la marque des intrusions et des distorsions qui affectent les morceaux pour les entraîner ailleurs.

Ci-dessous un court extrait du titre 3.

 

 

Paru début décembre 2022 chez Room40 / 4 plages / 38 minutes environ

Pour aller plus loin

- disque en écoute et en vente sur bandcamp :

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Publié le 14 Janvier 2023

Erik K Skodvin - Schächten

   Je suis avec attention la carrière d'Erik K Skodvin, musicien norvégien né en 1979, fondateur du label Miasmah Recordings, graphiste, qui se manifeste aussi sous les pseudonymes de Deaf Center (en duo avec Otto A Totland) ou de Svarte Greiner. Sa musique dessine les contours d'une autre musique contemporaine, entre ambiante dense et noire et musique de chambre souvent dominée par le violoncelle. Cette fois, le disque est la musique de Schächten (abattage, égorgement), film à suspense réalisé par le metteur en scène autrichien Thomas Roth. Je ne l'ai pas vu, mais le synopsis éclaire la musique : dans la Vienne des années soixante, un jeune juif tente en vain de faire condamner le responsable des meurtres de membres de sa famille. Son échec montre que le système est encore largement complice de l'idéologie nazie et obéit à une tacite loi du silence.

   Erik K Skodvin en tire vingt-quatre vignettes brumeuses, sombres, qui enveloppent le film dans une atmosphère oppressante. Ramassées, d'une durée comprise entre quarante secondes et à peine trois minutes, elles ont une vraie puissance expressionniste, tant elles condensent l'émotion en quelques mesures : la musique ne s'appesantit jamais, ni ne laisse de place à une émotivité facile. Tout s'enchaîne, à partir du moment où les loups du passé rôdent dans un paysage hivernal terrifiant (titre 1 ; "Slaughter"). Violoncelle, violon, un peu de piano (très peu), synthétiseur analogique et d'autres instruments difficiles à identifier brossent un univers implacable. Qu'on ne s'y trompe pas : la musique de Chopin, au titre dix-sept, ne résiste pas au chaos nazi. Le rêve du titre vingt-trois est loin moins qu'idyllique : le violoncelle et un trombone (?) esquissent une vision d'arrachement, un lamento quasi funèbre. Même le dernier titre, "Freedom", semble plombé, emporté dans une tourmente sans retour.

   Sous les masques nous nous ressemblons tous : "Under the Masks We All Look The Same" (titre 22) donne peut-être la clé de ce film à frisson. Comment discerner le criminel des autres hommes, si tous sont masqués derrière une façade de respectabilité ? C'est le titre le plus long, le plus abyssalement noir, avec ses ténèbres grondantes, infernales, peuplées de chauves-souris cauchemardesques.

   Une musique de film efficace, dramatique, superbement écrite.

Paru début décembre 2022 chez Miasmah Recordings / 24 plages / 38 minutes

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Publié le 6 Janvier 2023

Simona Zamboli - A Laugh Will Bury You

   Musicienne électronique et chasseuse de sons : ainsi se définit Simona Zamboli, de Milan (Italie). Je me retrouve assez mal dans le dédale de ses nombreuses productions, et je ne sais si je pourrai vous trouver une illustration sonore, l'album n'étant ni sur bandcamp ni sur YouTube. Si le rire est fragile rébellion, comme elle le dit à propos de son album, il faut reconnaître que le disque dans son entier semble en rébellion contre tous les clichés, tous les attendus. Pas de son léché ou impeccable, oh non, un son agressif, brutal, bruitiste, qui congédie les notions d'harmonie, de fluidité, de clarté. Nous sommes dans un univers chargé, saturé, hoquetant, déchiré. Un titre comme "Corrosive Tears" dit bien cette anti-esthétique, ce refus du joli et des bons sentiments lénifiants. Cette musique détruit, attaque de toutes ses lames, elle laisse le monde dehors nous dit le titre 9 : "Leave the World Behind", que je lis comme un ordre, pour accéder à son monde souterrain (titre 2 : "Underworld"). Cela ne veut pas dire non plus que la beauté soit absente, à condition de la concevoir comme absolument obsédante, avec des boucles folles, des rythmes de plomb, un foisonnement chaotique, des sons déformés. Certains titres oscillent entre post-punk et musique industrielle, expérimentale : mais ravagée, comme le titre éponyme, hallucinant déferlement de déflagrations, tirs, cisaillements, mais monstrueuse, telle une hydre déchaînée n'en finissant pas de cracher son dégoût, son rejet absolu !

  Si on envisage les titres, un cheminement se dessine : le titre 1, "Haunting Ruined Landscapes", survole un monde détruit, quasi inaudible, réduit à des gargouillis, des squelettes mélodiques aplatis ;  on croit entendre pendant quelques secondes le travail de destruction qui a produit ces ruines. Le titre 2, "Underworld", c'est l'entrée dans un univers industriel marqué par un pilonnage rythmique puissant, épais, accompagné de rouages inhumains, grinçants. Suit un titre de techno minimale dans un premier temps, "I'm not there", la voix remplacée par un curieux coassement, puis véritable sous forme d'un halo lointain tandis que nous avons l'impression d'être dans l'antre de Vulcain : forgerie d'un monde inconnu ! Les trois titres suivants, "Dive", "Movement" et "Breathe", nous apprennent à vivre dans ce nouveau monde dans lequel nous sommes immergés, contraints par un balbutiement-pulsion et des coups de fouet électronique : la plongée, "Dive", est virtuellement infinie, nous laisse peu à peu cependant en étrange pays, et nous sommes accueillis par une vraie voix, un fragment en boucle bientôt mêlé à un second, et surtout à une turgescence sonore, un capharnaüm sidérant.  "Breathe" offre un bref exemple de mélodie à l'arrière-plan, recouvert par un picotement sonore : nouvel adieu au monde d'avant. "Giuditta & Oloferne", titre biblique s'il en est (la mise à mort du général Holopherne, envoyé par Nabuchodonosor, grâce à une ruse de la juive Judith, qui sauve ainsi son peuple), évoque une guerre sombre, interminable, tout en boucles ronflantes, encrassées de particules électroniques coagulées. La suite, vous la connaissez un peu déjà..

  Au total, un "Cruel World" (titre 11), évocation onirique (cauchemardesque !) d'un monde réduit à quelques mouvements répétés, déchiré par des forces obscures...

   Un disque visionnaire et décapant, évidemment pas pour les délicats.

Pas d'extrait du disque à vous proposer. Faute de mieux, une performance studio de Simona Zamboli, beaucoup moins sombre et plus sage que le disque, je trouve...

Paru fin décembre 2022 chez Mille Plateaux / 11 plages / 57 minutes environ

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Publié le 4 Janvier 2023

OLO - Neige Noire

   Pseudonyme du compositeur, producteur et bassiste suisse Loïc Grobéty, OLO signe les compositions impressionnantes du musicien en solo à la basse électrique et à la contrebasse, au synthétiseur Lyra 8 et aux instruments bricolés. Les trois compositions sont inspirées par des paysages et des climats, comme le suggère déjà l'image de couverture, glaciale et désolée, tout en reliefs acérés, arides.

   Le premier long titre, de presque vingt-huit minutes, "Nocturne" est lié à un paysage de Le Pont (Suisse), près du lac de Joux. Il fait moins dix degrés, le lac gèle et la pleine lune suscite des formes fantomales qui apparaissent sur la glace. C'est d'abord un long lamento aux sons étirés, au rythme lent. Des lames de glace qui se chevauchent, des ponctuations rythmiques lourdes, sourdes. On s'enfonce dans un désert sans fin, chaque note comme une trace inscrite profondément dans le sol qui se crevasse. Et peu à peu quelque chose d'informe se lève, gronde, une boule noire striée de coulées claires, au fil de boucles obsédantes. Puis vers quatorze minutes, de puissants craquements, des déflagrations, brisent et enflamment cette atmosphère pesante, angoissante. L'ambiante noire vire alors à une sorte de métal émaillé de riffs distordus, de vocaux troubles. Un véritable mur du son fait exploser l'espace sonore, en proie au chaos. Du glacial figé, on est passé à la lave brûlante, torrentueuse, destructrice. Les quatre minutes finales se remettent difficilement de cette apocalypse : le cœur de l'espace bat, puis tout se dérègle à nouveau, crache, se brouille, avant quelques mesures apaisées nous ramenant au début. Un titre austère, sauvage, impressionnant !

  "Flateyjarkirja", le second titre qui dépasse cette fois les trente minutes, renvoie à une petite île volcanique et sauvage du nord-ouest de l'Islande. Quelques sons de terrain pour poser le cadre... puis des drones légers, comme un brouillard enveloppant qui nous isole du monde d'avant. Des sons désossés montent, les archets décharnent les notes, donnant naissance à une respiration profonde, large. La pièce atteint vite à une somptuosité sombre, les drones les plus graves en vagues enroulées, à peine éclairés de quelques stries plus claires. Vers onze minutes, une nouvelle phase s'annonce par un passage au blanc légèrement pulsant, puis au silence. Dans le lointain la musique renaît, raclée, frottée, puis elle se rapproche, moteur vibrant, ronronnant : une musique qui efface, qui envahit, au ras des cordes, elle-même peuplée de multiples petits bruits comme des animalcules en suspension dans la coulée hypnotique criblée maintenant de multiples petits trous dirait-on. La pièce est devenue une odyssée minimale, une ode à la basse et à la contrebasse emmêlées dans un tourbillonnement électronique interne, comme si nous étions progressivement rentrés dans l'antre du volcan, dont nous entendons ensuite le cœur formidable, la fusion énorme, le flux magmatique prêt à s'échapper. Un deuxième titre tout aussi réussi, plus austère encore.

   En conclusion, un titre court, "Léthé", réinterprétation personnelle du titre de l'abum Gallery (1995) du musicien suédois Martin Henriksson du groupe Dark Tranquillity. Un titre calme, doucement élégiaque, à la guitare chantante, écho d'une nature apaisante. En somme le contrepoint absolu des deux traversées précédentes : une manière d'oublier la sauvagerie sombre de la nature non-idéalisée !

  Un bel album entre ambiante sombre, métal et dérive minimale.

 Presque rien sur les plates-formes à vous proposer, sinon ce très très bref aperçu...forcément réducteur !

 

Paru début novembre 2022 chez Midira Records / 3 plages / 64 minutes environ

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Metal et alentours, #Drones & Expérimentales

Publié le 24 Décembre 2022

Christine Abdelnour & Andy Moor - Unprotected Sleep

   Aux sources acérées de la vie souterraine

    Quel plaisir de retrouver Andy Moor, un de mes guitaristes préférés, frère en guitare de Fred Frith  ! Non pas en compagnie de l'excellent Yannis Kyriakides, avec lequel il a fondé  cette formidable maison de disques consacrée aux musiques expérimentales qu'est Unsounds. Mais avec la très bonne compagnie de la saxophoniste française Christine Abdelnour. Tous les deux explorent la notion d'hypnagogie ou sommeil non protégé, un état de conscience dans lequel on se sent très vulnérable, mais où en même temps l'esprit est hyper associatif avec une mémoire extraordinaire. Ce qu'ils nous proposent, c'est de nous enfoncer dans nos rêves profonds et leurs univers sonores.

    Dès le premier titre, on retrouve la guitare tranchante d'Andy, cette façon d'écorcher les sons, de les faire craquer pour en extraire les métaux les plus bruts, les plus éclatants, les plus explosifs. Le saxophone l'accompagne comme s'il était devenu un instrument du type shō. Sur le titre éponyme, le saxophone aboie, la guitare pioche, déchire, libère des drones à chaque griffure. C'est une musique à vif, sèche et nerveuse, et en même temps d'une beauté étonnante. "80db is loud if you are snoring" plonge dans les graves, véritable ronflement onirique turgescent, magmatique, le saxophone quasiment indiscernable des drones de la guitare qui, elle, découpe et gronde comme un dragon infernal, cliquète frénétiquement. C'est hallucinant, prodigieux !

   Le quatrième titre, "Telephone", donne de l'instrument de télécommunication une vision délirante. Entre les bips serrés ou plus espacés gîte un monde amorphe, dévasté ! "Compartment 5" plonge dans les compartiments du rêve : guitare obsessionnelle ravageuse, saxophone au ras du souffle. On croit entendre des fantômes remuer et chanter dans les ténèbres balafrées d'électricité noire. Eaux grouillantes, lourdes, c'est le début de  "Exchanging Oversize Chrome objects", qui devient comme la rumination de la matière en pleine fermentation. "Building Ontop of Ourselves" débusque le chant serré des aigus, véritable compression dirait-on d'airs traditionnels enfouis, que les incursions graves de la guitare viennent troubler. Nous voici parvenus dans un antre calme, un lieu apaisé, avec "Flutter Bucket", saxophone frelon un peu endormi, guitare aux éraflures tranquilles, rêveuses...Des fragments mélodiques se libèrent, mais la guitare retourne vers les profondeurs, remue des forces plus troubles ! "Cool Cruel and Everything in Between" pourrait être l'art poétique de ce disque gorgé de vie exhumée des profondeurs de l'être.

   Un disque exaltant, étincelant !

Paru en novembre 2022 chez Unsounds Records / 9 plages / 40 minutes environ

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Publié le 3 Décembre 2022

Christoph Dahlberg - Blackforms

  Producteur, musicien, mais aussi plasticien aux prises avec l'acier et le bronze, l'allemand Christoph Dahlberg sort son deuxième disque studio, Blackforms, un album d'ambiance noire, à mi-chemin entre musique de chambre et musique électronique. Les onze titres forment une longue suite austère d'une poignante mélancolie, placée sous le signe du poète Paul Celan (1920 - 1970), dont le premier recueil Der Sand aus den Urnen donne son titre à la pièce d'ouverture (curieusement, "aus" y est remplacé par "in", à moins que ce ne soit volontaire).

   Une cloche, quelques craquements, des drones, et le violoncelle de Tobias Unterberg : c'est un mélopée sombre qui nous emmène au pays des cendres, celles du titre, "Der Sand der Urnen", des cendres devenues sable à l'issue d'une transformation qu'interprète peut-être la torsion des sons électroniques, avec les coups du piano-marteau du destin ne laissant que des débris.

    L'alliance de l'électronique et du violoncelle se retrouve dans le second titre, "Erebos", où la fragile marche du piano est surplombée par le violoncelle au plus grave (il sonne comme un trombone !) : ne sommes-nous pas dans l'Erèbe, du côté des divinités infernales, de l'Obscurité primordiale ? Pourtant, toute la seconde partie est dans les demi-teintes, le violoncelle revenu dans les médiums puis dans les graves en pizzicatis chante autour du piano tranquille. Beau morceau ! "Ewig Schlaf" (Sommeil éternel) est plus sombre, peuplé de sons amorphes et inquiétants, tout y est feutré, mais une sourde déflagration s'entend sur la fin de cet enfoncement hypnotique. Nous voici au pays des "Blackfoms" (Formes Noires) : violoncelle grave, ponctuations sourdes, sons déchirés. La pièce, d'une austérité magnifique, devient un lamento mélodieux menacé par des fantômes. Quel "Firmament" est possible dans ces limbes, ces fosses ? Un firmament noir, sous la forme d'un rythme espacé, sourd, entre les coups duquel se glissent quelques paillettes troubles d'une lumière vite avalée.

 

    Dans ce monde, ce ne peut qu'être la fin de Dieu ("Gods End", titre 6)), dont le cœur bat au ralenti au début de la composition, avant d'être balayé par des forces sombres, alliage de drones et de violoncelle ensorceleur, puis par un rythme soutenu, brouillé, détruit par de brèves déflagrations, mais qui reprend dans une atmosphère de calme apocalypse, monte en crescendo puissant dans une nuée trouble : encore une splendide réussite ! "Heart Knocks Silent", propose une perspective plus flamboyante, une épopée ambiante, rabattue toutefois sur une traîne élégiaque à la lenteur majestueuse, comme un train vers l'inconnu. Comme dans la pièce 6, "Jezero" nous propulse avec un rythme solide, la musique se rapproche de la techno minimale, se met à carillonner comme dans certains titres de Pantha du Prince, avant de sombrer dans le vide. L'univers synthétique de "Heaven and Hell", d'abord en sourdine, légèrement tintinnabulant, est zébré de poussées de drones, de nuées poussiéreuses, de sortes de glitchs : promenade dans un lieu désolé, inhumain, envahi de sons tordus, étouffés, pleins de griffures. Le violoncelle a bien de la peine à en émerger brièvement sur la fin, encore est-ce avant d'être recouvert. Reste-t-il un peu de lumière ? Le titre "Kristall semblerait en annoncer, mais il déverse des trombes synthétiques troubles, au milieu desquelles le violoncelle tente de faire entendre encore une mélodie, saboté par des dépressions, des pluies obscures de pétillements. La lumière, c'est lui, le violoncelle, une lumière sombre, menacée, mais si belle ! "The Future is Now" donne une conclusion très noire à ce voyage entre pèlerinage et prophétie. Les drones remplacent l'horizon, quelque chose d'énorme monte dans un chaos grandissant de surgissements électroniques, et tout retourne à la poussière, aux cendres...

   Un disque superbe d'une grande tenue, austère, oratorio dramatique pour violoncelle et électronique.

Paru le 2 décembre 2022 chez Teleskop / 11 plages + bonus / 48 minutes environ

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Publié le 30 Novembre 2022

Christina Vantzou - N°5

   Dans l'Antre de la Sibylle

   Fidèle depuis ses débuts au label de Chicago Kranky, Christina Vantzou vient d'y faire paraître son cinquième opus, toujours sobrement numéroté, N°5. Un disque qui m'a surpris d'emblée par l'impression d'une radicalité plus grande, et qui me semble en tout cas marquer un approfondissement, une affirmation de son univers personnel, marqué depuis les débuts par un néo-classicisme austère, débouchant sur une musique ambiante hantée par le mystère. C'est peut-être parce que la compositrice américaine, d'origine grecque, est revenue à ses origines pour la conception de ce disque. Lors d'un séjour sur l'île de Syros, elle a dit-elle connu « un moment de concentration » qui l'a conduit à regarder comme à distance l'ensemble des enregistrements accumulés pour la préparation de l'album. Après son installation dans une autre île, elle a réduit  et  refaçonné ses matériaux, les a montés elle-même sans passer par un ingénieur. Nous serions donc en fait devant un nouveau N°1, celui d'une (re)naissance. Débarrassé des vêtements grandioses, avec amples orchestrations dont elle aimait affubler sa musique, peut-être par pudeur. Si dix-sept musiciens ont contribué à ce disque, on les entend rarement ensemble. La tendance du disque est à une austérité plus grande encore, un véritable dépouillement. J'ai presque envie d'écrire une mise à nu. Tout y est plus intime. Mais le mystère n'a pas disparu : il est là, plus intense, plus troublant, à travers notamment des sons de terrains, des sons de proximité, et ce dès le premier titre.

   Nous sommes conviés à entrer (titre 1, "Enter"), et pas n'importe où, dans une grotte. On entend des souffles sourds, des gouttes d'eau tomber, clapoter, en même temps que la musique surgit. Des craquements, comme si on faisait bouger des pierres, un râle venu de très loin, celui d'un esprit réveillé par l'intrusion de quelqu'un qui avance prudemment, en butant contre des obstacles. Et une voix remplit la grotte, un chant pur accompagné de drones de synthétiseur. Un chœur lointain célèbre notre venue... Une voix à la Laurie Anderson vous salue ("Greeting"), un chacal (un être infernal ?) rit dirait-on, la musique déroule des boucles solennelles, la voix souffle une fumée, une autre, masculine, lui répond en écho.

   Si vous en restez là, c'est que vous n'avez pas compris. Les deux titres valent initiation aux Mystères. L'île d'Ano Koufonisi recèle maintes cavités. Le creux ici est l'image de l'intime. Christina Vantzou s'abandonne à elle-même, après un ultime au revoir : le troisième titre "Distance", au piano mondain entre Chopin et le jazz sur fond de bruit de soirée, avant l'effacement brutal par un vent spiralé. Je vois le titre suivant, "Reclining Figures" comme un autre au revoir, à sa période ambiante. Une somptuosité glacée, entre sons synthétiques et voix douces à l'unisson. Vanité des mimiques mélodiques compassées face à l'angélisme simple des voix. La place est libre pour une autre musique.

   "Red Eel Dream" : le rêve de l'anguille rouge, quel beau titre ! Tout commence ici. Un rapide arpège de harpe, un synthétiseur mystérieux, de curieux chuintements  (humains ?), puis le piano, calme. Des pas s'entendent, qui font craquer la terre, on approche, c'est un film peut-être, des vents tournent, les vagues sont là. Un thérémine emplit la cavité, l'anguille se faufile dans l'eau du rêve sur un fond mélodieux et doux. Le rituel peut commencer, par une répétition de danse ("Dance Rehearsal", titre 6) : violoncelle hiératique, voix en liberté, clarinette tremblée. "Kimona I" est comme l'écho de musiques très anciennes. Une voix archangélique, dans les hauteurs, juste accompagnée par le piano méditatif. L'atmosphère est magique, fervente, d'une pureté palpable. L'ombre de Bach passe très lentement. "Tongue Shaped Rock" (Rocher en forme de langue ?) laisse la place à une polyphonie délicate de voix, en partie a capella, puis la clarinette basse incante de ses vibrations profondes la grotte où se baignent les voix, presque des voix de gorge. C'est absolument splendide !

   L'alto et les cordes tissent une sorte de menuet suave et raffiné pour "Memory of Future Melody". La pièce dérape peu à peu, avec des creux graves inquiétants : des esprits ont fait irruption, soufflent le cauchemar, les mélodies tournent mal, deviennent lamentations lugubres... "Kimona II" dissipe cette vision. L'heure est à nouveau au Mystère, au ralentissement du Temps. Piano et voix, à nouveau, sur un fond mouvant de petits bruits, de mini tourbillons : c'est l'extase sur son lit d'apparitions sonores, si légère qu'elle plane dans la caverne, bientôt rejointe par un chœur masculin pour une messe spectrale de toute beauté. Nous sommes Ailleurs... Pas étonnant que la dernière pièce s'intitule "Surreal Presence for SH and FM". La musique poursuit son échappée surnaturelle, naturellement sublime.

  Un disque singulier et raffiné, dans lequel Christina Vantzou se laisse aller à son goût pour l'étrange. Envoûtant ! Son meilleur disque.

Paru en novembre 2022 chez Kranky / 11plages / 37 minutes environ

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Publié le 26 Novembre 2022

Cyprien Busolini / Bertrand Gauguet - Miroir

   Le saxophoniste français Bertrand Gauguet n'est pas un inconnu sur ce blog. J'avais rendu compte d'un précédent disque, Contre-courbes, avec le pianiste britannique John Tilbury. Sur le même label français, Akousis, qui se consacre aux nouvelles musiques expérimentales improvisées. Le saxophone alto de Bertrand est rejoint pour ce nouvel opus par l'alto de Cyprien Busolini, musicien de formation classique qui s'est tourné vers la musique contemporaine et l'improvisation tout en continuant une collaboration avec l'Ensemble Fratres, ensemble de musique ancienne jouant sur des instruments anciens. Le présent disque regroupe deux longues pièces d'un peu moins d'une demie-heure chacune, enregistrées à La Muse en Circuit (Centre National de Création Musicale, Alfortville, France) le 3 septembre 2021.

   Comme pour le disque précédent, les amateurs d'Éliane Radigue, dont je suis évidemment, se sentiront en pays de connaissance. Les deux musiciens restent au ras des vibrations, donc des oscillations qui donnent son titre (au singulier) à la première pièce. Les notes du saxophone sont tenues, prolongées, celles de l'alto sont glissantes. Les deux instruments se répondent, se croisent, avec des moments d'une incroyable intensité, d'une épaisse densité, ce qui fait des périodes plus calmes des invitations à une écoute plus fine encore. Ce qu'on entend surgir de cet étonnant duo, de cet étrange ballet de souffles et de frottements, c'est un frémissement floral d'une infinie délicatesse, l'avènement d'une seule vaste oscillation, étendue, respirante, renaissante, dans laquelle les deux instruments sont comme fondus, attentifs à ne pas rompre la magie d'une alchimie intime, qui nous entraîne toujours plus loin dans une lente dérive magnifique.

   La seconde pièce, Vacillation, est peut-être plus radicale encore dans sa manière, au cours de la première partie, de se tenir au bord du vide, à la naissance du souffle, les cordes de l'alto à peine touchées. Les instruments bourdonnent, vacillent en effet, pour écouter un infra-chant qui monte peu à peu au milieu de leur intrication, qui se tord et se perd dans le silence pour reprendre à partir de dix minutes dans des poussées plus puissantes, oh rien de fracassant, une belle force qui s'épuise littéralement dans une longue coulée pour faire entendre l'alto frémissant sur ses cordes, rejoint par le saxophone dans des tenues aiguës. On est, à partir de quinze minutes environ, au cœur d'une plénitude majestueuse, avec des phases d'une grande douceur. Et le morceau entame un retour à ses origines, l'alto balbutiant, le saxophone devenu comme un léger tapis de drones, dans un enlacement vaporeux d'une sensualité immatérielle.

    Les deux musiciens entraînent les auditeurs dans les arcanes du son, au seuil de l'inaudible, de l'imperceptible, pour une célébration frémissante de beauté fragile.

Pas de vidéo à vous proposer pour le moment. À découvrir sur bandcamp ci-dessous.

Paru début septembre 2022 chez Akousis Records / 2 plages / 53 minutes environ

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